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e0002S264O
"1
L'ATMOSPHÈRE
i.rs Pi.isniES (HiwMuuTiiOGiiiriiifjii:^
de cet ouvrage ont été eiéculées diaprés les peintures cl les aquarelles
PF. MM. ACHARD, liERilHÈRE, K. CICÊRI, KARL GIRARDET, A. MARIE, SILBERMANN ET WEBER
LIS f.HAMIiHS Si H BiJlS
oui élé dessinées par uu, b.vyaru, h. clerget, a. marie, a, de nel ville,
N. RAPINE; P. TELLIEB, TOURNOIS, ETC.
11339— 1 \)»o>;iaphir lahurr. nir de Klruriis, M. à l'iiris.
I
LE JOUR SUR LA TERRE
L'ATMOSPHERE
DESCRIPTION
DES GRANDS PHÉNOMÈNES
DE LA NATURE
PAU
CA311LLE FLA31MARI0N
OUVRAGE CONTENANT
i6 PLA5CHE!! CHROMOLITHOGRAPHI ^VES
ET aï» (jnANUHES SUH BUiS
PARIS
LIBUAIllIE IIACUIÎTTK KT C'
79. BOl'LEVAHO SAINT-CERHAIN, 79
187-J
nreiu 4* prafricii tt 4* rrprodnctioti téttrté%
PRÉFACE.
« In eà vivimusy movemur et sumus. »
De tous les sujets qui peuvent solliciter notre attention stu-
dieuse^ serait-il possible d*en trouver un qui fût d*un intérêt plus
direct^ plus permanent^ plus important, que celui dont nous allons
nous occuper ? L'Atmosphère tait vivre la Terre. Océans, mers,
fleuves, ruisseaux, paysages, forêts, plantes, animaux, hommes :
tout vit dans TAtmosphère et par elle. Mer aérienne répandue sur
le monde, ses vagues baignent les montagnes et les vallées, et
nous vivons au-dessous d'elle , pénétrés par elle. C'est elle qui
glisse en vivifiant fluide à travers nos poumons qui respirent,
ouvre la frêle existence de l'enfant qui vient de naître, et reçoit le
dernier soupir du moribond étendu sur son lit de douleur. C'est
elle qui répand la verdure sur les riantes prairies, nourrissant les
petites fleurs endormies comme les grands arbres qui travaillent
à emmagasiner les rayons solaires pour nous les livrer plus tard.
Cest elle qui décore d*une voûte d*azur la planète où nous rou-
lons, et nous fait une demeure au milieu de laquelle nous agis-
II PRÉFACE.
sons comme si nous étions les seuls locataires de l'inûni y les
maîtres de Tunivers. Cestelle qui illumine cette voûte des doux
flamboiements du crépuscule, des splendeurs ondoyantes de Tau-
rore boréale^ des palpitations de Téclair^ des multiples phéno-
mènes aériens. Tantôt elle nous inonde de lumière et de cha-
leur^ tantôt elle nous couvre d*un ciel sombre. Tantôt elle des-
sine des nuages de toute forme et de toute couleur, tantôt elle
verse la pluie à torrents sur les campagnes altérées. Elle est le
véhicule des suaves parfums qui descendent des collines, du son
qui permet aux êtres vivants de communiquer entre eux, du chant
des oiseaux, des soupirs de la forêt, des plaintes de la vague écu-
mante. Sans elle, la planète serait inerte et aride, silencieuse et
sans vie. Par elle le globe est peuplé d*habitants de toutes formes.
Ses atomes indestructibles s*incorporent tour à tour dans les orga-
nismes vivants ; nos corps, ceux des animaux, ceux des plantes,
ne sont pour ainsi dire que de Tair solidifié ; la molécule qui s*é-
chappe de votre respiration va se fixer dans une plante, et par un
long voyage revenir à d*autres corps humains ; les mêmes élé-
ments forment successivement les êtres divers; ce que nous res-
pirons, buvons et mangeons, a déjà été respiré, bu, mangé , des
millions de fois : morts et vivants , c*est la même substance qui
nous forme tous.... Quel sujet d*étude d*un intérêt plus vaste et
plus direct que celui du fluide vital auquel nous devons la manière
d*être et l'entretien de notre vie ?
La connaissance de TAtmosphère, de son état physique, de ses
mouvements, de son œuvre dans la vie, des forces déployées dans
son sein, des lois qui régissent ses phénomènesi forme une bran-
che spéciale des connaissances humaines. Cette science, que Ton
désigne depuis Aristote sous le nom de Météorologie, touche d'une
ly PRÉFACE.
restre. C'est ici une synthèse des travaux accomplis depuis un
demi-siècle^ et un quart de siècle surtout ^ sur les grands phéno*
mènes de la nature terrestre et les forces qui les produisent. La
plupart d'entre nous^ hommes de la Terre ^ à quelque nation que
nous appartenions y vivons ici-bas sans nous rendre compte de
notre situation , sans nous demander quelle est la force qui pré-
pare notre pain de chaque jour^ qui mûrit notre vin^ qui préside
à la métamorphose des saisons ^ qui déploie sur nos tètes la gaieté
d*un ciel pur ou la tristesse des longues pluies et des froids som-
bres d'hiver. Cependant^ qu'est-ce que vivre pour rester dans une
telle ignorance? — J'ose espérer qu'après la lecture de cet ouvrage,
on se rendra facilement compte de l'état de la vie du globe : tout
ce qui' se passe autour de nous est intéressant^ lorsque^ au lieu de
rester comme des aveugles-nés^ on a appris à apprécier les choses,
à se tenir en communication intelligente avec la Nature.
11 m*eût été agréable d'éloigner de cet ouvrage destiné aux gens
du monde les chiffres et les procédés scientifiques qui en consti-
tuent la base. Je l'ai fait autant que je l'ai pu; mais je n'ai rien
voulu sacrifier à l'exactitude et à la précision des faits observés.
Il m'a semblé d'ailleurs que ce qu'on appelle le public, c'est-à-
dire tout le monde, est devenu quelque peu scientifique lui-même,
depuis que tant de belles publications ont répandu dans ses rangs
des notions jusqu'alors réservées à un petit nombre d'élus. Les
événements de ces dernières années, 1870 et 1871, n*ont pu avoir
pour résultat de nous rendre moins sérieux. Nous ne sommes
plus aussi frivoles qu'au temps où nous nous passionnions pour
des romans, des comédies, ou des contes de fées, et nous parais-
sons mieux disposés que jamais à employer utilement le temps
que nous pouvons consacrer à la lecture , à meubler notre es-
VI PRÉFACE.
loire de Parîs^M. Delaunay, et à son laborieux collègue, M. Marié-
Davy, directeur du service météorologique; d'autre part à M. Ch.
Sainte-Claire-Deville, président de la commission de TObservatoire
de Montsouris, et à M. Renou, le plus scrupuleux des météorolo-
gistes, pour Faide bienveillante qu'ils m'ont apportée dans certaines
recherches de ce long travail. Je remercierai aussi particulière-
ment M. Quételet, le vénérable directeur de l'Observatoire de
Bruxelles, et M. Glaisher, directeur du service météorologique de
rObservatoire royal d'Angleterre , pour les documents précieux
qu'ils m'ont adressés. Tous les ouvrages que j'ai consultés
d'ailleurs, et par lesquels j'ai complété mes études météoro-
logiques pour mener à bonne fin la rédaction du présent travail,
sont l'objet d'une note spéciale que l'on trouvera à la fin du
volume.
Et maintenant, mon cher lecteur, sans nous attarder davantage
au vestibule du sanctuaire, pénétrons dans ce monde mystérieux
des météores. Voici Y Atmosphère , Tair lumineux , la première
divinité aimée et redoutée sur la Terre, le Dtacs du Sanscrit, le
Zeus des Grecs, le eeoç d'Athènes , le Dies et le Deus des Latins.
C'est le père des dieux eux-mêmes, le Zeus-paler, ou Jupiter 1
C'est l'AIR, en qui tout vit et tout respire, et dans lequel les
mythologies saluaient l'Esprit créateur invisible qui régit l'uni*
vers. Il est en effet la manifestation la plus voisine de nous, et
la plus sensible, des lois étemelles qui organisent le Cosmos.
11 enveloppe le monde d'un vivifiant fluide ; il annonce le jour et
reconduit le soir ; il porte les nuages et distribue les pluies ; il
caresse la violette et déracine le chêne; il féconde ou stérilise;
il brûle ou gèle ; il mêle le feu du tonnerre avec la grêle glacée ; il
fixe l'eau aux sommets des montagnes ; il donne le printemps et
PRÉFACE. VII
l'hiver; il règne enfin sur nous , avec son caractère changeant
et variable^ tantôt gai^ tantôt triste^ calme ici^ furieux là^ agissant
partout de mille manières^ et finalement^ entretenant depuis le
commencement des temps ^ la vie brillante et multipliée qui
rayonne à la surface de la Terre. -
Paris» novembre 1871.
LIVRE PREMIER
NOTRE PLANETE ET SON FLUIDE VITAL
1
4 LE GLOBE TERRESTRE.
s'accomplissent les révolutions des planètes^ lesquelles s'effectuent
avec une vitesse indescriptible^ en raison de la longueur des cir-
conférences à parcourir. Loin d'être immobile comme il nous le
semble^ le globe que nous habitons voyage^ à la distance moyenne
de 37 millions de lieues du Soleil^ au sein de l'immensité éthérée^
et sur une orbite qui ne mesure pas moins de 235 millions de lieues
à parcourir en 365 jours 6 heures 1 C'est-à-dire qu'il court en tour-
billonnant dans l'espace^ avec une vitesse de 660 000 lieues par
jour, de 27 500 lieues à l'heure... ^
Le train express le plus rapide, emporté par l'ardeur dévorante
de la vapeur aux ailes de feu, ne peut parcourir, au maximum,
plus de cent kilomètres à l'heure, c'est-à-dîre 25 lieues. Sur les
routes invisibles du ciel, la Terre vogue avec une vitesse 1100
fois plus rapide. La différence est telle, qu'on ne saurait l'exprimer
géométriquement ici par une figure. Si l'on réprésentait par I mil-
limètre seulement la longueur parcourue en une heure par la loco-
motive Crampton, il faudrait tracer à côté une ligne de 1 mètre
1 0 centimètres pour représenter le chemin comparatif parcouru
par notre planète pendant le même temps. Nulle machine en mou-
vement ne saurait donc suivre ce globe dans son cours. J'ajouterai
comme point de comparaison, que la marche d'une tortue est envi*
ron 1100 fois moins rapide que celle d'un train express. Si donc
Ton pouvait envoyer un train express courir après la Terre, c'est
exactement comme si l'on envoyait une tortue courir après un
train express.
Situés comme nous le sommes autour du globe, mollusques
infiniment petits, collés à sa surface par son attraction centrale,
et emportés par son mouvement, nous ne pouvons apprécier ce
mouvement ni nous en rendre compte directement. Ce n'est que
par l'observation du déplacement correspondant des perspectives
célestes, et par le calcul, que nous avons pu, depuis quelcfues
siècles à peine du reste, en connaître la nature, la forme et la
valeur. Sous le pont d'un navire, dans un compartimentde wagon,
ou dans la nacelle d'un aérostat, nous ne pouvons pas davantage
nous rendre compte du mouvement qui nous emporte, parce que
nous participons à ce mou\ement, et qu'en fait nous sommes im-
mobiles dans le salon du navire en marche ou du convoi rapide,
aussi bien que sous l'aérostat, immobile lui-mt^me relativement aux
molécules d'air environnantes. Sans objets de comparaison étran-
gers au mouvement, il nous est impossible de l'apprécier. Pour
nous former une idée de la puissance indescriptible qui emporte in-
6 LE GLOBE TERRESTRE.
le télescope à notre curiosité studieuse, nous saluons les huma-
nités nos sœurs, vivant comme nous à la surface des mondes! Su-
blime couronnement de Tastronomie mathématique et physique,
le nouvel aspect philosophique de la création développe devant
nos esprits le règne universel de la vie et de la pensée ; le globe
terrestre avec son humanité n'est plus qu'un atome jeté au sein de
rinfini, un des rouages innombrables qui par myriades constituent
le mystérieux mécanisme du monde physique et moral. Notre sys-
tème planétaire, malgré son immensité comparative auprès du mi-
croscopique volume de cette terre, s'évanouit lui-m^me avec son
radieux soleil devant l'étendue et le nombre des étoiles, — centres
solaires de systèmes différents du nôtre. L'œil étonné rencontre
dans l'infini, des soleils lointains dont la lumière emploie des
centaines et des milliers d'années à venir jusqu'à nous, malgré
sa vitesse inouïe de 77 000 lieues par seconde; plus loin, l'œil
contemple de pales amas d'étoiles qui, vus de près, seraient sem-
blables à notre Voie lactée et se montreraient composés de plusieurs
millions de soleils et de systèmes; au delà, l'œil cl la pensée
cherchent encore à découvrir ces créations lointaines, où résident
des existences inconnues, où s'accomplissent au môme titre qu'ici
les mystérieuses destinées des êtres ;.e. mais l'essor de nos con-
ceptions fatiguées ne tarde pas à s'abattre, exténué, perdu par ce
vol interminable dans les régions de l'infini, et comme l'aigle posé
sur une île lointaine, notre âme éblouie s'étonne de n'avoir
jamais devant elle que le vestibule d'une immensité sans cesse
renaissante.
Astre invisible, perdu dans les myriades d'astres qui gravitent
à toutes les distances imaginables dans l'étendue profonde, la
Terre e&t emportée dans le ciel par divers mouvements, beaucoup
plus nombreux et plus singuliers que nous ne sommes généralement
portés à le croire. Le plus important est celui de tramlatioriy qui
vient de s'offrir à nos regards, mouvement en vertu duquel elle
vogue autour du Soleil en raison de 600 000 lieues par jour. — Un
second mouvement, celui de rolalion, la fait tourner sur elle-même,
pirouetter en quelque sorte, en 24 heures: on voit immédiatement,
en examinant ce mouvement du globe sur lui-môme, que les dif-
férents points de la surface terrestre ont une vitesse différente sui-
vant leur distance à Taxe de rotation. A Téquateur, où la vitesse
est maximum, la surface terrestre est forcée de parcourir 10 000
lieues en 24 heures ^le mètre est la dix-millionième partie du
quart du grand cercle, égal par conséquent à 40 000 kilomètres}.
"î*^"r
8 LE GLOBE TERRESTRE.
Ces mouvements différents qui emportent lastre-Terre dans l'es-
pace sont connus^ grâce au nombre colossal d'observations faites
sur les étoiles depuis plus de quatre mille ans^ et grâce à la
rigueur des principes modernes de la mécanique céleste. Leur
connaissance constitue la base essentielle de la plus haute et de la
plus solide des sciences. La Terre est désormais inscrite au rang
des astres, malgré le témoignage des sens^ malgré des illusions
et des erreurs séculaires^ et surtout malgré la vanité humaine qui
longtemps s'était formé avec complaisance une création à son ima-
ge. Sollicitée par tous ces mouvements divers, dont quelques-uns,
comme celui des perturbations, sont d'une complication extrême,
le globe terrestre vogue dans le vide, tourbillonnant, se balançant
sous des inQexions variées, saluant les planètes ses sœurs, courant
avec une vitesse insaisissable vers un but qu'il ignore. Depuis le
commencement du monde, la Terre n'est pas passée deux fois au
même endroit, et le lieu que nous occupons à cette heure même
s'enfonce avec rapidité derrière notre sillage pour ne plus revenir.
La surface terrestre elle-même, du reste, se modifie chaque siècle,
chaque année, chaque jour, et les conditions de la vie changent à
travers 1 éternité comme à travers l'espace. C'est ainsi que la
marche du monde effectue son cours mystérieux, et que les êtres
comme les choses ne continuent d'exister qu'en subissant de per-
pétuelles métamorphoses.
Après avoir apprécié de la sorte le mouvement de l'astre-Terre
dans l'espace, nous devons lui adjoindre, pour compléter sa phy-
sionomie astronomique, le mouvement que la Lune décrit en
29 jours et demi autour du centre terrestre. La Lune est 49 fois
plus petite que la Terre et 8 1 fois moins lourde. Son action sur
l'océan et sur l'Atmosphère est cependant comparable à celle du
Soleil, et même plus importante dans la production des marées;
il n'est pas moins utile de connaître son mouvement que celui de
la planète terrestre autour du foyer radieux. C'est en 27 jours
7 heures que s'effectue sa translation circulaire autour de la Terre;
mais pendant ces 27 jours la Terre n'est pas restée immobile et
s'est au contraire avancée d'une certaine quantité dans l'espace; la
Lune emploie environ deux jours de plus pour achever sa révolu-
tion et revenir au même point relativement au Soleil : ce qui donne
29 jours 12 heures pour la lunaison ou le cycle des phases. La ré-
volution en 27 jours est nommée révolution stt/era/e, parce que l'as-
tre revient sur la sphère céleste à une même position par rapport
aux étoiles; on voit que pour revenir à la même position relative-
GHAPITRE IL
L'ENVELOPPE ATMOSPHÉRIQUE,
Le globe que nous venons de contempler circulant dans lespace
sur l'aile de la gravitation universelle, est enveloppé d'un duvet
gazeux adhérent à sa surface sphérique tout entière. Cette couche
fluidique est uniformément répandue autour du globe, et lenvi-
ronne de toutes parts. Nous avons comparé la Terre dans Tespace
à un boulet de canon lancé dans le vide ; en supposant ce boulet
enveloppé d'une mince couche de vapeur, qui ne mesurerait
même pas un millimètre d'épaisseur, et serait adhérente à sa sur-
face entière, nous nous formerons une image approchée de la
situation de l'Atmosphère tout autour du globe terrestre. C'est
précisément de cette situation que dérive le nom même de l'Atmo-
sphère 'atiaô;, vapeur; Zçaîpa, sphère); c'est en effet comme une
seconde sphère de vapeur, concentrique à la sphère solide du globe
terrestre.
On ne songe pas assez, en général, à la valeur, à l'importance
de cette enveloppe atmosphérique. C'est elle qui nous fait vivre.
C'est par elle que la Terre entière respire. Plantes, animaux,
hommes, puisent en elle leur première condition d'existence.
L'organisation terrestre est ainsi construite, que l'Atmosphère est
la souveraine de toutes choses, et que le savant peut dire d'elle
ce que le théologien disait de Dieu lui-même ; En elle nous vivons,
nous nous mouvons et nous sommes. (Condition suprême des
existences terrestres, elle ne constitue pas seulement la force vir-
tuelle de la Terre, mais elle en est encore la parure et le parfum.
Comme une caresse éternelle enveloppant notre planète voyageuse
dans une affection inaltérable, elle porte doucement la Terre dans
12 L'ENVELOPPE ATMOSPHÉRIQUE.
nez ces premières pages, n'étaient pas tous hier intégrés à votre
personne, et aucun n'y était il y a quelques mois. Où étaient-ils?
— soit dans lair, soit dans un autre corps. Tous les atomes qui
forment maintenant vos tissus organiques, vos poumons, vos
yeux, votre cerveau, vos jambes, etc., ont déjà servi à former d'au-
tres tissus organiques.... Nous sommes tous des morts ressusci-
tes, fabriqués de la poussière de nos ancêtres. Si tous les hommes
qui ont vécu jusqu'à cette année ressuscitaient, il y en aurait cinq
par pied carré, sur toute la surface des continents, obligés, pour
se tenir, de monter sur les épaules les uns des autres; mais ils ne
pourraient ressusciter tous intégralement, car ils sont à peu près
formés des mêmes matériaux ayant successivement servi. De même
nos organes actuels, divisés un jour en leurs dernières particules,
se trouveront incorporés dans nos successeurs, et je sais que ma
main droite qui écrit en ce moment cette ligne, sera dans une épo-
que prochaine absolument dissoute, et que les éléments qui la con-
stituent fleuriront dans la plante, voleront dans Toiseau, agiront
dans un nouvel homme. Véhicule sans cesse renouvelé des émigra-
tions des atomes terrestres, lair établit ainsi une fraternité univer-
selle et indissoluble entre tous les hommes, entre tous les êtres.
Métamorphose incessante des êtres et des choses : entre les
produits de la nature et les flots mobiles de T Atmosphère, il
s'opère incessamment un échange, en vertu duquel les gaz de l'air
se fixent dans l'animal, la plante ou la pierre, tandis que les
éléments primitifs, un instant incorporés dans un organisme ou
dans les couches terrestres, se dégagent et recomposent le fluide
aérien. Chaque atome d'air passe donc éternellement de vie en vie
et s'en échappe de mort en mort; tour à tour vent, flot, terre,
animal ou fleur, il est successivement employé à la substance de
mille êtres divers. Source inépuisable, où tout ce qui vit prend
son haleine, l'air est encore un réservoir immense, où tout ce
qui meurt verse son dernier souflle : sous son action, végétaux et
animaux, organismes divers naissent, puis dépérissent. La vie, la
mort sont également dans l'air que nous respirons, et se succèdent
perpétuellement l' une à l'autre par l'échange des molécules gazeuses ;
l'atome d'oxygène qui s'exhale de ce vieux chêne va s'envoler aux
poumons de l'enfant au berceau; les derniers soupirs d'un mourant
vont tisser la brillante corolle de la fleur, et se répandre comme un
sourire sur la verdoyante prairie. La brise qui caresse doucement
les tiges des herbes va plus loin se transformer en tempête, déra-
ciner les arbres séculaires et faire sombrer les navires; et ainsi, par
L'ATMOSPHÈRE
i.f:s riAMUEs < uHoMijuriKHni.winni i:s
de cet uuvrn^T uni élé exôculée.s d'aprôs los peinlures ri les aquarelles
l'K WM. ACHAHD, UF-RiiUKRE, K. CItliHJ, KAHL GlHAHUKl', A. MARIE. SILHEHMANN KT WMIIKR
//.S i.uA \ t:i{i:s .sLii Bols
ont été dessinûes y.iv mm. uavari», ir. clkrgkt. a. mahii:, a. de m:i ville .
N. RAPINE, p. TELLIER. TuURNOIS. KlC.
11330 — I > |H..;jia|.hif' l.'ihur«v ruf «le l'l«'urii<, ''. h I';iiI'«.
LA TERRE DANS E ESPACE .
IMPORTANCE DE ^ATMOSPHÈRE. 15
mince et légère. Des auditeurs de cours d astronomie et de confé-
rences m'ont souvent confié qu a leur idée, avant d'être éclairés
sur ce point, la Terre s'appuyait sur l'air remplissant l'espace,
était portée par lui. Il n en est rien. C'est rAtmosphère, au contraire,
qui est supportée par le globe. Le globe est soutenu dans l'immen-
sité par la puissance invisible de la gravitation universelle.
La surface extérieure de l'Atmosphère est donc courbe, comme
celle de la mer; car de même que l'eau, l'air tend sans cesse à
elre de niveau, à égale distance du centre. Aux yeux des com-
mençants dans la science de la géométrie, il paraît difficile de
concilier l'idée de la surface sphérique de l'océan avec ce qu'on
appelle communément niveau; l'idée que l'air a un niveau horizon-
tal comme leau, et que, semblable à un océan aérien, ce niveau
tend sans cesse à s'équilil)rer, semble d'abord un peu obscure»
Ct*pendant, non-seulement l'air possède toqtes les propriétés d'é-
lasticité et de mobilité, à un degré illimité, comme fluide tendant
vei-s l'équilibre, mais différent de l'eau ou de la plupart des
liquides, il est au plus haut degré compressible, et proportionnel-
lenient susceptible d'une extrême expansion. — Ce sont là des
faits qu'il faut avoir constamment présents à l'esprit, car ils aide-
ront à rinteHigence d'un grand nombre de conditions atmosphé-
riques spécifiées darts les chapitres suivants.
Maintenant, quelle est l'épaisseur de cette couclie gazeuse qui
enveloppe notre globe de 3000 lieues de diamètre? C'est ce que
nous allons examiner dans le chapitre suivant.
Pour connaître la hauteur à laquelle s'étend l'Atmosphère, il
faudrait pouvoir calculer la densité de l'air à diverses hauteurs,
abstraction faite des agitations accidentelles, et dans l'état moyen
autour duquel oscillent ces perturbations. On y parvient quand on
connaît la température de l'air, sa pression et la tension de la va-
peur d'eau contenue. Il faudrait encore, pour avoir une valeur
exacte, tenir compte : Tde la diminution delà pesanteur à mesure
que Ton s'élève dans l'air, et en vertu de laquelle les particules sont
altirét»s \ers la planète; 2'' de la variation de la force centrifuge
suivant la latitude; mais ces deux variations, à la vérité, sont
très-faibles, et affectent peu les valeurs cherchées, attendu la très-
j>etite é|>aisseur de la couche d'air relativement au rayon du globe
teri-eslre. On voit par là que l'on ne peut tirer que des conclusions
bornées de l'équation d'équilibre des couches atmosphériques, dé-
duite des lois connues, quand on veut l'appliquer à la détermina-
tion de la hauteur de l'Atmosphère.
16 L'ENVELOPPE ATMOSPHÉRIQUE.
Cette hauteur est limitée^ et nous Verrons même qu'elle est peu
considérable. Si lair n avait pas d élasticité^ sa limite serait située
aux points où la force centrifuge ferait équilibre à la pesanteur;
mais comme cette condition n'existe pas^ il est nécessaire que son
élasticité soit équilibrée par une force quelconque ; cette force est
le poids des couches d'air qui sont supérieures à celles que Ton
considère. Mais à mesure que Ton s'élève, l'air devient plus rare,
et arrivé aux dernières couches, rien ne presse sur celles-ci ; ce-
pendant l'Atmosphère étant limitée, comme le démontrent plu-
sieurs faits dont nous parlerons , il est nécessaire que ces couches
ne se perdent pas dans l'espace, et que, vu leur raréfaction et
leur grand abaissement de température, leur état physique soit
modifié de telle sorte que la force élastique soit nulle. Laplace
a indiqué cette condition indispensable; Poisson l'a spécifiée, en
montrant que l'équilibre serait encore possible avec une densité
limite très-considérable, pourvu que le fluide ne fût pas expan-
sible; enfin J. B. Biot, qui a résumé ces conditions, indique
très-bien cet état des dernières couches atmosphériques non ex-
pansibles, en disant qu'elles doivent être comme un « liquide
non évaporable. » — Nous allons maintenant, dans le chapitre
suivant, examiner les conditions mécaniques et physiques de celte
enveloppe aérienne, apprécier sa forme extérieure et mesurer sa
hauteur.
CHAPITRE III
HAUTEUR DE L'ATMOSPHÈRE.
FORME DE l'enveloppe AÉRIENNE AUTOUR DE LA TERRE.
SES conditions; son ORIGINE.
Puisque la Terre, astre rapide, vogue dans rimmensité, empor-
tée par une vitesse vertigineuse, et entraîne adhérente à sa surface
la couche gazeuse qui lenveloppe, il en résulte que cette couche
gazeuse ne s^étend pas à T infini dans Timmensité, mais cesse
d'exister à une certaine distance de la surface.
Jusqu'à quelle distance peut-elle s'étendre? La rotation du globe
l'entraînant dans son mouvement diurne, nous pouvons remarquer
d'abord qu'à une certaine hauteur au-dessus du sol, le mouvement
de l'atmosphère est si rapide que la force centrifuge déployée par
lui jetterait dans l'espace les molécules d'air extérieures, qui cesse-
raient d'être adhérentes et de continuer l'atmosphère par cela même.
Certains inventeurs de procédés de navigation aérienne s'étaient
vaguement imaginé que l'atmosphère ne tourne pas entièrement
avec la Terre, qu'en s'élevant à une certaine hauteur, on verrait le
globe rouler sous soi, et que l'on n'aurait qu'à attendre que le mé-
ridien où Ton veut descendre passe sous la nacelle pour s'y trouver
transporté par la rotation du globe.
Exposer cette hypothèse, c'est la réfuter. Tout ce qui environne
la Terre lui est soumis. La Lune elle-même, à 96 000 lieues de
distance, circule autour de nous dans le sens de notre propre ro-
tation, mais avec une vitesse moindre en raison de son existence
individuelle, de son poids relatif et de sa distance.
La force centrifuge s'accroît en raison du carré de la vitesse. A
18 HAUTEUR DE L'ATMOSPHÈRE.
Téquateur elle est le 289" de la pesanteur. Or, remarque curieuse,
si la Terre tournait 17 fois plus vite, comme 17 X 17= 289, les
corps ne pèseraient plus à l'équateur ! un objet, une pierre, dé-
taché du sol par la main n'y retomberait plus. On serait si léger,
qu'en dansant à la surface on serait semblable à des sylphes
aériens déplacés par le vent. Les circonférences étant entre elles
comme les rayons, à 17 fois la distance d'ici au centre de la
Terre, à 25 500 lieues de hauteur, toutes choses restant égales
d'ailleurs, l'Atmosphère cesserait de se tenir. Mais d'autre part la
pesanteur diminue à mesure qu'on s'éloigne du centre d'attraction.
En combinant cette diminution avec l'accroissement de la force
centrifuge, j'ai calculé que c'est à 6 fois et demie environ (0,64) le
rayon du globe, c'est-à-dire à 10 000 lieues au-dessus de la surface
de la terre, que l'attraction égale la pesanteur, et que par conséquent
les molécules aériennes qui pourraient encore se trouver dans ces
espaces doivent forcément s'échapper. C'est la- distance à laquelle
graviterait un satellite précisément en 23** 56", durée de la rotation
de notre planète. C'est la limite théorique maximum de l'Atmo-
sphère. Celle-ci est bien loin de s'éten-
dre jusque-là, comme nous allons le
voir; mais mathématiquement elle le
pourrait, et ce n'est qu'à cette énorme
distance que la force centrifuge serait
assez grande pour s'opposer à l'exis-
tence d'une atmosphère.
Peut-être, dans ces régions élevées,
aux limites même des sphères d'attrac-
tion des astres, s'opère-t-il un échange
Fiff.l.— Limite théorique maximum Je IcurS moléculcS gaZCUSCS. Telle est
de l'Atmosphère. i t .^ * a • i i»aa
la limite extrême maximum de 1 At-
mosphère; mais c'est à une hauteur incomparablement moindre
que s'arrête le fluide respirablc pour l'homme. Ainsi à la hauteur
de 3300 mètres que j'ai souvent atteinte en ballon (c'est la hau-
teur de l'Etna), on a sous les pieds près du tiers de la masse
aérienne; à 5500 mètres, hauteur au-dessus de laquelle un grand
nombre de montagnes élèvent encore leurs cimes, la colonne d'air
qui pèse sur le sol a déjà perdu la moitié de son poids; par consé-
quent toute la masse gazeuse qui s'étend au loin dans le ciel, jus-
qu'à des distances immesurées, est simplement égale aux couches
aériennes comprimées au-dessous dans les régions inférieures!
En vertu de ces forces, la forme de l'Atmosphère n'est pas abso-
HAUTEUR DE L'ATMOSPHÈRE.
19
\ù
Fig. 2. — Limite mathématique de la figure
de TÀtmosphère.
lomeat spherique^ mais gonflée à Téquateur^ où elle est plus éle-
vée qu'aux pôles. La figure de Tatmosphère des corps célestes est
telle que la résultante de la force centrifuge et de la force attractive
lui est perpendiculaire. La limite maximum de cette figure^ dans
le cas où Taplatissement est le plus grande a été donnée par La-
place : le diamètre de l'Atmosphère dans le sens de Téquateur est un
tiers plus grand que le diamètre dans le sens des pôles. C'est la H
mite mathématique vers laquelle
tend l'atmosphère terrestre.
Mais elle n*a pas cette forme
exagérée^ quoique en réalité
elle soit sensiblement plus
épaisse à 1 equateur qu'aux
pôles. Pour compléter cette
figure^ j'ajouterai encore qu'il
est probable qu'une petite traî-
née de gaz légers reste con-
stamment en arrière du globe
dans sa translation rapide au-
tour du Soleil. Enfin ces formes
changent encore par des marées atmosphériques^ dues à l'at-
traction variable de la Lune et du Soleil.
Le poids décroissant des couches atmosphériques nous offre le
premier procédé pour calculer une limite minimum de la hauteur
de l'Atmosphère; de même que tout à l'heure la mécanique vient
de nous présenter une limite maximum^ ici c'est la physique qui
va nous servir.
Chaque molécule de l'air exerce, en vertu de son poids, une
pression sur les molécules situées au-dessous d'elle; de haut en bas
cette pression s'ajoute au poids de chaque couche successive et
contribue, en se combinant avec l'action du globe terrestre, à les
retenir autour de lui. Dans une colonne d'air verticale, oh trouve
près du sol les couches les plus denses ; cette densité diminue à
mesure qu'on s'élève, parce que la portion d'atmosphère placée au-
dessous de l'observateur n'exerce plus aucune pression sur celles
qui sont placées à son niveau. Le baromètre qui mesure cette pres-
sion se tient plus bas au sommet qu'au pied d'une montagne; et
le rapport qui existe entre la pression et la hauteur est tellement
intime, qu'on peut déduire la différence de niveau de deux points,
de la différence de longueur des colonnes barométriques observées
simultanément à ces deux stations.
20 HAUTEUR DE L'ATMOSPHÈRE.
Plus la pression diminue et plus Tair tend à se dilater; aussi
semblerait-il au premier abord que TAtmosphère doive s^étendre
à une très-grande distance.
Un physicien célèbre^ Mariotte^ a cherché à déterminer la loi de
la compression des gaz^ et il a trouvé que la quantité d*air conte-
nue dans le même volume^ ou^ en d autres termes^ la densité de
Tair est proportionnelle à la pression supportée. Cette propriété
est enseignée ds^ns les cours de physique sous le nom de loi de Ma-
riotte. Jusqu'en ces dernières années^ on Ta considérée comme par-
faitement exacte; mais alors on trouvait d'énormes difficultés à
concevoir comment il se fiiit que latmosphère terrestre ne s'étende
pas très-loin dans l'espace^ tandis que d'autres considérations
indiquent qu'elle est nécessairement limitée et cesse à une petite
distance au-dessus du sol.
Mais cette contradiction apparente était le résultat d'une trop
grande généralisation de la loi de Mariotte qui est simplement
approchée au lieu d'être rigoureuse. M. Regnault a étudié les dif-
férences réelles qui existent entre la loi théorique et les faits.
Depuis cette constatation, notre ancien collègue de l'Observa-
toire de Paris, M. Liais, en introduisant de très-petites bulles
d'air dans un grand vide barométrique, d'une forme spéciale, a
reconnu que les différences entre les données de l'observation et
la théorie usuellement adoptée sont beaucoup plus grandes encore.
En diminuant suffisamment la quantité d'air on parvient même à
trouver une limite où les particules, loin de se repousser, comme
cela aurait lieu si les gaz étaient dilatables à 1 infini, semblent au
contraire avoir entre elles une adhérence semblable à celle des
molécules d'un liquide visqueux. L'élasticité de l'air produisant
l'expansion cesse donc à un certain degré de dilatation, a partir
duquel ce gaz se comporte comme un liquide, mais un liquide
incomparablement plus léger que tous ceux que nous connaissons.
En vertu de cette décroissance observée de la densité de l'air
avec la hauteur, en examinant à ce point de vue spécial les con-
ditions physiques de l'équilibre, et en prenant pour élément trois
séries d'observations barométriques, thermométriques et hygro-
métriques faites à des altitudes difTérentes par'Gay-Lussac, Hum-
boldt et Roussi ngault, J. B. Biot a démontré que la hauteur
minimum de l'Atmosphère est de 47 800 mètres, ou environ
12 lieues. La, Tair doit être aussi rare que sous le récipient de
nos machines pneumatiques oii l'on a fait le vide, — vide relatif,
puisque nous ne pouvons obtenir le vide absolu.
HAUTEUR DE L'ATMOSPHÈRE.
21
Ainsi^ la hauteur minimum de l'Atmosphère est de 1 2 lieues^
et la hauteur maximum est 10 000. Voilà deux limites certaines^
mais bien écartées Tune de l'autre. N'existe- t-il pas d'autres mé-
thodes d'approcher davantage de la réalité?
En effet, on a essayé de mesurer optiquement la hauteur de
TAtmosphère, en étudiant la durée des crépuscules, le temps que
les rayons solaires continuent à atteindre les régions aériennes
lorsque l'astre lui-même est descendu sous l'horizon.
Si Tatmosphère terrestre était illimitée, le phénomène delà nuit
nous serait complètement inconnu : la lumière du Soleil en attei-
gnant à des couches d'air suffisamment éloignées de la Terre,
pourrait toujours nous être renvoyée par la réflexion que ces cou-
ches lui feraient subir. D'un autre côté, l'absence de toute en-
veloppe aérienne aurait pour résultat de nous donner une nuit
succédant brusquement au coucher du soleil, et la lumière du
jour se déployant à l'instant même du lever. Or, tout le monde
sait que le crépuscule du soir et l'aurore du matin allongent la
durée du temps pendant lequel on est éclairé par la lumière
solaire. On conçoit que l'observation de ces phénomènes a dû
faire naître de bonne heure l'idée d'y chercher la mesure de la
hauteur de TAtmosphère.
• Supposons que la Terre soit figurée par le cercle de rayon OA,
que son atmosphère soit
limitée par la circon-
férence FGHIC. Il est
évident que lorsque le
Soleil sera descendu
au-dessous de l'hori-
zon FACB du lieu A, il
n'éclairera plus qu'une
portion de l'Atmosphè-
re. Ainsi quand le So-
leil sera en J, si on ima-
gine un cône tangent à
la Terre et ayant le So-
leil pour sommet, tou-
tes les parties de l'Atmosphère située au-dessous de J6 cesse-
ront d'être éclairées pour l'observateur placé en A, et la partie
CIHG seule le sera encore. Plus tard, quand le Soleil sera en T, il
n'y aura plus d'éclairée que la partie CIH; plus tard encore, que
h partie CI; enfin, quand le Soleil sera en J"', sur la partie tan-
Fig. 3. — Mesure de la hauteur de rAtmosphère
par la durée du crépuscule.
22 HAUTEUR DE L'ATMOSPHÈRE.
gentielle menée par rintersection de Thorizon FACB avec la cir-
conférence limitée de TAtmosphère^ le crépuscule cessera. Dès
q\ie le Soleil est couché on doit donc voir une sorte d*arc appa-
raître du côté opposé, s'élever de plus en plus, atteindre le zé-
nith, puis 8*abaisser et enfin disparaître. Les phénomènes se
passeraient d'une manière inverse pour Taurore ou crépuscule du
matin. Telle est la théorie que les plus anciens astronomes
avaient conçue des phénomènes crépusculaires. On trouve dans
Foptique d'Alhasen (x** siècle) que Tangle d'abaissement du Soleil
pour la fin du crépuscule ou le commencement de laurore est
de 1 8^ et c'est encore cette valeur quQ les astronomes modernes
adoptent comme moyenne.
Dans nos climats on aperçoit difficilement avec netteté la limite
de séparation entre la partie de l'atmosphère éclairée par le Soleil
et celle qui ne reçoit pas ses rayons directs. Mais Lacaille, dans
son voyage au cap de Bonne-Espérance, a constaté toutes les
phases que nous venons d'indiquer d après la théorie. « Les 16
et 17 avril 1751, dit-il, étant en mer et en calme, par un ciel
extrêmement clair et serein, où je distinguais Vénus à l'horizon
comme une étoile de seconde grandeur, je vis la lumière crépus-
culaire terminée en arc de cercle, aussi régulièrement que pos-
sible. Ayant réglé ma montre à Theure vraie, au coucher du So*
leil, je vis cet arc confondu avec l'horizon; et je calculai, par
l'heure, où je fis cette observation, que le Soleil était abaissé le
16 avril, de 16*38'; le 17, de 17M3'. » •
D'autres observations ont été faites depuis, comme nous le ver-
rons plus loin.
On comprend que connaissant le cercle diurne apparent décrit par
le Soleil un jour donné et la position de l'observateur sur la Terre,
on puisse calculer, par le temps écoulé, entre l'heure du coucher et
celle de la disparition de l'arc crépusculaire, l'angle parcouru par
l'astre radieux au-dessous de l'horizon. On comprend aussi que
suivant les saisons et suivant les lieux, on trouve une durée diffé-
rente pour le crépuscule ou l'aurore, puisque l'éloignement plus ou
moins grand du Soleil et l'état de l'air doivent influer sur la direc-
tion et sur la quantité de lumière qui, après des réflexions et des
réfractions multiples, arrive à chaque observateur.
Nous étudierons dans notre deuxième Livre les effets optiques
du crépuscule ; ici nous n'avons à nous occuper que du rapport
qui existe entre sa durée et la hauteur de l'Atmosphère.
Or le temps pendant lequel le Soleil, après être descendu au-des-
HAUTEUR DE L'ATMOSPHÈRE. S3
sous de l*horizon d'un lieu^ continue à éclairer directement une
partie de rAtmosplière visible de ce lieu, dépend de Tépaisseur des
couches aériennes qui enveloppent la Terre. En effet, imaginons que
nous fassions passer un plan par le lieu A, de la figure que nous
venons de tracer, par le centre 0 de la Terre, et par le centre
du Soleil, ce plan coupera la Terre suivant le cercle OA. Soit
FAB la trace de Thorizon du lieu A dans ce même plan; par la
rencontre C du cercle OA et de la ligne AB, menons la tangente
CD à la Terre. Toute la partie de Tatraosphère visible en A cessera
d'être éclairée par le soleil lorsque Tastre radieux, dans son mou-
vement diurne apparent, sera descendu au-dessous de.CDJ'". Or,
nous venons de voir que Ton concluait de la durée du crépuscule
qu'il se terminait lorsque l'angle BCJ'^' d'abaissement au-dessous de
rhorizon était de 18*. Comme l'angle ÔAC est droit et que OA est
le rayon de la terre, on connaît un côté et les angles du triangle
OAC, et par conséquent, on peut en calculer tous les éléments.
On peut donc regarder OC comme connu, et de là il résulte qu'on
a la hauteur EC de l'atmosphère, différence entre OC et OE=OA.
Telle est la méthode imaginée par Kepler pour
conclure des phénomènes crépusculaires la hau-
teur de l'Atmosphère. Les résultats qu'elle a ^"^ ^^^'^"^^^'-j 'b
fournis concordent avec les précédents pour
donner à notre atmosphère, homogène mais de
densité décroissante, une hauteur de 12 à 15
lieues. Le rayon moyen de la Terre étant de
1591 lieues, on voit que cette hauteur n'est
que la 130** partie de ce rayon, c'est-à-dire que
si Ton représentait la Terre par une sphère de
10 mètres de diamètre, l'atmosphère serait com-
parable à une couche de vapeur adhérente à la
surface de ce globe, ayant une épaisseur de
38 millimètres.
Notre figure 4 représente exactement ce rap-
port. Elle montre : l"" l'intérieur incandescent \j
du globe a; 2"* l'écorce solide 6 sur laquelle nous Fig.4.— coupe montrant
vivons et édifions nos cités et nos dvnasties : elle }|épaiss3ur relative de
. ^ ^ lécorce terrestre, de
n a que 1 2 lieues d épaisseur, également , at- notre atmosphère et
tendu qu'en raison de l'accroissement observé ^^^! atmosphère su-
* peneure.
de température, de 1 degré par 33 mètres, les
minéraux sont en fusion à cette profondeur; 3" l'épaisseur de la
couche aérienne sous laquelle nous respirons, c; W" la hauteur
24 HAUTEUR DE L'ATMOSPHÈRE.
probable d'une atmosphère très-légère d, superposée à la nôlre^
dont nous allons parler.
J'ajouterai cependant encore^ à propos de la mesure de la hau-
teur de l'Atmosphère par la durée du crépuscule^ que certains
observateurs ont eu pour résultat de la m^^me recherche une élé-
vation bien supérieure à la précédente^ et qui montre bien que
les 12 lieues ne représentent véritablement qu'un minimum.
M. Emmanuel Liais a calculé directement cette hauteur par l'ob-
servation de la durée du crépuscule et de la courbe crépusculaire
qui colore le ciel de cette ravissante teinte rose si remarquable
surtout dans les pays du sud. Ces études ont été faites d'une
part sur l'Atlantique dans une traversée de France à Rio de
Janeiro^ d'autre part dans la baie de cette capitale. Elles ont donné
pour minimum 290 kilomètres et pour hauteur probable 330.
En étudiant au sommet du Faulhorn la marche des arcs cré-
pusculaires, Bravais a obtenu une hauteur de 1 1 5 kilomètres.
La hauteur varie d'ailleurs avec la température et les saisons,
et reste constamment plus forte à l'équateur. Une autre méthode,
différente encore des précédentes, a été de mesurer l'épaisseur
de la pénombre qui entoure l'ombre de la Terre, dessinée sur la
Lune pendant les éclipses de Lune, ainsi que les phénomènes de
réfraction qui se produisent. Cette mesure donne do 80 à 100 ki-
lomètres pour l'épaisseur de l'atmosphère terrestre dont l'influence
se fait sentir sous cet aspect spécial, ou de 20 à 25 lieues.
Les observations qui donnent à l'atmosphère terrestre une hau-
teur bien supérieure aux 15 lieues théoriques ont été depuis
quelques années l'objet d'une discussion spéciale. Notre savant
maître et ami Adolphe Quételet, directeur de l'Observatoire de
Bruxelles, a conclu d'un très-grand nombre de recherches a cet
égard, qu'en effet elle s'étend beaucoup plus haut qu'on le pen-
sait; mais non plus exactement la même atmosphère qu*ici-bas.
Cette addition serait due à une atmosphère éthéréc, extrême-
ment rare et d'une nature différente de celle de l'atmosphère ter-
restre dans laquelle nous vivons. C'est la région où l'on voit spé-
cialement les étoiles filantes, qui disparaissent ensuite en passant
plus bas dans l'atmosphère terrestre.
L*atmosphèi*e supérieure serait stable; l'inférieure instable et
sans cesse aj^itée. Les mouvements spéciaux, causés par l'action
des vents et des tempêtes, seraient limités dans leur hauteur par
l'effet dcb saisons. Ainsi, pour nos climats, la partie agitée, dans
le voisinage de la terre, n'aurait que 3 à 4 lieues d'élévation en
L'ATMOSPHÈRE ÊTHÊRÊE SUPÉRIEURE. 25
hiver, et sa hauteur serait double h peu près en été. Toute la partie
de Tatmosphère qui lui est supérieure, n'éprouverait qu'un mou-
vement très-affaibli et à peine sensible, provenant de la base mo-
bile sur laquelle elle repose.
Les bouleversements continuels qui se forment dans les régions
inférieures font que l'air qu'on y recueille est sensiblement le
même, quant à la composition chimique : on ne trouve point de
diflerence aux diverses hauteurs où Ton peut s'élever pour y
prendre Tair et le soumettre à l'analyse.
Dans la couche immobile^ placée plus haut, où les êtres vivants
n'ont pas accès, et où les nuages ne s'élèvent pas, on pourrait
admettre au contraire que les milieux s'y étendent avec facilité
dans Tordre de leurs densités et qu'ils s'y développent par couches
uniformes, soit en se mêlant, soit en se tenant séparés. Il n'est pas
nécessaire de supposer chaque couche composée comme celle qui
lui est inférieure : elle peut même porter à sa surface des substances
d'une pesanteur spécifique moindre, et non susceptibles de se com-
poser ou de se mêler avec les substances inférieures.
Là naîtraient ces phénomènes dont nous nous formons difficile-
ment une idée, en les jugeant de la surface de notre globe; là se
montreraient aussi les étoiles filantes, qui arrivent de plus haut, les
aurores boréales, et ces grands phénomènes lumineux dont nous
sommes souvent les témoins sans pouvoir les soumettre directe-
ment à nos expériences. Toutes ces parties ne nous échappent pas
complètement, surtout dans les aurores boréales et dans les phé-
nomènes magnétiques. Si nous ne pouvons toucher la cause,
nous en ressentons assez vivement les effets pour être en état de
les apprécier.
Sir John Herschel, de la Rive, Hansteen paraissent partager sur
ce point l'opinion de Quételet. Nous pouvons parfaitement admettre
qu'au-dessus de notre atmosphère d'oxygène, d'azote et de vapeur
d'eaUy réside une atmosphère extrêmement légère, qui peut s'éle-
ver jusqu'à 80 lieues de hauteur, et se trouve naturellement com-
posée des gaz les plus légers, et, j'imagine, surtout d'hydrogène.
Le globe terrestre ayant environ 3000 lieues de diamètre, celte
épaisseur totale représente le AO* du diamètre du globe. L'existence
simultanée de ces deux atmosphères est donc la conclusion géné-
rale à laquelle nous nous arrêterons d'abord ici.
Quant à la base de l'Atmosphère, nous pouvons nous demander
maintenant si elle s'arrête à la surface du sol et ne descend pas
dans l'intérieur du globe lui-même.
S6 HAUTEUR DE L'ATMOSPHÈRE.
Pesant sur tous les corps situés à la surface de la Terre, elle
tend à pénétrer partout, entre les molécules des liquides comme
dans les interstices des roches; i'eau en contient, de même que les
végétaux et tous les composés organiques ; la terre, les pierres
poreuses en sont imprégnées, et cela d autant plus que la pression
est plus considérable. On voit donc que Tair ne doit pas être limité
à la portion qui est à l'état d'enveloppe gazeuse, et qu'une frac-
tion notable, de ses éléments constituants a pénétré les eaux de
l'Océan et les interstices des terrains. Quelques savants ont sup-
posé que l'air qui compose l'Atmosphère n'était qu'un prolonge-
ment dune atmosphère intérieure; mais l'élévation de température
due à la chaleur centrale s'oppose a la condensation des gaz, et
doit limiter la présence de l'air dans les couches profondes.
On peut avoir une valeur approchée de la quantité d'air qui est
ainsi engagée dans les eaux de l'Océan par la mesure de Tabsorp
tion des gaz par les liquides. A la pression ordinaire, l'eau de mer
absorbe de deux à trois centièmes de son volume d'air : seulement,
la proportion d'oxygène est plus forte que dans l'air ordinaire. Le
calcul montre que la quantité d'air absorbée par l'Océan ne dépasse
pas le 3^ de l'Atmosphère.
Voilà donc cette atmosphère terrestre complètement déterminée
pour nous dans sa hauteur et dans sa forme. Il nous reste encore
ici toutefois un point curieux à élucider, c'est de remonter, s'il est
possible, aux causes de l'existence de cette enveloppe, respiration
de la terre entière.
En discutant les trois états des corps comme dépendants de la
quantité de calorique qu'ils possèdent, Lavoisier est arrivé à des
vues remarquables sur ce problème. L'étude du calorique, dit-il,
jette un grand jour sur la manière dont se sont formées, dans l'ori-
gine des choses, les atmosphères des planètes, et notamment celle
de la Terre. On conçoit que cette dernière doit être le résultat et le
mélange 1* de toutes les substances susceptibles de se vaporiser
ou plutôt de rester dans l'état aériforme, au degré de température
dans lequel nous vivons, et à une pression égale à celle de l'air;
V de toutes les substances susceptibles de se dissoudre dans cet
assemblage de différents gaz.
Pour lixer nos idées sur ce sujet, considérons un moment ce
qui arriverait aux différentes substances qui composent le globe,
si la température en était brusquement changée. Supposons, par
exemple, que la Terre se trouvât transportée tout à coup dans une
région beaucoup plus chaude du système solaire, dans la région de
ORIGINE DE L'ATMOSPHÈRE. 27
Mercure^ par exemple^ où la chaleur habituelle est probablement
fort supérieure à celle de Teau bouillante : bientôt l'eau et les au-
tres liquides terrestres, le mercure lui-même, entreraient en ébul-
lition ; ils se transformeraient en fluides aériformes ou gaz, qui de-
viendraient parties de l'Atmosphère. Ces nouvelles espèces d'air
se mêleraient avec celles déjà existantes, et il en résulterait des
combinaisons nouvelles, jusqu'à ce que les diverses affinités se
trouvant satisfaites, Jes principes qui composeraient ces différents
gaz arrivassent à un état de repos. Mais cette vaporisation même
aurait des bornes ; à mesure que la quantité des fluides élastiques
augmenterait, leur pesanteur s'accroîtrait en proportion; et la
nouvelle atmosphère arriverait à un degré de pesanteur tel, que
l'eau qui n'aurait pas été vaporisée jusqu'alors cesserait de bouillir
et resterait à l'état liquide; en sorte que la pesanteur de l'Atmo-
sphère serait limitée et ne pourrait excéder un certain terme. On
pourrait porter ces réflexions beaucoup plus loin, ajoute Lavoisier,
et examiner ce qui arriverait aux pierres, aux sels et aux substan-
ces fusibles qui composent notre globe; on conçoit qu'elles se ra-
molliraient, entreraient en fusion et formeraient des fluides.
Par un effet contraire, si la Terre se trouvait tout à coup placée
dans des régions très-froides, l'eau qui forme aujourd'hui nos
fleuves et nos mers, et probablement le plus grand nombre des
liquides que nous connaissons, se transformerait en montagnes
solides, en rochers d'abord diaphanes, homogènes et blancs comme
le cristal de roche, mais qui, se mêlant avec des substances de dif-
férente nature, formeraient ensuite des pierres opaques diversement
colorées. L'air, dans cette supposition, ou au moins une partiç des
substances aériformes qui le composent, cesseraient d'exister dans
l'état de vapeurs élastiques, faute d'un degré de chaleur suffisant;
elles reviendraient donc à l'état de liquidité, et il en résulterait .
de nouveaux liquides dont nous n'avons aucune idée.
Ces deux suppositions extrêmes font voir clairement : 1' que
solides f liquides f gaz sont trois états différents de la même ma-
tière, trois modifications particulières, par lesquelles presque
toutes les substances peuvent successivement passer, et qui dé-
pendent uniquement du degré de chaleur auquel elles sont exposées ;
2*" que notre atmosphère est un composé de tous les fluides suscep-
tibles d'exister dans un état de vapeur et d'élasticité constante au
degré habituel de chaleur et de pression que nous éprouvons;
3* qu'il ne serait pas impossible qu'il se rencontrât dans notre
atmosphère des substances extrêmement compactes, des métaux*
23 HAUTEUR DE L'ATMOSPHÈRE.
mème^ et qu'une substance métaHique, par exemple, qui serait
un peu plus volatile que le mercure, serait dans ce cas.
On sait, ajoute encore l'illustre et infortuné chimiste, que cer-
tains liquides « sont, comme Teau et Talcool, susceptibles de
se mêler les uns avec les autres dans toutes proportions ; les
autres, au contraire, comme le mercure, l'eau et Fhuile, ne
peuvent contracter que des adhérences momentanées ; ils se sépa-
rent lorsqu'ils ont été mélangés, et se rangent en raison de leur
gravité spécifique. La même chose doit arriver dans l'Atmosphère;
il est probable qu'il s'est formé dans l'origine et qu'il se forme
tous les jours des gaz qui ne sont que difficilement miscibles à
l'air, et qui s'en séparent; si ces gaz sont plus légers, ils doivent
se rassembler dans les régions élevées et y former des couches
qui nagent sur l'air. Les phénomènes qui accompagnent les mé-
téores ignés me portent à croire qu'il exigte ainsi dans le haut de
l'Atmosphère une couche d'un fluide inflammable, et que c'est au
point de contact de ces deux couches d'air que s'opèrent les phé-
nomènes de l'aurore boréale et des autres météores ignés, m
On voit que l'éminent chimiste français avait précédé nos sa-
vants contemporains dans l'idée de l'existence d'une atmosphère
supérieure. Remarquons maintenant que d'après ces conditions de
température, l'origine de l'Atmosphère doit être cherchée dans les
périodes primitives, où le globe, encore incandescent et liquide,
se couvrait lentement d'une mince pellicule solide, et développait à
sa surface des quantités indescriptibles de gaz et de vapeurs se
livrant des batailles incessantes. L'eau, combinaison d oxygène
et d'.hydrogène, prit naissance au sein de ce gigantesque labora-
toire primordial. L'air, mélange d'oxygène et d'azote, ne dut ar-
river qu'après mille variations à sa composition actuelle.
Qui pourrait dire les combats tumultueux livrés jadis sur ce
globe par les élétnents primitifs? Qui pourrait dire à quelles
conflagrations épouvantables nous devons aujourd'hui cette eau
pure et souriante des ruisseaux, cet air azuré du ciel? Arrivés
tard sur ce globe antique, il nous est difficile de remonter à cette
origine mystérieuse, à ces transformations étranges du monde
antédiluvien.
Les pluies chaudes sur les métaux incandescents ont dû décom-
poser et former bien des corps. Comme Ta écrit A. M. Ampère dans
une théorie cosmogonique qui complète celle de Laplace, nous trou-
vons aujourd'hui dans l'Atmosphère même un grand monument
des bouleversements qu'a produits sur le globe la décomposition
ORIGINE DE L'ATMOSPHÈRE. sg
des corps oxygénés par les métaux : c'est l'énorme quantité d'azote
qui forme la plus grande partie de l'enveloppe aérienne. Il est
peu naturel de supposer que cet azote n'ait pas été primitivement
combiné, et tout porte à croire qu'il l'était avec l'oxygène aoua la
forme d'acide nitreux ou nitrique. Pour cela, il lui fallait huit
ou dii fois plus d'oxygène qu'il n'en reste. Où sera passé cet
oxygène? Suivant toute apparence il aura servi à l'oxydation de
substances autrefois métalliques et aujourd'hui converties en alu-
mine, en chaux, en oxyde de fer, de manganèse, etc.
il y aurait donc eu à une certaine époque précipitation d'acide
nitrique, dissolution des métaux, et dégagement de gaz nitreux,
le tout accompagné dune effervescence et d'une élévation de
température formidables, qui auraient transformé l'Atmosphère
en une mer bouillante, surchargée de vapeurs corrosives dont
les énergiques réactions produisaient une mêlée indescriptible.
La prédominance du sel marin donne lieu de penser que parmi
30 ORIGINE DE L'ATMOSPHÈRE.
les gaz qui entraient dans la composition de ces vapeurs primi-
tives^ le chlore n était pas le moins abondant. Ampère suppose
qu'après un refroidissement nouveau^ une nouvelle mer 8*étant for-
mée^ elle ne recouvrit plus toute la surface du noyau solide; que
des îles apparurent au-dessus des eaux, et que la surface de la
terre fut entourée d'une enveloppe formée, comme la nôtre, de
fluides élastiques permanents, mais dans des proportions proba-
blement fort différentes. Il semble, en effet, résulter des ingé-
nieuses recherches de Brongniart, qu'à ces époques reculées cette
enveloppe contenait beaucoup plus d'acide carbonique qu'aujour-
d'hui. Elle était impropre à la respiration des animaux, mais très-
favorable à la végétation. Aussi la Terre se couvrit-eUe de plantes
qui trouvaient dans l'air riche en carbone une nourriture abon-
dante et féconde : d'où résultait un développement beaucoup plus
considérable, que favorisait en outre un haut degré de tempéra-
ture. C'est de cette époque que datent les houilles, immenses dé-
pôts de végétaux carbonisés.
L'absorption et la destruction continuelles de Tacide carbonique
par les végétaux rendaient l'air de plus en plus semblable en com-
position à ce qu'il est maintenant. Cependant l'enveloppe gazeuse
n'était pas encore propre à entretenir la vie des animaux qui respi-
rent l'air directement. Ce fut en effet dans leau qu'apparurent les
premiers êtres appartenant au règne : les rayonnes et les mollus-
ques. La première population des mers fut uniquement composée
d'invertébrés, puis vinrent les poissons, et plus tard les reptiles
marins. Après l'époque des poissons, après celle des sauriens féro-
ces et monstrueux, vinrent les mammifères; l'Atmosphère se con-
stitua peu à peu dans ses éléments chimiques et physiques qui la
caractérisent aujourd'hui, et les organismes plus parfaits dominè-
rent le globe dont la conquête appartient aujourd'hui à l'espèce
humaine.... Le vent qui mugissait dans ces forêts antédiluviennes,
les foudres qui grondaient, les illuminations des crépuscules, les
parfums des plantes sauvages et les panoramas solitaires des
grands paysages, n'avaient alors aucun œil humain pour les con-
templer, aucune oreille p<iur les entendre, aucune pensée pour les
connaître,... mais de siècle en siècle se préparaient les conditions
de l'existence humaine sur notre planète habitée.
CHAPITRE IV.
POIDS DE L'ATMOSPHÈRE TERRESTRE.
LE BAROMETRE ET LA PRESSION ATMOSPHERIQUE.
En nous occupant de la hauteur de l'Atmosphère^ nous venons
déjà de remarquer que l'air est plus dense dans les régions infé-
rieures de Tocéan aérien^ c'est-à-dire à la surface du sol où nous
rampons^ que dans les régions supérieures. L'air, quelque léger
et fluidique qu'il nous paraisse, a donc un poids réel. Chaque
mètre carré de la surface du globe supporte une pression considé-
rable, que nous allons tout à Theure évaluer, et qui correspond à
la hauteur et à la densité de la colonne d'air d'égale section posée
sur lui.
Les anciens ne connaissaient pas la mesure de la pression at-
mosphérique; il ne faut pas cependant en conclure qu'ils ignoras-
sent les effets qu'elle exerce, surtout pendant les vents les plus
violents : mais cette force que chacun éprouvait sans songer à
Tapprécier, ne fut déterminée que vers le milieu du dix-septième
siècle.
Le grand-duc de Toscane ayant eu, en 1640, la fantaisie alors
prÎDcière d'avoir des jets d'eau sur la terrasse de son palais, les
ibntainiers de Florence trouvèrent qu'il était absolument impos-
sible d'amener l'eau au-dessus de 32 pieds. Le duc écrivit à Til-
lustre Galilée sur ce singulier refus de l'eau d'obéir aux pompes.
Torricelli, l'élève et l'ami de Galilée, donna l'explication du fait,
et montra, comme nous allons le voir, que cette colonne d'eau de
32 pieds faisait équilibre à la pression de l'Atmosphère prise dans
toute sa hauteur.
32 POIDS DE L'ATMOSPHÈRE.
Oq a quelquefois^ par un malentendu^ attribué à Pascal la
belle invention de Torrieelli. Voici comment le philosophe français
rend lui-même compte de cette méprise en exposant ce qui lui ap-
partient : « J^e bruit de mes expériences s'étant répandu dans Pa-
ris^ on les confondit avec celles d'Italie^ et^ dans ce mélange, les
uns me faisant un honneur qui ne m*était pas dù^ m^attribuaient
cette expérience d Italie, et les autres, par une injustice contraire,
m*ôtaient celles que j'avais faites. Pour rendre aux autres et à
moi-même la justice qui nous était due, je fis imprimer en 1647
les expériences qu'un an auparavant j'avais faites en Normandie;
et afin qu'on ne les confondît plus avec celle d'Italie, j'annonçai
celle-ci à part, et de plus en caractères italiques, au lieu que les
miennes sont en romain ; et ne m^étant pas contenté de la distin-
guer par toutes ces marques, j'ai déclaré en mots exprès, dans cet
avis au lecteur, que je ne suis pas inventeur de celle là; quelle a été
faite en Italie quatre ans avant les miennes, que même elle a été l oc-
casion qui me les a fait entreprendre. »
C'est donc le refus de Teau à s'élever au-dessus de 10 mètres
dans les corps de pompe qui révéla à Torrieelli le poids de TAt-
mosphère. Examinons d'abord un instant le mécanisme et le jeu
des pompes.
Tout le monde sait que ces appareils simples et anticiues servent
à élever l'eau par aspiration, par pression ou par les deux effets
combinés. De là leur division en pompr aspirante^ pompe foulante^
et pompe aspirante et foulante. Avant Galilée, on attribuait l'ascen-
sion de Teau dans les pompes aspirantes à Ihorreur de la nature
pour le vide ; mais cette ascension est simplement un efTet de la
pression atmosphérique.
Concevons un tube à la partie inférieure duquel se trouve un
piston, et plongeons sa partie inférieure dans l'eau. Si l'on vient
à élever le piston, le vide se fait au-dessous de lui, et la pression
atmosphérique s'excrçant sur la surface extérieure du liquide force
celui-ci à s'élever dans le tuba et à suivre le piston dans son mou-
vement.
Cest là simplement le principe de la pompe aspirante, qui
se compose essentiellement d'un corps de pompe, dans lequel se
meut un piston communiquant par un tu^au avec un réservoir
d'eau ^fig. 6^ . Au point de jonction du corps de pompe et du tuyau
d'aspiration se trouve une soupape s'ouvrant de bas en haut; de
même dans l'épaisseur du piston se trouve une ouverture formée
par une soupape analogue.
POIDS DE L'ATMOSPHÈRE 33
Pour que l'eau puisse arriver jusqu'au corps de pompe, il faut
que la soupape d'aspiration soit à moins de 1 0 mètres au-dessus
du niveau de l'eau dans le puisard ; s'il en était autrement, l'eau
s'arrêterait en un certain point du tuyau, sans que le mouvement
du piston pût la faire élever davantage.
En outre, pour qu'à chaque ascension du piston on enlève un
volume d'eau égal au volume du corps de pompe, il faut que le
déversoir lui-même soit fait à moins de 10 mètres au-dessus du
Fig. 6. — Pompe aspi
Fig. 1. — Pompe aspirante et foulante.
réservoir. On voit donc que la pompe aspirante ne permet pas
d'élever l'eau à plus de 1 0 mètres de hauteur.
Mais une fois que l'eau a passé au-dessus du piston, la hauteur
à laquelle on peut alors la porter ne dépend que de la force qui fait
mouvoir le piston.
La pompe aspirante et fou'anle (fig. 7) élève l'eau à ta fois par
aspiration et par pression. A la base du corps de pompe, sur l'ori-
flce du tube d'aspiration, est encore une soupape ouvrant de bas
en haut. Une autre soupape s'ouvrant dans le même sens ferme
l'ouverture du tube coudé qui vient se terminer dans un vase
nommé le réservoir d'air. Enfin, de ce réservoir part un tube
34 POIDS DE L'ATMOSPHÈRE-
d^ascension destiné à élever Teau à une hauteur plus ou moins
considérable.
Enfin ^ la pompe foulante n'agit que par action mécanique et
n*utilise pas la .pression atmosphérique. Elle ne diffère de la pré-
cédente que parce qu^elle n'a pas de tuyau d'aspiration^ son corps
de pompe plongeant dans Teau même qu*on veut élever.
Sur cette élévation de Teau jusqu'à une certaine hauteur^ le
compatriote de Galilée^ éloignant comme son maître toute idée
de cause occulte, exposa que le poids de Vair du réservoir force
l'eau à monter dans le tube dont on soutire l'air, et cela jusqu'à
ce que le poids de Teau élevée dans le tube équivale celui
de Tair pesant sur une section égale du réservoir. Il arriva^ par
une simple conséquence de ce raisonnement^ à créer le Baro-
mètre.
Pour exercer des pressions égales^ les colonnes liquides doivent
avoir des hauteurs qui soient en raison inverse de leur densité;
donc un liquide qui pèserait deux fois plus que Teau^ ferait équi-
libre à FAtmosphère avec une colonne de 1 6 pieds, et le mercure
qui pèse à peu près quatorze fois plus que Teau doit faire équili-
bre avec une colonne qui est la quatorzième partie de 32 pieds, ou
environ 28 pouces. C'est une conséquence facile à vérifier. On
prend un tube de verre d'un mètre de longueur, fermé par un
bout ; on le remplit de mercure, et ensuite, après l'avoir bouché
avep le doigt (fig. 8), on le retourne verticalement pour en plonger
l'extrémité dans une cuvette remplie de même liquide. Aussitôt
qu*on enlève le doigt, le mercure intérieur descend de plusieurs
centimètres, puis il s'arrête (fig. 9); l'équilibre est établi, la co-
lonne liquide qui reste supendue dans le tube est une véritable
balance, car son poids, c'est-à-dire sa hauteur, fait précisément
équilibre à la pression atmosphérique.
A ce tube de mercure ainsi posé verticalement sur une cuvette
de mercure, le savant élève de Galilée donna le nom de Barotnitre,
c'est-à-dire d'appareil indiquant le poids de l'air (du grec papoç,
poids, et liLeTpov, mesure).
Le baromètre se compose donc essentiellement d'un tube de
mercure plongé dans une cuvette. Dans notre dernier Livre, nous
nous occuperons des applications nombreuses de cet appareil ainsi
que de ses diverses espèces; ici l'important était de définir son
principe. Ce baromètre réduit à ses plus simples conditions
s'appelle le Baromètre normal (fig. 10).
L'invention du baromètre par Torricelli date de l'année 1G43.
POIDS DE L'ATMOSPHÈRE. 95
Trois ans plus tard, en 1646, Pascal renouvela l'expérience en
Fraocepar un véritahle baromètre à eau, et même par un baromètre
à vin. C'était à Rouen, son tube avait 46 pieds de long, et pour s'é-
TÎlerla difficulté, insurmontable à cette époque, d'en épuiser l'air
directement, il le fit sceller à un bout, le remplit de vin, et ferma
l'autre bout avec un bouchon. Alors, par le moyen de cordes et
de poulies, le tube fut redressé verticalement, et l'extrémité infe-
Le tube dans ta cuveUe.
rienre fut plongée dans un vase d'eau. Au moment oij l'on enleva
le bouchon qui la tenait fermée, toute la colonne liquide s'abaissa
dans le tube jusqu'à ce que son sommet fût à environ 32 pieds
au-dessus du niveau de l'eau du vase. Les 14 pieds qui étaient
au-dessus étaient privés d'air. Ainsi, la colonne liquide faisait
à elle seule équilibre à la pression atmosphérique : d'oii il con-
clut qu'une colonne d'eau (ou de vin de même densité) de 32
pieds de hauteur pèse autant qu'une colonne d'air de même base.
36 POIDS DE UATMOSPHËRE.
La surrace de la Terre est pressée comme si elle était recouverte
d'une couche d'eau de 32 pieds de hauteur; et nous, qui vivons
au fond de l'océan de l'air, nous subissons la même pression.
Si c'est la pression de l'air qui cause l'élévation du mercure ou
de l'eau : en s'éievant à diverses hauteurs dans l'Atmosphère, le
poids de la colonne de mercure soulevée, et
pur conséquent la longueur de cette colonne,
doit diminuer graduellement de quantités cor-
respondantes aux couches d'air laissées au-dea-
sous de soi. L'expérience fut exécutée sur le Puy-
de-Dôme d'après les instructions de Pascal, par
son beau-frère, Florin Périer, le 10 septembre
1648; elle fut répétée pur Pascal même sur ta
tour Saint-Jacques à Paris. Les résultats furent
décisifs, et l'on eut dans le baromètre un moyen
facile et sûr de mesurer le poids total de l'At-
mosphère et les variations de la pression qu'elle
exerce en divers temps et en divers lieux à la
surface du {jlobe.
Ainsi, c'est de 1B43 à (0'>8 que fui, démon-
tn'-ela pression atmosphérique, par la conslruc-
lion du baromètre et les expériences auxquelles
les chorcheurs se livrèrent immédiatement.
Par une coïncidence trè8-fré(iuente dans l'his-
toire des sciences, tandis qu'on étudiait en Italie
et en France les indications du baromètre, on
s'occupait en Hollande de constater précisément
le poids de l'air, mais par une tout autre mé-
thode.
En 1050, Otto de Guéricke, bourgmestre de
Magdebourg, invente la machine pneumatique,
jmr laquelle on peut soutirer l'air contenu dans
un récipient, et faire le viJe presque absolu.
ha môme année, l'ingénieux inventeur imagine
de peser un globe de verre, d'abord en lui laissant
l'air qu'il contient, puis en lui enlevant cet air
par la machine pneumatique. Le globe vide d'air est trouvé moins
lourd que plein d'air, avec une difl'érence de 1 gramme ^9 pour
chaque litre dont se compose la capacité du globe.
Déjà, Aristote avait soupçonné que l'air est pesant; pour s'en
assurer il avait pesé une outre, d'abord vide, puis gonflée d'air :
Flg. 1].— TorricelU InTenlanl le B«romètre.
POIDS DE L'ATMOSPHÈRE.
39
car^ disait-il^ si Tair est pesant^ Toutre doit être plus lourde dans le
second cas que dans le premier. L'expérience n*ayant pas confirmé
ses prévisions^ il en conclut que Tair n était pas pesant. Cependant
plusieurs philosophes de lantiquité admettaient la matérialité de
1 air comme un fait. Ainsi Técole d'Épicure comparait les effets
du vent à ceux de Teau en mouvement, et regardait les éléments
de Vair comme des corps invisibles; Lucrèce en parle longuement.
Toutefois, pendant le règne de la philosophie péripatéticienns,
on admit que l'air était sans poids,
et un petit nombre seulement de
philosophes ne partagèrent pas cette
erreur.
Nous venons de voir qu'en répé-
tant d'une manière judicieuse Teic-
périence d'Aristote, Otto de Gué-
ricke a démontré le poids réel de
lair. Si Aristote avait trouvé le
contraire, cela tient au changement
de volume de Toutre dans ses deux
essais; car tout corps pesé dans un
fluide perd en poids une quantité
égale au poids du fluide déplacé.
L'outre employée par Aristote eût
été plus lourde pesée dans le vide.
Supposons qu\)n y introduisît par
insufflation environ 30 décimètres
cubes d'air : son poids augmen-
tait de 4 grammes environ, mais pig. 12. -Expérience d'otto de Guéricke.
en même temps Toutre s'était gon-
flée; son volume s'était accru de 30 décimètres cubes, et déplaçait
un volume d'air d'un poids égal, de telle sorte que sa perte en poids
était également de 4 grammes, et qu'en définitive son poids restait
le même; mais dans l'expérience d'Otto deGuéricke, le vase avait
toujours la même capacité, qu'il fût vide ou plein d'air; et sa
perte en poids par l'air déplacé étant la même dans les deux cas,
on devait trouver une différence qui démontrât la pesanteur de Tair.
Otto de Guéricke imagina en même temps les Hémisphères de
Magdebourg^ ainsi nommés de la ville où ils furent inventés, et qui
consistent en deux hémisphères creux, de cuivre, de 10 à i2 cen-
timètres de diamètre. Ils s'emboîtent hermétiquement l'un dans
l^autre. L'un des hémisphères porte un robinet qui peut se visser
40 PRESSION ATMOSPHÉRIQUE.
sur la platine de- la machine pneumatique, et l'autre un anneau
qui sert de poignée pour le saisir et le tirer. Tant que les deux
hémisphères, étant en contact, comprennent entre eux de l'air, on
les sépare sans difficulté, car il y a équilibre entre la force expan-
sive de l'air intérieur et la pression extérieui'e de l'Atmosphère;
mais une fois que le vide est fait^ on ne peut plus les séparer sans
un effort considérable.
Dans une de ses expériences, le savant bourgmestre fit tirer
chaque bémisphère par quatre forts chevaux sans panenir à les
séparer: le diamètre était de G5 centimètres, ce qui donne le chiffre
de 3428 kilogrammes pour la pression atmosphérique exercée dans
la direction de la résistance.
La pression de l'Atmosphère sur un centimètre carré de surface
est équivalente au poids d'une co-
lonne de mercure dont le volume
est de 76 centimètres, ce qui cor-
respond à I ^,033.
Il est facile fet curieux) d'en con-
clure que la superficie du corps
FiB.i3.-HémLsphéresd«M,edebourg. j.^^ homme de taille moyenne
étant d'un mètre carré et demi, c'est-à-dire de 15 000 centimè-
tres carrésj chacun de nousp orte une charge de 1 5 500 kilogram-
mes!
Si nous ne sommes pas écrasés sous cette énorme pression, c'est
parce qu'elle n'agit pas seulement dans le sens de la verticale;
l'air nous entourant de tous côtés, sa pression se transmet sur notre
corps dans tous les sens, et oar suite se neutralise. L'air pénètre
librement et avec sa pression tout entière dans les cavités les plus
profondes de notre organisme; dès lors nous supportons du de-
dans au dehors la même chaîne que du dehors au dedans, et par
suite ces poids s'équilibrent exactement. C'est ce que l'on démon-
tre facilement par l'expérience du crhve-vessit.
Prenons un manchon de verre fermé hermétiquement, à sa par-
tie supérieure, par une membrane de baudruche. L'autre extrémité
s'applique exactement (fig. 14) sur le récipient de la machine
pneumatique. Aussitôt qu'on commence à faire le vide dans ce
manchon, la membrane se déprime sous la pression atmosphé-
rique qu'elle supporte, et bientôt crève avec une vive détonation
causée par la rentrée subite de l'air.
L'inverse arrive si l'on diminue la pression extérieure. En pla-
çant un oiseau sous le vide de la machine pneumatique, nous
PRESSION ATMOSPHÉRIQUE. 41
voyons soq corps se gonfler, le sang en jailUravec violence, et'
peu après le petit être périr, boursouflé, victime d'une sorte d'ex-
plosion inverse de la précédente.
Ce fait est encore confirmé, comme nous le verrons plus loin,
par les ascensions à de grandes hauteurs. Quand on atteint des
régions où l'air est notablement raréfié, les membres se gonflent
et le sang tend à s'échapper de l'épiderme par suite du manque
d'équilibre entre sa propre tension et celle de l'air extérieur.
On s'amuse parfois à constater la pression atmosphérique par
une expérience fort simple ; on remplit exactement d'eau un verre,
et on applique à la partie supérieure une feuille de papier; on peut
alors le renverser sans que le liquide tombe, ce qu'il faut attri-
baer à la pression normale que l'Atmosphère exerce sur la feuille
de papier. Le rôle de la feuille de papier est d'empêcher le mouve-
ment individuel des molécules liquides, qui sans elle obéiraient sépa-
rément à l'action de la pesanteur, en même temps que l'air s'introdui-
rait dans le verre. Toutefois si l'ouverture était suffisamment petite,
l'adhérence du liquide contre les parois produirait le même effet
et la feuille deviendrait inutile. C'est ainsi, par exemple, que bien
que l'on pratique une petite ouverture sous un tonneau plein, le
liquide ne s'écoule pas, et il font, pour que l'écoulement ait lieu,
o donner de l'air » à la partie supérieure par une seconde ouver-
ture. Le petit tube appelé pipette, qui garde le vin tant que
le doigt reste appliqué au-dessus, fonctionne par le même prin-
cipe.
42 HAUTEUR ET POIDS DE L'ATMOSPHÈRE.
Nous venons de dire que là où Ton fait le vide la pression de
Tair atmosphérique est d'environ l^^'^^OSS par centimètre carré.
C'est cette pression qui retient le lépas au rocher^ lorsque par la
contraction ce mollusque a fait le vide sous sa coquille. La mou-
che pompant Tair et se collant au plafond nous en fournit un autre
exemple. Les ventouses appliquées sur les membres n'agissent que
par le même principe, et à chaque pas l'observation peut nous
montrer un fait organique fondé sur les effets de la pression at-
mosphérique.
Tels sont les faits généraux et les expériences qui ont démontré
la réalité du poids de lair et sa valeur numérique, et donné nais-
sance à l'instrument destiné à la mesure permanente de ce poids :
au baromètre. 11 importe maintenant d'appliquer ces notions à
l'étendue de l'Atmosphère, que déjà nous avons essayé d'apprécier
dans le chapitre précédent.
Au fond de l'océan aérien, la pression soutient en moyenne la
colonne barométrique à la hauteur de 760 millimètres, quelle que
soit d'ailleurs le diamètre du tube.
Des expériences plusieurs fois répétées par les physiciens les
plus habiles et dont on a vérifié la complète exactitude, ont
montré que le poids de l'air h 0^ de température, et sous une pres-
sion de 760 millimètres, est au poids d'un volume égal de mer-
cure, dans le rapport de l'unité à 10 509; c'est à-dire que 10 509
millimètres cubes d'air, par exemple, pèsent autant que 1 milli-
mètre cube de mercure. Il suit de là qu'il faut s'élever de 10 509
millimètres, ou de 10 mètres et demi, pour que le mercure s'a-
baisse dans le tube du baromètre de 1 millimètre. Si la densité
des couches d'air était partout la même, on pourrait facilement
déduire du résultat précédent, non-seulement la hauteur d'un
lieu quelconque dans lequel le baromètre aurait été observé, mais
encore la hauteur totale de l'Atmosphère. Il est clair, en effet,
que si un abaissement de 1 millimètre dans la hauteur du baro-
mètre correspondait à un déplacement vertical de 10"*, 509, un
abaissement de 760 millimètres, qui est la hauteur totale du
baromètre, devrait correspondre à 10", 509 pris 760 fois, ou à
7986 mètres.
Telle serait la hauteur de l'Atmosphère si sa densité restait la
même avec la hauteur; mais nous avons vu que ses couches in-
férieures sont plus denses que les supérieures. Il résulte de là
qu'il faudra parcourir en hauteur, pour faire baisser le mercure du
baromètre de 1 millimètre, un espace qui dépassera d'autant plus
HAUTEUR ET POIDS DE L'ATMOSPHÈRE. 43
10", 509 qu'on se trouvera dans une couche d'air plus rare ou
plus élevée au- dessus du niveau des mers et du sol.
Halley est le premier qui ait cherché à calculer une formule par
laquelle les hauteurs seraient obtenues par les observations baro-
métriques.
Nous avons vu dans le chapitre précédent que, depuis les étu-
des de Mariette, on a reconnu que l'air se comprime proportion-
nellement aux poids dont il est chargé ou aux pressions auxquel-
les on le soumet. On déduit de là, par un calcul très-simple, que,
si Ton s'élève verticalement dans l'Atmosphère, à des hauteurs
successives qui croissent en progression arithmétique, la densité
de couches d'air correspondantes diminuerait en progression géo-
métrique. (Or, ces densités étant proportionnelles aux hauteurs
du mercure dans le baromètre, il en résulte que la différence de
niveau de deux stations sera proportionnelle à la différence des
logarithmes des hauteurs du baromètre.)
Cette progression serait vraie si la température était partout
la même, et le calcul des hauteurs ne serait guère plus com-
pliqué qu'en admettant une densité constante; mais la tempé-
rature de l'air diminue à mesure qu'on s'élève : la loi de la varia-
tion des densités n'est donc pas aussi simple puisque les couches
supérieures sont plus condensées par le froid que les couches in-
férieures.
La variation de la température avec la hauteur est assez com-
pliquée, comme nous le verrons plus loin : ce qui complique
par là même la mesure barométrique dont nous nous occupons
ici.
En même temps, les couches atmosphériques renferment tou-
jours une certaine quantité de vapeur d'eau, dont le poids s'ajoute
irrégulièrement à celui de l'air supposé sec.
De plus, le poids d'un corps quelconque, et par conséquent
celui d'une couche d'air, est d'autant moindre que le corps est
plus loin du centre de la Terre. La pesanteur des corps, variant en
outre, avec la latitude terrestre, à cause de la force centrifuge qui
naît du mouvement de rotation diurne, il est évident que pour
qu'une même formule puisse être indistinctement employée pour
le calcul des observations faites dans les différents points du
globe, il est indispensable qu'elle renferme la latitude du lieu de
l'observation, comme élément variable.
Laplace a présenté dans la Mécanique célesle les corrections
auxquelles ces diverses causes donnent lieu dans la mesure
44 HAUTEUR ET POIDS DE L'ATMOSPHÈRE.
des hauteurs^ et a déduit ainsi de la seule théorie une formule
dont Texactitude a été constatée par un grand nombre d'expé-
riences.
On a cherché à abréger les calculs que nécessite la formule de
Laplace; parmi les tables qu*on a publiées à cet efiTet^ celles que
Ton trouve chaque année dans ï Annuaire du Bureau des longitudes
sont les plus commodes.
Pour obtenir la hauteur d'une montagne^ deux personnes^ munies
d'instruments comparés^ font au même instant, Tune au sommet
ei l'autre au pied, lobservation de la hauteur du baromètre; elles
ont soin d'observer en même temps les thermomètres qui sont
enchâssés dans les montures de ces instruments, et ceux qui sont
destinés à donner la température de l'air libre. Deux observations
conjuguées suffisent à la rigueur, mais, lorsqu'on le peut, il est
bon de multiplier les déterminations, parce qu'on augmente alors
les chances de compensation des erreurs.
Un observateur isolé et muni de bons instruments peut aussi
déterminer la différence de niveau de deux stations peu éloi-
gnées, avec une exactitude suffisante s'il a l'attention d'obser-
ver le thermomètre et le baromètre dans la station inférieure au
moment du départ et à son retour. La comparaison de ces
observations lui donne en efiTet la marche horaire des deux instru-
ments, et dès lors il obtient par de simples parties proportion-
nelles les valeurs des corrections qu'il faut appliquer aux observa-
tions de la station la plus élevée, pour les rendre comparables à
celles qu'on avait faites, à d'autres heures, dans le point le plus
bas.
Lorsqu'on est parvenu, par une longue suite d'observations, à
déterminer les hauteurs moyennes du baromètre et du thermo-
mètre dans un lieu quelconque, on peut les employer à calculer
l'élévation absolue de ce lieu, en prenant pour observations corres-
pondantes les hauteurs moyennes du baromètre et du thermomètre
au niveau de l'Océan.
Nous avons vu qu'au niveau de la mer et à 0 degré de tempéra-
ture il faut s'élever de 1 0 mètres et demi pour voir le mercure s'abais-
ser de 1 millimètre. Nous ne pouvons pas ajouter qu'en s'élevant à
21 mètres le mercure serait abaissé de 2 millimètres, et supposer
qu'on observera une diminution barométrique de 1 millimètre par
10 mètres environ d'ascension. Au contraire, la diminution de la
pesanteur atmosphérique ne tarde pas à devenir très-rapide.* On a
fait aujourd'hui un nombre assez considérable d'observations ba-
HAUTEUR ET POIDS DE L'ATMOSPHÈRE. 45
rométriques à différentes hauteurs pour que nous puissions nous
représenter exactement cette décroissance^ non plus théoriquement,
mais par Tobservation directe.
En prenant une série d observations faites à des hauteurs bien
différentes, nous formons la petite table suivante. Les hauteurs
sont ramenées à la température de zéro.
Hauteur
Altitude, du baromètre.
Au niveau de la mer 0 760
Hauteur moyenne à TObservatoire de Paris 65 756
Hauteur moj-enne à Strasbourg (Herreinschneider). \kk 751
Haut. moy. à TObservatoire de Toulouse (Petit). 198 746
Dijon, Cote-d'Or ;A. Perrey) 245 742
Obser>'atoire de Genève (Plantamour) 403 726
A Rodez, Aveyron (Blondeau) . . 630 709
Au sommet du Vésuve (Palmieri) 1 200 660
Guatemala Amérique (R. P. Canudas) 1480 641
A Guanaxuato (Humboldl) 2084 600
A rhospice du Grand Saint-Bernard 2478 563
Au sommet du Faulhorn (Bravais) 2674 555
Ville de Quito (Fouqué) 2908 534
Au sommet de TEtna (Élie de Beaumont) 3320 510
Dans plusieurs ascensions aéron. (Flammarion), 4000 475
Au sommet du Mont-Blanc (Gh. Martins) 4800 424
Sur le Ghimboraço (Humboldt et Bonpland) 6100 360
Au sommet de ribi-Gam'n, plus haute montagne
escaladée (Schlagintweit) 6704 340
Dans une ascension aéronautique (Gay-Lussac) . . . 7000 325
Dans une ascension aéronaut. (Bixio et Barrai).. . 7000 3î0
Dans plusieurs ascensions aéron. (Glaisher) 8000 274
Dans la plus grande ascension (Glaisher) 1 1000 165
Cette série satisfaisante d'observations barométriques, que nous
pouvons établir grâce aux nombreuses ascensions faites soit en
ballon, soit sur les montagnes, et aux études de plusieurs- ob-
servateurs dans des points habités fort élevés au-dessus du ni-
veau de la mer, nous permet aussi d'essayer de représenter
par une courbe et par une teinte cette décroissance si rapide du
poids de Tatmosphère. Dans cette figure (16), la ligne hori-
zontale qui forme la base représente Tétat du baromètre au ni-
veau de la mer (760"™). Chaque ligne horizontale reproduit la
hauteur relative du baromètre suivant Télévation, représentée
elle-même par la verticale. On voit par une verticale et par la
teinte qu'à Î2500 mètres la pression est déjà diminuée d'un quart,
qu'à 5500 elle Test de moitié, et qu'à 9500 elle l'est des trois
quarts !
La hauteur du baromètre diminue donc rapidement à mesure
46 PRESSION ATMOSPHÉRIQUE GÉNÉRALE.
qu'on s'élève au-dessus du niveau de la mer. Mais elle a'est pas la
même sur la surface entière du globe, au niveau de la mer. Elle
est plus basse à l'équateur que sous les tropiques. De part et d'au-
tre de l'équateur, où, corrigée de la pesanteur, elle est de 758 mil-
limètres, elle s'élève jusqu'au 33* degré de latitude où elle atteint
766 millimètres. Puis elle décroît jusqu'au A3' degré (7G2™") vers
lequel elle reste atationnaire jusqu'au -48'. Elle continue ensuite
de décroître jusqu'au 64' degré, où elle est descendue à 753 milli-
mètres. Enfio, de là elle remonte jusqu'aux dernières latitudes
observées, au Spitzberg, 75' degré, où la hauteur du baromètre est
PRESSION ATMOSPHÉRIQUE GÉNÉRALE. 47
de 768 millimètres. Entre la pression au 33'' degré et celle au 64""^
il y a donc 12 millimètres de différence.
Je résume ces observations^ et j'en trace la courbe suivante
(fig. 17) d après les mémoires de Humboldt^ sir John Herschel^
capitaine Beechey^ Poggendorf et Erman.
Ces variations dans la pression atmosphérique sont probable-
50 53 60 £3 7(» 71V «9
Fig. 17. — • Variation de la pression atmosphérique au niveau de la mer^ de Téquateur
au pôle.
ment dues aux alises et aux courants supérieurs^ qui soulèvent
légèrement la masse entière de l'Atmosphère.
On conçoit facilement que la latitude puisse avoir une influence
sur la pression de Tair^ puisque les conditions de température,
de pesanteur et de mouvement rotatoire varient avec elle. On
s'explique moins facilement celle de la longitude. Cependant elle
existe. A latitude égale^ la pression moyenne de l'Atmosphère est
48 ■ PRESSION ATM03PHÊR IQUE GÉNÉRALE.
de S'^'^^S plus forte sur l'océan Atlantique que sur l'océan Pa-
cifique.
La hauteur du baromètre change à chaque instant. Cependant
en examinant les hauteurs moyennes_, on peut construire une carte
des ligues isobares à la surface de notre planète. C'est le travail que
LAuiiaipfcérr
Lu-'IÎ-d^'f.'-l'
U
Fi'-T, IH. — r.'frîe (!fs îii:iics i>(ili;iirs dr l;i FrniiLV.
lîerghaus donne pour h» glolx' eiiliiîr;, et que neutre savant collègue
de la Sociélé lurtéorologiqiie, M. Reuou, a entrepris pruirla France.
On connaît à peu près, depuis longtemj)s, la distribution de la
pression de rAlmosplière sur l'océan Atlantique et sur Tensemble
des côtes.
La carte des lignes isobares en France a été construite d'après
POIDS DE L'ATMOSPHÈRE. 49
«
un certain nombre de séries faites avec de bons iastruments h des
altitudes bien connues. Ces points y sont indiqués avec les hauteurs
baromélriques réduites au niveau de la mer : pour faire cette ré-
duction^ Fauteur s'est servi des températures telles qu*elles ré-
sultent du tracé des isothermes .de la France. Il a tenu compte de
toutes les corrections de variation de la pesanteur en latitude et
altitude; comme partout il s*agit de plateaux^ la correction a été
réduite au 5/8 de celle qui correspondrait à des hauteurs en baJ-
Jon^ d'après les calculs de Poisson.
Ce travail est l'analogue de celui que A. de Humboldt a donné
pour la distribution de la température à la surface du globe^ il y
a cinquante ans.
Les lignes d'égale pression ou isobares sont d'abord assez régu-
lièrement distribuées quand on va du N. au S.; elles se dirigent de
O.S.O. à E. N. E. ; la ligne isobare de 7G1 millimètres passe par
le midi de l'Angleterre et des Pays-Bas; celle de 702°*", 50 près de
Tours et de Nancv; mais le centre de la France offre une ligne de
pression maximum très-remai^uable; la ligne isobare de 768 mil-
limètres traverse diagonalement la France, en passant près de
Strasbourg^ Chaumont^ Dijon, Clerraont et Toulouse; de l'autre
côté, vers le S. E., la pression diminue, et elle atteint un mini-
mum non moins remarquable sur le golfe de Gênes, où la pres-
sion se réduit à 701 """^SO environ.
La courbe de 762 millimètres est formée, et son tracé assez bien
connu y à cause des points assez nombreux où l'on a fait de bonnes
obser\'ations. L'isobare de 764 millimètres qui «passe tout près
d'Oran et un peu plus loin d'Alger se prolonge nécessairement
dans ro. à peu près parallèlement à la précédente.
Sur l'Atlantique on trouve un maximum de pression à 35° de
latitude N. et un minimum de pression vers l'Islande, on ren-
contre un minimum de pression à 5* au nord de l'équateur, un
maximum de pression considérable à 16*^ de latitude S. vers
Sainte-Hélène, puis le minimum principal du monde au S. du
cap Horn; la pression n'y dépasse pas 745 millimètres.
Sur le continent asiatique, la distribution est absolumest diffé-
rente, et la Sibérie offre un maximum de 768 millimètres ou envi-
ron entre Nertchinsk et Bernaoul.
La principale difficulté, dans le calcul des altitudes, est la con-
naissance du niveau moyen de la mer. L'équilibre n*estpas absolu
à la surface des mers; leur niveau est influencé par plusieurs
causes : la force centrifuge dans la zone équatoriale, les vents, la
4
50 POIDS DE L'ATMOSPHÈRE.
pression barométrique et la température; ajoutons la configuration
(les cotes, qui <lonne à l'action des vents et à celle de la marée un
ciïeî différent. Tout le monde sait que la mer monte plus vite
qu'elle ne descend ; quand les golfes sont resserrés, cet effet est
plus j)ron()ncé : le long des cotes, la mer doit être plus haute qu'à
une CiU'taine distance.
Le niveau de la mer à Marseille est plus bas de 80 centimètres
que le niveau moyen de TOcéan sur nos côtes. La Méditerranée doit
être un plan incliné (|ui s'abaisse du détroit de Gibraltar jusqu'aux
(•(Mes de Syrie. Le dernier nivellement effectué en Egypte, de la
xMéditerranée à la mer Ronge, a montré que cette dernière est plus
haute que la Méditerranée. Il est bien facile de voir que ces mers,
recevant boaucouj) moins d'eau qu'elles n'en laissent évaporer,
doivent tendre à s'abaisser, et qu'elles ne s'alimentent que par
les détroits qui les réunissent à rOc(''an.
(le premier tableau général du poids de l'air et de sa pression
sur la surface sphérique du ghdje doit s arrêter à cette es(juisse.
(]'est en quelque sorte la statique. Nous arriverons bient(jt à la
dynamique. L'Atmosphère est sans cesse en mouvement, par ses
(l('q)lacements [)artiels, horizontaux, verticaux et obliques, à la
surlace du globe. 11 en résulte que le poids de Tair sur un lieu
donné, ou la hauteur du baroniètn^ vaiie sans cesse. La chaleur
solaire donne naissance à des variations diurnrs et à des varia-
tions mcnsuclh's régulières, dont l'intensité diffère suivant les lati-
tudes. Le (lé[)lacemenl des grands courants donne naissance à des
variations étendues sur une vaste échelle. Le changement de temps
s'annonce par ces tluctuations liées à la pression générale.
Toutes ces \ariations dans la pression bai'ométrique seront pré-
sentées et analysées dans notre septième Livre, qui couronnera cet
ouvrage par l'exposé de l'état actuel des d('ductions de la science
relatives au grand problème pratique de la [)révision du temps.
A propos du poids général de l'Atmosphère, nous ne pouvons
cependant clore ce chapitre sans signaler ce poids numérique
lui-même.
Sous ce titre : Combien pesc la masse entière de tout Vair qui est
au monde y Pascal a écrit, au moment où il s'adonnait à ses célèbres
expériences sur la pression atmosphérique, un petit travail aussi
sinq)le (pie curieux, preniicVe ('^baïU'hede tout ce qui a été composé
depuis sur ce sujet, et qui contient dès le principe la réponse
absolue à la question que nous venons de souligner.
« Nous apprenons par ces (expériences, dit il, que l'air qui est sur
POIDS DE L'ATMOSPHÈRE. 51
m
le niveau de la mer pèse autant que Teau à la hauteur de 31 pieds
2 pouces; mais parce que Tair pèse moins sur les lieux plus éle-
vés^ et qu'ainsi il ne pèse pas sur tous les points de ]a Terre éga-
lement; on ne peut pas prendre un pied fixe qui marque combien
tous les lieux du monde sont chargés; mais on peut en prendre
un par conjecture^ bien approchant du juste : comme^ par exem-
ple, on peut faire état que tous les lieux de la terre en général,
considérés comme également chargés d*air, le fort portant le fai-
ble, en sont autant pressés que s*ils portaient de Teau à la hauteur
de 31 pieds; et il est certain qu'il n*y a pas un demi-pied d'eau
d'erreur en celte supposition.
« Or, nous avons vu que l'air qui est au-dessus des montagnes
hautes de 500 toises pèse autant queTeau à la hauteur de 26 pieds
1 1 pouces. Par conséquent, tout l'air qui s'étend depuis le niveau
de la mer jusqu'au haut des montagnes hautes de 500 toises pèse
à peu près la septième partie de la hauteur entière.
« Nous voyons aussi de là que, si toute la sphère de l'air était
pressée et comprimée contre la terre par une force qui, ia poussant
par le haut, la réduisit en bas à la moindre place qu'elle puisse
occuper, et qu'elle la réduisît comme en eau, elle aurait alors la
hauteur de 3 1 pieds seulement. On peut considérer toute la masse
de l'air, de la même sorte que si elle eût été autrefois comme
une masse d'eau de 31 pieds de haut, qui eût été raréfiée et di-
latée extrêmement, et convertie en cet état où nous l'appelons air,
auquel elle occupe, à la vérité, plus de place, mais auquel elle
conserve précisément le même poids.
ft Et comme il n'y aurait rien de plus aisé que de supputer com-
bien l'eau qui environnerait toute la terre à 31 pieds pèserait de
livres, et qu'un enfant pourrait le faire, on trouverait, par le
même moyen, combien tout l'air de la nature pèse, puisque c'est
la même chose; et si on en fait l'épreuve, on trouvera qu'il pèse
à peu près huit millions de millions de millions de livres.
« J'ai voulu avoir ce plaisir, et j'en ai fait le compte en cette
sorte : En multipliant le diamètre de la terre par la circonférence
de son grand cercle, on trouve qu'elle a en toute sa superficie
spbérique 16495200 lieues carrées.
« C'est-à-dire, 103095000000000 toises carrées.
1» C'est-à-dire, 3711420000000000 pieds carrés.
« Et parce qu'un pied cube d'eau pèse 72 livres, il s'ensuit
qu'un prisme d'eau d'un pied carré de base et de 31 pieds de
haut pèse 2232 livres.
50 POIDS DE L'ATMOSPHÈRE.
pression baroiiuHrique et la lempératurc; ajoutons la configuration
(les cotes, qui donne h Taetion (les vents et à celle de la marée iin
elTeî tlifférent. Tout le monde sait que la mer monte plus vile
qu'elle ne descend; quand l(*s golfes sont resserrés, cet effet est
plus prononcé : le long des cotes, la mer doit (*tre plus haute qu'à
ime ((îrtaine distance.
Le niveau de la mer à Marseille est plus l)as de 80 centimètres
(|ue le niveau moyen de l'Océan sur nos côtes. La .Méditerranée doit
(*tre un plan incliné (|ui s abaisse du détroit de Gibraltar jusfju'aux
cotes de Svrie. 1-e dernier ni\ellement effectué en Egypte, de la
Méditerranéen la mer Uoiigc, a montré que cette dernière est plui^
baule que la Méditerranée. II est bien facile de voir que ces mers,
recevant beaucoup moins d'eau qjrelb's n'en laissent évaporer,
doi\ent tendre à s'abaisser, et rpiellcs ne s'alimentent que j)ar
les détroits (|ui les léunissent à l'Océan.
(le premier tabb^au général du poids de l'air et de sa pression
sur la surface spliérique du globe doit s arrêter h cette esquisse.
(Test en quelque sorte la stiiti([U(». Xous arriverons bient(H h la
dynamique. L'Atmosphère est sans cesse en mouvement, par ses
(b'j)lacements parti(»ls, horizontaux, V(»rticau\ et obliques, à la
sïirface du globe. Il en résulte que le poids de l'air sur un lieu
donné, ou la hauteur du baromètre, \aiie sans cesse. La chaleur
solaire donne naissance à des varialions diurnoH et à des varia-
lions mcnsucllrs régulières, dont l'intensité diffère suivant les lati-
tudes. Le dé])lacement des grands courants donne naissance à (les
variations étendues sur une vastes échelle. Le changement de temps
s'annonce par ces fluctuations liées à la pression générale.
Toutes ces \ariations dans la pression barométrique seront pré-
sentées et analysées dans notre septième Livre, (|ui couroimera cet
ouvrage par Texposé d(» l'état actuel d(\s déductions de la science
relatives au grand problème praticpie de la |)révision du temps.
A ])ropos du poids général(le rAtmos[)hère, nous ne pouvons
cependant clore ce chapitre sans signaler ce poids numérique
lui-même.
Sous ce titre : Combien phsr la massr enlihre de tout l'air qui est
aufnonde^ Pascal a éitrit, au moment où il s'adonnait à ses célèbres
ex[)ériences sur la [)ression atmosphérique, un petit travail aussi
sinq)le ([lU) curieux, pi'eniière ébauche de tout ce cpii aété composé
depuis sur ce sujet, et (pii contient dès le j)rincipe la réponse
absolue à la qu(îstion que nous venons d(» souligner.
« Nous apprenons par ces expériences, dit il, que l'air qui est sur
POIDS DE L'ATMOSPHÈRE. 51
le niveau de la mer pèse autant que Teau à la hauteur de 31 pieds
2 pouces; mais parce que Tair pèse moins sur les lieux plus éle-
vés^ et qu'ainsi il ne pèse pas sur tous les points de la Terre éga-
lement^ on ne peut pas prendre un pied fixe qui marque combien
tous les lieux du monde sont chargés; mais on peut en prendre
un par conjecture^ bien approchant du juste : comme, par exem-
ple, on peut faire état que tous les lieux de la terre en général,
considérés comme également chargés d'air, le fort portant le fai-
ble, en sont autant pressés que s'ils portaient de Teau à la hauteur
de 31 pieds; et il est certain qu'il n'y a pas un demi-pied d'eau
d*erreur en celte supposition.
a Or, nous avons vu que l'air qui est au-dessus des montagnes
hautes de 500 toises pèse autant queTeau à la hauteur de 26 pieds
1 1 pouces. Par conséquent, tout l'air qui s'étend depuis le niveau
de la mer jusqu'au haut des montagnes hautes de 500 toises pèse
à peu près la septième partie de la hauteur entière.
« Nous voyons aussi de là que , si toute la sphère de l'air était
pressée et comprimée contre la terre par une force qui, ia poussant
par le haut, la réduisit en bas à la moindre place qu'elle puisse
occuper, et qu elle la réduisit comme en eau, elle aurait alors la
hauteur de 31 pieds seulement. On peut considérer toute la masse
de l'air, de la même sorte que si elle eût été autrefois comme
une masse d'eau de 31 pieds de haut, qui eût été raréfiée et di-
latée extrêmement, et convertie en cet état où nous l'appelons air,
auquel elle occupe, à la vérité, plus de place, mais auquel elle
conserve précisément le même poids.
« Et comme il n'y aurait rien de plus aisé que de supputer com-
bien l'eau qui environnerait toute la terre à 31 pieds pèserait de
livres, et qu'un en&nt pourrait le faire, on trouverait, par le
même moyen, combien tout l'air de la nature pèse, puisque c'est
la même chose; et si on en fait l'épreuve, on trouvera qu'il pèse
à peu près huit millions de millions de millions de livres.
« J'ai voulu avoir ce plaisir, et j'en ai fait le compte en cette
sorte : En multipliant le diamètre de la terre par la circonférence
de son grand cercle, on trouve qu'elle a en toute sa superficie
sphérique 16495200 lieues carrées.
u C'est-à-dire, 103095000000000 toises carrées.
• Cest-à-dire, 3711420000000000 pieds carrés.
« Et parce qu'un pied cube d'eau pèse 72 livres, il s'ensuit
qu'un prisme d*eau d'un pied carré de base et de 31 pieds de
haut pèse 2232 livres.
l. PmIDS r»E r/ ATMOSPHÈRE.
p;^"'-ri«»n l»ir •^i^'•^^i'Jîu* r\ la tt^rnp^raMirr*: •i;«»fi^ons li 0"Qti-:urarinQ
<le> <:ô-,r*!», qui »'<»nrie \i 1 ,irMi»ri il«"? vr-nt^i r*t à ri^à*^ tjt* la mai^'-e uq
i-lT--' «litT^-r-nî. ÏMiit U^ rnorult* sait que la mer iii>>:itt^ p!:is vite
qrj rll-' ru* ^l^•-f••^'l'l : <[»:.in«l |r*s i:ijItV'> >nn^ rës:?érr>^s. cet elTet e<i
[îij.s (-r«»riM:trr : !- Innu* «K-s rôt» s, la mer «Init r^rê plus haute qu'à
i.n • '• -i taine .li'.t.in' ê.
I.»' ni^'-au 'lé la m^^-r a Mar>»-ille est plus f'js Je SO oenti[nèî.n?5
que le nivr-.'ju nio^fn «le l'Of-ran >ur nos rôtes. La Méditerranée <loit
être un [»l.iu ificline qui ^ ahai-.-'e «lu «Ir'mit «le Gibraltar jusqu'aux
eûtes lie Svrie. \j^ «hTiiier ni\ fljeui^n^ etTertué eii Eirxpv, .je 11
^Ié•lI^•n^mée à li Irl^•r Rmu^v., ^ mi.n^ré que cet^* dr'rniere est plus
li;iuie que ! i .^[e'll' -rranée. Il e.-t l»ien f.u ile «le v«»ir que ee^^ mers,
re<>"v int îi'.tuenuj) ui»)iii> «leiuquelK-s n en laissent e\a[iorer,
(inivriit t»*:i«li'^* a > ahai:?-er. et quelles ne s alirnenteat que par
les 'Irtiiuîs qui le:^ réuni-:*ent a 1 Orran.
Te [►p'-uiier taMeau i:énéral du p'»i'ls d»^ 1 air et de sa pression
>ur la >urfaee sjdrérique du i:l'd,e d«'if s arrès-r à cette esipiisse.
(re>t en quelque Sorte ]a >taMque. Vous arriverons bient«'»t à la
dxuaiuiqu'*. l/Atmo>pliere v>\ sans res>e en mouvement, jïar ses
déj)laccrnerits partiels, horizontaux, vertieauv et obliques, à la
>urrae«' du tilohe. Il en ré>idtM que le jHiids de l'air sur un lieu
donné, u\\ la h;iut»Mu* du baromètre, \arie sans cesse. La chaleur
.-olai'-e «lonrie uai^^ine» ji (b*s r/irifitions (linrnfs et à des varia-
/ions ntf'ftsif^'lh's régulières, dont liîilensité tliffere suivant les iati-
tuder,. Le déplaerruenl ries irrand.^ enuran's donne naissance à des
\ariations éterirlue> >ui" une vaste érhelle. Le chanirement de temps
s annoner» par ees tluetuatious liées à la pression iiénérale.
Toutes ees \arialious dans la pi-ession barométrique seront pré-
>eutér> et anaivsées dans notn* stqjtième Livre, qui couronnera cet
ouvra;L:e [)ar rc\|)Osé de létal aeturd des déductions de la science
relatives au frrand problème pratique de la prévision du temps.
A i)ropos du poids ^^énéral ile rAtmosphère, nous ne pouvons
cep(»ndant clore ce chapitre sans siirnaler ce poids numérique
lui-même.
Sous ce titre : (jniihien p>sp la masse rntirre de tout l'air qui est
fiumomlf'^ Pascal a écrit, au moment (ùi il s'adonnait à ses célèbres
e\[)^'riener's sur la pression atmosphérirpie, un petit travail aussi
simple rpu! curieux, premiènMd)au(die de tout ce qui a été composé
<lcpuis >ur ce sujet, et qui couti(»nt dès le principe la réponse
absolue à la question qu(» nous venf»ns de souliijrner.
« Nous ap[>n!nonH par ces expériences, dit il, que Tair qui est sur
POIDS DE L'ATMOSPHÈRE. 51
le niveau de la mer pèse autant que Teau à la hauteur de 31 pieds
2 pouces; mais parce que Tair pèse moins sur les lieux plus éle-
vés, et qu'ainsi il ne pèse pas sur tous les points de la Terre éga-
lement, on ne peut pas prendre un pied fixe qui marque combien
tous les lieux du monde sont chargés; mais on peut en prendre
un par conjecture, bien approchant du juste : comme, par exem-
ple, on peut faire état que tous les lieux de la terre en général,
considérés comme également chargés d*air, le fort portant le fai-
ble, en sont autant pressés que s*ils portaient de Teau à la hauteur
de 31 pieds; et il est certain qu'il n*y a pas un demi-pied d'eau
d'erreur en celte supposition.
« Or, nous avons vu que l'air qui est au-dessus des montagnes
hautes de 500 toises pèse autant que Teau à la hauteur de 26 pieds
1 1 pouces. Par conséquent, tout l'air qui s'étend depuis le niveau
de la mer jusqu'au haut des montagnes hautes de 500 toises pèse
à peu près la septième partie de la hauteur entière.
(c Nous voyons aussi de là que, si toute la sphère de l'air était
pressée et comprimée contre la terre par une force qui, 4a poussant
par le haut, la réduisit en bas à la moindre place qu'elle puisse
occuper, et qu'elle la réduisit comme en eau, elle aurait alors la
hauteur de 31 pieds seulement. On peut considérer toute la masse
de l'air, de la même sorte que si elle eût été autrefois comme
une masse d'eau de 31 pieds de haut, qui eût été raréfiée et di-
latée extrêmement, et convertie en cet état où nous l'appelons air,
auquel elle occupe, à la vérité, plus de place, mais auquel elle
conserve précisément le même poids.
« Et comme il n'y aurait rien de plus aisé que de supputer com-
bien l'eau qui environnerait toute la terre à 31 pieds pèserait de
livres, et qu'un enfant pourrait le faire, on trouverait, par le
même moyen, combien tout l'air de la nature pèse, puisque c'est
la même chose; et si on en fait l'épreuve, on trouvera qu'il pèse
à peu près huit millions de millions de millions de livres.
« J'ai voulu avoir ce plaisir, et j'en ai fait le compte en cette
sorte : En multipliant le diamètre de la terre par la circonférence
de son grand cercle, on trouve qu'elle a en toute sa superficie
spbérique 16495200 lieues carrées.
w C'est-à-dire, 103095000000000 toises carrées.
« C'est-à-dire, 3711420000000000 pieds carrés.
ce Et parce qu'un pied cube d'eau pèse 72 livres, il s'ensuit
qu'un prisme d'eau d'un pied carré de base et de 31 pieds de
haut pèse 2232 livres.
50 POIDS DE L'ATMOSPHÈRE.
pression barométrique et la température; ajoutons la configuration
des côtes, qui donne It Taetion des vents et à celle de la marée un
eflet différent. Tout le monde sait que la mer monte plus vite
qu'elle ne descend; quand les golfes sont resserrés^ cet effet est
plus prononcé : le long des côtcS| la mer doit être plus haute qu'à
une certaine distance.
Le niveau de la mer à Marseille est plus bas de 80 centimètres
que le niveau moyen de TOcéan sur nos côtes. La Méditerranée doit
être un plan incliné qui s abaisse du détroit de Gibraltar jusqu'aux
côtes de Syrie. Le dernier nivellement effectué en Egypte, de la
Méditerranée à la mer Rouge, a montré que cette dernière est plus
haute que la Méditerranée. Il est bien facile de voir que ces mers,
recevant beaucoup moins d'eau qu'elles n'en laissent évaporer,
doivent tendre à s'abaisser, et qu'elles ne s'alimentent que par
les détroits qui les réunissent à l'Océan.
Ce premier tableau général du poids de l'air et de sa pression
sur la surface sphérique du globe doit sarréter à cette esquisse,
(^'est en quelque sorte la statique. Nous arriverons bientôt à la
dynamique. L'Atmosphère est sans cesse en mouvement, par ses
déplacements partiels, horizontaux, verticaux et obliques^ à la
surface du globe. II en résulte que le poids de l'air sur un lieu
donné, ou la hauteur du baromètre, varie sans cesse. La chaleur
solaire donne naissance à des variations diurms et à des varia-
tions mensuelles régulières, dont l'intensité diffère suivant les lati-
tudes. Le déplacement des grands courants donne naissance à des
variations étendues sur une vaste échelle. Le changement de temps
s'annonce par ces fluctuations liées à la pression générale.
Toutes ces variations dans la pression barométrique seront pré-
sentées et analysées dans notre septième Livre, qui couronnera cet
ouvrage par l'exposé de l'état actuel des déductions de la science
relatives au grand problème pratique de la prévision du temps.
A propos du poids général de l'Atmosphère, nous ne pouvons
cependant clore ce chapitre sans signaler ce poids numérique
lui-même.
Sous ce titre : Combien pèse la masse entière de tout t*air qui est
au tnonde, Pascal a écrit, au moment où il s'adonnait à ses célèbres
expériences sur la pression atmosphérique, un petit travail aussi
simple (jue curieux, première ébauche de tout ce qui a été composé
depuis sur ce sujet, et qui contient dès le principe la réponse
absolue à la question que nous venons de souligner.
« Nous apprenons par ces expériences^ dit -il, que l'air qui est sur
POIDS DE L'ATMOSPHÈRE, 51
le niveau de la mer pèse autant que Teau à la hauteur de 31 pieds
2 pouces; mais parce que Tair pèse moins sur les lieux plus éle-
véSy et qu'ainsi il ne pèse pas sur tous les points de la Terre éga-
lement^ on ne peut pas prendre un pied fixe qui marque combien
tous les lieux du monde sont chargés; mais on peut en prendre
un par conjecture^ bien approchant du juste : comme^ par exem-
ple^ on peut faire état que tous les lieux de la terre en général^
considérés comme également chargés d*air^ le fort portant le fai-
ble^ en sont autant pressés que s*ils portaient de Feau à la hauteur
de 31 pieds; et il est certain qu'il n*y a pas un demi-pied d'eau
d'erreur en celte supposition.
« Or^ nous avons vu que Tair qui est au-dessus des montagnes
hautes de 500 toises pèse autant queTeau à la hauteur de 26 pieds
1 1 pouces. Par conséquent^ tout l'air qui s'étend depuis le niveau
de la mer jusqu'au haut des montagnes hautes de 500 toises pèse
à peu près la septième partie de la hauteur entière.
u Nous voyons aussi de là que^ si toute la sphère de l'air était
pressée et comprimée contre la terre par une force qui^ ia poussant
par le haut^ la réduisit en bas à la moindre place qu'elle puisse
occuper^ et qu'elle la réduisît comme en eau^ elle aurait alors la
hauteur de 31 pieds seulement. On peut considérer toute la masse
de l'air^ de la même sorte que si elle eût été autrefois comme
une masse d'eau de 31 pieds de haut^ qui eût été raréfiée et di-
latée extrêmement, et convertie en cet état où nous l'appelons air,
auquel elle occupe, à la vérité, plus de place, mais auquel elle
conserve précisément le même poids.
« Et comme il n'y aurait rien de plus aisé que de supputer com-
bien l'eau qui environnerait toute la terre à 31 pieds pèserait de
livres, et qu'un enfant pourrait le faire, on trouverait, par le
même moyen, combien tout l'air de la nature pèse, puisque c'est
la même chose; et si on en fait l'épreuve, on trouvera qu'il pèse
à peu près huit millions de millions de millions de livres.
« J'ai voulu avoir ce plaisir, et j'en ai fait le compte en cette
sorte : En multipliant le diamètre de la terre par la circonférence
de son grand cercle, on trouve qu'elle a en toute sa superficie
sphérique 16495200 lieues carrées.
w C'est-à-dire, 103095000000000 toises carrées.
« C'est-à-dire, 3711420000000000 pieds carrés.
« Et parce qu'un pied cube d'eau pèse 72 livres, il s'ensuit
qu'un prisme d'eau d'un pied carré de base et de 31 pieds de
haut pèse 2232 livres.
62 POIDS DE L'ATMOSPHÈRE.
« Donc^ ôi la Terre était couverte d'eau jusqu'à la hauteur de
31 pieds, il y aurait autant de prismes d'eau de 31 pieds de
haut qu'elle a de pieds carrés en toute sa surface.
« Et partant elle porterait autant de 2232 livres d'eau qu'elle a
de pieds carrés en toute sa surface.
aDonc cette massed'eau entière pèserait 8 283 889 440 000 000 000
livres. Et tout l'air qui est au monde pèse ce même poids, c'est-
à-dire huit millions de millions de millions, deux cent quatre-
vingt-trois mille huit cent quatre-vingt-neuf millions de mil-
lions, quatre cent quarante mille millions de livres. »
Ce curieux calcul de Pascal n'est pas essentiellement modifié par
les mesures contemporaines. Nous pouvons arriver à la même
détermination par un autre procédé.
La pression atmosphérique est de 1 kilog. 33 grammes par centi-
mètre carré, ou de 1 03 kilog. par décimètre carré, ou de 1 0330kilog.
par mètre carré.
Une surface de 10 mètres carrés, supportant un poids d'air cent
fois plus grand que le précédent, représente I 033 000 kilog. Une
surface de 100 mètres carrés supporte 103300000; et une surface
de 1000 mètres carrés 10330000000: dix milliards 330 millions
de kilog. d'air.
Or la surface totale de la terre est d'environ 510 millions de
kilomètres carrés. En multipliant le nombi*e précédent par 510
millions, on obtient le poids colossal de 5 quintillions 2G8 qua-
trillions de kilogrammes. A cause des platt^aux qui s'élèvent sen-
siblement au-dessus du niveau de la mer, nous devons admettre
5 quintillions (Pascal n'avait trouvé que 4 quintillions). C'est le
poids réel de toute l'atmosphère terrestre.
Le poids de la Terre étant de 5875000 quintillions de kilog.
on voit que le poids de l'Atmosphère est à peu près la millionième
partie du pojds de la planète, ou, plus exactement, la onze cent
millième partie.
Si toute cette masse d'air se trouvait agglomérée en une seule
boule, elle pèserait autant qu'une boule de cuivre massive de près
de 100 kilomètres de diamètre, ou de 75 lieues de tour!
On voit que le poids de l'air est loin d'être insignifiant, et nous
concevrons facilement plus tard les terribles ravages du vent et
des ourag.ins dont nous aurons à nous entretenir.
CHAPITRE V.
COMPOSITION CHIMIQUE DE KAIR.
C'est au grand chimiste français Lavoisier que la science est
redevable de la découverte de la composition chimique de lair.
Remontons directement aux recherches de ce laborieux obser-
vateur, et écoutons de sa propre bouche le résumé de ses curieuses
études.
Notre atmosphère, remarque-t-il, doit être formée de la réunion
de toutes les substances susceptibles de demeurer dans Tétat aéri-
forme au degré habituel de température et de pression que nous
éprouvons. Ces fluides forment une masse de nature à peu près ho-
mogène, depuis la surface de la Terre jusqu'à la plus grande hauteur
à laquelle on soit encore parvenu, et dont la densité décroît en
raison inverse des poids dont elle est chargée ; mais il est possible
que cette première couche soit recouverte d'une ou de plusieurs
autres, de fluides très-différents.
Quel est le nombre et quelle est la nature des fluides élasti*
ques qui composent cette couche inférieure que nous habitons?
Après avoir établi que la chimie présente deux méthodes essen-
tielles pour l'étude des corps, savoir l'analyse et la synthèse,
Lavoisier décrit comme il suit sa fameuse expérience de la pre-
mière analyse de l'air :
J'ai pris un matras (fig. ]9| de 36 pouces cubiques environ de capacité, dont
le col était très-long et avait 6 k 7 lignes de grosseur intérieurement. Je l'ai courbé,
comme on le voit représenté (fig. 20), de manière qu'il pût ôtre placé dans un
fourneau M, tandis que l'extrémité e de son col irait s'engager sous la cloche
0, placée dans le bain de mercure. J'ai introduit dans ce matras k onces de mer-
cire très-pur, puis, en suçant avec un siphon que j'ai introduit sous la cloche G,
54
COMPOSITION CHIMIQUE DE L'AIR.
j'ai élevé le mercure jusqu'en L; j'ai marqué soigneusement cette hauteur avec
une bande de papier collé, et j'ai observé exaclenient le baromètre et le thermo-
mëU-e.
Les choses ainsi préparées, j'ai allumé du feu dans le fourneau, et je l'ai entre-
tenu presque continuellement pendant douze jours, de manière que le mercure
fût échauffé jusqu'au degré nécessaire pour le faire bouillir.
[| ne s'est rien passé de remarquable pendant tout le premier jour : le mercure,
quoique non bouillant, était dans un état d'évaporation continuelle, il tapissait
l'intérieur des vaisseaux de goiitteletles, d'abord très-fines, qui allaient ensuite en
augmentant, et qui, lorsqu'elles avaient acquis un certain volume, retombaient
d'elles-mêmes au fond du vase et se réunissaient au reste du mercure. Le second
jour, j'ai commencé à voir nager à la surface du mercure de petites parcelles rou-
ges, qui pendant quatre ou cinq jours ont augmenté en nombre et en volume,
après quoi elles ont cessé de grossir et sont restées absolument dans lemèmettat.
Au bout de douze jours, voyant que la calcinalion du mercure ne faisait plus aucun
progrès, j'ai éteint le fi'u et j'ai laissé refroidir les vaisseaux. Le volume de l'air
Fig. 30. — L'appareil.
contenu tant dans le raatras que dans son col et sous ta partie vide de la cloche
était, avant l'opération, do 50 pouces cubiques environ. Lorsque l'évaporation a été
finie, ce même volume, à pression et à température égales, ne s'est plus trouvé que
de ki à 43 pouces: il y avtût eu, par couséquent, une diminution de volume d'un
sixième environ. D'un aulre c.té, ayant rassemblé soigneusement les parcelles
rouges qui s'étaient formées, et les ayant séparées, autant qu'il était possible, du
mercure coulant dont elles étaient baignées, leur poids s'est trouvé de 45 grains.
L'air qui restait après cette opération, et qui avait élè réduit aux cinq sixièmes
de son volume par la calcination du mercure, n'était plus propre à la respiration
ni à la combustion ; car les animaux qu'on y introduisaity périssaient en peu d'in-
stant, et les lumières s'y éteignaient sur-le-champ, comme s'y on les eût plongées
dans l'eau.
D'un aulre cùli5, j'ai pris les 45 grains de matière rouge qui s'était fonnée [wn-
dant l'opération, je les ai introduits dans une très-pelite cornue de verre à laquelle
était adaplé un appareil propre à recevoir les produits liquides et aériformea qui
pourraient se sèiiarer ; ayant allumé du feu dans le fourneau, j'ai observé qu'à me-
sure que la matière roug^ était échauffée, sa couleur augmentait d'intensité.
Lorsque ensuite la cornue a approché de l'incandescence, la matière rouge a corn-
mencé à perdre peu à peu de son volume, et en quelques minutes elle a entièrement
disparu ; en même temps, il s'est condensé dans le petit récipient 41 grsips 1/3 de
meicure coulant, et il a passé sous la cloche 7 à 8 pouces cubiques d'un fluide élas-
Kg. 11. — Ltvoisier analysant l'air atmuipliérique.
EXPÉRIENCES DE LAVOISIER. 57
tique beaucoup plus propre que Pair de Tatmosplière h entretenir la combustion et
U respiration des animaux.
Ayant fait passer une portion de cet air dans un tube de verre d'un pouce de
Jiamètre, et y ayant plongô une bougie, elle y répandait un éclat éblouissant ; le
charbon, au lieu de s'y consumer paisiblement comme dans Tair ordinaire, y brû-
lait avec flamme et crépitation, à la manière du phosphore, et avec une vivacité de
lumière que les yeux avaient peine à supporter. Cet air que nous avons découvert
prosque en même temps, M. Prieslley, M. Schéele et moi, a été nommé, par le
premier, air déphlogistiqué ; par le second, air empyrial. Je lui avais d'abord
donné le nom d'atr éminemment respirable; depuis on y a substitué celui d'at'r
vitaL
En réfléchissant sur les circonstances de cette expérience, on voit que le mer-
rurp, en se calcinant, absorbe la partie salubre et respirable de Tair, ou, pour
parler d'une manière plus rigoureuse, la base de celte partie respirable ; que la
^lortion d'air qui reste est une espèce de mofette incapable d'entretenir la com-
bustion et la respiration ; l'air de l'atmosphère est donc composa de deux fluides
éJa<;tiques de nature diflFérente et pour ainsi dire opposée.
Une preuve de cette importante vérité, c'est qu'en recombinant les deux fluides
élastiques qu'ion a ainsi obtenus séparément, c'est-à-dire les («2 pouces cubiques de
mofette ou air non respirable et les kS pouces cubiques d'air respirable, on
rp-forme de l'air en tout semblable à celui de l'atmosphère, et qui est propre, à
peu près au même degré, à la combustion, à la calcination des métaux et à la res-
piration des animaux....
Arrivant plus loin aux dénominations à donner aux substances
découvertes, Lavoisier ajoute :
La température de la planète que nous habitons se trouvant très-voisine du
de$rn'* où l'eau passe de l'état liquide à l'état solide, el réciproquement, et ce phé-
nomène s'opérant fréquemment sous nos yeux, il n'est pas étonnant que, dans
toutes les langues, au moins dans les climats où l'on éprouve une sorte d'hiver,
on ait donné un nom à l'eau devenue solide par l'absence du calorique.
Nous n'avons pas jugé qu'il nous fiU permis de changer deî> noms reçus et con-
sacrés dans la société par un antique usage. Nous avons donc atUiché aux mots
d'eott et de giace leur signiflcation vulgaire ; nous avons de môme exprimé par le
mot d'air la collection des fluides élastiques qui composent notre atmosphère.
C'est principalement du grec que nous avons tiré les mots nouveaux, et nous
avons fait en sorte que leur étyniologie rappelât l'idée des choses que nous nous
proposions d'indiquer; nous nous sommes surtout attaché k n'admettre que des
mots courts et, autant qu'il était possible, qui fussent susceptibles de former des
idjectifs et des verbes.
D'après ces princifies, nous avons conservé le nom de gaz, employé par Van-
Helinont, et nous avons rangé sous cette dénomination la classe nombreuse des
fluides élastiques aériformcs.
L'air «le l'atmosphère est principalement composé de deux fluides aériformes ou
paz: Pun respirable, susceptible d'entretenir la vie des animaux, dans lequel les
métaux se calcinent et les corps combustibles peuvent brûler ; l'autre, qui a des
propriétés absolument opposées, que les animaux ne peuvent res]»irer, qui ne peut
^nlr*»t4»nir la combustion, etc. Nous avons donné à la base de la portion respirable
dp Tair le nom tToxygéne, en le dérivant des deux mots grecs ^ç, acide, yê(vo|jwk,
fengendre^ parce qu'en effet une d(»s propriétés les plus générales de cette base est
àe former des acides en se combinant avec la plupart des substances. Nous appel-
lerons donc Oxygène la réunion de cette bcise avec le calorique. Sa pesanteur dans
«et étal est assez exactement d'un demi-grain poids de marc par pouce cube, ou
d*une once et demie par pied cube, le tout à 10 degrés de température et à 28 ouces
<lu baromètre.
COMPOSITION CHIMIQUE DE I/Aflt.
„V.|,-,nl|,;,s,.nn>r,-lr.-.-l,ir„
nom a,. ^,■, !..-:■ .1. 1:. m-,>|,n,
rlii' non nspir;iMc <iy Tiiir dv l'iitiims^plièi
Moii- nous ',nriini.-< ronlvul.' .1,- iK-.hnrc
■ 1.^1/ lii' [irivcr i|i' la ïii' li-s aninijinx qui
I .1.'
I,a iiaUm' di' i'air l'tuil donr ('•taljlic iietlciiii^iit pat- ci;s expô-
lieiici'S, ijuî soni ilo l'annéi' I (77. Sa véiitaMe uoiiipo^ilion, tou-
tefois, ne l'dt (.■oniiiii' cuinpUHi'itH'iil (pip ilans nolie sièilc.
L;i |)iviiii(-re analyse cvaete de l'air reinonte à ciiupiante ans à
peine, et ell*! csi dm- à (j.i\-Lnsri;i(r et lliiiiiliuldl, qui IrM-eiitèreiit
par riivdroiit'iie au niovi'ii df Vfiidioiiictrc.
Lot-sipi'iiiiM|)i're la i(ini!iU!>lion d'un luélannede MiUnnes é^auv
d'air et d'Iiydruiii-no [nir, dans l'end ioniètre à niei'ciU'e, tout 1 oxy-
îi;ène disparait sons forme d"ean «pii se eoiidense en rusée, dont le
vidunni est iiéi;lif:;e;ilile, el il reste un iiH'laniie formé d'azote et de
l'excès dlijdroiiène employé ; or rii\di'o^ène fuit disj^raïtre, à
l'étal ircaii, un yolunie d'oxyj;ène éifal à la moitié du sien. Il suit
de là ipie le yohime de l'oxygèni^ eontejiu dans l'air riie-suré est
éf-al au tiers du volume disparu. Si la mesure de Tuir, de l'Iiy-
(iri)jjèiie, puis des gaz a]irès l'explosion, est ('aile à la même pres-
sion et il la même température; si, de plus, les yaz étaient saturés
1. OEuvri'ft Je Laro:
: KM\
■ I.
DIVERSES ANALYSES DE L"AIR. 59
d'humidité avant l'explosion, les déterminations faites ne com-
porteront aucune correction. Tel est le principe «Je la méthode,
Gay-Lussac «t Uumholdt trouvèrent en volume 21 pour 100
d'oxygène et 79 d'azote. Cette analyse a été reprise depuis par
presque tous les chimistes, dans lehut d'étudier les modifications
<]ue la vie des animaux et des végétaux peut apporter dans la
composition de l'air, et de mieux connaître toutes les substances
qui e'y trouvent mêlées.
l'Qe autre méthode a été imaginée par MM. Dumas et Boussin-
gault. Elle permet de peser les quantités relatives d'oxygène et
d'azote que contient l'air atmosphérique, ce qui donne des résul-
Fig. 23. — Appareil pour l'analyse
lats beaucoup plus exacts que la mesure des volumes, toujours
très-petits, des gaz employés dans les autres méthodes. L'appareil
dont on fait usage se compose : 1° d'un tube allant puiser l'air
bore de la chambre où l'on opère; 2° d'un appareil à houles L de
Liebig, contenant une dissolution concentrée de potasse caustique ;
3* d'un tube f, ayant la forme de plusieurs U et rempli de fragments
de potasse caustique; 4° d'un second appareil à boules 0, contenant
de l'acide sulfurique concentré; 5° d'un second tube l de même
forme que le précédent, rempli de pierre ponce imbibée d'acide sul-
furique concentré; G* d'un tube droit T, en verre réfractaire; ce
lobe est rempli de tournure de cuivre et est déposé sur un four-
neau long en tôle, de manière à pouvoir être chaufie dans toute
ta longueur; il porte en outre à ses extrémités deux robinets r et
f", qui permettent d'y faire le vide; T d'un ballon de verre B, de
6) COMPOSITION CHIMIQUE DE L'AIR.
10 à 15 litres de capacité, et dont le col est muni d'un robinet R.
Cela posé, on fait le vide aussi complètement que possible dans le
tube T ; on ferme les deux robinets r et r', puis on pèse ce tube
ainsi vide d'air. On fait ensuite le vide dans le ballon B, que Ton
pèse également.
On ajoute alors l'appareil dans Tordre où nous l'avons décrit,
et l'on chauffe au rouge le tube T. Puis on ouvre successivement
les robinets Vyi^ du tube etlerobinetR du ballon. L'air, entrant par
le tube aspirateur de droite, traverse d'abord l'appareil à boules L
et le tube /*, où il se dépouille de son acide carbonique; puis il passe
dans le second appareil à boules 0 et dans le tube /, où il aban-
donne à l'acide sulfurique la totalité de sa vapeur d'eau. Ainsi
débarrassé de son acide carbonique et de sa vapeur d'eau, l'air
arrive dans le tube T, qui contient le cuivre chauffé au rouge;
il abandonne alors son oxygène au métal, et.se précipite dans le
ballon vide à l'état d'azote pur.
L'augmentation de poids que le tube a subie donne évidemment
le poids de l'oxygène qui s'est fixé sur le cuivre; la différence
entre le poids du ballon vide et le poids du ballon plein d'azote
représente évidemment aussi Je poids de ce gaz. C'est au moyen
de cette analyse, faite avec toutes les précautions convenables^
que MM. Dumas et Boussingault ont constaté que 1 00 parties d'air
contiennent :
Oxypc'ne. 23 en poids: 20,8 en volume.
Azolo, 77 — 79,2 —
La différence que l'on remarque entre le rapport des volumes
et le rapport des poids tient à ce qu'à poids égal l'oxygène pèse un
peu plus que l'azote.
Ainsi, voilà les deux éléments fondamentaux de la constitution
chimi(iue de l'air. Mais il y a encore dans l'air d'autres éléments,
en quantité beaucoup plus petite : tels sont d'abord l'acide carbo-
nique, et la vapeur d'eau.
Leur quantité se détermine par l'appareil de M. Boussingault
(fig. 2\). Un vase en tôle est rempli d'eau, et se vide par le robi-
net situé à sa partie inférieure. L'eau qui s'écoule est remplacée à
mesure par de l'air provenant du dehors, mais qui ne peut arriver
au réservoir qu'après avoir traversé six tubes recourbés. Les deux
premiers tubes à traverser sont remplis de pierre ponce imbibée
d'acide sulfurique, et l'air en les traversant y laisse son humidité.
Les deux tubes du milieu sont remplis d'une dissolution concentrée
L'OXYGÈNE. — L'AZOTE. 61
de potasse, qui prend à soo tour l'acide carbonique. Des deux
derniers tubes, contenant de la pierre ponce imbibée d'acide sul-
furique, !'a\ant-dernier est destiné à retirer l'bumidité prise à la
potasse par l'air, et le dernier à empêcber l'bumidilc de rebrousser
chemin de l'aspirateur dans les tubes. En pesant avant, puis après
l'eiLpénence, tes séries de tubes analysateurs, on olitient le poids
de Veau et le ])oids de Vacide carbonique contenus dans un volume
d'air é^i au volume du réservoir.
L'atmosphère contient environ 4 dix-millièmes de son volume
d'acide carbonique.
On peut encore faire l'analyse de l'air, et séparer l'oxygène de
l'azote par un procédé très-simple.
bans un tube gradué contenant un certain volume d'air, mesuré
Kur l'eau ou sur le mercure, on introduit un long bâton de phos-
phore. Au bout de G ou i heures, généralement, l'oxygène est
aWorl*é, et l'on peut retirer le bâton de phosphore et mesurer le
gaz qui resle, c'est-à-dire l'azote. — L'absorption est jugée cora-
pléle (l'appareil étant porté dans l'obscurité) lorsqu'on ne voit
|Jus de lueui-s à la surface du bâton de phosphore.
On peut déterminer l'absorption rapide de l'oxygène par le
phosphore en chaufTant le gaz dans une cloche courbe dans laquelle
DD a introduit un fragment de phosphore; onchaufTc le phosphore
avec une lampe à alcool; il a'ullunie, on volatilise une partie du
62 . COMPOSITION CHIMIQUE DE L'AIR.
phosphore^ et lorsque la flamme a parcouru toute la partie occu-
pée par le gaz^ Texpérience est terminée. On laisse refroidir^ on
transvase dans un tube gradué et on mesure le volume de Tazote;
par diiTérence avec le volume primitif on a Toxygène.
L'oxygène et Tazote sont deux gaz permanents^ c'est-à-dire que
l'on n'a pu jusqu'à ce jour, ni par le froid ni par la compression,
leur faire perdre leur forme gazeuse. Le premier, l'oxygène, est
l'agent ordinaire des combustions, qu'elles aient lieu dans nos
foyers ou dans l'intimité de nos organes, l^e second, au contraire,
est le modérateur du premier.
Lacide carbonique, qui existe en quantités variables suivant les
temps et les lieux, mais toujours très-faibles, a pu être liquéfié
sous une forte pression aidée d'un froid très-vif; il a pu même
être solidifié. Il présente alors l'aspect d'une neige légère et très-
compressible, dont le contact avec la peau produit Teffet d'une
brûlure : l'épiderme est désorganisé par ce froid excessif comme
par la chaleur. Aux doses minimes où il se trouve généralement
dans l'air, l'acide carbonique est sans inconvénient; à des doses
plus fortes, il nuit à la respiration et finit par produire l'asphyxie.
Les émanations, les sources abondantes de gaz acide carbonique
se rencontrent fréquemment dans les contrées volcaniques.
Lorsque 31. Boussingault explora les cratères de Téquateur, on
lui signala une localité où les animaux ne pouvaient rester impu-
nément: c'est le Tunguravilla, situé à peu de distance du volcan
de Tunguragua, et que le chimiste visita en décembre 1831. « Nos
chevaux, dit-il dans sa relation, nous indiquèrent bienUU que
nous appi*ochions ; ils n'obéissaient plus à l'éperon, levaient
la tête par saccades et de la manière la plus déplaisante pour le
cavalier. La terre était jonchée d'oiseaux morts, parmi lesquels se
trouvait un magnifique coq de bruyère que nos guides s'empres-
sèrent de ramasser. Il y avait aussi dans les asphyxiés plusieurs
reptiles et une multitude de papillons. La chasse fut bonne, le
gibier ne parut pas trop faisandé. Un vieil Indien Quichua, qui
nous accompagnait, assurait que lorsqu'on voulait dormir long-
temps et paisiblement, il fallait faire son lit sur le Tunguravilla. »
Cette émanation délétère se manifeste par la stérilité dont le sol
est frappé sur une étendue de quelques centaines de mètres carrés;
elle était surtout très-intense sur un point où l'on voyait plusieurs
grands arbres renversés, desséchés et presque enfouis dans la terre
végétale, ce qui implique que ces arbres avaient vécu là où ils sont
tombés depuis l'éruption du gaz acide carbonique. Ce gaz, comme
L'OXYGÈNE. — L"AZOTE. — L'ACIDE CARBONIQUE. 63
celui que l'on rencontre semblablement en diverses régions du
globe, estde l'acide carbonique plus ou moins mélangé d'air, selon
la distance à laquelle il est pris au-dessus du sol.
L'acide carbonique exerce une action directe et délétère sur les
nerfs et le cerveau; de là les effets anesthésiques qu'il peut pro-
doire, et que tous les voyageurs ont pu observer dans une grotte
devenue célèbre précisément par ce caractère : la grolte du Chien à
PûuzzoJes, près de Naples.
Fig. SQ. — La grolte du Chien.
Le gardien a un chien dont il lie les pattes pour l'empêcher de
Tuir et qu'il dépose au milieu de la grotte. L'animal manifeste une
vive anxiété, se débat et paraît bientôt expirant; son maître l'em-
porte alors au dehors et l'expose au grand air. Peu à peu l'animal
revient à la vie, et l'un de ces chiens a fait ce service pendant plus
de trois ans. Il est à peu près prouvé aujourd'hui que les convul-
sions des pythies chargées de faire connaître les décrets des dieux
étaient produites par les prêtres au moyen du gaz carbonique.
Cette grotte est située sur le penchant d'une petite montagne
extrêmement fertile, en face et à peu de distance du lac il'Agnano.
64 COMPOSITION CHIMIQUE DE L'AIR.
L'entrée en est fermée par une porte dont un gardien a la clef. La
grotte a l'apparence et la forme d'un petit cabanon dont les parois
et la voûte seraient grossièrement taillées dans le rocher. Sa lar-
geur est d'environ un mètre, sa profondeur de trois mètres, sa
hauteur d'un mètre et demi. 11 serait difficile de juger par son
aspect si elle est l'œuvre de l'homme ou de la nature. Le sol de
cette petite caverne est terreux, humide, noir, parfois brûlant. Il
est en quelque sorte baigné par un brouillard blanchâtre, dans le-
quel on distingue de petites bulles. Ce nuage est formé de gaz
acide carl)onique que colore un peu de vapeur d'eau. La couche
de gaz a une hauteur de vingt h soixante centimètres. Elle re-
présente donc un plan incliné, dont la plus grande hauteur cor-
respond à la partie la plus profonde de la grotte. C est là une
consé([uence toute physique de la disposition du sol. L'aire de la
grotte étant à peu près au même niveau que l'cmverture extérieure,
le gaz trouve une issue au dehors par le seuil de la porte, et coule
comme un ruisseau le long du sentier de la montagne. On peut
suivre le courant à une assez grande distance. Par un temps
^alme, une bougie qu'on y plonge s'éteint à plus de deux mètres
extérieurement au-dessous de l'entrée.
Un chien meurt dans la grotte au bout de trois minutes, un
chat en quatre minutes, les lapins en soixante-quinze secondes.
Un homme y périt en moins de dix minutes, quand il est couché
horizontalement sur ce sol funèbre. On raconte que- l'empereur
Til)ère y fit enchaîner deux esclaves qui périrent aussitôt, et (|ue
Pierre de Tolède, \ice-roi de Naples, y fit enfermer deux con-
damnés qui eurent le même sort.
Deux analyses de l'air de cette grotte recueilli à deux époques
différenles ont donné en Aolume Ch. Ste-CI. Deville et F. Le
Blanc) :
Acido carlmniqiîo 67.1 73.6
Oxyfrênc 6-5 5.3
AzoU» ; 26 4 21.1
ICO.O 100.0
Du reste, il n'est pas besoin d'aller aussi loin pour trouver
cette prédominance de l'acide carbonique. Il y a près de Paris, ù
Montrouge et dans les environs, des carrières abandonnées, des
caves mômes qui se remplissent, à certaines époques, de ce gaz
méphitique.
Il existe sur les bords du lac Laacher, pi*ès du Rhin, et pivs
d'Aigueperse, en Auvergne, deux sources d acide carbonique d'une
L'ACIDE CARBONIQUE. — LA VAPEUR D'EAU. 65
abondance telle qu'elles produisent des accidents en pleine cam-
pagne. Le gaz sort de petits enfoncements de terrain sur les bords
desquels la végétation est très-belle : les insectes^ les petits ani-
maux attirés par la richesse de la verdure viennent s y mettre à
couvert et tombent asphyxiés; leurs cadavres attirent les oiseaux,
qui périssent également; enfin arrivent des bergers du voisinage
qui, connaissant le danger, retirent de loin ces animaux et font
ainsi sans frais une chasse souvent fructueuse.
Au moyen âge, les accidents que ce gaz amenait dans les caves,
dans les mines, dans les puits même, avaient donné naissance aux
fables les plus extravagantes. Ces localités étaient, disait-on, han-
tées par des démons, des gnomes, ou par des génies, gardant des
trésors souterrains, dont le regard seul produisait la mort; car
c'était en vain qu'on cherchait des lésions, des plaies, des mar-
ques quelconques sur les malheureux frappés d'une manière aussi
soudaine.
Outre l'oxygène, l'azote et l'acide carbonique, l'air renferme un
certain nombre d'autres substances, en quantité plus faible, et
d'ailleurs très-variable.
La plus importante osl la vapeur d'eau, dont nous venons déjà
de parler à propos de la méthode d'analyse susceptible de la dé-
terminer. L'air contient en tout temps, en tous lieux une cer-
taine proportion de vapeur aqueuse en dissolution, à l'état invi-
sible; lorsque cette eau passe à l'état particulier que Ton appelle
vésiculaire, elle constitue les nuages ou les brouillards.
Cette quantité de vapeur d'eau est variable, suivant les saisons,
la température, l'altitude, la situation géographique, etc. Pour
une même température et une même pression, la quantité maxi-
mum tenue en dissolution dans l'air est invariable. L'état hygro-
métrique de l'air, pour une température déterminée, n'est autre
chose que le rapport entre la quantité d'humidité existant réelle-
ment dans Fair et celle qui y existerait si l'air était saturé à cette
même température.
Les millions de mètres cubes de vapeur d'eau qui, charriés dans
l'air, forment les nuages et les pluies constituent l'élément le plus
important de l'Atmosphère au point de vue de la circulation de la
vie. Aussi l'eau sera-t-elle plus loin l'objet d'études toutes spécia-
les dans ce livre sur ïair.
On a pu déterminer la quantité de calorique employé à évapo-
rer les eaux à la surface de la terre. L'évaporation qui se produit
annuellement peut être représentée par le volume d'eau météorique
5
66 COMPOSITION CHIMIQUE DE KAIR.
qui tombe de T Atmosphère pendant le même laps de temps. Or,
en rapprochant les résultats des observations faites à différentes
latitudes et dans les deux hémisphères, on est amené à fixer ce
volume au chiffre de 703435 kilomètres cubes! ce qui équivaut à
une couche d eau de l'épaisseur de 1™, 379 qui couvrirait la terre.
La quantité de chaleur enlevée ainsi suffirait, suivant 31. Daubrée,
à liquéfier une couche de glace de 10"', 70 d'épaisseur enveloppant
le globe tout entier.
D'après les calculs de Dalton, l'Atmosphère renferme environ
0,0142 parties de son poids d'eau ; les couches supérieures en sont
presque totalement privées.
Quelles sont les substances que l'Atmosphère renferme encore
dans son sein?
Elle contient incontestablement de petites quantités d'ammo-
niaque, en partie à l'état de carbonate d'ammoniaque, en partie
peut-ôtre aussi à l'état d'azotate ou même d'azotite d'ammo-
niaque. L'origine de cette ammoniaque doit être évidemment at-
tribuée surtout à la décomposition des matières végétales et ani-
males ; et sa présence dans l'air a une importance toute particulière
au point de vue des phénomènes de la végétation et de la statique
chimi(jue des plantes. Plusieurs chimistes se sont occupés d'en
déterminer la proportion exacte. Elle ne paraît pas dépasser quel-
ques millionièmes du volume d'air.
La quantité d'ammoniaque trouvée dans les eaux est, en poids :
Dans les eaux pluviales 0,0000008
Dans les eaux des rivières 0,0000002
Dans les eaux do sources 0,0000001
On a trouvé dans l'eau de la mer de 2 à 5 dixièmes de milli-
gramme d'ammoniaque par litre. C'est une proportion assez faible^
sans doute; mais si l'on réfléchit que l'Océan recouvre plus des
trois quarts du globe, et si l'on envisage sa masse, il est permis
de le considérer comme un immense réservoir de sels ammonia-
caux, où l'Atmosphère réparerait les pertos qu'elle éprouve conti-
nuellement.
Les fleuves portent d'ailleurs à la mer de prodigieuses quanti-
tés de matières ammoniacales. Je rapporterai un seul fait. D'après
M. l'ingénieur Desfontaines, le Uliin, a Lauterbourg, débite, lors
des eaux mo\ennei, 1 lOG mètres cubes par seconde. Un litre de
cette eau contient au minimum 0 millième 17 d'ammoniaque. Il
en résulte qu'en vingt-quatre heures le Rhin, en passant devant
L'AMMONIAQUE 6?
Lauterbourg, entraîne dans ses eaux au moins 10 245 kilogrammes
d'ammoniaque^ c'est-à-dire certainement plus de 6 millions de ki-
logrammes par année !
L'Atmosphère incessamment reconstituée dans ses principes ac-
tuellement invariables par le travail immense des êtres vivants
qui, semblables à autant de soufflets chimiques, agissent sans
trêve au fond de l'océan aérien, est le théâtre de modifications cjii-
miquès accidentelles qui ont leur part dans l'organisation géné-
rale. Nous voyons jaillir du sol des vapeurs aqueuses, des effluves
de gaz acide carbonique, presque toujours sans mélange d'azote;
du gaz hydrogène sulfuré, des vapeurs sulfureuses, plus rarement
des vapeurs d'acide sulfureux ou d'acide hydrochlorique; enfin
du gaz hydrogène carboné, dont on se sert, depuis des milliers
d'années, chez différents peuples, pour l'éclairage et le chauffage.
De toutes ces émanations gazéiformes, les plus nombreuses et
les plus abondantes sont celles d'acide carbonique, qu'on nomme
aussi mofelies. Aux époques antérieures, la chaleur plus forte du
globe et le nombre considérable de failles que les roches ignées
n'avaient pas encore comblées, favorisèrent puissamment ces émis-
sions; de grandes quantités de vapeur d'eau chaude et de ce gaz
se mêlèrent au fluide aérien et produisirent cette végétation exubé-
rante de charbon de terre et de lignites, sources presque inépui-
sables de force physique pour les nations. L'énorme quantité d'a-
cide carbonique dont la combinaison avec la chaux a produit les
roches calcaires, sortit alors du sein de la terre, sous l'influence
prédominante des forces volcaniques. Ce que les terres alcalines
ne purent absorber se répandit dans l'air, où les végétaux de
l'ancien monde puisèrent incessamment. Alors aussi, d'abon-
dantes émissions d'acide sulfurique en vapeur ont amené la des-
truction des mollusques et des poissons, et formé les couches de
g}'pse. A. de Humboldt ajoute que l'introduction du carbonate
d'ammoniaque dans l'air est probablement antérieure à l'appa-
rition de la vie organique sur la surface du globe.
Outre les vapeurs ammoniacales, l'Atmosphère contient encore
des traces non insignifiantes d'acide azotique et d'acide azoteux.
Plusieurs observateurs ont aussi démontré, surtout dans les grandes
villes, la présence d'une petite quantité d'un principe hydrogéné et
probablement carburé. M. Boussingault a le premier constaté par
des expériences précises, dans l'air de Lyon, la présence d'un gaz
ou d'une vapeur hydrogénée dont la teneur en hydrogène atteignait
au maximum 0,0001 dans une partie d'air en volume.
68 COMPOSITION CHIMIQUE DE L'AIR.
L'analyse y a décelé aussi une quantité variable d'iode.
La disparition ou la presque disparition de Tiode dans l'air ou
dans les eaux de certains pays montagneux serait^ suivant M. Cha
tin^ liée avec l'existence du goitre chez les habitants de ces con-
trées. Les conclusions de ce savant ont été généralement accueil-
lies avec une certaine incrédulité par les chimistes. Cependant si
Ton considère que les eaux pluviales recueillies dans les plu-
viomhires contiennent des sels assez variés provenant du lavage
des poussières en suspension dans Tatmosphère^ et que des chi-
mistes exercés ont souvent constaté la présence de Tiode dans les
eaux pluviales^ on pourra accorder sans difficulté que la présence
de l'iode libre ou combiné peut être admise^ sinon comme nor-
male^ au moins comme accidentelle dans l'air.
Nous arrivons maintenant au dernier élément constaté dans
l'Atmosphère par des études toutes spéciales, à ïozone.
Vers 1780, Van Marum se servant de puissantes machines
électriques excita dans un tube plein d'oxygène un grand nombre
d'étincelles de près de 1 5 centimètres de longueur. Après en avoir
fait passer dans le tube 500 environ, il reconnut que le gaz avait
pris une odeur très-forte qui, dit-il, « parut être très-clairement
l'odeur de la matière électrique. » Tout le monde sait, en effet,
que si la foudre tombe quelque part, elle laisse ce qu'on appelle
vulgairement une odeur de soufre. Van Marum reconnut aussi que
le gaz possédait après Texpérience la propriété d oxyder le mercure
à froid. Soixante ans après, en 1839, M. Schœnbein, professeur à
Bille, informait l'Académie des sciences de Munich qu'ayant dé-
composé l'eau par la pile, il avait été frappé de l'odeur du gaz
dégagé au pôle positif. Après quelques recherches, il conclut qu'un
corps simple nouveau se trouvait mis en évidence par son expé-
rience, et il l'appela ozone, de o^w (émettre une odeur). Un grand
nombre de mémoires furent successivement présentés sur la ques-
tion par différents savants.
L'ozone est intéressant au point de vue chimique, tant par sa
nature que par ses affinités énergiques ; il oxyde en effet directe-
ment l'argent et le mercure, du moins quand ces métaux sont
humides ; il chasse l'iode de Tiodure de potassium, et forme avec .
le métal un oxyde sans doute plus oxygéné que la potasse. Les
hydracides lui cèdent leur hydrogène. Les sels de magnésie se dé-
composent par son contact avec formation de peroxyde. Le chlore,
le brome, l'iode passent, au moyen de l'ozone, à l'état d'acide
chlorique, bromique, iodique, pourvu qu'ils soient humides.
L'OZONE. 69
Cet agent excite les poumons^ provoque la toux, la suffocation,
et présente tous les caractères d'une substance toxique.
Malgré toutes les recherches faites sur Tozone, sa connaissance
au point de vue physique et chimique laisse encore beaucoup à
désirer : ce que Ton comprendra facilement si Ton pense que par
les moyens les plus parfaits on ne peut transformer que 1/1300
d*une masse d'oxygène en ozone libre; parvenue à ce maximum,
l'action cesse. Comment étudier un corps forcément répandu dans
au moins 1300 fois son volume d'un autre gaz?
On a songé à adjoindre aux observations météorologiques ordi-
naires, des observations ozonoscopiques ou même ozonométriques.
Parmi les expérimentateurs qui ont suivi cette voie, il faut citer
MM. Schœnbein, Bérigny, Pouriau, Bœckel, Houzeauet Scoutetten.
Pour ses observations, M. Schœnbein fait bouillir 1 partie d'io-
dure de potassium, 10 parties d'amidon et 200 parties d'eau, puis
il y trempe du papier Joseph. On sèche dans un appartement clos,
puis l'on découpe en bandelettes. Ce papier bleuit au contact de
l'ozone, car l'iode est mis en liberté et réagit sur l'amidon; mais
l'intensité de la teinte dépend de la quantité d'oxygène ozonisé.
On expose chaque jour pendant douze heures une bandelette à l'air
libre, à l'abri des rayons solaires et de la pluie, puis l'on compare
sa teinte à une échelle de dix couleurs, allant depuis le blanc jus-
qu'à rindigo.
En 1851 , MM. Marignac et de la Rive se livrèrent, sur l'ozone,
à de nombreuses recherches expérimentales, et ils en conclurent
que cette substance doit être simplement de l'oxygène dans un
état particulier d'activité chimique déterminé par Télectricité. Ber-
zelius et Faraday se rangèrent à l'opinion des physiciens genevois;
MM. Frémy et Becquerel, en 1852, démontrèrent, par de nouvelles
expériences, la légitimité de cette explication.
Les travaux de Thomas Andrew s, publiés en 1 855, ne laissent
aucun doute à cet égard. L'ozone, de quelque source qu'il dérive,
est un seul et même corps, ayant des propriétés identiques et la
même constitution, et ce n'est point un corps composé, mais un
état allotropique de Toxygène. Cet état allotropique est dû à l'action
de l'électricité sur l'oxygène.
Cette opinion, basée sur de belles expériences, a prévalu par-
tout, et l'jexistence de l'ozone, ainsi considéré, parait aujourd'hui
incontestable.
Ajoutons encore à toutes ces diverses substances la présence de
l'eau oxygénicy constatée par M. Struve, directeur de l'Observatoire
70 COMPOSITION CHIMIQUE DE L'AIR.
de PulkoNva. Occupé à faire des analyses chimiques de Teau de la
rivière Kusa, notre savant correspondant était frappé de la présence
dans cette eau d'une certaine quantité de nitrite d'ammoniaque^
dont il ne constatait l'existence qu'après chaque chute de neige ou
de pluie. Mais quelque temps après il était impossible de découvrir
même la plus petite trace de cette substance. M. Struve pensa
donc que le nitrite d'ammoniaque existait dans l'air, et qu'il
avait été entraîné par la neige ou la pluie. Il entreprit des re-
cherches sur cette question, et c'est dans le courant de ces re-
cherches qu'il fit l'intéressante découverte de la présence de l'eau
oxygénée dans l'Atmosphère. De ces recherches résultent les con-
clusions suivantes :
i"* L'eau oxygénée se forme dans l'Atmosphère comme l'ozone et
le nitrite d'ammoniaque, et se sépare de l'air par les dépôts at-
mosphériques.
2"* L'ozone, Teau oxygénée et le nitrite d'ammoniaque se trou-
vent toujours dans un rapport intime.
S'^Les altérations que l'air atmosphérique fait subir aux papiers
ioduro-amidonnés sont dues à l'ozone et à l'eau oxygénée.
Un dernier mot encore.
Tout en absorbant pour nos poumons la quantité d'air qui leur
est due, nous respirons souvent sans le savoir des armées d'ani-
malcules microscopiques en suspension dans le tluide atiuosphé
rique, et môme des animaux antédiluviens, des momies et des
squelettes des temps disparus !
Paris est presque entièrement bâti de carapaces et de squelettes
calcaires microscopiques. Les coquilles des foraminifères, entre
autres, à l'état fossile, forment à elles seules des chaînes entières
de collines élevées et des bancs immenses de pierre à bâtir. Le
calcaire grossier des environs de Paris est, dans certains endroits,
tellement rempli de ces dépouilles, qu'un centimètre cube des car-
rières de Gentilly, carrières par couches d'une grande épaisseur,
en renferme au moins 20000; ce qui fait, par mètre cube, le
chiffre énorme de 20 000 000000.
Quand nous passons près d'une maison en démolition ou d'un
édifice que Ton construit, et que nous sommes enveloppés par uu
nuage de poussière qui pénètre dans notre gosier, nous avalons sou-
vent, sans nous en douter, des centaines de ces infiniment petits.
Chaque jour, chaque heure, nous aspirons et faisons pénétrer
dans notre poitrine des légions animales et végétales. Ici ce sont
des microzoaires vivants, dont plusieurs espèces sont les pois-
SUBSTANCES CONTENUES DANS L'AIR, 71
sons de notre sang; là ce sont des vibrions, qui viennent s'atta-
cher à nos dents comme des bancs d'huîtres aux rochers; plus
loin c'est de la poussière d'animalcules microscopiques si petits
qu'il en faut 1111 500 000 pour faire un gramme ; ailleurs ce sont
des grains de pollen qui vont germer sur nos poumons et répan-
dre la vie parasite, incomparablement plus développée que la vie
normale visible à nos yeux.
Les vents et les ouragans, en agitant violemment TAtmosphère,
les courants ascendants dus aux inégalités de température, les
volcans en émettant d'une manière incessante des gaz, des va-
peurs et des cendres tellement divisées, que souvent elles vont
s'abattre a de prodigieuses distances, portent et maintiennent dans
les plus hautes régions des corpuscules enlevés à la surface du
sol ou arrachés à la partie interne et peut-être encore incandes-
cente du globe. Dans les phénomènes liés à l'organisme des plan-
tes et des animaux, ces substances si ténues, d'origines si diver-
ses, dont l'air est le véhicule, exercent vraisemblablement une
action bien plus prononcée qu'on n'est communément porté à le
supposer. Leur permanence est d'ailleurs mise hors de doute par
le seul témoignage des sens, lorsqu'un rayon de soleil pénètre
dans un lieu peu éclairé ; « l'imagination se figure aisément, mais
non sans un certain dégoût, dit M. Boussingault, tout ce que ren-
ferment ces poussières que nous respirons sans cesse, et que l'on
a parfaitement caractérisées en les nommant les immondices de
l Atmosphère, Elles établissent en quelque sorte le contact entre les
individus les plus éloignés les uns des autres, et bien que leur
proportion, leul* nature, et, par conséquent, leurs effets soient des
plus variés, ce n'est pas s'avancer trop que de leur attribuer une
partie de l'insalubrité qui se manifeste habituellement dans les
grandes agglomérations d'hommes. »
On aura une idée de ce que nous pouvons absorber en respirant,
en jetant un coup d'œil sur la collection d'objets de la page sui-
vante. Les quatre premiers sont des foraminiftres; les deux sui-
vants, des écailles d'ailes de papillon. Au second rang, nous
voyons deux milioles, coquilles de la pierre à bâtir, et deux ani-
malcules qui sèchent et ressuscitent sur les toits : le tardigrade
et le rotifère. Le dernier rang nous représente de petits grains de
pollen, comme il y en a des milliers en suspension dans l'air au
printemps. Il est superflu d'ajouter que tous ces êtres et germes
sont extrêmement grossis. Nous respirons tout celai Mais nous en
buvons et mangeons bien d'autres.
72 COMPOSITION CHIMIQUE DE L'AIR.
Les eaux météoriques entraînent ces poussières en même temps
qu'elles en dissolvent les matières solubles, parmi lesquelles se
trouvent des sels fixes ammoniacaux, comme elles dissolvent la
vapeur de carbonate d'ammoniaque et le gaz acide carbonique ré-
pandus dans l'air. Une pluie, lorsqu'elle commence, doit donc
renfermer plus de principes solubles que lorsqu'elle finit, et si
cette pluie se prolonge sans interruption par un temps calme, il
Fig. 1". — Corpuscules en suspension dans
arrive un moment oîi l'eau ne contient plus que de très-faibles
indices de ces principes.
Des miasmes, propagateurs des épidémies, sont entraînés par les
courants aériens; le choléra, la fièvre jaune, la variole, les mala-
dies qui périodiquement tombent sur les peuples, paraissent avoir
leur principal mode de propagation dans l'Atmosphère, usine de la
mort comme de la vie. La mortalité, qui a été si considérable à
Paris pendant les premiers mois de cette année 1870, par suite de
CE QU'IL Y A DANS L'AIR. 73
la petite vérole^ des pleurésies et des fluxions de poitrine, s'est
manifestée surtout dans les arrondissements septentrionaux^ sur
lesquels les vents du sud apportent les miasmes de la grande
ville et où l'ozone disparait presque complètement. La connais-
sance des conditions de la santé publique sera fournie en partie
par l'élude des rapports de la météorologie avec les variations de
cette santé^ qui oscille constamment sous le souffle léger des bri-
ses comme sous le faible balancement de la pression barométrique.
L air rapporté de 7000 mètres de hauteur par Gay-Lussac, lors
de son voyage aérostatique^ avait la même composition que celui
qui se trouvait à la surface de la terre. Les expériences de M. Bous-
singault en Amérique, celles de M. Brunner dans les Alpes, con-
duisent aux mêmes conclusions. Cette similitude dans les résultats
dépend de ce que les courants d air et les variations continuelles
de densité mélangent sans cesse les couches atmosphériques.
En est-il encore de même à des hauteurs plus considérables?
Cela n'est pas probable, car Tazote et l'oxygène étant à l'état de
mélange et non de combinaison, les gaz doivent s'arranger sui-
vant Tordre des densités, eu égard^ bien entendu, à la loi d'expan-
sion, c'est-à-dire qu'ils se comportent comme deux atmosphères
distinctes^ le plus dense devant s'étendre moins loin que l'autre;
de sorte que la proportion d'azote, dont la densité est 0,972, celle
de l'air étant I , doit s'accroître à mesure que l'on s'élève dans
l'Atmosphère ; tandis que l'oxygène, dont la densité est 1 ,057, et
qui est le plus dense, doit se trouver en plus grande proportion à
la surface. Suivant cette hypothèse, à 7000 mètres, ce dernier
gaz n'entrerait plus que pour 19 centièmes dans le volume de
Tair; mais, jusqu'à présent, l'expérience n'a pu constater une
telle différence, attendu que cette évaluation suppose l'air tran-
quille, et qu'entre ces limites il est continuellement agité.
La composition de l'air varie entre de très-faibles limites :
quand il pleut, l'eau condensée dissout plus d'oxygène que d'azote;
quand il gèle, l'eau abandonne ces mêmes gaz; l'eau qui s'évapore
en rend aussi à l'Atmosphère.
Nous pouvons nous demander maintenant, en terminant cette
étude de la composition chimique de l'air, si cette constitution
varie actuellement sur le globe terrestre.
En vertu d'une de ces grandes harmonies naturelles qui lient le
r^e animal et le règne végétal, tandis que les animaux fonc-
tionnent comme des appareils de combustion, fixent l'oxygène
74 COMPOSITION CHIMIQUE DE L'AIR.
(le Tair et le rejettent à l'état d'acide carbonique dans TAtmo-
sphère, les végétaux jouent un rôle inverse; ils fonctionnent en
effet comme des appareils de réduction : sous l'influence des
rayons solaires, les parties vertes des plantes réagissent sur l'acide
carbonique, le décomposent, fixent le carbone et restituent l'oxy-
gène à l'air. L'Atmosphère, que les animaux tendent à vicier, est pu-
rifiée par l'action des A'égétaux. L'équilibre chimique de composi-
tion de l'air tend donc à se conserver en vertu de ces actions in-
verses exercées sur ses éléments constitutifs.
Certains phénomènes dus à la décomposition des roches par
oxvdation, sembleraient d'abord de nature à modifier à la Ion-
gue la composition de l'air; mais une série d'actions inverses de
réduction tend à restituer, sous la forme d'acide carbonique,
l'oxygène disparu. Comme le fait observer Ebelmen, dans son
mémoire sur les altérations des roches, le jeu des réactions de la
matière minérale à la surface du globe semble aussi de nature
à établir une compensation pour maintenir la constance de com-
position chimique de l'Atmosphère.
Cette compensation s'établit-elle d'une manière exacte? En sup-
posant qu'elle n'ait pas lieu, ce qui est possible, la quantité d'oxy-
gène ira-t-elle en diminuant? « C'est une grande question, disait
Thenard, dont on ne pourra avoir la solution qu'au bout de plu-
sieurs siècles, en raison de l'énorme volume d'air dont notre pla-
nète est entourée. »
Dans leur beau mémoire sur la véritable constitution de l'air
atmosphérique, MM. Dumas et Boussingault s'exprimaient ainsi
en 1841 :
(( Quelques calculs qui ne peuvent avoir une précision bien
absolue, sans doute, mais qui reposent néanmoins sur un ensem-
ble de données suflisamment certaines, vont montrer jusqu'où il
conviendrait de pousser l'approximation de l'analyse pour attein-
dre la limite où les variations d'oxygène pourraient se manifester
d'une manière sensible. L'Atmosphère est sans cesse agitée; les
courants excités par la chaleur, par les vents, par les phénomènes
électriques, se mêlent et en confondent sans cesse les diverses
couches. C'est donc la masse générale qui devrait être altérée pour
que l'analyse put indiquer des différences d'une époque à l'autre.
Mais cette masse est énorme. Si nous pouvions mettre l'Atmo-
sphère tout entière dans un ballon et suspendre celui-ci au pla-
teau d'une balance , il faudrait pour lui faire équilibre dans le
plateau opposé 581 000 cubes de cuivre de 1 kilomètre de côté.
CE QU'IL Y A DANS L'AIR. 7:>
u Supposons maiotenant que chaque homme consomme 1 kilo-
gramme d'oxygène par jour^ qu'il y ait mille millions d'hommes
sur la Terre, et que, par l'effet de la respiration des animaux et la
putréfaction des matières organiques, celte consommation attribuée
aux hommes soit quadruplée. Supposons de plus que l'oxygène
dégagé par les plantes vienne seulement compenser l'effet des cau-
ses d'absorption oubliées dans notre estimation; ce sera mettre
bien haut, à coup sûr, les chances d'altération de l'air. Eh bien !
dans celte hypothèse exagérée, au bout d'un siècle tout le genre
humain et trois fois son équivalent n'auraient absorbé qu'une
quantité d*oxygène égale à 1 5 ou 1 6 cubes de cuivre de 1 kilomètre
de côté, tandis que l'air en renferme près de 134 000.
w Ainsi, prétendre qu'en y employant tous leurs efforts les ani-
maux qui peuplent la surface de la Terre pourraient en un siècle
souiller l'air qu'ils respirent, au point de lui ôter la huit millième
partie de l'oxygène que la nature y a déposé, c'est faire une suppo-
sition infiniment supérieure à la réalité. »
Nous verrons, au chapitre suivant, que dans les lieux habités,
fermés ou mal ventilés, les effets de la respiration des hommes
ou des animaux, les phénomènes de la combustion du charbon ou
des matières combustibles peuvent amener l'air à vn degré d'alté-
ration notable. Aussi dans les appartements, casernes, salles d'hô-
pitaux, amphithéâtres, dans les puits et galeries de mines, etc.,
l'analyse chimique, lorsqu'elle est suffisamment précise, indique-
l-elle toujours une composition différente de celle qui correspond
à l'air libre.
En outre, dans les lieux habités et même en dehors de Tm-
fluence de la présence de nialades, les émanations animales qui
s'échappent avec la vapeur acjueusepar la transpiration pulmonaire
et cutanée peuvent exercer une influence physiologique incontes-
table et souvent plus fâcheuse que celle de la production de l'acide
carbonique ou de la disparition de l'oxygène en faible quantité.
C'est surtout lorsque l'air arrive à Tétat de saturation par les
causes précitées qu'on est porté à le considérer comme nuisible.
On admet aujourd'hui que pour éviter toute influence désastreuse
sur l'économie organique il faut construire les demeures, et sur-
tout les hôpitaux, de manière à donner 60 mètres cubes d'air pur
par heure et par individu.
Telle est l'Atmosphère terrestre, à la fois usine et substance de
la vie à la surface de notre planète. Une combinaison chimique
quelconque effectuée dans son sein pourrait la mettre en confia-
76 COMPOSITION CHIMIQUE DE L'AIR.
gration et anéantir la vie^ comme on peut facilement Timaginer en
supposant par exemple la rencontre d'une queue de comète formée
de gaz hydrogène ou quelque émanation expulsée des entrailles du
globe. Il y a quatre ans^ nous avons assisté à une sorte de fin de
monde de cette nature^ à Fincendie d un monde de la constella-
tion de la Couronne boréale causé par une combustion d'hydro-
gène, comme l'analyse spectrale l'a montré. Aujourd'hui ce monde^
embrasé et brûlé, roule silencieux dans les déserts du vide. C'est
le spectacle que nous pouvons aussi donner d'un jour à l'autre aux
habitants des autres planètes. Une simple modification dans la
composition de notre atmosphère pourrait causer ici la mort uni-
verselle, et peut-être préparer des conditions nouvelles à des géné-
rations inconnues. Il est probable, en effet, que quoique l'oxygène
soit sur la Terre le principe de la vie, les milliards de mondes de
l'infini ne sont pas identiquement organisés de la même façon, et
qu'il y a des modes d'existences divers vivant en des atmosphères
tout à fait différentes de la nôtre. Peut-être dans cent siècles, les
hommes de la Terre seront-ils tout différents de ce que nous sommes
aujourd'hui, et vivront-ils eux-mêmes dans les régions aériennes,
conquises et hospitalières.
CHAPITRE VI.
LCEUVRE DE L'AIR DANS LA VIE TERRESTRE.
RESPIRATION ET ALIMENTATION DES PLANTES, DES ANIMAUX
ET DES HOMMES.
Maintenant que nous connaissons le volume^ le poids et la na-
ture de rAtmosphère terrestre, il convient que nous embrassions
dans une esquisse rapide l'œuvre permanente de ce fluide vivifiant
à la surface de notre planète, et que nous nous rendions un
compte aussi exact que possible du fonctionnement de cette
œuvre à travers les corps vivants.
La constitution organique de la Terre est construite par l'air et
pour l'air. C'est l'air qui a joué le premier rôle dans la formation
des êtres. Depuis le plus humble jusqu'au plus riche, tous respi-
rent, tous renouvellent leurs tissus par- la respiration, et par
l'alimentation, qui n'est elle-même qu'une sorte de respiration.
L'air baigne, emplit, compose toutes choses. L'herbe des champs,
l'arbre des forêts, le fruit du poirier ou de l'oranger, la pêche ou
Tamande, le grain de blé ou la grappe de la vigne : autant de
fruits de l'air. L'animal n'est lui-même que de l'air organisé; et
l'homme est une âme vêtue dair plus ou moins condensé, plus ou
moins agréablement disposé par la force vitale suivant la forme
du type humain terrestre.
L'âme de la plante, l'âme de l'animal, l'âme de l'homme, se
fabrique son organisme planétaire à l'aide du milieu ambiant.
Là elle pousse une feuille dans la lumière pour saisir et fixer
avec avidité l'acide carbonique de l'air. Ici elle ouvre et ferme al-
ternativement les poumons destinés à extraire l'oxygène du même
78 L'ŒUVRE DE L'AIR DANS LA VIE TERRESTRE.
milieu aérien qui nous imbibe. Là encore elle dirige une racine
haletante vers tel suc terrestre qui conviendra à son espèce ; ici
elle nous engage à choisir tel aliment^ à laisser tel autre; et ainsi
dans chaque être vivant elle entretient sans oubli Torganisme
qu'elle s'est formé.
Considérons un instant cet entretien de la vio végétale, ani-
male et humaine; et puisque notre propre personne nous inté-
resse ordinairement plus que les autres productions de la nature,
voyons d'abord de quoi vit Thomme.
L'alimentation d'abord est multiple en apparence, mais elle se
résume en défmitive pour tous, dans les éléments analogues à
ceux de la respiration.
L'indigène d«* l'Amérique du Sud toujours en chasse à cheval
sur son coursier sauvage consomme dix à douze livres de viande
par jour; une tranche de citrouille qu'on lui offre dans une ha-
cienda est pour lui une véritable jouissance; le mot de pain ne se
trouve pus dans son vocabulaire. Las de son travail de chaque jour,
l'Irlandais plein d'insouciance se régale de ses polatoesei ne cesse
jamais d'égayer son repas frugal par des plaisanteries. La viande
lui est une chose étrangère, et heureux est celui qui a pu se pro-
curer quatre fois par année un hareng pour assaisonner ses pommes
de terre. Le chasseur des prairies, qui abat le bison d'un coup in-
faillible, savoure avec plaisir la loupe succulente et entrelardée qu'il
vient de rôtir entre deux pierres brûlantes; pendant ce temps
l'industrieux Chinois porte au marché ses rats engraissés avec soin
et ses nids d'iiinmdelles, bien assuré de trouver parmi les gour-
mets de Pékin des chalands généreux; et dans sa hutte enfumée,
presque ensevelie sous la neige et la glace, le Groenlandais dé-
vore le lard qu'il vient de couper aux flancs d'une baleine échouée.
Ici l'esclave nèi^re miche la canne à sucre et maniée ses Itananes ;
là le négociant africain vide son sachet de dattes, seule nourriture
à tra\ers le désert; plus loin le Siamois se remplit l'estomac
d'une quantité de riz effrayante, qui ferait reculer l'EuroiRvn
le plus avide. Et quel que soit l'endroit de la terre habitéi»
où nous demandions l'hospitalité, partout on nous offre un ali-
ment différent, « le pain quotidien », sous les formes les plus
variées.
Cependant, se demande Schleiden, l'homme est-il un être telle-
ment accommodant, qu'il puisse se construire à l'aide des ma-
tières les plus hétérogènes l'habitation corporelle de son esprit, ou
bien toutes ces différentes e>pèces d'aliments ne conliennent-elle>
RESPIRATION ET ALIMENTATION. 79
qa*un seul ou un petit nombre d*éléments similaires qui consti-
tuent la nourriture de Thomme? C'est cette dernière hypothèse qui
est la Traie.
Tout ce qui nous entoure est constitué d*un petit nombre d'élt -
ments simples découverts successivement par la chimie. Il y en
a surtout quatre d'entre eux qui entrent dans la composition de tout
être organisé vivant sur la terre : Tazote et Toxygène sont les
éléments les plus importants de l'air atmosphérique; l'oxygène et
i'/jvdrogène forment Teau, par leur combinaison; le carbone et
l'uxygène produisent l'acide carbonique^ et, enfin, l'azote et
l'hydrogène se réunissent pour composer l'ammoniaque. Ce
sont ces quatre éléments, à savoir : le carbone, l'hydrogène,
l'oxygène et l'azote, qui dans leurs combinaisons diverses for-
ment les substances dont se composant les plantes et les ani-
maux.
Les quatre corps que nous venons de nommer, en se réunis-
sant dans différentes proportions, constituent une infinité de sub-
stances organiques que l'on pourrait classer en deux séries dis-
tinctes. L'une comprend les corps composés des quatre éléments
réunis, tels sont : l'albumine, la fil)rine, la caséine et la gélatine.
Le corps animal entier est tissé de ces matières, et quand elles
en sont séparées ou que la vie les quitte, elles se décomposent en
fort peu de temps et donnent de l'eau, de l'ammoniaque et de
l'acide carbonique qui se dégagent dans l'air. La seconde série
contient, au contraire, des substances privées d'azote, savoir: la
gomme, le sucre, l'amidon, les liquides qui en dérivent, tels que
Talcool, le vin, le beurre et enfin les corps gras. Ceux-ci pas-
sent par le corps animal, en ce sens que leur carbone et l'hydro-
gène sont consumés par l'oxygène aspiré pendant la respira-
tion, et ensuite exhalés sous forme de gaz acide carbonique et
d'eau.
Les mêmes atomes des corps simples passent en proportions
différentes, et dans des combinaisons ou mélanges différents, à
travers les organismes. végétaux et animaux, venant de l'air et y
retournant. La vie se nourrit de la mort, et les décompositions
servent de nouveaux mets sur la table toujours complète de l'en-
tretien de la vie terrestre. Le naturaliste a raison de dire que
Diomme vit en définitive de l'air par l'intermédiaire des plantes.
La plante absorbe dans l'Atmosphère les substances dont elle
compose sa nourriture. Que nous mangions du végétal, de l'a-
nimal, ou que nous respirions simplement, nous ne faisons ja-
80 LŒUVRE DE L'AIR DANS LA VIE TERRESTRE.
mais que remplacer les molécules do notre corps par des molé-
cules nouvelles, qui ont appartenu à d'autres corps, et en défini-
tive, absorber ce qui a été rejeté par d'autres, et rejeter ce qui va
être repris par d'autres.
L'homme adulte pèse en moyenne 70 kilog., et après avoir dé-
falqué la grande quantité d'eau qui circule dans toutes les parties
du corps, il reste environ 18 kilog., dont 7 pour les os et 11 pour
les autres parties. Les premiers contiennent eu moyenne 6G pour
100, et le reste 3 pour 100 de substance terreuse qui subsiste
après l'incinération. A part ce sable, ce phosphate de chaux, nous
prenons tout dans l'air, directement ou indirectement.
Nous nous nourrissons aux trois quarts d'air par la respiration.
Nous devons demander le dernier quart à des aliments en appa-
rence plus solides ; mais nous voyons que ces aliments eux-mêmes
sont surtout composés des principes constitutifs de l'air. Tel est
l'état de notre planète. Il existe certainement des mondes où Ton
vit plus agréablement, sans être astreint à ce travail grossier du
manger et du boire, et à leurs désagréables conséquences, — où
l'air, un peu plus nutritif qu'ici, l'est suffisamment. A l'opposé,
il existe sans doute des mondes où l'on est encore plus malheu-
reux qu'ici, où l'on ne possède pas cette Atmosphère qui nous
nourrit aux trois quarts à notre insu, et où Ton est obligé de ga-
gner, par le travail, des déjeuners d'oxygène ou d'autre gaz.
En somme, l'air transparent est composé des mêmes principes
qui se trouvent en plus grande abondance dans la croûte opaque
et solide de notre globe. Les quatre éléments principaux de tout
organisme végétal ou animal : l'oxygène, l'azote, l'hydrogène
et le carbone, s'y retrouvent également : les deux premiers,
comme éléments constituants de l'air; le troisième, mélangé avec
l'oxygène sous forme de vapeur d'eau; et le quatrième enfin, mèlc
au souille expiré par les animaux et à maint autre gaz provenant
de la décomposition des plantes.
Si nous reconnaissons ainsi dans les principes de Talimentation
la prépondérance de l'oxygène, de l'eau et de l'azote, en diverses
combinaisons, il nous sera incomparablement plus facile de cons-
tater maintenant dans la respiration l'œuvre constante et unique
de l'Atmosphère.
Examinons donc ce grand rôle de l'air dans la vie.
Le système sanguin qui se développe dans tout notre corps se
divise principalement en deux sortes de conduits : h^s artères^ par
lesquelles le sang se transporte du cœur à tous les organes; les
RESPIRATION ET ALIMENTATION. 81
veines, par iesqueUes il revient au cœur. On désigne sous le nom
de circulation cette marche du sang parcourant le corps entier, et
revenant au cœur, son point de départ.
Le cœur est un oi^ne creux et musculaire, de forme conique,
et de la grosseur du poing chez l'adulte. 11 est divisé par une
cloison musculaire en deux moitiés à peu près égales, adossées
l'une à l'autre et partagées, chacune dans sa hauteur, en deux
cariléfi, dont la supérieure est l'oreillette, et l'inférieure le ven-
Iricule. Les oreillettes doivent
leur nom à_ un appendice
aplati qui retombe sur leur
fece externe. L'oreillette droite
C communique avec le ven-
tricule droit lA}, roreillelle
gauche D) avec le ventricule
gauche fB'. Il n'existe pas de
communication entre les deux
venlricules.
Agent principal de ta cir-
culation, le cœur est le siège
de mouvements qui ne sont
pas soumis à la volonté, mais
qui néanmoins (comme cha-
cun l'a pUis d'une fois éprouvé
sur soi-même) sont influencés
sans cesse par les impressions
morales et les sensations. Ces
mouvements consistent dans
la contraction et le relâchement alternatifs des parois du cœur.
Les ventricules se contractent simultanément, puis, à leur con-
traction succède une période de relâchement, pendant laquelle
les oreillettes se contractent à leur tour, pour se relâcher pendant
b nouvelle contraction des ventricules. Pendant la dilatation, le
sang afllue dans les cavités du cœur; il en est chassé par la con-
Iractioo: celle des oreillettes le.fait passer dans les ventricules;
celle des ventricules ie lance dans les artères.
C'est cette alternance qui constitue le rhjlhmc du cœur et les
hat'^ments régulièrement espacés qu'il fait entendre et sentir à
travers les parois de la poitrine. Voyons d'abord comment s'ac-
complit la circulation artérielle.
La contraction du ventricule gauche (B) pousse le sang dans
Fig. 27. ■
Cipur do l'hommo.
82 L'ŒUVRE DE L'AIR DANS LA VIE TERRESTRE.
l'artère aorte (E)^ et par là dans toutes les artères^ où il coule
sous la triple action de la contraction ventriculaire^ de Télasticité
et de la contractilité des parois artérielles. Dans les vaisseaux
d*un certain calibre^ son mouvement est rhythmé comme celui du
cœur; si l'on appuie le doigt sur le trajet d'une artère^ on per-
j;oit le choc du sang, le pouls.
A mesure que le sang avance dans les ramifications artérielles,
les nombreux changements de direction qu'il subit et le frottement
du liquide contre les parois des vaisseaux diminuent sa force
d'impulsion; enfin, dans les vaisseaux capillaires^ il coule par un
mouvement continu et sans secousse.
Lorsqu'il est parvenu dans les capillaires, le sang artériel trans-
met aux tissus les principes dont il se compose^ et les livre à
l'assimilation^ pour reprendre en échange les molécules désas-
similées qui doivent être rejetées de l'organisme ou soumises à
une élaboration nouvelle. Fluide vivant et nourricier, il porte
dans les organes la vie, la chaleur et les éléments de la nutrition.
Après avoir parcouru les vaisseaux capillaires, il passe dans
les radicules veineuses. A son entrée dans l'aorte et pendant sa
marche dans le système artériel, il était d'un rouge éclatant;
maintenant sa couleur est sombre, le sang rouge s'est transformé
en sang noir. Privé d'une grande partie de ses principes consti-
tuants, il revient en puiser de nouveaux à leur source.
Le sang se meut dans les veines sous l'impulsion qu'il a reçue
primitivement du cœur. Des régions inférieures du corps il re-
monte dans la poitrine, où les éléments de la nutrition viennent
remplacer ceux qui, tout à l'heure, ont été livrés à l'assimilation.
Ainsi reconstitué partiellement, le sang va se jeter, par la veine
cave (K), dans l'oreillette droite (C), et l'oreillette, en se contrac-
tant, le chasse dans le ventricule droit (A).
Voilà le sang revenu au cœur; mais bien qu'enrichi des produits
assimilables de la digestion, il est incomplet, et doit se transformer
pour redevenir un sang parfait, en même temps que la combustion
d'une partie de ses principes produira la chaleur qu'il distribuera
bientôt à l'organisme. C'est dans les poumons que cette élaboration
s'efTectue.
Le ventricule droit se contracte, le flot de sang veineux passe
dans l'artère pulmonaire (F).
Dans les capillaires des poumons, l'air agit sur le sang veineux
chargé d'acide carbonique et le transforme en sang artériel. Les
globules rouges brun du sang veineux prennent, au contact de
RESPIRATION DE L'HOMME. 83
l'oxygène, une couleur vermeille et rutilante ; ils se chargent du
calorique dégagé par la combustion du carbone et, revivifié, le
sang pénètre jusqu'à l'oreillette gauche qui le transmet immédia-
temeût au ventricule, où son trajet circulaire se termine pour re-
commencer aussitôt.
La circulation, dit le docteur Le Pileur, peut donc être divisée
en deux périodes simultanées, le cercle fictif parcouru par le sang
se compose de deux segments inégaux que décrit la colonne li-
quide; le segment supérieur est la circulation pulmonaire ou pe-
>^y
Fig. îg. -Trajet ficiif du «ang.
Tig. 39. — CcGur et poumons de l'homme.
lile circulation, le segment inférieur est la circulation générale
ou grande circulation. Le sang veineux noir (r) devient rouge
(iana la circulation pulmonaire, et, recommençant son cours en a,
est sang artériel.
Comme leur nom l'indique, les poumons (pneumôn, de twe'w,
je respire' sont l'organe essentiel de la respiration. Au nombre
de deux, mais recevant l'air d'un même canal et le sang d'un seul
Misseau, ils doiveni être considérés comme l'expansion terminale
des ramifications de la trachée-artère (A), ou, si l'on veut, comme
les deux têtes d'un même arbre. Placés dans la poitrine dont ils
occupent la plus grandepartieet qui est comme leur moule, ils re-
84 L'ŒUVRE DE L*AIR DANS LA VIE TERRESTRE.
présentent deux cônes irréguliers, reposant par leurs bases sur le
diaphragme.
Les poumoDB reçoivent l'air par le larynx , la tracbée-artère
et les bronches. Le larynx, organe de la voix, se continue par son
orifice inférieur avec la trachée-artère. Celle-ci se divise en deux
conduits que l'on nomme les bronches, et qui, parvenus à la ra-
cine des poumons, donnent naissance à des ramiûcations nom-
breuses. Ils continuent à se subdiviser et se terminent par les
cellules pulmonaires dont l'agglomération en grappes constitue
les lobules du poumon.
La respiration est une fonction caractérisée par l'introduction de
l'oxjgène de l'air dans le sang et l'expulsion, sous forme gazeuse,
d'une partie des matériaux inutiles ou nuisibles à l'organisme.
Elle se divise en deux temps : Viiispiratio}i, pendant laquelle l'air
atmosphérique pénètre dans les cellules pulmonaires, et Icrpira-
lion, qui chasse des poumons cet air modiûé. On peut comparer
les poumons à un tin tissu, dont le développement serait l'iO fois
plus grand que la surface du corps entier, qui est replié sur lui-
même, et criblé de 40 à 50 millions de petits trous. Ces pores
sont justes trop petits pour laisser filtivr le sang, et assez grands
pour laisser pénétrer l'air! Quand l'uxygène de l'air les traverse
RESPIRATION DE L'HOMME. 85
pour se combiner avec le sang, celui-ci se régénère par ce contact
et laisse ses molécules inutiles se mêler à Tair qui les emporte
a?ec lui dans Texpiration. C'est, comme on voit, un échange
de gaz qui se fait entre l'air et le sang, le premier abandonnant
au second de l'oxygène et en recevant d'autres fluides gazeux,
parmi lesquels l'acide carbonique domine. Ce dernier gaz, en
excès dans le sang veineux, s'exhale au dehors, tandis que Toxy-
gène de l'air revivifie le sang rapporté au cœur par les veines.
Ainsi, d'une part Toxygène atmosphérique brûle dans le pou-
mon du carbone; d*autre part le poumon exhale de lacide car-
bonique, de l'azote et de la vapeur d'eau. L'oxygène combiné au
sang pendant la respiration s'en est séparé peu à peu dans les
capillaires du corps entier, pour faire naître des produits nom-
breux^ et, entre autres, de l'acide carbonique. Au sortir du cœur
et dans les artères, le sang contenait 24 centimètres cubes pour
1000 d'oxygène, dans les veines il n'en contient plus, que 11.
Quaat à l'azote et à la vapeur d'eau, l'un est dégagé, l'autre pro-
duite pendant ce même travail de la nutrition, et tous deux sont
puisés par l'organisme dans les principes qu'y introduisent la
digestion et la respiration.
Lavoisier qui, nous l'avons vu, fut le premier analysateur de
l'air, fut encore le premier qui ait constaté l'absorption de l'oxy-
gène dans la respiration, et montré par des expériences l'analogie
qui existe entre les fonctions respiratoires et la combustion. « La
respiration n'est, dit-il, qu'une combustion lente de carbone et
d'oxygène, qui est semblable en tout à celle qui s'opère dans
une lampe. Dans la respiration comme dans la combustion, c'est
l'air qui fournit l'oxygène.... Mais, comme dans la respiration,
c'est la substance même de l'animal qui fournit le combustible;
si les animaux ne réparaient pas habituellement par les aliments
ce qu'ils perdent par la respiration, l'huile manquerait bientôt à
la lampe, et l'animal périrait comme la lampe s'éteint lorsqu'elle
manque de nourriture. » La plupart des physiologistes ont admis
la théorie de Lavoisier et considèrent la respiration comme une
combustion lente des matériaux du sang par l'oxygène de l'air
ambiant, et comme la source de la chaleur animale.
Une bougie d'une part, un petit animal d'autre part, placés
chacun sous une cloche, effectuent la même opération. L'un et
l'autre usent l'oxygène pour faire de l'acide carbonique. Aussi
l'un et l'autre s'éteignent-ils, meurent-ils, lorsqu'il n'y a plus
assez d'oxygène pour les entretenir.
86 L"(EUVRE DE L'AIR DANS LA VIE TERRESTRE.
L'expérience apprend que l'air arrivé au même degré d'altéra-
tion que l'air expiré eat incapable de soutenir la combustion de»
lampes à simple courant d'air et des bougies.
On comprend, d'après ce qui précède, que l'air exhalé n'a pas le
même volume ni les mêmes proportions d'éléments constituants,
que l'air inspiré. En effet, l'bomme adulte absorbe par la respira-
Fig. 31. — Respiration et combustion.
lion de 20 à 25 litres, c'est-à-dire 29 à 36 grammes d'oxygène
par beure ou 500 litres par jour. En évaluant la population hu-
maine du globe à 1 milliard, il en résulte que l'humanité enlève
par jour à l'Atmosphère 500 milliards de litres, ou 500 milliotts
de mèlres cubes d'ojrygene!
L'homme exhale par heure 20 litres ou 41 grammes d'acide
carbonique, 480 litres par jour ou près de 1 kilogramme. En
un jour la i-ace humaine donne donc à l'Atmosphère 480 mil-
lions de mètres cubes ou mille millions de kilogrammes d'acide
carbonique 1
La ville de Paris seule exhale dans l'air 4 millions 500 000
mètres cubes d'acide carbonique par jour, dont 1000000 par
la population et les animaux, et 3 300000 par les combustions
diverses.
Avec une petite quantité d'azote (un centième de l'oxygène
absorbé) l'expiration humaine renvoie encore par heure G30 grammes
d'eau environ, sous forme de vapeur, ou plus de 15 kilogrammes
par jour. C'est donc plus de 1 5 miltiards de kilogrammes d'eau
qui s'échappe par jour des lèvres de l'humanité.
Enfin, comme chaque individu introduit à peu près 10 mètres
cubes d'air dans ses poumons par jour, c'est 10 mttUardt de
RESPIRATION DE L'HOMME. 87
fii^tres cubes d*air qui traversent par jour les poumons insatiables
des fils d*Adam et des filles d'Eve.
Aussi voit-on survenir les accidents les plus graves chez les in*
dividus placés dans un espace clos où l'air ne peut se renouveler.
An siècle dernier^ pendant la guerre des Anglais dans l'Inde^ cent
quarante-six prisonniers furent enfermés dans une salle à peine
suffisante pour les contenir^ et où l'air ne pénétrait que par deux
étroites fenêtres; au bout de huit heures, vingt-trois de ces hommes
restaient seuls vivants et dans un état déplorable. Percy rapporte
qu'après la bataille d'Austerlitz^ trois cents prisonniers russes
avant été renfermés dans une caverne, deux cent soixante de ces
malheureux succombèrent en quelques heilres à l'asphyxie.
Les atmosphères rendues asphyxiantes par la combustion du
charbon doivent leurs propriétés délétères non à l'acide carbo-
nique^ mais à une faible proportion d'oxyde de carbone. C'est là
véritablement le gaz qui produit Tasphyxie lors de la combustion
du charbon en l'absence d'appareils de tirage pour l'expulsion
des gaz brûlés. L'influence toxique de l'oxyde de carbone est dé-
montrée par la mort presque immédiate des animaux à sang chaud
portés dans un air auquel on a ajouté 1 pour 100 en volume
d'oxyde de carbone pur.
En analysant l'air des enceintes habitées, vicié par la respira-
tion, on a obtenu des résultats intéressants, parmi lesquels on
peut citer les suivants :
Acide carbonique
(en poids).
Chambre de caserne de TÉcole militaire de Paris,
affectée à ces expériences (onze soldats y pas-
saient la nuit). Portes et fenêtres fermées et cal-
feutrées * 19 millièmes.
Id. Portes et fenêtres fermées et non calfeutrées. . H millièmes.
Amphithéâtre de chimie non ventilé après le séjour
de 90O personnes pendant 1 heure 1/2 environ.. , 10 millièmes.
Salles d'hôpital non ventilées et encombrées (à la
fin de la nuit' 8 millièmes.
?alle d'école primaire avec ventilation imparfaite. . kl dix-millièmes.
Salle de spectacle à la fin de la représentation
(parterre) 43 dix-millièmes.
Air pris dans la cheminée d'appel de la Chambre
des députés, à Paris (1842], à la fin d'une séance. 25 dix-millièmes.
Chambre à coucher ventilée [h. la fin ds la nuit) .... 5 dix-millièmes.
La combustion du charbon ou des matières combustibles desti-
nées à réclairage est encore une source d'altération de l'air. Une
bougie stéarique^ brûlant 1 0 grammes de matière combustible par
88 L'ŒUVRE DE L'AlK DANS LA VIE TERRESTRE.
heure, consomme environ 20 litres d*oxygène et produit environ
15 litres d'acide carbonique. Un bec de gaz de houille qui débite
par heure 140 litres de gaz (bec des lanternes de Téclairage public
à Paris) consomme environ 230 litres d'oxygène et produit environ
1 1 2 litres d'acide carbonique. Une lampe Carcel^ brûlant 42 grammes
d'huile de colza épurée à Theure, consomme un peu plus de 80 li-
tres d'oxygène^ en produisant près de GO litres d'acide carbonique.
Telle est Tœuvre chimique de Tair dans la vie. Occupons-nous
un instant de son œuvre mécanique.
Chez l'adulte au repos^ le cœur bat communément soixante fois
par minute; la respiration a lieu généralement dix-huit fois par
minute; elle est plus fréquente chez Tenfant. On sait que, comme
les battements du cœur^ elle devient plus active sous Tinfluenco
de toute cause d excitation physique ou morale, et plus lente
dans l'attention que l'on donne à un travail difficile.
Quoique tout le monde respire, tout le monde cependant ne sait
pas bhn respirer. C est la fonction la plus importante de la vie,
et qui s'eflectue pendant le travail, la marche, le sommeil. Cest
un fait merveilleux, lorsqu*on y songe, de pouvoir combiner sans
le savoir la parole d'un long discours avec la respiration. L*in-
spiration facile et sans efTort permet de prolonger longtemps,
sans fatigue, les exercices du chant aussi bien que ceux de la
gymnastique. Au contraire, les personnes qui respirent surtout par
l'élévation des côtes supérieures, se fatiguent et s'essoufflent rapi-
dement. C'est ce qu'on observe chez les femmes, lorsque le corset
comprime la base de la poitrine.
Les mouvements respiratoires ne sont pas complètement soumis
à la volonté. Après l'inspiration il n'est pas possible de suspendre
longtemps le mouvement contraire, et, quand l'expiration a eu
lieu, le besoin d'inspirer se fait de nouveau sentir impérieusement.
On ne peut, en un mot, retenir son haleine que pendant un espace
de temps assez court, deux ou trois minutes au maximum, et les
plongeurs les plus exercés ne déplissent pas cette limite.
On estime que chez l'homme de trente-cinq à quarante ans, la
capacité des poumons est d'environ 3 litres 70 centilitres d'air;
elle est moindre avant cet âge et tombe à un peu moins de 3
litres vers soixante ans. Chez la femme, elle est plus faible, et varie
du reste suivant les individus.
. La pression atmosphérique influe aussi sur la fréquence des
battements du cœur, mais seulement dans certaines conditions. Si
l'on s'élève rapidement à une grande hauteur, on remarque dans le
RESPIRATION DE L'HOMME. 89
pouls une augmentation de fréquence très- sensible. Les ascensions
aérostatiques et les voyages dans les montagnes en fournissent la
preuve. Une augmentation dans la pression atmosphérique diminue
la fréquence du pouls. On a vu le pouls tomber à 50 et même à
45 pulsations chez des sujets placés dans un appareil à air com-
primé^ où la pression était portée à 2 atmosphères et plus.
Les fonctions les plus importantes de la nature passent inaper-
çues pour nous lorsqu'elles sont permanentes. Telle est la respira-
tion. Depuis la première minute qui succéda à notre naissance en
ce monde^ nous respirons incessamment^ nuit et jour^ dans le tra-
vail comme dans le repos^ dans le plaisir comme dans la peine^
et nous semblons ne point nous en apercevoir. Ce grand acte de la
vie mérite cependant toute notre attention.
Ce n'est point au milieu des agitations du jour que iious pou-
vons jamais donner un instant d'observation à la production in
cessante et infatigable de ce phénomène ; mais bien plutôt lorsque
le soir^ étendus rêveurs sur le divan du repos^ ou mieux encore
dans les moments qui précèdent le sommeil^ lorsque sous Tombre
silencieuse de la nuit nous laissons lentement s'assoupir nos pen-
sées et nos membres. Alors le mouvement léger des poumons qui
se gonflehtet se dégonflent en cadence peut appeler notre attention
solitaire sur cette force insouciante et fatale qui régit notre vie.
Nous pouvons penser que durant le sommeil ce mouvement iso-
chrone se perpétuera dans notre poitrine^ et tandis qu'une mort
apparente enveloppe nos sens et que notre esprit voltige dans le
monde chatoyant* des rêves^ incessamment^ sans oublia notre sein
appellera Tair extérieur et ouvrira d'instant en instant la porte
de sortie à Tacide carbonique qui nous asphyxierait. Peut-être
pourrions-nous aussi penser au désagrément qui résulterait pour
nous de Toffuscation accidentelle des conduits respiratoires^ si
pendant ce même sommeil un objet malencontreux venait^ par
rextérieur ou par Tinlérieur, fermer notre gorge et intercepter la
communication permanente qui doit sans cesse régner entre les
poumons et lair qui baigne notre visage. Mais une telle crainte
serait peu propre à amener le sommeil^ et nous n'avons garde de
la susciter.
En ces instants de calme -et de repos où il nous est permis de
nota sentir viwre par la respiration^ nous sommes en excellente
condition pour nous rendre compte non-seulement de la nécessité
absolue de cette fonction^ mais encore de notre vraie situation au
fond de l océan aérien. En effets observons-nous. Couchés ou debout
90 L'ŒUVRE DE UAIR DANS LA VIE TERRESTRE.
à la surface du sol^ nous sommes^ relativement à Tocéan aérien placé
sur nos tètes^ dans la même situation que les coraux^ les crusta-
cés et les zoophy tes qui habitent le fond de la mer 1 La mer aérienne
se déploie sur nos tètes avec ses oiseaux, ses insectes et ses ani-
malcules invisibles pour poissons. Nous, nous sommes attachés
au fond comme de pauvres et lourds crustacés, comme de gros-
siers poissons ouvrant et fermant leurs branchies de seconde en
seconde. Voilà notre situation réelle, à laquelle on ne songe guère.
Nous ne sommes pas à la surface, à l'extérieur véritable du
monde terrestre, mais nous respirons grossièrement et fatalement
au fond de son océan aérien.
Qui sait s^il n*y a pas dans les régions supérieures de Tair des
êtres, invisibles pour nos yeux et notre séjour sous-aérien, des êtres
supérieurs, qui seraient les véritables intelligences souveraines,
les véritables hôtes glorieux de cette création sublunaire?
Une différence dans les degrés de pression atmosphérique, ou,
en d'autres termes, les oscillations journalières et les variations
accidentelles du baromètre, ont-elles de Tinfluence sur le corps
humain ? Dans quelles circonstances et par quels symptômes cette
action se manifeste-t-elle? Jl est certain que les fonctions s'exécu-
tent avec plus d'énergie, lorsque le baromètre monte et que la pres-
sion ambiante est plus forte. On conçoit, en efTet, que la pression
extérieure étant accrue, le ressort des parois membraneuses est
favorisé par cet excès de pression. S'il arrive, au contraire, que le
baromètre baisse d'une quantité un peu considérable, nous éprou-
vons un sentiment de gêne et de fatigue, une projSension au repos;
nos liquides tiennent quelques gaz en dissolution, et tendent d'ail-
leurs à se vaporiser par la température propre du corps. Le ralen-
tissement des fonctions, qui est la suite de ce trouble, nous rend
plus pénible toute espèce de mouvement ; et, rapportant alors à
l'air qui nous environne le sentiment produit dans nos organes
mêmes, nous avons coutume de nous plaindre que l'air est lourd y
précisément parce qu'il est trop léger.
Nous avons dit que le poids total supporté par un homme de
taille moyenne est de 15 500 kilogrammes; la diflërence de pres-
sion, pendant les variations atmosphériques les plus extrêmes,
atteint 1000 à 1200 kiloâ^rammes, c'est-à-dire environ un dou-
zième. La température, l'électricité de l'air, son degré de séche-
resse ou d'humidité, s'unissent d'ailleurs à l'action de la pres-
sion atmosphérique.
Nous avons tous éprouvé l'abattement produit dans notre orga-
LA RESPIRATION. 91
nisme par rabaissement parfois considérable du baromètre'. Une
différence plus prononcée serait capable de briser les consti-
tutions délicates ou affaiblies^ et ce n*est pas un petit sujet de
réflexion que de supposer un état de TAtmosphère susceptible
d'endormir du dernier sommeil la race humaine entière.
Les physiologistes ont cité plusieurs exemples fort remar-
quables de rinfluence produite par une simple diminution de la
pression atmosphérique. Suivant Mead^ dans le mois de février
1687, le baromètre tomba à un degré où jamais on ne l'avait vu
descendre : le professeur Gockburn mourut subitement d*une
hémoptysie; le même jour, à la même heure, plusieurs person-
nages connus éprouvèrent des épistaxis et diverses hémorrhagies
dangereuses que rien n avait annoncées, et qui n'avaient été pré-
cédées que d'un sentiment de lassitude et de faiblesse. Le 2 sep-
tembre 1658, il s'éleva une tempête violente, et Mead prétend
qu'elle fut l'une des causes de la mort d'Olivier Cromwell.
Certaines personnes sont de véritables baromètres. Le docteur
Foissac cite une dame sujette à des défaillances correspondant à la
variation du baromètre et au changement de temps. Il lui est arrivé
parfois de prédire un changement de temps très-prochain, en
voyant survenir les défaillances chez cette malade, et il a même
pu annoncer, sans en être informé, ce qu'elle éprouvait, par la seule
connaissance de l'état du baromètre.
A cet exemple pris entre mille, le docteur météorologiste
ajoute celui d'un certain marquis, présentant le vrai type de
Thypocondrie la plus caractérisée. »< Durant les hautes pressions
atmosphériques, il devient morose, colère et même enclin au
suicide. Lorsque le poids de la colonne d'air diminue sensible-
ment, quand le baromètre marque pluie ou tempête, les symptômes
1. Au moment où je corrige cette épreuve (18 mai 1870), j'ai précisément une
constatation toute particulière de ce qui vient d'être avancé. Tout le monde, il y a
quelques jours, paraissait maussade, alourdi, oppressé. La remarque était si gé-
nérale, qu'un très-grand nombre de personnes me l'ont manifestée en tempêtant
contre les saisons. J'ai répondu que cet état désagréable de la santé publique n'é-
tait certainement qu'une affaire de baromètre. En effet, le baromètre était tombé
à une pression très-faible, comme on peut le voir en comparant les chiffres du
bulletin de l'observatoire météorologique de Montsouris :
5 mai (matin). 763 12 (l h. m.) 7^5
7 — 761 13 — 750
8 — 760 Ik — 757
9 — 757 17 — 761
10 — 752 18 — 764
11 — 748
92 LŒUVRE DE L'AIR DANS LA VIE TERRESTRE.
hypocondriaques subissent une sorte de transformation : le
marquis tombe dans le découragement; il est sans force^ sans
énergie^ sans volonté^ et il emploie les expressions les plus pitto-
resques pour peindre sa mollesse et son incapacité. » Cest entre
ces deux extrêmes de l'échelle barométrique que cet organisme
trop sensible éprouve un peu de trêve à ses souffrances habituelles.
Les variations extraordinaires dans la pression atmosphérique^
les grands mouvements du baromètre^ sont*ils sans influence sur
Tétat de la santé publique et des maladies? — Non^ sans doute.
C'est à la suite des fortes perturbations de l'air que se manifestent
les épidémies et les fléaux qui frappent tout le règne organique.
Si^ libre de préventions et sans idée préconçue^ Thomme pou-
vait noter tout ce qu'il ressent dans un temps donnée il reconnaî-
trait promptement qu'il est un point dans la hauteur du baro-
mètre où ses fonctions s'exécutent avec plus de vigueur^ où son
esprit est mieux disposé, plus libre, plus vif, où l'étude devient
plus facile et la vie plus pleine. Dans les zones tempérées, à Paris
en particulier, une hauteur moyenne est la plus favorable à la
santé du plus grand nombre d'individus, au plein exercice de
leurs facultés, ainsi qu*aux manifestations les plus puissantes de
leur vie morale. En général, le point où s'accomplit, avec la plus
entière perfection, le jeu des fonctions vitales, est celui de 76'*
millimètres.
Quand le baromètre a dépassé cette hauteur favorable, on sent
un plus grand bien-être aux heures où l'oscillation diurne des-
cend à son minimum. Le baromètre, au contraire, se trouve-t-il
bas, c'est aux heui*es où l'oscillation atteint son maximum que se
manifeste la tendance à l'amélioration et au bien-être. Il en est de
même pour les variations accidentelles.
Ces règles, ces indications ne sont pas applicables à tous,
dirons-nous avec le docteur Foissac; et comme la sécheresse ou
l'humidité, le froid ou la chaleur, sont favorables aux uns, nuisi-
bles à dautres, de même la différence dans la pression atmosphé-
rique produit des effets divers, selon l'état de santé, les tempéra-
ments et les habitudes. On voit d'ailleurs certaines constitutions
soustraites à ces influences délicates; et par exemple ces personnes
en assez grand nombre qui sentent et pensent comme elles digè-
rent; que les orages physiques non plus que les accidents mo-
raux ne troublent, ni ne dérangent de leur voie accoutumée, et
dont la vie, renfermée dans les réalités du positivisme, ne connaît
ni les écarts de l'imagination, ni les nuances multiformes de la
LA RESPIRATION. 93
sensibilité. Les réflexions précédentea s'appliquent principalement
à ces natures malheureuses (privilégiées?) pour lesquelles la
somme de bonheur et de souffrance est double, par leur ma-
nière de les ressentir; elles s'appliquent à ces sensitives intelli-
gentes pour qui une épine légère, physique ou morale, est uo
dard acéré; à ces personnes enfin vouées à l'étude et à la contem-
plation, inquiètes du passé, soucieuses de l'avenir et plus ou
moins effleurées par le tsdium vils, qui pénètre dans leur cœur
comme le ver dans le calice de la fleur ou dans le fruit mûri
par l'été. C'est, nous n'en doutons pas, de ces natures que le
poëte de Tristam Shandy disait, sans penser que par une réflexion
morale il formulait une loi physique ; «■ La marée de nos passions
monte tt s'abaisseplusieurs fois par jour, a
Ainsi nous régit le ciel, ainsi notre état physiologique de corps
et même d'esprii peut presque toujours se traduire en chiffres ba-
rométriques.
Nous venons d'apprécier le rôle de l'air dans la vie humaine et
dans celle des animaux supérieurs.
Nous ne pouvons omettre de compléter celte appréciation par
l'étude du même rôle chez les autres ordres organiques: chez les
oiseaux, les insectes et les poissons,
et dans la respiration des plantes.
Nous constaterons par là, une fois pour
toutes, l'universalité du règne de l'air
dans l'organisation de la vie terrestre
tout entière.
Chez les oiseaux, la circulation est
double. IjC cœur est formé de deux
moitiés distiniïtes, et leur sang est
même plus riche en globules que ce-
lui de l'homme, parce qu'il est abon-
damment pénétré par l'air, non-seu-
lement dans les poumons, comme
cbez les mammifères, mais dans les
j . .... ■• ■ 1 Fig. 3î. — Reipiralion des oiseaui.
derniers rameaux de 1 arbre artériel, Trwbée-anire au pigeon.
du tronc et des membres. Ce qui dis-
tingue, en effet, l'oiseau, ce n'est pas seulement le vol, c'est surtout
son mode de respiration. On ne trouve pas chez les oiseaux cette
cloison mobile appelée diaphragme, qui chez les mammifères arrête
l'air à la poitrine : l'air extérieur pénètre dans toutes les parties de
leur corps, par les voies respiratoires, qui se ramifient dans tout le
94 L'ŒUVRE DE L'AIR DANS LA VIE TERRESTRE.
tissu cellulaire et jusque dans les plumes, dans l'intérieur des os,
et mfime entre les muscles. Leur corps, dilaté par l'air inspiré,
est allégé d'une portion considérable de son poids.
Aux ailes dont les battements le soutiennent dans l'air, l'oiseau
ajoute donc une respiration double, qui donne à son corps une
suffisante légèreté spécifique, et de plus une circulation activée,
écbauffée par la pénétration de l'oxygène. La cbaleur vitale est,
on le sait, en rapport avec la respiration. Aussi les oiseaux, grâce
à leur riche organisation, peuvent-ils vivre dans les régions les
plus froides de l'atmosphère.
Joyeux et charmants habitants de l'air, cœurs palpitants, chan-
sons vivantes, ne serable-t-il pas que ces petits êtres, si puissanis
dans leur apparente faiblesse, planent au-dessus de nous dans
les hauteurs aériennes comme un défi perpétuel jeté à notre vanile
humaine? Peut-on contempler un groupe d'oiseaux suivant en
chantant les vastes plaines de l'air, sans voir en eux quelque
promesse anticipée de l'avenir réservé aux efforts de l'homme,
poursuivant la conquête non chimérique de l'Atmosphère?
Mais l'homme n'aura jamais cette respiration des oiseaux, et ne
volera jamais par sa seule force musculaire.
Si nous considérons maintenant les insectes, plus aériens que
nous, eux aussi, nous observons (et ceci n'est connu que depuis
Malpighi, i 669) que leur délicat appareil respiratoire est eesen-
LA RESPIRATION. 95
tiellement composé de conduits membraneux^ d'une grande déli-
catesse, dont les ramifications^ en nombre incalculable^ se répan-
dent partout, et s'enfoncent dans la substance des organes, à peu
près comme les racines chevelues d'une plante s'enfoncent dans le
soi. Ces vaisseaux ont reçu le nom de trachées. Leurs communi-
cations avec l'air s'établissent ensuite de diverses façons ^ selon
le milieu dans lequel vivent les insectes.
On sait que la plus grande partie d'entre eux passent leur vie
bercés sur les ondes aériennes. Or l'air ambiant pénètre dans les
trachées par un grand nombre d'orifices situés sur les côtés du
corps^ et qui ont été nommés stigmates. Ce sont ces points, ordi-
nairement en forme de boutonnière^ qu'on aperçoit, pour peu
qu'on y regarde de près, chez un très-grand nombre d'espèces.
L'appareil respiratoire des insectes se compose tantôt de tubes
élastiques seulement, tantôt d'un assemblage de tubes et de poches
membraneuses. Les parois de ces tubes sont très-élastiques, et
conservent toujours une forme presque cylindrique, lors même
que rien ne les distend. Cette disposition est déterminée par l'exis-
tence, dans toute la longueur de la trachée, d'un fil, de consistance
semi-cornée, enroulé en hélice, et revêtu extérieurement d'une
gaine membraneuse très-délicate.
Le nombre des trachées dans le corps d*un insecte est extrême-
ment considérable. Lyonnet a prouvé, dans son immense travail sur
la Chenille du saille^ que l'Insecte a de nombreux rapports, par ses
muscles, avec les animaux supérieurs. Sans avoir tué plus de huit
ou neuf individus de l'espèce qu'il voulait décrire, il eut la
patience de compter leurs diverses branchies. Dans la chenille du
lossus liquiperdaj il trouva 236 branchies longitudinales et 1336
transversales. De sorte que le corps de cet être si modeste est
sillonné dans tous les sens par 1572 tubes aérifères, visibles à
Tceil armé d'un verre grossissant, sans compter ceux qui ne
peuvent être aperçus !
Le mécanisme de la respiration, chez les insectes, est facile à
comprendre. La cavité abdominale, qui loge la plus grande partie
de l'appareil trachéen, est susceptible de se contracter et de se
dilater alternativement. Quand le corps de l'insecte se resserre,
les trachées sont comprimées et l'air en est chassé. Mais lorsque
la cavité viscérale qui loge les trachées reprend sa capacité pre-
mière ou se dilate davantage, ces canaux s'agrandissent et l'air
dont ils sont remplis, se raréfiant par suite de cet agrandisse-
ment, ne fait plus équilibre à l'air extérieur avec lequel il com-
96 L'ŒUVRE DE L'AIR DANS LA VIE TEHRESTRE.
muoique par l'intermédiaire des stigmates. Cet air extérieur se
précipite donc alors dans l'iatérieur des tubes respiratoires, et
l'inspiration s'effectue.
Les mouvements respiratoires psuveat, du reste, s'accélérer ou
Fi(t. 34. — Re^piratîoD des insectes. Appareil respiratoire du banneioo.
se ralentir, suivant les besoins de l'animal. En général, on en
compte entre trente et cinquante par minute. Dans 1 elat de repos
les stigmates sont béants, et l'air arrive librement dans toutes les
trachées chaque fuis que la cavité viscérale se dilate. Mais ces
orifices peuvent se fermer, et les insectes possèdent ainsi la faculté
de suspendre à volonté toute communication entre leur appareil
respiratoire et le milieu ambiant.
Quelques insecLes vivent dans l'eau. Ils sont dès lors obligés de
venir prendre à la surface du liquide l'air dont ils ont besoin, ou
de s'emparer du peu d'air que l'eau tient en dissolution. Ces deux
modes de respiration existent, sous des formes variées, chez les
insectes aquatiques.
Nous venons de voir que l'appareil de la respiration ac(iuiert chez
les insecles un développement considérable. Il est dès lors facile de
prévoir que cette fonction doit s'exercer avec une vive activité
chez ces légers petits êtres. En effet, si on la compare à la quan-
tité pondérable de matière organique dont leur corps se compose,
les insectes font une énorme consommation d'oxygène. Les pa-
pillons, par exemple, brûlent constamment d'une flamme éter-
nelle, malgré leur réputation.
Arrivons maintenant aux Poissons.
Il suffit de regarder un instant un poisson dans l'eau pour remar-
quer deux grandes ouvertures derrière la tête: ce sont les ouïes,
leur bord antérieur est mobile, et se soulève et s'abaisse comme
un battant de porte, pour servir à la respiration.
RESPIRATION DES POISSONS 97
Sous cette espèce de couvercle sont situées les branchies, organes
de la respiration de ces animaux aquatiques.
Les branchies sont des lamelles étroites longues et aplaties, dis-
posés en séries parallèles, à la manière de dents de peigne, et qui
sont atttachéeB sur des tiges osseuses, désignées sous le nom d'arcs
branchiaux. Elles flottent ainsi dans l'eau aérée qui doit servir à
U respiration de l'animal.
ng. 3â- — Respiraiios des paissons. Bcaocbies de la carpe,
(br. : branchies. — c : c^Pur.)
Voici comment s'exécute la foaction respiratoire. L'eau entre
par la bouche, passe, par un mouvement de déglutition, sur les
fentes que les arcs branchiaux laissent entre eux, arrive aux
bniDchies dont elle inonde la large et multiple surface, et s'é-
chappe enfin au dehors, par les ouvertures des ouïes. Tout le
monde a observé ce double mouvement.
Peodant le contact de l'eau et des branchies, le sang qui circule
dans la trame de ces organes, et qui leur communique la coloration
rouge qu'on leur connaît, se combine chimiquement avec l'oxygène
de l'air, que l'eau tient toujours en dissolution, quand elle coule
librement, à la température ordinaire, en présence de l'air. Le sang
devient ainsi oxygéné, ou artériel. — Tout le monde sait que les
poissons vivent dans l'eau, mais tout le monde ne sait pas que si
l'on retirait l'air de l'eau, les poissons périraient I
Cest ainsi que dans les habitants des eaux aussi bien que dans
cenx du sol et de l'air, l'Atmosphère régit partout en souveraine
les fonctions de la vie sur la terre.
U même conclusion résulte de l'élude attentive du règne vé-
gétal. La plante respire. Elle respire aussi bien que les animaux,
c'est à-dire que sa sève, qui n'est autre chose que son sang, est
mise en contact avec l'air au moyen de ses feuilles et de ses
parties vertes qui représentent les organes respiratoires. Sous
98 L'ŒUVRE DE L'AIR DANS LA VIE TERRESTRE.
rinfluence des rayons solaires^ ces organes absorbent Tacide car-
bonique répandu dans Tair^ le décomposent^ dégagent le carbone
qui se fixe dans le tissu végétal et rendent Toxygëne à l'atmosphère.
Mais la respiration des plantes n*est pas toujours la même.
Tandis que les animaux^ le jour comme la nuit^ exhalent sans
cesse de la vapeur d*eau et du gaz acide carbonique^ la plante
possède deux modes de respiration : Tun diurne dans lequel les
feuilles absorl>ent Tacide carbonique de Fair^ décomposent ce gaz
et dégagent de Toxygène ; l'autre nocturne et inverse, dans lequel
la plante absorbe de loxygène et dégage de l'acide carbonique,
c'est-à-dire respire à la façon de l'animal.
Le carbone que la plante fixe pendant le jour est indispensable
au développement parfait de ses organes et à la consolidation de
ses tissus. Par sa respiration, la plante vit et s'accroît.
Il importe de remarquer que les parties vertes des végétaux res-
pirent seules comme nous venons de le dire. Les parties non
colorées en vert, comme les fruits mûrs, les graines, les feuilles
rouges ou jaunes, etc., respirent, soit à la lumière, soit dans
l'obscurité, à la manière des animaux; elles absorbent de l'oxy-
gène et dégagent de l'acide carbonique
Si l'on considère que les parties vertes des plantes sont très-
nombreuses comparativement à celles qui sont autrement colo-
rées; — que les nuits claires des pays chauds et lumineux ne
font que diminuer plutôt qu'interrompre leur respiration diurne;
— que la saison des longs jours dans les contrées du Nord est
celle de la plus grande activité végétale ; — on sera conduit, par
ces remarques, à conclure qu'en somme les plantes vivent beau-
coup plus à la lumière que dans l'obscurité, et que, par consé-
quent, leur respiration diurne est prépondérante sur leur respira-
tion nocturne.
Ces organes respiratoires de la Plante, qui ont reçu le nom de
stomates (du mot grec <m[xa, bouche), se composent d'une mul-
titude de petites chambres à air situées sous l'épiderme des
feuilles; les plus grandes ont 33 millièmes de millimètre de dia-
mètre. Sur la feuille de chêne on en compte 250 par millimètre
carré. Chacune de ces chambres est mise en communication avec
l'air extérieur au moyen d'une petite ouverture laissée entre deux
cellules d'une forme spéciale et dont le rapprochement constitue
deux livres. C'est dans ces petites bouches que l'air se met en
rapport, à travers les parois cellulaires, avec les liquides séreux
qui exhalent (pendant la durée du jour) un excès de gaz oxy-
RESPIRATION DES PLANTES. 99
gèae, et absorbent^ en revanche, une certaine quantité d'acide
carbonique.
Les cellules qui bordent l'ouverture du stomate sont hygrosco-
piques; elles peuvent, sous l'influence de l'humidité ou de la se*
cheresse, s'écarter ou se resserrer ; par conséquent élargir l'ouver-
lure ou la rétrécir, et, par ce moyen, favoriser ou gêner la sortie
des gaz et des vapeurs.
Cette respiration diurne des plantes, qui verse dans l'air des
masses considérables de gaz oxygène, vient heureusement coin-
peaser les effets de la respiration animale, qui produit de l'acide
carbonique, gaz impropre à la vie de Thommc. Les plantes puri-
fient donc Tair altéré par la respiration de l'homme et des ani-
maux. Si les animaux transforment en acide carbonique l'oxygène
de l'air, les plantes reprennent cet acide carbonique par leur res-
Fig. 3S. — RupiralioD des plantes. Stomates.
piration diurne; elles fîient le carbone dans les profondeurs de
leurs tissus, et rendent à l'atmosphère un oxygène réparateur.
Nous ne pouvons mieux terminer cette étude du travail de l'air
dans l'organisation des plantes qu'en cherchant le chiffre de ce
travail accompli sur la surface entière des continents.
Un hectare de forêt emprunte à l'air et fixe annuellement dans
ses tissus 4000 kilogrammes de carbone.
l'a hectare d'herbe en fixe 3500; un hectare de topinam-
bours, 6000.
Or, un hectare représente 1 00 millions de centimètres carrés, et
il arrive du soleil à la surface du sol 115 000 unités de chaleur
ea un an, c'est-à-dire 1 1 5 000 fois la chaleur qui élèverait un
gramme d'eau de 0 à 1 degré.
Or, un kilogramme de carbone fournit 8000 unités de chaleur.
100 L'ŒUVRE DE L'AIR DANS LA VIE TERRESTRE-
En prenant la fixation de Tacide carbonique comme équivalant en
moyenne à 3000 kilogrammes de carbone par hectare^ il y aurait
donc 24 000 000 d'unités de chaleur déployées sur un hectare
par la fixation de Tacide carbonique de Tair dans les plantes res-
pirant sous rinfluence de la lumière; 24 milliards sur 1000 hec*
tares.
La France ayant 55 350 000 hectares de superficie, il y a, en
une année, 1 66 milliards de kilogrammes de carbone fabriqués
par les végétaux, ce qui représente une quantité de chaleur
capable d'élever d'un degré centigrade 1 328 000 milliards de
kilogrammes d'eau à 0 degré.
L'Europe ayant une superficie de 1 milliard d'hectares repré-
sente une fabrication annuelle de 3000 milliards de kilogrammes
de carbone.
La surface terrestre occupée par le règne végétal mesure 1 3 mil-
liards d'hectares. Sur cette surface entière, les plantes absorbent
en un an l'énorme quantité de carbone représentée par le chiffre
de 40 trillions de kilogrammes de charbon pur.
Un homme brûle, en une heure, un poids minimum de carbone
égal à 9 grammes. En un jour, le poids de carbone brûlé est de
210 grammes; en un an, il est d'environ 79 kilogrammes. De
sorte que, en un an, un homme de proportion ordinaire brûle un
morceau de carbone dont le poids est au moins égal au sien. Si
l'on essaye de se représenter le volume du carbone consommé
pour faire de l'acide carbonique, pendant une vie humaine seule-
ment, par tous les représentants de l'humanité, par tous les ani-
maux, par tous les végétaux pendant les nuits et leurs parties co-
lorées pendant le jour, par tous les foyers de combustion lente et
de combustion vive, il se dresse, devant l'imagination effrayée,
une immense montagne de charbon.
En se nourrissant des végétaux, l'homme ou l'animal mange
donc du charbon; il devient comparable à un fourneau; son com-
bustible est constitué par sa nourriture, et loxygène qu'il prend
à l'air exécute en dedans de lui cette combustion appelée respi-
ration.
Ainsi, la plante nourrit l'animal, et l'animal nourrit la plante.
Tous les êtres vivants sont liés par la plus étroite solidarité, w En
examinant de plus près les phénomènes, il devient évident, dit le
docteur Bocquillon, que le règne organique est tout aussi intime-
ment lié au règne inorganique, que tout dans la nature a son n)le
à remplir, que rien n'est inutile, que la suppression radicale du
RESPIRATION DES PLANTES. 101
plus petit ètre^ du moindre grain de poussière, si elle était pos-
sible^ amènerait un cataclysme universel. »
En résumé^ notre mode d'existence terrestre est réglé pour fonc-
tionner sous la pression atmosphérique. On pourrait supposer tous
les êtres terrestres réduits à leur plus simple expression^ à leurs
poumons^ et tous ces poumons se gonflant et se dégonflant de se-
conde en seconde : c*est le tableau de la vie terrestre. Nous som-
mes tous comme autant de soufflets, les uns plus gros^ les autres
plus petits^ mais tous soufflant sous peine de mort, aspirant Toxy-
gène^ rejetant Tacide carbonique^ et sans cesse s'emplissant et se
vidant^ recevant la molécule partie d'un être voisin, en envoyant
une extraite de nous-mêmes à un autre animé, et établissant entre
tous les êtres, végétaux et animaux, un échange continuel de mo-
lécules qui entretient l'immense, profonde et absolue fraternité de
tous les enfants de la nature.
La pression atmosphérique inaugure le premier acte de la pièce
que nous venons jouer sur la Terre, et le dénoûment est pour tous
le dernier soupir. L'enfant qui vient de naître ouvre sa petite bou-
che pour aspirer cet air qui restera son soutien dans la vie : c*est
son premier besoin. Respirer est le premier point, mais se nourrir
est le second. Or, c'est encore la pression atmosphérique qui lui
donnera celui-ci, car en appliquant ses lèvres sur le sein qui lui
est ofiert, il va précisément inventer de suite une petite machine
pneumatique, qui soutirera pour sa bouche la douce liqueur des-
tinée à ses premiers mois.
Les aliments eux-mêmes que nous prendrons pendant la vie
entière sont constitués des principes chimiques de l'air. Nous ne
mangeons et buvons que des combinaisons d'air, comme je le
disais en commençant ce chapitre, et nous sommes vraiment de
l'air oi^anisé. Respiration, alimentation, entretien des tissus, fonc-
tionnement des organes : c'est l'Atmosphère qui règne en souve-
raine sur la vie tout entière.
CHAPITRE VIL
LE SON ET LA VOIX.
Parmi les eeuvres de 1* Atmosphère dans la vie terrestre, au milieu
des heureux résultats dûs à sa présence autour du globe^ Fun des
effets les plus importants et les plus féconds, c*est sans contredit
d'être le véhicule des pensées humaines, c'est d'envelopper le
monde d'une sphère d'harmonie et d'activité qui n'existerait point
sans elle.
Si, ayant vécu quelques années seulement dans la Lune, nous
montions un jour de l'astre-Lune à l'astre-Terre, et que nous
arrivions ici au milieu de nos paysages animés ou de nos cités
populeuses, nous sentirions brusquenient alors quelle est l'im-
mensité du travail opéré par le son dans la nature.
Le rivage des mers entend sans cesse l'éternel soupir des flots
et des vagues, et la voix de l'Océan trône sur les vastes falaises
de granit, contournant les récifs et les corps de son tourment
sans trêve. A cette clameur solennelle des plaines liquides répond
le murmure permanent des courants aériens, depuis les régions
équinoxiales émues par la colère rugissante des bêtes fauves
jusqu'aux calmes glacés des cercles polaires. Au sein du bois
silencieux, l'oreille attentive sent s'évanouir l'apparent silence et
saisit le murmure confus des mille voix de la nature : les oiseaux
qui s'appellent, le ruisseau qui gazouille, le vent qui courbe les
branches, la sève ardente qui s'élève et fait éclater Tépiderme des
arbres, la feuille qui tombe ou l'insecte qui bruit. L'Atmosphère
est pleine de voix diverses ; au soupir rêveur de la cascade qui
tombe succède le roulement de l'avalanche, au chant du nid suc-
LE SON ET LA VOIX. 103
cède l'éclat fulgurant du tonnerre; après la paix eereine et pure
des paysages solitaires, nous retrouvons le tumulte des grandes
villes, les cris, tristes ou gais de l'humanité, puis le charme de la
conversation, les douces causeries du soir et les bercements
voluptueux de la musique aux ailes frémissantes
L'homme dont la société n'a point émoussé la fraîcheur de ses
premières impressions ne voit jamais sans charme les vives teintes
de l'aurore el du crépuscule, les nuances gracieuses de l'arc en
ciel, les magnificences d'une aurore boréale. Combien, si nous
rob8er\'ions pour la première fois, la reproductioa fidèle de uotre
propre image^ avec les touches les plus fines et les plus délicates
de la physionomie, n'exciterait-elle pas notre surprise et notre
enthousiasme ? Un phénomène plus admirable peut-être, est celui
de la parole. Quelle merveille de la voir se communiquer avec
tant de fidélité à l'oreille de plusieurs milliers de spectateurs, dont
elle tient les cœurs et les esprits suspendus aux lèvres éloquentes
d'un orateur I Comment quelques atomes de matière peuvent-ils
donner un corps à la pensée, traduire et faire partager jusqu'aux
nuances les plus délicates des passions et des sentiments?
Qu'est-ce que le son?
C'est un mouvement produit dans l'air et qui s'y transmet par
des ondulations successives. Pour être
perçu par l'oreille, il faut que ce mou-
vement vibratoire ne soit ni trop lent
ni trop rapide. Lorsque l'air agité par
le son vibre en raison de 60 ondula-
tions par seconde, il donne le son le
plus lourd que nous puissions entendre.
Lorsque ces vibrations atteignent le
chiffre de 40000, c'est le son le plus,
aigu que notre nerf auditif puisse per-
cevoir.
Pour apprécier la nature du mou-
vement sonore, supposons qu'entre les
mâchoires d'un étau A, on fixe l'une
des extrémités C d'une lame élastique,
CD, qu'on amène l'extrémité supé-
rieure D en D', et qu'on l'abandonne à
elle-même. En vertu de son élasticité,
la lame reviendra à sa position primi-
tive; mais par suite de sa vitesse acquise, elle la dépassera, ar-
Pig. 3T> — Vibrations I l'une lame.
104 LE SON ET LA VOIX.
rivera en D" et exécutera autour de CD une série d'oscillations,
dont l'amplitude ira graduellement en décroissant et finira par
s'éteindre au bout d'un temps plus ou moins long.
Tant que la lame élastique est sufQsamment longue, les vibra-
tions se font avec assez de lenteur, et l'œil peut les suivre direc-
tement ; mais à mesure qu'on raccourcit la lame, le mouvement
vibratoire devient de plus en plus rapide, et il arrive un instant
oîi il cesse d'être perceptible à la vue. Mais alors que cesse pour
ainsi dire le rôle de l'organe de la vision, celui de l'organe de
t'ouïe commence, et l'oreille entend un son parfaitement net,
dont la nature dépend d'ailleurs des conditions physiques du corps
vibrant.
Un autre exemple de la production du son nous est fourni par
la vibration d'une corde arrÊtée à ses extrémités AB
et pincée en son milieu. Son état vibratoire est rendu
sensible par la forme de fuseau allongé qu'elle pré-
sente. C'est qu'à raison de la persistance des im-
pressions sur la rétine et de la vitesse du mouve-
ment vibratoire, l'util voit la corde dans toutes ses
positions à la fois, la durée d'une vibration étant
inférieure à celle d'une impression lumineuse, qui est
de 1 dixième de seconde.
Le son n'est donc qu'une impression sur l'or-
gane de l'ouïe, occasionnée par l'état vibratoire d'un
corps. Mais l'existence d'un corps vibrant d'une
part et de l'oreille de l'autre ne suffit point pour
déterminer l'impression, il faut qu'un rapport s'é-
tablisse entre le corps et l'organe; ce qui se Mt par
l'intermédiaire d'un milieu pondérable, liquide ou
gazeux, constitué par une matière plus ou moins
élastique. Si on suppose un corps vibrant dans un espace absolu-
ment vide ou au sein d'un milieu complètement dépourvu d'élas-
ticité, l'oreille placée à une certaine distance ne perçoit, n'entend
aucun son ; le son dans le sens propre du mot n'existe pas.
On peut donc, en résumé, tirer de tout ce qui précède la défi-
nition suivante du son :
Le son est une impression produite par les vibrations d'un corps,
transmises jusqu'à l'organe de l'ouïe à l'aide d'un milieu pondérable
et élastique quelconque.
Avec quelle vitesse le son se propage-t-il ?
Les premières mesures exactes ont été effectuées en i 738, par
une commission de l'Académie des sciences , dans laquelle se
Uouvaieot Lacaille et Cassini deThury.
Des pièces de canon avaient été installées à Moatihéry et à
Montmartre, et on élait convenu qu'à partir d'une certaine heure,
des coups seraient tirés a des intervalles de temps égaux; les
oliservateurs mesuraient le temps écoulé entre 1 apparition de la
lumière et l'arrivée du bruit. Cette durée fut trouvée en moyenne
de 1 minute 34 secondes pour une distance de 290U0 mètres
par le Bureau des longituites.
environ, ce qui donne une vitesse d'à peu près 337 mètres par
seconde.
Ces expériences furent répétées en 1 822 par le Bureau des Lon-
gitudes; les oiiservateurs étaient Arago, Gay-Lussac, de Humboldt,
Prony, Bouvard et Mathieu. On choisit pour stations Montihéry
et Villejuif, distants de 18613 mètres, et on trouva à la tempéra-
ture de 16*, pour la vitesse de transmission, 340 mètres par
seconde.
Un grand nombre d'expériences du même genre ont été exécutées
dans différents pays. Tout récemment, M. Regnault s'est occupé
du même sujet en utilisant toutes les ressources de la physique
106 LE SON ET LA VOIX.
moderne et particulièrement les signaux télégraphiques pour
l'enregistrement de l'iDstant des coups de feu et de l'arrivée du son.
La vitesse du son varie avec la densité et l'élasticité de l'air,
et par conséquent avec sa température. D'après les mesures les
plus précises, nous pouvons former la petite table suivante pour
la vitesse du son dans l'air.
+ 2i
+ 30
+ 5
+ 10
Le son se propage dans l'air par ondulations successives^ que
l'on peut comparer grossièrement aux ondes circulaires qui se
produisent à la surface de l'eau autour d'un point troublé par
la chute d'une pierre. Mais ce sont en réalité des phénomènes
L
L'AIR, VÉHICULE DU SON. 107
très-différents. Dans les ondes liquides les molécules sont alterna-
tivement soulevées et abaissées par rapport au niveau général^
mais elles n epi*ouvent aucun changement de densité ; ce change-
ment est au contraire caractéristique dans les ondes sonores. Il y
a toutefois dans ces deux phénomènes une circonstance commune
importante à signaler. L'onde ne produit aucun mouvement véri-
table de transport; ainsi^ quand des ondes liquides se suivent^ si
Ton observe un petit corps flottant^ on le voit alternativement
soulevé et abaissé^ mais il conserve la même place à sa surface.
De même dans les ondes sonores les molécules d'air exécutent
des mouvements alternatifs dans le sens de la propagation du
son^ mais le centre de ces mouvements reste invariable.
L'éducation scientifique doit nous apprendre à voir dans la
nature l'invisible aussi bien que le visible; à peindre aux yeux
de notre esprit ce qui échappe aux yeux du corps. Nous pouvons,
avec quelque attention, nous former une idée vraie d'une onde
sonore : voir mentalement les molécules d'air pressées d'abord les
unes contre les autres, puis ramenées immédiatement après cette
condensation, par un effet contraire de dilatation ou de raréfaction;
nous nous représentons ainsi une onde sonore comme composée
de deux parties : dans l'une, l'air est condensé, tandis que dans
l'autre, au contraire, il est raréfié. Une condensation et une dilata-
tion, voilà donc ce qui constitue essentiellement une onde de son.
Mais, si l'air est nécessaire à la propagation du son, qu'arrive-
ra-t- il lorsqu'un corps sonore, par exemple un timbre d'horloge,
sera placé dans un espace vide d'air ? Il arrivera qu'aucun son ne
pourra sortir de l'espace vide. Le marteau frappera le timbre, mais
silencieusement. Le physicien Hawksbee démontra ce fait en 1705,
par une expérience mémorable, devant la Société royale de Lon-
dres. II plaça une cloche sous le récipient d'une machine pneu-
matique, de telle sorte que le choc du battant pouvait continuer
. de se produire après que l'air avait été épuisé. Tant que le ré-
cipient était plein d'air, on entendait le son de la cloche; mais
on ne l'entendit plus, ou du moins il devint extrêmement fai-
ble, aussitôt qu'on .eût fait le vide. Voici un appareil qui^permet
de mieux répéter l'expérience de Hawksbee. Sous le récipient B,
pressé contre le plateau d'une machine pneumatique, se trouve
un mouvement d'horlogerie A avec sonnerie. Le marteau est re-
tenu par un encliquetage c. On épuise l'air aussi parfaitement
que possible; puis, au moyen d'une tige g y qui traverse le som-
met du récipient sans permettre à l'air extérieur de s'y intro-
108 LE SON ET LA VOIX.
dutre, oD lâche la détente d qui retient le marteau b. Le timbre a
vibre silencieusement. Mais si nous laissons l'air rentrer dans le
récipient; nous entendons immédiate-
ment un son d'abord très-faible, qui
devient plus fort à mesure que l'air
devient plus dense.
A de grandes hauteurs dans l'at-
mosphère, l'inteaaite du son est nota-
blement diminuée. Suivant les estima-
tions de Saussure, la détonation d'un
coup de pistolet au sommet du Mont-
Blanc équivaut à celle d'un simple
pétard ordinaire, au niveau de la
plaine.
Puisqu'il est démontré qu'il n'y a
pas de son daas le vide, des catastro-
phes épouvantables surviendraient à
travers les espaces planétaires sans
Fig. 41, que le plus léger bruit pût arriver jus-
qu'à la surface de la terre.
On a représenté le mouvement vibratoire de l'air comme une
onde circulaire qui se propage dans tous les sens avec une égale
vitesse, et va s'affaiblissant en raison de la distance. Où s'arrête,
où s'éteint le son? Il semble que ce soit dans le point de l'espace
où il cesse d'être perçu par le sens le plus délicat; on saitcombien
cette limite varie chez les individus suivant l'organisation et les
habitudes. Toutefois il n'est pas douteux que l'onde aérienne con-
tinue à se propager au loin, alors même que l'organe le plus
exercé n'en a pas la sensation. Dans les lieui couverts d'uneaom-
breuse population, le bruit incessant entretenu dans l'air par tant
de milliers de personnes établit des différences caractéristiques
entre le jour et la nuit; ces bruits se croisent, se confondent, se
propagent quoique d'une manière confuse, et dominent tout bruit
particulier. Le silence est le compagnon des ténèbres et du désert.
Pendant la nuit, rien ne diminue l'intensité du son, et l'oreille
perçoit dans toute leur force le grondement de la tempête, le siffle-
ment du vent, le mugissement des vagues, le cri perdant de l'oi-
seau sauvage et des bètes fauves; c'est alors aussi que naissent
dans l'Âme timorée les craintes pusillanimes et les terreurs su-
perstitieuses. Traversant par une nuit profonde les plaines de la
Charente en ballon, le cours d'une rivière me paraissait aussi in-
L'AIR, VÉHICULE DU SON. 109
tense que le bruit de lourdes chutes d'eau, et le coassement des
grenouilles élevait sa note plaintive à près de un kilomètre de
hauteur. Au delà de trois kilomètres tout bruit cesse. Je n'ai
jamais éprouvé de silence plus absolu et plus solennel que dans
les grandes hauteurs de TAtmosphère, dans ces solitudes glacées
où nul son terrestre n'arrive. •
Deux conditions déterminent essentiellement^ dit Tyndall, la
vitesse de Tonde sonore, savoir: l'élasticité et la densité du milieu
qu'elle traverse, l/élasticité de l'air se mesure par la pression
qu'il supporte et à laquelle il fait équilibre. Nous avons vu qu'au
niveau de la mer, cette pression est égale à celle d'une colonne de
mercure de 76 centimètres. Au sommet du Mont-Blanc, la colonne
barométrique dépasse à peine la moitié de c«tte hauteur et par con-
séquent, au pojnt le plus élevé de cette montagne, l'élasticité de
l'air n'a que la moitié environ de sa valeur sur le rivage des mers.
Si nous pouvions accroître l'élasticité de l'air sans augmenter
^en même temps sa densité, nous augmenterions la vitesse du son.
Nous Taugmenterions encore, si nous pouvions diminuer la den-
sité sans faire varier l'élasticité. Cela posé, l'air chaufTé au sein d'un
vase clos, où il ne peut pas se dilater, a son élasticité accrue par
la chaleur, en même temps que sa densité reste la même. Au tra-
vers de l'air ainsi échauffé, le son se propagera donc plus rapide-
ment qu'à travers l'air libre. Pareillement l'air auquel on laisse la
liberté de se dilater a sa densité diminuée par la chaleur, tandis
que son élasticité reste la même, et par conséquent il propagera
le son avec plus de vitesse que l'air froid : c'est ce qui arrive lors-
que notre atmosphère est échauffée par le soleil. L'air se dilate et
devient plus léger, volume pour volume, tandis que sa pression
ou, en d'autres termes, son élasticité reste la même. Ainsi s'ex-
plique cette phrase que la vitesse du son dans l'air est de 332 mitres
par seconde, à la température de la glace fondante. A de plus basses
températures, la vitesse est moindre, et à de plus hautes tempéra-
tures elle est plus grande, ce qui revient en moyenne à une diffé-
rence de 6 décimètres pour chaque degré de température.
Sous la même pression, c'est-à-dire avec la même élasticité, la
densité de l'hydrogène est beaucoup moindre que celle de l'air, et
par conséquent la vitesse du son dans le gaz hydrogène surpasse
considérablement sa vitesse dans l'air. L'inverse a lieu pour le gaz
acide carbonique, qui est plus dense que Tair : dans ce gaz, sous
la même pression, la vitesse du son est moindre que dans l'air.
Le fait qu'un air, même très-raréfîé, peut transmettre des sons
110 LE SON ET LA VOIX.
intenses est démontré par les explosions de météorites à de grandes
hauteurs au-dessus de la terre; il est vrai que^ dans ces derniers
caS; la cause initiale de la commotion atmosphérique doit être
extrêmement violente.
Le mouvement sonore^ comme tout autre mouvement, s'affaiblit
lorsqu'il se communique d'un corps léger à un corps pesant.
L'action de l'hydrogène sur la voix est un phénomène du même
genre. La voix se forme par l'injection de l'air des poumons dans
le larynx. Dans son passage à travers cet organe, l'air est mis en
vibration par les cordes vocales, qui engendrent ainsi le son. Or,
si l'on remplit ses poumons d'hydrogène et qu'on veuille parler^
les cordes vocales impriment encore leur mouvement à l'hydro-
gène, qui le transmet à l'air extérieur; mais cette transmission
d'un gaz léger à un gaz beaucoup plus pesant a pour conséquence
une diminution considérable de la force du son. Cet effet est vé-
ritablement curieux. Sir John Tyndall l'a montré à l'Institution
royale de Londres. Ayant rempli ses poumons d'hydrogène par^
une forte inspiration, il parla : sa voix, ordinairement puissante,
était rauque et caverneuse, son timbre était tombé, sa parole sem-
blait venir des profondeurs d'un tombeau.
L'intensité du son dépend de l'intensité de l'air au sein duquel
il prend naissance, et non de celle de l'air au sein duquel il est
entendu.
L'onde sonore, propagée dans tous les sens à partir du point où
le son a été produit, se diffuse dans la masse d'air ébranlée, qui
va sans cesse en augmentant, et qui par conséquent affaiblit de
plus en plus le mouvement propagé. Supposons autour du centre
d'ébranlement une couche d'air sphérique d'un mètre de rayon;
une couche d'air de même épaisseur et dont le rayon est de deux
mètres contient quatre fois plus d'air; une coucîie de trois mè-
tres de rayon en contient neuf fois plus; une couche de qua-
tre mètres en contient seize fois plus, et ainsi de suite. La quan-
tité de matière mise en mouvement augmente donc comme le
carré de la distance au centre d'ébranlement. Vintemilé ou l'éclat
du son diminue dans le même rapport. On énonce cette loi en
disant que l'intensité du son varie en raison inverse du carré de
la distance.
L'affaiblissement du son en raison inverse du carré de la distance^
n'aurait plus lieu, si l'onde sonore se propageait dans des condi-
tions qui ne }>ermissent pas sa diffusion latérale. En lançant le son
dans un tube dont la surface intérieure est exempte de toute as-
LE SON. — LES ECHOS. 111
périté, nous réalisons ces conditions essentielles^ et Tonde
ainsi confinée se propage à de grandes distances^ presque sans rien
perdre de son intensité. Ainsi Biot^ observant la transmission du
son dans les tuyaux vides des conduites d*eau de la ville de Pa-
ris , trouva qu*à voix basse il pouvait entretenir une conversa-
tion à la distance d*un kilomètre. Le plus faible murmure de la
voix était entendu à cette distance^ et la détonation d'un pistolet
à une des eiArémités du tube éteignait une bougie placée à l'au-
tre extrémité.
Les échos dépendent en grande partie de la compressibilité et
de Télasticité de Tair. L*onde sonore^ avons-nous dit^ se propage
indéfiniment; et se perd enfin dans l'espace; mais rencontre-t-eile
un corps capable de lui faire obstacle^ elle éprouve une réaction
pareille à celle de la lumière tombant sur un corps poli; pour que
1 écho se produise avec netteté^ il faut une distance de un dixième
de seconde, ou de 1 7 mètres au moins, entre TobserVateur^et la sur-
face réfléchissante. A un trop grand rapprochement, l'écho est
remplacé par une résonnance confuse qui dans certains édifices,
ne permet pas d'entendre la voix des orateurs. .
Aigus ou graves, les sons ont une vitesse égale, ils parcourent
yM mètres par seconde dans Tair à 16 degrés. A la moitié de
cette distance, l'écho répond à quatre syllabes répétées rapide-
ment; à un éloignement plus considérable, il peut réfléchir nette-
ment un plus grand nombre de syllabes et des phrases entières.
L'écho du parc de Woodshock, en Angleterre, répète dix-sept
syllabes le jour et vingt la nuit. Suivant Pline on avait con-
struit, à Olympie, un portique qui rendait les sons vingt fois.
L'écho du château de Simonetti répétait, dit-on, quarante fois
le même mot. La théorie ne diffère point pour les échos mul-
tiples; ils résultent des surfaces réfléchissantes opposées où l'onde
aérienne est renvoyée plusieurs fois de l'une à l'autre, comme
un rayon de lumière entre deux glaces parallèles.
Les sons perceptibles se trouvent renfermés entre les limites
d'eaviron 60 et 40 000 vibrations simples par seconde, limites
qui pour des oreilles exceptionnellement sensibles se reculent peut-
être des deux côtés. Les ondulations de Téther qui produit la
chaleur et la lumière sont infîniment plus rapides. La chaleur
obscure commence à 65 trillions de vibrations, les couleurs visi-
bles sont comprises entre 400 etOOO trillions, les rayons chimiques
atteignent déjà au quatrillon. Que deviennent les vibrations dont
le champ s'étend depuis 40 000 jusqu'à 400 trillions, qui sont trop
112 LE SON ET LA VOIX.
rapides pour être sonores et trop lentes pour se faire sentir coaime
lumière?
L'organisme humaine est comparable à une harpe à deux cor-
des, qui sont le nerf auditif et le nerf optique. Le premier perçoit
les mouvements vibratoires de la nature qui sont compris entre
60 et 40 000. Le second perçoit ceux qui sont compris entre 400
trillions et 900 trillions. Tous les autres mouvements ne rencon-
trent pas en nous de nerf susceptible de les sentir. D'où il résulte
que nous ne connaissons, de la nature qui nous entoure, que deux
ordres de faits, très-limités, et qu'il peut exister, sur la Terre
même, à côté de nous, une quantité de choses qui ne pouvant
être vues ni entendues, agissent ici sans que nous puissions le
savoir.
Dans Tensemble des sons perceptibles, les limites extrêmes de
la voix humaine sont le dernier fa de 87 et Yui le plus élevé de
4,200 vibrations..
^^m
Le son a quatre propriétés fondamentales : la durée, la hau-
teur, l'intensité et le timbre. Les trois premières se définissent par
les mots qui servent à les exprimer; quand au timbre, c'est
cette résonnance particulière à chaque instrument, à chaque
voix, qui fait que nous distinguons sans peine les sons d'un vio-
lon de ceux d'une clarinette ou d'une flûie, et que nous reconnais-
sons les personnes en les entendant parler ou chanter.
Le timbre des sons a longtemps été pour les physiciens et les
physiologistes une énigme insoluble. Il n'y a que quelques années
seulement que les belles expériences de M. Helmholtz ont démon-
tré qu'il dépend du nombre des sons harmoniques qui se produi-
sent en même temps que le son fondamental, et de leur intensité
relative.
L'intensité des sons émis à la surface de la terre se propage
de bas en haut bien plus facilement que dans toute autre direc-
tion, et se transmet sans s'éteindre jusqu'à de grandes hauteurs
dans l'atmosphère. Pour en citer quelques exemples pris dans
mes voyages aéronautiques, je remarquerai d'abord qu'un bruit
immense, colossal, indescriptible, rèi^ne constamment à trois et
L'HOMME, HARPE A DEUX CORDES. 113
quatre cents mètres au-dessus de Paris. En s'élevant d*un jar-
din relativement silencieux ^ comme par exemple de l'Obser
vatoire ou du Conservatoire, on est tout surpris de pénétrer
dans un chaos de sons et de mille bruits divers. Mais voici quel-
ques détails qui montreront mieux encore cette ascension de
son :
Le 8i£Det d*une locomotive s'entend à 3000 mètres de hauteur^
le bruit d'un train à 2500 mètres, les aboiements jusqu a 1800
mètres; un coup de fusil se perçoit à la même distance; les cris
d'une population se transmettent parfois jusqu'à 1600 mètres^ et
Ton y discerne également bien le chant du coq et le son d'une
cloche. A 1 400 mètres on entend très-distinctement les coups de
tambour et tous les sons d'un orchestre. A 1200 mètres le cahot
des voitures sur le pavé est bien perceptible. A 1000 mètres on
reconnaît Tappel de la voix humaine; pendant la nuit silencieuse
le cours d'un ruisseau ou d'une rivière un peu rapide produit à
cette hauteur TeiTet de chutes d'eau puissantes et sonores. A
IKK) mètres, le coassement des grenouilles laisse entièrement
apprécier son timbre plaintif. Et les si légers bruits crépusculaires
du grillon champêtre {cri-cri) s'entendent très-distinctement jus-
qu'à 800 mètres de hauteur.
Il n'en est pas de même pour les sons dirigés de haut en bas.
Tandis que nous entendons une voix qui nous parle à 500 mètres
au-dessous de nous, on n'entend pas clairement nos paroles dès
que nous planons à plus de 100 mètres.
Le jour oii j'ai été le plus frappé par cette étonnante trans-
mission des sons suivant la verticale de bas en haut, c'est pen-
dant mon ascension du 23 juin 1867. Plongés dans le sein des
nuages depuis quelques minutes, nous étions environnés de ce
voile blanc et opaque nous cachant le ciel et la terre, et je remar-
quais avec étonnement l'accroissement singulier de lumière qui se
faisait autour de nous, lorsque tout à coup les sons d'un orchestre
mélodieux viennent frapper nos oreilles. Nous entendions le mor-
ceau exécuté aussi distinctement et aussi parfaitement que si l'or-
chestre eût été dans le nuage même, à quelques mètres de nous.
Nous étions alors au-dessus d'Anlony (Seine-et-Oise). Ayant relaté
le lait dans un journal, j'ai reçu avec plaisir, quelques jours après,
une lettre du président de la Société philharmonique de cette ville
me rapportant que cette société, réunie dans la cour de la mairie,
a?ait aperçu l'aérostat par une éelaircie, et m'avait adressé l'un
de ses morceaux nuancés le plus délicatement, dans l'espéranc
8
5
114 LE SON ET LA VOIX.
qu il servirait à mes expériences d'acoustique. En vérité^ on ne
pouvait être mieux inspiré.
Dans cette circonstance, Taérostat flottait à 900 mètres du lieu
du concert et presque à son zénith. A 1000, 1200 et même 1400
mètres de distance, nous continuâmes d'apprécier distinctement
les parties. Cette observation a été renouvelée en diverses circon-
stances, et j'ai toujours constaté la permanence de l'intensité des
sons, et de tous les sons, qui marchent tous avec la même vitesse,
et apportent le morceau de musique dans son intégrité.
Loin d'opposer un obstacle à la transmission du son, les nuages
les renforçaient au contraire, et faisaient paraître l'orchestre voisin
de nous.
Quant à la vitesse, je n'ai pu faire d'expériences qu'à l'aide de l'é-
cho, par un bon chronomètre. Les vitesses moyennes que j'ai obte-
nues, composées de la double marche du son de la nacelle à la terre
et de la terre à la nacelle, sont comprises entre 333 et 340 mètres.
La meilleure surface pour renvoyer l'écho est celle d'une eau
tranquille. Il arrive parfois qu'un lac renvoie distinctement une
première moitié de phrase, tandis que la seconde partie est diflî-
cilement achevée par la surface irrégulière du tiTrain delà rive.
J'ai pu, en particulier, observer la réflexion du son par diverses
surfaces et étudier sa propagation dans la verticale, à travers des
couches de densité différente. Lorsqu'on plane à une assez grande
hauteur (3000 mètres), un son violent est renvoyé par la terre
avec un timbre si singulier, qu'il ne paraît point venir d'en
bas, et donne la sensation d'un accent envoyé d'un autre monde.
Lorsqu'à une faible hauteur (300 à 500 mètres) on lance vers la
terre un cri monosyllabique, on constate que la surface des eaux
tranquilles est la* préférable pour la réflexion du son. L'eau agi-
tée par une brise, même légère, renvoie déjà le son avec trouble.
La surface des prés et des champs est encore plus mauvaise. J'ai
fait ces constatations avec un soin particulier, et muni du chrono-
mètre, notamment dans mon voyage du 18 juin 1867, en passant
sur le lac de St-Hubert, non loin de la forêt de Rambouillet. La
surface élastique d'une eau calme renvoie intégralement les on-
des sonores, a\ec une fidélité analogue à celle d'un miroir pour
la lumière.
Lorsque le son a cessé, il règne encore dans Tair un mouvement
qui peut faire vibrer les membranes disposées pour recevoir et
traduire cette impression. M. Regnault a mesuré ces ondes st/eyi-
cieuses, il a déterminé les limites de longueur auxquelles s'arrête
LA PROPAGATION DU SON. 115
l'onde sonore et le parcours de Tonde silencieuse qui lui fait suite.
DaDs une conduite de gaz, de 3 décimètres de diamètre, un
coup de pistolet chargé de 1 gramme de poudre était entendu à
l'autre extrémité éloignée de 1905 mètres, et en fermant le tuyau
par une plaque de tôle, l'écho de ce bruit était perceptible au
point de départ de ce tuyau, en prêtant une attention soutenue.
La limite de la portée de l'onde sonore était donc ici de 3810 mè-
tres. La portée des ondes silencieuses est beaucoup plus grande.
Quand elles n'affectent plus l'oreille, elles mettent en vibration de»
membranes bien au deUdu point o(i s'arrêtent ces vibrations so-
nores. Ici la portée de l'onde silencieuse était de 1 1 834 mètres,
f'est-à-dire trois fois plus longue. On a noU'^ des parcours encore
plas considérables de l'onde silencieuse.
J'ajouterai que tout récemment, le même savant a fuit une dé-
termination nouvelle de la vitesse du son dans l'air. Il a employé,
pour cette mesure , la méthode dont ses devanciers avaient
bit usage, c'est-à-dire les coups de canon tirés réciproquement
par des observateurs placés aux deux stations. Quelques centai-
116 LES PARFUMS.
nés de coups de canon ont été échangés à cet effets dans la plaine
de Satory^ par tous les temps et à toute heure du jour et de la
nuit. Ces expériences n ont fait que confirmer Texactitude des
chiffres donnés plus haut.
Véhicule du son^ Tair est en même temps le véhicule des odeurs
et de toutes les émanations exhalées de la surface terrestre. Mais
les odeurs ne sont pas seulement dues au mouvement vibratoire^
comme le son et la lumière ; Fourcroy a le premier établi que les
émanations odorantes sont dues à la volatilité des végétaux et des
matériaux immédiats^ que les odeurs sont constituées par de
véritables molécules en suspension dans Tair, particules maté-
rielles extrêmement ténues et volatilisées dans Tatmosphère. Mais
ici la matière semble devenir insaisissable. Le chimiste peut bien
extraire d*un corps Thuile essentielle qui lui donne son odeur,
mais il ne peut isoler de cette huile son principe odorant, et jus-
qu'à présent il ne le connaît que par Timpression spéciale qu*fn
reçoit le nerf olfactif.
Rien ne donne une idée plus exacte de la divisibilité de la ma-
tière que la diffusion des odeurs. 5 centigrammes de musc placés
dans une chambre y développent une odeur très-forte, pendant un
temps assez long, sans peirdre sensiblement de leur poids, et la
boite qui les a contenus en conserve presque indéfiniment le par-
fum. Haller rapporte que des papiers parfumés par un grain
d'ambre gris étaient encore très- odorants après quarante années.
Je me souviens davoir acheté sur les quais, il y d douze ans, une
brochure de Reichenbach sur TOt/, qui avait une odeur de musc
très-prononcée. Elle était restée là sans doute pendant bien des
mois, exposée au soleil, au vent et à la pluie. Depuis, elle est
restée sur un rayon de bibliothèque exposé à Tair. Je viens par
hasard de la feuilleter. Elle est aussi musquée que jamais.
Les odeurs sont transportées par Tair à des distances considé-
rables. Un chien reconnaît de fort loin par l'odorat l'approche de
son maître; et l'on assure qu'à 10 lieues des cotes de Ceylan, K*
vent transporte l'odeur délicieuse de ses forêts embaumées. Ces
doux parfums, comme l'harmonie et l'activité de la surface ter-
restre, nous les devons à la présence de l'Atmosphère.
CHAPITRE VIII.
ASCENSIONS AÉRONAUTIQUES.
ASCENSIONS DES MONTAGNES. — DIMINUTION DES CONDITIONS DE LA VIE
SELON LA HAUTEUR.
L air étant un fluide d'une certaine pesanteur^ analogue à Teau
quant au principe de la pression^ mais incomparablement plus
léger, comme nous Tavons vu, un instant de réflexion suffit pour
faire concevoir que si l'on place dans Tair un objet plus léger que
l'air lui-même, cet objet s élèvera vers les régions supérieures, de
même qu'un corps plus léger que Teau, tel que le bois ou le liège,
placé au fond de Teau, s élève vers la surface en raison de sa lé-
gèreté spécifique.
Si TAtmosphère formait au-dessus de la surface du globe un
océan homogène, de même densité dans toute sa profondeur, et
terminé comme la mer par une surface plane définie, tout corps
dont la densité serait inférieure à la densité homogène de cet océan
aérien, s'élèverait, lorsqu'il serait abandonné à lui-même, par la
force ascensionnelle d'une poussée égale à sa différence de densité,
et viendrait flotter à la surface supérieure de cette atmosphère.
Cest ce qu'avaient supposé plusieurs prédécesseurs de Montgolfier,
entre autres le bon P. Galien dans son fantastique projet de navi-
gation aérienne édité en 1 755. Son fameux navire pouvait contenir
« 54 fois plus de poids que l'arche de Noé » ; ses dimensions
étaient celles de la ville d'Avignon, et il devait dépasser de 83
toises sa ligne de flottaison, car l'hypothèse laborieuse de cet
excellent religieux déclarait que ce grand vaisseau de tôle flotterait
118
ASCENSIONS AÉRONAUTIQUES.
sur i*Atmosphère en vertu des mêmes principes qu*un vaisseau de
ligne flotte sur Tocéan !
Mais la densité des couches atmosphériques diminuant à mesure
qu'on s'élève, tout objet plus léger que les couches inférieures
monte simplement jusqu'à la région de densité égale au poids du
volume d'air qu'il déplace, ce qui ne tarde pas à se présenter,
attendu que les objets les plus légers que l'on ait pu construire
jusqu'aujourd'hui (aérostats gonflés à l'hydrogène pur) n'offrent
avec le poids du volume d'air qu'il déplace qu'une différence égale
a celle qui sépare de la densité des couches inférieures celles situées
à une hauteur relativement faible (1 0 à 1 5 000 mètres au maximum,
à moins d'un aérostat de dimensions colossales).
Archimède a établi pour les liquides un principe que nous
pouvons exactement appliquer au fluide atmosphérique, en renon-
çant ainsi : Tout corps situé dans l'Atmosphère perd une partie de
son poids absolu, égale au poids de l'air qu'il déplace.
On démontre cette perte réelle de poids dans l'air par une ba-
lance spéciale destinée, comme son
nom l'indique, à voir le poids : le
horoscope. Un bout du fléau porte
une sphère de cuivre creuse; l'au-
tre bout porte une petite masse de
plomb faisant équilibre, dans Tair,
à la sphère de cuivre. Si Ton place
cet appareil sous une cloche de
machine pneumatique, lorsqu'on a
fait le vide, la balance s'incline du
côté de la sphère, ce qui montre
qu'c/i réalité elle pèse plus que la
masse de plomb qui lui faisait équi-
libre dans l'air, ou en d'autres termes , qu'elle perdait dans 1 air
une partie de son poids, en raison de la supériorité de son volume
sur celui du morceau de plomb. Si l'on veut vérifier, à l'aide du
même appareil, que cette perte est bien égale au poids de lair
déplacé, on mesure le volume de la sphère ; s'il est, par exemple,
d'un demi-litre, le poids d'un pareil volume d'air étant de 0'',65,
on attache un poids égal au morceau de plomb^ et l'équilibre se
rétablit dans le vide, pour se rompre dans l'air.
Remarquons en passant, à ce propos, que lorsqu'on pèse un objet
quelconque dans une balance, ce n'est pas son poids exact que Iod
obtient jamais: c'est son poids apparent. Pour avoir le poids ree
Fig. 44. — Baroscope.
LA DENSITÉ DE L'AIR. 119
d'ua objet, il faudrait le peser dans le vide. Ainsi voilà une erreur
constante et habituelle à laquelle on ne songe guère. Mais daiileurs,
en poussant la question jusqu'au bout^ nous pouvons nous deman-
der ce que c'est que le poids réel d'un corps. Or le poids réel d'un
corps n'existe pas. C'est un pur rapport, résultant du volume et
delà densité de la planète sur laquelle nous vivons. Unkilogramme
ne constitue pas une quantité absolue^ malgré les apparences.
La preuve, cest que transporté à la surface du Soleil, ledit kilo-
gramme en pèserait près de trente (29,37), tandis qu'il pèserait
2550 grammes à la surface de Jupiter et ne vaudrait plus que
220 grammes sur la Lune! Et même sans aller aussi loin, il suf-
firait de supposer notre Atmosphère douée d'une plus grande den-
sité pour que nous devenions de plus en plus légers, et d'autant
plus légers proportionnellement que nous occuperions plus de
place; ou encore de supposer que la Terre tournât 17 fois plus vite,
pour que nous ne pesions plus du tout dans les pays tropicaux,
et quelques grammes insignifiants à la latitude de Paris. — Ceci
pourrait servir à confirmer la doctrine de ces philosophes anglais,
Berkeley en tête, qui soutenaient que la seule chose réelle, c'est
qu'il n'y a rien de réel dans le monde.
Mais revenons au poids de Tair. Un aérostat n'est pas autre chose
qu'un corps plus léger que le poids de l'air qu'il déplace, et qui
par conséquent va cherclier son équilibre dans une région supé-
rieure, de faible densité, où il ne déplacera pins qu'un volume
d'air égal à son propre poids. On voit immédiatement que loin
d'être en opposition avec les lois de la pesanteur, l'ascension des
ballons en est au contraire une confirmation spéciale.
Quelle que soit la substance dont on se serve pour remplir un
globe de soie ou de taffetas, si Tensemble formé par Tenveloppe,
le gaz qui la gonfle, la nacelle, le filet qui la soutient, les aéronau-
tes et les instruments, si cet ensemble, dis-je, pèse moins que l'air
qu'il déplace, il constitue par là même un appareil aérostatique,
et s'élève dans l'Atmosphère.
Lorsque Montgolfier lança pour la première fois un ballon dans
l'espace, ce ballon était simplement gonflé par de l'air chaud. La
densité de l'air chauffé à 50 degrés est de 0,84, celle de Tair à 0 de-
gré étant représentée par 1 . La densité à 1 00 degrés, température
de Teau bouillante, est de 0^72, ce qui ne donne guère qu'un tiers
de différence pour la force ascensionnelle.
La densité de l'hydrogène pur est incomparablement plus faible,
puisqu'elle est de 0^07^ c'est-à-dire 14 fois moindre que celle de
120 ASCENSIONS AÊRONAUTIQUES.
l'air. Celle de l'hydrogène protocarboné est de 0,55; celle du gaz
d'éclairage présente la même valeur, c'eat-à-dire une légèreté en-
viron double de celle de l'air. Le plus généralemeat on se sert de
ce gaz d'éclairage, que l'on amène bous le ballon par un tuyau de
conduite.
Par une heureuse coïncidence, fréquente dans l'histoire des
sciences, le gaz hydrogène fut découvert précisément à l'époque
de l'invention des aérostats. En 1782, le physicien Cavallo montra
même à Londres, aux yeux de l'amphithéâtre de ses cours, des
bulles de savon formées à l'hydrogène, qui s'élevaient par leur -
légèreté spécifique jusqu'au plafond de la salle. C'est l'année sui-
vante (5 juin 1783) que Montgolfier lança le premier aérostat.
Avec un peu d'attention ou d'activité, Tibère Cavallo aurait pu
ravir au fabricant d'Annonay l'immortalité de son invention.
Un ballon gonflé par l'air chaud garde le nom de HfoiUgolfiiti,
en souvenir de l'expérimeûtation du savant d'Annonay. Un ballon
gonflé par le gaz prend le nom d'Aérostat, adopté depuis le premier
gonflement au gaz, qui fut opéré parle physicien Charles, membre
de l'Académie des sciences, et les frères Robert, le 27 août 1783,
à Paris.
LA PESANTEUR SPÉCIFIQUE. 121
La première fois qu'une nacelle fut suspendue à un ballon, c'est
BOQB les yeux de Louis XVI et de Marie-Antoinette^ à Versailles,
te 19 septembre 17S3; maïs ces premiers passagers d'essai étaient
simplemrat un mouton, un coq et un canard. ... Le premier véritable
Toyaf^ aérien fut accompli le 21 octobre suivant par Pilâtre des
Rosiers et le marquis d'Arlandes, qui s'élevèrent en Montgolfière
du château de la Muette (bois de Boulogne), et descendirent au sud
de Paris (Moatrouge), après avoir traversé le ciel de la capitale.
Le moment du départ pénètre toujours l'âme d'une impression
Fig. W. — Gonflement d'un aérosial.
solennelle. J'ai fait 600 lieues dans l'Atmosphère, en dix' voyages
différenta, dont trois nuits passées dans ces ténébreuses hauteurs,
el lorsque j'ai le plaisir de monter de Douveau dans la nacelle qui
u s'élever au sein des régions aériennes, j'éprouve chaque fois
une impression analogue à celle qui me domina lorsque pour la
première fois je me sentis emporté dans les airs.
Se untir emporter ne donne peut-être pas exactement l'idée
de la situation particulière que l'on subit alors. Il vaut mieux
123 ASCENSIONS AERONAUTIQUES.
dire se wir emporté^ car on De seot aucune espèce de mouve-
ment, OD se croirait absolument immobile, et c'est la terre qui
descend.
Ces impressions personnelles sont sans contredit celles dont If
[■écit peut donner l'idée la plus exacte de la réalité. Aussi meper-
metlrai-Je d'en rappeler ici quelques-unes. Ma première ascea-
sion a eu lieu le jour de l'Ascension (25 mai) de l'année 1867.
Une foule nombreuse était venue me souhaiter bon voyage. Quel-
ques intimes se tenaient tout près de la nacelle, et au-dessous, car
Fig. 47. — L'ascension.
déjà elle' ne loucbait plus terre. Eugène Godard ayant vérifi*'
1 e([uilibre parfait d« ballon ordonne à quatre aides de laisser
glisser dans leurs mains, sans les échapper, les cordes qui re-
tiennent la nacelle, et nous nous trouvons ainsi à quelques lue-
tres au-dessus du niveau commun des hommes. Le ciel est pur,
le vent est doux, la sphère aérostatique gonflée d'hydrogène s im-
patiente, et cherche à s'élever enfln dans son lumineux doma'Of
Prenant alors un sac de lest, Godard ordonne de « lâcher tout »,
LES VOYAGES AÉRIENS. 123
verae quelques kilogrammes de sable^ et Taérostat s*élève avec une
majestueuse lenteur vers le ciel qui Tappelle. Pour moi^ mes in*
struments installés^ je salu^ de la main notre groupe d*amis^ qui
déjà se resserre et bientôt ne paraît plus qu'un point au milieu de
rimmensité de Paris^ ouverte pour la première fois sous mes yeux^
avec ses tours^ ses clochers^ ses flèches^ ses édifices^ ses boule-
vards, ses jardins^ son fleuve.... capitale imposante dont la voix co-
lossale monte dans l'Atmosphère comme un brouhaha gigantesque.
L aérostat s'élève suivant une courbe oblique, résultant de deux
forces composantes : sa force ascensionnelle d*une part^ et la
vitesse du courant aérien d'autre part. Si, comme il convient à
tous les points de vue, physique et esthétique^ on a soin de ne
mesurer à l'aérostat qu'une légère force ascensionnelle, on voit
lentement se révéler sous le regard ébloui le plus magnifique des
panoramas, et lentement aussi on note les indications des instru-
ments, qui seraient fausses sans cette précaution de leur laisser le
temps nécessaire pour se mettre au degré du milieu ambiant.
Si Ion désire voguer à une faible hauteur, comme 800, 1 000
ou 1200 mètres, pour des études hygrométriques spéciales, on
laisse Taérostat prendre une marche horizontale dès qu'il arrive
h la couche atmosphérique de densité égale à son volume.
Si Ton désire s'élever à de grandes hauteurs, on allège Taé-
rostat d'un lest successivement mesuré.
L'aéronaute, le météorologiste, l'astronome, qui plane ainsi
dans les airs, se trouve dans la situation la plus digne d'envie
pour l'homme qui veut étudier F Atmosphère. Pénétrant au sein des
nues, les traversant pour constater la lumière et la chaleur qui
les domine, suivant l'orage dans sa formation mystérieuse, étu-
diant la production de la pluie, de la neige, de la grêle, se trans-
portant, en un mot, dans le lieu même où se passent les phéno-
mènes à examiner, l'observateur est là seulement véritablement
maître du globe, supérieur à la nature par son intelligence con-
templative. En vain passera- t-on des années à imaginer des
hypothèses au coin de son feu avec des livres et des appareils sous
les yeux ; ici comme ailleurs, le meilleur moyen de savoir ce qui
se passe, c'est d'y aller voir, comme le dit un vieux proverbe. Et
certes, nulle tentative n'est plus féconde en résultats utiles.
Je ne veux point revenir ici sur un sujet largement et complè-
tement exposé l'année dernière dans un ouvrage spécial. Le but de
ce chapitre n'est pas de raconter mes voyages aériens, et les ré-
sultats scientifiques obtenus dans ces excursions se trouveront em-
124 ASCENSIONS AÊRONAUTIQUES.
ployés d'ailleurs dans les différentes études qui composent le
présent ouvrage. Il importait seulement ici d'établir la théorie gé-
nérale de Tascension des aérostats^ dans ses rapports avec Fétude
de TAtmosphère^ et de donner une idée de ces curieuses impres*
sions de voyage.
Si les voyages aériens peuvent être fructueusement appliqués à
Tétude des forces en action dans l'Atmosphère et des lois qui pré-
sident à ses mouvements si multiples^ ils sont encore pour l'es-
prit observateur un sujet spécial d'intérêt et lui ouvrent une voie
particulière de contemplation vaste et féconde. Porté dans les
champs du ciel par le souille invisible des vents et par sa légèreté
spécifique^ l'aérostat solitaire domine les immenses scènes ^e la
nature^ les plaines terrestres où s'accomplissent les phases de
l'histoire humaine. Semblable à un planisphère^ à une carte géo-
graphique déployée sur la plaine indéfinie, la terre se présente
avec tous les caractères de sa topographie locale. Capitales assises
au bord des fleuves, cités centrales des provinces; — villages in-
nombrables disséminés dans la campagne, et se succédant par
centaines comme ces petits châteaux dessinés en pied sur les an-
ciennes cartes ; — coteaux brunis par la vigne, sillons dorés par
lea blés, verdoyantes prairies, bois où gazouillent les oiseaux
chanteurs, monts sourcilleux au crâne couvert de noires forêts,
ruisseaux émaillés et longs fleuves descendant aux mers lointaines :
toutes les beautés, souriantes bu sévères, des paysages et des
perspectives se succèdent lentement sous Toeil charmé de l'aéro-
naute, qui, sans éprouver la secousse la plus légère, plane comme
dans un rêve jusqu'au moment où il met pied à terre sur ce sol
qu'il vient de contempler du haut des airs.
Une impression moins puissante, mais cependant de même or-
dre, nous frappe dans les ascensions de montagnes.
La pureté chimique de Tair supérieur, ses qualités vives et
apéritives, la variation de la pression atmosphérique, sont
des éléments physiques qu'il faut faire intervenir pour expliquer
l'influence favorable du séjour des altitudes modérées. Quant à
l'action toute morale que peut exercer sur les organisations im-
pressionnables la contemplation des montagnes, où la nature a
versé à flots ce mélange du gracieux et du terrible avec lequel elle
atteint si aisément le pittoresque, personne ne saurait la nier.
« C'est, dit J. J. Rousseau, une impression générale qu'éprou-
vent tous les hommes, quoiqu'ils ne robser\ent pas tous, que sur
les montagnes, où Tair est plus pur et plus subtil, on se sent plus
LES VOYAGES AÉRIENS. m
de focilîté dans la respiration, plus de légèreté daas le corps, plus
de sérénité dans l'eaprit ; les plaisirs y sont moins ardents, les pas-
sioDs plus modérées. Les méditations prennent je ne sais quelle
volupté tranquille qui n'a rien d'acre et de sensuel. Il semble qu'en
sélevant au-dessus du séjour des hommes, on y laisse tous les
seQtiments bas et terrestres, et qu'à mesure qu'on approche des
Fig. 48. — L'iérosUl dan* le
régions éthérées, l'âme contracte quelque chose de leur inaltérahk'
pureté. On y est grave sans mélancolie, paisible sans indolence,
coûtent d'être et de penser. Je doute qu'aucune agitation violente,
aucune maladie de vapeurs, put tenir contre un pareil séjour pro-
longé, et je suis surpris que des bains de l'air salutaire des mon-
tagnes ne soient pas un des grands remèdes de la médecine. »
126 ASCENSIONS AÈRONAUTIQUES.
•
Cependant, il est nécessaire de remarquer ici qu*au delà des
altitudes modérées Torganisme humain peut subir une influence
funeste du changement de pression atmosphérique de la sécheresse
de Tair et du froid.
Les troubles physiologiques et les malaises qu*on ressent à de
grandes hauteurs sont connus depuis fort longtemps. Dès le
quinzième siècle^ ils furent observés et décrits par Da Costa sous
le nom de mal de montagne. Plus tard^ tous les ascensionnistes^
soit dans les Alpes^ soit dans les Ândes^ ou dans THimalaya^
soit en aérostat^ notèrent ces perturbations singulières de Torga-
nisme et émirent des théories plus ou moins rationnelles pour les
expliquer. La principale cause évoquée depuis de Saussure était
tout simplement la raréfaction de Tair; mais par quelle série
d*actions et de réactions cette raréfaction agit-elle sur le corps
humain? c*est ce qu*il était difficile de bien comprendre.
En 1804^ Gay-Lussac et Biot parvinrent en ballon jusqu'à une
hauteur de 4000 mètres. Le pouls de Gay-Lussac s'était alors élevé
de 62 pulsations par minute à 80; celui de Biot de 79 à lit.
Dans la mémorable ascension du 17 juillet 1862^ MM. Glaisher et
Coxwell atteignirent l'énorme élévation de H 000 mètres. Avant
le départ^ le pouls de M. Coxwell était à 74 pulsations par mi-
nute; celui de Glaisher à 70. A 5200 mètres, le premier comp-
tait 100 pulsations, le second 84. A 5800 mètres, les mains et les
lèvres de Glaisher étaient toutes bleues, mais non la figure. A
C400 mètres, il entendit les battements de son cœur, et sa respi-
ration était très-gênée; à 8850.mètres, il tomba sans connaissance
et ne revint à lui que lorsque le ballon fut revenu au même ni-
veau. A 11 000 mètres, son aéronaute ne put plus se servir de ses
mains et dut tirer la corde de la soupape avec les dents I Quelques
minutes de plus il perdait connaissance et probablement aussi la
vie. La température de l'air h ce moment était de 32 degrés au-
dessous de zéro. Dans les aérostats, toutefois, l'observateur reste
immobile, il dépense peu ou point de forces, et peut ainsi atteindre
de grandes hauteurs avant d'éprouver les troubles qui arrêtent
bien plus bas celui qui s'élève par la seule puissance de ses mus-
cles sur les flancs d'une haute montagne.
De Saussure, dans son ascension au mont Blanc, le 2 août 1 787,
a rendu compte des malaises que ses compagnons et lui-même
éprouvaient déjà à une altitude assez peu élevée. Ainsi, à 3890 mè-
tres, sur le Petit-Plateau où il passa la nuit, les guides robustes
qui l'accompagnaient, pour lesquels quelques heures de marche
LES HAUTEUBS DE L'AIR. 127
antérieures n'étaient absolument rien^ n'avaient pas soulevé cinq
ou six pelletées déneige pour établir la tente^ qu'ils se trouvaient
dans Timpossibilité. de continuer; il fallait qu'ils se relayassent à
chaque instant; plusieurs même se trouvèrent mal et furent obli-
gés de s'étendre sur la neige pour ne pas perdre connaissance. « Le
iendemain^ dit de Saussure, en montant la dernière pente qui mène
au sommet, j'étais obligé de reprendre haleine à tous les quinze
ou seize pas; je le faisais le plus souvent debout, appuyé sur mon
bâton; mais à peu près de trois fois l'une il fallait m'asseoir, ce
besoin de repos étant absolument invincible. Si j'essayais de le
surmonter, mes jambes me refusaient leur service; je sentais un
commencement de défaillance et j'étais saisi par des éblouisse-
ments tout à fait indépendants de l'action de la lumière, puisque
le crêpe double qui me couvrait le visage me garantissait parfai-
tement les yeux. Comme c'était avec un vif regret que je voyais
ainsi passer le temps que j'espérais consacrer sur la cime a mes
eipériences, je fis diverses épreuves pour abréger ces repos : j'es-
sayai, par exemple, de ne point aller au terme de mes forces et de
marrèter un instant à tous les quatre ou cinq pas; mais je n'y
{^gnais rien, j'étais obligé au bout de quinze ou seize pas de
prendre un repos aussi long que si je les avais faits de suite; le
plus grand malaise ne se fait même sentir que huit à dix secondes
après qu'on a cessé de marcher. La seule chose qui me fît du
bien et qui augmentât mes forces, c'était l'air frais du vent du
nord; lorsqu'on montant j'avais le visage tourné de ce côté et que
'\avalais à grands traits l'air qui en venait, je pouvais sans m'ar-
r^ter faire jusqu'à vingt-cinq ou vingt-six pas. »
Bravais, Martins et Le Pileur, dans leur célèbre expédition au
mont Blanc, en 184'f, éprouvèrent et étudièrent les mêmes phé-
nomènes sur le Grand-Plateau ; en déblayant la tente en partie re-
couverte de neige, les guides s'arrêtaient à chaque instant pour
respirer. Un secret malaise, dit Charles Martins, se traduisait sur
toutes les physionomies, l'appétit était nul. Le plus fort, le plus
grand, le plus vaillant des guides, s'affaissa sur la neige, et faillit
tomber en syncope pendant que le docteur Le Pileur lui tâtait le
pouls. Tout près du sommet. Bravais voulut savoir combien de
temps il pourrait marcher en montant le plus vite possible : il
sarrèta au trente-deuxième pas sans pouvoir en faire un de plus.
Tous les malaises éprouvés par les savants dont nous venons
de parler et par beaucoup d'autres voyageurs, à de grandes élé-
vations, ont été classés dans le tableau suivant :
1S8 ASCENSIONS AÊRONAUTIQUES.
Respiration. — La respiration est accélérée^ gènée^ laborieuse ;
on éprouve une dyspnée extrême au moindre mouvement.
Circulation. — La plupart des voyageurs OQt noté des palpita-
tions^ laccélération du pouls^ les battements des carotides^ une
sensation de plénitude des vaisseaux^ parfois Timminence de suf-
focation^ des hémorrbagies diverses.
Innervation. — Céphalalgie très-douleureuse^ somnolence par-
fois irrésistible^ hébétude des sens^ affaiblissement de la mémoire,
prostration morale.
Digestion. — Soif, vif désir des boissons froides, sécheresse de la
langue, inappétence pour les aliments solides, nausées, éructations.
Fofictions de la locomotion. — Douleurs plus ou moins fortes
dans les genoux, dans les jambes; la marche est fatigante et
amène un épuisement rapide des forces.'
Ces troubles ne sont pas réguliers, ils n'arrivent pas tous en
même temps et dépendent évidemment beaucoup des forces de
Tàge, de Taccoutumance, des efforts antérieurs, etc. Ces malaises
semblent éprouver avec plus d*intensité les voyageurs dans les
Alpes que dans d'autres régions du globe. Ainsi, au grand Saint-
Bernard, dont le couvent ne se trouva qu'à 2474 mètres d'altitude,
la plupart des religieux deviennent asthmatiques. Us sont obligés
de redescendre souvent dans la vallée du Rhône pour se remettre,
et au bout de dix à douze ans de service ils sont forces de quitter
le couvent pour toujours sous peine d'y devenir complètement
infirmes, et cependant dans les Andes et le Thibet il y a des cités
entières où tout le monde peut jouir d'une santé aussi bonne que
partout ailleurs. « Quand on a vu, dit Boussingault, le mouvement
qui a lieu dans les villes comme Bogota, Micuipampa, Potosi, etc.,
qui atteignent 2G00 à -'lOOO mètres de hauteur; quand on a été
témoin de la force et de l'agilité des toréadors dans un combat de
taureaux à Quito, à 2908 mètres; quand on a vu des femmes
jeunes et délicates se livrer à la danse pendant des nuits entières
dans des localités presque aussi élevées que le mont Blanc, là où
Saussure trouvait à peine assez de force pour consulter ses in-
struments, et où ses vigoureux montagnards tombaient en défail-
lance; quand on se souvient qu'un combat célèbre, celui du Pi*
chincha, s'est donné à une hauteur peu différente de celle du mont
Rose (4G00 mètres), on accordera que l'homme peut s^accoutumer
à respirer l'air raréfié des plus hautes montagnes. »
Le même météorologiste pense aussi que sur les vastes champs de
neige les malaises sont augmentés par un dégagement d'air vicié
LES HAUTEURS DE L'AIR. 1S9
sous laction des rayons solaires^ et il s*appuie sur une expérience
de Saussure, qui a trouvé Tair dégagé des pores de la neige moins
chaîné d'oxygène que celui de Tatmosphère ambiante. Dans cer-
taines vallées creuses et renfermées des parties supérieures du mont
Blanc, dans le Corridor, par exemple, on est en général en mon-
tant, si mal à l'aise que longtemps les guides ont cru que cette
partie de la montagne était empoisonnée par quelque exhalaison
méphitique. Aussi à présent, chaque fois que le temps le permet,
passe4-on par Tarète des Bosses, où un air plus vif empêche les trou-
bles physiologiques de se produire avec une intensité aussi grande.
Malgré une lente accoutumance, certains animaux ne peuvent
vivre au delà de 4000 mètres ; ainsi, les chats transportés à cette
hauteur succombent invariablement après avoir été affectés de se-
cousses tétaniques singulières de plus en plus fortes; après avoir
fait des sauts prodigieux, ces animaux succombent épuisés de
£itigue et meurent dans un accès de convulsions.
Nous terminerons ici ces considérations relatives aux grandes
hauteurs en remarquant que Tendroit habité le plus haut du globe
est le cloître bouddhiste de Hanle (Thibet), où vingt prêtres vivent
à Ténurme altitude de 5039 mètres. D'autres cloîtres sont bâtis
à une hauteur presque égale dans la province de Guari Khorsum,
sur les rives des lacs Monsaraour et Bakous; et Ton y habite aussi
Tannée entière. Dans ces régions équatoriales on peut bien vivre,
pendant dix ou douze jours, à 5500 mètres; mais on ne peut y de-
meurer longtemps. Les frères Schlaginf weit, quand ils exploraient
les glaciers de Tlbi-Gamin, au Thibet, ont campé et dormi, avec
les huit hommes de leur suite, du 13 au 23 août 1855, à ces hau-
teurs exceptionnelle» rarement visitées par un être humain. Pen-
dant dix jours leur campement varia entre 5547 et 6442 mètres,
c est-à-dire à Taltitude la plus considérable à laquelle Européen ait
jamais passé la nuit. Ces trois frères ont réussi^ le 19 août 1856,
à monter jusqu'à la hauteur de 7419 mètres, la plus condidérable
où Thomme soit encore arrivé sur une montagne. Dans les pre-
miers temps ils souffraient beaucoup dès que les cols qu'ils fran-
chissaient atteignaient 1 7000 pieds; mais après quelques jours ils
ne ressentaient plus, même à 1 9 000 pieds, qu'un malaise passager.
Il est probable cependant qu'un séjour prolongé à une pareille alti*
tude ne pourrait avoir pour la santé que des suites désastreuses.
Il y a trois ou quatre ans, Tyndall, pour se livrer à des obser-
vations scientifiques^ passa la nuit entière sur le sommet du mont
Blanc, abrité seulement par une petite tente. Les guides qui Tac-
9
130 ASCENSIONS AÉRONAUTIQUES.
compagnaient furent tellement malades, que le lendemain matin,
ils furent obligés de redescendre en toute hâte.
L'année dernière, M. Lortet, qui s'était plusieurs fois élevé sans
le moindre malaise jusqu'à la hauteur de 4300 mètres sur le
massif du mont Blanc, et qui doutait que 500 mètres de plus cau-
sassent les symptômes qui viennent d'être rapportés, s'éleva jus-
qu'au sommet pour les constater personnellement. < Maintenant,
écrit-il, maintenant, je suis forcé de lavouer, j'ai été convaincu
de visu et même un peu à mes dépens, de l'existence bien réelle des
malaises qui, à partir de cette hauteur, atteignent celui qui res-
pire et surtout celui qui se meut au milieu de cet air raréfié. « —
C'est aussi là le résultat de mes observations personnelles, et j*ai
constaté qu'il est bien moins nuisible pour les foûctions organi-
ques de 8*élever à de grandes hauteurs en s'asseyant dans une na-
celle qu'en grimpant sur les neiges.
Pour compléter notre panorama atmosphérique^ il est intéres-
sant de voir quels sont les plus hauts points des crêtes monta-
gneuses sur lesquels la vie 'humaine se soit fixée, et quelles sont
les plus hautes cimes des chaînes minéralogiques qui percent
l'épiderme de la Terre pour allonger dans l'atmosphère raréfiée
leur squelette muet et glacé.
Ces plus hauts lieux habités du globe sont :
Le cloître bouddhiste de Hanle (ThibeO 5039 mètres.
Cloîtres sur les flancs de THimalaya 4500 à 5000 —
La maison de poste d*Apo [Pérou) 4382 —
La maison de poste d'Ancomarca (id.) 4330 —
Le village de Tacora (id.) 4173 —
La ville de Calamarca ^Bolivie) 4161 ^
La métairie d'Antisana [république de TÉquateur) 4101 —
La ville de Polosi (Bolivie), pop. ancienne : 100 000.. . . 4061 —
La ville de Puno (Pérou) 3923 —
La ville d'Oruro (Bolivie) 3796 —
La ville de Lapaz (id 3726 —
Quito, capitale de hi république de l'Equateur, est située à
2908 mètres d'altitude. La Plata, capitale de la Bolivie, est à
2844 mètres; Santa-Fé de Bogota, à 206 1.
Le plus haut lieu habité de TËurope est Thospice du Grand-
Saint-Bernard, à 2474 mètres.
Les plus hauts passages des Alpes sont : le passage du Mont-
Cervin, à 3410 mètres; celui du Grand-Saint-Bernard, à 2472; du
col de Seigne (2'fGI) et de la Furka (2439). Les plus hauts pas-
sages des Pyrénées sont : le port d'Oo (3000), le port Viel-d'Es-
taube ^2561) et le. port de Pinède (2500).
LES HAUTEURS DE L'AIR. 131
Les plus hautes montagnes du globe sont :
Asie : Le Gaurisankar, ou mont Everest (Himalaya) .... 8840 mètres.
Le Kanchinjinga [Sikkim, id.) 8582 —
Le Dhaulagiri (Népal, id.) 8176 —
Le Juwahir (Kemaou, id.j 7824 —
Choomalari (Thibet, id.) 7298 —
Amérique : L'Acocaga (Chili) 6834 —
Le Sahama (Pérou) 6812 —
Le Cbimborazo (répub. de TÉquateur) 6530 —
Le Sorota (Bolivie) 6487 —
Afrique : Le Kilimanjaro. 6096 —
Le mont Woso (Ethiopie) 5060 —
Océanie : Le Mqwnna^Roa, volcan (Ile Sandwich) 4838 —
Europe : Le mont Blanc 4815 —
Le mont Rose 4636 —
Ce sont naturellement les oiseaux qui représentent la population
des plus hautes altitudes. Dans les Andes^ le condor; dans les
Alpes, laigle et le vautour peuvent planer au-dessus des cimes
les plus élevées; ces animaux^ organisés pour les plus longs
voyages, sont les grands voiliers de l'océan atmosphérique^ de
même que les pétrels et les géantes hirondelles de mer sont les
grands voiliers de T Atlantique. Le choucas, cette espèce de corbeau
d'un noir intense^ qui a le bec jaune et les pattes d'un rouge vif,
n'atteint pas de si grandes élévations dans l'Atmosphère, mais il
est par excellence l'oiseau des hautes cimes, celui de la région
des neiges et des pitons stériles. On le rencontre au sommet du
mont Rose et au col du Géant, à plus de 3500 mètres.
Il est des oiseaux plus gracieux qui résident aussi dans la ré-
gion des frimas et en animent quelque peu l'immobile et triste
paysage. Le pinson de neige affectionne tellement cette froide
patrie qu'il descend rarement jusqu'à la zone des bois. Vac-
cenleur des Alpes le suit à ces grandes élévations; il préfère la ré-
gion pierreuse et stérile qui sépare la zone de la végétation de celle
de» neiges perpétuelles; les uns et les autres s'avancent parfois à
la poursuite des insectes jusqu'à 3400 ou 3500 mètres de haut.
Notre planche représente la série des principales espèces d'oi-
seaux suivant la hauteur maximum de leur vol.
La terre a ses oiseaux comme l'air. Certaines espèces ne se ser-
vent de leurs ailes que quelques instants et quand la marche leur
devient tout à fait impossible; tels sont les gallinacés. La région
des neiges a son espèce propre, comme elle a ses passereaux carac-
téristiques. Le lagopède ou poule de neige se rencontre en Islande
comme en Suisse. Il s'élève bien au-dessus des frimas perpétuels
132 ASCENSIONS AÉRONAUTIQUES.
et reste cantonné à ces altitudes glacées; il aime tant la neige^
qu'aux approches de Tété il remonte pour la trouver; il y niche^
et s*y roule avec délices. Quelques lichens^ des graines apportées
par les airs suffisent à sa nourriture; il fait la chasse aux insectes^
dont il nourrit ses poussins.
Les insectes sont^ en effets les seuls animaux qui pullulent en-
core dans ces régions déshéritées : c'est une nouvelle analogie
avec les contrées polaires. C'est également la classe des coléop-
tères qui prédomine dans les hautes régions des Alpes; ils attei-
gnent, sur le versant méridional, 3000 mètres, et 2400 sur le ver-
sant opposé. Leurs ailes sont si courtes qu'ils semblent en être
dépourvus; on dirait que la nature a voulu les mettre à Tabri des
grands courants d'air qui les entraîneraient infailliblement si leurs
voiles n'eussent été en quelque sorte carguées. En effet, on ren-
contre quelquefois d'autres insectes, des névroptères et des papil-
lons, que les vents enlèvent jusqu'à ces hauteurs, et qui vont se
perdre au milieu des neiges. Les névés, les mers de glace sont
couvertes de victimes qui ont ainsi péri. Cependant il est certaines
espèces qui paraissent se porter librement jusqu'à des hauteurs de
4000 ou 5000 mètres. Dans mes voyages aériens, j'ai rencontré
des papillons à des hauteurs où ne se montraient pas les oiseaux
de nos latitudes, et au delà de 3000 mètres au-dessus du sol.
M. J. D. Hooker en a observé au mont Momay, à une altitude de
plus de 5400 mètres.
Tel est le tableau de la vie animale dans ces zones alpestres où
la faune se réduit graduellement pour ne plus laisser place qu'à
la solitude et à la désolation. Au delà du dernier étage de la végé-
tation, au delà de l'extrême région qu'atteignent les insecles et
les mammifères, tout devient silencieux et inhabité; toutefois Tair
est encore plein d'infusoires, d'animalcules microscopiques, que
le vent soulève comme de la poussière, et qui sont disséminés jus
qu'à um» hauteur inconnue. Ce sont, dit Alfred Maury, des ger-
mes nageant dans l'espace, qui attendent, pour se fixer et devenir
le point de dépari d'une faune nouvelle, Tapparition d'un autre
soulèvement, d'un nouvel exhaussement du globe.
Nous nous occuperons, dans le troisième Livre, des glaciers et
du rôle des montagnes dans la météorologie. Il était important
ici de terminer ce premier Livre, sur le Iluidc vital, par TexauieD
de la diminution de la vie avec la hauteur. — Nous arrivons
maintenant à l'étude de la Lumièi'e et des merveilleux phénomè-
nes optiques de l'air.
î. emt. — 11. nirondïllc. — I*. Htran. — tî, Grnt, — H. Cinard cl rjgn» (»n»nl
IM* aiint d'dlitadc). — IT. Carbcui. — II. AloDttlc. — It. Caille. — M. FcrroijiK
uâu. — n. PÎDteaiD.
M. FcrroijiMt. — 3i. Pfrdi
LIVRE DEUXIEME
LA LUMIÈRE ET LES PHÉNOMÈNES OPTIQUES
DE L'AIR
CHAPITRE I
LE JOUR.
Si rAtmosphère remplit^ sur notre planète^ le rôle rondameatal
d^oi^nisatriee de la vie^ si tous les êtres^ végétaux et apimaux,
sont constitués pour respirer dans son sein et construire à Taide de
ses molécules fluidiques le tissu solide des organismes^ nous allons
admirer maintenant que cette brillante atmosphère est encore la
grande joie de la nature ; que non-seulement le fond, mais encore
la forme sont dus à sa présence; que sans elle le monde se traîne-
rait péniblement dans l'espace , triste et décoloré; que par elle il
est joyeusement transporté dans les champs du ciel, au milieu des
brises et des parfums, sur une couche éthérée de pourpre et d'azur,
et sous l'éclat rayonnant d'un éternel sourire.
Yoûie bleue d'un ciel calme et pur, douce coloration des aurores,
magnificences enflammées des crépuscules, beauté charmante des
paysages solitaires, perspectives vaporeuses des campagnes, et
TOUS, miroir limpide des lacs, qui souriez mélancoliquement au
ciel en reflétant Timposante stature des neiges éternelles : votre
existence et votre beauté ne sont ducs qu'à ce fluide léger et puis-
sant étendu sur le globe terrestre. Sans lui, nulle de ces perspec-
tives, nulle de ces nuances n'existerait. Au lieu d'un ciel d'azur,
nous n'aurions qu'un espace noir insondable; au lieu des sublimes
levers et couchers de soleil, le jour et la nuit se succéderaient brus-
qaement; au lieu de ces demi-teintes qui font régner une douce
lomière partout où Phœbus ne lance pas directement ses flèches
éblouissantes, il n'y aurait de clarté qu'aux points éclairés par
Tastre brillant, et l'obscurité partout ailleurs : notre planète n'of*
frirait aucune demeure habitable.
I
J
CHAPITRE I.
LE JOUR.
Si rAtmosphère remplit^ sur notre planète^ le rôle fondamental
d^organisatrice de la vie^ si tous les étres^ végétaux et apimaux^
sont constitués pour respirer dans son sein et construire à l'aide de
ses molécules fluidiques le tissu solide des organismes^ nous allons
admirer maintenant que cette brillante atmosphère est encore la
grande joie de la nature ; que non-seulement le fond^ mais encore
la forme sont dus à sa présence; que sans elle le monde se traîne-
rait péniblement dans Tespace, triste et décoloré; que par elle il
est joyeusement transporté dans les champs du ciel^ au milieu des
brises et des parfums^ sur une couche éthérée de pourpre et d azur^
et sous Téclat rayonnant d'un éternel sourire.
Voûte bleue d*un ciel calme et pur^ douce coloration des aurores^
magnificences enflammées des crépuscules^ beauté charmante des
paysages solitaires^ perspectives vaporeuses des campagnes, et
Vous, miroir limpide des lacs, qui souriez mélancoliquement au
ciel en reflétant l'imposante stature des neiges éternelles : votre
existence et votre beauté ne sont dues qu'à ce fluide léger et puis-
sant étendu sur le globe terrestre. Sans lui, nulle de ces perspec-
tives, nulle de ces nuances n'existerait. Au lieu d'un ciel d'azur,
nous n'aurions qu'un espace noir insondable; au lieu des sublimes
levers et couchers de soleil, le jour et la nuit se succéderaient brus-
quement; au lieu de ces demi-teintes qui font régner une douce
lumière partout où Phœbus ne lance pas directement ses flèches
éblouissantes, il n'y aurait de clarté qu'aux points éclairés par
l'astre brillant, et l'obscurité partout ailleurs : notre planète n'of-
liiFait aucune demeure habitable.
138 LE JOUR.
Que le ciel soit pur ou couvert^ il se présente toujours à nos
yeux sous Taspect d'une voûte surbaissée. Loin d'offrir la forme
d'une circonférence^ il paraît abaissé^ aplati^ au-dessus de nos tè-
tes, et se prolonger insensiblement en descendant peu à peu jus-
qu'à l'horizon. Les anciens avaient pris cette voûte bleue au sé-
rieux. Mais, comme le dit Voltaire, c'est aussi intelligent que si un
ver à soie prenait sa coque pour les limites de l'univers. Les
astronomes grecs la représentaient comme formée d'une substance
cristalline solide, et jusqu'à Copernic un grand nombre d'astro-
nomes l'ont considérée comme aussi solide que du verre fondu
et durci. Les poètes latins placèrent sur cette voûte, au-dessus
des planètes et des étoiles fixes, les divinités de l'Olympe et
l'élégante cour mythologique. Avant de savoir que la Terre est
dans le ciel et que le ciel est partout, les théologiens avaient in-
stallé dans l'empyrée la Trinité, le corps glorifié de Jésus, celui
de la Vierge Marie, les hiérarchies angéliques, les saints et toute
la milice céleste.... Un intéressant missionnaire du moyen âge ra-
conte même que, dans un de ses voyages à la recherche du Pa-
radis terrestre, il atteignit l'horizon où le ciel et la terre se touchent,
et qu'il trouva un certain point où ils n'étaient pas soudés, où il
passa en pliant les épaules sous le couvercle des cieux.... Or cette
belle voûte n'existe pas! Déjà je me suis élevé en ballon plus haut
que l'Olympe grec, sans être jamais parvenu à toucher cette tente
qui fuit à mesure qu'on la poursuit, comme les pommes de Tantale.
Mais quel est donc ce bleu qui certainement existe, et dont le
voile nous cache les étoiles pendant le jour?
Cette voûte, que nos regards contemplent, est formée par les cou-
ches atmosphériques qui, en réfléchissant la lumière émanée du So-
leil, interposent entre l'espace et nous une sorte de voile fluidi-
que qui varie d'intensité et de hauteur suivant la densité variable
des zones aériennes. On a été très-longtemps à s'affranchir de
cette illusion, et à constater que la forme et les dimensions de
la voûte céleste changent avec la constitution de l'Atmosphère,
avec son état de transparence, avec son degré d'illumination.
Une partie des rayons lumineux envoyés par le Soleil à notre
planète est absorbée par l'air, l'autre réfléchie; l'air néanmoins
n'agit pas également sur tous les rayons colorés dont se compose
la lumière blanche : il se comporte comme un verre laiteux, laisse
passer plutôt les rayons de l'extrémité rouge du spectre solaire,
et réfléchit au contraire les rayons bleus; mais cette différence n'est
sensible que lorsque la lumière traverse de grandes masses d air.
LA COULEUR DU CIEL. 139
De Saussure a fait voir que la couleur bleue du ciel est due à la
réflexion de la lumière^ et non pas à une couleur propre aux
particules aériennes. Si Tair était bleu^ dit-il^ les montagnes
éloignées et couvertes de neige deyraient paraître bleues, ce qui
n*est pas. Une expérience de Hassenfratz prouve aussi que le
rayon bleu est réfléchi avec plus de force. En effet, plus la couche
atmosphérique qu*un rayon traverse est épaisse, et plus les rayons
bleus disparaissent pour laisser la place aux rouges; or, quand
le soleil est près de Thorizon, le rayon parcourt une plus grande
épaisseur d*air; aussi cet astre nous paraît-il rouge, pourpre ou
jaune. Les rayons bleus manquent souvent aussi dans les arcs-en-
ciel qui apparaissent peu de temps avant le coucher du soleil.
Nous verrons plus loin que c'est la vapeur d*eau répandue dans
1 air qui joue le rôle principal dans cette réflexion de la lumière
à laquelle est due Tazur du ciel et la clarté diffuse du jour.
Tout récemment, John Tyndall, le savant professeur anglais,
vient de reproduire la couleur bleue du ciel et la teinte des nua-
ges dans une expérience de Tlnslitution royale. On introduit dans
un tube de verre de la vapeur de diverses substances, soit de ni-
trite de butyle, soit de benzine, soit de sulfure de carbone. Puis
on fait passer un faisceau de lumière électrique à travers, et Ton
augmente à volonté la condensation et la raréfaction de la va-
peur. Dans tous les cas où les vapeurs employées, quelle qu'en
soit la nature, sont suffisamment atténuées, la réflexion de la
lumière se manifeste d'abord par la formation d'un nuage bleu
de cieL II y a, je suppose, dans le tube, une demi-atmosphère
d'air mélangé avec la vapeur, et une autre demi-atmosphère d'air
ayant passé à travers de l'acide chlorhydrique. On varie pour
1 étude la proportion comme la densité des gaz.
Le nuage vaporeux, après avoir offert d'abord la teinte bleue,
se condense et blanchit, et, en s'épaississant, devient absolument
semblable aux véritables nuages, offrant à la polarisation les
mêmes variations de phénomènes.
L'air atmosphérique est un des corps les plus transparents qui
soient connus ; quand il n'est point chargé de brouillards ou obs-
curci par d'autres corps nous pouvons voir des objets placés à
une très-grande distance : les montagnes ne disparaissent à nos
regards que lorsqu'elles se trouvent au-dessous de l'horizon.
Mais, malgré son &ible pouvoir absorbant, l'air n'est cependant
pas complètement transparent. Ses molécules absorbent un por-
tion de la lumière qu'elles reçoivent, en laissent passer une par
140 LE JOUR.
lie et réfléchissent la troisième : de là vient qu'elles donnent nais-
sance à une voûte apparente^ illuminent les objets terrestres que
le soleil n'éclaire pas directement^ et déterminent une transition
insensible entre le jour et la nuit.
On peut s'assurer par des observations journalières de TafiTai-
blissement de la lumière solaire pendant son passage à travers
l'Atmosphère. Si l'on considère pendant plusieurs jours le même
objet situé près de l'horizon^ on constate qu'il est tantôt très-visible^
tantôt beaucoup moins. La distance à laquelle les détails dispa-
raissent est tantôt plus petite^ tantôt plus grande : on peut s'en
convaincre par des mesures directes et exprimer la transparence
de l'air par des nombres^ comme de Saussure l'a fait au moyen
de son diaphanamèlre.
La distance à laquelle les objets disparaissent ne dépend pas
uniquement de l'angle visuel^ mais encore de leur mode d*éclai-
rement et du contraste que leur couleur fait avec les objets envi-
ronnants. C'est ce qui explique pourquoi les étoiles^ malgré leur
petit diamètre^ sont si visibles sur la voûte du ciel. Il en est de
même des objets terrestres : on a de la peine à distinguer un
homme lorsqu'il se projette sur des champs ou des surfaces noi-
res^ mais il est très-visible s'il est placé sur une élévation de ma-
nière à se projeter sur un ciel éclairé : de là les illusions d'op-
tique si communes dans les pays de montagnes.
Tandis que la chaîne des Alpes vue de la plaine à une grande
distance est nettement visible dans ses moindres contours, le
spectateur placé sur un de ses sommets ne distingue presque rien
dans la plaine. Du Faulhorn^ par exemple, on distingue avec une
grande netteté la chaîne des hautes Alpes, mais que tout reste con-
fus dans la plaine. Les sommets du Pilate, la forêt Noire et les
Vosges, à une grande distance, sont nettement dessinés, tandis
que rien n'est distinct dans la plaine entre les Alpes et le Jura.
Tous ceux qui ont passé quelques mois sur les lacs et les monta •
gnes de la Suisse ont fait la même observation sur la variation de
la visibilité des objets.
Pour mesurer l'intensité de la couleur bleue, de Saussure a in-
venté le cyanomètre, qui se compose simplement d'une bande de
papier divisée en 30 rectangles dont le premier est de bleu de colbalt
le plus foncé, tandis que le dernier est presque blanc, les rectan-
gles intermédiaires offrent toutes les nuances imaginables entre le
bleu foncé et le blanc. Si l'on trouve que le bleu de l'un de ces
rectangles est identique avec celui. du ciel^ alors on explique cette
LA COULEUR DU CIEL. 141
identité par un numéro correspondant à Tun des rectangles^ et
tout se réduit à dresser l^écbelie de Tinstrument.
Humboldt a perfectionné Tappareil de Saussure et l'a mis en
état de donner des mesures très-délicates de la teinte bleue. (On
peut même se souvenir à ce propos de la boutade de lord Byron^
qiii avait proposé de s*en servir, pour apprécier la nuance exacte
des bas-bleu.)
La contemplation seule du ciel nous prouve déjà que sa cou-
leur n*est pas la même à tous les points d'une même verticale ;
elle est ordinairement plus foncée au zénitb , puis s'éclaircit ver&
rhorizon, où elle est souvent complètement blanche. Le contraste
devient encore plus frappant par Tusage du cyanomètre. Ainsi^
on trouve parfois que la couleur correspond au numéro 23^ dans
le voisinage du zénith^ et au numéro 4 près de Thorizon. Mais la
couleur de la même partie du ciel change aussi assez régulièrement
pendant le jour^ en ce qu elle devient plus foncée depuis le matin
jusqu'à midi^ et redevient plus claire depuis ce moment jusqu'au
soir. Dans nos climats^ le ciel a la couleur bleue la plus foncée lors-
qu'après une pluie de plusieurs jours le vent d'est chasse les nuages.
La couleur du ciel est modifiée par la combinaison de trois tein-
tes : le bleu qui est réfléchi par les particules aériennes^ le noir
de l'espace infini^ qui forme le fond de l'Atmosphère^ et enfin le
blanc des vésicules de brouillard et des flocons de neige^ qui na-
gent dans les hauteurs. Quand nous nous élevons assez haut dans
1 Atmosphère^ nous laissons une grande partie des vésicules de
vapeur au dessous de nous. Ainsi les rayons blancs arrivent à l'œil
en moindre proportion^ et^ le ciel étant couvert de moins de par-
ticides qui réfléchissent la lumière^ sa couleur devient d'un bleu
plus foncé. « Au-dessus de 3000 mètres de hauteur^ le ciel parait
obscur et impénétrable^ disais-je dans une communication à Tlnsti-
tut (juillet 1 868 j sur mes Études météorologiques faites en ballon^
sa nuance est un gris- bleu foncé dans les régions qui avoisinent le
zi'Qith; il est bleu-azur dans la zone élevée de 40 à 50 degrés^ bleu
pâle et blanchissant en approchant de l'horizon. L'obscurité du ciel
supérieur est ordinairement proportionnelle à la décroissance de
rhumidité. Lorsque l'Atmosphère est très-pure^ il semble qu'un
léger voile bleu transparent s'interpose au-dessous de nous^ entre
la nacelle et les intenses colorations de la surface terrestre. »
La nature du sol joue un rôle important dans ces efi'ets de ré-
fleiionet de transparence atmosphérique.
Dans les régions où existent de vastes surfaces presque dénuées
142 LE JOUR.
de végétation^ comme dans une grande partie de TAfrique^ Tair est
très-sec et perd une partie de sa transparence^ à cause surtout des
poussières enlevées par les vents et de l'absence des grandes pluies
pour nettoyer r air. Dans les autres parties de la zone intertropicale,
sur TAtlantique, sur le continent américain, dans les îles de la
mer dû Sud et dans certaines régions de Flnde, la vapeur d*eau à
Tétat de gaz transparent est abondamment mêlée à l'air, et au
lieu de la couleur bleu grisâtre qu'il possède dans nos climats et
dans les déserts sablonneux, le ciel présente une teinte d'un bleu
d'azur vigoureusement accentué qui lui donne un caractère spécial
dans la région du zénith, et même parfois jusqu'à l'horizon.
La surface courbe qui limite l'Atmosphère étant parallèle à celle
de la Terre, et son épaisseur étant nulle, comparée à la masse du
sphéroïde terrestre, nous pouvons admettre que le plan de la por-
tion de l'Atmosphère que l'œil peut embrasser est sensiblement
parallèle à Thorizon. Si le soleil était au zénith, ses rayons par-
courraient le chemin le plus court pour arriver jusqu'à nous; plus
le soleil s'approche de l'horizon, plus l'épaisseur aérienne que
les rayons ont à parcourir devient considérable, et par conséquent
plus l'éclat des rayons s'affaiblit : c'est ce que l'expérience prouve
tous les jours. La lumière du soleil ou de la lune à leur passage
au méridien est éblouissante, tandis qu'on peut regarder ces
astres, à l'œil nu lorsqu'ils sont rapprochés de l'horizon; par la
même raison les régions situées près de Thorizon paraissent
toujours dépourvues d'étoiles.
La couleur du ciel est donc expliquée par la réflexion de la lu-
mière sur les molécules de la vapeur d'eau invisiblement répan-
due dans l'air. Maintenant, comment expliquerons-nous la forme
Fig. 50. — Premier e!îetde perspective.
très-sensible de voûte surbaissée offerte par le ciel soit couvert
soit même affranchi de tout nuage?
Pour moi, je m'explique ce surbaissement de la voûte appa-
rente du ciel par un simple effet de perspective.
LA VOUTE CÉLESTE.
143
Je suppose que nous ayons devant nous une avenue de peu-
pliers d'^e hauteur (fig. 50). Tout le monde sait que cette hau-
teur Ta aller en diminuant selon la distance^ et que les peupliers
de l'extrémité de Tavenue arriveront à se confondre même avec la
sarbee générale du sol.
Les pieds des arbres restent sur une surface horizontale
parce que nous sommes sur le sol. C'est par la ligne de faite
que sopëre Tinclinaison vers la terre. Si nous étions perchés
Fig. 51 . — Second effet de perspective.
sur le premier arbre, les têtes resteraient au niveau de notre
œil, et c est par le bas que la diminution perspective s'opérerait
fig. 51).
Le même raisonnement peut s'appliquer aux nuages. A partir
de ceux qui sont à notre zénith, perpendiculairement au-dessus
de nos têtes, ils vont en s'abaissant progressivement, selon leurs
distances jusqu'à l'horizon.
Lorsqu'on a dépassé les nuages en ballon, on ne les voit point
8*abaisser comme une voûte sur la terre, mais s'étendre comme la
surface plane d'un immense océan de neige.
Lorsqu'on atteint une hauteur de quelques kilomètres seule-
ment au-dessus d'eux, on les voit courbés en sens contraire.
Par un ciel pur, la surface de la terre, vue d'une grande hau-
teur, est creuse au-desspus de la nacelle et se relève lentement
tout autour jusqu à l'horizon circulaire. Loin de paraître bombée
comme on pourrait s'y attendre en supposant qu'à une grande
hauteur dans l'Atmosphère on reconnaîtrait déjà la sphéricité
du globe, la surface du sol se creuse au-dessous de nous, pour
s Vlever jusqu'à l'horizon qui semble rester toujours à la hauteur
de notre œil. Cette illusion s'explique de la même faron que
la précédente. Supposons qu'une centaine de ballons soi«*nt
retenus captifs chacun par un câble à une égale hauteur ( par
144
LE JOUR.
î Tï n n ''
0 9
Fig. 53. — La perspective.
exemple mille mètres}, et que nous soyons dans le premier
de ces aérostats alignés en file. Us se
tiennent tous à la hauteur de notre
œil. Mais les lignes qui les ratta-
chent à la terre vont diminuer de
— longueur apparente suivant leurs
distances à notre œil. Le câble situé
à deux kilomètres de nous, nous pa-
raîtra moitié plus petit que celui situé à un kilomètre. Or c'est
par le. bas que les longueurs diminueront de plus en plus,
puisque tous les aérostats sont au niveau de notre œil ; et comme
le raisonnement est applicable à quelque direction que ce soit, on
voit que la surface visible entière de la terre se relève par la pers-
pective jusqu'au plan horizontal passant par Tœil de robser>a-
teur.
Cet aspect de la terre se creusant en cuvette m'a extraordinai-
rement surpris la première fois que je Tai remarqué en ballon,
car à la hauteur où je
Y -^ me trouvais , j espérais
la voir bombée.
Ainsi l'abaissement de
la voûte apparente du
ciel au-dessus de nos
têtes est dû à un effet de perspective, d'autant plus facile à jus-
tifier, que nos yeux ne jugent' pas du tout les longueurs verti-
cales de la même manière que les longueurs horizontales. Un ar-
bre de quinze mètres de hauteur nous paraît beaucoup plus
long couché que debout. Une tour de cent mètres de hauteur
nous paraîtrait beaucoup plus longue couchée sur le sol que
perdue dans Tair. Ayant T habitude de marcher et non de
nous élever, nous apprécions les longueurs à leur juste valeur,
tandis que les hauteurs restent en dehors de notre jugement
direct.
Il résulte de cette forme apparente de la voûte céleste que les
constellations nous paraissent beaucoup plus grandes vers Fho-
rizon quau zénith (exemples : la Grande-Ourse quand elle rase
rhorizon et Orion à son lever}, et que le soleil et la lune offrent
un disque plus large à leur lever et à leur couclier qu'au moment
de leur culmination.
11 en résulte encore que nous nous trompons constamment dans
lévaluation directe de la hauteur des astres au-dessus de Thorizon.
Fig. 53. — La surface de la terre, vue d'un baUon.
LA VOUTE CÉLESTE.
145
Une étoife qui est à 45® de hauteur, c'est-à-dire juste au milieu du
chemin entre Thorizon et le zénith, nous paraît singulièrement
plus haute, et lorsque nous montrons du doigt une étoile que
nous jugeons à 45®, il se trouve qu'elle n'est qu'à 30*.
Les traités modernes de physique et de météorologie ne se sont
pas occupés de cette curieuse question de l'aspect du ciel. Je la
trouve discutée dans quelques ouvrages des dix-septième et dix-hui-
tième siècles, mais plutôt sous un certain aspect philosophique que
dans son explication purement géométrique. Après une grande que-
relle de Mallebranche et Régis sur ce point, Robert Smith l'exa-
mina dans son optique (1728), et conclut que le diamètre ho-
rizontal de la voûte céleste doit nous paraître six fois plus long
que le diamètre vertical. Il pense que cet effet est dû à ce que
ff notre vue ne s'étend distinctement que jusqu'au point où les
objets font^ dans notre œil, un angle de la huit millième par-
tie d'un pouce, de sorte que tous les objets s'abaissent pour
I / / / / Aîp X
I / / / / / ^kvK
— -1
Lii^;-— '^r^:— €H ^
I
\
\
. -X.
Fi^. 54. — Explication de la voûte apparente du ciel et de ses effets.
nous à l'horizon à la distance de 25000 pieds, ou une lieue et
deux tiers. » Voltaire, dans son édition de la Philosophie de Nrw
ton et dans son Dictionnaire philosophique, développe ce sujet
controversé. « Les lois de l'optique, dit-il, fondées sur la nature,
des choses, ont ordonné que de notre petit globe nous verrons
toujours le ciel matériel comme si nous en étions le centre, quoi-
que nous soyons loin d'être centre; que nous le verrons toujours
comme une voûte surbaissée, quoiqu'il n'y ait d'autre voûte que
celle de notre atmosphère, laquelle n'est point surbaissée;
« Que nous verrons toujours les astres roulant sur cette voûte,
et comme dans un m^me cercle, quoiqu'il n'y ait que les planètes
qui marchent ainsi que nous dans l'espace;
• 10
146 LE JOUR.
« Que notre soleil et notre lune nous paraîtront toujours d un
tiers plus grands à riiorizon qu'au zénith^ quoiqu'ils soient plus
près de l'observateur au zénith qu'à l'horizon. »
Puis traçant une courbe analogue à la précédente^ il ajoute :
« Voici en quelle proportion le soleil et la lune doivent être aperçus
dans la courbe  B, et comment les astres doivent paraître plus
rapprochés les uns des autres dans la même courbe :
« Telles sont les lois de l'optique^ telle est la nature de nos
yeux^ que le ciel matériel^ les nuages^ la lune^ le soleil qui est si
loin de nous^ les planètes qui en sont encore plus loin^ tous les
astres placés à des distances encore plus immenses, comètes,
météores, tout doit nous paraître dans cette voûte surbaissée
composée de notre atmosphère.
« Pour moins compliquer cette vérité, observons seulement ici
le soleil, qui semble parcourir le cercle A B. Il doit nous paraître
au zénith plus petit qu'à quinze degrés au-dessous, à trente degrés
encore plus gros, et enfin à l'horizon encore davantage; tellement
que ses dimensions dans le ciel inférieur décroissent en raison de
ses hauteurs dans la progression suivante :
A rhorizon 100
A quinze degrés 68
A trente degrés 50
A quaraiite-i'inq degrés 40
cf Ses grandeurs apparentes dans la voûte surbaissée sont comme
ses hauteurs apparentes; et il en est de même de la lune et d'une
comète. Obser\ons les deux étoiles qui, étant à une prodigieuse
distance Tune de l'autre et à des profondeurs très- différentes dans
l'immensité de l'espace, sont considérées ici comme placées dans
le cercle que le soleil semble parcourir. Nous les voyons distantes
l'une de l'autre dans le grand cercle, se rapprochant dans le petit
par les mêmes lois. »
Voltaire ne s'est pas donné la peine d'expliquer la cause de
celte apparence. Le mathématicien Euler, dans ses « Lettres à une
princesse d'Allemagne » (1762;, consacre plusieurs chapitres à
cette explication. Elle peut se résumer en quelques mots : Tla
lumière des astres qui se trouvent vers Thorizon est beaucoup
affaiblie, parce que leurs rayons ont un plus grand chemin à par-
courir dans notre basse atmosphère que lorsque les astres se
trouvent à une certaine hauteur; 2'' étant moins lumineux, nous
les jugeons plus loin, car nous jugeons plus proches les objets les
plus éclairés; ex. : un incendie, une lumière de nuit, nous pa-
Pig. M. — Jour lunaire.
LA VOUTE CÉLESTE. 149
raissent plu8 proches qu*ils ne le sont; tout l'art de la peinture
qui représente une perspective sur une toile plate est fondé sur la
différence d'intensité des- tons ; 3^ cet éloignement apparent des
objets célestes près de l'horizon donne naissance à la voûte ima-
ginaire surbaissée du ciel.
L'arrangement logique de ces deux derniers points paratt in-
verse de la théorie exposée plus haut. On peut voir cependant que
ces deux £siits ne dérivent pas successivement l'un de l'autre^
mais sont simultanés dans notre observation. La perspective est
due à la distance et à l'affaiblissement de la clarté^ et elle rend
parfaitement compte de la forme apparente offerte par les couches
atmosphériques^ et des variations de grandeurs suivant l'élévation
au-dessus de l'horizon. C'est là un double effet de perspective géo-
métrique et de perspective lumineuse.
Ainsi s'expliquent^ par les jeux multiples de la lumière^ l'état
du jour à la surface de notre planète^ l'aspect variable du ciel^ et
la diversité optique de l'Atmosphère suivant les lieux et les heures.
Nous n'apprécions pas la beauté ni l'importance pratique de la
lumière diffuse^ parce que nous avons l'habitude de nous en servir
sans cesse. Un séjour de quelques heures dans notre voisine la
Lune serait suffisant pour nous montrer toute l'extrême distance
qui sépare un jour atmosphérique d'un jour sans air.
Comme l'exprimait J. B. Biot dans une image fort juste^ l'air
est autour de la Terre comme une sorte de voile brillant^ qui mul-
tiplie et propage la lumière du soleil par une infinité de répercus-
sioas. C'est par lui que nous avons le jour lorsque le soleil ne
parait pas encore sur l'horizon. Après le lever de oet astre, il n'y
a pas de lieu si retiré, poui*vu que l'air puisse s'y introduire, qui
n'en reçoive de la lumière, quoique les rayons du soleil n'y arri-
Tontpas directement. Si l'Atmosphère n'existait pas, chaque point
de la surface terrestre ne recevrait de lumière que celle qui lui
tiendrait directement du soleil. Quand on cesserait de regarder
cet astre ou les objets éclairés par ses rayons, on se trouverait
aussitôt dans les ténèbres : aucune demeure habitable! monde
sans villes et sans habitations. Les rayons solaires réfléchis par
la terre iraient se perdre dans l'espace, et l'on éprouverait tou-
jours un froid excessif. Le soleil, quoique très-près de l'horizon,
brillerait de toute sa lumière; et, immédiatement après son cou-
cher, nous serions plongés dans une obscurité absolue. Le matin,
lorsque cet astre reparaîtrait sur l'horizon, le jour succéderait à
1a nuit avec la même rapidité.
150 LE JOUR.
L'efîet étrange de Tabseoce d'Atmosphère serait bien plus com-
plet et bien plus saisissant^ s*il nous était donné de nous transpor-
ter sur notre satellite. Comparons le riant spectacle que nous offre
la Terre^ en partie couverte de son manteau humide et ondoyant,
sillonnée de fleuves; comparons, dis-je, ce spectacle à laspect
morne de la Lune, avec son sol de pierre ou de métal déchiré,
crevassé et si rudement bouleversé dans ses vastes déserts mon-
tagneux; avec ses volcans éteints et ses pics semblables à de
gigantesques tombeaux; avec son ciel noir invariable et sans
forme, dans lequel régnent jour et nuit des étoiles non scintil-
lantes, le Soleil et la Terre. Là les jours ne sont en quelque sorte
que des nuits éclairées par un soleil sans rayons. Point d aurore
le matin, point de crépuscule le soir, tes nuits sont absolument
noires. Celles de Thémisphère lunaire qui nous regarde sont
éclairées par un clair de terre dont le premier quartier coïncide
avec le coucher du soleil, la pleine terre avec minuit et la nou-
velle terre avec le lever. Le jour, les rayons solaires viennent se
briser, se couper aux arêtes tranchantes, aux pointes aiguës des
rochers, ou s'arrêter court aux bords abrupts de ses abîmes,
dessinant ça et là de bizarres figures noires aux contours anguleux
et tranchés, et ne frappant les surfaces exposées à leur action
que pour se réfléchir et se perdre aussitôt dans Tespace, ombres
fantastiques dressées au milieu d'un monde sépulcral, éternelle-
ment muet et silencieux.
La peinture qui précède a été destinée à nous rappeler les magni-
ficences du jour tpnrstre varié de mille nuances, de mille réflexions,
théâtre de Tactivité et de la vie. J'ai placé en contraste le jour lu-
naire. C'est un paysage pris dans la Lune au milieu de la région
montagneuse d'Aristarque. Il n'y a que du blanc et du noir. Les
roches reflètent passivement la lumière du soleil; les cratères res-
tent en partie ensevelis dans l'ombre; des clochers fantastiques
demeurent dressés comme d'éternels fantômes sur ce cimetière
glacé; Tabsenee d'Atmosphère laisse l'espace noir du ciel étoile
dominer constamment ce lugubre théâtre, auquel la terre ne pour-
rait heureusement rien comparer d'analogue.
CHAPITRE II.
LE SOIR.
La lumière^ en nous formant par sa puissance et par ses jeux
ce magnifique monde atmosphérique au sein duquel nous vivons^
donne naissance à des variations qui sans cesse s'opposent à Tuni-
formité. La blancheur des rayons lumineux cache dans son sein
toutes les couleurs et toutes les nuances^ et l'Atmosphère non- seu-
lement baigne les paysages terrestres par la réflexion multiple de
la lumière dans tous les sens^ mais encore elle décompose cette
lumière par la réfraction, et jette sur notre planète l'ondoyante
parure d'un ciel toujours changeant^ d'une incessante variabilité
d'aspects souriants ou sombres.
Lorsqu'un rayon de lumière passe d'un milieu transparent dans
un autre^ il subit une déviation causée par la différence de den-
sité de ces milieux. En passant de l'air dans Teau^ le rayon se
rapproche de la verticale^ parce que l'eau est plus dense que l'air.
Un bâton plongé dans l'eau paraît courbé à la surface du liquide^ et
la partie plongée semble se rapprocher de la verticale. Il en est
de même d'un rayon qui passe d'une couche d'air supérieure dans
ane couche d'air inférieure, puisque, comme nous l'avons vu, les
couches inférieures sont plus denses que les supérieures.
Les rayons de différentes couleurs, dont l'ensemble constitue la
lumière blanche, ne sont pas tous également réfrangibles. Il
résulte de cette différence qu'en sortant d'un prisme après l'avoir
traversé ces rayons se trouvent séparés proportionnellement à leur
réfrangibilitéy de telle sorte qu'on voit la lumière blanche dé-
composée en ses éléments constitutifs.
En réfractant la lumière, l'air produit donc deux effets distincts.
152
LE SOIR.
D*une part il courbe vers la terre les rayons venus des astres,
extérieurs à TAtmosphère, de telle sorte que nous voyons le So-
leily la Lune^ les planètes^ les comètes^ les étoiles^ plus hauts qu ils
ne sont en réalité. D autre part il opère une séparation plus ou
moins grande^ selon son état de transparence et de densité^ entre
les divers rayons constitutifs de la lumière.
Le premier effet produit les crépuscules; le second leur donne
cette douce et ondoyante beauté qui flotte dans la sérénité des soirs.
La réfraction est d'autant plus forte que le rayon lumineux tra-
verse TAtmosphère plus obliquement. Les observations astronomi-
~-- îhri^m -
Fig. 56. — Refraction atmosphérique.
ques seraient toutes fausses^ quant aux positions^ si Ton ne les
corrigeait de cet effet. Ainsi par exemple Tétoile A est vue ea A';
Tastre B en B'; il n*y a qu'au zénith que la déviation soit nulle.
Pour ces corrections indispensables on a construit des tables de
réfractions établies d'après Thypollièse d'une disposition uniforme
des diverses couches d'air superposées. Le pouvoir réfringent de
l'air est déterminé dans l'hypothcse où ce fluide ne contiendrait
que de l'oxygène et de l'azote : mais nous avons vu qu'il ren-
ferme en outre de 4 à 6 dix-millièmes d'acide carbonique et
une quantité incessamment variable de vapeur d'eau. Le pou-
voir réfringent de la vapeur d'eau diffère assez peu de celui de
l'air proprement dit pour qu'on puisse négliger, en général, la
correction qui en dépendrait. On n'a besoin de tenir compte que
de la température et de la pression barométrique.
Pour montrer de quelles quantités la réfraction relève les objets
extérieurs à l'Atmosphère, je choisis dans nos tables quelques
nombres dont l'aspect comparé en donnera une idée suffisante. Au
LA RÉFRACTION ATMOSPHÉRIQUE. 163
niveau de la mer et à la température moyenne de dix degrés^
voici quelle inflexion cette propriété donne aux rayons lumineux.
Les réfractions sont naturellement différentes^ selon qu'on ob-
serve à des hauteurs plus ou moins élevées au-dessus du niveau
moyen de la mer; elles diminuent à niesure que Ton s*élève.
TABLE DES RÉFRACTIONS
Oi&Uncesaa zen ilh. Réfractions. Distances au zénith. Réfractions.
90* 33' kT 9 74® 3' 20* 8
89 2k 22 3 72 2 57 7
88 38 23 1 70 2 38 9
87 Ik 28 7 65 : 2 k k
8ô 11 kS 8 60 1 40 7
85 9 54 8 55 1 23 1
84 8 30 3 50 1 9 k
83 7 25 6 45 0 58 3
82 6 34 7 40 0 48 9
81 5 53 7 30 n 33 7
80 5 20 0 20 0 21 2
78 4 28 1 10 0 10 3
76 3 50 0 J 0 0 0
On voit qu'un astre situé juste à Thorizon est relevé de plus de
33 minutes d'arc, c'est-à-dire de plus d'un demi-degré ou d'en-
viron j^ de la distance dç l'horizon au zénith. Le soleil et la lune
n'ont pas 33 minutes de diamètre. Quand ils arrivent, à leur
lever, astronomiquement à l'horizon, nous les voyons donc de
toute leur épaisseur plus élevés qu'ils ne sont en réalité. Quand
ils se lèvent pour notre vue, ils sont encore, en réalité, tout
entiers au-dessous de notre horizon. De même, le soleil ne se
couche en apparence qu'après l'être en réalité.
U résulte de ce relèvement que l'on peut voir en même temps
le soleil à l'ouest et la lune à l'est au moment de la pleine lune,
et même une éclipse de lune, et le soleil encore sur l^ horizon ^
quoique le globe terrestre se trouve alors exactement entre les
deux astres, et qu'ils soient astronomiquement tous les deux au-
dessous de l'horizon. C'est la réfraction qui les relève. On a ob-
sené celte curieuse circonstance dans les éclipses de lune du
16 juin 1666 et du 26 mai 1668*.
1. Tout récemment, le 12 juillet 1870, j'ai pu vérifier le môme fait à Paris. La
Lune entra dans la pénombre à 7^ 45°» du soir, et le Soleil ne se coucha que 5 mi-
nutes plus tard. U est juste d'ajouter qu'il fallait être prévenu du fait pour distin-
guer la présence de l'ombre de l'atmosphère terrestre sur le disque de la lune le-
^^t, aussi rouge que celui du soleil couchant.
154 LE SOIR.
Par la même déviation des rayons lumineux^ le soleil et la lune
paraissent aplatis à leur lever et à leur coucher^ la réfraction
agissant suivant la verticale pour diminuer le diamètre apparent
de Tastre dont les rayons traversent les couches atmosphériques.
La durée du jour se trouve donc augmentée par le relèvement
du soleil, et celle de la nuit se trouve diminuée en conséquence.
Ce^t ainsi qu*à Paris le plus long jour de Tannée est de 1G heu-
res 7 minutes et le jour le plus court de 8 heures 11 minutes^ au
lieu de 1 5 heures 58 minutes et 8 heures. 2 minutes, durée astro-
nomique. On voit que les jours à Paris sont augmentés de 9 mi-
nutes par cette influence, à Tépoque des solstices; ils le sont seu-
lement de 7 minutes aux équinoxes. Au pôle horéal, le soleil
parait dans le plan de l'horizon, non pas lorsqu'il arrive à Téqui-
noxe du printemps, mais lorsque sa déclinaison boréale n'est
plus que d'environ 33 minutes; il reste alors visible jusqu'à l'é-
poque où, ayant passé à Téquinoxe d'automne, il a repris une
déclinaison australe supérieure à 33 minutes. On a soin de teoir
compte de cette action de l'Atmosphère, dans le calcul des heu-
res du lever et du coucher du soleil que l'on insère dans les al-
manachs.
La longueur du crépuscule est un élément utile à connaître à
divers points de vue. Elle dépend de la quantité angulaire dont
le soleil est abaissé au-dessous de l'horizon ; mais elle est modifiée
en outre par plusieurs autres circonstances, dont la principale est
le degré de sérénité de l'Atmosphère. Immédiatement après le
coucher du soleil, la courbe qui forme la séparation entre la zone
atmosphérique directement illuminée et celle qui ne lest que
par réflexion se montre à l'orient quand le ciel est très-pur; on
l'appelle courbe crépusculaire. Cette courbe monte à mesure que
le soleil descend, et quelque temps après le coucher elle tra-
verse d'orient en occident la région zénithale du ciel : cette
époque forme la fin du crépuscule civil, et c'est le moment où
les planètes et quelques étoiles de première grandeur commen-
cent à paraître. La moitié orientale du ciel étant soustraite à l'é-
clairement solaire, la nuit commence pour toute personne placée
dans un appartement dont les fenêtres regardent à l'orient. Plus
tard la courbe crépusculaire disparaît elle-même à l'horizon
occidental; c'est alors la fin du crépuscule astronomique; il est
nuit close. On peut estimer que le crépuscule civil finit lorsque
le soleil est abaissé de 8* sous l'horizon, et qu'il faut un abaisse-
ment de 18° pour produire la fin du crépuscule astronomique.
LA REFRACTION ATMOSPHÉRIQUE. 165
Les phénomènes crépusculaires sont à peu près inconnus sous
les tropiques; là, le jour naît brusquement et l'obscurité succède
presque sans transition à la lumière. Cette remarque a été faite
par Bruce dans le Sennaar, où cependant l'air est si transparent
que souvent on distingue en plein jour la planète Vénus; dans
riatérieur de l'Afrique, la nuit succède presque immédiatement
au coucher du soleil. A Cumana, dit A. de Humboldt, le cré-
puscule dure à peine quelques minutes, quoique pourtant l'At-
Fig. ST. — Dérormation du disque solaire par la réfraction.
mosphère soit plus haute sous les tropiques que dans les autres
riions.
Voici maintenant les longueurs du crépuscule civil et du cré-
puscule astronomique en France pour les diverses saisons et
pour le 1 5* jour de chaque mois. En ajoutant cette durée à l'heure
du coucher du soleil, on aura l'époque à laquelle Sntt chacun de
ces deux crépuscules; en la retranchant de l'heure du lever, on
wira l'époque de leur commencement. La France est comprise,
des Pyrénées à Dunkerque, entre le 42* et le 51' degré de latitude.
On voit que, même sur cette faible distance, les heures chan-
^t sensiblement pour les différents départements de notre pays.
156
LE SOIR.
Le plus petit crépuscule civil a lieu vers le 29 septembre et le
1 5 mars^ le plus grand au 21 juin ; le plus court crépuscule astro-
nomique tombe au 7 octobre et au 6 mars^ le plus grand au
21 juin. Au delà de 50° de latitude^ le crépuscule astronomique
dure toute la nuit au solstice d été.
Table des jours les plus longs
ET les plus courts.
LATITUDE.
Degrés.
42
4'4
46
48
SO
lUKEE DU JUL'R.
Le plus long
21 juin.
Le
•21
plus court
décembre.
H. M.
H. M.
15 13
9 00
15 28
8 47
15 44
8 30
16 02
8 14
16 24
7 55
TABLE DE LA DUREE DU CRÉPUSCULE CIVIL.
Janvier
Février
Mars
Avril
Mai
Juin
Juillet
Août
Septembre
Octobre
Novembre... .
Décembre
LATIIUDE.
42«
44«
M
M
34
35
31>
33
31
32
32
33
35
36
37
39
36
38
33
34
31
32
31
32
33
34
34
36
46-
48»
M
M
36
38
34
33
33
34
34
36
38
40
41
44
39
42
36
37
33
34
33
35
35
37
37
39
60«
40
37
35
36
42
46
44
39
36
36
39
41
TABLE DE LA DUREE DU CRÉPUSCULE ASTRONOMIQUE,
LATITUDE.
MOIS.
Janvier. .
Février . .
Mars
Avril
Mai
Juin
Juillet....
Août
Septembre
Octobre . .
Novembre
Décembre.
H. M.
1 31
I 24
1 24
1 33
1 4G
1 5G
1 48
1 32
1 24
1 23
1 30
1 34
H. M.
1 33
1 *26
1 26
l 35
1 52
2 0.»
1 54
1 37
1 26
1 25
1 32
1 36
H. M.
1 36
1 29
1 2^
1 39
2
2
2
1
1
01
19
04
42
30
1 29
1 35
1 40
48»
ÔO»
il M.
H. M.
1 40
1 45
1 32
1 36
1 33
1 37
1 44
1 50
2 11
2 -26
2 36
3 13
2 14
2 31
1 47
1 h\
1 34
1 38
1 33
1 36
1 39
1 43
1 45
1 SU
Dans les contrées chaudes^ la présence de Thumidilé dans
Tair n*agit pas seulement pour donner au ciel pendant le jour
la teinte foncée d azur, ou pour faire développer par les rayons
solaires la puissance vitale; elle agit encore pour joindre aux
mille merveilles de la nature de 1 equateur des effets de lumière
d'une beauté incomparable au lever et au coucher dô Tastre-
roi. Le coucher surtout offre des spectacles d'une magnificence
impossible à décrire; il doit la supériorité, qu*à cet égard il
LA RÉFRACTION ATMOSPHÉRIQUE. 157
possède sur le lever du soleil^ à la préseace de rhumidité dans
l'air. Elle est plus abondante le soir^ après la chaleur de la
journée^ que le matin^ où elle est en partie condensée en rosée
par l'effet du refroidissement de la nuit.
Ce n'est pas non plus sur le continent qu'on observe les plus
beaux couchers de soleil. Toutefois^ sur la terre^ le bleu céleste
des montagnes lointaines^ les teintes roses ou violettes que mon-
trent ensemble et suivant leur distance lés collines plus rap-
prochées^ les tons chauds du sol^ s'harmonisent d'une manière
merveilleuse^ quand l'astre vient de disparaître sous l'horizon^
avec Tor palpitant de l'occident^ avec les nuances rouges ou roses
qui le surmontent dans le ciel^ l'azur foncé du zénith et la cou-
leur plus sombre encore et souvent verdâtre^ par effet de con-
traste^ qui règne à l'orient. Dans les régions équinoxiales, ces
teintes douces et fondues^ jointes à la variété des formes du ter-
rain^ à la richesse de la végétation^ donnent des images plus puis-
santes que celles de nos climats. Parfois des nuages roses et légers^
ou des nuées plus épaisses^ frangées de rouge de cuivre^ produi-
sent des effets particuliers se rapprochant de certains couchers de ^
soleil de nos régions; mais toutes les fois que le ciel est pur^ les
nuances diffèrent entièrement de celles de la zone tempérée et
présentent un caractère spécial. Quelquefois encore les dentelures
des montagnes situées sous l'horizon^ ou des nuages invisibles
interceptant une partie des rayons solaires qui^ après le coucher
de l'astre, atteignent encore les hautes régions atmosphériques^
donnent lieu au curieux phénomène des rayons crépusculaires.
On voit alors partir du point où le soleil a disparu une série de
rayons^ ou plutôt de gloires divergentes s'étendant parfois jusqu'à
90 degrés^ et même dans quelques cas se prolongeant jusqu'au
point antisolaire. « Sur l'océan^ dit M. Liais^ quand près de
l'équateur le ciel est dégagé de nuages dans la partie visible^ et
quand les rayons divergents se mêlent aux arcs crépusculaires^
les jeux de lumière prennent des proportions et un éclat qui
défient toute description et toute représentation sur un tableau.
Comment^ en effets dépeindre d'une manière satisfaisante les
teintes rouges et roses de l'arc frangé par les rayons crépus-
culaires bordant le segment encore fortement éclairé de l'occident,
segment coloré lui-même d'un jaune d'or éclatant? Gomment
surtout décrire la teinte d'un bleu inimitable^ différent de celui
du milieu du jour, et qui- occupe la portion céleste comprise
entre l'azur ordinaire, mais foncé du zénith, et l'arc crépusculaire?
158 LE SOIR.
A toute cette splendeur du ciel occidental il faudrait joindre la
description de ses feux réfléchis sur la surface des eaux agitées
par le vent alizé, la couleur bleu-noire de la mer à Forient^
l*écume blanche de la vague qui tranche sur ce fond obscur Tare
rose pâle du ciel oriental et le segment sombre et verdâtre de
riiorizon. »
Quel spectacle plus sublime qu'un coucher de soleil sur
rOiéan ?
Nous avons essayé, dans la peinture reproduite ici, de rappeler
ce beau spectacle ! Les nuages colorés qui planent dans ce ciel de
couchant sont des cirro-cumuli, dont il sera question au chapitre
des nuages, et ont^été peints par M. Silberman, du collège de
France, le 5 juillet 1865.
Les ondoyantes splendeurs qui couronnent lensevelissement de
Tastre-roi dans la pourpre des soirs sont parfois plus touchantes
encore que la scène gigantesque du couchant lui-môme.
Dans les campagnes de notre belle France, au milieu des chanaps
ou dans les clairières des bois, lequel d'entre nous n*a pas admiré,
« certains soirs dété ou d'automne, le suave spectacle du lent et si-
lencieux coucher du soleil? L'astre éclatant est descendu au delà de
la plaine; une brise légère transporte les parfums sauvages; des
nuées diaphanes étendent sous les cieux leurs voiles dorées ; les
derniers oiseaux viennent retrouver leur abri du soir; une ferme
au milieu du paysage semble, sous cette lumière tempérée, Fasile
de la paix et du bonheur. Quelque simples, quelque familiers
que soient pour nous ces tableaux si souvent renouvelas, nous
admirons qu'un seul effet de lumière soit capable de (1é\rIopper,
comme une baguette magique, les plus splendides, les jdus ini-
mitables aspects dans la nature. Mais c'est peut-être dans les mon-
tagnes que ces effets sont encore les plus pittoresques.
Nulle description ne saurait rendre la merveilleuse beauté de
certains paysages du soir dans les Alpes : C*est un monde de
grandeur et de douceur, de sévérité et de tendresse, un singulier
mariage du pouvoir majestueux avec la suave délicatesse, un en-
semble à la fois formidable et charmant que l'œil surpris contem-
ple fasciné sans pouvoir d'abord le bien comprendre. Nature!
ô grande nature! combien est petit le nombre des âmes qui savent
entendre tes paroles ! Parfois les plus magnifiques spectacles pas-
sent inaperçus devant nos yeux aveugles ; parfois le moindre trait
de lumière frappant nos regards nous met soudain en communi-
cation avec la nature et nous fait entrevoir sa beauté à travers les
LE CRÉPUSCULE. 159
fluctuations des mouTements terrestres. Le jourdel'équinoxe d'au-
lomne de l'année dernière (1868) j'avais étudié les effets du cou-
ther du soleil sur les cimes éclatantes de la Jungfrau, de l'Ëiger
et du Monch. Derrière la chaîne de l'Abendberg (mont du soir'j
qui borde au sud le silencieux lac de Thun et dont les sommets
Fig. 58. — Lg Soir. — Cam pagties.de Fiança.
loinlaias se découpaient sur l'horizoD pâle comme de hautes
dents noires, l'astre du jour était lentement descendu. Les trois
monlaf^iea de neige que je viens de nommer restaient seules
éclairées derrière un premier plan sombre et déjà brumeux, et
par UQ effet singulier, l'éclairage oblique de la Jungfrau lui don-
nait exactement l'aspect d'une montagne de la lune, de ces vastes
160 LE SOIR.
cratères blancs cir^^ulaires et bordés d*uûe ombre noire échan-
crée. Douze minutes après le coucher du soleil pour la plaine
d*Interlakcn^ la dernière pointe de TEiger perdit sa blancheur et
devint rose; une minute après ce fut le tour du Monch, et deux
minutes plus tard celui de la blanche Jungfrau, vierge baignée
dans Tazur^ qui pendant quelque temps trôna seule dans le ciel^
légèrement colorée d'une douce nuance rose pâle. Quelques mi-
nutes après, les trois Alpes s*illuminèrent de nouveau et brillè-
rent comme des montagnes roses ; puis, comme par le passage
d*un génie malfaisant dans les hauteurs de l'atmosphère, elles pa-
rurent mourir tristement et perdirent leurs teintes chaudes et
vivantes pour s'envelopper de la sombre et verdâtre pâleur d'un
cadavre.
* J'avais assisté, dis-je, à ce coucher de soleil, et de mon obser-
vatoire improvisé sur une colline de sapins, j'étais redescendu au
lac en suivant le sentier qui mène aux ruines d'un antique castel.
Un pont de bois jeté sur l'Aar traverse le fleuve rapide et solitaire.
La nuit tombait. Les clochettes colossales suspendues au cou des
vaches semaient dans le lointain les perles sonores de leur timbre
pastoral. Le parfum sauvage des plantes alpestres descendait dans
la plaine sur les ailes d'une brise imperceptible. Il seml)lait qu un
recueillement immense enveloppait la nature entière, et le pro-
meneur isolé dans ces campagnes ne pouvait que songer avec
mélancolie à la succession rapide et fatale des jours, des saisons
et des années.
Tout à coup au détour d'un sentier bordé de buissons et d'ar-
bustes, ma vue jusque-là masquée par ces haies eut devant elle le
panorama tout entier du lac, de la plaine de roseaux, des collines
boisées et, dans le fond du paysage, là-bas, à plusieurs lieues de
distance, des trois géants blancs debout dans le ciel.
Oui, comme trois géants impassibles, le Moine, l'Aigle et la
Vierge étaient là, silencieux, le front baigné danx les hauteurs,
tête ceinte de glaces éternelles, regardant autou d'eux la succes-
sion des choses éphémères, et dominant tout par leur âge comme
par leur taille. A leur droite le mince croissant de la lune flottait
comme un filet d'argent fluide et transparent. Les plus belles
étoiles s'allumaient dans les cieux.... Quelle peinture, quelle des-
cription sauraient reproduire de telles heures pour l'âme qui ne
les a point senties? La musique, la suave mélodie de la pens<V
rêveuse ramènerait seule en notre sein l'impression disparue. Le
Soir de Gounod peut-être réveillerait- il au fond de l'âme les sons
LE COUCHER DU SOLEIL. 161
entendus par Tesprit solitaire en ces moments où les silences de
la nature sont si pleins d éloquence I
Cest un spectacle admiré depuis longtemps que celui de Tillu-
minaiion des Alpes. L'une de ses manifestations les plus écla-
tantes est certaiBcment celle qui se produit sur le massif du
Mont-Blanc tu de Genève.
Le soleil^ depuis le moment du contact de son bord inférieur avec
lacrète du Jura jusqu'à la disparition totale de son bord supérieur^
prend en moyenne 3 minutes 1 5 secondes pour se coucher à Ge-
nève, au moins 3 minutes^ au plus 3 minutes et demie. Une fois
l'astre disparu^ le ciel^ à Touest^ s*il est pur^ reste brillant d'une
vive lumière blanche^ ou seulement légèrement teinté d'une nuance
jaonàtre. S'il y a des nuages épars^ leurs bords encore éclairés se
colorent vivement en jaune d'or^ ou en orangé^ ou en rouge; mais
le ciel lui-même^ dans leurs intervalles^ ne participe point encore
à ces vives couleurs^ et reste blanc sans éprouver de changement
notable^ sauf une diminution dans l'intensité de la lumière.
L'ombre monte rapidement sur le flanc des chaînes^ dit Necker
de Saussare^ dans une excellente description de cet effet crépus-
culaire; la chaleur des teintes s'évanouit; une nuance sombre^ uni-
forme et terne la remplace^ et c'est par ce passage rapide d'un état
à un autre aussi différent^ que 1 on peut apprécier avec certitude^
pour chaque lieu^ le moment précis où son éclairement doit cesser.
Cette extension progressive du domaine de l'ombre est accom-
pagnée d'une augmentation apparente dans l'éclat^ la vivacité et
la coloration des parties encore éclairées^ produite par le contraste.
Alors les neiges des montagnes éloignées et éclairées ont une
couleur d'un jaune orangé vif^ et les rochers de ces montagnes
ont une teinte plutôt d'un orangé rougeâtre. Lorsque les contre-
forts inférieurs des Âlpes^ au-dessous des neiges éternelles^ sont
entièrement dans l'ombre^ les rochers^ et surtout les neiges de la
chaîne centrale^ prennent un ton de couleur toujours plus intense
et plus rouge; sur les neiges^ c'est un rouge aurore; sur les ro-
chers^ une teinte analogue^ mais un peu grisâtre. Pénétrés^ comme
ils le sont tous^ neiges et rochers^ par cette même clarté^ leur
contraste n'est point sec^ point trop frappant; mais leurs diverses
nuances s'harmonisent ensemble de la manière la plus agréable à
l'œil. La partie du ciel sur laquelle se projettent ces montagnes,
et qui s'élève de 3 à 4 degrés au-dessus de l'horizon, a déjà une
teinte l^èrement rougeâtre^ et qui, dès lors, va toujours en aug-
mentant d'intensité et de rougeur.
11
162 LE SOIR.
Environ 23 ou 24 minutes après le coucher du soleil^ lombre
a atteint la plus basse cime neipée de la chaîne centrale, le dùme
de neige du Buet, élevé de 3075 mètres, et éloigné de Ge-
nève de 12 lieues; 3 minutes après, ou 27 minutes après le cou-
cher, elle atteint le sommet de l'Aiguille-Verte à 4080 mètres
de hauteur, absolue. C'est alors que le Mont-Blanc, qui reste seul
éclairé lorsque tout le reste de la surface de la terre est plonfjé
dans Tomhre, paraît briller de la plus vive lumière d un rouge
orangé, et, dans cerUiines circonstances, d'un rouge de feu
comme un charbon ardent. On cmit voir alors un corps étran-
ger a la terre*. Une minute plus tard, le Dôme-du-Goûter, qui en
fait partie, est obscurci; et enCn, environ 29 minutes après que
le soleil s'est couché pour la plaine, il se couche pour le sommet
du Mont-Blanc, placé à 4815 mètres de hauteur absolue, et éloi-
gné de nous de 15 lieues.
A parlir du moment où l'ombre a recouvert les cimes neigées,
on commençant par le Buet, un changement frappant s'est opéré
dans rasjH»ct de chacune d'elles, à mesure qu'elle s'obscurcissait.
Ces couleurs si brillantes et si chaudes, cet effet si harmo-
nieux d'éolairtMnent et de coloration qui confondait les neiges
et les roohers dans une même teinte aurore dont ils ne présentaient
que de simples nuances, tout s'est é\anoui pour faire place à un
aî>j>eet que l'on peut nommer \raimenl cadavéreux; car rien n'ap-
piHH'he plus du contraste entre la vie et la mort sur la figure hu-
maine« que ce |Kiss;ige de la lumière du jour à l'ombre de la nuit sur
ces hautes montagnes de neiees. Alors les neiires s^mt dt»venues d'un
Idanc terne et livide, les bandes et les pointes des rochers qui les
tnixeî'SvMit ou qui en sortent ont pris des teintes grises ou bleuà-
livs, CvUUnistant durement avec le blanc mat des neigv*s. Tout effet
a avs<'\ tout rolief a disparu: plus decontiasted*onibi*e et declair,
plus de contours arn>ndis: la montagne sest aplatie et parait
comme ua mur \erlical. Le to:i génénil de la couleur est devenu
aussi n\nd et aassi rud.* quil ttait chaud et \if au|Kara\ani.
C'est ce passage si rapide à deux elat:* si dîlTerents qui rend
depuis lir.::.emps le couoher du ^^^!eil sur l*immease masse ueitîi'C
dj Mont-Ktanc un s|KVt:icle ^i iuU'ivssaat, non-seulement pour
h'-i t Iraa^rrs. mais niéme poi.r ^« ii\ ijui. ucs au pied de ct*tle num-
la^ui\ et qu une longue liabîuuie {vuMitrait a\oir dû ac.Mmlum»»r
à iv*te \Uv\ ne se lass«*nl ct*|K*:;dant jkis de I a.lîuirt*r. Mais un
tn>i>ieme t*:at d.» lumicrt* \a surctsler qui ai.»ijlo e:ir.»re à lintérèl
il»* c.**.le e'Kiteînplaîi*»n.
L'ILLUMINATION DES ALPES. 163
La partie du ciel voisine de ces monts^ et sur laquelle ils se pro-
jettent^ que nous avons déjà observée avec une teinte rougeâtre^
a pris^ depuis la décoloration et Tobscurcissement des montagnes^
un éclat toujours plus vif et une couleur toujours plus rouge. Si
Ton continue à Tobserver attentivement^ on voit, une ou deux mi-
nutes après que la lumière a disparu du haut Mont-Blanc^ paraître,
dans la partie inférieure de ce ciel rouge, une zone horizontale obs-
cure, bleue, d*abord très-étroite, mais qui augmente rapidement
de hauteur et semble chasser en haut les vapeurs rouges dont
elle prend la place. Cette bande, c'est Tombre qui recouvre les
régions les plus élevées de latmosphère des contrées situées au
loin derrière le Mont-Blanc.
Lorsque la zone horizontale bleue a dépassé le sommet du Mont-
Blanc, soit lorsqu'il s'est écoulé en moyenne 33 minutes depuis
que le soleil s'est couché pour la plaine, alors on voit les neiges
se colorer de nouveau, recouvrer en quelque sorte la vie, les mon-
tagnes reprendre du relief, un ton chaud, une teinte orangée,
quoique bien plus faible qu'avant le coucher du soleil; on voit
les contrastes entre les rochers et les neiges disparaître, les
premiers prendre une couleur plus chaude et plus jaune, et s'har-
moniser de nouveau avec les neiges. Peu à peu, ce même effet se
produit sur des montagnes plus rapprochées, et se garde jusqu'à
la nuit close.
La réflexion de la lumière sur les molécules atmosphériques,
qui constitue la douce et variable clarté répandue dans l'espace
aérien, offre à toutes nos heures un théâtre de contemplation sans
cesse renouvelé, car elle donne au monde terrestre sa plus éclatante
parure et sa beauté la plus profonde. Les planètes dépourvues d'at-
mosphère ne connaissent point cette richesse. Mais nous passons
ordinairement insensibles devant les plus magnifiques spectacles,
sans laisser bercer notre pensée dans les ravissements offerts à
chaque instant par la contemplation de notre monde.
. Au sein des cités populeuses elles-mêmes, parmi les murs vul-
gaires et les rues droites des villes, il y a parfois de magnifiques
effets de lumière, à deux pas des boulevards, là où l'homme n'en
chercherait point, tant la nature est féconde et généreuse dans la
distribution de ses richesses. J'ai parfois ressenti à Paris les mê-
mes impressions que dans les Alpes ou dans les nues. QaeI(}uefois,
en traversant la Seine, malgré les omnibus vulgaires et les passants
affairés, l'œil est attiré par un rayonnement lointain du soleil qui
164 LE SOIR.
projette derrière les édifices des lueurs rouges palpitantes. Certains
aspects ne peuvent manquer de fixer le regard. Le promeneur qui
s'égare sur les bords de la Seine^ à Test ' de la ville bruyante^ sur
ces quais solitaires qui avoisinent^ par exemple^ Tembouchure du
canal^ voit^ au couchant^ devant lui^ sortant des flots^ la haute^
imposante et sombre silhouette de Notre-Dame^ dont les tours car-
rées dominent royalement Tespace et dont la flèche perce le ciel.
Il voit^ plus au sud^ exaltée des mille toits de la montagne Sainte-
Geneviève^ la coupole du Panthéon portée sur sa colonnade^ élevant
dans Tair son dôme païen qui rappelle Rome polythéiste. 'Le fleuve
lent roule ses flots vers la basilique chrétienne^ qu'il enserre dans
son ile^ et^ d'heure en heure^ lentement transporte ses eaux, tou-
jours renouvelées^ vers le couchant^ vers la mer où tout s'engloutit.
Il est difiicile de contempler ce panorama de Paris dans la lumière
du soir, sans remarquer quelle grâce et quelle douceur répand sur
toutes choses la clarté atmosphérique, dont le fluide éthéré baigne,
en les caressant, les contours des vieux édifices. Il n'y a cependant,
dans ce simple panorama, que deux grands objets frappants : Té-
glise du moyen âge avec ses souvenirs historiques ; le monument
de la patrie avec son symbole non encore réalisé ; mais ce revête-
ment général de la lumière atmosphérique, ces flots vaguement
suivis par l'œil et la pensée jusqu'au Louvre, le silence de ces ré-
gions, et même le bruit monotone d^une écluse, tout cet ensemble
donne, à Paris même, pour ceux qui savent le voir, un spectacle
émouvant de la nature, fécond en pensées sur la durée des édi-
fices humains en contraste avec Téphémère durée de notre vie qui,
semblable à ces molécules d'eau du fleuve, ne fait que descendre
incessamment vers la mort.
Le soleil couchant est presque toujours accompagné de ces
nuages que nous distinguerons plus loin sous le nom de cumuh-
cirri, et qui nous donnent à Paris, sur le pont des Arts et vers
l'occident, ces aspects du ciel célèbres par leur beauté. A cause
de la courbure de la terre, les nuages de la mer que nous aperce-
vons de Paris sont élevés de 3 kilomètres au-dessus de l'Océan, et
sont formés de glace et de neige, même au mois de juillet; ce sont
les plus élevés de ces nuages, ou ceux que le vent apporte vers
nous, qui produisent ces figures si variées de montagnes, de
poissons, d'animaux et d'êtres fantastiques que l'on contemple
agréablement le soir sur un fond éclatant et enrichi de toutes les
teintes que donne la diffraction de la lumière.
Aux méditations précédentes nous pouvons ajouter une remarque
APRÈS LE COUCHER DU SOLEIL. 165
générale^ singulièrement curieuse^ relativement à Tinfluence de la
lumière du soir sur la construction des cités. Les villes marchent
vers louest. Paris^ dont Tile de la Cité est le berceau^ a, dans ses
agrandissements successifs^ manifesté constamment une tendance
dominante vers Touest. Il y a 2000 ans^ Paris était sur le versant
Dord-est de la montagne Sainte-Geneviève^ où Ton vient de décou-
vrir les arènes. Sous les Mérovingiens il descend^ commence sa
marche vers l'occident : c*est la Gté ; son méridien est la longue et
unique rue sud-nord qui s'appelle Saint-Jacques au sud et Saint-
Martin au nord. Plus tard s'élèvent le Palais de Justice et la Sainte-
Chapelle. Suivons les siècles. Le Louvre et la Tour de Nesle ont vu
se briser la chaîne de fer qui fermait la capitale en ce point du
fleuve, et les Champs-Elysées, de la Madeleine aux Invalides, ont
d'abord développé leurs promenades primitives. Puis s*est formé
le quartier de l'Étoile et Passy. Aujourd'hui nous avons le bois
de Boulogne, et Télégant Paris s'allonge jusqu a Saint-Cloud. La
classe riche a une tendance prononcée à se porter vers le coucher
du soleil, abandonnant le côté opposé aux diverses industries et a
la classe fatiguée. Cette remarque s'applique non-seulement à Pa-
ris, mais à la plupart des grandes cités : Londres, Vienne, Berlin,
Saint-Pétersbourg, Turin, Liège, Toulouse, Montpellier, Caen, etc.,
et jusqu'à Pompéi.
D où vient cette tendance? — Un fait si général n'est pas dû au
hasard. Est-ce le cours de la Seine qui a entraîné Paris à l'ouest?
Non. La Tamise court en sens contraire et Londres s'est agrandi vers
Touest comme Paris. Il y a douze ans, le docteur Junod (Comptes
reodus de TAcadémie des sciences, 1 858) a proposé d'expliquer
le fait en disant que le vent d'est est celui qui élève le plus la co-
lonne barométrique, que le vent d'ouest l'abaisse le plus et offre
Tinconvénient d'entraîner avec lui sur les quartiers situés à l'est
des villes les gaz délétères, de sorte que la partie orientale d'une
grande ville supporte non-seulement sa propre fumée et ses mias-
mes, mais encore ceux de la partie occidentale. On peut admettre
en effet que l'on se porte de préférence vers l'air pur, et du côté
d oii le vent souffle le plus fréquemment.
Mais le vent n'est pas le même dans tous les pays. Pour moi,
je suis plus particulièrement disposé à voir dans ce fait un té-
moignage de l'attraction de la lumière. Et la réflexion est d'une
extrême simplicité. Il est permis de remarquer que les citoyens
aisés vont se promener le soir, et non pas le matin. Où nous di-
rigeons-nous le soir, en quelque lieu que nous soyons? Toujours
166 LE SOIR.
vers les beaux spectacles du ciel du couchant. Cette direction gé-
nérale amène à créer des promenades^ des maisons de campagne^
des habitations de plaisance^ et petit à petit s'étend dans ce sens
la population aisée des grandes villes.
La nature exerce constamment sur nous une influence muette
mais irrésistible. La composition chimique de Tair^ son état phy-
sique^ sa transparence optique^ ses variations de lumière et
d*ombre^ le vent^ les nuages^ la périodicité des matins et des
soirs^ des jours et des nuits^ des saisons^ des années changeantes
et renouvelées^ tout ce qui nous entoure^ ce qui nous soutient, ce
qui nous nourrit, ]a terre, Teau, la plante, le sol, la densité des
substances qui constituent et la planète et nos propres corps, la
pesanteur, la chaleur, les forces diverses qui meuvent le monde,
en un mot tous les agents de la nature, agissent sur nous inces-
samment et à notre insu. Ce sont eux qui ont composé l'organi-
sation de la vie sur la Terre; ce sont eux qui Tentretiennent. Nous
sommes menés, troupeaux parasites disséminés à la surface de
cette planète, nous sommes menés dans les champs du Ciel par
une main souveraine que nous ne voyons pas, par une destinée
que nous ignorons. Tous ici nous nous agitons, nous courons
au plus vite, nous combattons les combats de la vie, nous nous
remuons sans cesse comme les fourmis dans les champs et les
rues de leur fourmilière, et toutes les espèces animales travaillent
comme l'espèce humaine, et les plantes aussi naissent, grandissent,
fleurissent, fructifient et meurent, et les objets inanimés . marchent
aussi, le vent circule, la vapeur d*eau s'élève au nuage, la pluie
tombe, le fleuve descend à la mer, et la Terre elle-même court avec
une rapidité inimaginable.... vers quoi? pourquoi? Qu'est-ce que
cette agitation universelle et infatigable? — Nous ignorons le but
et la fin de cette incompréhensible création. Mais ce que nous
savons, c*est que ce mouvement perpétuel constitue la vie et la
grandeur de la nature. Il faut nous résigner à ne voir que lac-
tualité. Étudions-la : c'est le plus grand charme de la vie; en
étudiant cette nature dont nous sommes fils, nous apprenons à
nous connaître positivement nous-mêmes.
CHAPITRE III.
LA NUIT.
La paix profonde descend des cieux^ et dans le lointain s éNu-
Douissent les derniers bruits du jour. La nature se tait dans un
attentif recueillement. Les avenues sombres du bois ne sont plus
éclairées que par une vague clarté répandue dans Tatmosphère
du crépuscule. Le rossignol chante au ciel sa tendre et infatigable
chanson d'amour^ qui résonne dans les solitudes et s*envble en
perles limpides. Un souffle parfumé caresse les collines, et la
transparence du ciel ne laisse encore briller dans sa pénombre
que Vénus au couchant et Jupiter sur nos tètes. C*est Theure^
charmante entre toutes^ où les forces mystérieuses de la nature
semblent s'endormir en invitant aux expansions intimes le jeune
coeur gonflé d*une sève ardente, en qui s*éveille laspiration vers
le beau, vers le grand, vers Tidéal. Le monde paraît un instant
transformé. Plus de bruit, plus d'agitation, plus de travail guer-
royant et tempétueux entre les êtres. L*océan devient lac, et les
paysages développent dans une tranquille douceur le sentier des
promenades solitaires. 0 nuit pensive et silencieuse, dont les
vastes ailes apportent sur leur passage la rêverie ondoyante
et l'oubli des préoccupations matérielles, quelle reconnaissance
ne vous doivent pas les âmes que vous avez bercées dans les
ravissements du ciel! C!ombien de tendresses profondes et sa-
crées se sont communiquées et fondues ensemble sous la discrète
influence de vos ombres protectrices ! Et aussi combien de pei-
nes et de douleurs le sommeil n*est-il pas venu suspendre en
les assoupissant ? Combien de fatigues n*a-t-il pas fait évanouir,
combien de désespoirs n*a-t-il pas su remplacer par les bien-
faits du repos et par les promesses inattendues de la joyeuse es-
pérance?
J'aime avec passion la Nuit sublime, qui possède la singulière
puissance de substituer ainsi le monde de la pensée intime au
monde de la lourde matière, et d'ouvrir le panorama des cieui
au regard contemplateur ambitieuiL de connaître les autres mon-
des, invisibles pendant la lumière des jours. Mais la réflexion
qui me frappe le plus fortement ici, c'est de songer que pour
produire cette étonnante transformation sur la terre, la natuni
n'a qu'à élever l'horizon au-dessus du lieu du soleil, et que pu>
cette seule inflexion de la sphère le monde moral subit une
métamorphose non moins complète que celle du monde physique.
Ce qui me frappe d'étonnement, c'est surtout de voir que pen-
dant la nuit silencieuse amenée par la rotation du globe, les
forces incessantes de l'univers continuent d'agir, d'emporter notre
globe dans le vide du désert éternel, — de le mener avec l'éner-
gie de la sévère puissance attractive à travers les mulUples
mouvements dont il est le jouet, — de lui faire parcourir 27 501)
lieues par heure tandis que nous dormons ou rêvons dans le
bercement maternel de la nuit si douce et si tranquille.
Quel contraste ! quelle merveilleuse opposition, entre l'exquise
sérénité d'une nuit limpide, et la force colossale qui, tout en pro-
duisant cet effet, emporte la Terre dans l'espace aveugle avec une
vitesse vertigineuse I
Pendant une nuit de huit heures notre planète a traversé
dans l'immensité une étendue de 220 000 lieues ! Chaque point
de sa surface, emporté d'ailleurs de l'ouest à l'est par la rotation
diurne, a parcouru le tiers de la circonférence de sa latitude.
Or pendant cette durée, le contemplateur a pu suivre lentement le
CLAIR DE LUNE. 169
mouvement apparent insensible de la sphère étoilée sur sa tète^
et étudier le ciel extérieur^ grâce à la transparence de TAtmo-
sphère.
La voûte étoilée de la nuit n'existe pas plus que la voûte bleue
du jour. Elles sont causées Tune et Tautre par une même pro*
priété de Tair^ agissant en sens contraire. L'enveloppe atmosphé-
rique est, en effet, assez transparente, pour que les étoiles loin-
taines soient visibles au travers; et elle ne l'est pas absolument,
car dans ce cas le ciel serait noir, incolore, au lieu d'offrir ce
voile aérien azuré et fluidique qui est formé par la réflexion de la
lumière sur les molécules aériennes non absolument transpa-
rentes.
Au sein de l'univers étoile, «notre œil rapporte vaguement à une
voûte fictive dont il est le centre tous les points lumineux dissé-
minés dans l'espace ; la sphère céleste au milieu de laquelle on
suppose la Terre est née à la fois de la propension où nous som-
mes de rapporter tous ces points extérieurs à une même surface
courbe, à une même distance, et de la nécessité où l'on s'est vu
de tracer les constellations et de les nommer pour les reconnaître.
Mais en réalité les étoiles — qui sont autant de soleils — sont à
des diskmces très-diverses au delà de la prétendue voûte étoilée.
On peut en sentir un exemple en observant que le ciel couvert
des nuages qui donnent la pluie n'est pas à plus de 1500 mètres
de hauteur (souvent moins), et que de ces nuages à la Lune il y
a 256 000 fois cette étape; et en remarquant encore que la Lune,
située à 96 000 lieues d'ici, n'est qu'à la milliomhne partie de la
distance qui nous sépare de l'étoile la plus rapprochée (a du Cen-
taure), et que les étoiles qui nous semblent voisines sont situées
les unes derrière les autres à des éloignements tels que de l'une à
Tautre chaque distance encore est plus grande que celle que je
viens de nommer !
Les philosophes de l'antiquité avaient admis la réalité de la
voûte céleste ; pour un grand nombre les étoiles n'étaient que des
clous d'or, et les aérolithes des pierres détachées du firmament.
En brisant le cristal des cieux, Copernic et Galilée ont développé
l'univers à sa véritable valeur.
Nous verrons plus loin quel caractère joue la nuit au point
de vue météorologique, en laissant perdre dans l'espace une
partie de la chaleur acquise pendant le jour. Bientôt même nous
aurons lieu de nous entretenir de certains phénomènes propres à
la nuit, tels que les bolides, les étoiles filantes, la lumière zodia-
170 LA NUIT.
cale. Dans ce chapitre^ qui ne considère la nuit qu'au point de
vue de la succession causée dans la distribution de la lumièn»
par la rotation du globe, nous pouvons, après les étoiles, nous
souvenir de la présence de la lune et du charme de sa luniière
nocturne.
Aussi bien au point de vue de la science qu à celui de l'art, la
clarté répandue par la lune sur notre atmosphère mériterait une
étude spéciale à cause de la variété qu'elle présente selon les
climats.
C*est aux régions polaires qu'il faudrait nous transporter pour
avoir une vue complète d'une longue nuit glacée, illuminée delà
pâle clarté lunaire. Là, pendant cette nuit hibernale d'une demi-
année, la lune se lève une fois par mois, et elle reste quinze
jours au-dessus de l'horizon. La phase du lever est celle du
premier quartier. Après son apparition, l'astre s'élève peu à
peu en décrivant, pendant la moitié de la durée de sa présence,
sept tours et demi autour de l'horizon. En même temps la phase
augmente. Au bout de cet intervalle, arrive enfin la pleine lune,
et le globe lunaire posède sa hauteur maximum, laquelle ne dé-
passe jamais 29*. Il redescend alors en faisant encore une fois se])!
tours et demi de sphère autour de l'horizon, et au dernier quar-
tier la lune se couche et disparaît pour quinze jours. Ce loni^' sé-
jour de la lune sur 1 horizon des pôles s'explique par rinclinaison
de la Terre sur le plan de son orbite, dont nous nous occuperons
bientôt à propos des saisons et de la variation des jours et des nuits.
En venant vers n<»s latitudes tempérées, on voit la lune se lever
et se coucher tous les jours. En même temps elle atteint des hau-
teurs de plus en plus grandes au-dessus de Thorizon.
La longue illumination des nuits polaires offre pour nous un
caractère fantastique et bizarre. Les pâles refl.^ls de la lune, dil
M. Liais, s'y répandent sur l'épaisse couche de neige qui couvre
et dissimule le soi, et les tlancs parfois abrupts de masses gigan-
tesques de glace varient seules 1 uniformité de ce spectacle avec
leurs stalactites aux formes bizarres, tantôt délicates et simulant
les dentelles de nos monuments gothiques, tantôt reproduisant
leurs aunes de colonnades. De beaux effets de lumière attirent
toutefois le rciranl au milieu de celte nature morte et désolée.
Fréquemment de petits cristaux de glac.^ Qottant dans l'atmosphère
donnent lieu à de grands cercles blancs entourant la lune, et à
Tiramense '\'ariété des arcs, des halos et parasélènes, dont nous
|Kirlerons plus loin. Sou\enl même li faible lueur de Tastre ne
CLAIH DE LLNE. 171
peut arriver à éteindre les brillants reflets de l'aurore boréale
doDl les rayons et les arcs alors affaiblis se joignent aux cercles
blaocs on colorés produits par la lumière de la lune traversant
les cristaux atmosphériques. Ailleurs, sur le sol, des aiguilles
de glace situées dans l'ombre réfléchissent comme une lueur pâle
et pAoephorescente les neiges éclairées, ou bien les stalactites de
cristal exposées à l'action directe des rayons lunaires en multiplient
l'image. Si, dans nos climats, nous n'avons point ces spectacles,
par compensation, notre été nous donne des nuits chaudes et
agréables où la présence de la lune éclairant des campagnes cou-
Tertes de vie, où les rayons de cet astre se jouant dans le feuil-
lage des arbres répandent sur une nature fraîche et animée une
■orte de douce mélancolie invitant à la pensée et à la méditation.
Nos clairs de lune, dans nos régions tempérées, offrent un
charme tout particulier; comme le disait Ossian, ils sont^
le divin accompagnement des nuits solitaires, voilées par les
nuages légers que transporte la brise, animées par les notes mé-
laocoliques du a sweet nightrngaie, » le doux chantre de minuit.
Ed Europe, comme dans toutes les zones tempérées, la lune, à
l'époque de son plein, atteint une hauteur au-dessus de l'horizoD
\>eiucoup plus grande en hiver qu'en été. Cela vient de ce que la
ïonle qu'elle décrit est à peu près la même que celle du soleil.
*^> quand notre satellite nous montre sa face éclairée, il est
172 LA NUIT.
précisément à Topposé du soleil^ c'est-à-dire dans la partie du
zodiaque où ce dernier était situé six mois plus tôt. Ainsi^ en
été^ la pleine lune est dans la région du ciel occupée en hiver par
le soleil^ région qui pour 'nos pays apparaît très-près de l'ho-
rizon sud. En hiver^ au contraire^ la pleine lune a lieu dans la
portion du zodiaque où le soleil brille en été.
Chaque année d'ailleurs la hauteur de la lune varie. Ainsi ^
pendant ces années-ci^ la lune monte plus haut qu*il y a une di-
zaine d années^ de dix fois environ son épaisseur. Elle commence
à diminuer de hauteur et en 1876 elle sera à son minimum.
L'oscillation dure 19 ans.
On peut dire en général que^ dans nos climats^ Téclairage lunaire
le moins intense est précisément celui de la saison où nos arbres
sont en feuilles. Aussi nos clairs de lune d'été ^ les seuls qui
pourraient être comparés à ceux des tropiques à cause du charme
spécial répandu par la blanche clarté de notre satellite sur une
nature à végétation active^ sont cependant très-inférieurs à ceux
de la zone torride où la lune arrive jusqu'à lancer du zénith même
des rayons condensés sur des paysages de verdure. La transpa-
rence de l'atmosphère tropicale^ dit encore l'astronome cité plus
haut, favorise l'intensité de l'éclairage, et, sous une lumière plus
que triple de celle qui existe en été dans nos climats, les formes
majestueuses des grandes monocotylédonées se dessinent au mi-
lieu de la masse générale des feuillages avec un caractère de beauté
indescriptible.
On évalue la clarté lunaire à la trois cent millième partie de
celle du Soleil. Les dernières mesures de sa chaleur font supposer
qu'elle ne peut produire à la surface de la terre qu'une élévation
de température de 12 millionièmes de degré.
L'un des spectacles les plus curieux des nuits estivales^ et qui
présente comme une contre-partie du tableau de la voûte céleste,
c'est celui de la phosphorescence de la mer.
Dès que le soleil a disparu de l'horizon, des essaims innom-
brables d'animalcules lumineux sont attirés à la surface du li-
quide par certaines circonstances météorologiques. Une nouvelle
clarté surgit du sein des flots. On dirait que l'océan essaye de
rendre pendant la nuit les torrents de lumière qu'il a reçus pen-
dant le jour. Cette lumière étrange naît ça et là par une foule de
points qui tout à coup s allument et scintillent.
Quand la mer est calme, on croit voir à sa surface des miUions
de vives étincelles qui flottent et se balancent, et, au milieu
CLAIR DE LUNE. 173
d elles^ de capricieux feux follets qui se poursuivent et se croisent.
Ces soudaines apparitions se réunissent^ se séparent^ se rejoi-
gnent^ et finissent par former une vaste nappe de phosphores-
cence bleuâtre ou blanchâtre^ pâle et vacillante^ au sein de la-
quelle se font distinguer encore d* espace en espace de petits
soleils éblouissants qui conservent leur éclat.
Quand la mer est très-agitée^ les flots semblent s'embraser. Ils
8 élèvent^ roulent^ bouillonnent^ et se brisent en flocons d*écume
qui brillent et disparaissent comme les bleuettes d*un immense
foyer. En déferlant sur les rochers du rivage^ les vagues les cei-
gnent d*une bordure lumineuse : le moindre écueil a son cercle de
feu. Chaque coup de rame fait jaillir de l'océan des jets de lumière :
ici faibles^ peu mobiles et presque contigus; là resplendissants,
vagabonds et dispersés comme un semis de perles chatoyantes.
Les roues des bateaux à vapeur agitent^ soulèvent et précipitent
des gerbes enflammées. Quand un vaisseau fend les ondes ^ il
pousse devant lui deux vagues de phosphore liquide ; il trace en
même temps^ derrière sa poupe^ un long sillon de feu qui s'efface
arec lenteur^ comme la queue d'une comète 1
Une nuit d'août 1 865^ naviguant sur les côtes de la Manche^
j étais suivi par un long sillage lumineux marquant la route de
notre petit bateau à vapeur et nous enveloppant parfois d'un véri-
table feu d'artifice.
On avait imaginé plusieurs explications à ce brillant et cu-
rieux phénomène. On sait maintenant qu'il est dû à la pré-
sence dans les eaux d'animalcules microscopiques en nombre
incalculable^ qui produisent aussi de jour l'aspect de la mer de
lait et font paraître l'Océan comme une plaine de neige ou de
craie.
Celui des infusoires pélagiens qui contribue le plus à la phos-
phorescence de la mer^ paraît être la « noctiluque miliaire. »
Cet animalcule a été rapproché par les naturalistes tantôt des
anémones^ et tantôt des méduses et des foraminifères. 11 est si
petit que dans 30 centimètres cubes d'eau^ il peut en exister
25 000!...
La noctiluque paraît^ au premier abord^ comme un globule de
gelée transparente. Elle offre çà et là^ dans son intérieur^ des gra-
nules^ probablement des germes et des points lumineux. Ceux-ci
paraissent et disparaissent avec rapidité^ la moindre agitation dé-
termine leur éclat. Ces points forment tout au plus la vingt-cin-
quième ou la trentième partie du grand diamètre du globule. Les
^^ petites con.
;;^-'^, '* la phos.
-^:^rramé pat
— - f'U t.^
• 'lU.U"
^"-â«i_
LA PHOSPHORESCENCE DE LA MER. 177
pile de Yolta. Mais ce n'est rien encore : à une certaine profondeur
se forment des rosaces, des étoiles, des chaînes, des rubans de
flamme d*une merveilleuse régularité, qui ondulent avec les va-
gues, imitant, dans ce feu d*artifice de la mer, les guirlandes de
verre qu'on suspend aux mâts pavoises de nos fêtes nationales 1 y>
Ayant fait pêcher quelques-uns de ces mollusques phosphores-
cents, l'auteur constata que chaque extrémité de ces tubes vivants
portait des ventouses leur servant à s'attacher à leurs congénères ;
ainsi réunis, ils formaient des agglomérations qui comptaient«plu-
sieurs milliers d'individus, et qui prenaient, en s'agrégeant, des
figures géométriques parfaites.
La phosphorescence n'est pas rare sur nos côtes de France, quoi-
que moins fréquente que dans les régions tropicales. Elle se ma-
nifeste surtout pendant les saisons chaudes et dans les journées
orageuses. Ordinairement même elle précède l'orage et pourrait sans
contredit servir de signe précurseur au changement de temps.
Pendant le mois de septembre 1869, M. Decharme, d'Angers,
observant ce phénomène plus ou moins intense, sur les côtes de
Bretagne, recueillit de l'eau phosphorescente. A Tétat de repos,
elle perdait assez vite son éclat; mais le flacon agité devenait
aussitôt lumineux. De jour les animalcules étaient visibles avec
un petit microscope grossissant AO fois en diamètre, et ressem-
blaient à de petites lentilles diaphanes, de 2 à 4 millimètres. Un
soir d'orage, le flacon devint spontanément phosphorescent.
La cause de la phosphorescence de la mer est permanente, et le
phénomène ne varie que dans son intensité. En effet, si l'on prend
de l'eau de mer un jour quelconque où elle ne paraît pas phospho-
rescente à la plage, on trouve qu'il y a en tout temps (du moins
dans la saison chaude, saison des orages) un nombre plus ou moins
grand d'animalcules phosphorescents, nombre variable selon l'état
de l'Atmosphère. Pour constater leur existence, il suffit, quand ils
ne sont pas spontanément lumineux par légère agitation, ce qui est
rare, de les éveiller en versant quelques gouttes d'un liquide exci-
tant, d'alcool par exemple, ou d'un acide. Alors, en agitant le
vase, on aperçoit des points phosphorescents.
L'examen attentif de l'eau de la mer, sous le rapport de la
phosphorescence, pourrait sans doute fournir des données utiles à
la météorologie des orages. Il serait d'ailleurs facile aux marins
et aux habitants des côtes de faire, à ce sujet, des observations
variées; on en tirerait bientôt les conséquences et les indications
que comporte ce curieux phénomène.
12
CHAPITRE IV.
LE MATIN.
Attirée par Teffluve féconde de la lumière solaire, la Terre
tourne dans le rayonnement lumineux, présentant son front au
Soleil, et se donnant un matin perpétuel par la succession ré-
gulière de ses méridiens sous l'astre-roi. Pour chaque région
du globe le matin arrive, en relation avec le cours diurne appa-
rent du ciel; pour l'ensemble du globe, le Soleil se lève con-
stamment, distribuant sans arrêt depuis le commencement de ce
monde l'heure joyeuse de son lever à la circonférence sans cesse
renaissante de notre mobile planète.
Il y a des mondes qui n'ont jamais de lever de soleil, jamais
de matins, jamais de soirs, jamais de nuits : cç sont les mondes
à la surface desquels règne constamment une lumière soit diffuse
et douce, soit éblouissante, et qui puisent dans leur propre at-
mosphère cette permanente clarté. Il en est d'autres sur lesquels
apparaissent et disparaissent des soleils de couleur, substituant
les flammes de Téearlate, du rubis ou de Témeraude à la blanche
lumière caractéristique de notre soleil. Ces mondes éclairés par
plusieurs soleils de couleurs différentes ne sont pas rares dans l'es-
pace. Il en est d'autres encore pour lesquels le retour quotidien
de la lumière et de la chaleur n est pas régulier comme ici-bas,
mais soumis à des fluctuations qui tantôt donnent des matins en-
flammés par des torrents de lumière, et tantôt laissent la nuit
empiéter sur le domaine du jour.
Ainsi, ce que nous voyons sur la Terre n'est pas Timage de
similitudes absolues pour les autres mondes. Nous ne saurions
LE MATIN. 179
trop apprécier le système organique dont la nature a gratifié notre
planète. Quel spectacle plus digne d'attention que celui du retour
quotidien de la lumière dans l'Atmosphère de notre monde obscur,
surtout lorsqu'en songeant à ce retour on en voit sous un même
coup d'oeil toutes les conséquences sur le renouvellement inces-
sant de la vie !
Cest une heure de paix et en même temps d'activité que celle
du réveil de la nature à l'aurore. Tous les êtres, se levant d'ua
repos régénérateur, reprennent le cycle interrompu de leur desti-
aée terrestre, et comme le printemps dans l'année, le matin est
dans le jour l'instant du renouvellement. Les oiseaux, chantent
à l'astre radieux leur cantique matinal, de leur voix aussi pure
dans l'ordre du son que l'aurore dans l'ordre de la lumière. Au-
tour des habitations champêtres, nos animaux domestiques cher-
chent instinctivement la liberté dans la lumière, l'activité, l'agi-
tation, sortant avec bonheur de l'inactive léthargie. Notre espèce
humaine toutefois, par une malencontreuse exception, s'est ac-
coutumée, dans ses grandes cités, à faire la nuit du jour, et le
jour de la nuit. Minuit n'est plus le milieu du sommeil, et la
■ matinée » commence, à Paris, peu avant midi pour s'étendre
jusqu'au coucher du soleil. C'est là une singulière transforma-
tion, que les astronomes seuls pourraient justifler, mais qui forme
maintenant la règle générale des villes humaines, et, sans aucun
doute, exerce une funeste influence sur la santé et sur la force
organique générale.
Comme nous l'avons tu, la réfraction atmosphérique fait naitre
le jour avant le lever du soleil, et le prolonge après son coucher.
Dans mes voyages scientifiques en ballon, j'ai pu faire quelques
expériences spéciales sur la lumière de l'aurore.
A l'époque du solstice d'été, quand l'Atmosphère est sereine cl
la lune absente, une élévation de 200 mètres, à minuit, hors de
la brume inférieure, est sufHsante pour observer au nord, nette
ment dessinée, la clarté du crépuscule.
Lorsque la lune brille dans sa plénitude, il est facile de suivre
la comparaison de sa lumière avec celle de l'aurore. C'est ce que
j'ai fait entre autres pendant la nuit du 18 au 19 juin 1867. Com-
parant simultanément la lumière de la lune, qui venait de passer
au méridien, avec celle de l'aurore et suivant l'accroissement
Fig. 63. — Lt maliBée.
de celle-ci, j'ai reconnu que les deux clartés se sont égalées à
2^ 45° du matin, 1 heure 13 minutes avant le lever du soleil.
A partir de cet instant la lumière de l'aurore alla en augmentant
sur celle de notre satellite.
Ce qui me surprit le plus daos cette expérience, ce fut de re-
connaître que la blancheur légendaire de ta lumière de la lune
n'est blanche que par comparaison avec nos lumières artificielles.
Elle rougit devant celle de l'aurore comme celle du gaz devant elle.
Une différence remarquable distingue également la lumière de
l'aurore de celle de la pâle Phœbe. Lors même qu'elle n'a pas
encore atteint l'intensité de la seconde, ta première pénètre les
objets de la nature, tandis que celle de la lune glitse à leur sur-
face et les estompe vaguement.
LE LEVER DU SOLEIL. 181
Même par le ciel le plus pur^ les régions qui ayoisinent la terre pa-
raissent, d*en haut, toujours voilées et troublées par des vapeurs.
C'est en ces hauteurs qu'il serait utile d'édifier des observatoires.
Quel spectacle plus sublime que celui du lever du soleil, observé
soit des hauteurs de T Atmosphère, soit du faîte des montagnes?
Au désert, l'astre éclatant apparaît comme un roi sortant de la
pourpre glorieuse; les rayons de son diadème s'élancent à tra-
vers les nuées supérieures, et l'Arabe salue Hèliôs, Allah I trois
fois saint, comme autrefois l'habitant des îles parfumées du
Péloponnèse saluait Phœbus- Apollon. Sur la mer, son premier
rayon d'or flamboie tout d'un coup, puis le disque lumineux
monte solennellement au-dessus des flots. Quelle que soit la si-
tuation d'où l'on contemple ce spectacle, il est difficile de ne
pas le trouver grandiose et majestueux.
Des divers tableaux de la nature qu'il m'a été donné d'admirer,
celui dont le souvenir me fi*appe le plus encore, c'est un rare
lever de soleil auquel j'ai assisté en ballon, par une belle matinée
d été, à 2400 mètres de hauteur au-dessus du Rhin.
Les nuages venaient de se former, de deux heures à trois heu-
res du matin, dans des régions aériennes inférieures à la nôtre, et
parsemaient la vaste campagne. Les immenses forêts de l'Alle-
magne se développaient à plus de 2 kilomètres au-dessous de
nous; nous distinguions presque à notre nadir Aix-la-Chapelle;
à notre gauche, au loin, les terrains marécageux de la Hollande ;
à notre droite, le duché de Luxembourg; derrière nous, les pro-
priétés entourées de haies de la Belgique ; devant nous, près du so-
leil, la Westphalie ; au loin, le Rhin qui déroulait ses anneaux blancs
et serpentiformes. Cologne approchait avec sa noire cathédrale au
centre du demi-cercle. Depuis longtemps, l'aurore répandait sur
la terre une clarté toujours croissante, et, par un singulier effet de
mirage ou par la disposition fortuite des ombres dans les nuées si-
tuées à notre hauteur, un vaste paysage se dessinait à l'orient avec
des teintes et des nuances vagues semblables à celles du marbre.
On pressentait, derrière ces décors féeriques, ces murailles, ces
lours et ces clochers projetés sur cette couche lointaine de nuées,
on pressentait l'arrivée prochaine du dieu de la lumière, qui, par
sa majesté, allait faire soudain disparaître toutes les ombres du
crépuscule. Un silence absolu environnait notre navire, tandis
que les nuages se formaient et se déformaient au-dessous de nous.
En vérité, je ne saurais mieux comparer l'accroissement succès-
182 LE MATIN.
sif de la lumière orientale et les symptômes précurseurs du lever
de l'astre-roi^ qu a une mélodie extrêmement pure qui se laisserait
d*abord deviner plutôt qu'entendre, comme venant d'une grande
distance. Puis ce murmure, ce prélude, s'accentue davantage, et
déjà l'on distingue les accords des diverses parties. L'oreille char-
mée par l'enivrante harmonie, comme l'œil baigné dans la lumière
céleste, cherche à discerner dans l'ensemble le motif qui se dé-
gage de l'accompagnement sonore. Mais à travers les frémisse-
ments des cordes basses, sous les chatoiements et les broderies de
l'art musical, la pensée ne sait parvenir à distinguer la trame du
mélodieux concert. A peine l'attention a-t-elle pénétré dans ce
monde merveilleux de l'harmonie, que tout à coup éclate dans sa
grandeur la puissante et éblouissante fanfare.... Le dieu de la lu-
mière flamboie! L'Atmosphère est soudain pénétrée dans ses
régions immenses par les feux de son rayonnement intarissable.
Ces spectacles aériens sont rares. Plus fréquente est l'observa-
tion du lever du soleil sur les montagnes.
A mon avis, les plus beaux couchers de soleil sont ceux de la
mer, et les plus beaux levers ceux des montagnes ou des ascen-
sions aériennes.
Tous les touristes qui chaque année parcourent les Alpes de la
Suisse sont montés une fois au moins au sommet du Righi, cette
petite montagne de 1 800 mètres qui s'élève, isolée, au milieu des
lacs et donne au naturaliste la succession de tous les climats jus-
qu'aux dernières espèces végétales. Pour permettre à ceux qui ne
l'ont pas ressentie de se rendre compte de l'impression d*un lever
de soleil dans les Alpes, j'extrais ici de mes notes de voyage l'ob-
servation que j'en ai faite moi-même au mois de septembre 1868.
C'est une description simple, qui peut donner une idée de la na-
ture de ce beau spectacle.
.... J'ai assisté ce matin au lever du soleil, du haut de cette belle montagne qui
domine par son heureuse situation le panorama de la Suisse. C'est inouï. On ne peut
se former une idée de cette illumination des glaciers dans le ciel avant l'arrivée vi-
sible du Soleil sur la montagne, lorsqu'on ne l'a pas contemplée soi-même. Hier,
vers une heure, nous avons commencé l'ascension — une véritable caravane — :
guides, porteurs de vêtements pour l'arrivée, chevaux et muleta pour les dames
qui n'osent pas aventurer leurs pieds délicats sur ces rudes versants, palan*
quins pour les invalides ou les timides, etc., -^ tout cela se met en marche dans
l'étroit chemin qui commence au lac de Zug, h Art, et serpente par des forêts, des
broussailles, des rochers et des torrents jusqu'au Kulm, jusqu'au sommet du pic.
A six heures nous étions sur ce faite splendide , d'où l'on découvre l'immense
chaîne des glaciers des Alpes de TOberland, les sommets successifs des plus
hautes montagnes, le relief si diversifié de celle contrée morcelée, les versants
LE LEVER DU SOLEIL. 185
«
des collines plus rapprochées, les pâturages et les prairies verdoyantes de ce pa-
radis terrestre, les lacs innombrables qUi réfléchissent le ciel, les villes coquettes
en miniature, les villages et les chalets rouges qui sont disséminés à tous les
points de ce parterre. Nous avions fait, le long de la route, quelques haltes bien
Déoeasaires pour nos poumons, nos jambes, et même pour nos gosiers.
On admire, en montant, la belle vallée qui s'étend au pied du Righi, mais le re-
gard et la pensée sont péniblement surpris du fameux éboulement du Rossberg
qûen 1806 engloutit tout le riant village de Goldau et combla une partie de son
ûc. Cette arête encore blanche de la haute montagne, ces rochers gris amoncelés
dans la plaine , invitent à songer aux mouvements incessants de la nature, qui
s'accomplissent comme si Thomme n'était pas sur la terre.
Quant au lever du soleil, je ne pense pas qu'il puisse être plus magnifique en
aucun lieu de la terre, si ce n'est en ballon.
Cest sublime, et c'est indescriptible. Je ne crois même pas que beaucoup
d'âmes le sentent exactement, ni que beaucoup d'esprits le comprennent dans sa
Térité.
D^ailleors la scène, l'instant, la situation, la nouveauté forment un excellent
prélude à ce spectacle. Une heure avant le lever du soleil, le chant pastoral d'une
trompette de bois éveille les voyageurs. Nous étions 230 ! La lune répandait une
faible clarté dans l'Atmosphère, et on distinguait dans le lointain les glaciers
blancs éclairés par une teinte mélancolique et silencieuse. Jupiter brillait à côté
de la Lune, et Vénus resplendissait à l'orient. A ce tableau particulier de la nuit
succéda la toilette des montagnes. Peu à peu, lentement, elles se lavent en quel-
que sorte de l'obscurité qui les environnait, et se montrent dans leurs formes et
dans leur fraternité. Une lumière diffuse se manifeste et s'accroît dans l'air froid
et humide du matin. A l'est, l'horizon est crénelé par les dentelures grises qui
dessinent seulement sur l'espace plus lumineux la silhouette des sommets.
C^est alors que vers le sud les glaciers pâles, à peine visibles sous le règne de la
lone et de l'aurore, deviennent roses, d'un rose tendre et véritablement céleste :
le soleil vient de se lever pour ces sommets lointains. Les cimes argentées se do-
rent et se réunissent, et forment dans l'espace un paysage singulier et frappant,
qu'on croirait arrangé par les nuages. Cette illumination des Alpes au lever du
soleil offre un caractère d'immensité et de puissance qui donne de la surface ter-
restre et de son mouvement vers la lumière une idée tout à fait spéciale.
Après ces glaciers, d'autres glaciers s'illuminent à leur tour. Du sommet du Righi
on domine l'horizon dans toute sa circonférence. Le Finsteraarhorn, l'Aigle, le
Moine, la Jungfrau, le Blakenstock, l'Uri, le Saentis, le Gloernich, et cent autres ap-
paraissent dans la douce splendeur. Des glaciers roses l'œil revient aux découpu-
res de Thorizon oriental.... lorsque soudain un mince rayon rouge apparaît et rem-
plit Tespace. Alors, lentement, majestueusement, l'astre flamboyant semble sortir
des cieux gris, et peu à peu, distribuant la clarté matinale sur tous les points, fait
surgir de l'ombre montagnes après montagnes, paysages après paysages, déve-
loppant pour ainsi dire le panorama comme une série de plans qui s'écarteraient
et reculeraient, de telle sorte que les glaciers primitivement apparus semblent s'é-
loigner de plus en plus, et laisser un immense espace à la succession des monta-
gnes, des collines et des vallées plus rapprochées....
La lumière du Soleil donne à notre planète sa parure et sa
beauté; aux campagnes le verdoyant tapis des prairies^ aux sillons
186 . LE MATIN.
Tor des blonds épis^ aux fleurs leurs chatoyantes couleurs^ au
ciel son azur et ses nuances variables. Mais en traversant TAtmo-
sphère, cette lumière est en partie absorbée par les couches d'air
qu'elle traverse, et c'est cette absorption qui nous donne notre ciel
atmosphérique.
Par des recherches fort curieuses, on a pu évaluer cette absorp-
tion. Pour donner une idée de cette méthode, je rappellerai d'a-
bord à nos lecteurs que la lumière, toute coquette et insaisissable
qu'elle paraît, est cependant douée d'un pouvoir mécanique aussi
réel que celui de la chaleur; je citerai, entre cent exemples, celui
de l'explosion d'un mélange de chlore et d*hydrogène dans un fla-
con. Cette explosion est produite par la seule action de la lumière,
attendu qu'en gardant le flacon dans l'obscurité, les deux gaz res-
tent en présence sans se combiner.
Or, dans des recherches spéciales à cet égard, MM. Bunsen et
Roscoe ont voulu évaluer en fonction de Vacide chlorhydrique pro-
duit, la quantité d'action chimique exercée par la lumière.
Pour cela, ils ont fait agir un faisceau de rayons introduit dans
une chambre obscure sur le mélange gazeux de chlore et d'hydro-
gène; en opérant à des hauteurs de soleil dififérenles, ils ont éva-
lué l'influence absorbante de l'Atmosphère sur les rayons qui avaient
ainsi traversé des couches d'air d'épaisseur variable. Ils ont donc
pu en déduire la quantité d'action chimique qui serait exercée par
le soleil à la limite de notre Atmosphère sur un mélange de chlore
et d'hydrogène.
Le calcul appliqué à leurs observations a montré que si les
rayons solaires ne subissaient aucune absorption atmosphérique
en tombant verticalement sur la terre dans une atmosphère indé-
finie de chlore et d'hydrogène, ils provoqueraient, pendant chaque
minute, la formation d'une couche d'acide chlorhydrique d'une
épaisseur d'environ 35 mètres. Après avoir traversé l'Atmo-
sphère, ces rayons n'ont plus qu'une force représentée par 14 mè-
tres et demi, c'est-à-dire qu'ils ont perdu environ les deux tiers
de leur intensité primitive. Les recherches sur le rayonnement so-
laire ont montré que, dans les mêmes conditions, l'action calori-
fique est au plus diminuée d'un tiers de sa valeur. Ainsi, les rayons
les plus réfrangibles de la lumière sont absorbés en plus grande
proportion par l'Atmosphère que les rayons les moins réfrangi-
bles. L'air garde, emploie, réfléchit, fait jouer et travailler les
deux tiers de la force lumineuse que le Soleil nous envoie; il
n'absorbe au contraire qu'un tiers de la chaleur que nous rece-
LA LUMIÈRE. 187
YODS du même astre. Il semble donc que la lumière ait une
fonction plus grande que la chaleur dans rAtmosphère. Nous
verrons du reste, au dernier chapitre de ce Livre, quelle im-
mense importance joue la lumière dans la vie terrestre, végétale
et animale.
Les mêmes physiciens cités plus haut ont étudié les intensités
totales solaires et atmosphériques dans un certain nombre de lo-
calités variant de latitude depuis 1 5 degrés du pôle (île Melville)
jusqu'à 30 degrés de Téquateur (le Caire), évaluées en épaisseur
d acide chlorhydrique formé, comme si les rayons pénétraient
dans une atmosphère indéfinie de chlore et d^hydrogène. Les
résultats suivants expriment l'action pendant l'intervalle de
(emps qui s'écoule entre le lever et le coucher du soleil, le jour
de l'équinoxe.
Les différences entre les effets qui seraient produits dans ces
divers pays sont moins considérables qu'on aurait pu le penser,
et la cause en est dans la puissante dissémination lumineuse pro-
duite par l'Atmosphère; en effet, l'action photochiniique dii*ecte
du soleil varie comme 1 : 1 5 : 30 entre Tîle Melville, Heidelberg
et le Caire, tandis que l'effet de la diffusion atmosphérique varie
seulement comme 9:16:18.
L'absorption des rayons actifs très-réfrangibles augmente ra-
pidement avec l'épaisseur de l'Atmosphère; ainsi, lorsque le
soleil a une hauteur moyenne de 25 degrés sur l'horizon, le
rapport des intensités chimiques de la lumière directe et de la
lumière diffuse sur un papier sensible préparé avec un sel d'argent
étant 0,23, celui des intensités lumineuses est 4, c'est-à-dire que
l'action de l'Atmosphère est 1 7 fois plus grande sur les rayons
impressionnant chimiquement les composés d'argent que sur les
rayons agissant sur la rétine. Lorsque cette hauteur du soleil sur
Ihorizon n'est plus que de moitié, 12 degrés environ, le rapport
moyen des intensités chimiques de la lumière directe et de la lu-
mière diffuse n'est plus que de 0,053 et celui des intensités des
rayons lumineux que de 1,4, c'est-à-dire alors que l'action de
l'Atmosphère est 26 fois plus grande sur les rayons chimiques
du Soleil que sur ses rayons lumineux. A des hauteurs moindres,
l'action chimique directe du soleil devient inappréciable, tandis
que l'intensité des rayons visibles est encore assez grande; les
rayons les plus réfrangibles manquent, ce qui est indiqué par la
couleur rouge du disque solaire près de l'horizon.
On a appliqué à la détermination de l'intensité chimique des dif-
188 LE MATIN.
férentes parties du soleil la méthode décrite plus haut^ et rela-
tive à remploi du mélange de chlore et d*hydrogène; il a été ob-
servé que le centre du disque solaire exerce une action chimique
plus intense que les bords. On serait donc conduit à une consé-
quence analogue à celle que le P. Secchi avait déduite de ses ob-
servations^ d'après lesquelles le rayonnement calorifique du cen-
tre du disque solaire serait plus intense que celui des bords.
MM. Bunsen et Roscoe ont comparé l'action exercée par le soleil
sur le mélange de chlore et d'hydrogène avec celle d'une source lu-
mineuse terrestre^ d'une masse de magnésium en combustion
dans l'air vue sous une grandeur apparente égale à celle sous la-
quelle nous voyons le soleil : un disque de magnésium en com-
bustion de 1 mètre de diamètre^ placé à 1 07 mètres/ produirait la
même action sur le mélange de chlore et d'hydrogène que le
soleil à la hauteur de 10 degrés.
La lumière solaire directe ayant été comparée à l'arc voltaïque,
a donné le rapport de 1 000 à 240, c'est-à-dire que le soleil a pro-
duit sur les plaques daguerriennes une action chimique quatre fois
plus énergique que la lumière de la pile.
Nous analyserons plus loin les radiations lumineuses, calorifi-
ques et chimiques dont le Soleil inonde constamment les planètes
placées autour de lui. Qu'il nous suffise ici de sentir l'importance
du rôle de la Lumière dans la nature. L'astre gigantesque du Soleil;
1400 mille fois plus gros que la Terre, est un globe incandescent
liquide ou gazeux, dont la température n'est pas inférieure à tO mil-
lions de degrés. Les flots considérables de lumière qu'il verse
constamment sur la Terre donnent à notre planète à la fois le jour,
le mouvement et la vie, et nous savons qu'ils produisent des effets
analogues sur les autres mondes. Bientôt nous apprécierons direc-
tement toute la grandeur de la radiation solaire. Nous venons ici
d'admirer le lever du soleil et de prendre une idée de l'action mé-
canique de la Lumière. Continuons notre panorama de la nature
par l'étude des phénomènes optiques que cet agent admirable crée
incessamment dans notre Atmosphère.
CHAPITRE V.
L'ARG-EN-CIEL.
L'action générale de la Lumière dans la nature vient de se pré-
senter à nos yeux parle cours régulier de son œuvre permanente.
Ses jeux dans l'Atmosphère sont divers^ et produisent mille phé-
nomènes optiques toujours curieux^ parfois bizarres^ aujourd'hui
expUqués par les lois de la physique. Nous consacrerons les cha-
pitres suivants à Texamen de ces phénomènes exclusivement dus
à cet agent, à la fois si puissant et si délicat, si doux et si fort.
Le plus fréquent de ces. phénomènes et celui dont Texplication
simple nous aidera à saisir les autres, c*est la production de VArc-
en-ciel.
Parmi nos lecteurs, il en est bien peu sans doute qui niaient re-
marqué, dans la pluie d*un jet d'eau ou d'une cascade, la produc-
tion d'un petit arc-en-ciel en miniature, analogue à l'arche gran-
diose qui se projette dans l'espace aérien après une heure d'orage.
Toutes les fois que ces petits arcs se présentent, nous pouvons
observer trois circonstances : 1 "" des gouttes de pluie ; 2'' la pré-
sence du soleil ; 3"" la situation précise de l'observateur entre les
gouttes d'eau et le soleil.
Ces trois conditions de la production de Tarc-en-ciel vont nous
fournir elles-mêmes l'explication de ce gracieux phénomène, dans
lequel la religion juive salua la protection de Jéhovah, et la mytho-
logie grecque l'influence agréable de la déesse Iris. Pour voir un
arc-en-ciel, soit dans une pluie artificielle, soit dans l'Atmosphère,
il Êtut toujours tourner le dos au soleil. Dans cette situation, les
rayons solaires qui éclairent les gouttes d'eau sont réfléchis et ré-
fractés par elles. Voici comment :
190 L'ARG-EX-CIEL.
Soit, je -suppose, une {,'oulto deuu AU' daa? l'.Aimf-îplirw. In
rayon solaire arrive sur celle goulle en I, f^nt-Ir*- dans fon inié-
neur en déviant de la li-
pnt* droil^, fiuiique Iijui
nivon lumineux suViX eelt?
dt-viati'in, en jiaî-j-ant dan>
nne ^ull^tanL-e iranipa-
l'enle plu? d<-n?e que l'itir.
Arrivé au fond A de la
pc-lile split'Fe liiiuide qui
fonslitue la goutte, il pjI
l'élléclii par ce fond et re-
vient vers le côlé du soleil
avec une déviation nou-
i-ig. f,... — n.ikxmii Mni|)kyi.< i-jyuiij velle l'M qui !e rapproche
de Ja terre.
Ce ravon ainsi décomposé offre toutes les couleurs échelonDées
Hiir des inrlinaisons dilTéronles, cliaf|ue couleur étant différemment
réIVaniiilile. l/iiiflin:iison va en croissant du rouge au violet, de
Korh'ipie, si le rayon l'oiigi! atteint l'œil, les autres rayons Tenus de
la nièine gotitle ne peuvent l'atteindre, mais une goutte moins éle-
vée poiji'ja lui envoyer un rayon violet. L'observateur voit donc
dans la diieelion de i-a'h gniiltes un endroit rouge en haut, ud en-
druil vittli'l en lias. Les goutles intermédiaires envoient semblable-
nient ïi l'oil tes lavuiis compris entre le rouge et le violet. Od a
ainsi un s|i('rlri' solaire dont les couleurs sont, en parlant du
point le [dus lias, vinli-l, iiulii/o, bleu, vert, jaune, orangé, rouge-
liiiaiiinons mainleiianl une surface conique, ayant pour axe la
droite (jui va de l'o-il de rol)sei'vateur au soleil, et passant par la
goutte. Cliacunc des jioulles d'eau (pii se trouvent sur cetle surface
produit le niènie elVet; un a donc un ensemble de spectres formant
une bande eireulaire, irisée, dans laijuelle les couleurs simples se
succèdent suivant l'ordi'i' in(ii([ué, le violet a (fig. GS; étant en
dedans, et le ronge 6 en deliors.
Le pliénomène se reproduit tiuit f|ue les gouttes d'eau se succè-
dent dans la même région de l'espace; l'apparence lumineuse se
renouvelle eu nii'^me temps que le passage de ces goultos, et l'on
voit l'are persister. On démontre par le calcul que l'angle du cône
lies rayons rouges esl de .V2 degrés (42'' *20'i, et celui du cône
des rayons violets de 40 degrés -'.0";îO') : telle est la dislance de
l'arc au centre, point où se |)rojeltei'ail l'ombre de la tête du spec-
RÉFRACTION ET RÉFLEXION. 191
tateur P {fàg. CS}. Le diamètre HH' (Cg. G8) de l'arc total soustend
un angle de BU degrés; la largeur de l'arc est de 2 degrés, c'est*
à-dire à peu près quatre fois le diamètre apparent du soleil.
L'arc-eo-ciel constate donc l'existence de petites sphères d'eau li-
quide tombant en pluie au sein de l' Atmosphère. L'arc est d'au-
tant plus brillant que leur grosseur est plus grande. Il faut qu'elles
soient beaucoup plus grosses que celles qui forment les nuages
pour que l'œtl puisse distinguer les couleurs. Voilà pourquoi les
Itrouilbrds et les nuages ne produisent pas d'arc-en-ciel.
.'Reliant que l'arc-en-ciel est produit par les rayons de soleil ré-
Formation de l'arc-en-ciel.
fractés sur les gouttes de pluie qui tombent, nous pouvons en dé-
duire Don-seulement la grandeur de cet arc, mais aussi les condi-
tions sans lesquelles il ne saurait avoir Heu . Si le soleil était à l'hori-
loD, l'ombre de la tête du spectateur y tomberait aussi; et, comme
laie du cône serait horizontal, il s'ensuit que nous verrions une
demi-circonférence complète d'un demi-diamètre apparent de Ai de-
grés. Dès que le soleil s'élève, l'axe du cône s'abaisse et l'arc devient
plus petit; enûn, si le soleil atteint une hauteurde 41 dogrés,raxe
du cône forme le même angle avec le plan del'horizon, et l'arc de-
vient tangent à ce plan. Si le soleil était encore plus élevé, l'arc se
projetterait sur la terre. On voit rarement le phénomène quand il se
-■""".-■L 3, i-r -si^iriit voir
— -- --ir ^ crr^ ae peut
'^iz? - .-1 L J'iiirizon),
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: j-..::v'.es est citée
iz tuit formé par
J
THEORIE DE UARG-EN-GIEL.
193
les rayons réfléchis sur une rivière. Cet arc coupait d'abord Tare
extérieur de manière à le partager en trois parties égales. Quand
le soleil s'abaissa vers Thorizon^ les points de rencontre se rappro-
chèrent. 11 n'y en eut bientôt plus qu'un seul^ et^ comme les cou-
leurs étaient dans un ordre inverse^ le blanc parfait se forma par
la superposition des deux séries. Le soleil peut du reste produire^
après s'être réfléchi sur une nappe d'eau^ un cercle complet. Quel-
quefois la ii^artie supérieure manque^ et il reste le singulier phéno-
mène de Tarc-en-ciel renversé.
Les académiciens envoyés au cercle polaire pour la mesure du
méridien observèrent^ le 1 7 juillet 1 736^ sur la montagne de Ke-
Fig. 68. — Théorie des deux arcs de Tarc-en-ciel.
tima^ un arc-en-ciel triple analogue à celui dont parle Halley. Dans
celui du bas le violet était en bas^ le rouge en dehors^ comme
toujours : c'est l'arc principal. Le second^ qui lui est parallèle, est
l'arc secondaire^ chez lequel le rouge est en bas et le violet en
haut. Le troisième arc^ partant des pieds du premier^ traversait le
second et avait^ comme le principal^ le violet en dedans et le rouge
en dehors. C'est cette observation que nous reproduisons figure 69.
Puisque l'arc-en-ciel est dû à la réfraction et à la réflexion des
rayons solaires sur des gouttelettes d'eau tombant dans l'air^ on
conçoit que la lumière de la lune puisse donner naissance à une
apparition analogue^ quoique moins intense. C'est ce qu'il m'a été
13
194 L'ARC-BN-CIEL.
donné de constater un soir de printemps à Compiègne. C'était le
9 mai 1865, à 10 heures 30 minutes du soir. Le principal du col-
lège eut Tobligeance de venir me prévenir de Tapparition qu il
venait de remarquer, et nous pûmes Tétudier à loisir. C* était la
veille de la pleine lune. L*astre était élevé» de 60 degrés au-dessus
de rhorizon oriental. Varc-en-ciel lunaire se déployait à rouest
avec une grande netteté de teintes. On distinguait les sept couleurs
prismatiques dans leur ordre normal. Au-dessus de Tare principal
on remarquait Tare secondaire, plus faible, mais encore nettement
dessiné. Ce phénomène météorologique, qui ne laissait rien à dési-
rer, est d*autant plus rare que sa visibilité réunit plus de conditions
difficiles à trouver réunies. La journée avait été orageuse et une
petite averse venait tout récemment d'arroser le parc, ce qui avait
élevé dans T Atmosphère les parfums des lilas et des giroflées^ et
donnait un charme particulier à cette douce soirée du mois de Maïa.
Brandes, Dionis Duséjour, Sennert, de Tessan, Rozier, Bravais
ont observé et décrit Tarc-en-ciel nocturne. Je lis aussi dans Améric
Vespuce (1501) qu'il a observé plusieurs fois « Tiris pendant la
nuit » et de? météores rares dans l'ancien continent. 11 croit que le
rouge de l'arc vient du feu, le vert de la terre, le blanc de lair et le
bleu de l'eau; et il ajoute : ce signe cessera de paraître quand les
éléments seront usés « quarante ans avant la fin du monde. »
Je vois dans un ancien traité de météorologie, celui du P. Cotte,
qu'en outre de Tarc-en-ciel ordinaire, de l'arc secondaire, des arcs
réfléchis, et de l'arc-en-ciel lunaire, on a encore mentionné une
autre sorte d'effet optique nommé « arc-en-ciel marin », formé sur
la surface de la mer, composé d'un grand nombre de zones, et ap-
paraissant parfois sur les prairies humides à l'opposite du Soleil.
Ce cinquième aspect est une espèce d'anthélie, que je décrirai
plus loin, à la fin du chapitre suivant.
On a aussi donné le nom d'arc-en-ciel m blanc » au cercle antbé-
lique dont il sera question dans le même chapitre.
Enfin on remarque parfois des bandes colorées au-dessous du
violet de Tarc-en-ciel ordinaire; elles paraissent appartenir à un
arc superposé au premier. Cet arc prend alors le nom d*arc sur-
numéraire; il est dû à des effets très-complexes d'interférence. —
A tous ces faits j'ajouterai encore l'observation suivante.
Le 30 décembre 1868, de 2 heures 45 minutes à 3 heures, entre
Rouilly-Saint-Loup et Troyes, je vis un magnifique arc-en-ciel
marchant, ayant son pied droit dans Test et son pied gauche dans
le nord-ouest. Le train marchait d*abord de lest à Touest et tourna
I uy Cirer/ Chromohlfi.
ARC-EN-CIEL LUNAIRE OBSERVÉ A COMPtÈGNE .
DIFFÉRENTES SORTES D'ARCS. 19b
bientôt tout à fait du sud au nord. Dans la première position, le pied
droit de l'arc était vu vers l'arrière du train. Avançant peu à peu,
il finit par être vu tout à fait en face de mon compartiment.
En même temps, en 5 minutes, l'arc s'éleva dans le ciel, sur les
nuages différents et parfois m£me se dessinant en vert-violet sur
l'azur. Lorsque l'arche eut atteint la {mrtie supérieure du eiet, où
il n'y avait plus de nuages, elle disparut en haut, les pieds restant
visibles sur les nuées grises inférieures. On ne voyait point sur
quelles gouttes de pluie l'arc se dessinait. En arrivant à Troyes,
i' observai qu'il avait dû tomber un peu d'eau. Le temps était resté
très-beau sur la ligne depuis Chaumont.
C'est la seule fois que j'aie vu marcher un arc-en-ciel.
Une autre observation intéressante que j'ai faite, le 4 juin 1 871 ,
est celle d'un arc-en-ciel entièrement visible sur le ciel resté blett.
Les couleurs sont plus légères et plus aériennes encore que dans
l'état ordinaire. Je me trouvais alors entre Dieppe et Rouen, au-
dessus de la verdoyante vallée de Monville. Le fait s'explique en
remarquant que la pluie rare qui tombait devant les spectateurs
196 UARC-EN-CIBL.
n'était pas assez épaisse pour modifier Tazur du ciel situé derrière
elle^ et que les nuages passagers d*où ces gouttelettes tombèrent
ne s'étendaient pas jusqu'à la région sur laquelle Tare se projetait.
Avant que la science ait donné l'explication de ce simple phé-
nomène optique, il était interprété comme un signe céleste, et il
n*est pas sans intérêt de revoir ce qu'on en pensait alors.
Varc-en-ciel était, aux yeux des Hébreux, le gage de Talliance que Dieu avait
contractée avec les hommes, suivant sa promesse à Noé après le déluge.
Ayant paru comme un signe d'alliance entre Dieu et les hommes, il semblait
conséquent d'admettre que ce phénomène ne pouvait être antérieur au déluge.
Les théologiens ont sérieusement discuté ce point de dogme. Luther n'hésite pas
à déclarer que Tare-en -ciel parut miraculeusement après le déluge. Fromond, au
contraire, admet que, du jour où Dieu eut créé le soleil et l'eau, l'arc-en-ciel dut
exister; mais qu'il devint seulement après le déluge un signe du pacte conclu
entre Dieu et les hommes.
Chez les Grecs, Iris (Ip', arc) était fille de Thaumas (merveille) et d'Electre
(splendeur du soleil); elle était sœur des Harpies et dMè7/o (tempête). Ce symbole
rappelait que pour faire naître l'arc-en-ciel il faut que le soleil luise et que letemp»
soit pluvieux. — Remarquons encore quelques détails historiques curieux.
Bien que messagère de Junon, on voit par l'Iliade que le maître des dieux avait
parfois aussi recours à Iris. Les divinités ne pouvaient, en effet, avoir de plus
gracieux envoyé. Elle servait aussi de ceinture aux dieux; les poëtes la représen-
taient ornée des plus belles couleurs. On lui attribuait, enfin, la formation des
nuages pluvieux.
Uranus fut vaincu par Kronos, à l'aide d'une immense faux céleste, qui n'était
autre que l'arc-en-ciel.
Iris purifia Junon revenant des enfers. Les anciens semblaient, ainsi, faire jouer
un rôle de salubrité à l'apparition de l'arc-en-ciel dans l'atmosphère. Quelquefois,
cependant, ils en faisaient aussi la messagère de la Discorde.
Chez les Scandinaves, l'arc-en-ciel est un pont de trois couleurs, d'une grande
solidité, jeté entre le ciel et la terre et par lequel les géants tenteront plus d'une
fois d'escalader la demeure des dieux ; mais le sillon de feu tracé dans le milieu est un
obstacle au passage des géants. Heimdall, né de sept femmes, garde ce pont c<^lesle.
Les théologiens, saint Basile entre autres, voyaient dans les trois couleurs de
l'iris un symbole de la Trinité. Plusieurs Pères n'y reconnaissaient cependant que
deux couleurs, le bleu et le rouge, qui étaient, pour eux, emblématiques des
deux natures du Christ, etc. On conçoit que toutes ces imaginations n'étaient pas
faites pour amener la théorie scientifique.
Le premier qui ait tenté d'expliquer le phénomène de l'arc-en-
ciel par une réflexion de la lumière à Tintérieur des gouttes de
piuie^ est un moine allemand nommé Tbéodoric; le second est
un archevêque, A. de Dominis (1611). Mais la véritable théorie
en a été donnée pour la première fois par Descartes, sauf la sépara-
tion des couleurs qui ne fut déterminée que par la découverte de
Newton sur l'inégale réfrangibilité des rayons du spectre solaire.
CHAPITRE VI.
ANTHÉLIES.
SPECTRES. — OMBRES SUR LES MONTAGNES. — CERCLE D*ULLOA.
CERCLE ÉTUDIÉ EN BALLON.
Les traités de météorologie n*ont pas^ jusqu'à ce jour^ mis
Tordre nécessaire dans la classification des divers phénomènes
optiques de Tair. Quelques-uns de ces phénomènes, d'ailleurs,
n'ont été vus que rarement, et leur étude avait été insuffisante
pour cette classification. Cependant la méthode de description
scientifique est assez importante pour que nous nous arrêtions
un instant à nous en rendre compte, car c'est la condition même
de toute clarté dans un sujet aussi complexe.
Nous venons d'examiner le phénomène si fréquent de la pro-
duction de l'arc-en-ciel, et nous avons vu qu'il est dû à la
réfraction et à la réflexion de la lumière dans des gouttes d'eau,
«t quil se produit à Y opposé du soleil ou de l'astre éclairant. Nous
allons maintenant aborder un ordre de phénomènes plus rares,
mais qui offrent avec Tarc-en-ciel le lien commun de se produire
également à l'opposé du soleil. Je réunirai ici ces divers effets
optiques sous \% nom A' auihélies (de âv6l, à Topposite, et viXioç,
soleil) .
Les phénomènes optiques qui se produisent du côté du soleil,
ou autour de lui, tels que les halos, parhélies, etc., formeront le
sujet du chapitre suivant.
Avant d'arriver aux anthélies proprement dits, ou aux cercles
coloriés qui apparaissent autour d'une ombre, il est bon de signa-
198 ANTHÊLIES.
1er d*abord les effets produits à Topposite du soleil sur les nuages
ou les vapeurs au lever ou au coucher de lastre du jour.
Sur les hautes montagnes^ on voit assez souvent Tombre de la
montagne se dessiner soit sur la nappe des brouillards inférieurs^
soit sur les monts voisins^ projetée à l'opposite du soleil presque
horizontal. J'ai vu distinctement Ï0î7ibre du Righi se dessiner
nettement sur le mont Pilate situé à Touest du Righi^ de Tautre
côté du lac de Lucerne. Ce phénomène se produit quelques minutes
après le lever du soleil^ et la forme triangulaire du Righi est
dessinée dans une esquisse très-facile à reconnaître.
Vomhre du mont Blanc se voit plus facilement au coucher du
soleil. Dans Tune de leurs ascensions scientifiques^ MM. Bravais
et Martins l'observèrent entre autres dans une situation très-favo-
rable; elle se dessinait sur les montagnes couvertes de neige^ et
elle s éleva graduellement dans l'Atmosphère jusqu'à atteindre la
hauteur d'un degré, restant encore parfaitement visible : l'air,
au dessus du cône d'ombre, était teint de ce rose pourpre que l'on
voit, dans les beaux couchers de soleil, colorer les hautes cimes,
ce Que l'on imagine, dit Bravais, les autres montagnes proje-
tant, elles aussi, à ce même moment, leur ombre dans l'Atmo-
sphère, la partie inférieure sombre avec un peu de verdâtre, et
au-dessus de chacune de ces ombres la nappe rose purpurine
avec la ceinture rose foncée qui la séparait d'elles; que l'on ajoute
à cela la rectitude du contour des cônes d'ombre, principalement
de leur arête supérieure, et enfin les lois de la perspective faisant
converger toutes ces lignes l'une sur l'autre, vers le sommet
même de l'ombre du mont Blanc, c'estrà-dire du point du ciel
où les ombres de nos corps devaient être placées, et l'on n'aura
encore qu'une idée incomplète de la richesse du phénomène
météorologique qui se déploya pour nous pendant quelques in-
stants. Il semblait qu'un être invisible était placé sur un trôné
bordé de feu, et que, à genoux, des anges aux ailes étincelantes
l'adoraient, tous inclinés vers lui. A la vue de tant de magnifi-
cence, nos bras et ceux de nos guides restèrent inactifs, et des
cris d'enthousiasme s'échappèrent de nos poitrines. »
Parmi les phénomènes naturels qui s'offrent à nos regards sans
exciter notre surprise ou attirer notre attention, il s'en rencontre
quelquefois qui possèdent les caractères d' une intervention surnatu-
relle. Les noms qu'ils ont reçus témoignent encore de la terreur
qu'ils inspiraient; et même aujourd'hui, que la science les a
dépouilles de leur origine merveilleuse et a expliqué les causes
SPECTRES. - OMBRES. — AURÉOLES. 199
de leur production^ ces phénomènes ont conservé une partie de
leur importance primitive^ et sont accueillis par le savant avec
autant d'intérêt que lorsqu'on les considérait comme les effets
immédiats de la puissance divine.
Dans leur multitude assez variée nous devons signaler d'abord
ici le Spectre du Brocken.
Le Brocken est le nom de la montagne la plus élevée de la
chaîne pittoresque du Hartz^ dans le royaume de Hanovre. Il est
élevé d environ 3300 pieds au-dessus du niveau de la mer^ et
de son sommet on découvre une plaine de 70 lieues d'étendue^
occupant presque la vingtième partie de TEurope^ et dont la
population est de 5 millions d'habitants.
Dès les époques historiques les plus reculées, le Brocken a été le théâtre du mer-
Teilleux. On voit encore sur son sommet des blocs de granit, désignés sous les
noms de siège et tTautel de la sorcière; une source d^eau limpide s'appelle la fontaine
magique, et Tanémone du Brocken est pour le peuple la fleur de la sorcière. On peut
présumer que ces dénominations doivent leur origine aux sites de la grande idole
que les Saxons adoraient en secret au sommet du Brocken, lorsque le christia-
nisme était déjà dominant dans la plaine. Comme le lieu où se célébrait ce culte
doit avoir été très-fréquenté, il n'est pas douteux que le spectre, qui aujourd'hui
le hante si fréquemment au lever du soleil, ne se soit montré également à ces épo-
ques reculées. Aussi, la tradition annonce-t-elle que ce spectre avait sa part des
tributs d'une idolâtre superstition.
L*une des meilleures descriptions de ce phénomène est celle
qu'en a donnée le voyageur Hane^ qui en fut témoin le 23 mai
I7t)7. Après être monté plus de trente fois au sommet de la mon-
tagne, il eut le bonheur de contempler Tobjet de sa curiosité. Le
soleil se levait à environ quatre heures du matin par un temps
serein; le vent chassait devant lui, à Touest, des vapeurs transpa-
rentes qui n'avaient pas encore eu le temps de se condenser en
nuages. Vers quatre heures un quarts le voyageur aperçut dans
cette direction une figure humaine de dimensions monstrueuses.
Un coup de vent ayant failli emporter le chapeau du touriste, il y
porta la main, et la figure colossale fit le même geste. Hane fit
immédiatement un autre mouvement en se baissant^ et cette ac-
tion fut reproduite par le spectre. Le voyageur appela alors une
autre personne. Celle-ci vint le rejoindre; et tous deux s étant
placés sur le lieu même d où l'apparition avait été vue d'abord,
ils dirigèrent leurs regards vers l'Âchtermannshohe, mais ils ne
virent plus rien. Peu après, deux figures colossales parurent dans
la même direction, reproduisirent les gestes des deux spectateurs^
pais disparurent.
200 ANTHELIES.
Il y a quelques années (été de 1862), un artiste français,
M. Stroobant, a pu observer et dessiner avec soin ce phénomène.
C'est ce dessin que Ton voit ici. L'observateur était ailé coucher
à lauberge du Brocken, et s'étant fait éveiller vers deux heures du
matin, il parcourut le sommet du plateau en compagnie d un
guide. Ils arrivèrent au bord d'un point culminant au moment
où les premières lueurs du soleil levant permettaient de distin-
guer avec netteté les objets qui se trouvaient à une assez grande
distance. « Mon guide, dit M. Stroobant, qui depuis quelque
temps marchait le nez au vent, regardant tantôt à droite, tantôt à
gauche, m'entraîna tout à coup sur une élévation d'où j'eus le
rare bonheur de contempler pendant quelques instants ce ma-
gnifique effet de mirage qu'on appelle le Spectre du Brocken. L'ef-
fet en est saisissant ; un brouillard épais, qui semblait sortir des
nuages comme un immense rideau, s'éleva tout à coup à Touest
de la montagne; un arc-en-ciel se forma, puis certaines formes
indécises se dessinèrent. C'était d'abord la grande tour de l'au-
berge qui s'y trouvait reproduite dans des proportions gigan-
tesques, puis nos deux silhouettes plus vagues et moins correctes;
toutes ces ombres portées étaient entourées des couleurs de l'arc-
en-ciel servant de cadre à ce tableau féerique. Quelques touristes
qui se trouvaient à l'hôtel avaient vu, de leur fenêtre, apparaître
l'astre à l'horizon, mais personne n'avait aperçu la grande scène
qui se passait de l'autre côté de la montagne. »
Quelquefois ces spectres sont entourés d'arcs coloriés concentri-
ques. Depuis le commencement de ce siècle, les traités de météoro-
logie désignent sous le nom de Cercle d'Ulloa l'arc extérieur pâle qui
environne le phénomène, et parfois on a donné à ce même cercle le
nom d' « arc-en-ciel blanc, m Mais il n'est pas formé à la même dis-
tance angulaire que l'arc-en-ciel; il n'est pas toujours unique, et,
quoique pâle, enveloppe souvent une série d'arcs coloriés intérieurs.
UUoa se trouvait au point du jour sur le Pambamarca, avec
six compagnons de voyage; le sommet de la montagne était entiè-
i*ement couvert de nuages épais; le soleil, en se levant, dissipa ces
nuages, et il ne resta à leur place que des vapeurs légères qu'il
était presque impossible de distinguer. Tout à coup, au côté op-
posé à celui où se levait le soleil, <c chacun des voyageurs aperçut,
à une douzaine de toises de la place qu'.il occupait, son image ré-
Qéchie dans l'air comme dans un miroir; l'image était au centre
de trois arcs-en-ciel nuancés de diverses couleurs et entourés à une
Flg. 711. — Le Speclre du Brockcn.
OMBRE ET AUREOLE. — CERCLE D'ULLOA. 203
certaioe distance par un quatrième arc d'une seule couleur. La
couleur la plus intérieure de chaque arc était incarnat ou rouge;
la nuance voisine était orangée, la troisième était jaune, la qua-
trième paille, la dernière verte. Tous ces arcs étaient perpendicu-
laires à l'horizon; ils se mouvaient et suivaient dans toutes les
directions la personne dont Us enveloppaient l'image comme une
gloire, n Ce qu'il y avait de plus remarquable, c'est que, bien que
les sept voyageurs fussent réunis en un seul groupe, chacun d'eux
De voyait le phénomène que relativement à lui, et était disposé à
Cercle d'Uloa.
nier qu'il fût répété, pour les autres. L'étendue des arcs aug-
menta progressivement en proportion avec la hauteur du soleil;
en même temps leurs couleurs s'évanouirent, les spectres devinrent
de plus en plus pâles et va^es, et ea&n le phénomène disparut
entièrement. Au commencement de l'apparition, la figure des arcs
était ovale; vers la un, elle était parfaitement circulaire.
La même apparition a été observée dans les régions polaires par
Scoresby, et décrite par lui. Suivant ses observations, le phéno-
mène se montre chaque fois qu'il y a simultanément du brouillard
et du soleil. Dans les mers polaires, quand une couche de brouil-
lard peu épaisse s'élève sur la mer, un observateur, placé sur le
204 ANTHÉLIES.
mât de misaine^ aperçoit un ou plusieurs cercles sur le brouillard.
Ces cercles sont concentriques et leur centre commun se trouve
sur une ligne droite qui va de Toeil de Tobservateur au brouillard,
du côté opposé au soleil. Le nombre des cercles varie de un à
cinq; ils sont surtout nombreux et bien colorés quand le soleil est
très-brillant et le brouillard épais et bas. Le 23 juillet 1821,
Scoresby vit quatre cercles concentriques autour de sa tète. Les
couleurs du premier et du second étaient très- vives; celles du
troisième^ visibles seulement par intervalles^ étaient très-faibles,
et le quatrième n'offrait qu'une légère teinte de vert.
Le météorologiste Kaemtz a souvent observé le même fait dans
les Alpes. Dès que son ombre était portée sur un nuage, sa tête
se montrait entourée d'une auréole lumineuse.
A quel jeu de la lumière ce phénomène est-il dû? — Bouguer
émet Topinion qu'il est dû au passage de la lumière à travers des
particules glacées. Telle est aussi Topinion de Saussure, de Sco-
resby et d'autres météorologistes.
Sur les montagnes, comme on ne peut s'assurer directement du
fait en s'envolant dans le nuage, on en est réduit à des conjectu-
res Il faudrait pouvoir se transporter en ballon au milieu de la
nuée. L'aérostat traversant les nuages de part en part, résidant au
milieu d'eux et passant sur les points mêmes où l'apparition se
montre, on peut facilement se rendre compte de l'état du nuage.
C'est l'observation qu'il m'a été donné de faire, et qui m'a permis
d'avoir Texplication du phénomène.
En même temps que le ballon vogue emporté par le courant,
son ombre voyage soit sur la campagne, soit sur les nuages. Cette
ombre est ordinairement noire, comme toute ombre. Mais il arrive
fréquemment aussi qu'elle se détache en clair sur le fond de la
campagne, et paraît ainsi lumineuse.
En examinant cette ombre à l'aide d'une lunette, j'ai remar-
qué que très-souvent elle se compose d'un noyau foncé et d'une
pénombre en forme d'auréole. Cette auréole, souvent très-large re-
lativement au diamètre du noyau central, l'éclipsé à la simple vue,
de sorte que l'ombre tout entière paraît comme une nébuleuse cir-
culaire se projetant en jaune sur le fond vert des bois et des prés.
J'ai remarqué qu'en général cette ombre lumineuse est d'autant
plus accentuée que l'humidité est plus grande à la surface du sol.
Sur les nuages, cette ombre présente parfois un aspect étrange.
Il m'est arrivé plusieurs fois, en sortant du sein des nues et en
arrivant dans le ciel pur, d'apercevoir tout à coup, à 20 ou 30
APOTHEOSES. — CERCLE ÉTUDIE EN BALLON. 205
fn^res de moi, un second aérostat parfaitement dessiné se déga-
geant eo gris sur le fond blanc des nuages. Ce phénomène se
manifeste au moment où l'on revoit le soleil. On distingue les
plus légers détails de l'armature de la nacelle, et notre ombre re-
produit curieusement nos gestes.
Le 1 5 avril 1 868, vers trois heures et demie du soir, nous sor-
lioDB d'une couche de nuages, lorsque l'ombre du ballon nous est
apparue environnée de cercles concentriques colorés, dont la na-
celle formait le centre. Elle se détachait admirablement sur un
fond jaune blanc. Un premier cercle bleu pâle ceignait ce fond et la
nacelle en forme d'an-
neau. Autour de cet
anneau s'ea dessinait
ou second jaunâtre;
puis une zonn rouge
jiris, et enfin, comme
circonférence extérieu-
re, un quatrième cer-
cle, violet, et -se fon-
dant insensiblement
avec la tonalité grise
des nuages. On distin-
guait les i^us petits dé-
tails : Ëlet, cordes de la
nacelle, instruments.
Chacun de nos gestes
était instantanément
reproduit par les so-
sies du spectre aérien. Je lève le bras par surprise : l'un des spectres
aériens lève le sien. Mon aéronaute agite le drapeau français ; le
pilote de l'autre aérostat nous présente le même étendard.... L'an-
Ihélie resta sur les nuages, assez nettement dessiné et assez long-
temps pour que je puisse en prendre un croquis sur mon journal
de bord et étudier l'état physique des nuages sur lesquels il se
produit. La figure 72 représente cette ombre et ces cercles tels
qu'ils se sont offerts devant nous. Le lecteur est supposé dans la
nacelle, et voir l'anthélie comme nous l'avons vu '.
Ce phénomène ne diffère pas essentiellement de celui qu'on a
1- Une image colonée de ce curieux pht^nomëne a été donnée dans les Voyagts
•'rwuque j'ki publiés en collaboration avec MM. Gtaisher, de Fonvielle et G. Tis-
uadier, S* p«rtie, p. 392.
Fig. Tî. -
' Ombrg du ballon et anthélie.
206 ANTHÉLTES.
désigné sous le nom de Cercle (VUlha^ dont nous venons de par-
ler tout à rheure^ et lanalogie est même si approchée que je le
Yois dans un récent traité de physique^ désigné sous la dénomina-
tion trop attentive pour moi de Cercle de Flammarion. J'ai pu dé-
terminer directement les circonstances de sa production. En cQet^
comme ce brillant phénomène optique se produisait sur les nua-
ges mêmes au milieu desquels je naviguais^ il m*a été facile de
constater que ces nuages n*étaient point formés de particules gla-
cées ; le thermomètre marquait 2 degrés au-dessus de zéro. L'hy-
gromètre marquait un maximum d'humidité (77) à 11 50 mètres,
et Taérostat planait alors à 1400^ où Thumidité n'était plus que
de 73. Il est donc certain que c'est là un phénomène de diffrac-
tion de la lumière produit simplement sur les vésicules du brouillard.
On donne le nom de diffraction à Tensemble des modifications
qu'éprouvent les rayons lumineux lorsqu'ils viennent à raser la
surface des corps. La lumière éprouve, dans ces circonstances, une
sorte de déviation, en même temps qu'elle est décomposée, d'où
résultent dans l'ombre des corps des apparences fort curieuses qui
ont été observées, pour la première fois, par Grimaldi et Newton.
Les phénomènes les plus intéressants de la diffraction sont ceux
que présentent les réseaux; on appelle ainsi un système d'ouver-
tures linéaires très-étroites placées à côté les unes des autres à
une très-petite distance. On peut réaliser un système de ce genre
en traçant, par exemple, sur une plaque de verre avec un dia-
mant, des traits équidistants. La lumière pouvant passer dans les
intervalles des traits, tandis qu'elle est arrêtée dans les points
correspondants à ceux où le verre a été dépoli, on a, en réalité,
comme un système d'ouvertures très-rapprochées ; on peut facile-
ment tracer ainsi cent traits dans la longueur d'un millinièlre.
La lumière est alors décomposée en spectres empiétant les uns
sur les autres. C'est un phénomène de ce genre qu'on observe
quand on regarde une lumière en clignant des yeux; les cils,
dans ce cas, servent de réseaux.
Les réseaux peuvent aussi se produire par réflexion, et c'est à
cette circonstance que sont dues les brillantes couleurs que l'on
observe en faisant réfléchir un faisceau lumineux sur une surface
métallique réji:ulièrement striée.
C'est au phénomène des réseaux qu'on doit attribuer les cou-
leurs quelquefois si brillantes que présente la nacre de perle.
Celte substance est à structure feuilletée, si bien que, lorsqu^on
la taille, on coupe ces différents feuillets dont la tranche vient
OMBRES ET AURÉOLES. 207
former à la surface un yéritable réseau. C'est encore à un phéno-
mène du même genre qu*est due Firisation que présentent les plu-
mes de certains oiseaux et aussi quelquefois les fils d*araignée.
Ces derniers^ quoique très-fins^ ne sont pas simples ; ils sont for-
més d'un grand nombre de brins réunis les uns aux autres par
one substance visqueuse^ et constituent ainsi une sorte de réseau.
Si le soleil est près de Thorizon et que l'ombre de l'observateur
tombe sur de l'herbe^ un champ de céréales ou une autre surface
couverte de rosée^ alors on observe une auréole dont la lueur est
me surtout dans le voisinage de la tète^ mais qui va en dimi-
nuant à partir de ce centre. Cette lueur est due à la réflexion de la
lumière par les chaumes mouillés et les gouttes de rosée ; elle est
plus vive autour de la tète, parce que les chaumes situés dans le
Toisinage de l'ombre de la tète lui montrent toute leur portion
éclairée, tandis que ceux qui sont plus éloignés lui montrent des
parties éclairées et d'autres qui ne le sont pas, ce qui diminue leur
clarté proportionnellement à leur distance de la tète.
Le phénomène se montre chaque fois qu'il y a simultanément
du brouillard et du soleil. On vérifie facilement ce fait sur les
montagnes. Dès que notre ombre est projetée sur un' brouillard,
notre tète dessine une silhouette d'ombre entourée d'une auréole
lumineuse.
Mon savant collègue de la Société des sciences naturelles de
Strasbourg, M. Gay (Bulletin de cette Académie, novembre 1 868)
a observé à la Grande-Chartreuse un phénomène analogue à celui
que je viens de décrire.
C'était le 3 septembre 1868. Le narrateur se trouvait, vers cinq
heures du soir, avec plusieurs personnes, sur l'étroite plate-forme
qui termine le Grand-Som (2033 mètres d'altitude), et dont les
parois se dressent à pic au-dessus de la Grande-Chartreuse. Des
nuages qui nous enveloppaient à chaque instant, dit-il. ne nous
laissaient apercevoir que par intervalles le magnifique panoranla
que l'on découvre par un temps clair. Le soleil était près de se
coucher derrière les montagnes qui ferment le désert, lorsqu'en
nous retournant du côté de la Savoie nous fûmes témoins d'un très-
beau spectacle; notre ombre et celle de la croix plantée sur le som^
met se projetaient un peu agrandies sur le nuage, entourées d'un
cercle irisé. Nous pouvions voir distinctement nos mouvements
reproduits par l'ombre : elle paraissait être à une centaine de pas
et un peu au-dessous de nous ; elle se détachait sur un fond vive-
ment éclairé, à l'exception du cône formé par Tombre de la mon-
208 ANTHÉLIES.
tagne; un cercle présentant toutes les couleurs du speetre, le
violet à l'intérieur^ le rouge au dehors^ l'entourait complètement
et se voyait encore fort bien à travers le cône obscur formé par
Fombre du Grand-Som. Malheureusement les nuages se dépla-
çaient sans cesse^ et le phénomène s'effaça bientôt pour reparaître
assez vif^ mais très-fugitif^ quelques instants après.
Vniustrated London News du 8 juillet 1871 représente une de ces apparitions,
€ the Fog Bou\ seen from the Matterhorn, • observée par M. E. Whvmper, dans
cette partie célèbre des Alpes. C'était après la catastrophe du 14 juillet 1865, et
par une singulière correspondance, deux immenses croix ckértMines se projetaient
en dedans de Tare extérieur, unique et blanc. Ces deux croix étaient formées san>
doute par l'intersection de cercles dont le reste était invisible. L'apparition offrait
un caractère grandiose et solennel, augmenté encore par le silence des abtmes inson-
dables au fond desquels les quatre infortunés touristes venaient d'être précipités.
On a fait en diverses conditions des observations indicatrices et
approchées de ce même effet d'optique plus ou moins complet.
Ainsi; en consultant sur ce point les Comptes rendus de TAcadé-
mie, je remarque l'observation faite le 23 octobre 1866, à 7 h. 30
du matin, par un officier du génie, M. Moulin, se rendant à cheval
au polygone de Versailles. Le fessé qui borde la route était plein
d'un brouillard dense. A l'opposite du Soleil l'observateur remar-
que un disque brillant bordé de bandes irisées qui se dessinait
nettement à une distance apparente de 30 mètres en contre-bas.
Puis au centre il remarque sa silhouette comportant le buste au-
dessus du cheval, la tète se trouvant au centre de cette couronne an-
tisolaire. L'auteur rattache cet effet d'optique à l'arc-en-ciel; mais
c'est très-certainement un anthélie du même ordre que celui que
j'ai décrit et expliqué.
D'autres apparences optiques analogues se manifestent en d'au-
tres conditions. Ainsi, par exemple, si, tournant le dos au soleil, on
regarde dans l'eau, on aperçoit très-bien l'ombre de sa tête, ombre
très-déformée toutefois ; mais on voit, en même temps, partir de
cette ombre comme des faisceaux lumineux assez intenses qui dar-
dent, en rayonnant dans tous les sens, avec une très-grande rapi-
dité et jusqu'à une très-grande distance. Ces faisceaux lumineux,
ces rayons auréolaires ont, outre le mouvement de dard, un mou-
vement de rotation rapide autour de l'ombre de la tête, et le sens
de rotation est inverse des deux côtés de l'ombre.
Nous allons arriver maintenant à un ordre de phénomènes op-
tiques plus curieux encore, et surtout plus compliqués que les
précédents.
CHAPITRE VIL
■
/
LES HALOS.
PARBÉLIES, PARASéLÈNES, CERCLES ENTOURANT ET TRAVERSANT
LE SOLEIL. — couronnes; COLONNES; PHÉNOMÈNES DIVERS.
Le panorama des phénomènes optiques de 1 air nous amène
maintenant à Tun des eCFets les plus singuliers et les plus com-
pliqués de la réflexion de la Lumière dans le monde atmosphérique.
On désigne sous le nom de halo (â^<oç, area, aire) un cercle
brillant qui^ dans certaines conditions atmosphériques^ entoure
le soleil de toutes parts^ à une distance de 22 et de 46 degrés ;
et Ton nomme parhélies ou faux soleils (mfàj auprès^ et "^Xto;,
soleil) des taches lumineuses ordinairement colorées en rouge ^
en janne et en verdâtre^ qui se montrent à sa droite et à sa
gaacbe^ à la même distance de 22 degrés environ^ simulant une
ressemblance^ d'ailleurs assez grossière^ avec Tastre lui-même.
Les mêmes apparitions peuvent se produire autour de la lune ; il
est même plus facile de les y observer^ la douceur tempérée de la
lumière lunaire permettant d'examiner sans fatigue les zones qui
l'environnent : ces taches lumineuses prennent alors le nom de
paroMélènes (inepà, oùc^^m) ou de fausses lunes. Ces deux cas ne dif-
férent entre eux que par l'intensité de l'astre qui leur donne nais-
sance; c'est une différence pareille à celle que l'on peut observer
entre les arcs-en-ciel ordinaires et ceux qui se produisent à la
lumière de la lune.
Outre le halo et les deux parhélies^ il peut encore se former sur
le ciel une multitude d'autres cercles^ arcs^ bandes ou taches lu
14
210 LES HALOS.
mineuses^ d'un éclat plus ou moins considérable et qui alors ac-
compagnent le halo.
Tout le monde sait que, lorsqu'on présente un prisme triangu-
laire de verre à l'action des rayons du Soleil, une partie de la lu-
mière incidente se réfléchit sur les faces du prisme comme sur un
miroir, et qu'une autre partie pénètre dans son intérieur et en sort
suivant une direction difTérente de sa direction primitive, en pro-
duisant une image colorée.
C'est sur ce fait que Mariotte, dont nous avons déjà parlé, a basé
l'explication du phénomène qui va nous occuper.
La cause des halos, suivant lui, réside dans des filaments de
neige en forme de prismes triangulaires équilatéraux. Ces prismes
peuvent être orientés de toutes les manières possibles dans l'At-
mosphère : parmi eux, il s'en trouve un certain nombre tournés
de manière à produire le minimum absolu de déviation sur les
rayons qui, pénétrant par une des trois faces latérales des pris-
mes, sortent en traversant Tune des deux autres. Mariotte a
démontré qu'à une distance angulaire du soleil égale à cette dévia-
tion minimum, qui est de 22 degrés, il doit se former un cercle
brillant : c'est le halo ordinaire. Si, par suite d'une cause quel-
conque, tous les prismes deviennent verticaux, le halo n'a plus
lieu, mais il est remplacé par les deux parhélies.
Les arcs tangents qui se voient près du halo ordinaire, le halo
de 46 degrés de rayon, et le cercle parhélique, ont été expliqués
par Young, sur 1 hypothèse que, dans certains cas, les prismes peu-
vent se placer de manière que leurs axes soient horizontaux.
Il y a vingt ans, le laborieux Bravais a consacré à l'analyse de
ces phénomènes un travail synthétique qui nous servira de guide
ici. La théorie de ces phénomènes est assez complexe et réclame
une certaine attention pour être bien comprise. Voltaire avouait
qu'il lui fallait lire deux fois les mêmes choses pour les bien sai-
sir; c'est peut-être ici le cas de l'imiter, — pour ceux d'entre nous,
toutefois, qui ne se croient pas supérieurs en perspicacité au ma-
lin philosophe de Ferney.
Lorsqu'un halo se dessine sur le ciel, on aperçoit ordinaire*
ment de légers nuages, appelés cirrus (avec lesquels nous ferons
bientôt connaissance), et c'est sur eux que semble se peindre le mé-
téore. Quelquefois aussi ces cirrus sont tellement fondus en une seule
misse que l'œil ne peut en saisir les contours; une vapeur blan-
châtre occupe le ciel principalement dans la partie qui avoisine
l'astre du jour; la teinte bleue de l'Atmosphère a disparu, et se
THÉORIE DES HALOS. 2H
troare remplacée par une sorte de léger brouillard^ donl 1 éclat est
parfois intolérable pour Toeil. Mais ces nuages filamenteux de neige
disséminée dans les hauteurs de lair sont fort éloignés de nous^
de sorte qu*il était assez difficile de se prononcer sur leur véri-
table nature .* d*où Ton Toit que Ton a pu ignorer pendant
longtemps le mode de production du météore^ et c'est là certaine-
ment Tune des causes pour lesquelles les halos et parhélies ont
été réputés autrefois des phénomènes merveilleux^ signes, de la
colère céleste, présages de la mort des princes^ etc.
11 ne suffit pas que les nuées des hautes couches de TÂtmo-
sphère soient formées de particules neigeuses^ pour que le phé-
nomène du halo se présente; il faut encore les deux conditions
suivantes. Le nuage doit avoir une épaisseur convenable; trop fai.
ble, Ite halo ne se produirait pas; trop grande^ la lumière serait
interceptée. De plus il faut que la cristallisation de Teau se soit
opérée avec lenteur^ et que le vent ne l'ait pas troublée; avec une
cristallisation rapide et par conséquent confuse^ les aiguilles per-
dent leur transparence^ les angles des faces la constance de leurs
valeurs, les surfaces d'entrée ou de sortie leur poli. D'ailleurs,
cette apparition est moins rare qu'elle le parait. On peut estimer
que, dans nos climats^ le nombre des journées qui présentent le
phénomène^ au moins à l'état rudimentaire, est de 50 par an, et
dans le nord de l'Europe ce nombre est plus considérable encore.
La forme la plus simple des cristaux de glace, de neige ou de
givre, celle qui se montre dans la cristallisation commençante,
est celle d'un prisme droit, ayant pour section un hexagone régu-
lier, et terminé par deux bases perpendiculaires aux faces latéra-
les, lesquelles sont des rectangles.
Ces formes simples se présentent cependant rarement dans les
chutes de neige : cela tient à ce qu'avant d atteindre le sol, des
cristallisations latérales dues à la condensation de la vapeur dans
les couches inférieures viennent se surajouter au noyau primitif.
Le prisme droit hexagonal suffit pour toutes les taches ou cour-
bes dont l'apparition a été mise hors de doute par l'observation.
le halo, avec tous ses aspects, s'explique en admettant que des
cristaux de neige ou de glace tombent lentement dans une atmo-
sphère calme.
U est donc dû simplement à la réfraction des rayons solaires
»ur des cristallisations de glace. La disposition des prismes de
gkee est la cause de la diversité des apparences. On peut partager
en trois cas la situation de ces aiguilles de glace dans TAtmo-
212 LES HALOS.
sphère : 1 * prismes à orientation indifférente ; 2* prismes à aies
verticaux; 3^ prismes disposés horizontalement.
Pour nous rendre compte de la production des phénomènes
comme nous Tayons fait pour Farc-en-ciel^ commençons par
le premier cas, et voyons ses effets.
Si Ton fait tourner un prisme sur lui-même^ on voit le rayon
qui sort du prisme faire un angle variable avec celui qui entre
dans le prisme. Mais il y a une certaine position dans laquelle le
rayon qui entre et le rayon qui sort font entre eux le plus petit
angle possible : c*est le minimum de déviation. Or dans cette posi-
tion^ on peut continuer de tourner le prisme un peu plus ou un
peu moins^ sans que la direction du rayon réfracté change sensi-
blement.
Si un prisme de ce genre tourne sur lui-même dans l'Atmo-
sphère^ il en part continuellement des rayons qui arrivent à notre
œil pour disparaître immédiatement après; mais, d'après la re-
marque que nous venons de faire, il est évident que le rayon
frappera Toeil le plus longtemps possible quand sa déviation
atteindra son minimum. Si le nombre de ces prismes est très-
grand, nous recevrons en même temps les rayons réfractés par un
prisme au moment où ceux de Tautre disparaissent^ de sorte que
Timpression sur notre œil sera persistante, quoique les rayons
ne lui soient pas envoyés par les mêmes cristaux.
Un rayon solaire pénètre dans un prisme triangulaire par la
face  (fîg. 73) et subit une déviation. Sa partie violette sort par
la face B et vient atteindre Tceil de Tobservateur situé en 0. Un
autre prisme C, placé plus près de la direction OS du soleil, en
verra les rayons rouges qui sont les moins déviés, de sorte qu en
définitive le cône passant par A sera violet, le cône passant
par C rouge, et la zone intermédiaire colorée des divers rayons
décomposés.
La réfraction des rayons solaires produira donc tout autour
de Tastre, et à la même distance, une série d'impressions lumi-
neuses. La déviation est de 22 degrés environ, et n'est pas la
même pour toutes les couleurs; le calcul, d'accord avec l'obser-
vation, donne 21^ 37^ pour le rouge, qui est la couleur la moins
réfrangible, 2V 48' pour le jaune, 2V 5T pour le vert, 22* itf pour
le bleu, et 22* W pour le violet.
Ce cercle de 22* de rayon qui se forme ainsi, autour du soleil
et de la lune, est le halo ordinaire, qui se présente le plus fré-
quemment. Le rouge est en dedans ; puis on remarque l'orangé,
THÉORIE DES HALOS. 213
le jaune, le vert; mais ces nuances vont en s'affaiblissant, parce
qu'elles sont lavées par l'influence des prismes qui ne sont pas
dans la position de déviation maximum^ et c'est le cercle intérieur
rouge qui reste le plus apparent.
Comme le soleil n'est pas un simple point lumineux, mais que
chacune des parties de son disque concourt à la production du
phénomène, cette circonstance contribue à mêler encore plus entre
elles les diverses couleurs; aussi ne sont-elles jamais liien nettes,
et le plus souvent le halo se présente sous la forme d'un anneau
brillant, offrant une teinte rousse sur son côté interne, de 2 à 3
Flg. 73. — Tbéorie du halo.
degrés de largeur, entourant de toutes parts une aire circulaire
otwcure, dont le soleil occupe le centre.
Par un effet d'optique bien connu, un spectateur non prévenu
d'avance attribuera volontiers au halo une forme elliptique, en
ovale allongé et à grand axe vertical ; mais cette illusion, que fait
naître aussi l'arc-en-ciel lorsqu'on le voit complet, disparaît devant
des mesures angulaires. C'est par suite d'une cause pareille que
le halo paraît se rétrécir à mesure que l'astre s'élève, de même que
la lune perd à une certaine hauteur les proportions gigantesques
qu'offrait son disque au moment du lever.
Outre le halo de 22 degrés de rayon, on en observe aussi un
214 LES HALOS.
second dont le diamètre parait sensiblement égaler deux fois celui
du précédent.
Celui-ci est produit par la réfraction de la lumière à travers les
angles dièdres de 90 degrés que les faces latérales des prismes
font avec les bases^ de la même manière que les angles de 60
degrés produisent le halo ordinaire. Gomme ce dernier^ il se com-
pose d'anneaux successifs^ dont le premier est rouge: c'est le plus
rapproché du soleil. Mais^ par suite d'une superposition de couleurs
pareille à celle qui se produit dans le halo de 22 degrés^ on ne
voit guère qu'un anneau rougeàtre sur son côté interne et jau-
nâtre au milieu^ tandis que le côté externe paraît blanchâtre et va
en se fondant d'une manière vague avec l'illumination générale de
l'Atmosphère. La largeur totale de ce halo est assez considérable;
elle embrasse environ 3 degrés^ entre 45 et 48 degrés de distance du
soleil^ en y comprenant la lumière blanche extérieure qui le borde.
Ces deux cercles sont donc formés par la réflexion de la lumière
sur les prismes de glace orientés dans tous les sens. Voyons
maintenant ce que peuvent produire les prismes placés vertica-
lement.
Lorsque la réflexion de la lumière s'opère dans les angles dièdres
de 60 degrés^ que forment entre elles les six faces des prismes de
glace tombant verticalement^ il y ^i production de deux parhélvsj
l'un à droite^ l'autre à gauche du soleil^ et situés tou% deux à la
même hauteur que l'astre éclairant. Pour se rendre compte de ce
fait^ il faut d'abord poser en principe que l'illumination produite
par un groupe de prismes à axes verticaux^ mais tournés d'ail*
leurs de toutes les manières possibles quant à l'orientation de
leurs faces latérales^ est pareille à celle que donnerait un prisme
unique tournant rapidement autour de son axe. On voit en effet
que^ dans ce mouvement^ le prisme passe successivement par
toutes les positions compatibles avec la verticalité de l'axe.
Lorsque le soleil est à l'horizon^ la distance à laquelle ces images
se forment est précisément l'angle de déviation minimum, en
d'autres termes, le rayon du halo ; si celui-ci et les parhélies se
montrent à la fois, ces derniers paraissent situés précisément
sur la circonférence du halo, et y occupent une étendue en
hauteur égale au diamètre du soleil. Les diverses teintes sont ici
plus pures que dans le halo : le jaune est bien distinct, et même
le vert; quant au bleu, il est très lavé et à peine visible; le violet,
recouvert par les couleurs précédentes, est trop pâle pour être
aperçu; le tout se termine par une queue de lumière blanche,
THEORIE DES HALOS. 215
quelquefois peu apparente, mais pouvant atteindre une longueur
de tO à 20 degrés, et dirigée à l'opposite du soleil parallèle-
ment à l'horizon: cette dernière lumière est due aux prismes
dont la position s'écarte considérablemenl de celle qui correspond
à la déviation minimum.
Lorsque le soleil s'élève au-dessus de l'horizon, les rayons
lumineux traversent les prismes, en se mouvant suivant des
plans obliques, et la plus petite des déviations qui se produisent
pendant la rotation est supérieure au minimum absolu corres-
pondant au cas du soleil horizontal : d'où l'on voit que les parhé-
lies doivent se dégager lentement de la circonférence du balo^ à
Ftg. 74. — Halo obserrt en Norvège.
mesure que la hauteur s'accroît; mais d'autre part^ comme le
halo a une laideur assez considérable et de prés de 2 degrés (la
lumière blanche qui le borde à l'extérieur y étant comprise),
les parhéliea n'en sont complètement séparés que lorsque le
soleil a atteint une élévation de 25 à 30 degrés.
On démontre par le calcul que la formation des parhélies est
impossible dès que la hauteur du soleil atteint 60 degrés.
Les parhélies sont quelquefois extrêmement brillants, et leur
éclat peut alors jusqu'à un certain point être comparé à celui
du soleil lui-même; on comprend dès lors que chaque parhélîe
puisse devenir à aou tour l'origine de deux autres, qui seront des
parhélies de parhélies, ou des parhélies secondaires.
L'effet produit par la ré&action de la lumière dans les angles de
S16 LES HALOS.
90 degrés^ qui donnent le grand halo^ est plus remarquable en-
core. Les rayons solaires^ arrivant obliquement sur la base supé-
rieure du prisme^ pénètrent dans son intérieur et sortent par Tune
de ses faces verticales.
Si Ton imagine^ comme nous l'avons déjà fait pour les parhé-
lies^ que le prisme ainsi frappé des rayons solaires sur sa
base supérieure vienne à tourner rapidement autour de son aie^
on peut démontrer par le calcul que la lumière émei^ente se
développera suivant une portion de cône droit à axe vertical ; d*oii
il est ensuite facile de conclure que le phénomène optique corres-
pondant sur la sphère céleste^ sera un arc lumineux parallèle à
rhorizon^ et situé à une grande élévation au-dessus du soleil.
L*arc qui se produit ainsi et que Ton peut appeler arc tangent
supérieur du halo de 46 degrés, ou plus brièvement arc circumzé-
niihaly mérite une mention particulière; car c'est sans contredit la
plus remarquable de toutes les apparitions qui peuvent accompa-
gner le halo ; la vivacité de ses teintes^ la distinction de ses cou-
leurs, la netteté avec laquelle ses bords^ ainsi que ses limites
extrêmes, se détachent sur le ciel, en font un véritable arc-en-ciel.
Des anneaux successifs qui le composent, celui de teinte rouge est
le plus rapproché du soleil; le violet est sur la partie concave de
l'arc et du côté opposé; la largeur des divers anneaux est à peu
près la même que dans Tarc-en-ciel, et un p**^ moindre par suite
d'une illusion qui tient à la proximité du :2^nith.
Lorsque le halo de 46 degrés se dessine sur le ciel, l'arc cir-
cumzénithal paraît ordinairement le toucher à son point le plus
élevé, le rouge de l'arc étant là en contact avec le rouge du halo,
l'orangé avec l'orangé, et ainsi de suite pour les autres couleurs;
mais très-souvent Tare circumzénithal se montre sans le halo de
46 degrés, de même que les parhélies peuvent paraître sans le
halo de 22 degrés^ quoique la même espèce d'angles dièdres leur
donne naissance.
Il résulte de l'ensemble des observations faites sur cet arc qu'il
ne se montre jamais dès que la hauteur du soleil est inférieure à
12 degrés, ou supérieure à 31 degrés.
On calcule encore que les prismes en tombant et tournant dans
la verticale, peuvent réQéchir le soleil en dessinant sur la sphère
céleste une bande lumineuse horizontale, faisant le tour complet
de l'horizon, et passant par le centre même du soleil. Comme la
réflexion spéculaire ne sépare pas les couleurs qui composent la
lumière blanche, ce cercle devra paraître complètement blanc,
THÉORIE DES HALOS. 217
et ta lai^ur apparente sera égale au diamètre du soleil. Telle est
l'origine du cerele blanchâtre que l'on désigne bous le nom de
eercle parhélique. C'est sur sa circonférence que se montrent tou-
jours les parhélies ordinaires, ainsi que les parbélies secondaires
situés à eoTiroD 45 degrés du soleil : de là sa dénomination.
Quelquefois les rayons solaires éprouvent deux réflexions suc-
cessives sur les foces verticales de l'un de nos prismes. On voit
alors à 120 degrés du soleil une image blanche plus ou moins
diffuse qui a reçu le nom de paranthélie.
Les bases horizontales des cristaux de glace réfléchissent aussi
la lumière solaire, mais en renvoyant ses rayons vers le haut, dans
Fig. 7a. — Le Soleil rinécbi pir l«i nuages, ou pseudhélie.
Doe direction qui ne permet pas à l'observateur de les recevoir. Il
faudrait pour cela que celui-ci fût placé au sommet d'une monta-
goe escarpée, ou dans la nacelle d'un aérostat, et que de là il domi-
nit le nuage à particules glacées. On accordera sans peine que ces
conditions doivent se trouver bien rarement réunies. Elles se sont
réalisée» pour MM. Barrai et Bixio le 27 juillet 1850. L'image du
soleil ainsi réfléchie paraissait presque aussi lumineuse que le
soleil lui-même (fig. 75}. Bravais a proposé de désigner ce re-
marquable et si rare phénomène sous le nom de pseudhélie.
Enfin, ajoutons que les prismes de glace disposés horizontale'
ment dans l'Atmosphère donnent naissance, par des réflexions et
218 LES HALOS.
réfractions analogues aux précédentes^ aux arcs tangents qui se
montrent souvent de chaque côté du halo.
Puisque ce complexe phénomène optique n^est dû qu'aux jeui
delà lumière du soleil (ou de la lune) sur les particules glacées
des nuées atmosphériques^ il est évident que sa disposition géné-
rale varie suivant la hauteur de lastre au-dessus de Thorizon.
Quatre positions surtout sont très-distinctes^ et nous donneront
Timage théorique de tous les halos possibles. Voici^ d*après Bra-
vais, ces quatre halos (fig. 76) : le premier, après le lever du soleil
(13 degrés); le second, à une plus grande hauteur (25 degrés);
le troisième à 49 degrés, et le quatrième à 61 degrés. Dans ces
figures explicatives, S représente la place du soleil; Z le zénith;
hh le halo ordinaire ou de 22 degrés; HH le grand halo ou de
46 degrés; PP les parhélies; aa lare circumzénithal tangent su-
périeurement, au halo de 46 degrés ; Spp le cercle parhélique
horizontal; pp les paranthélies ; cSc' (dans la première figure) la
colonne verticale à Thorizon; bb (dans la quatrième) Tare circum-
horizontal tangent inférieurement au halo de 46 degrés; tt Tare
tangent supérieur du halo de 22 degrés; i'tf lare tangent infé-
rieur du halo de 22 degrés; tt ii un halo circonscrit formé parla
réunion de» deux arcs tangents supérieur et inférieur ; // des arcs
tangents latéraux du halo de 46 degrés ; enfin A un anthélie.
Le trait plein représente les parties du météore provenant des prismes à axe»
de direction indéterminée. Le trait ponctué, ainsi que la croix, indiquent celles
qui sont produites par les prismes à axes verticaux. Enfin, le trait discontinu, avec
rétoile à six branches, se rapporte à celles qui sont dues aux prismes dont les axes
sont horizontaux.
Le grand halo caractéristique que nous représentons ici en pein-
ture est le plus complet que Ton ait encore observé. G^est celui que
Lowitz a étudié à Saint-Pétersbourg, le 29 juin 1 790, de 7 heures
30 m. du matin à midi 30 m. Il y a eu naturellement depuis cette
époque un grand nombre d'observations, mais celui-ci est encore
celui qui s^est manifesté en offrant à la fois tous ses carac-
tères. Celui que MM. Bravais et Martins observèrent à Pitéo, en
Suède, le 4 octobre 1 839, était également très-remarquable, mais
cependant moins complet.
En projection, on analyse mieux ce curieux phénomène ; on y
voit d'abord (fig. 77) : r le halo de 22 degrés de diamètre hhhh
autour du soleil S. En place de ce cercle, Lowit2 en a vu deux
qui se coupaient en haut et en bas; en Norvège on en a vu trois;
i
PHÉNOMÈNES OPTIQUES.
S19
i"^ Le cercle de 47 degrés^ HHH^ offrant des couleurs plus
tranchées que le premier et large du double;
3* Le cercle horizontal SPHpÂpHP passant par le soleil et fai-
sant le tour de Thorizon ;
4* Deux parhélies P et P au point d'intersection du halo de
22 degrés et du cercle horizontal, leur côté rouge tourné vers le
soleil et présentant des prolongements en queue de comète;
5* Trois pseudhélies App situés derrière F observateur, sur le
cercle horizontal;
6* Accroissement de vivacité des couleurs au point culminant
Fig. 76. — Différenis aspects du halo suivant la hauteur du soleil*
d du halo de 22 degrés : Toeil avait de la peine à les soutenir;
7® Au point culminant a du grand cercle vertical, Tare a
convexe vers le soleil très-vivement colorié.
8® Deux cercles // tangents au grand cercle vertical; leur
Urgeur et leur coloration étaient celles de Tarc-en-ciel.
Le halo que nous venons de représenter est, disons-nous, le
plus complet qui ait été décrit. Mais le halo ordinaire n'est pas
très-rare, même dans nos climats relativement méridionaux. En
France, on voit par an une cinquantaine de cercles solaires ou
lunaires de cet ordre, la plupart du temps pâles et incolores.
Quelques apparitions plus brillantes méritent d*ètre signalées.
220 LES HALOS.
On observe depuis 1 833 à TObservatoire de Bruxelles les divers
phénomènes optiques de rAtmosphère. Le plus curieux des halos
observés est celui qui se montra dans toute la Belgique le 28 dé-
cembre 1840.
Vers 9 heures du matin^ ce halo s'était formé autour du so-
leil; il était très-bien marqué et bordé de couleurs. Sa partie in-
férieure était cachée par les maisons; à Fextrémité centrale du
diamètre horizontal apparaissait un parhélie blanc^ peu intense ei
aplati dans le sens vertical. Un arc tournant sa convexité au soleil
et tangent à la circonférence du halo^ passait par Textrémité
supérieure du diamètre vertical. Cet arc, qui avait plutôt une
forme parabolique que circulaire, était
d*un blanc plus vif et plus brillant que
le parhélie^ surtout à son intersection
avec le halo. Vers 10 heures il s'était
formé un second parhélie^ plus faible
que le premier^ à Textrémité opposée
du diamètre horizontal.
A 1 0 heures 30 minutes le parhéhe
occidental et la plus grande partie du
halo située de ce côté s'étaient effa-
cés ; et^ du côté oriental^ il ne restait
plus qu'une légère trace du parhélie;
mais l'arc tangent au halo et sa partie
supérieure, qui formaient ensemble
deux arcs égaux en contact par leurs
r^srn^-Pr<^^^2ty^^""'''"'''^ extrémités, étaient devenus beaucoup
plus intenses. Ensuite ces deux arcs
se sont effacés insensiblement, et le parhélie occidental a reparu.
A midi , il ne restait plus aucune trace du halo ; mais on voyait
encore de chaque côté du soleil deux taches blanchâtres très-
allongées dans le sens horizontal, et qui occupaient la place des
parhélies. Vers 1 heure, le phénomène entier avait disparu.
On a observé aux environs de Gènes, le 1 5 septembre 1851, un
parhélie magnifique donnant à la fois quatre images du soleil; la
photographie a reproduit ce lumineux météore. Les habitants de
la campagne en ont éprouvé une vive frayeur; ils ont pensé que
le soleil se multipliait pour embraser la terre.
J'ai observé» à Paris, un halo lunaire d'un éclat remarquable,
le 12 mai 1870^ vers 10 heures du soir, la lune étant au méri-
dien. C'était le grand cercle de 46 degrés, mais on ny distinguait
PHÉNOMÈNES OPTIQUES. S21
pas de couleurs, et il n*y avait pas non plus de parasélènes.
L*apparition dura jusquà 11 heures. Le ciel était pur, aucun
nuage apparent ne s'y montrait, seulement les étoiles étaient
peu brillantes, et lors même que la production du halo n'aurait
pas démontré Texistence d'une couche de vapeurs étendue dans
l'Atmosphère, ce voile eût été rendu sensible par l'opacité relative
de l'air. Le lendemain, une pluie fine tomba à Paris et le ciel resta
pluvieux pendant quelques jours.
Le 23 juin 1 870, on a également vu en Angleterre un halo solaire
d'une forme rare, et des parhélies dignes d'attention. Voici le des-
sin qui en a été pris à Nottingham à 7 heures 36 minutes du soir.
iMl/,y
''/•r^
Fig. 78. — Parhélies obserrés en Angleterre le 23 juin 1870.
Au-dessus du soleil, à la distance de 2V, apparaissait une fausse
image ovale sans couleur et peu brillante. A la distance de 46*
et à la même hauteur que le soleil au-dessus de l'horizon, on
voyait deux doubles faux soleils présentant les couleurs pris-
matiques et très-brillants. Us étaient ovales, et de chacun d'eux
s'échappait une sorte de flamme opposée à la direction du soleil.
Au sommet du grand cercle, on voyait en outre un immense
parhélie très-coloré et d'un éclat difficile à soutenir. Les fractions
du cercle se montraient comme on le voit sur la figure. Le phéno-
mène dura 20 minutes.
Je compléterai ces exemples par un choix des principales obser-
vations fadtes sur ce complexe effet d'optique, choix que j'extrais
des annales météorologiques de ces dernières années.
Un très-beau halo circumsolaire s'est montré à Paris dans la matinée du
S2 ami lS<i5 ; il a été observé avec soin par Bravais.
22^ LES HALOS.
Le phénomène se composait ; 1» d'un halo ordinaire (de 22 degrés) de lueur
pâle ; le rayon de ce cercle, compté du centre du Soleil jusqu'au bord interne de
fa lueur, a été trouvé égal à 21® 46', par la moyenne de deux mesures prises
àrec un sextant ; 2<> de deux arcs très-lumineux tangents au halo ordinaire, Tan
dans son point de culmination supérieure, Tautre dans son point de culminalioa
inférieure.
Les couleurs aperçues dans ces arcs lumineux étaient du dedans au dehors, le
rouge (avec une teinte fauve très-marquée], le jaune, le vert, un bleuâtre très-
faible et difficile à distinguer, enfin de la lumière blanche sans limite extérieure
assignable. L^arc tangent supérieur se séparait du halo ordinaire à une certaine
distance de chaque côté du point de tangence, et ses deux branches, se rabattant
vers rhorizon, venaient se raccorder avec les branches correspondantes de Tare
tangent inférieur ; l'ensemble des deux arcs tangents formait ainsi une ellipse cir*
consente au halo ordinaire, à petit axe vertical, et dont le grand axe était sensible-
ment horizontal.
Le 19 avril 18<i9, M. Plantamour a observé à Genève un halo solaire, de 3 heures
5 minutes à 3 heures 30 minutes. A 3 heures 15 minutes, le Soleil était à une hau-
teur de 38® 3' au-dessus de Thorizon ; il était entouré d'un anneau coloré corres-
pondant au halo ordinaire, et dont les couleurs étaient très-vives. On apercevait
sur les côtés deux segments d'un second halo concentrique, dont le rayon était à
peu près double de celui du premier, mais qui était beaucoup moins brillant Dans
la partie supérieure et inférieure du second halo, on voyait deux arcs colorés tan-
gents, très-brillants aux points de tangence, et se terminant en pointe. Le cercle
parhélique était d'un blanc éclatant et se voyait très-distinctement tout autour de
l'horizon, sauf dans le voisinage immédiat du Soleil. Sur ce cercle se trouvaient
quatre parhélies, dont deux blancs et deux colorés. Dans ces derniers, le rouge do-
minait presque exclusivement; une légère teinte bleuâtre était sensible dans la
partie opposée au Soleil.
Le 24 février 1850, à 4 heures du matin, et jusqu'au coucher de la Lune,
M. Renou a étudié un halo complet, avec deux parasélènes brillants, à longs pro-
longements horizontaux, et portant en haut une échancrure très-brillante. Ce qu'il
y avait de plus remarquable, c'était une croix droite, à quatre bras égaux de 6 à
7 degrés de longueur, dont le centre coïncidait avec celui de la Lune; la largeur
de ces bandes, égale à celle de la Lune, diminuait un peu aux extrémités; cette
croix avait une lumière plus faible que celle du halo. A 10 heures du matin, appa-
rurent deux parhélies nets et brillants, avec des queues blanches de plusieurs de-
grés ; il n'y avait pas de traces de halo, ni même de cirrus ; le ciel était ma-
gnifique.
Le 2i février 1864, à 9 heures du matin, le même météorologiste a observé à
Choisy un halo composé du cercle de 22^ complet, des deux parhélies, d'un frag-
ment du cercle de 45® et de l'arc circumzénithal. La température était à ^3* 8, le
vent N. assez fort, et le ciel occupé par des cirro-stratus. Le soir à 9 heures, le halo
a été remarqué autour de la Lune avec les deux parasélènes. Ce phénomène a été
vu sur une grande étendue. On l'a décrit à Paris, à Chartres, à Tours, à Vendôme.
A Chartres, on a vu les deux parantisélènes opposés aux parasélènes.
Le même phénomène a été observé à Orgères par mon excellent ami le docteur
Lescarbault. Le cercle parhélique, ou, pour mieux dire, parasélénique, puisque c'était
au clair de lune, a été dessiné, ainsi que les deux parasélènes avec leurs queues,
un arc tangent à la partie supérieure du halo, et un autre à la partie inférieure.
Le 30 août 1866, M. C. Decharme a observé à Angers un grand halo solaire ;au
rayon de 46 degrés) présentant deux particularités curieuses.
Voici d^abord la forme générale du phénomène lumineux. L'arc visible était
simple et avait les deux tiers d'une circonférence, commençant brusquement ven
rc, à 25 degrés environ au-dessus de la projection, sur le plan du halo, d'une
PHÉNOMÈNES OPTIQUES. S23
droite horizontale passant par le centre apparent du Soleil, et finissant, par
conséquent, rersTE., à 85 degrés environ au-dessous de cette même droite. Cette
couroone, de ^ à 5 degrés d'épaisseur, était d'un blanc trës-brillant, à bords assez
DeUement accusés, surtout à rextérieur (c'est souvent le contraire qui a lieu, la
limite du bord extérieur est difficilement assignable). Elle n'était accompagnée d'au-
cune nuance irisée.
Le soleil, fort difficile à distinguer nettement alors et même à regarder, ne pré-
sentait plus qu^une forme indécise, une tache blanche elliptique irréguliëre, dont le
grand axe était horizontal et très-allongé, ce qui annonçait une tendance à la for-
mation d'un cercle parhélique. Le ciel, nébuleux dans le voisinage du soleil, était
clair à Test, quoique légèrement voilé par des vapeurs blanchâtres et parsemé de
cipi et de cirro-straU légers qui formaient lé fond général homogène, le substra-
tiMi sur lequel se détachait le brillant météore. Mais à la partie supérieure occi-
dentale, où la couronne était interrompue, se trouvait un segment obscur formé
par un grand strato-nimbus, s'étendant trs-loin à l'O., surmonté de cumul!
nombreux, de plus en plus déliés et vaporeux en allant vers le zénith.
On ne voyait pas de nuances irisées près des bords du halo ; toutefois l'entre-
couronne, c'est-à-dire l'espace compris entre le halo et le Soleil, était d'une teinte
particulière, généralement d'un bleu mat très-pâle, tirant sur le violet et le rou-
(reâlre vers la couronne, nuances légères et fugitives.
Les deux particularités suivantes sont curieuses.
D'at)ord la couronne blanche, eu égard à une légère dégradation de teinte vers
^s bords (surtout vers le bord intérieur]^ avait plutôt l'aspect d'un anneau^ d'un
tare, que celui d'une figure plane. De plus, dans les deux dernières minutes d'obser-
ratiOD, ce tore a paru animé d'un faible mouvement d^enroulement sur lui-même
de dedans en dehors. L'observateur était en chemin de fer. Ensuite, on voyait des
prohngffnents de rayons blancs, ayant visiblement pour centre la position apparente
(iu soleil, tous extérieurs à la couronne et formant autour d'elle une espèce de
9^«, très -prononcée dans la région supérieure du halo. Ces rayons divergents,
larges à leur naissance comme le quart de l'épaisseur de la couronne, presque
auàbi blancs qu'elle, laissant entre eux des intervalles à peu près égaux et deux ou
trois fois plus grands que l'épaisseur de la couronne, s'allongeaient sur un fond
vaporeux à teinte uniforme, jusqu'à une distance égale aux deux tiers du rayon de
la couronne, et allaient en diminuant d'éclat et de largeur.
La journée du 30 a été relativement plus chaude (22 degrés) que la précédente et
que la suivante. Pendant la nuit du 30 au 31 et dans la matinée du 31, il a plu assez
abondamment, comme il arrive ordinairement après l'apparition d'un grand halo.
M. Decbarme a constaté à Angers que les halos et couronnes observés dans
Tespace d'une année sont assez nombreux et peuvent être partagés en trois grou-
pes, savoir :
1<* Grands halor, au rayon de ^6 degrés, dits halos extraordinaires, assez rares
dans nos climats ;
2* Petits halos, au rayon de 22 à 23 degrés, bu halos ordinaires, fréquents dans
nos contrées ;
y* Couronnes solaires ou lunaires, au rayon variable, ordinairement blanches ou
peu irisées et dont les couleurs sont disposées en sens inverse de celles des halos,
le rouge étant ici en dehors et le bleu en dedans.
Du 30 août 1866 au 30 août 1867, on a observé à Angers : deux grands halos au
rayon de 46 degrés ; vingt-sept halos ordinaires au rayon de 23 degrés ; quatre
couronnes solaires ou lunaires; en somme, trente-trois météores.
En général, il y en a donc plusieurs de visibles par mois. Ils annoncent souvent
Is pluie : nous en reparlerons à ce point de vue au chapitre sur les Pronostics, dans
la dernière partie de cet ouvrage, consacrée à la Prévision du Temps. Ici nous ne
BOUS occupons que des manifestations de la Lumière, considérées en elles-mêmes.
lU
LES HALOS.
Panniles derniers halos remarquables que j'ai obserrés à Paris, j'ijoalenieclai
du 3 norembre 1870, à 7 heures du soir, à 33 degrés autour de la Lune, pu os
del calme et presque pur; et celui du 36 mars 1811, après une chaude joontte,
élément autour de la Lune, et dans no ciel de cirrus orienUs remarquaUeiiMOI
du sud au nord.
L'étude que doub venons de faire du phénomène général des
halos nous amène à parler maintenant d'autres effets optiques
dont l'explication se rapproche plus ou moins des précédentes.
Les colonnes de lumière blanche, les croix, les divers aspects lu-
mineux qui se montrent parfois au lever et au coucher du soleil,
sont dus à la réflexion de la lumière sur une nappe de crislaui
d'eau glacée située dans les hauteurs de l'Atmosphère. Tout le
monde sait que, lorsqu'on regarde l'image d'un luminaire (le so-
leil, la lune, un réverbère) se formant obliquement sur une nappe
d'eau légèrement agitée, l'image s'étend beaucoup dans le sens de
la verticale ; la mobilité de l'eau donne naissance à une multi-
tude de petites laces planes, dont les normales se balancent sans
cesse autour de la verticale, dans toutes les directioos possibles.
C'est l'exacte reproduction de ce qui se passe dans la r^on du
PHENOMENES OPTIQUES. 225
nuage glacé; lea petites bases miroitantes de nos prismes, aux-
qudies nous avons attribué plus haut l'image réfléchie du soleil
observée en ballon, s'inclinent sans cesse en des sens divers ; l'i-
au^e produite sera donc aussi très-allongée, et sa partie supérieure
pourra, au lever ou au coucher du soleil, s'élever de plusieurs
degrés au-dessus de l'horizoo.
Telle est l'origine de ces colonnes de lumière blanche que l'on
Toit quelquefois se former au moment du coucher du soleil, et
frandir à mesure que l'astre s'abaisse de plus en plus. Il est à
). — Phénomène atmosphérique dû à la réfleiion.
peine nécessaire d'ajouter que, lorsque le soleil est descendu au-
dessous de l'horizon, la réflexion de sa lumière s'opère sur les
bases inférieures des prismes, et non sur les supérieures.
Le 22 avril \ 847, avant le coucher du soleil, on a observé à Paris
quatre colonnes lumineuses d'une étendue d'environ 15 degré:»
chacune, donnant l'apparence d'une croix dont le soleil occupait
le centre. Après le coucher du soleil, une des quatre colonnes,
bien entendu la supérieure, persista encore quelque temps.
Leur base est quelquefois assez large pour leur donner des
226 LES HALOS.
formes bizarres. Ainsi, en 1816, mon ami regretté Coulvier-Gra-
vier se trouvant près de Festieux, à 2 lieues de Laon, entendit
les habitants de ce pays, qui regardaient le lever du soleil fon
était au mois de septembre), trouver qu^au lieu d'une colonne le
phénomène représentait tout à fait un tricorne (fig. 80). Ces braves
gens ajoutaient niême à ce propos dans leur simplicité : « Vous
voyez bien que Napoléon reviendra, puisque le soleil nous montre
son chapeau. »
Lorsque le soleil est près de l'horizon, une portion du cercle
vertical peut s'élever au-dessus de Fastre sous la forme d une
colonne. Le 8 juin 1824, on vit des apparences de ce genre dans
plusieurs parties de TAUemagne. A Dohna, près de Dresde, à
8 heures du soir, au moment où le soleil venait de disparaître der- •
rière les montagnes, Lohrmann vit une bande lumineuse perpendi-
culaire à l'arc crépusculaire et semblable à la queue d'une comète;
cette colonne avait 30 degrés de haut et 1 degré de large. 11 est
plus rare de voir une bande au-dessous du soleil ou de la lune,
plus rarement encore un arc horizontal passe par le soleil de
manière que cet axe se trouve au milieu d'une croix. Roth a tu
ce phénomène d'une manière très-nette le 2 janvier 1586 à Cassel.
Avant que le soleil parût, une colonne lumineuse verticale, d'un
diamètre égal à celui de l'astre, brillait à l'endroit où il devait se
lever; elle ressemblait à une flamme brillante, seulement son éclat
était uniforme dans toute sa hauteur. Bientôt on vit apparaître une
image du soleil tellement brillante, qu'on la prit pour le soleil
lui-même; à peine ce parhélie eut-il quitté Thorizon, que le soleil
se leva immédiatement au-dessous suivi d'une répétition de la
colonne supérieure. Cette colonne avec ses trois soleils resta tou-
jours verticale ; les trois soleils étaient parfaitement semblables,
seulement le véritable avaU plus d'éclat. Le phénomène dura en-
viron une heure.
Si le soleil, au lieu d'être à l'horizon, est à quelques degrés au-
dessus de son plan, la colonne lumineuse qui s'élève du pseudhélie,
alors situé au-dessous de ce plan et par conséquent invisible, peut
atteindre le centre de l'astre, sans le dépasser sensiblement. On a
alors l'apparence d'une colonne lumineuse ascendante, qui sem-
ble supporter le disque solaire à sa partie supérieure : l'observation
faite par Parry à l'île Melville le 8 mars 1820, celle faite par
Sturm le 9 décembre 1G89, etc., en offrent des exemples.
Les lueurs verticales qui, passant par le centre de l'astre éclai-
rant, 8 étendent symétriquement au-dessus et au-dessous de lui,
PHÉNOMÈNES OPTIQUES. SH
Hiuis tenir à l'horizoo par leur base, et qui accompagnent l'astre
pendant son cours apparent d'orient en occident, paraissent dues à
la m? me cause. Il est facile de voir qu'elles sont engeûdrées par le-
rayons deux fois réfléchis sur les bases horizontales des prismes
verticaux; plus généralement, elles sont dues à un nombre pair de
réflexions successives. Elles ne se montrent jamais que pour des
hauteurs inférieures à 25 degrés; elles sont aussi notahlemeat
plus fréquentes autour de la lune qu'autour du soleil : ceci est
causé, saas nul doute, par la vive clarté de ce dernier astre qui
la lune pur U diffraction.
masque toutes les lueurs avoisinantes. L'inverse a lieu pour les
(-oloanes qui se montrent au moment du coucher, parce que le
soleil étant alors sous l'horizon, le météore se projette sur un fond
incomplètement éclairé et peut paraître dans tout son éclat.
La combinaison du cercle parhélique avec la strie verticale pas-
sant par le centre de l'astre, donne le phénomène des croix so-
laires ou lunaires, que l'on aperçoit souvent sans que le halo de
22 degrés soit visible. Il peut arriver que les bras de la croix soient
sensiblement égaux, mais souvent aussi la longueur des branches
228 LES HALOS.
horizontales est plus considérable que celle des branches ver-
ticales.
Les colonnes verticales^ les croix lunaires ou solaires se voient
surtout dans les contrées boréales^ pendant les longs hivers qui en-
veloppent ces régions de neiges et de frimas.
Aces effets doptique^ ajoutons^ en terminant ce chapitre^ les
couronnes (fig. 81) qui apparaissent autour du soleil et de la lune
lorsque Tair n*est pas pur^ et que des gouttelettes de vapeur vési-
culaire ou des nuages légers viennent à passer devant ces astres.
Ces anneaux, que Ton observe fréquemment autour de la lune,
et que dans le vulgaire on désigne improprement sous le nom
d'arcs-en-ciel lunaires et de halos, ne sont que des couronnes, et ne
doivent pas leur origine à la réfraction, mais bien à la diffraction ;
ils ont le rouge en dehors et le violet en dedans comme le premier
arc-en-ciel, et leurs couleurs sont inverses de celles des deux halos
concentriques aux astres. Les diamètres des couronnes de même
couleur suivent la série des nombres 1, 2, 3, 4 ; le diamètre
du premier anneau semble agrandi. Ce diamètre, qui varie de 1 à
4 degrés, dépend d'ailleurs de celui des vésicules d*eau interposées
entre l'astre éclairant et l'observateur. En général, il est bleu mêlé
de blanc depuis l'astre jusqu'à une certaine distance ; puis vient
un cercle rouge et ensuite d'autres cercles colorés, disposés comme
dans les anneaux de Newton. Il est nécessaire, pour que lé phé-
nomène ait lieu, qu'il y ait un certain nombre de globules de
même diamètre, et même un beaucoup plus grand nombre de ce
diamètre que de tout autre. Si les diamètres des sphérules des
nuages étaient tous différents, la couronne ne se produirait pas.
On observe un effet absolument semblable lorsqu'on exa-
mine un objet lumineux à travers une lame de verre sur laquelle
on a répandu du lycopode, ou bien à un degré moins marqué,
lorsque avec l'haleine on a simplement recouvert cette lame
d*une légère couche d'humidité.
Voici un autre phénomène singulier observé après le coucher du
soleil, le 9 juillet 1 853, par M. Antoine d'Abbadie, à Urrugne. J'ex-
trais du récit de l'observateur les points qui nous intéressent ici.
Le mardi 9 juillet, M. Goctse, astronome allemand, qui demeurait avec moi, me
fit remarquer le phénomène insolite d'un grand nombre de points rouges dans H
nuages et peu au-dessus de Thorizon naturel. Nous étions ici dans un cabinet
à 3 mètres 50 au-dessus du sol et à une altitude de 42 mètres au-dessus Je
rOcéan. Le ciel était entièrement couvert, mais une lueur vague éclairait rhorizon.
Il était alors 8 heures 25 minutes de temps moyen. Ce qui était surtout remar-
LES PHÉNOMÈNES OPTIQUES DE L'AIR. 229
qaable, c^est que ces disques rouges oiTraient l^apparence d*autant de soleils bien
ronds, ils étaient disposés à peu près parallèlement à Thorizon de TOcéan, et bien
nettement espacés sur une étendue considérable. Dans le premier moment j'en
comptai dix-sept assez également distants les uns des autres, et deux tout à fait
détachés dajis la partie du sud. Je voulus faire un croquis du phénomène; mais
quand je fus en mesure de dessiner, il avait changé d'aspect. La plupart des dis-
ques ronds étaient devenus irrégulièrement angulaires, et deux d'entre eux avaient
disparu doucement. En commençant à se déformer, ils jetaient vers l'horizon
comme une cascade de flammes pareilles à ces gloires qui, s'échappant des nuages
au coucher du soleil, ont été souvent reproduites par les peintres.
Bien que le météore changeât à tout moment, il était important de faire quel-
ques observations précises qui pussent servir de base à une théorie de ce rare
phénomène. Nous descendîmes dans la prairie attenante, et, après y avoir placé à
distance et comme signal une lampe allumée, je pris au moyen d'un sextant des
angles qui furent orientés le lendemain avec un théodolite.
Les divers disques perdirent ensuite leur éclat peu à peu, se résolvant le plus
souvent en de longues lueurs horizontales. Les dernières lueurs s'éteignirent à
8^,5G'B. Peu à peu un petit disque bien brillant apparut, s'effaça lentement et dis-
parut à 8^,52™. Quatre nouveaux disques apparurent à 8**,55™ ; peu après, l'un des
anciens disques disparut, et il s'en forma encore un du côté du sud. Le disque
extrême du côté du nord grandit alors en diamètre, et sa hauteur apparente s'ac-
crut jusqu'à 55', quantité que je dus estimer de vue, car l'horizon était alors trop
sombre pour permettre l'usage des instruments. A 9'',2'", le disque extrême du
côté du sud continuait à grandir, et le dernier vers le nord perdait son éclat d'un
moment à l'autre; celui-ci s'évanouit à 9^,4». Enfin, à 9*, 18", la dernière lueur
rouge, au sud, venait de disparaître, la dernière au nord n'étant qu'un de ces lisérés
rougeAtres faiblement accusés qu'on voit souvent après le coucher du soleil dans
un horizon nuageux.
On voit que tous ces phénomènes eurent lieu dans la période crépusculaire: on
peut les expliquer par des solutions de continuité circulaires dans les nuages,
qui donnaient ainsi passage aux rayons du soleil; mais j'ai cru devoir les décrire
parce que de pareils effets sont rares, et ne me paraissent pas avoir été mention-
nés. Je n'ai rien dit de l'apparence grandiose que présente un chapelet de perles
rouges suspendu sur une ligne presque droite dans un ciel nuageux au-dessus d'un
horizon nettement défini et relativement bien éclairé. Les promeneurs qui aiment
à s'attarder sur le rivage de l'Océan ont rarement vu un spectacle aussi mobile et
aussi délicieusement intense que celui du 9 juillet 1853.
A ces différents aspects dus à la réfraction et à la réflexion de la
lumière dans les couches atmosphériques^ ajoutons enfin la dé-
formation du soleil à l'horizon^ qui présente parfois les apparen-
ces les plus bizarres par suite du défaut d*homogénéité des couches
inférieures et des jeux singuliers de la réfraction. La figure 82 re-
produit Tune des observations les plus curieuses qui aient été
faites sur ce point. C'est celle que MM. fiiot et Mathieu ont faite
sur les bords de la mer à Dunkerque.
Tous ces brillants météores n'étaient pas inconnus aux anciens.
« Quelquefois^ dit Pline^ on voit plusieurs soleils en même temps^
non pas au-dessus ni au-dessous de lastre^ mais de côté. Nos
230 LES HALOS.
pères ont eu le spectacle de trois soleils sous les consulats de
Mucius et (le Posthumius, sous Marcius et Parcius, sous Antoine
et Dolabella, sous Lépide et Planus, et sous le règne de Claude. »
(Pline, t. II, cil. 31 .) En donnant à ces météores le nom de soleil,
les anciens n'ignoraient pas plus que nous que leur ressemblance
avec cet astre se bornait à la forme, et que languissants et sans
force (SénèqueV, ils n'avaient rien de sa puissance calorifique.
De tous les phénomènes optiques, ce sont ces halos, parhélies,
croix, couronnes, apparences fantastiques, qui ont le plus frappé
les populations, et qui occupent le plus de place dans les annales
météorologiques superstitieuses, dans l'histoire des phénomènes
célestes. Effrayés par ces aspects insolites, comme par les mirages,
pluies d'étoiles, tremblements de terre, etc., les hommes, dont
l'ignorante vanité se représentait Dieu sous la forme d'un vieil
empereur assis sur les nuages, interprétaient ces phénomènes
comme autant de signes de la volonté divine, tantôt compatissante,
tantôt courroucée. Plusieurs critiques du siècle dernier et de celui-
ci ont nié ces apparitions et déclaré absolument mensongères les
curieuses relations du moyen âge. Or, après avoir comparé ces
relations, on ne peut partager cet esprit de négation absolue;
seulement tous ces récits ont grossi, exagéré, altéré la réalité par
suite des terreurs causées par ces mystérieux phénomènes. Plu-
sieurs d'entre eux restent encore difficiles à expliquer, malgré les
progrès des sciences; mais la plupart rentrent dans les classifi-
cations que nous avons adoptées ici.
Il est curieux d'en rappeler quelques-uns.
L'apparition de ce genre qui eut le plus grand retentissement
dans l'histoire de notre civilisation chrétienne est certainement
celle du fameux labarum de Constantin. Dans sa guerre contre
Maximien Hercule, cet empereur et son armée furent témoins de
l'apparition d'une troix brillante qui fixa dans le ciel les regards
étonnés de plusieurs milliers d'hommes. Les auteurs se sont peu
étendus sur les circonstances météorologiques du phénomène; ce-
pendant ils ont remarqué que le ciel était couvert d'un voile gris
et que le temps devint pluvieux. Ce sont bien là les conditions
du halo. Nous pouvons parfaitement admettre la réalité de la vi-
sion, mais de son caractère purement naturel. On conçoit parfai-
tement d'ailleurs qu'elle ait frappé le fondateur du christianisme
politique et qu'on Tait regardée comme une manifestation divine.
La nuit suivante, Constantin revit la même croix en rêve et un
ange lui ordonnant de prendre la croix pour enseigne militaire. Ce
LES PHÉNOMÈNES OPTIQUES DE L'AIR. 231
songe s'explique parfaitement aussi. Il reste d'inexpliqué l'inscrip-
tton que Constantin dit avoir lue sur cette croix lumineuse : i» iioc
sicyo vDiCEs, ou pour mieux dire : èv tûutq vîxe, car c'était en grec.
A-t-il cm voir cette inscription dans le moment même? C'est
possible. Son état-major, qui ne savait guère le grec, et ses
soldats qui ne savaient même pas lire, ont pu, comme le person-
aage emplumé de la lanterne magique de La Fontaine, répondre
qu'ils voyaient ■ quelque chose » , mais qu'ils ne distinguaient pas
très-bien. Quelque arrangement partiel de stries nuageuses a pu
donner lieu à l'illusion. Zonare raconte bien que la veille de la
mort de Julien l'Apostat on vit une agglomération d'étoiles repré-
senter par des lettres la phrase suivante : Aujourd'hui Julien est
FIg. K, — Apparences présentées par le soleil à l'horizon, dues aux jeui de la réfraction.
tué par les Perses !. . . Mais il est plus probable que l'inscription de
Constantin a été faite après coup.
Les phénomènes optiques de l'Atmosphère, tels que halos, par-
hclies, parasélènes, arcs-eo-ciel, etc.^ ont de tout temps joué un
grand rôle dans le mysticisme des météores. Les annalistes ro-
mains en mentionnent un grand nombre. Cette histoire des appa-
ritions prodigieuses est assez curieuse pour que nous la résu-
mions ici, d'après le récent travail sur la météorologie mystique
de notre savant confrère le docteur Grellois.
L'an de Rome 636, Tcrs le commencement de la guerre de Jagurlha, peu avant Tir-
niption di'S Cimbres et des Tentons, on vit à Rome trois soleils. En 680, le ciel étant
pur el Mrein,on vit en l'air, au-deisiis du temple de Saturne, trois soleils et un arc-
en-;iel. En même temps les Grecs et les Cartliaginois s'unirent h Persée pour com-
baltrelea Romains. En 710, Octave faisant son entrée à Rome, le soleil se trouva, par
weidHrcin.environnê d'un grand cercle semblableà l'arc-en-ciel.— EsNI vrai que
le ciel ait été pur dans ces deux exemples ? C'ast ce qu'il serait difficile de vérifler.
i
832 LES HALOS.
La m^me aDDée, trois soleils brilltrreDt en mèine temps: k pljs bas dts bx>ts
[larut er.to'jré d'une courcnne en forme a'êpis. cui êt'ouit toute UT.lie: le soleil,
rcreru à «<»n uriité, n'eut pendant plusieurs mois qj'une jucrrc j.jle et languis-
sante. Cest-à-<i'.re que ces parhtrlîes. comme toujours, durent Irur naissaûce à un
ciel nu a:: eux. et que Phumidité almosphcrique. persistant durant plusieurs mois,
laissa à ia lumière solaire un asject pille et lanç-uissant. En 712. on eut trois so-
leils. Ttrr^ la troisième h-ure du jour, pendant Us Mch^cit ejrfiil.im. )
Les acnaîes mentionnent, l'an 11 IS de notre ère. stus le rvçr.c d'Henri II, roi
d*Abj!et*rrre. paraissant en mc-me temps, deux pleines lunes. l'une à PorieDl,
Pautre à l'occi Jtrnt. La même année, le roi vainquit son pcrt RoLert. duc de Nor-
mandie, et subjugua celte contrée.
En 1155, sous le même règne, on vit pendant plusieurs heures trois cercles
autour du solrril. et lorsqu'ils dis^janirent. on aperçut troi< 5-:l«riIs. <Je prodige si-
gnif.a la discoïde du roi et de l'archevêque Thon, as de Cant^-Ttiêry, L'empereur
détruisit Milan, après sept ans de siêçe.
Lan née suivante, on vit encore trois soleils, et, au milieu de la lune, une croix
blanche. En même temps éclata une discorde entre les cardinaux f»our l'élection du
souverain pontife, et entre les princes électeurs, pour l'élection du roi des Romains.
En 1hi69, on vit trois soleils à Borne; les esprits en furent troublés. L^a même
année, la guerre éclata en Italie, à la mort de Fran<;Mis, duc de Milan, et de nom-
breuses conspirations se formèrent.
En janvier 151%, dans le duché de Wurtemberg, on aperçut trois soleils, celui
du milieu étant plus grand que les autres. En même temps, on vit au ciel des
glaives saniiMants et embrasés. Au mois de mars suivant, on vit encore trois soleils
et trois lunes; la même année, les Russes furent vaincus par les Polonais près du
Borysthêne. Smolensk, place forte de la Lithuanie, fut livrée à la Russie. Les Turcs
perdirent une grande bataille contre les Persans dans TArménie majeure. En 1520,
deux parhélies. L*année suivante, les Turcs envahirent la Hongrie et s'emparèrent
par trahison de TAlbanie. Luther soutint sa doctrine contre l'Eglise de Rome.
Le 21 avril 1551, trois soleils et trois arcs-en-ciel furent apen^us à Magdeboorg.
Cette circonstance ût abandonner, par ordre de Tempereur Charles V. le siège de
cette ville, qui durait depuis quinze mois, par Maurice de Saxe et Albert, marquis
de Brandebourg.
On signala, en 1104, des phénomènes atmosphériques qui semblent résumer
tous les prodiges aériens : le ciel parut souvent enflammé les éclipses du soleil et
de la lune y furent fréquentes . Plusieurs étoiles toml)èrent du ciel sur la terre;
des torches ardentes, des traits de feu, des feux volants parurent souvent au ciel;
on y compta aussi des astres nouveaux. Les monuments, les maisons, les hommes,
les troupeaux, les champs et leurs produits furent affligés par la foudre, la grêle,
la tempête. Des armées de feu, des troupes de chevaux, des cohortes d'infuiterie,
des armées ensanglantées offrirent au ciel de fantastiques combats.
En 1118, pendant le mois de juin, une grêle horrible affligea plusieurs lieux de
la Saxe. Une croix admirable^ plus brillante que le soleil, parut au ciel le jour de
Pâques.
En 1120, au milieu des nuées sanglantes, i7 parut un homme et utm croix embror
$ét. Il plut du sang, on crut être au dernier jour*. Ces prodiges annonçaient une
guerre civile.
En 1463, dans la Petite Pologne, on vit pendant plus de deux heures, dans la
soirée, Fimage de Jésue crucifié se diriger dans Tair, avec un glaive, de Toccident
vers le midi. De grands malheurs suninrent en ce pays.
En 1489, comètes, vents violents, cotnbaU de cacaiiers et de f<mta$$ins; des villtt.
I* Voyez plus loin les pUàies de ionçy pluies d'insectes, etc.
LES PRODIGES AERIENS DANS L'HISTOIRE. 233
dei glaivet, des armées ensanglantées. Ces signes horribles furent suItIs de pluies
diluviennes, de stérilité, de famine et de peste.
En 1526, des enseignet militaires tachées de sang parurent au ciel pendant la nuit,
dans le grand-duché de Wurtemberg.
En 1539, un corps et un glaive sanglanit, une eilaielle de feu, des chevaux de feu,
quatre eomiles jetant des flammts aux quatre coins du monde, tels sont les prodiges
qui annoncèrent les agitiktions de l'Allemagne, la dévastation, les massacres des
chrétiens par les Turcs.
Johnstondit qu'en 1533, non loin d'In3pruck(C£nipons), on vit dans l'air (Jt.Ytnui>
get miraeiileuset, un chameau entouré de flammes, un loup voinissant du feu, au mi-
tieti d'un cercle de flammes; un lion le suivait.
En 1 5Ï6, on vit, en Saie, des armées célestes tomber sur quelques villes.
Voici un bon type de ces exagérations :
En 1549, la lune fui vue entourée d'un halo et de parasélèaes.
Près de ceux-ci, on vit un lion de feu et un aigle se perçant la
poitrine. A cela succéda une apparition horrible de villes en-
Oammées et, autour d'elles, des chameaux, et l'image du Christ en
croix, avec les deux larrons, et une assemblée qui paraissait être
celle des apôtres. Une dernière vision fut ta plus terrible de toutes :
on f4>erçut un homme debout, d'aspect féroce, armé d'un glaive,
menaçant une jeune ûlle qui le suppliait, en pleurant, de ne pas
ta frapper.... Quels yeux il fallait pour distinguer tous ces détails !
En 1557, un savant professeur d'Heidelberg, Théobald Wolffhart,
écrivit, sous le pseudonyme de Conrad Lycosthènes, un Livre des
Prodiges, qui se compose de tous ces phénomènes météorologiques
23k LES HALOS.
et astronomiques^ illustrés à plaisir. Les aspects divers sous les-
quels se produit la double réfraction de Tastre sont innombrables
dans son livre. Ce n'était pas seulement dans les régions du Nord
que les parhélies frappaient les esprits de terreur. A Rome même
et dans les villes scientifiques de Tltalie^ sièges du mouvement
intellectuel^ la crainte qu'ils inspiraient aux populations n'était pas
moindre qu'à Nuremberg ou à Rotterdam. Celui qui parut en 1 469,
par exemple, troubla au plus haut degré les esprits; et ce n'était
pas sans sujet, nous dit \e Livre des Prodiges. Dans la même année,
Georges Seanderberg, le fléau des Musulmans, remporta une vic-
toire signalée sur les Turcs, et la mort de Sforce, fils du duc de
Milan, suscita des guerres déplorables en Italie. Florence fut dé-
solée; l'Allemagne troublée par de nouveaux combats du duc de
Brunswick. Des séditions violentes ensanglantèrent l'Angleterre.
En 1492, le parhélie se combine, au mois de décembre, avec l'ap-
parition successive de deux comètes, et certes ce n'eût pas été un
phénomène trop magnifique pour annoncer la découverte d'un
nouveau monde; mais le triple soleil a été vu en Pologne, et les
prodiges sont pour le Nord. L'empereur Maximilien est vaincu par
Ladislas, roi de Hongrie; Casimir, roi des Polonais, expire, et une
grande portion de la ville de Cracovie est dévorée par les flammes.
— Nous reproduisons plus haut ce fameux triple soleil du Livre des
Prodiges.
Avec les progrès de l'astronomie et de la physique, la déca-
dence de l'astrologie, et la liberté d'examen, ces phénomènes op-
tiques perdirent leur caractère surnaturel. Depuis le siècle dernier
on les observe d'un œil calme, on les analyse; et nous avons vu
par ce chapitre que la théorie les explique, et que les observatoires
et les savants les enregistrent comme autant de faits physiques
appartenant au vaste domaine de la météorologie. L'historien Jo-
sèphe rapporte qu'au commencement du siège de Jérusalem par
les Romains, Tan 70 de notre ère, les Juifs devinèrent leur désas-
tre en voyant « des armées marcher dans les nuages rouges. » Des
apparences presque analogues ont été visibles au commencement
du siège de Paris, en septembre 1 870, sans compter l'aurore bo-
réale du 24 octobre; mais nous savons maintenant de science
certaine que ces effets physiques sont uniquement naturels, et
qu'ils proviennent des jeux de la Lumière dans l'Atmosphère.
CHAPITRE VIII.
LE MIRAGE.
L'Atmosphère ne produit pas seulement de singuliers phéno-
mènes optiques dans les hauteurs aériennes où se joue le monde
^eieux des météores; elle manifeste sa fantaisie jusque dans
cette région vulgaire où noire poids organique nous enchaîne tous^
et la surface même du sol et des eaux est parfois illustrée de méta-
morphoses étranges dues au jeu des rayons de la lumière dans
lair qui baigne cette surface terrestre.
On désigne sous le nom de mirage des apparences optiques
causées par un état particulier des densités des couches atmosphé-
riques, état faisant varier les réfractions ordinaires dont nous avons
parlé dans un chapitre précédent.
Par suite de cette variation^ les objets lointains paraissent soit
déformés eux-mêmes^ soit transportés aune certaine distance^ soit
renversés ou réfléchis, suivant la déviation qu'imprime aux rayons
lumineux la densité anormale de Tair.
Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on observe le mirage. En relisant
il y a quelques mois la Bibliothèque historique^ toujours si in-
structive, de Diodore de Sicile, je trouvai une description du phé-
nomène, qui date de 2000 ans, et qui ne manquera pas d'inté-
resser mes lecteurs. La voici :
(( Il se passe un phénomène extraordinaire en Afrique. A
certaines époques, surtout pendant les calmes, l'air y est rempli
d'images de toutes sortes d'animaux, les unes immobiles, et les au-
tres flottantes. Tantôt elles paraissent fuir, tantôt elles semblent
poursuivre; elles sont toutes d'une grandeur démesurée, et ce
spectacle remplit de terreur et d'épouvante ceux qui n'y 8ont pas
336 LE MIRAGE.
habitués. Quand ces figures atteignent les passants qu elles
poursuivent, elles leur entourent le corps, froides et tremblotantes.
Les étrangers, qui ne sont point accoutumés à cet étrange phéDO-
mène, sont saisis de frayeur; mais les habitants du pays, qui y
sont souvent exposés, ne s'en mettent point en peine.
« Quelques physiciens essayent d expliquer les véritables causes
de ce phénomène, qui semble extraordinaire et fabuleux. 11 ne
souffle, disent-ils, point de vent dans ce pays, ou seulement un
vent faible et léger. Les masses d*air condensées produisent en
Libye ce que produisent chez nous quelquefois les nuages dans
les jours de pluie, savoir, des images de toute forme qui suivissent
de tout côté dans Tair. Ces couches d*air, suspendues par des
brises légères, se confondent avec d'autres couches en exécutant
des mouvements oscillatoires très-rapides; tandis que le calme se
fait, elles s'abaissent sur le sol par leur poids et en conservant
leurs figures qu'elles tenaient du hasard; si aucune cause ne les
disperse, elles s'appliquent spontanément sur les premiers ani-
maux qui se présentent. Les mouvements qu'elles paraissent avoir
ne sont pas l'effet d'une volonté; car il est impossible qu'un être
inanimé puisse marcher en avant ou reculer. Mais ce sont les êtres
animés qui, à leur insu, produisent ces mouvements de vibra-
tion; car en s'avançant, ils font violemment reculer les images qui
semblent fuir devant eux. Par une raison inversé, ceux qui reculent
paraissent, en produisant un vide et un relâchement dans les couches
d'air, être poursuivis par des spectres aériens. Les fuyards lors-
qu'ils se retournent ou qu'ils s'arrêtent sont probablement atteints
par la matière de ces images, qui se brise sur eux et produit, au
moment du choc, la sensation du froid. »
On voit que si, dès avant l'époque de Diodore, on observait le
mirage, on était toutefois loin d'en avoir l'explication scientifique,
quoique déjà cependant on la supposait dans un jeu de densité des
couches d'air.
Ce même phénomène (dont Quinte-Curce a également parlé) a
été remarqué depuis longtemps par les Arabes, et il en est ques-
tion à plusieurs reprises dans les écrivains de l'Orient. On trouve
entre autres dans le Coran que 9 les actions de l'incrédule sont
semblables au sérab (mirage) de la plaine : celui qui a soif le prend
pour de l'eau jusqu'à ce qu'il s'en approche, et il trouve que ce
n'est rien. »
C'est surtout dans le milieu du dix-septième siècle que le mirage
a commencé à attirer l'attention des physiciens. La découverte des
LE MIRAGE. 237
lunettes a permis de faire un grand nombre d*observations qui
n'eussent pas été possibles à l*œil nu; la connaissance des lois de
la réfraction de la lumière^ celle des variations de la densité de Tair
par suite des changements de sa température^ sont venues de leur
côté préparer les voies à l'explication théorique de ces bizarres
apparences.
IlÊtut arriver à Tannée 1783 pour trouver le premier travail vé-
ritablement scientifique qui ait été publié sur le mirage. Ce travail
est dû au professeur Busch^ qui Ta observé sur TElbe, auprès de
Hambourg^ et sur les côtes de la mer du Nord et de la Baltique. Il s'est
seni souvent d'une lunette^ et l'emploi de ce procédé a mis en évi-
dence pour lui des détails jusque-là inconnus. Il a vu en diver-
ses occasions ce miroir des eaux, ce faux rivage en dessous duquel
paraissent se peindre les images renversées; il a vu des navires
suspendus dans les airs, et portant sous leur carène i 'image
renversée de leurs mâts et de leurs voiles. Le 5 octobre 1779, il
apercevait, à 2 milles allemands de distance de la ville de Brème,
limage ordinaire de cette ville et une deuxième image très-
nette et renversée; entre la ville et lui s'étendait une vaste et verte
prairie; les circonstances principales du phénomène sont clai-
rement indiquées dans ce travail, sans toutefois d'explication
théorique.
C'est pendant l'expédition de Bonaparte en Egypte que cette
explication théorique a été donnée.
Le sol de la basse Egypte forme une vaste plaine parfaitement
horizontale; son uniformité n'est interrompue que par de petites
éminences, sur lesquelles s'élèvent des villages qui se trouvent
ainsi à l'abri des inondations du Nil. Le matin et le soir, rien
n est changé dans l'aspect de la contrée ; mais lorsque le soleil a
échauffé la surface du sol, celui-ci semble terminé à une certaine
distance par une inondation. Les villages paraissent comme des îles
au milieu d'un lac immense, et au-dessous de chaque village
on en voit Timage renversée. Pour compléter l'illusion, le sol
s'efface et la voûte du firmament se réfléchit dans une eau tran-
quille. On comprend les déceptions cruelles que dut éprouver
l'armée française. Accablée de fatigue, dévorée par la soif sous un
ciel embrasé, elle croyait toucher à cette grande nappe d'eau trans-
parente dans laquelle se dessine l'ombre des villages et des pal-
miers; mais à mesure que l'on approche, les limitesde celte inon-
dation apparente s'éloignent; le lac imaginaire qui semblait
entourer le village se retire; enfin il disparaît entièrement, et
238 LE MIRAGE.
l'illusion se reproduit pour un auti^e village plus éloigné. Témoins
de ce phénomène^ les savants attachés à l'expédition n'éprouvèrent
pas moins de surprise que le reste de Tarmée; mais Monge en
donna Texplication.
La théorie du mirage demande^ pour être exactement compri&e,
une attention toute particulière. Ce phénomène se produit lorsque
les rayons lumineux^ grâce auxquels nous voyons les objets, subis-
sent avant d'arriver à notre œil une déviation causée par la diffé-
rence de densité des couches d'air quils traversent. Nous avons vu,
à propos des crépuscules, que lorsqu'un rayon lumineux pénètre
(F un milieu moins dense dans un milieu plus dense, il subit une
déviation qui le courbe vers le sol. Or, lorsqu'il passe au contraire
d un milieu plus dense dans un milieu moins dense, il subit une
déviation qui le relève vers le ciel.
De plus, Tangle de réfraction est plus grand que l'angle d'inci-
dence, et il arrive un moment où tel rayon produit en se réfractant
un angle de 90®, ou angle droit avec la verticale. Cet angle s'ap-
pelle ï angle limite.
Au delà de Tangle limite, les rayons sont réfléchis et remontent.
(]'est ce qu'on désigne en physique sous le nom de réflexion
totale.
On peut prendre un exemple de ce fait en remplissant d'eau un
verre que Ton tient de manière à voir la surface du liquide par
en dessous. Cette surface se comporte comme un miroir. Ine
cuiller plongée s'y réfléchit. Autre exemple : un prisme de vern^
placé à l'ouverture d'une chambre obscure peut intercepter entiè-
rement le passage de la lumière par ce même fait de réflexion
toUile. En résumé, lorsqu'un rayon lumineux tend à sortir d'un
milieu plus réfringent dans un milieu moins réfringent, sous^
un angle plus grand que l'angle limite, le rayon est totalement
réfléchi .
Cela posé^ nous pouvons dire maintenant que le mirage est un
phénomène de réflexion totale.
Par Tefl'et des rayons solaires, lorsque l'Atmosphère est calme,
les couches d'air qui sont en contact avec le sol s'échauffent beau-
coup, et il peut arriver que dans une petite épaisseur leur densité
soit décroissante à mesure qu'elles s'approchent du sol lui-même.
C'est un fait purement accidentel, qui dépend de diverses circons-
tances propres au lieu où on l'observe, qui ne s*étend que très-peu
et ne porte aucune atteinte, par conséquent^ à la loi générale du dé-
croissement de la densité à mesure qu'on s'élève. Dans le cas où
THÉORIE DU MIRAGE. 239
w% conditions physiques se rencontrent, voici ce qui peut arriver :
UD rayon lumineux venu du point M (fig. 84) va se réfracter suc-
cessivement en ad en s'éloignant de la normale; à un certain mo-
ment sa direction coïncidera avec celle de la couche d'air A, et
celte dernière fera l'office d'un miroir; le rayon suivra donc en
sens inverse une route pareille A, (f, a! à celle qu'il a déjà suivie et
atteindra l'œil de l'observateur, qui verra dans la direction infé-
rieure OM une image du palmier M, en même temps qu'il verra
lohjet directement. C'est donc la couche d'air qui, à un certain
ù'-^-'
Fig. 84. — Explication du mirage ordioaire.
moment, devient miroir, et joue par conséquent le même rôle qu'une
nappe d'eau réfléchissante.
Tel est le mirage ordinaire, ou mirage inférieur.
Cette déviation inférieure et réfléchie des rayons lumineux ne
frap{)e pas toujours autant qu'on pourrait le croire. Bien des
hommes passeront à côté sans la remarquer, et même, prévenus
du fait, déclareront ne rien apercevoir d'extraordinaire ou de
digne d'être noté. Pour bien discerner le mirage, il faut non-
seulement une vue longue et étendue, mais savoir observer des
détails, et avoir l'habitude de Fhorizon; aux voyageurs, aux ma-
rins, aux météorologistes, cet exercice est devenu familier; mais
très-souvent des yeux non scientifiques ne le remarquent pas.
Cependant dans certains cas, et surtout en certaines régions
du globe^ le mirage se révèle avec une telle évidence qu'il frappe
les yeux les plus inattentifs. Tel paraît quelquefois le mirage sur
les côtes du détroit de Messine; tel il parait, mais bien plus sou-
vent encore^ dans les plaines sablonneuses de l'Arabie ou de l'E-
gypte.
240 LE MIRAGE.
Le mirage se montre tantôt sur la surface de la mer, des lacs
ou des grands fleuves, tantôt sur les grandes plaines sèches et
principalement dans les régions sablonneuses, sur les grandes
routes ou sur les grèves du littoral de la mer.
Notre dessin représente lelTet le plus fréquent du mirage en
Egypte. La vue est prise dans le désert de Suez, en allant dans
la presqu'île du Sinaï. C'est l'heure du midi, moment oîi le
mirage y est en général le plus sensible. L'Atmosphère ondule,
grise et brumeuse, de sorte que l'horizon s'accuse à peine. Les
eaux et les oasis qui apparaissent au loin sont un effet de mirage.
Elles paraissent être à 4 kilomètres environ de l'observateur. Les
couches inférieures de l'Atmosphère deviennent un véritable mi-
roir sur lequel apparaît la reprochiction agrandie et déformée de
simples broussaiHes fort éloignées. C'est l'image trompeuse qui
souvent attire la caravane fatiguée qui vient y tomber et s'en-
dormir du dernier sommeiL C'est la « soif de la gazelle, » qui
toujours renaît et jamais n'est assouvie.
Souvent ces images trompeuses, dues au jeu des rayons solaires
et à* leur réfraction prismatique h travers des couches d'air d'iné-
gale densité, présentent des formes purement imaginaires et que
l'on est tenté de considérer comme réelles, quoique leur origine
soit aussi fortuite que celle des apparitions manifestées parfois
dans les nuages.
xVutant (lirons-nous de ces îles inconnues qui apparaissent, au
milieu des océans, aux navigateurs étonnés et les égarant vers de
riantes contrées imaii^inaires. Les marins suédois ont cherclié
longtemps une île magique qui semblait s'élever entre les îles
d'Aland et celles (ri'j)land : ce n'était qu'un mirage. Ces villes,
qui paraissent élevées par la baguette d'une fée, ne sont parfois
que le reflet de >illes plus éloignées, mais souvent aussi rien ne
saurait expliquer, sinon leur nature, du moins leur origine.
Durant l'été de l8'iT, « par une brûlante journée de juillet, dit
M. Grellois, je cheminais lentement, au pas de mon cheval, entre
Ghelma et IJône, en compagnie d'un aimable jeune homme que
sept ans plus tard j'avais la douleur de perdre. Arrivés à deux
lieues environ de la \ille de Bône, vers une heure du soir, nous
nous arrêtons tout h coup, au détour d'un sentier, émerveillés en
présence du tableau qui s'étalait à nos yeux. A l'est de Bône, sur
un terrain sablonneux dont, quelques jours auparavant, nous
avions constaté l'aride et plate nudité, s'élevait en ce moment,
sur une colline doucement inclinée et baignant ses pieds dans la
LES CURIOSITES DU MIRAGE 241
mer, une belle et vaste cité ornée de monuments^ de dômes et de
clochers. L'illusion était telle que la raison seule se refusait à ad-
mettre la réalité de cette vision^ dont nous eûmes le ravissant
spectacle pendant près d'une demi-heure. D'où venait cette appa-
rence? Rien^ dans cette ville fantastique^ ne ressemblait à Bône^
moins encore à La Galle ou à Ghelma^ distantes d'ailleurs d'une
vingtaine de lieues. Admettons-nous l'image réfléchie de quelque
grande cité de la côte de Sicile? Ce serait, il me semble, dépasser
toute vraisemblance. »
Le mirage inférieur se traduit parfois par de simples effets de
réfraction : altération ou grossissement des objets, efiTets souvent
curieux. Au mois de mai 1837, par exemple, pendant l'expédi-
tion d'Algérie qui précéda le traité conclu avec Abd-el-Kader,
M. Bonnefont observa entre autres effets de mirage le curieux
exemple que voici :
Un troupeau de flamants, échassiers fort communs dans cette province, défila
sur la rive sud-est, à six kilomètres de distance. Ces volatiles, à mesure qu'ils
quittaient le sol pour marcher sur la surface du lac, prenaient des dimensions
telles qu^ils ressemblaient, à sV méprendre, à des cavaliers arabes déûlant en
ordre ! L^illusion fut un instant si complète que le général en chef, Bugeaud, dé-
pêcha un spahis en éclaireur. Ce cavalier traversa le lac en ligne droite; mais ar-
rivé au point où les ondulations commençaient à se produire, les jambes du cheval
prirent insensiblement de telles dimensions en hauteur, que cheval et cavalier
semblaient être supportés par un animal fantastique ayant plusieurs mètres de
hauteur, et se jouant au milieu des flots qui semblaient le submerger.. . Tout le
monde contemplait ce phénomène curieux, lorsqu'un épais nuage, interceptant les
rayons du soleil, fit disparaître ces effets d'optique et rétablit la réalité de tous
les objets.
Parfois il se produisait un autre effet, qui devint bientôt un sujet de récréation
pour les militaires. Si, pendant que le soleil était à Test, le vent soufflant du côté
opposé, on projetait sur le lac un petit corps léger, susceptible d'être emporté par
le vent, il était curieux de le voir grossir à mesure qu'il s'éloignait, et dès que le
vent lui avait fait atteindre les ondulations, il affectait tout à coup la forme d'une
petite nacelle, dont l'agitation au-dessus des vagues était en raison des secousses
que lui donnait le vent. Ce qui réussissait le mieux, c'étaient des têtes de char-
don, qui obéissaient plus facilement à la plus légère brise; alors l'illusion était
complète. Dans la matinée du 18 juin, par une température de 26 degrés centi-
grades, une brise un peu forte de l'orient et une couche nébuleuse qui commençait
à dissiper la chaleur, on lança, à huit heures et demie du matin, un certain
nombre de têtes de chardon : dès que le vent les eut poussées jusqu'au point où les
ondulations se prononçaient, elles offrirent tout à coup le spectacle curieux d'une
flottille en désordre.... Les nacelles semblaient se heurter les unes contre les au-
tres: puis, poussées par lèvent jusqu'à une très-grande distance, elles disparu,
rent complètement comme si elles avaient sombré.
Voici maintenant une seconde sorte de mirage qu^il n'est pas rare
de rencontrer^ mais dont les effets sont moins frappants^ et qui^
16
249 LE MIRAGE.
en conséquence, a été moins souvent étudié : c'est le rapproche-
ment des objets situés au delà de l'horizon, et qui se trouvent re-
levés au-dessus de lui. Dans le mirage ordinaire que nous venons
de décrire, les densités de Tair croissent avec la hauteur, les tra-
jectoires sont convexes vers la terre, au moins dans toute leur par-
tie inférieure. Dans le cas actuel, les densités vont en décroissant^
et les trajectoires deviennent concaves et même fortement concaves
vers le sol. Une trajectoire lumineuse, d'abord horizontale, devrait,
se mouvant dans le vide, rester rectiligne; la réfraction atmosphé-
rique ordinaire infléchit cette trajectoire, dans le sens des grands
cercles du globe, en lui donnant environ la douzième partie de la
courbure terrestre. Mais si Tétat des couches est modifié et si, par
Teffet d'un accroissement anormal dans la température, les den-
sités décroissent avec la hauteur, suivant une progression l)eaucoup
plus rapide que la progression habituelle, l'effet réfringent de ces
couches peut donner à ces trajectoires une courbure plus considé-
rable et qui soit le quart, la moitié ou même la totalité de la cour-
bure d'un grand cercle de la terre; quelquefois même cet effet
pourra leur faire surpasser cette dernière limite.
Dans ces nouvelles conditions, les diverses trajectoires passant
par l'œil et situées dans un même plan vertical, au lieu de se cou-
per deux à deux, comme cela avait lieu dans le cas du mirage or-
dinaire, vont ordinairement en divergeant. Il en résulte que l'on
ne peut alors obtenir deux images d'un même objet. Si l'on mesure
la dépression de l'horizon apparent, on le trouve très-relevé, quel-
quefois presque au niveau de l'horizon rationnel; des objets habi-
tuellement invisibles, à cause de leur grand éloignement et de la
courbure de la terre, peuvent devenir visibles. La position acci-
dentelle de ces objets en deçà du contour apparent de l'horizon sen-
sible les fait juger beaucoup plus rapprochés que de coutume ;
une autre circonstance favorise encoi*e cette illusion : c'est la trans-
parence de l'air pendant que le phénomène se produit.
Comme d'ailleurs aucun renversement des objets n'a lieu, il est
clair que l'on sera moins frappé de cette forme particulière du mi-
rage que de celle qui correspond au cas précédemment examiné;
aussi l'a-t-on observé moins souvent. Woltmann et Biot font re-
marquer que l'on peut reconnaître cet état particulier de FAl-
mosphère à ce signe que la mer parait concave, qu'en même temps
l'horizon se voit par-dessus la coque des navires, que les rivage»
éloignés prennent l'aspect de hautes falaises, et que les objets
très-distants paraissent s'élever en l'air comme des nuages.
DIFFÉRENTES SORTES DE MIRAGE. 243
Une circonstance optique bien digne d'attention est la suivante :
en même temps que les objets sont ainsi relevés par-dessus d'au-
tres objets qui les masquaient habituellement, et qu'ils sont trans-
portés bien en deçà de Thorizon apparent, ils paraissent beaucoup
moins éloignés de l'œil. Heim a décrit un effet de ce genre ob-
servé dans les montagnes de la Thuringe : il a vu tout d'un coup
trois hauls sommets paraître par-dessus une chaîne intermédiaire
qui aurait dû en masquer la vue, et ces sommets paraissaient si
nets qu'il pouvait distinguer, avec une simple lorgnette, les touffes
de gazon à une distance de 4 milles d'Allemagne (30 000 mè-
tres). M. de Tessan a observé un phénomène du même genre dans
le port de San-Blas en Californie.
IFne lettre datée de Ténériffe et publiée par le Courrier des
Sciences rapporte même que du sommet de cette montagne, d'où
la vue embrasse un horizon de 50 lieues de rayon, un mirage a
montré les monts AUeghany situés dans l'Amérique du Nord, à
1000 lieues de là! Je n'ose pas encore accepter le fait.
Après les deux grandes catégories de faits appartenant au phéno-
mène du mirage et dont l'une se rapporte au cas de la dépression
des objets, et l'autre à celui de leur élévation, nous devons main-
tenant considérer un autre effet non moins curieux : le mirage
supérieur.
Ce mirage présente trois cas divers. Tantôt, en effet, on aperçoit
au-dessus de l'objet son image renversée, et au-dessus de celle-ci
une seconde image droite comme l'objet; tantôt, de ces deux
images supérieures, c'est l'image renversée qui existe seule, l'image
droite supérieure ayant disparu ; tantôt enfin il n'existe que l'image
directe supérieure, sans image renversée au-dessous.
Woltmann a observé à trois reprises différentes le mirage supé-
rieur: les objets paraissaient réfléchis dans le ciel; on voyait dans
l'air rimage de l'horizon des eaux, et en dessous pendaient ren-
versés les objets du rivage, maisons, arbres, collines, moulins :
souvent une strie d'air séparait l'image renversée des objets placés
au-dessous; mais le plus souvent, l'image et l'objet se rencontraient
et se pénétraient de telle sorte qu'il en résultait l'apparence d'une
haute falaise avec des stries verticales.
Welterling a fait des observations analogues sur les Svenska-
Hogar, îles placées à l'entrée du port de Stockholm. « Au-dessus de
chacun des écueils, un point noir se montre et parait dans l'air;
puis ces points vont en s'allongeant par le bas, et finissent par se
souder avec Técueil, qui prend la forme d'une colonne neuf ou dix
2^4 LE MIRAGE.
Ibis plus liante que lui. De là résulte un faux horizon sur lequel
tous les objets se trouvent transportés; ils paraissent ainsi tous
alii^nés sur un même niveau, et en ligne droite, quoique leur hau-
teur absolue soit fort difîérente. »
Crauz, au Groenland, a vu les îles Kokernen élever leurs rivaijes
sous forme de falaises, de vieilles tours, de ruines. Brandes a ob-
servé plusieurs fois le mirage supérieur; les images des objets lui
ont en général paru peu nettes; il ajoute que l'image supérieure et
directe manque le plus souvent, et il attribue ce fait au défaut de
sphéricité des couches homogènes. 11 remarque aussi que c'est un
phénomène très-local : ([uelquefois il se montrait sur les maisons
orientales du bourg de Damgast, et en même temps on ne le voyait
pas sur celles de l'occident du bourg.
Parfc»is ces objets se peignent dans le ciel à une assez
iirande hauteur au-dessus de 1 horizon. Les uns se meuvent avec
beaucoup de vitesse, les autres sont en repos, leurs contours
brillent parfois de couleurs irisées. A mesure que la lumière aug-
mente, les formes de\iennent plus aériennes, et elles s'évanouis-
sent quand le soleil se montre dans tout son éclat.
Bernardin de Saial-Pierre rapporte à ce propos les faits sui-
vants :
L'n pln'nom(ne ti\s-sinirulier m'a été raconté par notre célèbre peintre Vernet,
nioriaiiii.Ét;iiil,<laiH^ajenio-<e.fn Italie, il se livrait particulitTeinent à Tétude du
ciel. plu> inlère-^^^aiite ^an> tl-jute «jue celle de rantique, puisque c'est des sources
(le la lumière ijue partent les couleurs et les i^erspectives aériennes qui font le
charme de> tableaux ainsi <}ue «le la nature. Vernet, pour en flxer les variations,
avait imairiné de peindre sur les feuilles d'un livre toutes les nuances de chaque
couleur jiriniipale et de b-s marijuer de dillerents numéros. Lorsqu'il dessinait un
ciel, aprè- avoir e-quissé les [dan< et la forme des nuages, il en notait rapidement
les. tciulo fugitives sur son tableau avec des chilî'res correspondants à ceux de son
livr^'. et il k-s colorait ensuite à loisir, l'n jour, il fui bien surpris d'apercevoir
au ciel la forme d'une ville renversée, il en distinguait parfaitement les clochers,
les tours, les maisons. Il se hâta de dessiner ce phénomène, et, résolu d'en con-
naître la cau^e. il s'achemina, suivant le même rhumb de vent dans les montag-nes.
Mai< (]uelle fut >a >urprise de trouver à ^ept lieues de là la ville dont il avait vu
le .-pectr<' dans le ciel, et dont il avait le dessin dans son portefeuille !
C.'e-t p'.-ut-èlre à des etlet^ de mirage qu'il faut ra['p(.»rter une faculté extraordi-
nairt' de visi«»n célèbre à bile d«' France. Vers la fin «lu dernier siècle, un colon de
cviU- ib'. M. l'.allini'au.siL^naîailile- navires placés l»ien au delà des limites de riiorizon
ju-ju\i une di^lancL' <'on^id<''rable. La <ci"nce nuuve'.le qu'il prétendait avoir cons-
litnéf fu coiiibiiiant b s rlb;l< pro biits par les obj-ls éloignés sur ratmosphère et
sur l'eau était nommée par lui \d Xaus(o}iic. 11 \int à Paris, muni de cerlillcals de
rinteiiilant et du gouverneur de l'Ile d»' France attestant la réalité de sa décou-
verte; n.ai- il ne ruu--it mèuiç pa- à dldenj' une audience de M. deCaslries, alors
mini-Ire d*- la marine. Fer-onne ne s'en put de< moyens i>ar lesquels il obtenait
de si étonnants r<'^ultat^ auxquels un j::ge conq»étent, .\rago, ne refusait pas de
DIFFÉRENTES SORTES DE MIRAGE.
iki
\rcbant ù certains phénomènes crépusculaires où les ombres portées
éloignées jouent probablement un rôle, ne pouvaient pas mettre sur
-«portant secret. Le pauvre colon retourna dans son tie, où on le
\ sa vie passer presque tout son temps sur le bord de la mer,
^n, continuant à exciter l'âlonnement de tous par l'exactitude
T ae produit plus souvent au-dessus des côtes
Flg. 89. — Mirage supéi
île la mer qu'en pleine terre; car la variation de densité des cou-
ches atmosphériques y est plus fréquente. Dans son ascension
aéronautique du 16 août 1808, au-dessus de Calais, M. G. Tis-
sandier a distingué, avec une grande netteté, l'image du bateau à
vapeur et de plusieurs barques naviguant à l'envers sur un océan
renversé. Le ciel supérieur réfléchissait la mer avec la nuance ver-
246 LE MIRAGE.
dâtre des eaux et les effets de lumière du rivage. Citons encore le
curieux fait suivant^ qui rappelle les apparitions du siège de Jérusa-
lem^ et celles qui accompagnèrent la guerre de Cinna et de Marius:
Le 20 septembre 1835, les habitants des campagnes voisines de TAgar, Tune des
collines du Mendio, en Angleterre, furent témoins d^un étrange spectacle : vers
cinq heures du soir, on aperçut dans le ciel couvert de vapeurs assez épaisses, un
immense corps de troupes à cheval, qui semblait déOler tantôt au pas, tantôt au
grand trot; les cavaliers, le sabre en main, étaient tous uniformément équipés, et
Ton distinguait presque jusqu^aux brides et aux étriers. Pendant quelque temps on
les vit manœuvrer six de front, puis se former par deux rangs ou par files. Pen-
dant plusieurs jours ce spectacle extraordinaire a fait le sujet de toutes les conver-
sations de la ville de Bristol, (iarnicr, qui rapporte ce fait remarquable [Traité de
Méiéor., Bruxelles, 1837), n'hésite point à le considérer comme un mirage, quoique
personne n'ait pu savoir où se trouvaient les objets mirés.
Il se passe peu de saisons sans que les journaux repro-
duisent Tobservation d*un phénomène de mirage supérieur pro-
duit dans nos régions tempérées^ tel que la réflexion d'une cité
dans le ciel. Mais en général les images sont fugitives et diffuses.
Récemment nous avons eu à Paris Tun de ces effets, d'autant
plus remarquable qu'il a été produit par un clair de lune.
Dans la nuit du 14 décembre 1 8jB9, entre trois et quatre heures
du matin, les personnes qui passaient sur les ponts et les quais
furent témoins de ce curieux phénomène. Il faisait un beau clair
de lune, mais la lune et le ciel étaient voilés par des nuages
qu'on eût dit éclairés par la lumière d'une auréole boréale. C'est
im bel effet de mirage supérieur, dont pendant plus d'une heure
les personnes attardées par leurs plaisirs ou leurs affaires purent
examiner le rare et intéressant spectacle. (Voyez la figure 80, qui
le reproduit à peu près exactement.)
Paris, ses palais, ses monuments et son fleuve se montraient
sur les nuages qui masquaient le ciel, mais renversés comme cela
aurait eu lieu si au-dessus de Paris on avait placé une immense
glace. Le Panthéon, les Invalides, Noti^e-Dame, les palais du Lou-
vre et des Tuileries étaient dessinés. Du pont des Arts on voyait
à l'ouest la Seine, les ponts, les flèches de Sainte-Clotilde, la place
de la Concorde, les Champs-Elysées et le palais de Tlndustrie, qui
argentés par la clarté lunaire présentaient une image rosée d*un
effet indescriptible.
Le mirage peut aussi se produire entre deux couches d'air sépa-
rées par un plan vertical. C'est ce qui arrive notamment pour les
grands murs exposés au midi, lorsqu'ils sont échauffés par le
soleil, et alors le mirage ordinaire se produit. Il est appelé, dans
DIFFÉRENTES SORTES DE MIRAGE. 247
ce cas^ vitrage latéral. Le mur joue ici le rôle que jouait le sol
exposé aux rayons du soleil^ et pour Texplication une ligne per-
pendiculaire au mur remplace la verticale que nous avons suppo-
sée pour le mirage horizontal. Mais^ comme les couches d'air
échauflees se renouvellent avec facilité en s'élevant le long du mur,
l'action perturbatrice des densités ne s'étend pas à une distance
bien considérable. Il faut donc placer son œil peu en avant du
plan du mur, et regarder dans une direction parallèle les objets
qui s'en rapprochent et s'en éloignent. Les personnes qui se diri-
gent vers les portes qui percent le mur, les images qui traversent
dans le ciel le vertical parallèle à celui du mur, montrent toujours
l'image renversée que la théorie du mirage ordinaire indique. Gru-
ber parait être un des premiers observateurs qui aient vu ce phé-
nomène. Blakkader a décrit le mirage latéral qu'il a observé contre
le mur du bastion du roi Georges, dans la ville de Leith. Il a été
aussi observé par Gilbert On le voit assez souvent à Paris pendant
les chaudes journées, en plaçant son œil sur le prolongement du mur
du Louvre ou de celui des Tuileries. Le mur méridional de la
Bourse, échauifé sur les deux heures, réfléchit assez bien les ob-
jets placés près de lui pour un observateur qui place son œil un
peu en avant du prolongement du mur. Dans les fortifications, au
sud, deux personnes placées à un peu plus de cent mètres de dis-
lance l'une de l'autre aperçoivent très-bien leur image respective
réfléchie par la mince couche d'air chaud qui monte le long du
mur; on y distingue aussi la réflexion de la campagne, des arbres
el des passants. On a observé le même fait à Berlin, et en gé-
néral partout où l'attention s'est exercée. Dans le cas particu-
lier que nous considérons, l'image a toujours paru sensible-
ment égale en grandeur à l'objet.
Ajoutons encore le mirage multiple qui se présente lorsque
plusieurs images, toutes renversées, sont superporsées à l'objet.
Biol et Arago ont vu se produire des phénomènes de ce genre, en
stationnant sur la montagne Desserto de las Palmas, et observant,
la nuit, au cercle répétiteur, un réverbère allumé dans l'île d'Ivyza.
.\u- dessus de l'image ordinaire, on a vu se former deux, trois ou
quatre fausses images superposées dans la même verticale. Sco-
resby a observé, le 18 juillet 1822, un brick ayant au-dessus de
lui trois images superposées, renversées toutes les trois : dans
chacune d'elles, le bois du navire était en contact avec l'image
pareillement renversée de la banquise au delà de laquelle il se
trouvait placé.
248 LE MIRAGE.
Le mirage ne se présente pas toujours avec les caractères de
régularité que nous avons signalés : tantôt la seconde image se
montre au-dessus de la véritable; tantôt on voit les deux images à
côté ou en face Tune de l'autre^ dans certains cas se confondant^
dans d'autres s'éloignant; tantôt, enfin^ les images ne sont pas
renversées^ et paraissent suspendues dans les plaines de Tair.
Le docteur Yince rapporte plusieurs observations fort curieuses.
De Ramsgate^ on aperçoit par un beau temps le sommet des quatre
plus hautes tours du château de Douvres. Le reste du bâtiment est
caché par une colline qui se trouve à douze milles environ de
Rarasgate. Le 6 août 1806, le docteur Vince, regardant du côté de
Douvres, à sept heures du soir, aperçut non-seulement les quatre
tours du château, comme à l'ordinaire, mais encore le château
lui-mAme dans toutes ses parties jusqu'à sa base. On le voyait
aussi distinctement que s'il eût été transporté tout d'une pièce sur
la colline du côté de Ramsgate.
Biot et Mathieu ont fait des observations analogues à Dunkerque,
sur les bords de la mer, dans la plage sablonneuse qui s'étend
au pied du fort Risban. Biot en a donné la théorie détaillée dans
les Mémoires de r Institut pour 1809; il a fait voir qu'à partir d'un
certain point /, pris à quelque distance au devant de l'observa-
teur 0 (fig. 87), on peut concevoir une courbe Ib, telle que tous les
points qui sont au-dessous d'elle restent invisibles, tandis que tous
les points qui sont au-dessus, jusqu'à une certaine hauteur, don-
nent deux images : l'une ordinaire et directe, l'autre extraordi-
naire, inférieure à la couche et renversée. Ainsi, un homme qui
s'éloigne de l'observateur, en partant du point /, lui offre les
apparences successives qui sont représentées sur la figure.
Soret et J urine ont observé, sur le lac de Genève, en septembre
1818, à dix heures du matin, le phénomène remarquable qui
est représenté dans la figure 88. La courbe abc dessine la
rive orientale du lac; une barque chargée de tonneaux, ajant
ses voiles déployées, était en />, vis-à-vis la pointe de Belle-Rive,
et faisait route pour Genève; les observateurs l'apercevaient, avec
un télescope, dans la direction gp; ils étaient au bord du lac, au
deuxième étage de la maison de Jurine, à une distance d'environ
deux lieues. Pendant que la barque prit successivement les po-
sitions 9, r, 5, on en vit une image latérale très-sensible^ en ç',
f', s', qui s'avançait comme la barque elle-même, mais qui sem-
blait s'écarter à gauche de gpy tandis que la barque elle-mènu*
s'en écartait à droite. Quand le soleil éclairait les voiles, cette
DIFFÉRENTES SORTES DE MIRAGE.
251
image était assez éclatante pour être aperçue à Toeil nu. La di-
rection des rayons solaires est indiquée par ly.
0 suffit de connaître la position des lieux pour voir à Tinstant
qae c'est un phénomène de mirage latéral. A droite de gp l'air
était resté dans l'ombre pendant une partie de la matinée; à
gauche^ au contraire^ il avait été échauffé par le soleil ; la surface
de séparation de l'air chaud et de l'air froid devait être à peu près
vnticale, dans une petite étendue au-dessus de l'eau; de part et
l
Flg. 87. — Effet de mirage simulant des figures de
cartes.
dautre de cette couche s'était fait un mélange de densité croissants^
en allant de gauche à droite^ et là se produisait^ dans les .couches
verticales, ce qui se produit ordinairement sur le sol, dans des
couches horizontales.
Dans les régions polaires, les jeux de la réfraction se présentent
sous les apparences les plus
capricieuses et les plus ex-
traordinaires : If L'extrême
condensation de l'air, en
hiver, dit l'amiral Wran-
}rell, et les vapeurs répan-
dues, en été, dans l'atmo-
sphère, donnent une grande
puissance à la réfraction
dans la mer Glaciale. En
pareil cas, les montagnes
de glace prennent souvent
les formes les plus bi-
zarres; quelquefois même elles semblent détachées de la sur-
face glacée qui leur sert de base de manière à paraître sus-
pendues en l'air. » Combien de fois l'amiral Wrangell et ses
compagnons ne crurent-ils pas apercevoir des montagnes de cou-
leur bleuâtre dont les contours se dessinaient nettement, et entre
lesquelles il leur semblait distinguer des vallées et même des
rochers. Mais au moment où ils se félicitaient d'avoir découvert la
terre si ardemment souhaitée, la masse bleuâtre, emportée par le
Fig. 88. — Mirage latéral observé sur le lac
de Genève.
252 LE MIRAGE.
vent^ 8*étendait de côté et d'autre^ et finissait par embrasser tout
l'horizon. Scoresby^ qui a recueilli dans les parages du Groenland
tant d^observations intéressantes^ fait remarquer aussi que la glace
revêt à Thorizon les formes les plus singulières^ et parait même,
sur beaucoup de points^ suspendue en Tair.
Le phénomène le plus curieux fut de voir Tirnage renversée
et parfaitement nette d'un navire qui se trouvait au-dessous de
l'horizon. « Nous avions observé déjà de semblables apparences,
dit-il, mais celle-ci avait pour caractère particulier la netteté de
l'image, malgré le grand éloignement du navire. Ses contours
étaient si bien marqués qu'en regardant cette image avec une lu-
nette de DoUond, je distinguais les détails de la mâture et de
la carcasse du navire, que je reconnus pour être celui de mon
père. En comparant nos livres de loch, nous vîmes que nous
étions à 55 kilomètres Tun de l'autre, c'est-à-dire à 31 kilomètres
de l'horizon, et bien au delà des limites de la vue distincte. »
Sur les bords de l'Orénoque, Humboldt et Bonpland trou-
vèrent à midi la température du sable au soleil à 53 degrés,
tandis qu'à 6 mètres au-dessus du sol, la chaleur de l'air n'était
que de 40 degrés centigrades. Les monticules de San-Juan et
d'Ortez, la chaîne appelée le galera, situés à 3 ou 4 lieues
de distance, paraissaient suspendus ; les palmiers semblaient
manquer de pied; enfin, au milieu des savanes de Caracas, ces
savants crurent voir à une distance d'environ 2000 mètres, un
troupeau de vaches en l'air. Ils ne remarquèrent point de double
image. Humboldt observa également un troupeau de bœufs sau-
vages dont une partie paraissait avoir les jambes au-dessus de la
terre, tandis que l'autre reposait sur le sol.
Ce n'est pas seulement dans les pays chauds que se forment les
mirages; nous venons de voir qu'on en a observé jusqu'au scindes
mers palaires. Nous remarquons entre autres une pittoresque des-
cription faîte par le navigateur Hayes lors de son voyage aux mers
arctiques en 1861. C'était au détroit de Smith, au 80* degré de
latitude, par conséquent à 1 0 degrés seulement du pôle , et à la
fin de juillet.
Un faible zéphir, dit-il, ridait à peine la surface de la mer, et sous un soKil
éblouissant, nous glissions sur les flots paisibles, semés partout d'icebergs élin* o-
lants et de débris de vieux champs de glace; çà et là brillait quelque étroite bande
de cristal détachée de la banquise. Les animaux marins et les oiseaux des cieut
s'assemblaient autour de nous et animaient les eaux calmes et l'atmosphère tran-
quille; les morses s'ébrouaient et mugissaient en nous regardant; sur notre pa>
DIFFÉRENTES SORTES DE MIRAGE. 253
sage, les phoques levaient leurs tètes intelligentes ; les narvales, en troupes nom-
breuses et soufflant paresseusement, émergeaient leur longue corne hors de Teau,
et leurs corps mouchetés dessinaient leur courbe gracieuse au-dessus de la mer,
pour jouir du soleil; des multitudes de baleines blanches fendaient les ondes.
Assis sur le pont, je passai de longues heures à essayer, sans beaucoup de succès,
de rendre sur mon papier les splendides teintes vertes des icebergs qui voguaient
pn»s du navire, et à contempler un si merveilleux spectacle. Les cieux polaires
^ont de grands artistes en fantasmagorie magique. L'atmosphère était d*une rare
douceur, et nous fûmes témoins d'un très-remarquable mirage, phénomène assez
fréquent, du reste, pendant les beaux jours de Tété boréal.
L'horizon se doublait, pour ainsi dire ; les objets, situés à une très-grande distance
au delà, montaient vers nous comme appelés par la baguette d'un enchanteur, et,
suspendus dans les airs, changeaient de forme à chaque instant. Icebergs, ban-
quises flottantes, lignes de côtes, montagnes éloignées, apparaissaient soudain,
ardaient parfois leur contour naturel pendant quelques minutes, puis s'étendaient
en long ou en large, s'élevaient ou s'abaissaient, selon que le vent agitait l'atmo-
sphère, ou retombaient paisibles sur la surface des eaux. Presque toujours ces
évolutions étaient aussi rapides que celles d'un kaléidoscope ; toutes les figures
que rimagination peut concevoir se projetaient tour à tour sur le firmament. Un
clocher ai^'^u, image allongée de quelque pic lointain, s'élançait dans les airs; il se
changeait en croix, en glaive ; il prenait une forme humaine, puis s'évanouissait
\*o\iT être remplacé par la silhouette d'un iceberg se dressantcomme une forteresse.
Lp^ champs de glace prenaient l'aspect d'une plaine parsemée d'arbres et d'ani-
maux; puis des montagnes déchiquetées et se dissolvant rapidement, nous lais-
saient voir une longue suite d'ours, de chiens, d'oiseaux, d'hommes dansant dans
les airs et sautant de la mer vers les cieux.... Impossible de peindre cet étrange
spectacle. Fantôme après fantôme venait prendre sa place dans le branle magique,
pour disparaître aussi soudainement qu'il s'était montré.
Cette merveilleuse féerie se prolongea durant une grande partie de la journée,
puis la brise du nord vint soulever les eaux, et la scène entière s'évanouit à son
I>remier soufDe, sans laisser plus de traces que la vision fantastique de Prospéro.
Ainsi le mirage se produit^ avec une intensité difTérente^ sous
toutes les latitudes. Nous avons vu plus haut que le mirage
latéral s*observe assez souvent à Paris dans les journées chaudes^
et que le mirage supérieur, plus rare, y a également été observé.
Quand, au lieu de se produire dans les couches planes et régu-
lières, les réfractions et les réflexions s accomplissent dans des
couches courbes et irrégulières, on a un mirage où les images sont
déformées dans tous les sens, brisées ou répétées plusieurs fois,
éloignées les unes des autres à des distances considérables. C'est
ce qui arrive dans la fantastique vision aérienne, attribuée jadis à
ime fée, la Fata Morgana^ qui attire quelquefois le peuple sur le
rivage de la mer à Naplês et à Reggio, sur la côte de Sicile. Le
phénomène a surtout lieu le matin, à la pointe du jour, lorsque
régne un calme complet.
Sur une étendue de plusieurs lieues, la mer des côtes de Sicile
preud Tapparence d*une chaîne de montagnes sombres, tandis que
Kk LE MIRAGE.
les eaux, du côté de la Calabre, restent complétemenl unies. Au-
dessus de celles-ci on voit peinte, en clair-obscur, une rangée de
plusieurs milliers de pilastres, tous égaux en élévation, eu dis-
tance, et en degirés de lumière et d'ombre. En un clin d'ceil ces
pilastres perdent parfois la moitié de leur hauteur, et paraissent sv
replier en arcades et en voûte comme les aqueducs des Romains.
On voit souvent aussi une longue corniche se former sur le som-
Fig. 89. — La Fati Uorganï.
met, et l'on aperçoit une quantité innombrable de châteaux, tous
parfaitement semblables. Bientôt ils se fondent, et forment des
tours qui disparaissent aussi pour ne plus laisser voir qu'une co-
lonnade, puis des fenêtres, et finalement des pins, des cj-près ré-
pétés aussi un grand nombre de fois.
Ces apparences fantastiques, on les a vues avec étonnement w
produire tout dernièrement en Ecosse, près d'Edimbourg même,
les 16 et 17 juin dernier (1871), veilles d'un formidable orage.
C'est là, à coup sûr, l'une des plus singulières espèces de mirait'
■ qui se puisse voir.
CHAPITRE IX.
ÉTOILES FILANTES.
BOLIDES, AEROLITHES, PIERRES QUI TOMBENT DU CIEL.
Il n*est aucun de mes lecteurs qui, plus d'une fois, n'ait été sur-
pris, au milieu du calme profond d'une belle nuit étoiléo, de voir
une étoile détachée des cieux, glisser sur la voûte céleste et s'étein-
dre sans bruit. Peut-être quelques-uns de ceux qui liront cette page
ont-ils eu le privilège beaucoup plus rare de voir non-seulement
une étoile filante, mais un phénomène plus brillant d'un effet par-
fois très-émouvant : le passage d'un bolide enflammé traversant
r^idement l'espace en répandant de tous côtés une étincelante lu-
mière, globe de feu laissant une traînée lumineuse derrière lui et
parfois éclatant par une explosion analogue à celle d'une fusée
colossale, avec un tonnerre semblable à celui du canon. Peut-être
aussi quelques-uns ont-ils pu, par un hasard plus heureux et plus
rare encore, ramasser un fragment de l'explosion d'un bolide, une
pièce tombée du ciel, un aérolithe, ou pierre descendue des hau-
teurs de l'Atmosphère.
Voilà trois faits distincts, et qui paraissent liés néanmoins entre
eux par des rapports d'origine. Les progrès accomplis depuis quel-
ques années dans l'étude particulière de ces météores nous invitent
à les étudier nous-mêmes ici séparément, à nous occuper d'abord
«les Étoiles filantes, puis des Bolides, enfin des Aérolithes comme
troisième objet de ce chapitre spécial.
Le premier point à examiner dans l'étude des étoiles filantes,
<^'est de mesurer la hauteur à laquelle elles se montrent. Deux
256 THÉORIE DES ETOILES FILANTES.
observateurs^ placés en deux points éloignés Tun de Tautre^ cons-
tatent chacun le trajet d*une étoile filante parmi les constellations.
La ligne n'est pas absolument la même pour tous deux^ à cause
de la perspective. En calculant la différence on obtient la dis-
tance. C'est ainsi que, dès Tannée 1798, deux étudiants alle-
mands, Brandes et Benzemberg, avaient déjà opéré. Des dernières
recherches faites sur ce point par Alexandre Herschel (petit-fils du
célèbre William Herschel), par le professeur Newton, de Newhaven,
qui se trouve précisément à Paris au moment où j'écris ce cha-
pitre et vient de m'apporter ces derniers résultats, et par le
P. Secchi, directeur de l'Observatoire de Rome, on conclut que la
hauteur moyenne d'une étoile filante est de 120 kilomètres au
commencement de son apparition et de 80 kilomètres, ou 20 lieues,
à la fin de son passage visible.
La vitesse varie depuis 12 jusqu'à 70 kilomètres par seconde.
Toutes les nuits de l'année ne se ressemblent pas quant au nom-
bre des étoiles filantes. Il résulte des observations, qu'il y a dans
ce nombre des périodicités annuelles, mensuelles et diurnes.
On a remarqué, dès le siècle dernier, les grands flux d'étoiles
filantes. Brandes rapporte que le G décembre 1798, se rendant à
Brème dans une voiture publique, il en compta 480 par l'une des
ouvertures de la diligence, et il estime d'après cela qu*il avait du
en paraître dans le ciel au moins 2000 pendant toute la nuit.
Au mois de novembre 1 799, dans la nuit du 1 1 au 1 2, A. de
Humboldt et Bonpland assistèrent à Cumana (Amérique) à une
véritable averse d'étoiles filantes. Bonpland déclare qu'il n'y avait
pas dans le ciel un espace égal en étendue à trois diamètres de la
lune que l'on ne vit à chaque instant rempli d'étoiles filantes.
Les habitants de Cumana étaient effrayés de ce phénomène; les
plus anciens se souvenaient qu'un analogue s'était présenté, en
1766, accompagné d'un tremblement de terre.
Cette pluie d'étoiles de la fin du siècle dernier était un peu
oubliée, lorsqu'une nouvelle averse fut observée en Amérique le
13 novembre 1833. Le professeur Olmsted, de Newhaven, s^ap-
puyant sur des données qui lui avaient été transmises^ porte à
plus de 200 000 le nombre des étoiles filantes qui ont paru dans
certains lieux pendant la nuit du 12 au 13 novembre.
Olmsted présenta le premier la remarque que la grande appa-
rition de novembre devait être périodique et se reproduire tous
les ans à la même époque. On constata, en effet, chaque année,
vers les 12 et 13 novembre, un accroissement très-marqué dans
ETOILES FILANTES. 857
le nombre des étoiles filantes qui se montraient dans le ciel; mais
cela était bien loin de reproduire le phénomène extraordinaire vu
en Amérique en 1833. L'astronome Olbers écrivait à ce sujet, en
Ï&37 : « Peut-êlre devrons-nous attendre jusqu'en 1867 avant de
voir se renouveler le phénomène magnifique qui s'offrit à nos
regards en 1799 et en 1833. » Cette prédiction hardie, nous
l'avons vue entièrement réalisée un an plus tôt, en 1866.
Il résulte d'abord de l'ensemble des observations que le nombre
des étoiles filantes qui paraissent habituellement dans toute l'é-
Fi|;. 90. — fluies d'étoiles lilaiilcs âea BI et 13 noTemlire 179!), 1833 et IttBG
tendue du cîel visible, pendant une heure, est en moyenne de 1 0
à 11. Or, au moment du maximum des 12 et 13 novembre, ce
nombre horaire, égal à 50 en 1834, s'est abaissé progressivement
d'année en année, pour se réduire à 30 en 1 839, à '^0 en i 844, à
17 en 1849; trois ou quatre ans plus tard, le maximum a dis-
paru pour faire place à une apparition rentrant dans les con-
diliontt ordinaires de 10 à H par heure. Les choses sont restées
dans cet état jusqu'en 18G3, où un maximum de 37 étoiles
Gknles en une heure s'est présenté de nouveau à la même époque;
ce tnaiimum s'est élevé l'année suivante à 74 par heure et a servi
258 THEORIE DES ETOILES FILANTES.
ainsi de précurseur à la grande apparition de 1 866^ par laquelle
la prédiction d'Olbers s'est trouvée accomplie.
Un autre maximum a lieu le 10 août et a été observé par
M. Quételet dès 1837. Le nombre horaire maximum d'étoiles
filantes a été de 59 à cette date. Ce nombre 8*est élevé progres-
sivement à 72 en 1841, à 85 en 1845, et jusqu'à 110 en 1848;
à partir de là il s*est abaissé peu à peu, d'année en année, pour
se réduire à 38 en 1859; depuis cette époque il a éprouvé des
alternatives d'augmentation et de diminution qui l'ont fait varier
entre 37 et 67.
Voilà donc une variation annuelle bien constatée dans ces flux
périodiques, tes observations de Coulvier-Gravier établissent clai-
rement l'existence d'une variation mensuelle. Le nombre des
étoiles filantes est plus grand en automne qu'au printemps.
Il y a également une variation diurne. Les nombres horaires
vont en augmentant de 6 heures du soir à 6 heures du matin, daus
la proportion du simple au double.
On voit des étoiles filantes dans toutes les parties du ciel ;
mais si Ton examine Torientation des points d'où elles semblent
venir, on trouve que les diverses parties de l'horizon n'en fournis-
sent pas des quantités égales. Il y a encore, sous ce rapport, une
variation qu'on désigne sous le nom de variation azimutale, et que
les observations enregistrées avec soin ont fait complètement con-
naître. Il vient beaucoup plus d'étoiles filantes de l'est que de
l'ouest, et il en vient à peu près autant du nord que du sud.
Ces variations s'expliquent par le mouvement de la Terre au
sein d'un espace dans lequel circuleraient, dans tous les sens, un
nombre considérable de corpuscules. Voici, en effet, le raison-
nement très-simple exposé sur ce point par M. Delaunay, le nou-
veau et savant directeur de l'Observatoire de Paris.
Supposons d'abord que nous soyons placés au milieu de Tespace, et que de^
corps mobiles viennent vers nous, avec des vitesses égales, de toutes les direction^»
possibles, sans qu'il en vienne plus d'un côté que de l'autre. Si nous sommes im-
mobiles, de quelque côté que nous nous tournions, nous verrons toujours venir à
nous le même nombre de ces corps mobiles dans un temps donné. Mais si nous
sommes en mouvement, nous verrons ces mêmes corps arriver à nous en plus
grand nombre des points de l'espace vers lesquels nous nous dirigeons, que des
points directement opposés dont nous nous éloignons. Il y aura aussi une variation
graduelle dans les différentes directions, à mesure que nous nous tournons dt'
divers côtés.
Admettons que les étoiles filantes nous arrivent indistinctement de toutes \t^
directions, et qu'elles aient toutes une même vitesse au moment où elles nous
deviennent visibles. Le mouvement dont la Terre est animée sur son orbite an-
nuellc doit amener des différences dans le nombre des étoiles filantes que non-^
ETOILES FILANTES. 259
vovoiis venir de telle ou telle direction; ce nombre doit être maximum dans la di-
rection vers laquelle la Terre marche, et minimum dans la direction opposée; il
doit aller graduellement en diminuant de Tune à l'autre direction. Le point de la
voûte céleste vers lequel est dirigée la vitesse de translation de la Terre, à un
instant quelconque, constitue donc comme un centre principal d'émanation des
étoiles filantes, pour les habitants de la Terre. D'ailleurs, en chaque point de la
surface du globe, on ne peut évidemment voir que les étoiles filantes qui arrivent
au-dessus de l'horizon du lieu ; et le nombre de ces météores que l'on apercevra
dans un temps donné variera avec la position que le centre principal d'émanation
occupera par rapport à l'horizon ; ce nombre sera d'autant plus grand que le cen-
tre d'émanation sera plus rapproché du zénith du lieu. D'un autre côté, en vertu du
mouvement de rotation de la Terre sur elle-même, le plan de l'horizon d'un lieu
«léterminé change continuellement de position dans l'espace ; ce plan se place donc
«uccessivement de diverses manières par rapport au centre d'émanation dont nous
venons de parler, de sorte que la fréquence d'apparition des étoiles filantes dan^.
re lieu doit varier constamment en vertu de cette circonstance.
D'après cela, la ligne de translation de la Terre étant toujours dirigée à angle
droit sur la ligne qui joint la Terre au Soleil, le point de mire de la Terre sur la
sphère céleste sera naturellement placé sur l'écliptique, et à une distance du Soleil
<^^e au quart de la circonférence. Ce point de mire par conséquent parcourra
annuellement le grand cercle de Técliptique en faisant un arc de 90 degrés avec le
Soleil. Lorsque le Soleil sera à l'équinoxe du printemps, le point de mire de la
Terre se trouvera au solstice d'hiver; lorsque le Soleil arrivera au solstice d'été,
le |K)int de mire de la Terre atteindra l'équinoxe du printemps, et ainsi de
suite.
Le point de mire, se déplaçant progressivement lo long de l'écliptique, se trouve
tantêt dans Thémisphère boréal de la sphère céleste, tantôt dans l'hémisphère aus-
tral. Il doit donc y avoir des saisons pour les apparitions d'étoiles filantes, comme
il y en a pour la quantité de chaleur et de lumière que le Soleil nous envoie. Seu-
lement, le point de mire suivant le Soleil à une distance constante de 90 degrés,
ie^ saisons de plus grande apparition des étoiles filantes doivent venir trois mois
après les saisons qui nous amènent le plus de chaleur et de lumière. Ces dernières
allant de l'équinoxe du printemps (21 mars) à l'équinoxe d'automne (23 septembre],
les saisons de plus grande apparition des étoiles Glantes doivent aller du solstice
d'été (22 juin) au solstice d'hiver (22 décembre).
Le mouvement diurne du point de mire l'amenant tantôt au-dessus de l'horizon,
lantdt au-dessous de ce plan, dans l'intervallo de chaque jour solaire, il doit y
avoir, dans l'apparition des étoiles filantes, une variation diurne provenant de
cette circonstance; et comme le point de mire reste distant du Soleil d'un quart
de circonférence, le centre d'émanation doit toujours précéder le midi ordinaire
d'environ 6 heures : c'est donc vers 6 heures du matin que doit avoir lieu chaque
jour le maximum de l'apparition des étoiles filantes, et veris 6 heures du soir
que doit avoir lieu le minimum.
Enfin le point de mire dans son mouvement diurne ne se présentant pas d'une
manière identique de tous les côtés de l'horizon, il doit y avoir une variation azi-
niutale dans la fréquence d'apparition des étoiles filantes.
Cest principalement de l'est que les étoiles filantes doivent sembler venir, et
c'est en elTet ce que l'observation indique.
De ces observations on est autorisé à conclure que les étoiles
filantes sont dues en effet à la rencontre que la Terre fait succes-
Mvement d'un p:rand nombre de petits corps qui circulent dans
îv: THEoaiE DES ETOILE- f:la>te<.
1*^ #^pacfts rAt^rrïti^y et q^ii ^ienaent à aoui «ît? Ujo* côtés aTec des
A la thf^rie explicative qui préced^^^ il importe maintenant dV
jOQter, pour nous rendre compte de la nature de ce» flui d'éioîks,
q:ie ce^ p^ti-Â ci'irpe errants ne nooâ tiennent pas indiàtinctement
de tfmU^ leà n^^ions de Tespace. Il t a des direràons partka-
lif^re*, âÎOTalées par les floi périrjdiques.
Aux momentà des maiima. Ter» le:$ 12 et 13 noTembre ei rers
le:» 9 et 10 août, les étoiles filantes, au lieu de Tenir
de toutf^ If^ rétnonà de Te^pace, Tiennent presque toutes de
tionà dt^terminée:» : les unes, celles de noTembre, partent de la
eonàtellatîon du Lion; les autres, celles d'août, émanent delà
con^tteliation de Persée.
Quelles :Kint les routes que suivent daos Tespace ces flui pério-
dique.^ dont rexistenee a été constatée?
Nous Tenons de Toir que leur vitesse est celle de comètes arri-
Tant vers la Terre des profondeurs de Tespace ; leur orbite a pu
élre également assimilée aux orbites cométaires. M. Scbiaparelli,
diret-teur de l'Observatoire de Milan, a cherché à déterminer les
cléments qui caractérisent la forme et la position de la parabole
suivie par le courant météorique du 10 août. Puis, il a com-
paré ces éléments astronomiques à ceux que Ton obtient en cal-
culant les orbites des diTcrses comètes. C*est ainsi qu*il a pu
établir un rapprochement tout à fait inattendu entre Torbite qu*il
Tenait de trouver pour Tessaim des étoiles filantes du 10 août
et celle de la grande comète observée en 1 862.
En supposant que tous les 108 ans ces météores aient un maxi-
mum de fréquence qui ne soit pas si subit ni de si courte du-
rée que celui de noTembre, mais qui dure 20 ou 30 années,
cette période s*accorde avec la durée de la révolution de la grande
comète de 1 862, et pourrait être regardée comme étant aussi celle
des retours successifs de la comète à son périhélie.
1. D*apn;H les caractères que présente la variation diurne, la vitesse des étoiles fitan-
t(;n dans Vv.Hpaca est plus frrande que celle de la Terre sur son orbite, et peu diffé-
rente de la vitesse dont serait animée une comète qui, partant des profondeurs de
Fcspaoï, viendrait à passer près de la Terre.
(^(•tle vi(<'sH(> coniétaire a pour valeur V2 ou l,4U la vitesse de la Terre sur son
orbite étant 1. I^ vilcsse de la Terre étant de 29^™,5 par seconde, on voit que lc>
viU*ssr>s apparentes des étoiles filantes doivent présenter tous les états de grandeur
entre un maximum de 71^°* par seconde et un minimum de 12^'^, ces vitesses ap-
parentes allant en décroissant progressivement depuis la direction du point de mire
de la Terre qui correspond au maximum, jusqu'à la direction opposée qui est celle
du minimum.
• LES BOLIDES. 261
L'ingénieux astronome de Milan a ensuite cherché les éléments
de lorbite de Tessaim d*étoiles filantes de novembre. Ici Tobser-
vation lui fournissait une donnée de plus : la période de retour
des grandes apparitions de novembre^ indiquée par Olbers dès
1837, venait d'être confirmée en 1866, et pouvait être fixée à 33
ao8 et une fraction. En traçant une ellipse dont le grand axe cor-
respondait à cette durée autour du Soleil, il trouva que la durée
de la révolution de cet essaim est de 33 ans V4 • c est la même que
ceUe de la comète de Tempel.
Un essaim d*étoiles filantes remarqué le 10 décembre décrit
dans l'espace la même ellipse que la fameuse comète de Biéla, et
Tessaim d'étoiles filantes remarqué le 20 avril se meut le long de
l'orbite de la première comète de 1 86 1 .
De pareils résultats ont jeté une grande lumière sur la question
des étoiles filantes. La comète qui suit dans l'espace la même route
qu'un essaim doit être considérée comme faisant partie intégrante
de cet essaim ; elle n'est autre chose qu'une concentration locale
de la matière de l'essaim, concentration assez intense pour que
lamas de matière qu'elle forme soit visible même à de grandes
distances de la Terre. Dans cette théorie, les étoiles filantes sont de
même natpre que les comètes; elles consistent en de petits objets
nébuleux qui se meuvent dans l'espace sans que nous puissions
les apercevoir à cause de leur petitesse, et qui ne nous deviennent
visibles que lorsqu'ils pépèlrent dam Tahnosphhre de la Terre. De
même que les comètes, elles paraissent à l'état de gaz.
Un courant de ces météores qui rencontre l'orbite de la Terre
en un point de son contour, et dont les diverses parties emploient
plusieurs années à passer par ce point de rencontre, doit être tra-
versé par la Terre chaque année à une même époque : de là les
flux périodiques d'étoiles filantes qui se reproduisent d'année
en année, avec une intensité variable, suivant le plus ou moins
grand rapprochement des flocons de matière nébuleuse dans les
diverses portions du courant que la Terre accoste successivement.
Telles sont les étoiles filantes. Faisons maintenant connaissance
avec les Bolides.
Si les étoiles filantes sont gazeuses, il y aurait une distinction
essentielle entre elles et les bolides, car le plus grand nombre de
ceux-ci sont certainement solides.
Pour donner une idée du phénomène météorique de l'explosion
d'un bolide, je citerai, parmi les chutes les plus récentes, une de
Jour et une de nuit, toutes deux de l'année 1 868 :
262 LES BOLIDES.
Voici d'abord la chute de jour. Nous sommes dans rarrondis-
sèment de Casale^ en Piémont^ le 29 février; le ciel est partielle-
ment couvert^ et il est dix heures et demie du matin. Tout à cou|k
on entend une forte détonation^ que Ton pourrait comparer à la
décharge d'une pièce d'artillerie de gros calibre, ou encore \\
l'éclat d'une mine. Elle est suivie, après up intervalle de deux s(*-
condes, d'ime autre détonation résultant de deux détonations dis-
tinctes, qui se succédèrent de manière que la deuxième semblait
être la continuation ou le prolongement de la première. Ces dé-
tonalions furent entendues jusqu'à Alexandrie, à une distance Av
plus de 32 kilomètres. Le fracas durait encore, lorsqu'on aper-
çut, à une hauteur considérable au-dessus du sol, une masse de
forme irrégulière et enveloppée dans une atmosphère de fumée,
ce qui la rendait semblable à un petit nuage. Elle laissait der-
rière elle une longue traînée de fumée; d'autres virent distinc-
tement et à une grande hauteur, non une, mais phisieui*s taches
semblables à de petits nuages, qui disparurent presque à l'instant.
Sur-le-champ, quelques laboureurs qui vaquaient à leurs tra-
vaux virent plusieurs bFocs tomber , précipitamment, et enten-
dirent le fracas que ceux-ci faisaient en frappant le sol. Tous les
témoins que l'on a pu interroger ont unanimement ajjfipmé qui^
le nombre de ces blocs était considérable, et qu'ils durent donner
lieu à une véritable pluie d'aérolithes de toutes dimensions. Des
paysans occupés à tailler les arbres dans un bois situé à 1 200 mè-
tres de Villeneuve, sur la grande route qui va de Casale à Ver-
celli, virent tomber, après ces détonations, comme une grêle de
grains de sable ; un de ces fragments, d'une grosseur assez no-
table, vint frapper le chapeau de l'un d'entre eux. l^es aérolithes
que l'on a trouvés sur le sol consistent en : r un morceau pe-
sant 1920 grammes, qui est tombé dans un champ de froment,
à 600 mètres au sud -est de Villeneuve, et s'est enfoncé de O'",'*0
dans la terre; 2** un morceau pesant 6700 grammes, qui est tomlx*
dans un champ ensemencé au nord de Villeneuve, à 2350 mètres
du premier, et qui a pénétré de 0'",37 dans le sol; 3* les frag-
ments nombreux dans lesquels s'est brisé un troisième morceau
en tombant sur le pavé, devant une auberge de Molla dei G)nti,
à 3150 mètres du premier et à 3240 mètres du second.
Voici maintenant la chute do nuit, qui nous complétera l'idée
de ces singuliers eflets. Nous sommes dans les Basses-Pyrénées,
dans l'arrondissement de Mauléon, le 7 septembre 1 868, ù 2* 30"
du matin. Soudain, le ciel s'illumine par un météore qui pré-
LES BOLIDES. 263
sente Taspect d*une boule incandescente laissant derrière elle une
longue traînée de feu; il répand une vive clarté d'un vert pâle; sa
durée a été évaluée de six à dix secondes. Avant de disparaître^ il
éclate en projetant des fragments enflammés et laissant à sa place
un léger nuage blanchâtre qui persiste quelque temps. Cette appa-
rition fut suivie d*un bruit continu semblable au roulement lointain
du tonnerre^ puis de trois ou quatre détonations d'une violence ex-
trême^ qui ont été entendues dans des points éloignés les uns des
autres de plus de 80 kilomètres. A la suite de ces détonations les
habitants de Sanguis-Saint-Étienne entendirent un bruit strident
semblable à celui que fait un fer rouge plongé dans Teau^ puis un
coup sourd indiquant la chute d'un corps solide sur le sol. Un
corps solide était tombée en effets à Sanguis, et avait touché terre h
30 mètres environ de l'église^ dans le lit d'un petit ruisseau. Il
sV était complètement brisé^ à tel point que les plus gros fragments
avaient à peine 5 centimètres de longueur. Cette chute a été consta-
tée par deux hommes qui^ s'étant attardés^ prolongeaient encore leur
entretien devant la porte de l'un deux; efTrayés par les détonations
et par le sifflement^ ils se sont couchés à terre, et ont vu la pierre
tomber devant eux à une vingtaine de mètres. Le poids de cette
pierre peut être évalué à 3 ou U kilogrammes.
Os deux exemples, que je choisis au milieu d'un grand nom-
bre, donnent une idée suffisante de ces chutes du ciel, jadis re«
gardées comme fabuleuses. 11 n'y a guère plus d'un demi-siècle
qu'on y croit, et que le fait a été scientifiquement constaté.
Contrairement aux étoiles filantes qui s'éteignent et se perdent
dans les régions. supérieures, les bolides traversent donc toutes
les couches atmosphériques et viennent même souvent atteindre
la surface de la Terre. C'est ce qui fait que le phénomène lumi-
neux qui les accompagne prend habituellement à nos yeux une
intensité beaucoup plus grande, parce que les régions où il se pro-
duit sont plus près. Mais vus de très-loin, comme il arrive pour
ceux que la direction de leur mouvement ne fait pas pénétrer pro-
fondément dans l'atmosphère, les bolides doivent nous présenter
des apparences identiques à celles des étoiles filantes.
Lorsqu'ils pénètrent ainsi, il se produit souvent une explosion,
simple ou multiple, suivie dans un grand nombre de cas d'une
chute de fragments du bolide, détachés de sa masse par le fait de
Vexplosion. Les bolides sont donc des corps solides comme les
fragments qui s'en détachent.
Tantôt on a trouvé, pour les orbites décrites par les bolides
2r:^ LE5 BOLIDES-
•jânà l^ur fû-ju^eiDr-nt par rapp»irt à la Terre, de» ellipses de di-
meoèîtin.^ tre^re^treiotes, qui e»Dduîsaient à ne Toir dans eeâbo-
li irr^s au'j^ chose que d»^ satellites de la Terre, visibles seulement
pendant la durve de leiir paâsaxre à Irarers rAtmasphêre (Toir à ce
*ijj<t 1^ re»:hrrfX'heà de Piftit, de Toulouse] : tantùt, au coatndre,on
a trt^jvé pour ces orbit*» des arcs d'hvperb«3le. presque rectilignes,
parcourus av»f : d^^ >it>r5ses considérables, ee qui tendrait à ïaiire
admettre que les Ixilides animés de pareils mouTements vien-
draient des espaces stellaires d'où ils seraient partis avec des vi*
tesses é^lement tres-irrandes.
Les aéroliihei sont des minéraux tombés du ciel sur la terre, et
provenant de l'explosion d'un bolide.
Quelquefois ils s'enfoncent profondément dans le sol sur le-
quel ils tombent. Ainsi l'ile de Lanaïà-Uawaî possède un aéro-
litlte de G à 7 mètres de diamètre, qui est resté* enfoncé dans le
s^il malgré les tentatives faites pour le ramener à la surface. Cet
aérolitlie est tombé la au commencement du siècle. Récemment,
le 9 mars 1 8C8, à 9 heures et demie du soir, un autre bolide est
tomtié sur la même Ile, semblant sortir de la montagne de laba-
kala haute de 3070 mètres, et allant de Test à l'ouest.)
Si Ton veut toucher ces pierres immédiatement après leur chute
sur la Terre, on les trou%'e brûlantes; mais elles se refroidissent
avec une grande rapidité : ce qui indique que la température un
[jeu élevée qu'on leur a trouvée tout d'abord était toute superfi-
cielle, et ne sVtendait pas à leur masse entière.
Quant à la forme de ces aérolithes, elle n'est ni celle de lM)ules
plus ou moins parfaites, ni celle de morceaux a surfaces arrondies,
mais plutôt celle de pohèdres grossiers à faces et arêtes plus ou
moins irrégulières. Les parties à peu près planes de leur 8urfa«o
présenteut souvent des creux analogues à ceux que produit la pres-
sion d'un corps rond sur une matière à letat pâteux. Ils sont
d'ailleurs recouverts partout d une croûte noire, ordinairement
mate, quelquefois luisante comme un vernis^ dont Tépaisseur ne
va pas à 1 millimètre.
I^ lumière qui se manifeste dans le mouvement des bolides
est due uniquement à la chaleur dégagée par la compression de fair.
Voyons comment peuvent se produire les phénomènes d'explo-
sion et de chutes d'aérolithes qui en sont souvent la suite.
La compression énorme de Tair refoulé par le bolide ne peut
avoir lieu sans que cet air réagisse sur la partie antérieure de la
surface de ce corps, et exerce sur elle une pi*ession considérable.
LES AEROLITHES. 265
Eq attribuant au bolide une vitesse de 7 kilomèlres par seconde,
ce qui est loin d'être exagéré, M. Haidinger évalue à plus de 2'2
almosphères la pression résistante que ce bolide éprouve de la
part de l'air. Une pareille pression tend évidemment à écraser le
corps qui en est l'objet; et si ce corps, en vertu de sa forme ou de
»a constitution intime plus ou moins irrégulières, présente des
parties qui donnent plus de prise que le reste à l'action d'une aussi
L'rande pression, elles peuvent céder et se détacber brusquement
Fig. 91 . — chute d'un bolide pendant le jour.
il*- la masse du bolide. Lancées, comme nous venons de le dire,
par l'expansion de l'air comprimé, et cela en sens contraire du
mouvement qu'elles partageaient quel(|ues instants auparavant
avec le reste de la masse du bolide, ces parties fragmentaires per-
dent à peu près complètement la vitesse considérable dont elles
étaient animées ; et elles arrivent à la surface de la Terre avec des
\iteaseB très-grandes encore, il est vrai, mais qui ne sont que
wWea de corps tombant d'une grande bauteur.
Nous sommes portés à regarder les bolides comme ayant «ne
certaine communauté d'existence et d'origine avec les planètes qui
266 LES PIERRES TOMBÉES DU (HEL.
circulent en si grand nombre autour du Soleil^ et comme faisant
probablement partie eux-mêmes de notre système planétaire. D'ail-
leurSy la découverte qu'on a faite dans ces derniers temps, d'un
nombre considérable de planètes de dimensions extrêmement pe-
tites, nous porte à croire qu*il en existe une multitude d'autres
plus petites encore qui échappent h Tobservation.
En présence des grandes difficultés qu'on rencontrait à attribuer
aux bolides une origine purement terrestre^ (m avait depuis long-
temps émis l'idée qu'ils pourraient bien n'être autre chose que des
pierres lancées vers la Terre par les volcans de la Lune. Cette idét*
avait été reprise et développée, en 1795, par Olbers, puis au com-
niencement de ce siècle par Laplace, Lagrange, Poisson, Biot;
mais des objections sérieuses et de plus d'un genre n'ont pas lanlé
î\ se |)résenter contre cette manière de voir, et l'on a fini par la-
bandonuer, pour adopter, d'après Chladni, le système qui ron-
siste à considérer les bolides comme étant des corps cjui errent li-
brement dans l'espace et qui tiennent do temps à autre pénélivr
dans l'atmosphère de la Terre.
Quoi qu'il en soit du rôle que jouent réellement les bolides
dans l'univers, la possibilité que nous avons d'examiner les frag-
ments qu'ils nous abandonnent en passant ici, est pour nous
extrêmement précieuse par les renseignements que nous pouvons
en tirer sur la constitution et la nature intime des corps étrangers
au globe que nous habitons. Aussi se préoccupe-t-on beaucoup,
surtout depuis quelques années, de recueillir de tous cotés les
pierres tombées du ciel lors des explosions des bolides; et Ion
forme des collections de cette catégorie spéciale de roches aux-
quelles, pour les distinguer des roches tei'restres, on attribue la
dénomination spéciale de météorites. Il existe, dans diverses loca-
lités, de belles et importantes collections de ce genre. Nous cite-
rons notamment celle du Muséum d'histoire naturelle, à Paris;
celle du Musée Britannique à Londres; celle du Musée minéralo-
gique à Vienne. La collection de Paris, qui a pris un si rapide
développement sous l'habile direction de il. Daubive, renferme
actuellement des échantillons de 2'i^0 chutes, c'est-à dire de la
presque totalité des chutes connues, car le nombre de celles qui
sont représentées dans les diverses collections ne dépasse pas 25r>.
On s'explique facilement que des incendies aient été allumés
par des chutes d'aérolithes, et l'on conçoit sans peine que, sur
le grand nombre de chutes, plusieurs hommes aient été tués
directement. On connaît 14 morts de cette nature.
LKy PIEHRKS TOMBÉES DU OIE!-. 267
Les plus grosses [lierres lombées du ciel sont les suivantes :
L'aérolithe tombé à Juvénas (Ardëche), le 15 juin 1021 ; il pi-se 92 kilogrammeM.
iiai compter les Fragments qui s'en sont détachés,
L'aérolithe trouvé au Chili, entre le Bio-Juncal et Padernal, dans la haute Cor-
dillère d'Alacama. Il plse 10* kilogrammes, a la forme d'un cône et mesure Wceii-
timèlres de long sur 20 de diamètre. Les mineurs qui l'ont rapporté sur leurs
mules rayaient pris pour un bloc d'argent. On a pu l'admirer !i l'Exposition uni-
ler-elle de 1867.
La pierre météorique de Murcie, qui appartient au musée des sciences naturelles
de Madrid, pèse ll<i kilogrammes.
L'aérolithe qui tomba, en 1493, à Enaisheim (Haut-Rhin), K la vue de Maxtmi-
KiK. î)3. — .\érolilhe -te Caille, i>e*ant (,2ô kilogramme^i.
lien I", milles Romains, pi-sc 138 kilograumies. Il s'est enfoncé de cinq pieds; il
(ut longtemps vénéré dans l'église comme un objet miraculeux.
L'aérolithe tomt>é le 35 décembre 1869, à Moun:ouk (latitude, 26" N.; lon-
gitude, 12* K. de l'aris), au milieu d'un groupe d'Arabes fort elTrajés, doit peser
daiantage encore, car il mesure près de I métré de diamètre. On doit le transpor-
ter cette année à Constant inople, et malheureusement il a été question de le divi-
wf pour le transporter.
Mais aucun o'éj^ale encore ceux-ci :
L'aérolithe de Caille (Alpes-Maritimes), qui servait de banc à la
purte de l'église et est maiateaant au Muséum, pt-se 625 kilo-
çrammes. C'est celui que représente notre figure 92.
l-aéro\ithe ti>mbé en 1810, à Santa-Rosa 'Nottvelle-Greoade),
268 LES PIERRES TOMBÉES DU CIEL.
dans la nuit du 20 au 21 avrils pèse 750 kilogrammes. Lors-
qu'on . le découvrit^ il était presque entièrement enfoncé dans le
sol par la force de sa chute.
E^fin^ la plus colossale des pierres tombées du ciel et connues
jusqu*ici est Taérolithe rapporté de la campagne du Mexique et .
qui ne pèse pas moins de sept cent quatre-vingts kilogrammes. Il
existait depuis un temps immémorial à Charcas. Sa forme est celle
d*un tronc de pyramide triangulaire , mesurant 1 mètre de hau-
teur sur 47 centimètres. Cest un échantillon respectable du monde
qui nous Ta expédié.
Il résulte de plusieurs centaines d'analyses dues aux chimistes
les plus éminents^ que les météorites n'ont présenté aucun corps
simple étranger à notre globle. Les éléments qu'on y a reconnus
avec certitude jusqu'à présent sont au nombre de 22. Les voici^ a
peu près suivant leur quantité :
Le fer en constitue la partie dominante ; puis viennent :
Le magnésium; — le silicium; — l'oxygène; — le nickel, qui est le principal
compagnon du fer; — le cobalt; — le chrome; — le manganèse; — le titane; —
rétain; — le cuivre; — Taluminium ; — le [lotassium; — le sodium; — le cal-
cium; — Tarsenic; — le phosphore; — Tazote; — le soufre; — des traces de
chlore, — et enfin du carbone et de Thydrogène.
Remarquons à ce propos avec M. Daubrée que les roches qui
offrent de tels traits de ressemblance avec les météorites appar-
tiennent toutes aux régions profondes du globe. Ce sont des masses
éruptives, de nature basique, ou des laves, ou des roches pérido-
tiques dont le réservoir est situé au-dessous de Tassise granitique.
D'après Tétude des aérolithes, et surtout l'examen comparatif de
leurs densités, M. Daubrée a pu {Journal des Savants^ mai 18T()
rétablir théoriquement la planète brisée dont ils paraissent des
fragments, car ils en représentent en quelque sorte le noyau mor-
celé (densité 3 à 8) et rien de Técorce extérieure. On est porté par
ces considérations à voir dans cet état fragmentaire la destinée ul*
térieure de toute planète, lorsque les conditions de la vie, la cha-
leur, Thumidité, n'existent plus dans son sein. Ainsi dans notre
système planétaire nous aurions les documents de la véritable
Histoire universelle. Le Soleil représente la période d'incandes-
cence primitive, la Terre la période du règne de la vie, la Lune la
décadence, et les aérolithes la fin des mondes.
CHAPITRE X.
LA LUMIÈRE ZODIACALE.
Pour compléter notre panorama des phénomènes optiques du
ciel, nous donnerons maintenant notre attention à cette clarté
nocturne qui illumine vaguement les hauteurs de TAtmosphëre
pendant certaines nuits transparentes. Comme celle des étoiles
filantes et des bolides^ son origine vient des profondeurs de Tes-
pace^ et son explication appartient déjà à Tastronomie; mais en
se révélant dans notre ciel, cette lumière météorique nous invite
à Texaminer un instant ici.
Après le coucher du soleil dans les mois de janvier, février,
mars et avril, et avant le lever de cet astre dans le mois
de novembre, la voûte céleste présente parfois une bande de
lumière inclinée à Thorizon, et couchée dans le zodiaque, c'est-à-
dire dans la route apparente que, par son déplacement annuel^ le
soleil nous semble tracer sur le ciel. Cette lumière n'a pas été
remarquée par les anciens, et la découverte en est due à Childrey,
çai en parle dans son Histoire naturelle d'Angleterre, publiée vers
'^59. Mais les premières recherches scientifiques faites sur ce
fil^énomène ne remontent qu'à 1683 et sont dues à J. D. Cassini.
Lorsque la lumière zodiacale commence à apparaître, le soir
après le coucher du soleil, elle se mêle près de l'horizon aux der-
nières traces de la lueur crépusculaire, et la réunion de ces deux
lumières offre l'aspect d'un cône à côtés convexes. Ce cône incliné,
du moins dans nos climats, a sa base sur l'horizon, et son sommet
i une certaine hauteur* au-dessus.
Vers Véquateur cette clarté perd rapidement son aspect conique
^ mesure que les dernières traces du crépuscule disparaissent.
210 LA LUMIÈRE ZODIACALE.
et quand la nuit close est arrivée^ on distingue une bande de lu-
mière faisant le tour entier du ciel et rendant^ pour ainsi dire,
le zodiaque lumineux. Parfois cette bande est visible^ sans inter-
ruption^ depuis le coucher jusqu*au lever du soleil. Les portions
les plus rapprochées de la place du soleil dépassent en éclat Tin-
tensité de la voie lactée ; les autres parties sont faibles^ et si on
les aperçoit dans la zone intertropicale c'est grâce à la grande
limpidité de TAtmosphère dans ces régions.
La lumière zodiacale^ quand on peut la bien voir^ comme dans
la zone intertropicale, est l'un des plus beaux phénomènes cé-
lestes. Sa couleur est d'un blanc pur.
Quelques observateurs en Europe ont cru quelquefois lui recon-
naître une teinte rougeâtre. Cette teinte n a rien de réel; si elle
existait, ce serait entre les tropiques qu'on la distinguerait le
mieux, car la coloration devient toujours de plus en plus sensible
avec Tintensité. On a confondu avec elle les dernières traces du
crépuscule. Sous les tropiques mêmes, aux mois de janvier et de
février pour le tropique du Cancer, elle se dresse perpendiculai-
rement à Thorizon. Alors, quand la nuit close est arrivée, on voit
s'élever à l'occident une belle colonne blanche verticale dont Taxe
central atteint et dépasse même en intensité les parties les plus
brillantes de la Voie lactée. Sur les bords de cette colonne, la lu-
mière va en se fondant doucement avec la faible lueur du ciel.
Elle se distingue en cela de la Voie lactée dont les bords en cer-
tains points présentent une opposition de lumière notable avec le
fond général, comme dans le trou noir de la Croix du sud, nommé
sac à charbon.
Elle n'est pas visible en Europe pendant l'été. Cela tient à j^a
position inclinée sur l'horizon sud que rase alors la partie du zo-
diaque visible la nuit, et à la longueur des crépuscules. C'est en
février que les conditions de son apparition sont le mieux réu-
nies. Dans les contrées chaudes, le peu de durée des crépuscules
et la position toujours élevée de l'écliptique permettent d'observer
le phénomène pendant toute Tannée. Il y a toutefois des période?
de maximum de beauté, qui répondent toujours aux positions du
soleil pour lesquelles le zodiaque, après le coucher de cet astre ou
avant son lever, s'élève de l'horizon de . manière à approcher le
. plus possible du zénith.
Les observations de Cassini et de Mairan, qui ont vu quelque*
fois la lumière zodiacale jusqu'à plus de 1 00^ du soleil^ avaient
indiqué depuis longtemps que ce beau phénomène s*étend au delà
LA LUMIÈRE ZODIACALE. 871
de lorbite terrestre. Humboldt et Brorsen avaient aussi signalé un
filet lumineux unissant le phénomène de TËst à celui de FOuest.
Examinons maintenant quelle est la nature de cette nébulosité
qui environne le Soleil. Plusieurs astronomes du dernier siècle
ont pensé qu*elle n*était autre que Tatmosphère de cet astre^ la-
quelle s'étendrait à une immense distance dans le sens de son équa-
teur. En partant de considérations géométriques^ Laplace a fait
voir que cette hypothèse n*est pas admissible^ et que l'atmosphère
solaire ne peut pas s'étendre au delà de la limite à laquelle la
force centrifuge due à la rotation ferait équilibre à lattraction du
soleil. Dans mes calculs relatifs à la loi du mouvement de rotation
des corps célestes^ j'ai trouvé que c'est à une distance du Soleil
égale à 36 fois son demi-diamètre que la force centrifuge développée
par sa rotation égale la pesanteur des dernières particules atmo-
sphériques vers lui. Il est mathématiquement impossible que
Tatmosphère solaire s'étende ait delà. Ce n'est pas la moitié de la
distance de Mercure au Soleil^ et ce n'est que la G"" partie de la
distance à laquelle gravite la Terre^ car nous sommes éloignés à
214 fois le demi'diamètre de l'astre gigantesque qui nous éclaire.
Donc la lumière zodiacale qui s'étend au delà de l'orbite terrestre
nest pas une atmosphère du Soleil.
Les physiciens ont reconnu que toutes les lumières réfléchies^
ou, en d'autres termes, les lumières empruntées, ont acquis les
propriétés particulières à la polarisation; mais que toutefois ces
propriétés peuvent se trouver dissimulées dans le cas où la réflexion
provient non d'un gaz ou d'une surface continue, mais d^une série
de particules distinctes, comme dans les nuages, par exemple, qui
sont composés de globules d'eau.
La lumière zodiacale n*étant pas polarisée, il en résulte
ou qiie cette lumière n'est pas réfléchie et vient directement
d'une matière lumineuse par elle-même, ou, si elle provient du
Soleil, qu'elle résulte de la réflexion de la lumière de cet astre
par une multitude de corpuscules n'ayant entre eux aucune con-
nexion, mais obéissant comme toute matière aux lois de la gravi-
tation universelle, c'est-à-dire circulant autour du Soleil en décri-
vant des orbites elliptiques comme les planètes ou les comètes.
Or, si la lumière zodiacale provenait d'une matière lumineuse par
elle-même, la propriété d'être lumineuse n'empêcherait pas cette,
substance de réfléchir en outre une certaine quantité de lumière
solaire, de telle sorte qu'on apercevrait des traces de polarisation
dans la lumière zodiacale, du moment où elle ne serait pas corn-
272 LA LUMIÈRE ZODL\GALE.
posée (le corpuscules distincts. Donc, dans tous les cas, nous pou-
vons regarder comme un fait démontré qu'elle est due à des cor-
puscules sans connexion entre eux et circulant suivant les lois de
la gravitation autoiu* du Soleil qui les éclaire. Vu la faible inten-
sité de la lueur qu'ils répandent, il est peu probable qu'ils possè-
dent en outre aussi une lumière propre.
Nous venons de voir, dans le chapitre précédent, que des lour-
l)illons de petites masses gazeuses circulent autour du Soleil, et don-
nent naissance aux étoiles fdantes lorsqu'elles rencontrent laplanète
terrestre sur leur passage. Nous avons vu également que les boli-
des et les aérolithes donnent le témoignage évident et palpable de
de l'existence d'une quantité de matériaux cosmiques en fragments
minuscules disséminés dans l'esjiace planétaire. En réunissant ces
diverses données de 1 astronomie contemporaine, nous arrivons à
penser que le système planétaire ne se compose pas seulement des
grands cor[)s célestes que nous avons coutume déconsidérer, mais
encore de pièces innombrables circulant autour du Soleil suivant
l'ellipse de Kepler, et distribuées surtout dans le sens du zodiaque,
comme les corps principaux. La meilleure hypothèse que nous
[)uissions donner aujourd'hui de la lumière zodiacale, c'est donc
de Noir en elle 1 image de ct's innombrables corpuscules gravitant
dans le plan zodiacal comme une immense nébulosité lenticulaire.
Mon collègue et ami E. Liais, qui déjà, il y a dix ans, avant
la théoi'ie cométaire des étoiles filantes, a indiqué cette connexion
probable, ajoutait, d'après l'opinion de Mayer et de plusieurs
physiciens célèbres , que cette lumière aurait pour nous une
importance plus grande encore, car elle ne serait rien moins
que la cause (h^ la chaleur et de la lumière du Soleil. Quelques-
uns des corpuscules dont elle est composée tomberaient sans
cesse à la surface de cet astre, par suite de l'action des planètes
qui les dérangeraient de leurs orbites. Là, leur vitesse s'anéan-
tirait en se transformant en chaleur, comme il arrive toujours
dans les frottements ([ui détruisent les vitesses. EchauCFée parées
chutes, ratmosi)hère solaire atteindrait une température qui la
rendrait lumineuse, dans sa réi^iou movenne surtout. C'est en
efïet dans cette région moyenne que s'opérerait la plus grande
distribution de mouvement, car les couches supérieures, vu leur
faible densité, s échautVeraient à un moindre degré, et les cou-
ches inférieures ne recevraient que des corpuscules déjà réduits
en poussière ou en ^apeur et dont la vitesse aurait été presque
complètement anéantie dans la région n](»yenne.
LA LUMIÈRE ZODIACALE. 273
La théorie de Mayer explique fucilement pourquoi le Soleil est
plus chaud à son équateur qu'à ses pôles. Eu efîet, la lumière zo-
diacaJe forme un anoeau aplali dont la grande dimension coïn-
cide presque avec le plan de l'équateur solaire.
La même théorie explique aussi facilement la périodicité des
taches solaires. En efTet, les corpuscules de la lumière zodiacale,
obéissant aux lois de la gravitation, ne peuvent tomber dans le
Soleil que par l'effet de leurs perturbations planétaires. Il doitdonc
eiister dans leurs chutes des périodes dépendant des révolutions
de toutes les planètes, et surtout de celle de la plus puissante
d'entre elles, Jupiter. Cette variation périodique des chutes donne
lieu à une variation semblable de la quantité de chaleur produite
et par conséquent à une périodicité des taches et des facules — pé-
riodicité de onze années environ.
274 LA LUMIÈRE ZODIACALE.
D'un autre côté^ les corpuscules en entrant dans latmosphère
solaire doivent y développer de l'électricité, par suite de leurs frot-
tements contre les particules solides ou liquides delà photosphère:
ce qui explique la curieuse relation remarquée entre la période des
taches du Soleil et celle des variations diurnes de la boussole à la
surface de la Terre, variations provenant du magnétisme solaire.
Il est possible que les aérolithes, au nombre de milliards de
milliards, distribués dans toute Tétendue du système planétaire^
et principalement dans le plan général du mouvement, c'est-à-dire
dans le plan du zodiaque, les bolides, les étoiles filantes, corpus-
cules solides ici, liquides là, gazeux plus loin, ne forment qu*une
même espèce générale de corps célestes fragmentaires ; que la zone
dans laquelle ils gravitent principalement se manifeste à nous par
la réflexion vague de la lumière solaire et constitue la lumière
zodiacale; et qu'en tombant sur Tastre radieux ces corpuscules
soient l'origine des taches et servent à entretenir la chaleur de
l'immense foyer, allumé sans doute par une force chimique tou-
jours renouvelée aussi : la dissociation.
Si ce tourbillon de corpuscules ne circule pas autour du Soleil
même, ce qui n'est pas encore prouvé, il circule autour de la
Terre, et peut-être de loin fait-il l'effet de l'anneau de Saturne.
L^apparition de la lumière zodiacale est assez rare en France : on ne la voit
guère distinctement qu*une fois ou deux chaque année, et c'est en février. Elle
s'est montrée à Paris avec une intensité très-remarquable le 20 février der-
nier (1S71), et je Ta! observée attentivement pendant toute sa durée (6^,50"* à
7'',ao<"). Sous la forme de fuseau qu'elle revêt toujours, elle mesurait IS degrés
de largeur à sa base, à Thorizon, et, s'élevant obliquement le long du zodiaque,
se terminait en pointe avant d'atteindre les Pléiades. De la place du Soleil, couché
depuis une heure et demie, à l'extrémité du fuseau, elle mesurait 86 degrés de
longueur totale; sa partie visible au-dessus de l'horizon mesurait 63 degrés.
L'appréciation de son intensité a été d'autant plus facile que l'atmosphère de
Paris était à peine éclairée, en raison de l'absence du gaz. Calme et immobile,
cette lumière était bien différente des lueurs palpitantes de l'aurore boréale. Le
fuseau était beaucoup plus intense dans sa région médiane que sur ses bords, et
beaucoup plus à sa base que vers sa pointe. La teinte, environ une demi-fois plus
brillante que celle de la Voie lactée, était un peu plus jaune. Les plus petites
étoiles étaient perceptibles à travers ce voile, tandis que dans Taurore boréale du
2k octobre précédent, les brillantes de la Grande-Ourse avaient été éclipsées.
Le ciel se voila peu à peu, et à 8 heures des nuages empêchèrent de suivre l'a-
baissement du cône lumineux vers l'horizon. Le lendemain ^1, le ciel fut couvert
après le coucher du soleil; et, à partir du 22, la clarté du croissant lunaire s'op-
posa à toute observation. (J'en ai donné la description dans les Comptes rendm de
V Académie' des sciences du 27 février 1871.)
CHAPITRE XL
ACTION GÉNÉRALE DE LA LUMIÈRE DANS LA NATURE.
Nous venons d'assister au;c jeux variés de la Lumière dans le
monde atmosphérique, et^ en disséquant les phénomènes optiques^
nous nous sommes rendu compte de leur mode de formation et
de leur nature. Ce panorama général des œuvres de la Lumière
serait incomplet si nous ne pénétrions un instant dans la fonction
grandiose et profonde de cet agent sur la vie terrestre tout entière.
Car la Lumière est la force qui soutient dans Tinfinî la splendeur de
cette vie, elle est le charme et la parure de la terre, elle est pour
nous le premier élément de toute existence; mais les jeux que
nous venons de saluer ne sont encore que des sourires passagers
sur ce visage toujours ami qui du haut des cieux laisse les rayons
de son regard illuminer ce monde obscur. Sans elle/le globe rou-
lerait dans les ténèbres d'une nuit inféconde et glacée; avec elle,
tout se meut dans la joie et dans Téternelle vie.
Il y a des mondes qui ne sont point gratifiés de cette divine lu-
mière blanche à laquelle la nature terrestre doit son infinie variété
de couleurs, de nuances et d*aspect; il y a des mondes éclairés
par des soleils verts sans autre teinte, par des soleils rouges, ne
donnant à leurs campagnes que cette seule couleur; par des soleils
bleusy violets, ne versant à leur surface que des rayons toujours
colorés de la même teinte* D'autres mondes sont éclairés par deux
ou trois soleils à la fois, brillant chacun d*une couleur propre et
se succédant ou se rassemblant sur Thorizon. Le spectacle du ciel
nous montre ainsi, par comparaison, que sur cette terre, toutefois,
quelque modeste qu*elle soit d'ailleurs, nous ne sommes pas les
276 ACTION DE LA LUMIÈRE DANS LA NATURE.
moins privilégiés^ puisque notre soleil blanc nous dispense toutes
les variétés possibles de la lumière multicolore.
La force lumineuse répandue par Téclatant Soleil dans TAtmo-
sphère terrestre règne en souveraine sur la planète à laquelle elle dis-
tribue ses saisons et. ses jours; elle tisse de ses mains délicates le
léger et tendre organisme des plantes^ et c'est surtout son action
sur le monde végétal qui doit commander ici notre attention.
Nous pourrions nous intéresser à mettre en évidence ici lesthé-
tique du règne de la Lumière sur la nature animée : voir les fleurs
douces et inconscientes^ se tourner instinctivement vers le jour
comme Tenfant au berceau, et se donner en modèles à Thumanité
consciente qui trop souvent ne se sert de sa volonté que pour re-
culer vers les ténèbres; nous pourrions assister au sommeil et au
réveil des plantes^ admirer leur incroyable énergie pour habiter
dans la clarté^ et nous inspirer de lexquise souveraineté de cette
puissance sur la nature entière. Mais le spectacle le plus im-
portant à considérer ici^ c'est d apprécier le mieux possible les
quantités de travail représentées par l'action permanente de cet
agent dans l'Atmosphère sur les plantes.
La Lumière est indispensable à la vie végétale, et si certaines
plantes peuvent croître pendant quelque temps dans l'obscurité,
elles sont languissantes et étiolées, et ne peuvent parcourir les
différentes phases de leur existence.
Les éléments les plus essentiels qui constituent les plantes sont
le carbone, l'hydrogène, l'oxygène, auxquels on peut joindre
l'azote, si Ion fait abstraction des substances telles que le silicium,
le phosphore, le soufre, ainsi que des bases, comme la potasse, la
soude, la chaux, etc., qui ne s'y trouvent qu'en faibles proportions.
Ces quatre substances se rencontrent dans l'Atmosphère ; les trois
dernières sont fixées dans les plantes, lors du mouvement de la
sève, par des réactions chimiques dont nous n'observons que le ré-
sultat final; le carbone est fourni par l'acide carbonique de l'air, et
c'est la lumière qui détermine l'action en vertu de laquelle il s'ac-
cumule dans les végétaux.
D'après les expériences faites par M. Boussingault du mois de
juin au mois d'août 1865, entre huit heures du matin et cinq
heures du soir, dans des atmosphères riches en acide carbonique,
1 mètre carré de feuilles de laurier a donné en moyenne par jour :
à la lumière, acide carbonique absorbé, 1 litre 1 08;
à lobscurité, id. dégagé, 0 — 070.
Le rapport des deux quantités esta peu près celui de 16 à 1, c'est-
LA LUMIÈRE ET LES PLANTES. 877
à-dira qu'avec ces feuilles la décomposition de Tacide carbo-
nique à la lumière a été seize fois plus vive en moyenne que ré-
mission de ce gaz à 1* obscurité.
En analysant une certaine quantité de feuilles avant Tinsolation,
pais une même quantité après^ c'est-à-dire en dosant tous les élé-
ments de la plante^ on trouve que sous Faction de la lumière il y
a sensiblement autant d*oxygène émis que d*acide carbonique éli>
miné.
En analysant complètement des quantités équivalentes de feuilles
avant et après Tinsolation^ ainsi que l'atmosphère dans laquelle elles
se trouvaient^ on a constaté que dans Faction de la lumière sur
les feuilles il n*y a ni absorption ni émission d*azote.
Il résulte de là que dans Faction lumineuse Fazote de Fair ne
se fixe pas dans les feuilles^ et que celui qui se trouve assi-
milé aux végétaux provient des composés ammoniacaux ou des
matières transportées dans le végétal pendant la circulation de la
sève.
La lumière détermine la coloration verte des feuilles et des tiges;
les autres parties du tissu végétal^ telles que les fleurs alix teintes
si variées et si riches^ et les fruits eux-mêmes, ne doivent aussi
leur couleur qu'à son action. On pourrait dire que toutes les
nuances végétales sont produites par elle^ soit en vertu d'une ac-
tion directe exercée par les rayons lumineux^ soit eu raison
d'effets secondaires^ c'est-à-dire de réactions qui se passent dans
les tissus végétaux pendant l'acte de la végétation, car, par exem-
ple, beaucoup de fleurs sont colorées au moment où elles s'épa-
nouissent. L'enveloppe des fruits donne lieu, comme les fleurs, à des
effets de coloration sous l'influence de la lumière. On sait en effet
que les couleurs rouges des pêches ne sont dues qu'à cette in-
fluence, ainsi que ces tons jaunes et rouges des pommes, du
I raisin et d'un grand nombre de fruits.
Il en est de même dans le règne animal. La vivacité des cou-
leurs des plumes des oiseaux et de la fourrure des bêles fauves
va en décroissant des tropiques aux régions polaires. L'homme
des champs est bronzé; le citadin reste pâle; le prisonnier
offre à la pitié publique un teint languissant et décoloré.
Il est très -remarquable de voir que c'est par suite de la présence
d'une très-petite quantité d'acide carbonique dans l'Atmosphère et
/ dans le sol végétal, que l'assimilation du carbone a lieu à la sur-
face de la terre. Si l'on s'en tient à FAtmosphère seule, on estime
en moyenne à j^i^ du volume de Fair le volume du gaz acide
278 ACTION DE LA LUMIÈRE DANS LA NATURE.
carbonique qui existe à un moment donné dans Tenveloppe ga-
zeuse de la terre. En supposant que lacide carbonique soit répandu
partout en même proportion^ comme le poids de TAtmosphère
équivaut au poids d*une couche d'eau de 1 0 met. 33 cent, répan-
due sur la surface de la Terre^ le poids du carbone contenu dans
Tacide carbonique existant dans Tair équivaut à celui d^une couche
de houille, supposée en carbone pur, qui aurait 1 millimètre \ d'é-
paisseur et qui envelopperait le globe. Cette quantité est très-
minime, et cependant c'est elle qui fournit le carbone qui se fixe
à chaque instant dans les végétaux. On doit ajouter que la perte de
l'acide carbonique est compensée à chaque instant par les quanti-
tés du même gaz que le sol peut émettre lors de la décomposition
des matières organiques, ainsi que par l'acide carbonique qui pro-
vient de la respiration des animaux.
On peut avoir une idée de la quantité de travail déterminée par
l'action de la lumière solaire sur la végétation et dont on pourrait
trouver l'équivalent lors de la combustion des végétaux, en éva-
luant la quantité de carbone fixée pendant un temps donné par les
végétaux. C'est Timage que nous avons déjà évoquée en nous oc-
cupant de la vie (Liv. I, chap. vi p. 100).
Dans nos climats tempérés, 1 hectare de forêt produit une
couche de houille qui aurait environ -^ de millimètre d'épais-
seur ; comme on vient de voir que l'acide carbonique qui se trouve
dans l'air donnerait à un moment donné une couche de houille
dix fois plus épaisse si tout le carbone qu'il contient venait à être
fixé sur le sol, il en résulte que si toute la surface du globe était
couverte d'une végétation égale à celle des forêts et que l'acide
carbonique absorbé ne se renouvelât pas, au bout de dix ans en-
viron l'air en serait entièrement dépouillé.
Si l'on suppose donc que la végétation soit la même pendant
toute l'année, la quantité de carbone fixée par les arbres par hec-
tare serait de 4320 kilogrammes.
Ce nombre est relatif à notre pays; dans les régions équato-
riales, où la végétation est plus active, il serait certainement su-
périeur. Si l'on considère les autres espèces de culture, la pro-
portion de carbone fixée annuellement peut être également plus
grande. Ainsi on a reconnu que pendant une année, dans une
prairie bien fumée, il se forme par hectare 3500 kilog. de carbone
fixés dans les plantes, et la culture des topinambours a donné
/^chifTre le plus élevé) la quantité de 6310 kilog. On peut donc
considérer comme variant de 1500 à 6000 kilog. la proportion
LA LUMIÈRE ET LES PLANTES. 279
de carbone fixée annuellement par hectare des diverses cultures
dans les régions tempérées^ et cela par Taction de la Lumière sur
les différents végétaux.
D*après cela^ si l'on cherche combien cette quantité de carbone
donnerait de chaleur en brûlant^ on aura une idée de la quan-
tité du travail produit par la Lumière sur les végétaux à la surface
du globe. Gomme 1 kilog. de carbone fournit 8000 unités de
chaleur^ c*est-à-dire la quantité de chaleur qui échaufferait de
1 degré 8000 kilogrammes d*eau^ les nombres ci-dessus donnent
ces quantités de chaleur comme variant de 1 2 000 000 à 48 000 000.
En prenant le chiffre de 24 millions pour la moyenne^ on voit
qu'en France seule l'action annuelle de la Lumière sur la végéta-
tion correspond à un incendie de 16G millions de kilos de char-
bon! Sur l'Europe entière, c'est un feu de 3000 milliards de
kilos! Sui^la planète entière, une combustion de 40000 mil-
liards I
Cependant la quantité de travail fournie par les rayons lumi-
neuœ du Soleil pendant l'acte de la végétation dans nos climats,
et qui se trouve emmagasinée dans les plantes pour être utilisée
ensuite lors de la combustion ou de l'emploi de ces matières,
est incomparablement inférieure, comme nous le verrons, à l'ac-
tion calorifique produite par l'influence de ces mêmes rayons !
Un homme de trente à quarante ans fournit dans l'acte de la respi-
ration une quantité d'acide carbonique qui équivaut à celle donnée
par la combustion de 1 1 grammes de carbone par heure; une femme
du même âge donne 7 grammes de ce gaz : on peut donc admettre
en moyenne 9 gr. par personne. Il résulte de là qu'en vingt-quatre
heures une personne fournit une quantité d'acide carbonique équi-
valant à 21 6 grammes, et que vingt-trois personnes produisent
dans le même temps, par l'acte de la respiration, la quantité de
carbone qui est fixée en moyenne pendant l'année par la végétation
d'un hectare de forêt.
Ce résultat curieux n'est pas identique pour toutes les cultures,
car, par exemple, un hectare de nos plantureuses prairies donne
une fixation de carbone égale à la quantité qui sortirait des lèvres
de 46 personnes. Mais quels que soient les détails, la vue d'en-
semble est cet échange permanent d'atomes entre le règne végétal
et nous-mêmes, cette organisation de Téquilibre de l'Atmosphère
par l'opposition même de la fonction organique des deux règnes.
Nous le voyons une fois de plus, une loi profonde établit sur notre
planète une fraternité cabsolue entre tous les êtres, et cette fraternité
280 ACTION DE LA LUMIÈRE DANS LA NATURE.
se développe dans Thistoire de la nature 90us la protection active
et incessante de la Lumière.
L*importance du rôle de la Lumière dans la nature^ le désir de
connaître ses variations d'intensité suivant les jours de Tannée;
m'avaient fait depuis longtemps songer à la mesurer par un pro-
cédé mécanique quelconque. Un fait particulier de mes excur-
sions aéronautiques me força plus spécialement à m'occuper de ce
point; c'est celui-ci. Toutes les fois que je traversais des nuages^
j'étais singulièrement surpris de l'accroissement de clarté qui se
produit lorsqu'on est plongé dans leur sein et qu'on s'élève vers
leur surface supérieure. Parfois même la lumière difTuse qui règne
sous un ciel couvert est si faible^ quoique nous ne le remarquions
paS; que l'œil est véritablement ébloui lorsque ayant pénétré de
quelques centaines de mètres dans l'épaisseur d'un nuage^ il ap-
proche de l'air lumineux supérieur à ce sombre couvercle si sou-
vent étendu au-dessus de nos têtes. J'ai voulu mesurer cette varia-
tion de lumière; mais la chose n'était pas facile.
Il n'y a pas encore d'instrument^ pour la lumière^ analogue au
thermomètre pour la chaleur^ ou au baromètre pour la pression
atmosphérique. On ne connaît pas de substance qui oscille avec
l'intensité de la lumière ou subisse des variations instantanées.
J'avais d'abord cherché quelque procédé susceptible d'imiter le
jeu de la pupille de l'oeil^ qui se contracte ou se dilate suivant
l'intensité de la lumière; mais mes recherches furent infructueuses.
Enfin; j'imaginai; faute de mieuX; de prendre une substance qui
puisse s'impressionner en proportion de la quantité de lumière à
laquelle on l'exposC; et garder cette impression afin qu*on puisse
comparer les intensités lumineuses ainsi enregistrées.
J'ajouterai; puisque je suis conduit à parler de ces recherches,
qu'un habile horloger de la marine de l'État, M. Lecoq d'Arçen-
teuil; voulut bien essayer de construire sur mes indications un pe-
tit appareil portatif; donnant la variation de l'intensité de la lumière.
Voici comment nous avons imaginé de construire cet appareil.
Le papier nitrate peut servir de substance impressionnable. L'n
mouvement d'horlogerie met en mouvement; dans une boite de
cuivrC; un cylindre sur lequel est enroulée une bande de papier
sensibilisé. La botte se place sur une table; à sa partie supérieure
est réservée une petite fenêtre, ouverture par laquelle passe la lu-
mière; et dont la largeur est calculée sur le diamètre du cylindre.
Celui-ci tourne autour d'un axe central; soit en une heure, pour
les observations délicates et rapides, soit en douze heures. En pas-
*s
ESSAIS DE PHOTOMÉTRIE.
La teinte est en proportion invera de l'intensité de la Lumière.)
Lumière du Ciel au lever du soleil.
%h 10» ^c* 30- 40" SO" «^ 1 "• 2u" 30- 4t)» 50- 1^
±^
_! ( '
ï^-jat'
Passage d*un nuage sur le soleil.
10"» 15- 3C- 45- 11»'
midi
TraTersée d*une couche de nuages en ballon.
Luaôére diffate inférieare. Entrée dans le nnage.
Au-dessus des nuages.
«il
Journée d'été, Ciel pur.
B^ midi 3^
■^^*?
minuit
Mfioit
S"
Journée d'hiver, Ciel couvert.
9^ midi 3i>
'ÎIÎ--^ ;:'.:«•
9''
minuit
Matinée de brouillard (4 mai 1868). Paris, Palais-Royal.
10^ 11^ midi ii> 2>>
-nm
II'
l«k
If
I0fc,30
L'ficlipse du siège de Paris (22 décembre 1870).
ï|k 11^.30 midi iî'«,3o !»• i'',30 a"»
ir !'♦• I i%*
C- nuni\e-m*n\
H' I
Uiïifn
àe Vit |ip»«.
II* I il»
Fin
de I éi-lip««.
2fc,S0
!!•
S»»
I
MESURE DE LA LUMIÈRE. 283
sant sous la fenêtre le papier préparé sMmpressionne plus ou moins
suivant l'intensité de la lumière qui agit sur lui.
L^appareil est orienté au sud dans les observations à terre.
Au lever du soleil^ le papier perd un peu de sa blancheur.
A mesure que le soleil est moins oblique^ il noircit plus vite et
davantage. Si des nuages passent sur lastre radieux et assom-
brissent rAtmosphère, il reste blanc ou gris pâle pendant la
durée du passsge. Si le ciel reste couvert toute la journée^ les
douze bandes horaires^ ou la bande diurne de douze heures, don-
nait Tintensité relative de la lumière qui a pénétré les nuages.
S il pleut, le papier est sensiblement rougi par l'humidité. S*il n'y
a qu'une heure ou deux de ciel couvert dans la journée, le papier
est moins noirci pendant cette période. En dosant le bain d'ar-
gent, on peut donner au papier toute la sensibilité désirable. On
voit, sans autres détails, que cet appareil donne par la série de ses
indications Tétat diurne et horaire de la lumière, la variation de
l'Atmosphère, le lever et le coucher du soleil, leur valeur lumi-
neuse, la durée du jour réel et son intensité à midi. Comparé aux
indications du thermomètre pour la chaleur, de l'hygromètre pour
rhumidité et du baromètre pour le déplacement de Tair, il com-
plète Tenregistrement de l'action des forces de la nature sur la vie
végétale et animale.
En ballon, cet appareil, placé horizontalement, m'a indiqué les
variations d'intensité de la lumière suivant les heures, les hauteurs,
Tétatdu ciel, et surtout, ce que j'avais désiré, la modification ap-
portée par les nuages dans la distribution de la lumière dans
{Atmosphère.
J'ai donné à cet instrument le nom de photomètre.
On a par la planche précédente un exemple des essais que j'ai en-
trepris depuis plusieurs années sur ce sujet, et de l'utilité qu'il est
permis d'en espérer pour l'avenir. C'est le fac-similé de diverses
Ittodes de papier sensibilisé exposées au photomètre. I^ première
est celle du 20 mars 1 868 : on voit la lumière s'accuser, dès avant
le lever du soleil, par un ciel pur, et s'accroître graduellement. La
seconde indique le passage d'un nuage sur le soleil, à 1 0 heu-
res 30-40 minutes. Là troisième montre qu'en traversant une cou-
ebe de nuages en ballon, la lumière est plus faible au moment où
l'on pénètre dans l'intérieur du nuage, redevient bientôt analogue
a la lumière diffuse d'en bas, la dépasse vite en intensité, s'accroît
à mesure qu'on s'élève, et devient complète aussitôt qu'on a dépassé
la suTÙLce supérieure du nuage. Dans la 4' et dans la 5' bande, on
284 ACTION DE LA LUMIÈRE DANS LA NATURE.
peut comparer l'intensité et la durée de la lumière au solstice d'été
(20 juin 1869) et au solstice d'hiver (22 décembre 1869).
Il y a des jours qui sont singulièrement sombres pendant quel-
ques heures. Tel a été^ par exemple^ le 4 mai 1 868^ entre 1 0 heures
et midi. Tel a été aussi^ dans Tannée 1870^ le 8 juillet, de t heure
à 3 heures. La lumière a diminué à Paris depuis 10 heures du
matin par suite de nuages amoncelés, et son minimum a eu heu
au moment du violent orage qui éclata sur Paris et les environs.
J*ai appliqué ce photomètre à la mesure de la variation de lu-
mière produite par Téclipse de Soleil du 22 décembre 1870;
l'éclipsé est peinte en quelque sorte sur la série des bandes de pa-
pier photométrique, suivant la progression exacte de ses phases
et l'état de l'Atmosphère. On voit que le jour n'avait que 4 degrés
de lumière à 8 heures du matin, 10 degrés à 9 heures, 12 degrés
à 10 heures, 14 degrés à 1 1 heures. Puis la lumière diminua pro-
gressivement jusqu'à 8 degrés 5 dixièmes au milieu de Téclipse,
remonta à 1 1 degrés à 1 heure 30 minutes, à 1 3 degrés à 2 heures,
pour redescendre ensuite à 9 degrés à 3 heures, et à 3 degrés à
4 heures S J'ai fait cette expérience à horizon découvert, près des
remparts (6* secteur de l'enceinte fortifiée).
Ces degrés sont ceux d'une échelle arbitraire que j'ai appliquée
aux teintes progressives qui correspondent à l'intensité de la lu-
mière. En supposant que 20 degrés, par exemple, représentent la
teinte noire, ou le maximum d'intensité, et 0 l'obscurité complète
où le papier reste blanc, 1 à 19 degrés représenteront suffisam-
ment tous les gris intermédiaires.
On apprécie directement de la sorte l'influence de la lumière
solaire dans la nature terrestre, selon les années, les saisons, les
jours et les heures, influence qui doit entrer dans l'étude des phé-
nomènes de la vie, au même titre que les indications du thermo-
mètre, de l'hygromètre et du baromètre. — L'Observatoire de Mont-
souris enregistre depuis sa fondation les variations de la lumière
par un procédé analogue.
L'étude que nous venons de faire de l'œuvre de la lumière dans
l'atmosphère terrestre nous amène à nous occuper maintenant
d'une œuvre incomparablement plus puissante et plus active,
quoique moins visible : l'action de la chaleur solaire, c*esl-à'dire;
la température, les saisons et les climats.
l. Voyez les Comptes rendus de V Académie des sciences^ du 26 décembre 1870.
LIVRE TROISIÈME
LA TEMPERATURE
CHAPITRE I.
i
LE SOLEIL ET SON ACTION SUR LA TERRE.
L\ CUALELR. — LE THERMOMETRE. — gUANTITE DE CIIALELR REÇUE DU
SOLEIL. — SA VALEUR ET SON EXPLOITATION.— TEMPÉRATURE DU SOLEIL.
TEMPÉRATURE DE l'eSPACE.
Nous avons^ dans notre premier Livre^ contemplé la Terre em-
portée au sein des espaces par la force mystérieuse de la gravita-
tion universelle^ roulant sur une orbite distante de 38 millions de
lieues de Tastre solaire qui la soutient^ et puisant dans la lumière
permanente du foyer central l'entretien constant de sa beauté^ de
sa joie et de sa vie. Nous avons vu l'Atmosphère attachée autour
du globe comme une couche de gaz adhérente à sa surface^ et tous
les ëtres^ grands ou petits^ humbles ou glorieux^ construits sur le
type d'un même système organique^ d'un système respiratoire,
dont le fonctionnement est la condition même de leur vitalité à la
surbce de notre planète.
Nous avons admiré ensuite, dans notre deuxième Livre, la
lumière céleste, qui pénètre doucement notre atmosphère entière,
et enveloppe la planète d'une chatoyante parure. Jusqu^à présent,
en quelque sorte, nous avons étudié la forme extérieure et les
brillants aspects de la nature. Il est temps maintenant de des-
cendre dans l'usine et d'apprécier la grande force infatigablement
<léployée. Nous allons examiner quelle est la puissance qui produit
j les courants de l'Atmosphère, les vents, les brises, les tempêtes, et
fiïit circuler la vie sur la sphère habitée. Tandis que l'attraction mène
la Terre dans l'espace et la penche sur son axe pour lui donner
des saisons régénératrices, la Chaleur vient réveiller les organismes
288 LE SOLEIL ET SON ACTION SUR LA TERRE.
n
endormis dans la nuit de Thiver^ et fait chanter les oiseaux dans
les bois ; c'est elle qui fleurit dans les roses et sourit sur la ver-
doyante prairie; c'est elle qui murmure dans la source jaseuse et
soupire sur le rivage escarpé des mers ; c'est elle encore qui fait
voyager les atomes de la plante à l'animal^ de l'homme au végé-
tal^ et établit sur la terre l'immense fraternité des choses. Mieux
inspirés que les anciens prophètes , qui déclaraient que nul ne
peut savoir d'où vient le vent ni où il va^ de même que nul ne
pouvait dire sur quelles fondations le globe repose^ nous allons
trouver dans une seule force le principe des vents et des brises,
des nuées et des orages, des pluies et des tempêtes, et juger
dans sa grandeur le mécanisme de tous les mouvements qui s ac-
complissent sur la Terre.
Voyons d'abord comment on apprécie la chaleur et sa distribu-
tion à la surface du globe.
Pour mesurer les variations de température, on se sert du Iher-
mametre (8epp;, chaleur; (/.eTpov, mesure), de même 'qu'on a ima-
giné, comme nous l'avons vu plus haut, le baromètre
pour mesurer les variations de la pression atmosphé-
rique. Sans nous arrêter maintenant, pas plus que
nous ne l'avons fait pour le précédent appareil, à
l'emploi du thermomètre et à ses diverses espèces,
il est intéressant cependant de remonter à son imen-
tion, qui date également du milieu du dix-septième
siècle.
Les anciens jugeaient de la température à peu
près comme nous le faisons de nos jours, c'est-à-dire
par les effets principaux qui en dépendent. Aujour-
d'hui, la science la mesure avec plus de soins et
d'une manière uniforme, au moyen d'instrumenlî»
spéciaux qui permettent de comparer les résultats
d'un pays à ceux d'un autre pays, ou d'une époque
à ceux d'une autre époque déterminée.
Lorsque les académiciens de Florence établirent
que tous les corps changent de volume sous Tin-
fluence de la chaleur, ils posèrent les bases de la
thermométrie. L'instrument dont se servaient ces
savants consistait en une sphère A (fig. 94), soudée
à un tube étroit B, et contenant de l'alcool coloré. Si l'on porte
cet appareil d'un milieu dans un autre plus chaud ^ le liquide
se dilate, le niveau s'élève, accusant ainsi raugmentatîon de tem-
i:"
1
Fig. 94.
Le
thermomètre.
LA CHALEUR. 289
péralure. Cet appareil date de 1660. Pour que les tbermomèlrea
fuBsent comparables entre eux, c'est-à-dire afin que dans les
mêmes circonstances ils pussent donner les mêmes indications,
les académiciens de Florence les firent tous conformes à un
même étalon, autant du moins qu'il leur fut possible. Un phy-
sicien de Pavie, Charles Renaldi, proposa le premier, vers 1694,
le moyen employé encore aujourd'hui pour avoir des thermo-
mètres comparables. Ce moyen consiste à placer l'instrument suc-
cessivement dans deux, conditions calorifiques invariables et faciles
à reproduire : celles qui correspondent à la fusion de la glace et à
l'ébullition de l'eau. Entre ces limites de la température, un même
corps se dilate toujours de la même fraction de son volume. On
marque généralement 0 de^é au point où le liquide du thermo-
mètre s'arrête dans la glace fondante, et 1 00 degrés à l'endroit où i l
reste stationnaire au sein de l'eau bouillante; ces deux
.points étant marqués sur la tige, on a divisé leur
intervalle en 100 parties égales, et les divisions ont
été prolongées de part et d'autre. Newton ayant clai-
rement démontré la fixité du point d'ébuUition de
l'eau, le moyen employé par Renaldi pour rendre
les thernaomètres comparables fut adopté par tous
les physiciens. C'est le thermomètre cenligrode, le
plus commode et le plus usité.
11 y a une trentaine d'années, Pouillet (de l'In-
stitut) s'est livré à une série d'expérimentations in-
génieuses et patientes pour déterminer la quantité
de chaleur envoyée à la Terre par le Soleil, et la
température de l'espace, — c'est-à-dire les deux élé-
ments constitutifs de la température qui existe à la
surface du globe.
Les appareils employés pour ces déterminations
ont été le pijrkéliomètre et l'actimmètre. Celui-ci
n'avant servi qu'à des recherches sur la température '''8- ^j'
, ■' . , ^ , , * , , Le thermonii'lio
du zénith, nous n avons pas a nous en occuper ici. ccniigraric.
Le pyrhéliomètre se compose essentiellemeat d'un
mince vase d'argent A (ûg. 96) mesurant \ décimètre de dia-
mètre et contenant 100 grammes d'eau. Sa face tournée au soleil
est recouverte de noir de fumée. Un thermomètre est fixé au vase
et enchâssé dans la monture de cuivre B. L'eau du vase étant
à la température ambiante, on l'expose pendant cinq minutes au
soleiL Pour constater que le vase plat est bien perpendiculaire
S90 LE SOLEIL ET SON ACTION SUR LA TERRE.
aux rayons Bolatres, on voit si son ombre tombe juste sur le dis-
que inférieur C, de même diamètre. En comparant son échauffe-
ment à sa température antérieure et postérieure à son exposi-
tion, on trouve la quantité de chaleur reçue du soleil en une mi-
nute par chaque centimètre carré. Cette élévation de tempéra-
ture l ^ 0,2624 calorie ' .
Pouillet s'est également servi d'un pyrhéliomètre à lentille.
En tenant compte des épaisseurs atmosphériques traversées par
Fig. 96. — U pjrhélioniùlro.
les rayons solaires , l'expérimentateur a trouvé que le pyrhétio-
raètre prendrait une élévation de 6°,72, si l'Atmosphère pouvait
transmettre intégralement toute la chaleur solaire sans en rien
1. On appelle calorù l'unité adoptée dans l'ivaluation des ijuantités de chaleur,
uomme on appelle gramme l'unité adoptée dans l'évaluation des poids. L'ne calo-
rie, c'est la quantité de chaleur nécessaire pour élever d'un degré la tenipéraluK
de 1 kilog. d'eau ; c'est auiisi la quantité do clialeur dégagée par 1 kilog. d'tvi.
dont la température s'abaisse de 1 degré. — On appelle kilogrammètn i'un'Aà
adoptée dans l'évaluation du travail des forces : c'est le travail nécessaire pour
élever un poids d'un kilog. à la hauteur d'un mètre.
LA CHALEUR. 291
absorber, ou si l'appareil pouvait être transporté aux limites de
l'Atmosphère pour recevoir là^ sans aucune perte^ toute la chaleur
que le Soleil nous envoie. Cette chaleur, multipliée par 0^2624^
donne : 1 ^7633 calorie.
Telle est donc la quantité de chaleur que le Soleil verse en une
minute sur 1 centimitre carré^ aux limites de l'Atmosphère^ et
qu'il donnerait pareillement à la surface du sol, si Tair atmosphé-
rique n'absorbait aucun des rayons incidents.
Au moyen de cette donnée et de la loi suivant laquelle la cha-
leur transmise diminue à mesure que l'obliquité augmente^ on peut
calculer la proportion de chaleur incidente qui arrive à chaque
instant sur Thémisphère éclairé du globe^ et celle qui se trouve
absorbée dans la moitié correspondante de l'Atmosphère. Le calcul
tàii voir que quand l'Atmosphère a toutes les apparences d'une
sérénité parfaite^ elle absorbe encore près de la moitié de la quan-
tité totale de chaleur que le Soleil émet vers nous^ et c'est l'autre
moitié seulement de cette chaleur qui vient tomber sur le sol^ et
s'y trouve diversement répartie suivant qu'elle a tmversé l'en-
veloppe aérienne avec des obliquités plus ou moins grandes.
Puisque le Soleil, d'après ce qu'on vient de voir, envoie en une
minute, sur chaque mitre carré du sol qu'il frappe perpendiculai-
rement^ une quantité de chaleur égale à 17633 calories, il est aisé
d*en conclure la quantité totale de chaleur que le globe terrestre et
son atmosphère reçoivent à la fois, en une année : c'est celle que
reçoit une surface égale en étendue à l'un des grands cercles de la
Terre. On trouve ainsi plus de douze cents quintillions de calories,
ou le nombre 1210 000 000 000 000 000 000 1
Cette chaleur élèverait, si c'était possible, de 2315 degrés une
coache d'eau de 1 mètre d'épaisseur enveloppant la Terre entière.
En transformant cette quantité de chaleur en quantité de glace
fondue. Ton arrive au résultat suivant :
Si la quantité totale de chaleur que la Terre reçoit du Soleil dans
le cours d'une année était uniformément répartie sur tous les
points du globe, et qu'elle y fût employée sans perte aucune à
fondre de la glace , elle serait capable de fondre une couche de
glace qui envelopperait le globe tout entier, et qui aurait une
épaisseur de 30 mètres 89 centimètres, ou près de 31 mètres.
Telle est la plus simple expression de la quantité totale de cha-
leur que la Terre reçoit chaque année du Soleil.
C*est cette effroyable quantité de chaleur qui meut les méca^
niâmes de la vie terrestre, qui sépare le carbone de l'oxygène dans
292 LE SOLEIL ET S50N ACTION SUR LA TERRE.
les végétaux^ qui fait croître les animaux^ qui suspend les gla-
çons aux faites des montagnes^ qui déchaîne les tempêtes sur les
abîmes de l'Océan, — en un mot qui entretient Timmense vie
aérienne de cette planète.
La même donnée fondamentale nous permet de trouver la quan-
tité totale de chaleur qui s'échappe du globe entier du Soleil dans
un temps donné.
Considérons cet astre comme le centre d'une enceinte sphé-
rique dont le rayon soit égal à la moyenne distance de la
Terre à lui ; il est évident que sur cette vaste enceinte chaque
mètre carré reçoit en une minute, de la part du Soleil, préci-
sément autant de chaleur que le mètre carré de la Terre, c'est-
à-dire 17 633; par conséquent, la quantité totale de chaleur
qu elle reçoit est égale à sa surface entière, exprimée en mètres
et multipliée par 17 633.
On peut encore exprimer la même chose en disant que le globe
terrestre, avec ses 3000 lieues de diamètre, n'intercepte dans cette
sphère de 38 millions de lieues de rayon, que ^ ^^^^^ ^^^^ ^^^(^ du
rayonnement total, et que la chaleur émise par le Soleil est
2 300 000 000 de fois plus grande que celle que la Terre reçoit.
Cette chaleur totale est telle, que chaque centimètre carré de la
surface solaire émet en une minute 84 888 unités de chaleur.
En transformant cette chaleur en quantité de glace fondue, on
arrive au résultat suivant :
Si la quantité totale de chaleur émise par le Soleil était exclu-
sivement employée à fondre une couche de glace qui serait appli-
quée sjr le globe du Soleil lui-même, et qui l'envelopperait de
toute part, cette quantité de chaleur serait capable de fondre en
une minute une couche de 1 1 mètres 80 d'épaisseur, et en un jour
une couche de 17 kilomètres d épaisseur! — Cette même quanûié
* de chaleur élèverait de 1 degré par seconde 13610 kilogrammes
d'eau, ou ferait bouillir par heure 2900 milliards de kilomètres
cubes d'eau à la température de la glace ! — Pour opposer à la
radiation solaire une résistance frigorifique égale, il faudrait lui
i»n\oyer un jet d'eau glacée de 18 lieues de diamètre avec une vi-
tesse incessante de 77 000 lieues par seconde !
En une année, chaque mètre carré de la surface de la Terre re-
çoit 2318 157 calories; c'est plus de 23 milliards de calories par
hectare, c'est-à-dire 9852200000000 de kilogrammètres. Ainbi
la radiation calorifique du Soleil, en s'exerçant sur un de nos hei*-
lares, y développe sous mille formes diverses une puissance (|ui
PUISSANCE DE LA CHALEUR SOLAIRE. 293
équivaut au travail continu de 4163 chevaux-vapeur. Sur la terre
entière^ c'est un travail de 51 0 sextillions de kilogrammètres ou
de 217316000 000 000 de chevaux- vapeur.
543 milliards de machines à vapeur de 400 chevaux chacune,
travaillant sans relâche le jour et la nuit^ représenteraient la force
dépensée pour notre planète seule par la radiation solaire I . . .
Une partie de cette puissance est employée à échauffer Técorce
terrestre jusqu'à une certaine profondeur; mais comme le sol et
TAtmosphère rayonnent dans l'espace, et que le globe terrestre ne
parait perdre ni gagner au point de vue de la température moyenne,
au moins pendant de longues périodes d'années, toute cette partie
de la radiation du Soleil peut être considérée comme maintenant
l'équilibre de température sur la planète.
Une autre partie se transforme en mouvements moléculaires,
en actions et réactions chimiques, qui sont la source où la vie des
végétaux et des animaux puise incessamment de quoi se perpé-
tuer et s'entretenir. La chaleur qui semble anisi propre à ces êtres,
n'est autre chose qu'une émanation de celle du foyer commun.
tt C'est ainsi, dit Tyndall à ce propos, que nous sommes, non
plus dans un sens poétique, mais dans un sens purement méca-
nique^» des enfants du Soleil. »
La vie terrestre est suspendue aux rayons du Soleil. De même
que notre globe est soutenu dans l'abîme de l'espace par la main
invisible de l'attraction solaire, ainsi la vie elle-même, végétale et
animale, qui fleurit à sa surface, n'est entretenue que par la force
incommensurable de l'activité solaire* Les rédigions antiques, les
premières poésies de l'humanité éveillée, saluaient déjà dans Tas-
tre radieux le grand moteur de la création : elles ne faisaient que
deviner, sous une forme bien pâle encore, la grandeur de l'action
permanente du foyer de notre système sur les mondes habités qui
gravitent dans son fécond rayonnement.
Si Ton calcule en valeur productive la puissance des rayons
solaires, on constate qu'ils versent sur chaque mètre carré une
quantité de chaleur suffisante pour faire bouillir en moins de
dix minutes un litre d'eau à la température ordinaire (ce chiffre
est celui de notre climat). Le soleil, par un beau jour, lance pen-
dant huit ou neuf heures, à Paris, un travail de près d'un cheval-
vapeur par mètre carré. La chaleur solaire, émise sur une sur-
face de 100 pieds carrés, correspond, aux latitudes tropicales, à la
combustion déplus de 100000 kilogrammes de charbon par heure.
L'intensité d'un phénomène calorifique qui se traduit par une
294 LE SOLEIL ET SON ACTION SUR LA TERRE.
pareille consommalioû de houille dépasse rimagination. L'ingé-
nieur américain Ericson^ qui 8*est occupé des machines solaires
à vapeur dont nous parlerons tout à Theure^ a calculé que Teffet
mécanique de la chaleur solaire tombant sur les toits de Philadel*
phie pourrait faire marcher plus de cinq mille machines à vapeur
de la force de vingt chevaux chacune. Archimède, après lachève-
ment d'un calcul sur la force du levier, disait qu avec un point
d*appui il se chargerait de soulever le monde. Le même ingénieur
prétend que « la concentration de la chaleur rayonnante du Soleil
produirait une force capable d'arrêter la Terre dans sa marche! »
La chaleur est une force au même titre que le mouvement. Le
travail produit par l'élévation de température de 1 kilogramme
d eau à un degré plus haut, est exactement le même que celui qui
serait nécessaire pour élever à la hauteur de î mètre un poids de
425 kilogrammes.
La chaleur solaire est la source des seuls travaux naturels que
rhomme ait su jusqu'à présent détourner à son profit. On ne peut
guère, en effet, compter parmi ces travaux que ceux qui résultent
de l'emploi du combustible, des moteurs animés, des cours deau
et du vent. Or, c'est cette chaleur qui donne naissance aux vents,
au cours des eaux ; c'est le Soleil qui fait tourner les moulins,
courir les locomotives, voguer les ballons dans les airs.
D'ailleurs le combustible de l'industrie vient aussi du même astre :
à l'état de bois, c'est du carbone absorbé par les végétaux respi-
rant dans l'air sous l'influence de l'astre radieux; à l'état de
houille, c'est encore du carbone fixé jadis par la même influence
dans les grands arbres antédiluviens.
Sous quelque forme qu'elle emprunte le concours des agents
naturels, l'industrie humaine ne relève que du Soleil ; et elle est en-
core loin de recueillir la majeure partie du travail engendré sur
notre planète par cet immense foyer. Si, comme l'expérience la de-
puis longtemps établi, la chaleur reçue en très-peu de temps par
une surface de médiocre étendue soumise à l'insolation est consi-
dérable; si, de plus, il est facile de préserver cette surface du re-
froidissement et de lui conserver sur le milieu qui l'environne un
excès de température immense : il est clair qu'on peut se proposer
d'emmagasiner directement le travail de la chaleur solaire. On
comprend d'ailleurs toute l'importance d'une pareille conquête
pour les régions où cette chaleur est ardente et l'Atmosphère
toujours pure ; car c'est dans ces régions que l'énergie des mo-
teurs animés, les cours d'eau et le combustible font défaut.
LA CHALEUR SOLAIRE. 295
Les rayons du Soleil^ après avoir traversé lair, une vitre ou un
corps transparent quelconque^ perdent la faculté de retraverser ce
même corps transparent pour retourner vers les espaces célestes.
C'est par un procédé fondé sur cette loi physique que les jardi-
niers accélèrent au printemps la végétation des plantes délicates
en les recouvrant d'une cloche en verre qui admet les rayons so-
laires^ mais ne les laisse ensuite 8*échapper qu'avec beaucoup de
difficulté. Si le jardinier met deux ou trois cloches Tune sur Tau-
ire , il fait invariablement cuire la plante ainsi recouverte^ et
même dans les jours sereins de mars et d'avril il est souvent
obligé de relever un des bords de la cloche de verre pour que la
plante ne souffre pas du soleil de midi. Au moyen d un appareil
composé d'une boîte noircie en dedans et de plusieurs glaces su-
perposées^ Saussure a pu porter de Teau à TébuUition ; et pendant
son séjour au cap de Bonne-Espérance^ dans les jours brûlants de la
fin de décembre, sir John Herschel a pu faire cuire un a bœuf à
la mode » de grandeur très-raisonnable au moyen de deux boîtes
noircies placées Tune dans Fautre et garnies chacune d'une seule
vitre, sans aucune autre cause de chaleur que les rayons solaires
qui venaient s'engouffrer sans retour possible dans cette espèce
de souricière, ix II y eut de quoi, dit M. Babinet, régaler toute sa
nombreuse famille et les invités, à cette cuisine opérée avec un
fourneau d'un si nouveau genre. » Cette condensation s'opère
en vertu de la loi qui fait régner le froid sur les hautes mon-
tagnes.
La boîte d'Herschel, fermée seulement par deux lames de verre,
atteignit successivement 80, 100 et 120 degrés de chaleur.
Quoique ce fourneau nous paraisse si nouveau, on pourrait pres-
que dire cependant qu'il est renouvelé des Grecs. On trouve, en
effet,que cent ans avant notre ère. Héron d'Alexandrie a décrit
dons ses Pneumatiques un grand nombre d'ingénieux appareils
légués par les anciens, et sans doute par les savants hiérophantes
d'Egypte. L*un de ces appareils, qui parait avoir été construit par
Héron, tire de Teau d'un réservoir par le seul effet de la dilatation
et de la condensation de Tair sous Tinfluence du soleil, alternati-
vement montré et caché à l'appareil.
A la fin du seizième siècle, le savant napolitain J. B. Porta ex-
posa dans sa Magie naturelle les applications mécaniques de la
chaleur solaire. Si l'on place, dit-il, un globe de cuivre au som-
met d'une tour, et que de ce vase un tuyau descende dans un réser-
voir d'eau, en échauffant le globe supérieur par du feu ou le soleil,
296 LE SOLEIL ET SON ACTION SUR LA TERRE.
Tair raréfié s*écliappe. Bientôt le soleil se retirant^ le Tase de cui-
vre se refroidit^ Fair se condense et Teau est aspirée.
Salomon de Causs a donné au commencement du dix-septième
siècle la description de la première machine élévatoire fonction*
nant à laide du soleil. C'est sa fontaine continuelle. Imaginons,
posées sur une citerne , une série de caisses de cuivre^ au tiers
remplies d'eau. Un tube horizontal est posé sur cette série de
caisses et communique par de petits ajutages verticaux jusqu'à
l'eau des caisses. La chaleur solaire dilatant Tair^ fait exercer une
pression sur Teau qu'elles renferment et la fait monter dans le tube
horizontal supérieur. Une ouverture est pratiquée sur ce tube^ et
Ton peut ainsi produire un jet d'eau.
Lorsqu'une partie de l'eau contenue dans les caisses est montée,
et que, la nuit venue, l'air se trouve raréfié, l'eau de la citerne,
qui est en communication avec les caisses par un tube vertical,
une soupape et un tube horizontal communiquant, s'élève pour
remplir les vases comme ils l'étaient auparavant, « tellement, dit
Salomon de Causs, que ce mouvement continue autant comme il y
aura de l'eau dans la citerne » et des alternatives de soleil et de
nuit. Cette fontaine continuelle destinée à l'embellissement des
jardins pourrait, moyennant quelques améliorations, servir à ré-
soudre économiquement le problème de l'élévation des eaux. Quoi
de plus rationnel, en effet, que le projet de faire monter les eaux
à l'aide de l'agent même qui les élève dans la nature?
La concentration de la chaleur solaire dans une enceinte vitrée
est un fait expérimental si facile à constater que l'observation en
a dû suivre d'assez près l'invention des vitres. Cependant, malgré
les diverses constatations qu'on a pu faire à cet égard, et malgré
les applications que nous venons de signaler, on ne voit point
avant Saussure une étude scientifique bien complète du phéno-
mène. Depuis Saussure et Herschel diverses études furent reprisi's
par plusieurs physiciens. Ce curieux problème est actuellement
dans sa phase la plus intéressante peut-être, dans celle qui donno
d'une part des résultats sérieux, et qui permet d'autre part à
l'imagination de deviner pour l'avenir des résultats plus considé-
rables encore.
Crûoe aux travaux persévérants de M. A. Muuctiol, professeur au lycée J»*
Tours, nous pouvons maintenant posséder des appareils nous permettant de subs-
tituer les célestes rayons du soleil au charbon vulgaii-e pourla cuisson des alinienS.
Dans un bocal de verre on place un vase de la même forme en cuivre ou en f«'r
battu, et Ton recouvre le tout d'un couvercle de verre. (Vite simple marmite <<»-
EXPLOITATION DE LA CHALEUR SOLAIRE. 297
laire. placée au foyer <l'un réflecteur cylindrique d'argent, fait bouillir en une heure
et demie trois litres d'eau à la température initiale de 15 degrés.
Le réflecteur est une simple feuille de plaqué d'argent dont l'ouverture est d'un
denuHOièlre carré.
On atteint facilement des températures de 100, 120, 150 et ^00 degrés centi-
grades!
Otte marmite solaire a permis à M. Mouchot de confectionner au soleil un
ficellent pot-au-feu, formé d'un kilogramme de bœuf et d'un assortiment de légu-
mes. Au bout de quatre heures d'insolation, le tout s'est trouvé parfaitement cuit,
malgré le passage de quelques nuages sur le soleil, et le consommé a été d'autant
meilleur que réchauffement s'était produit avec une grande régularité.
A Taide d'une légère variation de forme, on a pu transformer cette marmite on
un four, et faire cuire en moins de trois heures un kilogramme de pain, ne présen-
tant aucune différence avec celui des boulangers.
En la transformant en alambic, on a pu distiller de l'alcool au soleil au bout do
quarante minutes d'exposition. L'alcool était très-aromatique.
Un a fondu de Tétain (235''), du plomb (335''}, du zinc (460"^).
Un grand nombre d'autres essais ont été faits, sur lesquels il serait superilu
d'insister. Voilà donc l'emploi de la chaleur solaire comme force motrice qui com-
mence à entrer dans le domaine de la science pratique. 11 va sans dire que dans
nos contrées si souvent attristées de nuages, cette application ne saurait se faire
<ur une vaste échelle ; mais d'une part, on pourrait d'abord l'ajouter, quand il y a
lieu, à la chaleur artiGcielle,et d'autre part, il y a sur la terre d'immenses contrées
où il ne pleut jamais.
En Algérie, l'auteur propose de donner à nos soldats une petite batterie de cui-
sine n'exigeant pas de combustible, dans les sables du Sahara ou les neiges de
l'Atlas. En Cochinchine, où l'eau doit Être soumise à l'ébullition pour être potable,
on n*aurait pas besoin de combustible pour cela. Des jets d'eau dans les apparte-
ments peuvent être entretenus par la chaleur solaire; il n'est pas jusqu'à l'appareil
à fabriquer la glace qui ne puisse fonctionner par le même agent. La conserva-
tion des prains par un lentétuvage, le chauffage des vins au bain-marie, la fabri-
cation de la colle, des bougies, du noir animal, la distillation des essences,
Textraction du sel de Teau de mer, l'épuration du soufre, etc., etc., la chaleur so-
laire peut produire tous ces travaux.
Nous saluons dans la locomotive le carbone fixé dans la houille par le Soleil ;
mais nous nous demandons par quoi les chaudières seront chauffées après Tépui-
^nient reLitivement prochain (dans deux siècles) des houillères. Qui sait? Ne
*era-ce pas par le Soleil, directement? Ce serait là une application industrielle
sans précédent. En voici encore une autre qui nous est offerte par le savant
professeur de Tours.
Le rendement de la machine à vapeur solaire s'accroît à mesure qu'on s'élève
dans l'atmosphère, puisqu'alors le point d'ébullition des liquides s'abaisse en môme
tempA que l'ardeur relative du soleil augmente et que le refroidissement de l'air
favorise la condensation des vapeurs. Ne sera-ce pas aussi là le secret de la navi-
gation aérienne?...
On voit que la chaleur solaire représente une force mécanique
considérable. Quelle peut être la température intrinsèque de ce
rojer de la vie planétaire ?
Nous avcms vu tout à Theure quelle est Fintensité de la chaleur
qui en émane. Par un procédé tout à fait différent des précédents
298 LE SOLEIL ET SON ACTION SUR LA TERRE.
on a essayé de déterminer la température même de cet astre brû-
lant. Voici comment :
Lorsqu'un corps est exposé au soleil^ les corps environnanU
rayonnent vers lui; il s*établit ainsi un échange de radiations entre
le thermomètre et Tenceinte dans laquelle il se trouve enfermé,
tous les corps rayonnant les uns vers les autres. Lorsque Téqui-
libre est établi^ Tintensité relative des températures que possè-
dent les parties rayonnantes^ est en raison inverse de la surface
des différentes parties de Tenceinte^ cette surface étant estimée
suivant sa grandeur angulaire^ vue du corps qui reçoit les radia-
tions.
Pour déterminer la température du Soleil, on s'est servi d'un
appai*eil qui expose un thermomètre à ses rayons dans une en-
ceinte de température connue ; on lit l'indication donnée par la
colonne mercurielle, et on multiplie ce nombre par le rapport qui
existe entre la surface de la sphère céleste et la surface apparente
du soleil. Or, le disque solaire ayant un diamètre moyen de
3I'3",6, le rapport entre cette grandeur et la sphère céleste entière
est de 183960.
Voici du reste en quoi consiste cet appareil :
Deux cylindres concentriques soudés Tun à l'autre forment une espèce de double
chaudière, dont Tintervalle annulaire peut être rempli d'eau ou d'huile à une tem-
pérature quelconque.
Un thermomèlre passe par une tubulure à travers l'espace annulaire, et pànèlrc
jusqu'à l'axe du cylindre ; là il reçoit les rayons solaires qui sont introduits par
un diaphragme dont Touverture est à peine plus grande que la boule du ther-
mètre.
Le cylindre intérieur et son thermomètre sont recouverts de noir de fumée. In
second thermomètre donne la température de l'espace annulaire, et par consé-
quent celle de l'enceinte. Tout l'appareil est monté sur un support ayant un mou-
vement parallactique, marchant avec le mouvement diurne du so*cil.
L'appareil ayant été exposé au soleil, comme nous l'avons dit, on observe l«'^
deux thermomètres; leur différence de température s'élève graduellement, et au
bout de quelque temps elle finit par devenir constante. Alors on note le«* d<*u\
températures, et on en fait la différence.
Dans un grand nombre d'observations faites à Rome^ le P. Sec-
chi a constaté que la différence des deux température» a été de
12 degrés; dans les journées où le ciel était plus pur, elle s'est
élevée à 14 degrés.
La différence reste constante^ quelle que soit la température
de l'enceinte, de sorte que si celle ci = 0 degré, celle du thermo-
mètre solaire = 12 degrés; et si elle = 60 degrés, celle du tlier-
TEMPÉRATURE DU SOLEIL, 299
momètre solaire = 72 degrés. Ce résultat peut paraître surpre-
nant^ mais il résulte déboutes les expériences faites.
Plus on 8*élève dans TAtmosphère^ plus la différence est grande.
Au sommet du mont Blanc^ M. Soret a trouvé 21 ^J 3. Ce qui donne
pour la température du soleil 1=21,13x183 960=3987075 de-
grés centigrades^ c'est-à-dire près de 4 millions de degrés.
Mais ce nombre est évidemment trop petit, fait remarquer le
P. Secchi, car il faut tenir compte de Vabsorption atmosphérique.
Pour cela, en appliquant les lois connues, on doit ajouter à la dif-
férence trouvée le nombre 7",89. Alors nous avons pour Finstru-
ment 29* au lieu de 21*, ce qui conduit à admettre pour la tem-
pérature du Soleil le chiffre de 5334840 degrés, ou, en nombres
ronds ^ 5 millions et un tiers.
Les radiations ainsi évaluées sont celles qui ont traversé Tat-
mosphère solaire, dont Tabsorption totale éteint la moitié des
rayons émis par la masse incandescente; aussi, en donnant 5 mil-
lions de degrés aux rayons qui sortent de Tatmosphère solaire, on
doit considérer la température même de la masse incandescente
de lastre comme élevée à 10 millions de degrés! (Secchi, le
Soleil.)
Telle est la colossale et inimaginable température du foyer ra-
dieux autour duquel gravitent les planètes habitées.
C*est cette chaleur qui les soutient et les 'féconde; et, pour
notre planète en particulier, la chaleur intérieure du globe ne
parait plus avoir aucune action sur les phénomènes de la vie qui
s'accomplissent à sa surface.
Un mot aussi sur cette chaleur intérieure.
Mairan^ Buffon, Bailly évaluaient , pour la France, la chaleur
qui s'échappe de l'intérieur de la terre, à 29 fois en été, et à 400 fois
en hiver, celle qui nous vient du Soleil. Ainsi, la chaleur de Tastre
qui nous éclaire ne formerait qu'une très-petite partie de celle
du globe. Cette idée a été développée avec une grande éloquence
dans les Epoques de la nature ; mais Tingénieux roman auquel
elle sert de base, s'est dissipé comme un fantôme devant la sé-
vérité des calculs mathématiques.
Fourier ayant découvert que lexcès de la température totale de
la surface terrestre sur celle qui résulterait de la seule action des
rayons solaires, a une relation nécessaire avec Taccroissement des
températures à différentes profondeurs, a pu déduire de la valeur
expérimentale de cet accroissement une détermination numérique
de Texcès en question, c'est-à-dire de Teffet thermométrique que
300 LE SOLEIL ET SON ACTION SUR LA TERRE.
la chaleur centrale produit à la surface; or^ au lieu des grands
nombres donnés par Mairan, Bailly^ BufTon, qu*a trouvé le sa-
vant calculateur? — la trentième partie d'un degré!
La surface du globe qui^ àTorigine des choses^ était probable-
ment incandescente^ s'est refroidie dans lé cours des siècles,
de manière à conserver à peine une trace sensible de sa tempéra-
ture primitive. Cependant on sait que la chaleur s*accroU à me-
sure qu'on descend dans l'intérieur^ en raison de 1 degré par
35 mètres environ y et que cette chaleur est colossale aux racines
des volcans. Le temps apportera de grandes modifications dans ces
températures intérieures. A la surface (et les phénomènes de la
surface sont les seuls qui puissent altérer ou compromettre l'exis-
tence des êtres vivants) tous les changements sont accomplis à un
trentième de degré près. L'affreuse congélation du globe dont
BufTon fixait l'époque au moment où la chaleur intérieure se sera
totalement dissipée, est donc un pur rêve !
Maintenant, quelle est la température de f espace?
Cette question a fait, depuis le commencement de ce siècle sur-
tout, le sujet d'un nombre assez considérable de recherches diffé-
rentes, qu'il est intéressant de résumer ici en quelques mots.
Que l'espace infini soit vide dans les régions intrastellaires^ ou
(ce qui est plus probable) qu'il soit occupé par un milieu de na-
ture inconnue extrêmement ténu, qu'on est convenu d'appeler
éther, et si léger que tout ce qui tient dans ce système planétaire
ne pèse pas 1 kilogramme! — ce qu'il y a de certain, c'est que les
étoiles qui sont autant de soleils, émettent des rayons lumineux
et calorifiques, et que l'espace n'est pas absolument froid.
La Terre même traverse de siècle en siècle des régions dont la
température varie. Poisson supposé même que la chaleur du globe
peut provenir de là.
Le géomètre Fourier avait trouvé la température de l'espace au
sein duquel gravite actuellement le système planétaire de 50 à 60
degrés au-dessous de zéro. Le thermomètre ayant été observé au
fort Reliance à — 57 degrés, Arago en concluait (Institut, 1836
que la température de l'espace est notablement inférieure à <v
chiffre, et entre — GO et — 70.
Par des expériences faites à l'aide de l'actinomètre, Pouillet con-
cluait cette température à — 140 degrés au-dessous de zéro, et,
bizarre consécjuence, le même physicien disait que cette chaleur
équivaut aux f de la chaleur solaire et serait capable de fain*
fondre par an sur notre globe une couche de glace de 2G mètres!
TEMPÉRATURE DE L'ESPACE. 301
Il a fallu attendre jusqu*à la création toute récente de Tune des
branches les plus fécondes de la physique moderne, la théorie mé •
conique de la chaleur, pour avoir sur ce point si discuté une ré-
ponse mathématique. Grâce aux principes fixés par cette science,
nous savons maintenant d'une part que rabaissement indéfini de
la température est une pure fiction; d autre part, qu'il existe un
zéro absolu où toute chaleur a disparu des corps, et que ce zéro
pour tous les corps de l'univers est de 273 degrés au-dessous de
la glace fondante
Imaginons un instant que la Terre ne soit plus chaufTée ni par
les rayons solaires , ni par aucun autre rayon calorifique, et sui-
>ons tes phénomènes qui en résulteraient.
Toutes les molécules de Tair atmosphérique rayonneraient leur
chaleur dans tous les sens et se refroidiraient de plus en plus, car
leurs pertes ne seraient point réparées; leur densité augmentant,
elles tomberaient vers la terre, tandis que d'autres molécules mon-
teraient pour aller se refroidir à leur tour.
Après quelques siècles, toute la chaleur du globe, tant la cha-
leur centrale et primitive que la chaleur superficielle et maintenue
par le Soleil, se trouverait dissipée dans l'espace; mais cette dis-
sipation serait plus ou moins prompte dans les divers pays, sui-
vant que la surface du sol serait plus ou moins rayonnante et la
conductibilité des couches intérieures plus ou moins parfaite.
Les astres lumineux innombrables qui occupent les diverses ré-
gions du ciel ne sont pas dépourvus de chaleur; les espaces cé-
lestes sont donc à une certaine température, qui doit être de
273 degrés au-dessous de zéro, comme nous venons de le dire, et
notre globe, suspendu au milieu de ces espaces avec l'Atmosphère
pour enveloppe diathermane, cesserait de se refroidir lorsqu'il se-
rait mis en équilibre avec cette température.
Mais cette « chaleur » serait un véritable froid, incomparable-
ment plus rude que tous ceux des glaces du pôle, et aurait éteint
la vie terrestre jusque dans ses racines.
Ni la température de l'espace, ni celle du globe n'ont donc d'in-
fluence sensible actuellement à la surface de la terre, et c'est la
chaleur solaire qui organise la circulation des airs, des eaux,
des éléments, de la vie entière, comme nous allons le constater
mieux encore dans le chapitre suivant.
CHAPITRE IL
LA CHALEUR DANS L'ATMOSPHÈRE.
l'usine et la force, la vapkur d'eau, les atmosphères planêtaire>.
décroissance de la température suivant la hauteur.
De rimmense rayonnement calorifique incessamment émané du
foyer solaire^ il importe maintenant de saisir et d apprécier à sa
valeur la quantité qui est en jeu dans l'Atmosphère et en organise
la circulation.
La météorologie n est qu*un grand problème de physique : il
s agit de déterminer les lois qui règlent la manière dont se distri-
buent dans notre atmosphère la chaleur, la pression barométrique,
la vapeur d'eau et Télectricité, le tout en relation avec les mouve-
ments que la chaleur solaire engendre dans la couche superficielle
solide, liquide et gazeuse de notre globe. Ce problème, si vaste qu il
soit, dit notre illustre correspondant de l'Observatoire de Rome, le
P. Secchi, n est au fond qu'une application des lois les plus con-
nues de la physique; les difficultés de la solution tiennent plutôt
au grand nombre des causes perturbatrices et aux réactions incal-
culables des efTets sur les causes, qu'à une véritable lacune dans
la théorie générale. De là la nécessité de nombreuses données
expérimentales pour arriver à la solution.
L'Atmosphère est en réalité une immense machine, à l'action de
laquelle est subordonné tout ce qui a vie sur notre planète. S'il
n'y a dans cette machine ni rouages, ni pistons, ni engrenages,
elle n'en fait pas moins le travail de plusieurs millions de chevaux,
et ce tra>ai[ a pour but et pour effet la conservation de la vie.
Tous les mouvements de l'Atmosphère sont la conséquence de
LE SOLEIL ET SON ACTION SUR LA TERRE. 303
la propriété qu'ont les gaz de se dilater par la chaleur. De la tem-
pérature de la glace fondante^ leur volume s'accroît d'un tiers. Ces
variations de volume^ et par conséquent de densité^ troublent à
chaque «instant l'équilibre qui tendrait à s'établir dans l'air atmo-
sphérique. L'air^ échauffé dans les zones équatoriales^ s'élève
dans les régions supérieures pour aller redescendre près des
pôles; là il se refroidit^ revient à l'équateur et recommence son
mouvement de circulation. Le travail ainsi accompli par l'Atmo-
sphère est immense. Nos flottes sillonnent la mer sur les ailes des
vents^ et le souffle gracieux des zéphyrs^ ainsi que la tourmente
des ouragans, sont l'effet de la puissance solaire emmagasinée
dans cette gigantesque usine à gaz.
A cette propriété de l'air s'en ajoute une autre non moins im-
portante : celle de dissoudre la vapeur d'eau^ qui se soulevant en
quantité prodigieuse aux environs de l'équateur^ est ensuite distri-
buée sur toute la terre en pluie vivifiante. Ainsi s'accomplit un
autre travail non moins puissant et non moins vaste : la distribu-
tion des eaux pluviales sur la surface du globe. Les eaux courantes
qui font mouvoir nos machines ont été d'abord soulevées dans les
airs par ce puissant engin ; de là elles ruissellent sur les monta-
gnes en forme de pluie et vont couler dans nos fleuves pour se
rendre enfin à l'océan lui-même d'où elles sont parties. Ceux qui
ont visité les chutes gigantesques du Niagara en gardent un émou-
vant souvenir; elles ne sont cependant qu'une fraction absolument
insignifiante de ce qui se passe journellement dans l'Atmosphère.
Le Soleil est le premier moteur duquel dépendent tous les mou-
vements du s\ stème planétaire^ non-seulement pour la régularité
des orbites que décrivent les différents astres^ mais aussi pour les
phénomènes physiques ou physiologiques qui s'accomplissent à
leur surface. Sur la Terre^ en particulier^ les mouvements atmo-
sphériques^ le mouvement des eaux^ le développement de la végé-
tation^ la production de force qui résulte des combustions et de
la nutrition des animaux^ tous ces phénomènes sont dus à l'in-
fluence des radiations solaires.
C'est la force du Soleil qui^ en dilatant l'air dans certaines ré*
gions, le soulève en masses considérables et produit ainsi un vide
que d'autres masses gazeuses viennent combler rapidement; de là
ces courants atmosphériques et cette action puissante du vent
qui transporte nos vaisseaux sur les mers. C'est la force émanée
du Soleil qui soulève les eaux sous forme de vapeurs et les laisse
retomber ensuite en pluie bienfaisante destinée à féconder nos
304 LA CHALEUR DANS L'ATMOSPHÈRE.
campagnes. C'est encore au Soleil que nous devons ces ruisseaux
qui nous désaltèrent ^ ces fleuves dont les eaux font mouvoir nos
machines; par la vapeur enlevée à TOcéan^ il alimente les neiges,
qui solidifient Teau au sommet des montagnes pour la distribuer
en détail et produire le mouvement^ la fécondité^, la vie.
Ce qui peut nous paraître mieux organisé encore^ c'est la manière
dont cette force calorifique se trouve, pour ainsi dire, emmagasinée
dans les végétaux, non-seulement dans ceux qui, encore vivants,
servent à nos usages et à notre alimentation en même temps qu ils
ornent et embellissent notre demeure ici-bas; mais aussi dans
ceux qui, ensevelis depuis plusieurs millions d'années dans les
entrailles du globe, en sortent maintenant pour nous échauffer et
pour produire la force motrice nécessaire à nos machines. Chaque
plante est une véritable machine dans laquelle s'élaborent les
substances éminemment combustibles qui servent a nous fournir,
en l'absence du soleil, la chaleur et la lumière, ou à produire, en
nous servant d'aliment, la force et la chaleur vitale dont nous avons
besoin. C'est donc du Soleil, en dernière analyse, dit encore le
P. Secchi, que dépendent tous les phénomènes de la nature et
notre existence elle-même.
Dans le rayonnement solaire, ce qui frappe tout d'abord, c'est
la lumière qui nous éclaire et la chaleur qui nous échauffe;
mais, outre ces deux ordres de phénomènes, il y en a un troisième
non moins important : ce sont les actions chimiques qui accom-
pagnent les deux autres. Aussi doit on distinguer trois ordres
d'actions dans l'œuvre solaire : les rayons lumineux y les rayons
calorifiques et les rayons chimiques. Les premiers donnent à la
nature la beauté d'une jeunesse éternelle; les seconds donnent au
monde sa force et sa valeur ; les troisièmes tissent la trame sans
cesse renaissante de la vie planétaire.
Chacun sait que pour analyser un rayon du soleil, on le fait
passer à travers un prisme triangulaire de verre, en sortant duquel
le rayon est décomposé en un ruban colorié, comme déjà nous 1 a-
vons vu en étudiant Farc-en-ciel. Mais le spectre visible n'est pas
la seule chose qui existe dans un rayon de soleil. Le ruban multico-
lore se continue, à chaque bout, par un ruban invisible. Les ondes
dont la longueur est comprise entre 768 et 369 millionièmes de
millimètre sont capables de faire vibrer notre nerf optique; ces
vibrations sont comprises entre 394 trillions et 758 trillions par
seconde; elles produisent ainsi la sensation de la lumière; la di-
versité des couleurs ne dépend que de la longueur des ondes; K'>
DIFFBHENTES ESPECES DE HAYONS. 305
plus grandes se trouveat <Ians le rouge et elles vont en décroisiiaDt
vers le violel. A gauche de l'extréinilé rouge du spectre, il y a les
ondes longues et lentes de ta chaleur. Â droite de l'extrémité vio-
lette, il y a les ondes courtes et rapides de l'action chimique. No-
tre œil ne voit ni les premières ni les secondes, on les reconnaît
en employant des pr^aratJons photogéniques ou des substances
impressionnables.
En réalité, cependant, il n'existe dans la aature qu'une seule et
unique série d'oades, dont la longueur va constamment en décrois-
sant, à partir de l'extrémité du spectre calorifique obscur jusqu'à
l'extrémité du spectre chimique dans sa partie invisible. Entre
ces deux extrêmes, il n'y a qu'une portion très-limitée qui jouisse
de la propriété d'ébranler notre nerf optique.
La figure 97 montre l'étendue et l'intensité relative de ces diffé-
l'i' I ■ •
Fïg. 97.— latensilÉ relative des rayons solaires, caloriHques, lumineux et chimique:!'
rentes actions sépai-ées l'une de l'autre comme nous les présente
l'action dispersive des prismes. La zone qui forme la base de
cette figure indique la longueur du spectre solaire. De  à H,
c'est la partie lumineuse; la droite, de H à P, est la partie chimi-
que invisible; la gauche, de  à S, est la partie calorifique égale-
ment invisible. Les courbes tracées au-dessus font connaître les
intensités relatives de chaque radiation dans les différentes par-
ties du spectre. L'intensité de la lumière est représentée par lu
courbe R'AiT*, celle de l'action chimique par mM"?, celle des ra-
diations calorifiques par R&IT. On a essayé de représenter ces
trois intensités respectives par les zones I (lumière;, 2 (chaleur)
et 3 (action chimique).
306 LA CHALEUR DANS L'ATMOSPHÈRE.
Ainsi ^ nous ne voyons pas tout ce qui se passe dans la na-
ture. Les rayons lumineux sont les seuls que nous voyions. Les
rayons calorifiques et chimiques agissent^ mais sans que nous les
percevions. Nous vivons au milieu d'un immense monde invisible.
Le pouvoir éclairant des différents rayons consiste dans lapti-
tude plus ou moins grande qu'ils possèdent d'ébranler le nerf
optique de l'homme. Il est probable que la faculté de percevoir
les phénomènes lumineux n'a pas la même échelle pour tous, et
qu'elle est beaucoup plus étendue chez certains animaux que chez
l'homme, soit du côté du rouge, soit du côté du violet. L'eau pure
possède un pouvoir absorbant très-considérable pour les rayons
thermiques. Les humeurs que contient l'œil diffèrent peu de
l'eau pure , et c'est là ce qui rend l'organe de la vue insensible
aux rayons calorifiques.
L'étendue des ondes lumineuses sensibles à l'œil correspond
ordinairement à ce qu'on appelle en acoustique une octave, de
sorte que l'homme n'est mis en relation avec la nature que par
une très-faible partie des radiations solaires. Et cependant quelle
immense variété de sensations et quelle beauté de contrastes!
Sans entrer dans les considérations esthétiques, il est impossible
de ne pas faire ici une remarque importante : on a cru pendant
longtemps que la radiation lumineuse était le seul mode d'action
du Soleil sur le monde ; cependant elle est très-secondaire et peu
importante, comparée aux autres radiations. Que sont donc les
impressions produites sur la matière délicate de notre rétine, si
nous les comparons avec les modifications que la chaleur fait
éprouver à tous les corps et avec les actions moléculaires que pro-
duisent les rayons chimiques ?
Les gaz possèdent la faculté d'absorber les rayons calorifique^^
et par conséquent notre atmosphère absorbe une portion très-con-
sidérable de ces rayons. Les ondes les plus longues sont celles
qui sont plus facilement absorbées ; aussi un grand nombre de
rayons moins réfringents qui tombent sur notre atmosphère sont
arrêtés, et ne parviennent pas jusqu'à nous.
L'absorption produite par les gaz simples, oxygène et azote,
est extrêmement faible; si l'on fait varier la pression de 5 à 7G0
millimètres, cette même absorption varie à peu près dans le rapport
de 1 à 1 5. Il n'en est pas de même dés gaz composés qui se trou-
vent dans notre atmosphère, comme l'acide carbonique^ la vapeur
d'eau, l'ammoniaque et quelques autres. Le professeur P. M. Ga-
ribaldi, de Gênes, a prouvé, par des expériences péremptoires,
ABSORPTION DES RAYONS CALORIFIQUES. 307
que^ pour une pression de 760 millimètres, ces gaz ont des pouvoirs
absorbants représentés par les nombres qui suivent :
Air atmosphérique 1
Acide carbonique 92
Ammoniaque 546
Vapeur d'eau 7937
Une quantité de vapeur d^eau capable de produire une pression
de 9 à 10 millimètres^ exerce déjà une absorption cent fois plus
grande que celle de lair atmosphérique.
Âinsi^ une portion considérable des rayons obscurs partis du
Soleil est interceptée par la vapeur d*eau contenue dans Tair^ sans
pouvoir arriver jusqu'à la surface de la terre; cette absorption est
plus considérable pour les rayons calorifiques que pour les rayons
lumineux, car les ondes, à mesure que leur longueur diminue,
acquièrent une propriété de plus en plus grande de traverser les
milieux transparents.
On peut séparer les rayons lumineux des rayons calorifiques pour
mesurer leur valeur respective. Pour obtenir ce résultat, on fait pas-
ser un faisceau de rayons solaires à travers une couche de sulfure de
cartM)ne contenant de Tiode en dissolution. Les rayons deviennent
invisibles sans perdre leur pouvoir calorifique, et si le vase qui
contient cette dissolution a la forme d*une lentille convergente, il se
développe au foyer invisible de cette lentille une température assez
élevée pour déterminer Tinflammation des corps combustibles ^
Le rapport des radiations lumineuses aux radiations obscures est
égal à 3^ pour le platine incandescent. Pour le soleil, la chaleur
qui accompagne la partie lumineuse est seulement ^ de celle qui
se trouve dans la partie obscure.
L'Atmosphère terrestre, en absorbant une portion si considé-
rable des rayons solaires, ne les anéantit pas^ elle les tient en ré-
serve pour les employer plus tard à notre avantage. Elle agit exac-
tement comme une serre, laissant arriver les rayons calorifiques
jusqu'à la Terre, et s* opposant ensuite à ce qu'ils s*en retournent
se perdre dans Fespace. Les rayons à ondes très-longues ne sont
plus capables de traverser TAtmosphère, ce qui produit une accu-
mulation de chaleur dans les couches les plus basses. De plus,
la radiation nocturne est considérablement diminuée par la pré-*
1. Le professeur Tyndall a placé un jour son œil au foyer, et sa rétine n'a subi
aucune influence lumineuse. Les rayons calorifiques étaient cependant si ardents,
qu'une feuille de métal a été immédiatement portée au rouge là où l'œil n'avait
rien éprouvé l
308 LA CHALEUR DANS L'ATMOSPHÈRE.
sence de l'air atmosphérique^ et par là se trouve ralenti et diminué
le refroidissement du globe et des plantes qu*il nourrit. La vapeur
d*eau agit avec une très-grande efficacité^ et une couche humide
ayant quelques mètres seulement d épaisseur arrête le refroidis-
sement nocturne autant que le fait FAtmosphère tout entière.
Mais le fait qui doit le plus nous frapper ici^ c'est labsorptionde
calorique qui accompagne la transformation de Teau en vapeur.
L*eau s*évapore en masse considérable^ surtout dans les régions
équatoriales^ et elle absorbe ainsi une grande quantité de chaleur
de vaporisation qui demeure latente. Il faut autant de chaleur
pour vaporiser un kilog. d*eau que pour échauffer d*un degré
537kilog. d'eau! La vapeur d'eau absorbe cette énorme proportion
de chaleur^ qu'elle restitue du reste intégralement quand elle re-
passe à l'état liquide par la pluie. Cette chaleur a pour destina-
tion d'être transportée vers les latitudes les plus lointaines, et
d'établir dans l'enveloppe atmosphérique qui entoure le globe,
une égalité de température que la radiation directe serait loin
de produire par elle-même. La quantité de chaleur qui passe
ainsi de l'équateur aux pôles est inimaginable. Voyez plutôt :
Des observations nombreuses et assez précises nous ont ap-
pris que, dans les régions équatoriales^ l'évaporation enlè>e
chaque année une couche d'eau ayant au moins 5 mètres d'épais-
seur. Supposons que dans les mêmes régions il .tombe annuelle-
ment une couche de pluie de 2 mètres^ il reste encore une quan-
tité d'eau représentée par une couche de 3 mètres^ et qui doit
passer^ à l'état de vapeur^ dans les contrées plus rapprochées des
pôles. On peut évaluer à 70 millions de milles géographiques la
surface sur laquelle se produit l'évaporation; et^ en partant de
cette donnée, on trouve que la couche de 3 mètres représente un
volume d'eau égal à 721 trillions de mètres cubes (721 X 10";.
La quantité de chaleur contenue dans cette masse de vapeur se-
rait capable de faire fondre des montagnes de fer dont le volume
mesurerait 1 1 milliards de mètres cubes !
Cette masse énorme de chaleur passe pour ainsi dire incognito
de l'équateur aux pôles ^ transportée par l'action de la vapeur, et
cette vapeur^ en se transformant en eau et en glace, laisse échapper
toute la chaleur qu'elle avait absorbée, contribuant ainsi à adoucir
le climat de ces régions désolées. Les rayons solaires sont comme
un agencement de poulies et de cordes, tirées sans cesse par des
mains invisibles, occupées à élever des seaux d'eau jusqu'à la
hauteur des nuages. Le commandant Maury fait remarquer qu'on
ABSORPTION DES RAYONS CALORIFIQUES. 309
n aurait jamais obtenu un pareil résultat avec un gaz proprement
dit^ ear^ pour transporter par ïair seul la même quantité de cha-
leur^ il aurait fallu réchauffer jusqu*à la température des fournaises.
Ainsi se distribue la chaleur dans l'atmosphère. Ainsi se pré-
parent les nuages et les pluies dont nous parlerons bientôt.
L épaisseur des couches d air traversées par les rayons solaires
influe notablement sur la chaleur et sur la lumière reçues. Gomme^
au lieu de descendre verticalement vers la terre, les rayons calo-
rifiques arrivent obliquement, la perte est d'autant plus grande
que les rayons ont une obliquité plus prononcée. On a soumis
celte perte à différents calculs : les deux formules qui semblent
présenter le plus d'accord sont celles de Bouguer et de Laplace.
En faisant usage de ces formules, on arrive aux résultats suivants,
sur l'épaisseur des couches d'air pour diverses hauteurs du soleil.
Haotear
snr lliorixon.
Distance
au zénith.
0
Épaisseur
des couches d*air
1 00
70
20
1 06
50
40
1 30
30
60
1 99
20
70
2 90
15
75
3 80
10
80
5 51
5
85
10 21
k
86
12 15
3
87
14 87
2
88
18 83
1
89
25 13
0
90
35 50
On voit que si Ion représente par 1 l'épaisseur de l'atmosphère
traversée par un rayon du soleil au zénith, l'épaisseur traversée
par les rayons, du soleil à l'horizon est plus de 35 fois plus
grande. Cette différence est bien plus forte qu'on ne peut l'indi-
quer dans une figure de démonstration comme la suivante (fig. 98).
Le premier résultat de cette inégalité, c'est que la lumière du
soleil s'affaiblit d'autant plus que l'astre du jour est plus oblique
§ur la verticale. Au zénith et dans les hauteurs du ciel, le soleil
est éblouissant, et nul œil humain ne saurait soutenir son éclat.
Au lever et au coucher nous pouvons fixer nos regards sur son
disque rougi sans en être aveuglés. Les étoiles ne sont visibles
qu'à une certaine hauteur, et l'on ne voit selever et se coucher
que celles de première grandeur. D'après les recherches de Bou-
guer, si l'on représente par le chiffre 10000 l'intensité lumi-
310
LA CHALEUR DANS L'ATMOSPHÈRE.
neuse du soleil hors T Atmosphère^ son intensité aux différents
points au-dessus de l'horizon est représentée par les chiffres
suivants :
A 50 degrés 8123
A 30 — 762^
A 20 — 6613
A 10 — 5474
A 5 — 3149
A 4 — 1201
A 3 — 802
A 2 — 454
A 1 — . 192
A 0 — 467
C'est-à-dire qu'au lever et au coucher du soleil^ cet astre paraît
1354 fois moins brillant qu*au zénith et 1300 fois moins qu'à sa
hauteur de midi sur notre horizon au solstice d'été. Ces compa-
Fig. 98. — Inégalité de Pépaîsseur d'air traversée par le soleil suivant ses positions.
raisons supposent un ciel pur^ et varient par conséquent suivant
l'état plus ou moins brumeux de l'Atmosphère.
La chaleur varie comme la lumière^ suivant l'obliquité. Les
observations les plus exactes nous prouvent que l'Atmosphère
absorbe^ suivant la verticale, les -^ de la chaleur qui tombe sur
sa surface^ et l'absorption totale dans l'hémisphère illuminé est
à peu près égale aux | de la chaleur incidente^ de sorte qu'aux
différentes hauteurs la partie transmise est représentée comme
il suit :
Hauteur. Quantité
transmit*.
Au zénith 0 72
A 70 degrés 0 70
A 50 — 0 64
A 30 — 0 51
A 10 — 0 16
A 0 — 0 00
L
ABSORPTION DES RAYONS CALORIFIQUES. 311
Oo voit facilement par la petite coupe de la figure 99 que t'ab-
^rption est considérable pour l'horizon H ou H' des observateurs
B et C, et îsàblti pour le zénith du point A.
NouR avons vu tout à l'heure que ce n'est pas l'air lui-même,
c'està-dire le mélange formé des gaz oxygène et azote, qui absorbe
le plus de chaleur, mais la vapeur d'eau qui existe dans l'air,
dans des proportions d'ailleurs très- variables.
Les rayons lumineux passent presque en entier et pénètrent
jusqu'au sol; les calorifiques sont au contraire absorbés dans
une forte proportion. Si donc l'Atmosphère empêche une bonne
partie de la chaleur solaire d'arriver à la surface de notre globe,
par compensation elle jouit de la propriété de retenir celle qui est
parvenue à l'échauffer. Sans l'Atmosphère et sans la vapeur d'eau
qu'elle renferme , le rayonnement du
sol s'eftecluant presque sans obstacle
vers l'espace interplanétaire, la déperdi-
tion serait énorme, comme il arrive du
reste dans les hautes régions. Aussitôt
le soleil couché, un refroidissement ra-
pide succéderait à la chaleur intense
des rayons directs du soleil; en un mol,
il y aurait entre les maxima et les mi-
nima de température, soit diurnes, soit
mensuels, des différences énormes. C'est
ce qui arrive sur les plateaux élevés du
Thiliet, et ce qui exphque la rigueur ., „„ ,, ,, , . ,
oea hivers et I abaissement des lignes wiaire par l'atmosphèra.
isothermes dans ces régions. Tyndall dit
avec beaucoup de justesse : « La suppression, pendant une seule
nuit d'été, de la vapeur d'eau contenue dans l'atmosphère qui
couvre l'Angleterre (et cela est vrai pour tous les pays de zones
semblables}, serait accompagnée de la destruction de toutes les
plantes que la gelée fait périr. Dans le Sahara, où le sot est de feu
et le vent de flamme, le froid de la nuit est souvent très-pénible à
supporter. On voit, dans cette contrée si chaude, de la glace se
former pendant la nuit. »
L'humidité n'est pas répandue en proportion égale dans toute
la hauteur de l'Atmosphère. Nous verrons au Livre V qu'elle di-
minue au delà d'une certaine hauteur. La chaleur traverse d'au-
tant ffiieux l'air qail[renfcrme moins d'humidité. Il reste froid,
en laissant passer la chaleur.
312 LA CHALEUR DANS L'ATMOSPHÈRE.
Lorsqu*on a dépassé les régions inférieures de TAtmosphère^ et
en général Taltitude de 2000 mètres^ on ne peut s empêcher de
constater raccroissement très-sensible de la chaleur du soleil rela-
tivement à la température de lair ambiant. Ce fait ne m*a jamais
plus impressionné que dans une ascension aéronautique^ le
10 juin 1867^ lorsque^ nous trouvant à 7 heures du matin à une
hauteur de 3300 mètres^ nous avons eu pendant une demi-heure
1 5 degrés de difierence entre la température de nos pieds et celle
de nos têtes; ou, pour mieux dire, entre la température de Tinté-
rieur de la nacelle (ombre) et celle de lextérieur (soleil). Le ther-
momètre à l'ombre marquait 8 degrés; le thermomètre au soleil,
23 degrés. Tandis que nos pieds souffraient de ce froid relatif, un
ardent soleil nous brûlait le cou, les joues, et en général les par-
ties du corps directement exposées à la radiation solaire.
L*effet de cette chaleur est encore augmenté par Tabsence du
plus léger courant d air.
Dans une ascension postérieure à celle-ci, j'ai éprouvé en même
temps la différence singulière de 20 degrés entre la température de
Tombre et celle du soleil, à 4150 mètres d'altitude. Le premier
thermomètre marquait — 9%5 au-dessous de zéro; le second,
-|-10^5. Cependant ce fait me frappa moins que le premier,
parce que j'avais appris à l'étudier.
Cet écart du rapport de la température de l'air à celle d'un corps
exposé au soleil s'accuse et se manifeste en raison de la décrois-
sance de l'humidité. La radiation solaire, la différence entre la
chaleur directement reçue de l'astre radieux et la température de
l'air, augmente à mesure que diminue la quantité de vapeur d*eau
répandue dans l'Atmosphère. Cette constatation permanente de la
transparence de l'air privé d'eau pour la chaleur établit que c'est
la vapeur qui joue le plus grand rôle dans l'action de conserver
la chaleur solaire à la surface du sol.
Ces résultats doivent être mieux dégagés de toute influence étran-
gère que ceux qui proviennent d'observations faites sur les monta-
gnes, car, dans ce dernier cas, la présence des neiges et du rayon-
nement doit avoir un effet constant, tandis que les observations
aéronautiques s'accomplissent dans des régions absolument libres.
L'influence de l'altitude sur l'intensité de l'action caloriflque du
soleil en des points dont les projections sur le sol sont peu dis-
tantes entre elles a été étudié récemment avec beaucoup d'atten-
tion par M. Desains et un collaborateur, d'une pai*t à Luceme,
au Schweizerhoff, d'autre part à l'hAtel du Righi-Culm, a environ
ABSORPTION DES RAYONS CALORIFIQUES. 313
f'#50 mètres au-dessus du lac. Ces expériences ont montré qu*à
la même heure, et toutes choses égales d'ailleurs, la radiation so-
laire était plus intense au sommet du Righi qu*à Lucerne, mais
quelle y était moins facilement transmissible à travers Teau et
i'aiim. Voici des nombres :
Le lundi 13 septembre 1869, à l^^U^"" du matin, par un beau
temps, Faction des rayons solaires au sommet du Righi imprimait
une déviation de 27^,2 à Taiguille de Tappareil. A Lucerne, au
même instant, un second appareil accusait une déviation de 22*^,5.
Ed exprimant ces résultats en centièmes, on arrive à cette conclu-
sion, que ce jour-là, les rayons solaires en traversant, sous un
angle de 70 degrés environ avec la normale, la couche dair
comprise entre le niveau du Righi-Gulm et celui de Lucerne, éprou-
vaient dans ce passage une perte de 17 pour 100.
Oq voit par ces considérations que les températures terrestres
ne dépendent pas seulement de la quantité de chaleur reçue du
Soleil,'mais encore et surtout de la différence des pouvoirs absor-
bants de l'air sur les rayons des sources lumineuses et obscures,
fl en est de même dans les autres planètes, et TinQuence des
atmosphères est telle, que malgré son rapprochement du Soleil,
Mercure peut jouir d*une température plus basse que celle de la
terre, si la couche de gaz qui Tentoure est constituée en consé-
quence, et Jupiter peut offrir à sa surface des climats plus chauds
que les nôtres malgré son éloignement.
L'analyse spectrale de la lumière, qui lit dans le rayon décom-
posé d*une flamme les éléments qui la constituent inscrits en
caractères ineffaçables, a pu récemment déterminer la nature des
atmosphères planétaires. En examinant au spectroscope le rayon
venu d'un feu allumé à quelques lieues de distance, on a constaté
que Tair traversé par ce rayon absorbe en partie la lumière et
interpose un voile, ou pour mieux dire un tissu de lignes diver-
sement disposées, dont les unes sont dues à Toxygène, les autres
à Tazole, les autres à la vapeur d*eau, les autres encore à Tacide
carbonique, à Tammoniaque, à Tiode. Cette méthode si ingénieuse
permet de constater la quantité de vapeur d*eau qui existe dans
les lieux où Ton expérimente. De même, en examinant le rayon
venu d'une autre planète, telle que Vénus, Mars et Jupiter, on
remarque que les rayons solaires qu'elles nous réfléchissent sont
modifiés par un tissu de lignes dépendantes de leurs atmosphères
traversées par ces rayons. C'est ainsi qu*on a vérifié Texistence
déjà indiquée astronomiquement d*atmosphères à la surface des
314 LA CHALEUR DANS L'ATMOSPHÈRE.
■
planètes y et de plus trouvé qu*il y a de la vapeur d*eau dans les
trois que je viens de nommer. Ces résultats sont dus surtout aux
travaux ingénieux de mon savant confrère Janssen. Dans Jupi*
ter et dans Saturne^ on a remarqué de plus Tindication illisible
d*un élément gazeux qui n'existe pas dans notre atmosphère.
La vapeur d'eau répandue dans latmosphère joue le principal
rôle au point de vue de la distribution de la température. Dans l'at-
mosphère tranquille qui enveloppe la sphère terrestre, il y a sans
cesse une action lente et silencieuse^ qui s'opère invisiblement
devant nos yeux aveugles^ et qui est si formidable que nul calcul
humain ne saurait la représenter.
Devant l'œuvre permanente de cette puissance^ l'oxygène et
l'azote ne sont plus rien^ et les millions de tonnes d'acide carbo-
nique qui brûlent dans la vie végétale et animale disparaissent
comme une ombre légère.
Vapeur d'eau légère et transparente qui s'élève du lac limpide^
brouillard qui flotte sur les mers y rosée du matin sur les (leurs,
nuages blancs ou orangés du ciel y pluie ou neige y torrent de la
montagne y source gazouillante au fond des bois^ ruisseau qui
murmure ou fleuves géants qui traversent les nations : depuis la
source chaude minérale jusqu'au glacier suspendu au front des
Alpes^ depuis la petite goutte d'eau que saisit l'hirondelle rasant
la rivière jusqu'à la nuée noire et horrible chargée d'éclairs : tout
cet ensemble^ tout ce vaste système de la circulation de l'élément
liquide à la surface du globe, représente le fonctionnement d'une
usine fantastique dont les travaux du pandémonium de Vulcain
au fond du Tartare ne nous donneraient encore qu'une idée aflaiblie.
Représentons-nous la France sillonnée de rivières innombrables
faisant marcher des millions de moulins, couverte d'un réseau
serré de chemins de fer occupé par des milliers de locomotives
circulant nuit et jour : tout le bruit, tout le mouvement, tout le
travail accompli par ces moulins et ces machines infatigables ne
représenterait qu'un jeu d'enfant à côté du travail accompli par la
nature dans le système de circulation des eaux.
Nous avons senti plus haut quel est le travail opéré par la sim-
ple é\aporation de l'eau des mers sous l'action des rayons du
soleil ; nous avons constaté que la masse d'eau évaporée s'élève à
721 trillions de mètres cubes (721 000000000000). La quantité
énorme de chaleur qui produit cet eflet pourrait fondre par an
1 1 milliards de mètres cubes de fer, c'est-à-dire une masse dont
le volume égalerait plusieurs fois celui du massif des Alpes !
ABSORPTION DES RAYONS CALORIFIQUES. 315
Voilà le travail gigantesque qui s'accomplit par la force de la
chaleur solaire. Mais le travail infinitésimal qui se produit par la
même cause infatigable n*est pas moins merveilleux.
Un mouvement perpétuel s accomplit incessamment dans la na-
lure entière^ mouvement inapprécié et auquel on ne songe guère ;
et cependantce mouvement est si considérable^ que si nos sens
nous permettaient de le percevoir nous en serions véritablement
effrayés. A chaque instant , mille mouvements viennent frapper
notre corps.
Sommes-nous à la campagne^ au milieu des prairies ou sur le
versant d'un coteau boisé? L^air^ qui toujours marche, constitue à
l état de vent ou de brise insensible un premier mouvement gêné*
rai nous baignant d*une vaste effluve. La chaleur solaire, ou sim-
plement la température ambiante, élève autour de nous des cou-
ches de densités différentes se succédant suivant les lois du
calorique. La lumière croise devant nous , à travers nos yeux,
derrière nous, sur nos têtes, en tous sens, des millions de rayons
agissant sur Féther invisible par des vibrations si rapides que
chaque seconde en renferme des trillions pour un seul rayon , et
cela incessamment. Les couleurs des objets qui nous entourent,
des plantes, de fleuves,du ciel^des eaux, entre-croisent leurs fluc-
tuations rapides et innombrables. Les bruits, lointains ou rappro*
chés, développent dans Tair les ondes sonores successives qui,
semblables à des cercles, décrivent mille courbes invisibles, entre-
mêlées, mais non confondues. L*oiseau qui chante, le gland qui
tombe du chêne séculaire, le bûcheron qui frappe, la laveuse à la
fontaine sont autant de centres de mouvements ondulatoires. La
chaleur propre de notre corps même forme en nous un centre de
rayonnement, et incessamment des quantités définies de chaleur
s'échappent de toute notre personne, quantités qui s'accentueraient
de suite au thermomètre. Dans notre organisme, d*ailleurs, le
battement de notre cœur ne cesse point une seconde, la circula-
tion du sang dans nos artères, et son retour au cœur par les
veiaes se perpétue sans oubli, en même temps que par le jeu
alternatif de notre respiration, nos poumons s*occupent de distri-
buer à notre corps la quantité d'oxygène qui lui convient.
Sommes-nous dans notre chambre tranquillement étendus dans
unfauteuily les pieds sur les chenets, un livre dans les mains? Les
mêmes mouvements que nous venons de rappeler s^accomplissent
autour de nous et dans nous. Nous ne pouvons tendre le talon au
feu sans qu'un système de mouvements invisibles ne se crée immé-
316 LA CHALEUR DANS L'ATMOSPHÈRE.
diatement entre notre pied et le charbon flamboyant. On ne peut
toucher du doigt le clavier du piano, sans qu'une série d'ondes
sonores ne s'envolent dans notre appartement (et souvent même
à de trop grandes distances pour les voisins!). On ne peut cauber
même à voix basse, sans que l'air soit traversé de vibrations sphé-
riques. Et ainsi nous vivons sans nous en douter au milieu de
myriades de myriades de mouvements constamment effectués et
incessamment renouvelés dans TAtmosphère au sein de laquelle
nous respirons, vivons .et agissons.
Si la nature, dit A. de Humboldt, avait donné la puissance du
microscope à nos yeux, et une transparence parfaite aux tégu-
ments des plantes , le règne végétal serait lui-même loin d'offrir
laspect de l'immobilité qui nous semble être un de ses attributs. A
l'intérieur, le tissu cellulaire des organes est incessamment parcouru
et vivifié par les courants les plus divers. Tels sont les courants de
rotation qui montent et qui descendent, en se ramifiant, en chan-
geant continuellement de direction. Tel est le fourmillement molé-
culaire, découvert par le grand botaniste Robert Brown, et dont
toute matière, pourvu qu'elle soit réduite à un état de division
extrême, doit certainement présenter quelque trace. Qu'on ajoute
à ces courants et à cette agitation moléculaire les phénomènes
de l'endosmose, de la nutrition et de la croissance des végétaux,
ainsi que les courants formés par les gaz intérieurs, et Ton aura
une idée des forces qui agissent, presque à notre insu, dans la vie
en apparence si paisible des végétaux.
Ainsi travaille sans cesse la chaleur solaire absorbée par l'air
atmosphérique sous lequel cette planète respire.
Après avoir apprécié l'œuvre de la chaleur solaire à travers
l'Atmosphère et à la surface du globe, nous devons maintenant
compléter cette première vue sommaire en remarquant que la
puissance de cette chaleur diminue à mesure qu'on s'élève vers
les hauteurs de l'enveloppe atmosphérique, parce qu'elle n'est plus
retenue et utilisée par cette Atmosphère de plus en plus raréfiée.
Nous avons vu (p. 45 et diagramme) que l'air diminue à mesure
qu'on s'élève dans son sein. La température décroit dans une pro-
portion analogue, que nous allons mesurer aussi exactement que
possible, comme nous l'avons fait pour la diminution de la pres-
sion atmosphérique. Après les indications du baromètre, voi<*i
celles du thermomètre.
Quand on s'élève en ballon vers un ciel nuageux, la tempé-
rature s'abaisse d'ordinaire jusqu'à ce qu'on arrive aux nua-
/
)
t
LE TRAVAIL DE LA NATURE. 317
ges; quand on les a dépassés^ on observe toujours une éléva-
tion de quelques degrés; puis la température va de nouveau en
8*:> baissant. Quand on s'élève par un ciel clair, la température
initiale est, toutes choses égales d'ailleurs, plus élevée que
dans le cas précédent, et la différence est mesurée à peu près par
I élévation qu'on observe en sortant des nuages. Jamais la dimi-
nution de chaleur n*est absolument régulière ; on trouve presque
toujours dans l'Atmosphère des couches d'air chaud, et parfois on
en rencontre quatre ou cinq successivement jusqu'à de grandes
hauteurs. Ces alternances, comme cette variabilité du ciel,
D*empéchent pas un fait généml de se manifester : celui de la
décroissance de la température à mesure qu'on s'élève da-
vantage.
Voici le résultat de la série d'observations que j'ai faites sur
ce sujet dans mes six cents lieues de voyages aéronautiques.
a La décroissance de la température de l'air, qui joue un si
gnuid rôle dans la formation des nuages et dans les éléments de
la météorologie, est loin de suivre une voie régulière et constante.
Elle varie selon les heures, les saisons, l'état du ciel, l'origine des
vents, l'état de la vapeur d'eau, etc. Ce n'est que par un très-
grand nombre d'observations qu on pourra parvenir à dégager
une règle déterminée, l'action de plusieurs causes secondaires
agissant sans cesse et devant d'abord être connue et éliminée.
« II résulte de 550 observations aérostatiques, faites au sein de
ces conditions si dissemblables, et pourtant moins, mauvaises que
les conditions des observations faites sur les montagnes, il en re*
sulie^ dis-je, que la décroissance de la température de Tair diffère
d'abord selon que le ciel est pur ou couvert : elle est plus rapide
lorsque le ciel est pur; elle est plus lente lorsque le ciel est cou-
vert.
« Dans un ciel pur, rabaissement moyen de la température a été
trouvé de 4 degrés pour les 500 premiers mètres à partir de la sur-
face du sol; de 7 degrés pour 1000 mètres; de 10%5 pour 1500
mètres; de 13 degrés pour 2000 mètres; de 15 degrés pour
2500 mètres; de 17 degrés pour 3000 mètres; de 19 degrés pour
3500 mètres. Moyenne: 1 degré pour 189 mètres.
< Dans un ciel nuageux, l'abaissement de la température a été
trouvé de 3 degrés pour les 500 premiers mètres; de 6 degrés
pour 1000 mètres; de 9 degrés pour 1500 mètres; de ir,5 pour
2000 mètres ; 1 6 degrés pour 3000 mètres ; 1 8 degrés pour 3500
mètres. Moyenne: 1 degré pour 194 mètres.
318 LA CHALEUR DAxNS L'ATMOSPHÈRE.
« La température des nuages est supérieure à celle de l'air situé
au-dessous et au-dessus.
(( Le décroissement est plus rapide dans les régions voisines de
la surface du sol et se ralentit à mesure qu*on s élève.
(( Le décroissement est plus rapide le soir que le matin, et pen-
dant les journées chaudes que pendant les journées froides.
(( On rencontre parfois dans T Atmosphère des régions plus chau-
des ou plus froides que la moyenne de Taltitude^ et qui traversent
l'Atmosphère comme des fleuves aériens. Ces variations n'empêchent
pas la loi générale énoncée plus haut d'être l'expression de la réalité.
<c La différence entre les indications du thermomètre de l'ombre
et celles du thermomètre du soleil augmente à mesure qu'on s*é-
lève dans les hauteurs de l'Atmosphère*. »
Ainsi^ le résultat général de ces ascensions aériennes est que la
température décroît de 1 degré par 190 mètres d'élévation environ,
tantôt plus^ tantôt un peu moins.
Le résultat des célèbres et nombreuses observations aérostali-
ques de Glaisher est peu différent de celui-ci.
Les ascensions de montagnes ont fourni un certain nombre de
données importantes^ parmi lesquelles il est nécessaire de consi-
dérer les suivantes :
A. de Humboldt a trouvé que le décroissement était, dans l'A-
mérique du sud, de 1 degré pour 191 mètres dans les mon-
tagnes, et pour 243 mètres sur les plateaux. Une série de lieux
dans rinde méridionale donne 177 mètres; dans le nord de
rindoustan, au contraire, 226 mètres, nombre qui se rapproche
de celui que Humboldt a observé dans l'Amérique pour les pla-
teaux. Partout on arrive à des différences de niveau analogues :
247 mètres dans la Sibérie occidentale, nombre qui se change en
243, si la comparaison comprend les lieux élevés de l'Inde sep-
tentrionale. Aux États-Unis on trouve 222 mètres pour 1 degré*.
C^est la configuration des pays qui parait être l'élément le plus
important. Si le terrain s'élève doucement, ou si le pays se com-
1. Extrait de mes communications à Tlnstitut. Année 1868.
2. Tandis qu'à Téquateur la loi du décroissement est à peu près la même <*n
toutes saisons, les régions polaires offrent, au contraire, les plus grandes di/Té*
rences entre Tété et Thiver. D'après une série de quatre jours d'observations faite*
de demi-heure en demi-heure, les membres de la Commission du Nord ont trouvé
au Spitzberg (latitude 77" 30'), au mois d'août 1838, un décroissement moyen 'ie
1 degré pour 172 mètres. Ce résultat, calculé par Bravais, coïncide avec les décrois
sements observés dans les zones tempérées. La diflférencc de hauteur des stations
était de 560 mètres.
En hiver, la température va en croissant avec la hauteur, jusqu'à une certaine
DÉCROISSANCE AVEC LA HAUTEUR. 3)9
f
pose de gradins successifs^ le décroissement de la température est
beaucoup plus lent que sur le flanc des montagnes abruptes. Dans
le premier cas, on peut admettre pour 1 degré une différence de
niveau do 235 mètres^ et 195 seulement dans le second.
Un décroissement de 1" pour 168 mètres a été trouvé par
Schouw pour Tltalie (versant méridional des Alpes).
Sur le mont Yentoux^ montagne escarpée et isolée de la Pro-
vence (lat. W lO' N., long. 2" 56', hauteur 1911 mètres sur la
Méditerranée), Ch, Martins a trouvé, par 19 observations faites
dans différentes circonstances, un décroissement de 1 degré pour
188 mètres en hiver, 129 mètres en été, 144 mètres en moyen-
ne. Les observations de Ramond, comprises entre le AS'' et le
44* degré de latitude, donnent en moyenne 1 degré pour 148 mè-
tres.
La conclusion de tous ces résultats, c'est qu une température
constamment supérieure à celle de la glace fondante règne, comme
on le voit, en chaque lieu à une hauteur suffisamment grande
dans TAtmosphère.
Si Ton imagine qu*en chaque point de la surface de la terre on
élève des verticales assez grandes pour qu^on obtienne la hauteur
à laquelle régnerait la température moyenne 0°, et si Ton fait
passer une surface par les sommets de toutes ces coordonnées ver-
ticales, on obtiendra la surface isotherme de 0°; son intersection
avec le globe sera la ligne isotherme correspondante; on pourra
obtenir par la même considération géométrique les surfaces iso-
bmite, variable suivant diverses circonstances atmosphériques, dont l'influence
n'est pas encore bien exactement connue. L'heure de la journée parait être indiffé-
rente, puisqu'il n'existe aucune variation diurne thermométrique dans les couches
de la surface. La moyenne de trente -six expériences faites avec des cerfs- volants
ou des ballons captifs, à Bosekop (latitude 69® 58' N.), a donné un état moyen
d'accroissement de 1**,6 pour les 100 premiers mètres. Au delà de celte limite, et
oième au delà des 60 à 80 premiers mètres, la température devient de nouveau
décroissante, mais très-lentement d'abord ; le décroissement s'accélère ensuite.
L^s ot>servations qui ont été faites sur les flancs ou les sommets des montagnes
pendant la même expédition, confirment entièrement ces résultats. L'influence ré-
frigérante d'un sol qui rayonne sa chaleur propre durant plusieurs semaines sans
ri€n recevoir de la part du Soleil en compensation de ses pertes, l'influence des
oonlre-courants supérieurs venus de l'O. et du S. 0. avec une température élevée,
rendent raison de cette anomalie, qui représente en hiver l'état normal des parties
ks plus boréales du continent européen.
Parmi les observations faites pour déterminer le décroissement, celles recueil-
lies dans des voyages aérostatiques offrent un intérêt tout particulier, ajoute
Mi Ch. Martins; les températures y sont moins affectées par des circonstances lo-
cales, telles que réchauffement du sol, les courants ascendants ou descendants, etc.,
«t la série qu'offrent de telles températures est plus susceptible d'être accordée avec
ia bériedes températures décroissantes des régions supérieures de l'atmosphère.
320
LA CHALEUR DANS L'ATMOSPHÈRE.
thermes de 5\ de 10% etc. Ces surfaces s'éloignent du centre de
la terre vers Téquateur; elles s'en rapprochent vers les pôles.
Nous avons vu que la température moyenne de Paris est de
10S7. Pour obtenir une diminution de cette valeur par TalU-
tude^ il faut s'élever en moyenne de 1600 mètres. C'est donc
à cette hauteur que règne au-dessus de Paris la température de
SSOO-
ÔOOO
-. 2400
. 2000
fe---
. 1500
lOOO
Surface du S«îl
3
Diminutio]
Echelle de 18" t:::^^
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500
750
- 1000
SwCaceduSol
Fi g.' 100. — Diagramme de la décroissance de la température, selon la hautear.
la glace. Mais c'est évidemment là un type autour duquel os-
cille sans cesse la température^ en ne le réalisant qu'en avril et
en octobre. En été^ il faut s'élever à de très-grandes hauteurs, et
parfois à plus de 4000 mètres pour atteindre le zéro thermomé-
trique. En hiver^ comme chacun sait^ il se trouve souvent au ni-
veau du sol. 11 y a alors de curieuses inversions de température
DÉCROISSANCE AVEC LA HAUTEUR. 321
dans les couches atmosphériques qui avoisiaent la surface du
globe.
J*ai essayé de représenter dans la figure 100 le décroissement
moyen de la température avec la hauteur^ par la même méthode
que j*ai employée dans la figure 16 (p. 46} pour exprimer le
décroissement de la pression atmosphérique. La température dé-
croissante est représentée par une teinte décroissante proportion-
nelle. A partir de la surface du sol^ la diminution est de 4^ pour
500 mètres, de T pour 1000 mètres, etc. S'il y a, par exemple,
18* (température d été) à la surface, il y a 14*^ à 500 mètres, 11* à
10CO, et le zéro est à 3250 mètres. Par la température moyenne
de Vannée, il y a IT vers la surface du sol, et le zéro est vers
1G70 mètres. Au-dessous de la surface du sol, j'ai également in-
diqué par une teinte croissante et par une ligne géométrique Tac-
croissement de température de 1 degré par 35 mètres environ,
plus rapide, comme on voit, que le décroissement atmosphérique,
puisqu*à la profondeur de 250 mètres on a déjà un accroissement
de chaleur de 7 degrés, 14* à 500 mètres et 28^ à 1 kilomètre.
Nous pouvons maintenant ajouter que ce décroissement varie
avec la saison et avec Theure de la journée. Les observations que
de Saussure a continuées pendant dix-sept jours au col du Géant,
à 3428 mètres au-dessus de la mer, tandis qu'on observait simul-
tanément à Genève (407 mètres) et à Chamounix (1 044 mètres), ont
mis Tinfluence horaire en évidence. Voici d*après les observations
que Kaëmtz a faites sur le Righi (1810 mètres), tandis qu'on
observait à Bâle, à Berne, à Genève et à Zurich, la hauteur en
mètres dont il faut s'élever pour avoir un décroissement de 1 degré :
DIFFÉRENCE DE mVEAU CORRESPONDANT A UN ABAISSEMENT DE 1 DEGRÉ
THERMOMÉTRIQUE A TOUTES LES HEURES DE LA JOURNÉE.
Heares. Righi. Heures. BighI.
Midi 129» 81 Minuit 16c«
1 heure 131 75 1 heure du malin 168 40
2 — 128 83 2 — 174 63
3 — 127 08 3 — 180 68
k — 124 35. '4 — 185 16
5 — 121 81 5 — 186 33
e — 122 01 6 — 178 92
7 - 127 86 7 — 168 01
S — 135 65 8 — 153 19
9 - 144 42 9 — 144 42
10 — 152 02 10 — 139 36
11 — 158 46 11 — 121 93
Moyenne 1 49», 1 0
21
322 LA CHALEUR DANS L'ATMOSPHÈRE.
Cette loi de la variation de la hauteur à laquelle il faut s'élever
pour avoir ud abaissement de 1 degré du thermomètre, aux diffé-
rentes heures de la journée, est représentée dans la figure 101.
Les irrégularités de sa courbe iadiquent que le nombre d'obser
vations n'est pas sufïïsant.
De Saussure a observé pendant la nuit; Kaëmtz étant seul a pa
,a.
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ir trouver un abaifsement
liie le baromètre depuis 5 heures du matin jusqu'à 10 heures
du soir, ef les lois du décroiasement nocturne sont déduites de
celles du jour. Ce tableau met clairement en évidence la pé-
riode diurne. C'est vers 5 heures du soir que le décroissement
de la température est le plus rapide, et vers le lever du soleil qu'il
est le plus lent. La difTérence correspondant à ces deux instants,
déduite des observations, égale environ le tiers de la hauteur dont
il Éauts'élever en moyennepour ohtenirun abaissement de 1 degré.
La période annuelle n'est pas moins marquée dans nos climats;
DÉCROISSANCE AVEC LA HAUTEUR. 323
les séries météorologiques simultanées faites à Genève et sur le
Saint-Bernard permettent d en calculer les lois. Kaëmtz a choisi
30 points situés au sud et au nord des Alpes^ entre 45 et 50 de-
grés de latitude et les méridiens de Vienne et de Paris^ et en a dé-
duit les lois de la distribution de la chaleur dans cette surface. Il
a obtenu ainsi la hauteur en mètres dont il faut s'élever pour
avoir un abaissement de 1^ suivant les mois. La table suivante con-
tient les résultats fournis par ces différents points de comparaison.
DIFFÉRENCE DE NIVEAU CORRESPONDANT A UN ABAISSEMENT DE 1 DEGRÉ
THERMOMÉTRIQUE DANS LES DIVERS MOIS DE l' ANNÉE.
'Allemagne méridionale
Mois. et
Italie septentrionale.
Janvier 257» 2?
Février 193 54
Mars 1 59 63
Avril 160 60
Mai 157 87
Juin 148 32
Juillet 148 71
Août 145 98
Septembre 161 96
Octobre 177 75
Novembre 195 49
Décembre 233 49
Année 172" 68
La loi de la différence de niveau qui correspond à un abaisse-
ment de 1*^ suivant les différents mois de l'année^ est représentée
par la figure 102. C'est la courbe de rÂllemagne méridionale et
(le ritalie septentrionale. Ses irrégularités indiquent aussi que les
observations ne sont pas encore assez nombreuses.
En résumé^ on voit qu'en été le thermomètre baisse beaucoup
plus vite à mesure qu'on s'élève qu'en hiver.
II résulte de ce décroissement inégal que la différence entre les
moyennes de l'hiver et celles de l'été est d'autant moindre qu'on
s'élève davantage dans les montagnes. Dans les plaines de la
Suisse^ à la hauteur de 400 mètres environ^ elle est de 19 degrés.
Sur le Saint-Gothard^ à 2091 mètres, elle est de iV^,9, et sur le
Saintr Bernard^ à 2493 mètres^ de 13°^ 5. De Saussure^ qui le
premier fit cette importante remarque^ pensait que les différences
entre les saisons doivent disparaître à la hauteur de 12 000 à
13000 mètres.
CHAPITRE III.
LES SAISONS.
MÉCANISME ASTRONOMIQUE DES SAISONS SUR LES DIFFÉRENTES PLANÈTES.
SAISONS TERRESTRES MÉTÉOROLOGIQUES. LEURS INFLUENCES SUR LA VIE
DES PLANTES, DES ANIMAUX ET DES HOMMES. — SUR LES DÉCÈS, LES
NAISSANCES ET LES MARIAGES.
L action générale du Soleil à la surface de la Terre varie^ comme
tout le monde le sait^ d'une semaine à lautre^ du jour au lende-
main. La cause de ces variations a été déterminée par la science
aussi bien que l'intensité de l'action 'générale. Saisons et climats
sont expliqués géométriquement par l'inclinaison variable du sol
relativement aux rayons solaires. Et par la même comparaison
géométrique^ nous connaissons également la valeur des saisons
sur les autres planètes de notre système.
Pour nous rendre exactement compte des variations de tempé-
rature suivant les saisons successives de l'année^ il est nécessaire
que nous connaissions précisément d'abord le mécanisme astro-
nomique auquel les saisons elles-mêmes sont dues.
Nous avons vu que le globe terrestre circule en un an autour
du Soleil y et tourne sur lui-même en un jour. Supposons d'abord
que l'axe de rotation soit perpendiculaire au plan dans lequel la
planète se meut^ ce qui est à peu près le cas de Jupiter, dont
l'équateur n'est incliné que de 3 degrés. Pendant toute la durée
de l'année, le jour est égal à la nuit(Gg. 103), le soleil reste
dans le plan de Téquateur, et son élévation reste la même pour
cbaque point du globe tous les jours de l'année. Dans cette situa-
tion de l'axe, il n'y a pas de saisons, et la température décroit
LES SAISONS ASTRONOMIQUES.
325
Fig. 103. — Planète dont Taxe est perpendiculaire.
lentement de Téquateur aux pôles. Il n'y a pour ainsi dire qu'une
lone tempérée sur toute la
planète.
Supposons au contraire
que Taxe de rotation soit
œuché sur le plan dans le-
quel la planète se meut. Au
solstice a, le soleil se trouve
à lextrémité de Taxe^ et plane
directement sur le pôle : l'é-
quateur a le minimum de
température. Un quart d'an-
née plus tard^ le soleil se
trouve sur Téquateur. Après
la demi* année écoulée^ c^est
l'autre pôle qui a le soleil à
son zénith. Puis il repasse de
nouveau par Téquateur^ avant
de revenir sur le pôle par
lequel nous avons commencé, a^
Dams cette situation^ dont la
planète Vénus approche sin-
gulièrement^ son inclinaison
étant de 75 degrés, les sai-
sons sont à leur maximum
d*effet; chaque point du globe
est soumis tour à tour à la
rigueur du plus grand froid
et à Tardeur de la plus haute
température. Il n'y a pas de
zones tempérées, mais des
zones torrides et glaciales em-
piétant sans cesse l'une sur
Tautre.
Supposons enfin qu'au lieu
d'être dans la première ou
dans la seconde de ces posi-
tions extrêmes. Taxe de ro-
tation soit dans une situation
* . '-I* • • 1* jr Fig. 105. ~ Planète dont Taxe est incliné.
intermédiaire, incliné par °
exemple de 67 degrés : nous avons dansjce cas des saisons qui^
Fig. 104.— Planète dont Taxe est couché.
326 LES SAISONS.
sans être extrêmes , sont néanmoins très-sensiblement marquées.
C^est le cas de la planète que nous habitons. Son axe de rotation
fait avec Técliptique l'angle que je viens d'inscrire, c est-à dire
que son équateur est incliné sur le plan de l'écliptique suivant
un angle de 23 degrés. C'est cette obliquité de l'écliptique qui nous
donne nos saisons.
L'axe de rotation de la Terre restant toujours parallèle à lui-
même^ pendant le cours entier de la translation du globe autour du
Soleil^ on voit qu'aux deux positions extrêmes de l'orbite, le pôle
nord et le pôle sud se présentent tour à tour au Soleil sous un angle
maximum de 23 degrés. C'est l'époque des solstices. Au solstice
du pôle nord, c'est-à-dire d'été pour notre hémisphère, le 21 juin,
le soleil s'élève jusqu'à 23 degrés au-dessus de Thorizon de ce
pôle. L'opposé arrive au solstice d'été du pôle sud, qui est le
solstice d'hiver pour le nôtre et arrive le 21 décembre.
Le 20 mars, à l'époque de l'équinoxe de printemps, le plan de
Téquateur passe par le Soleil. Les deux pôles de la planète sont
alors symétriquement placés par rapport au Soleil, et le cercle de
séparation de l'hémisphère éclaire et de l'hémisphère obscur est
précisément un méridien. Il en résulte que chaque point du
globe, emporté par la rotation diurne, décrit dans la lumière
la moitié de la circonférence, et dans l'ombre l'autre moitié:
la durée du jour est partout égale à celle de la nuit.
Mais à mesure que la Terre va s'avancer dans son cours, comme
l'axe garde la même situation, le pôle nord s'offre de plus en pluîJ
aux ravons solaires, et le cei-cle de rotation diurne d'une latitude
boréale fait progressivement un plus long chemin dans la lumim*
que dans l'ombre. La durée du jour surpasse celle de la nuit, et
en même temps que la durée d'exposition au Soleil, par consé-
quent la quantité de chaleur reçue.
Tel est le simple mécanisme des saisons. Examinons ce qui se
passe dans la distribution de la température.
Le 21 mare, Thorizon de Paris, par exemple, comme toute autre
surface de notre hémisphère, est échauffé pendant douze heures
consécutives; mais en même temps cette surface est refroidie par
voie de rayonnement vers l'espace, pendant les mêmes douze
lieures de jour et pendant les douze heures de nuit qui leur succè-
dent, c'est-à-dire en tout pendant vingt-quatre heures. 11 n'est pan
])0ssible de dire a priori si la perte surpasse le gain; mais exanii*
nons ce qui se ])asse le 22 mars.
Ce jour-là, les rayons solaires échaufferont rhorizon pendant un
LES SAISONS ASTHONOMIQUKS. 327
peu plus de douze heures. Quant au refroidissement par rayoD-
Dément, il s'opérera comme la veille, pendant vingt-qualre heures.
Or, ce qui prouve incontestablement que l'action échauCTante,
quoique ne s'exerçant que pendant environ douze heures, est su-
périeure, à cette époque de l'année, à l'action refroidissante, que
l'horizon a plus gagné qu'il n'a perdu, c'est qu'abstraction faite
des circonstances accidentelles, la température du 22 mars sur-
passe généralement celle du 21 .
Nous arriverons au même résultat en comparant la température
du 23 à celle du 22, et ainsi de suite.
1.68 rayons calorifiques du Soleil produisent des effets de plus
en plus considérables jusqu'au 21 juin, parce qu'ils exercent leur
Fig. 106. — U iranilation
action pendant des périodes graduellement plus longues, les jours
augmentant sans cesse de longueur jusqu'à l'époque du solstice.
Toutefois cette cause, quoique prépondérante, n'est pas la seule
qui occasionne les effets en question.
Considérons l'inclinaison sous laquelle les rayons solaires tom-
bent BUT la généralité des objets dont l'horizon de Paris se com-
pose, à midi, par exemple. Cette inclinaison, comptée à partir de
la surface, va en croissant jusqu'au 21 juin ; donc, les rayons
absorbés, ceux qui seuls peuvent contribuer à réchauffement des
objets terrestres, comme nous l'avons vu, iront chaque jour en
augmentant vers le solstice.
l^ne troisième cause d'échauffement également influente doit
328 LES SAISONS.
être signalée ici^ ajoute Arago. Le Soleil peut être considère
comme le centre d^une sphère d'où partiraient des rayons dans
toutes les directions imaginables. Or^ si à une certaine distance
du centre de cette sphère on suppose un horizon d*une étendue
déterminée exposé à l'action de ces rayons divei^nts, cet hori-
zon en embrassera un nombre d'autant plus considérable qu il se
présentera à eux dans une direction plus voisine de la perpendi
culaire. Qui ne voit que dans tous les midis compris entre le
21 mars et le 21 juin^ un horizon quelconque dans nos climats
se présente en effet aux rayons solaires dans des directions de
plus en plus voisines de la perpendiculaire?
Ainsi, en résumé, depuis le 21 mars jusqu'au 21 juin, l'horizon
de Paris reçoit de jour en jour plus de rayons solaires ; ces rayons
arrivent avec plus d'intensité, sous des inclinaisons de pins en
plus favorables pour l'absorption; enfin, leur action a chaque jour
une plus grande durée.
L'accroissement de température ne s'arrête pas au 21 juin. En
efi'et, les jours restant plus longs que les nuits, notre hémisphère
continue de recevoir plus de chaleur pendant le jour qu'il n en
perd pendant la nuit; cependant les rayons solaires devenant de
plus en plus obliques, diminuent graduellement d'intensité; on
arrive vers le 1 5 juillet à égalité entre le gain et la perte. C'est le
maximum de la température annuelle.
Maintenant, il est certain que, depuis cette époque jusqu*aa 21
décembre, les jours deviennent de plus en plus courts ; que Tac-
tion solaire va sans cesse en diminuant; que ces rayons arrivent de
plus en plus affaiblis, parce qu'ils traversent des couches atmosphé-
riques plus étendues et moins diaphanes; que l'inclinaison de la
lumière à midi et à des heures voisines de ce moment de la journée,
par rapport à cet horizon ou à tout autre situé dans l'atmosphère
nord, et comptée à partir de sa surface, devient de plus en plus
grande, et est alors moins propre à l'absorption; que cet horizon
reroit une quantité de rayons solaires sans cesse décroissante. De
toutes ces raisons réunies, il résulte que la température de l'horizon
de Paris et de tout autre horizon situé dans rhémisphère nord, doit
toujours aller en diminuant; mais il n* est pas évident de soi-même
qu'il y aura compensation, le 21 décembre, jour du solstice
d*hiver, entre le rayonnement vers l'espace et les causes échauf-
fantes, qui ont été sans cesse en s'affaiblissant
L'observation montre, en effet, qu'à Paris la compensation par-
fuite n'arrive qu'après le 2 janvier; c'est, abstraction £aiite des
LES SAISONS ASTRONOMIQUES. 329
canses accidentelles^ la première semaine de janvier qui est la plus
froide de Tannée. A partir de cette époque^ et jusqu'au 1 5 juillet
suivant, la température va toujours en augmentant^ ainsi que nous
lavons déjà expliqué^ en prenant le 21 mars pour point de départ.
Toute cette série de raisonnements s'appliquerait à Tborizon d'un
lieu situé dans Thémisphère sud^ comme Paris est situé dans Thé-
misphère nord. Seulement nous trouverions^ et ce résultat est con-
forme aux observations^ que les mois les plus chauds dans
rhémisphère nord seraient les plus froids dans Thémisphère sud^
et réciproquement.
Voltaire tournait en dérision notre globe^ parce qu'il se présente
au soleil de biais et gauchement. M. Babinet remarque que le ridi-
cule qu'il jette sur notre pauvre planète est moins fondé qu*il ne
semble l'admettre, car cette position gauche qu'il critique est pré-
cisément ce qui porte la vie chaque année aux deux pôles opposés.
Sans elle, cette vie terrestre ne serait pas ce qu'elle est.
Rien n'est plus utile que de porter un regard d'ensemble sur les
opérations de la nature^ de s'élever au-dessus des idées étroites de
ceux qui n'ont point perdu de vue leur clocher natal, pour étendre
ses regards sur le pays et même sur la partie du monde qu'on ha-
bite. L'Europe, fière de sa population de 250 millions d'hommes,
avec sa puissance intellectuelle et guerrière, occupe la zone tem-
pérée, et par les deux caps extrêmes de l'Espagne et de la Grèce
natteint même pas le 36*" parallèle, laissant encore toute l'Afrique
septentrionale et toute l'Egypte entre elle et lazonetorride. Aussi,
d'après la tendance naturelle qui nous porte à donner une impor-
tance exclusive à ce qui nous entoure, il nous semble toujours
bizarre d'entendre parler des chaleurs intolérables de décembre et
de janvier qu'éprouvent les habitants de l'autre hémisphère, au cap
de Bonne-Espérance, dans l'Australie ou dans le Chili. Les froids
de juillet et d'août, dans les mêmes contrées, ne nous paraissent
pas moins étranges. Cependant, puisque les saisons sur la Terre of-
frent déjà bien des circonstances extraordinaires, combien n'en
trouverions nous point, non pas en allant de notre pôle européen
asiatique et américain, au pôle opposé, mais bien en allant de la
région ardente où la planète Mercure se meut sous les feux d'un
soleil sept fois plus chaud qu'il ne l'est pour la Terre, jusqu'aux
confins du système solaire, où Neptune occupe provisoirement la
dernière place, recevant des rayons neuf cents fois plus froids que
ceux qui, pour notre Europe, font ces grandes divisions de Tan-
née: le printemps, l'été, l'automne et l'hiver, dont les productions
330 LES SAISONS.
sont si capitales pour rhomme^ tandis que rien de semblable
n'existe dans les latitudes intertropicales !
Les saisons astronomiques sont comptées à partir des équinoxes
et des solstices. Le printemps commence le 20 mars, leté le
21 juin, Tautomne le 22 septembre et Thiver le 21 décembre. Ce
sont toujours là, pour chaque année, à un jour près, les époques
astronomiques du commencement des saisons.
Évidemment ces époques ne devraient pas être appliquées
aux saisons météorologiques, qui sont, en définitive, pour nos
impressions et nos appréciations directes, les véritables sai-
sons. Elles devraient être établies de part et d'autre à égale dis-
tance du maximum et du minimum moyens de la température.
Ainsi, à Paris, le jour le plus froid est en moyenne le 2 janvier, et le jour le
plus chaud le 19 juillet. Il en est de môrne, à très-peu près, à Bruxelles. A Bor-
deaux, c'est le 5 janvier et le 23 juillet. A Montpellier, c'est le 5 janvier et le
26 juillet. A Marseille, c'est le 5 janvier et le 23 juillet, etc. En réalité, pourParb.
SI Ton compte les saisons du quart de Tannée ou de 90 jours, Thiver devrait ëire
compté à partir de kb jours avant le maximum général du froid et jusqu'à ^5 jours
après ce môme point, autrement dit, du 19 novembre au 17 février. L'été réel, la
période de plus haute température, devrait être compté, par la même raison, W jours
avant le 19 juillet jusqu'à 45 jours après, c'est-à-dire du 5 juin au 3 septembre. Le
printemps serait formé par la période qui sépare le 17 février du 5 juin, et l'au-
tomne par la période qui sépare le 3 septembre du 19 novembre.
On peut objecter à ce mode de classification qu'il ne s'appliquerait pas à toutes
les localités et manque de la précision nécessaire à la pratique. Sans doute. Mais
on ne saurait disconvenir qu'il ne réponde mieux à la marche de la température
que la classification astronomique. Et, en fait, depuis longtemps les météorolo-
gistes se bornent à considérer la méthode astronomique comme moyen de compa-
raison générale, et se sont peu à peu accoutumés par la pratique à faire commeo*
cer l'hiver avant le 21 décembre et l'été avant le 21 juin.
Pour établir une concordance plus directe entre les saisons atmosphérique^ et
les saisons météorologiques, on pourrait convenir de placer les solstices au milieu
de l'hiver et de l'été, au lieu de les placer au commencement. Ainsi le 21 décenibre
serait le milieu de l'hiver (commençant le 7 novembre et finissant le 4 février. Le
21 juin serait le milieu de l'été [commençant le IS mai et finissant le 5 août,. On
aurait ainsi les mêmes saisons; seulement la seconde moitié de chacune d'elles se-
rait plus accusée que la première, celle de l'hiver plus froide et celle de l'été plu*^
chaude, le maximum du froid comme le maximum de la chaleur arrivant après les
solstices. Ce serait là une manière plus exacte de compter les saisons, qui pourrait
s'appliquer non-seulement à tous les points de la France, mais encore à toute
l'Europe et à tout notre hémisphère.
La classification la plus simple et qui se trouve en même temps
suffisamment adaptée à la marche moyenne de la température, est
celle que la plupart des météorologistes emploient aujourd'hui.
L*année se divise en quatre périodes de trois mois pleins. L'Hiver
se compose des mois de décembre^ janvier et février; le Prin-
LES SAISONS MÉTÉOROLOGIQUES. 331
temps^ des mois de mars^ avril et mai; TÉté^ de juin^ juillet et août;
r Automne^ de septembre , octobre et novembre.
Sur rhémisphère austral^ les saisons sont inverses des nôtres. A
notre solstice d*hiver^ au 21 décembre^ le soleil arrive là-bas à sa
plus grande hauteur: cV-st leur solstice d'été. A notre solstice d'été^
au 21 juin^ le soleil arrive pour eux à son minimum de hauteur au-
dessus de leur horizon : ce sont leurs jours les plus courts et leur
hiver. Quand nous avons Tautomne nos antipodes ont le printemps
et rire versa. On se rend facilement compte de cette inversion en
considérant l'inclinaison constante de Taxe de rotation terrestre
et la translation annuelle du globe autour du Soleil.
C'est à la succession harmonique des saisons que la Terre doit
son éternelle parure et sa vie impérissable. Chaque printemps ap-
porte la résurrection à la surface de la planète rayonnante^ qui
rajeunit dans une adolescence sans fin sous les fécondes caresses
dont l'enveloppe le radieux Soleil. « Saisons, filles chéries de Ju-
piter et de Thémis », s'écriait déjà il y a trois mille ans le pre-
mier poëte Orphée, « vous qui nous comblez de biens 1 saisons
verdoyantes, fleuries, pures et délicieuses! saisons aux couleurs
diaprées répandant une douce haleine! saisons toujours chan-
geantes : accueillez nos pieux sacrifices, apportez-nous le se-
cours des vents favorables qui font mûrir les moissons. »
Ainsi sont maintenant déterminées les causes qui donnent nais-
sance aux variations de température suivant le cours de Tannée.
Après en avoir ainsi esquissé le mécanisme astronomique, nous
allons entrer dans les détails et apprécier les chiffres exacts des
mouvements thermométriques.
Figurons-nous la Terre accomplissant en un an sa course autour
du Soleil , et revenant à la même position après avoir présenté
successivement ses deux pôles aux rayons de Tastre de la lumière
et de la chaleur. Si nous partons du printemps, nous voyons les
neiges qui ont recouvert une grande partie des continents septen-
trionaux disparaître pour faire place à une active végétation ; les
arbres se couvrent de verdure, et les plantes que l'hiver a fait périr
renaissent de leurs graines pour rivaliser de feuillage avec les vé-
gétaux permanents; les fleurs, les graines, les rejetons assurent
la reproduction, et les espèces sociales, tant les plantes que les ar-
bres, envahissent le sol, par le seul bénéfice de la force d'associa-
tion. C'est ainsi que nous observons d'immenses forêts de pins, de
chênes et de hêtres, et des plaines sans bornes couvertes exclusi-
vement de chardons, de trèfle et de bruyères. Une des plus eu-
332 LES SAISONS.
rieuses conséquences de la marche bien observée des saisons^ c'est
que les riches moissons qui alimentent en Europe le quart du
genre humain sont^ quant à leur cause, dues à Thiver tout autant
qu*au printemps, qui développe les céréales, et à Tété, qui les
mûrit. En effet, si le blé n'était pas astreint à périr dans l'hiver, si
ce n'était pas, suivant l'expression des botanistes, une plante an-
nuelle, elle ne monterait pas en épis et ne produirait pas les utiles
récoltes qui, depuis Cérès et Triptolème, ont assuré l'alimenta-
tion des populations nombreuses de TEurope, et même ont donné
naissance à ces populations. Pour se convaincre de cette vérité, il
n'y a qu'à descendre plus au midi, dans l'Afrique, dans l'Asie et
dans l'Amérique. Dès que l'on arrive dans un climat où l'hiver
ne tue point nécessairement les céréales, la plante devient vivaee
comme l'herbe l'est chez nous; elle se propage en rejetons, reste
constamment verte et ne fait ni épis, ni grains. Là, ce sont d'au-
tres végétaux, comme le millet, le maïs, le doura et diverses ra-
cines, qui donnent les fécules nutritives.
A la fin du printemps et au commencement de Tété, le soleil,
qui s'est avancé vers le nord , fait pulluler dans notre hémisphère
et jusqu'auprès du pôle toutes les espèces animales, comme il fait
naître et se développer les espèces végétales. Quadrupèdes, oiseaux,
poissons, amphibies, insectes, mollusques, animaux microscopi-
ques, peuplent les terres et les mers septentrionales, soit par nais-
sance locale, soit par immigration.
Si nous suivons le soleil dans sa marche rétrograde vers le sud,
nous voyons la chaleur de la saison baisser avec la hauteur du so-
leil à midi, les jours de douze heures reparaître, puis l'automne
finissant avec des jours de huit heures et des nuits de seize heu-
res, et enfin l'hiver, dont les jours sont de même grandeur que
ceux d'automne, mais qui, succédant à une saison froide, est pour
cette raison encore plus froid que l'automne, de même que Télé,
dont les jours sont semblables à ceux du printemps, est bien plus
chaud que celui-ci, parce qu'il verse ses rayons sur une terre déji
échauffée.
A peine les jours sont-ils arrivés à leur plus grande durée, qu'ils
diminuent rapidement; à peine la jeunesse a-t-elie brillé que l'au-
tomne de la vie s'annonce. Mais aussi à peine les jours ont-ils
raccourci qu'ils grandissent de nouveau : nous n'en pouvons es-
pérer autant sur cette terre, pour nos jours d'hiver, dont la desti-
née est de s'éteindre dans les glaces du tombeau.
Dans les chapitres qui vont suivre, nous étudierons la marche
LES FRUITS DES SAISONS. 333
particulière de chaque saison^ et son aspect caractéristique, de-
puis l*hiver aux neiges silencieuses jusqu'à 1 été \erdoyant et gé-
néreux. Complétons ici notre esquisse de la marche générale des
saisons; considérons son influence sur la vie humaine^ démon-
trée par la statistique^ qui^ de nos jours, ne respecte plus rien.
Si nous examinons d'abord la mortalité dans chaque pays^ nous
voyons qu'elle éprouve des variations très-sensibles selon les dif-
férents mois de Tannée. Déjà de nombreuses recherches ont été
présentées sur ce sujet intéressant^ et Ton a reconnu que^ dans
nos climats^ les rigueurs de Thiver sont en général mortelles
pour l'espèce humaine.
La vie des plantes et celle des animaux sont* intimement liées à
la marche des saisons^ comme nous lapprécierons sous une forme
spéciale dans le chapitre suivant. La vie humaine^ quoique en ap-
parence plus individuelle et plus indépendante, n'en subit pas moins
les lois élémentaires de la nature terrestre qui a formé nos corps.
En analysant les proportions des décès de la Belgique suivant
les âges^ M. Quételet a constaté que les petits enfants sont plus
sensibles aux variations de la température. Pendant la première
année^ la plus grande mortalité des enfants arrive en été^ en aoùt^
la moindre en avril et novembre.
Après la première année^ la mortalité des enfants change com-
plètement : le maximum se présente après Thiver^ et le minimum
en été. Vers Tâge de huit à douze ans^ ces termes se déplacent un
I)eu et avancent dans Tordre des mois^ jusqu'après Tépoque de la
puberté, de manière que le maximum des décès s'observe en mai^
et le minimum en octobre. Après la puberté, le maximum rétro-
grade jusqu'à l'âge de 25 ans, et vient se placer invariablement
au mois de février^ jusqu'aux âges les plus avancés. Quant au mi-
nimum, il ne quitte plus Tété.
A aucun âge de la vie,Tinfluence des saisons n'est plus sensible
sur la mortalité que dans la première enfance et dans la vieillesse,
cl à aucun âge elle ne Test moins qu'entre 20 et 25 ans, lorsque
J'bomme physique, entièrement développé, jouit de la plénitude
de sa force.
Dans la figure 1 07, la courbe pleine est tracée suivant les nombres
généraux de la mortalité en Belgique et en France , à Texception
des villes de Bruxelles, Paris et Lyon. La courbe pointillée est
tracée d'après les nombres donnés par ces villes. On voit qu'en
outre de fa règle générale qui place le maximum de la mortalité
en février et le minimum en juin, l'influence des saisons est plus
334
LES SAISONS.
marquée dans les campagnes que dans les villesy oii Ton réunit
plus de moyens de se préserver de l'inégalité des températures.
La hauteur de la courbe dépend du nombre de morts correspou-
dant à chaque mois^
Après les décès^ passons aux naissances.
Les documents relatifs aux naissances présentent aujourd'hui
les renseignements les plus complets. La période annuelle est biea
connue^ et ses effets scientifiques ont été appréciés dans la plupart
des pays ; on prévoit même déjà une période diurne.
Le nombre principal des naissances arrive de février à mars,
quelle que soit la nation ou la ville que l'on prenne pour exemple.
Les mois de juin et juil-
let sont ceux où il nait
le moins d'enfants. On
trouve un second maxi-
mum sept mois après le
premier^ vers le com-
mencement de l'au-
tomne.
Il naît environ 55 000
enfants par an à Paris.
Le maximum (5100) ar-
rive en mars; le mini-
mum (3900) arrive en
juin. Pour la France en-
Juiiv t'cv.Mor» Avnl K(ai Juin JuiL Août Sept.Oct.Nov. DcQ. Jdnv tièrC, 11 V a, DreSQUC CU
Fig. 107. - Influence des saisons sur les déc^s. nombre rond^ un mil*
lion de naissances par
an. Le maximum^ qui arrive également en mars^ est de 730000;
le minimum, qui arrive en juin, est de 565000. On aura, du
reste, une idée plus facile à saisir de cette influence des saisons
1. Comme exemple d'une année pour la ville de Paris, voici les décès de
Tannée 1S69, divisés par mois (population, 1 825274 habitants) :
Janvier
Février
Mars...
Avril. . .
Mai....
Juin . . .
4153
3905
4485
4289
3691
3%43
Moyennes
par jour.
134
139
145
143
119
115
Juillet . . . .
Août
Septembre
Octobre. ••
Novembre.
Décembre.
Mojeoo'»
pâT j*<Lr.
3«35
111
3630
117
3463
115
3458
112
S766
1^
415%
i:%
Maximum, mars; minimum, juillet et octobre. ^ Total» 45 873.
LES SAISONS ET LA VIE.
335
sur les naissances en examinant la figure 1 08^ dans laquelle la hau-
teur de la courbe et ses ondulations correspondent aux chiffres men-
suels des déclarations officielles de naissances. Ces courbes sont
tracées d*après les nombres réunis de la France et de la Belgique.
[On a remarqué; dans certains pays^ une échancrure dans la
courbe^ au mois de décembre^ indiquant une diminution de con-
ceptions en marS; produite par Tobservation de Tabstinence du ca-
rême. C'est ce qu'un relevé de deux siècles a permis de constater
en particulier à Versailles par mon savant confrère le docteur Bé-
rigny. Mais^ dans ce cas^ ce qui manque en mars se reporte sur
avril : la nature ne perd pas ses droits.]
L'influence^ soit directe^ soit indirecte^ de la révolution annuelle
de la Terre autour du Soleil, des grandes variations de la tempéra-
ture que cette révolu-
tion détermine ; et de
certaines constitutions
météorologiques , sur
les conceptions ; et les
naissances du genre hu-
main^ parait donc bien
évidente. Cette induc-
tion est d'autant mieux
démontrée que de l'au-
tre côté de Téquateur,
où les saisons se suc-
cèdent à Topposé des nôtres^ comme par exemple à Buenos-Ayres,
le retour périodique des mêmes résultats paraît s*effectuer durant
les mêmes saisons ^ c'est-à-dire à six mois d'intervalle. Le ren-
versement du maximum et du minimum suit exactement celui des
saisons. En outre^ les époques du maximum et du minimum des
conceptions avancent dans les pays chauds et retardent dans les
pays froids.
Les heures du jour ont aussi une influence sur les naissances.
Il naît 5 enfants de 6 heures du soir à 6 heures du matin pour
4 de 6 heures du matin à 6 heures du soir. Le minimum est à
10 heures du matin^ le maximum à minuit.
Cette influence est moins prononcée pour les décès. Cependant
Taspect d'un grand nombre de tableaux montre qu'un minimum
très-accentué se manifeste entre 6 heures du soir et minuit. On
meurt plus le matin.
Ainsi^ il résulte de tous les faits cités que^ dans notre état de .
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Tis. 108.— Influence des saisons sur les naissances.
336
LE5 S.USOXS.
eivilir^atioa 7 aoiis »)mniP3 . en partie du moins ^ soumis aux
diverses infliienci^ p«^rio<iii{iieâ ^'ofiBrent, sous le rapport qui
nouâ occupe^ les plantes et les animain, Les saisons laissent une
trace ineffarable de leur pasr^îure par leur influence sar le nombre
des naiïïsances et des décès qui s opèrent, chaque année, dans les
divers États de TEonipe. H peut être curieux de rechercher, d autre
part, s'il eu est de mèoie du nooibre des mariages. Dans cet ordre
de phénomènes, les usages établis et les volontés individuelles doi-
vent avoir une part beaucoup plus grande. Les causes constantes
qui déterminent la période, plus assujetties a la volonté humaine
et aux habitudes reli:zieuses, doivent avoir des ^ets marqués chez
les différents peuples. ^Zependant F influence météorol<^ique n'en reste
pas moins marquée.
Deux maxima se
présentent aux mois de
mai et de novembre ; le
maximum de mai est
celui qui se prononce
surtout de la manière
la plus sensible. Le mi-
nimum d*été arrive en
août. — Mais on re-
marque pendant Ihi-
Tcr deux dérangements
complets^ qui tiennent
lun à la fin de Tannée
qui iait reporter sur janvier la moitié des ^mariages qu'il aurait
fallu compter en décembre^ et Tautre qui, par l'arrivée du carême,
iait avancer d'un mois environ les mariages qui sans cela au-
raient Heu en nmrs. Ces deux augmentations des nombres de dé-
cembre et de mars, &ites en diminuant les valeurs de janvier et
de février, donnent à la courbe une régularité assez remarquable.
— La courbe échancrée de mars et décembre est une courbe so-
ciale. La courbe naturelle serait la courbe pointillée.
C'est ici surtout, ditQuételet, que l'on trouve une admirable con*
firmation du principe que : Plus le nombre des individus que Ton
observe est grand, plus les particularités individuelles, soit phv*
siques, soit morales, s'effacent et laissent prédominer la série des
faits généraux en vertu desquels la société existe et se consene.
J<uar ï ev itar» Ami Hax Juia JuiIAjût S«pt. Jet ^ov î^ece J^ax.
Fig. lOÎ^. — Inluer.ce des saisom sur les mariages.
CHAPITRE IV.
LA TEMPÉRATURE.
iON ETAT MOYEN. — SES VARIATIONS DIURNES ET MENSUELLES. — MARCHE
I>E L.V TEMPÉRATURE A PARIS ET EN FRANCE. — VARIATIONS DE CELLE
DES EAUX ET DU SOL. — LES SAISONS DANS l'iNTÉRIEUR DE LA TERRE.
TEMPÉRATURE DE CHAQUE ANNÉE A PARIS DEPUIS LE SIÈCLE DERNIER.
VARIATIONS DIURNES ET MENSUELLES DU BAROMÈTRE.
Nous venons de voir que la planète terrestre en se transportant
autour du Soleil par son cours annuel^ et en tournant sur elle-
même par sa rotation diurne, fait varier l'obliquité des rayons
solaires qui lui arrivent. Par sa translation annuelle, elle les fait
s'élever pendant six mois, du 21 décembre au 21 juin, sur notre
horizon, et s'abaisser pendant les six autres mois de Tannée. Par
sa rotation, elle amène chaque matin notre horizon au soleil, fait
régner Tastre calorifique et lumineux dans les hauteurs du ciel,
puis le fait redescendre en apparence en lui inclinant d'autres mé-
ridiens. On voit donc tout d'abord que par ce double mouvement
de la Terre, il y a ainsi deux marches générales dans l'applica-
tion de la chaleur solaire à notre planète : Tune annuelle, l'autre
diurne.
Occupons-nous d'abord de la marche diurne.
Pour l'apprécier exactement, il faudrait nous donner la peine
d'observer le thermomètre d'heure en heure, nuit et jour, pendant
plusieurs semaines, plusieurs mois, et même plusieurs années,
afin de distinguer et d'éliminer au travers de la marche régulière
due à la rotation de la Terre, les exceptions si nombreuses qui
viennent jeter le trouble dans l'Atmosphère. Peu de météorologistes
22
33« LA TEMPERATURE.
onl conseolî a s*astreiDdre à un pareil traTail. Cîminello de Pddoue
Ta iait presque peadant seize mois couséeulifs; je dis presque,
parce que les observations de minuit , une heure^ deux heures et
trois heures étaient remplacées par deux^ faites dans ee même in-
tenralle à des heures Tariables. Ces! le premier météorologiste qui
ait fait une série horaire d'ol>sen.itîons thermométriques. Depuis
on en a Ciit d'autres ^Gatterer, son contemporain , les officiers
d*artillerie de Leith, près d'Édimb«>ui^. — Neuber, à Apenrade,
en Danemark, Lohrmann, à Dresde , KoUer, à KremsmuDSteri
Kaëmtz, à Halle, et les Observatoires de Milan, Pétersbourg, Mu-
nich, Greenwich . 3Iaintenant cette observation continue de fait à
rObservatoire de Rome et dans quelques autres, par un appareil
enregistreur automatique. Cette constatation horaire de Tétat atmo-
sphérique est organisée à TObservatoire météorologique spécial de
Montsouris.
Il résulte de ces observations, et de milliers d'autres qui ont été
£iites de deux en deux ou de trois en trois heures, que cest vers
2 heures du soir que se présente rinsiani le plus chaud du jour, et
que c'est au contraire ime demi-heure avant le lever du soleil qu'on
éprouve Tinstant du plus grand froid. Ces deux termes varient peu
en passant d*un mois à Tautre.
L'écart entre Theure la plus chaude et Theure moyenne la plus
froide est de T degrés et demi à Paris. Cette valeur, toutefois, est
assez variable selon les différents mois de Tannée.
La moyenne à TObservatoire de Paris donne I4*,47 pour le maxi-
mum moyen de 2 heures, 7*, 13 pour le minimum moyen de 4 heu-
res du matin, et 1 0*,7 pour la chaleur moyenne de tous les jours
de Tannée, qui se manifeste à 8 heures 20 minutes du matin et à
8 heures 20 minutes du soir. La Ggure 1 10 montre cette variation
diurne, tracée d*aprèâ la moyenne conclue de plus de cent mille
observations par Bouvard, prédécesseur d'Ârago à TObservaloire.
La distance en temps du minimum au maximum pendant le
jour est de 10 heures seulement; et elle est de 14 heures en pas-
sant de 2 heures après-midi à 4 heures du matin.
Le minimum de la variation diurne devance en général le lever
du soleil; au commencement de Tannée, il arrive un peu avant
6 heures du matin, et s en éloigne peu à peu pendant Tallonge*
ment progressif des jours. Après février il se présente successive-
ment à 5 heures, puis à 4 heures du matin; il oscille ensuite
entre 3 et 4 heures pendant les jours les plus longs. Au commen-
cement d*août, le minimum arrive à 4 heures du matin; puis il
ARIATIONS DIURNES DE LA TEMPÉRATURE. 339
revient successivement se replacer vers 6 heures aux jours les
plus courts; il dépasse même légèrement ce point, et reprend
bientôt après la marche annuelle que nous venons d*indi-
quer.
On voit donc que le froid diurne le plus grand, dans nos cli-
mats^ se manifeste un peu après 6 heures du matin en hiver, et
entre 3 et 4 heures du matin en été.
La température moyenne d'un jour, dans lacceplion mathéma-
tique de ce terme, représente l'état des températures correspon-
dantes à tous les instants dont le jour se compose. Si Ton fixait à
une minute, par exemple, la durée de ces instants, on diviserait
par 1440 (nombre de minutes contenues dans 24 heures) la somme
des 1 440 observations thermométriques faites entre deux minuits
consécutifs, et le quotient serait le nombre cherché. En divisant en-
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Fig. 1 10. -* Variation diurne de la température moyenne à Paris.
»uit3 par 365 la somme des 365 températures moyennes corres-
pondantes à tous les jours de Tannée , on aurait la température
moyenne de Tannée.
II semble, d'après la définition précédente, que pour obtenir les
températures moyennes avec exactitude, il serait indispensable
de se procurer des observations très-rapprochées ; mais telle est
heureusement la marche du thermomètre, dans les circonstances
ordinaires , que la demi-somme des températures maximum
et minimum (celles de 2 heures après midi et du lever du
soleil) ne diffère presque pas dé la moyenne rigoureuse des
24 heures.
Dès 1818, Arago avait indiqué que la température moyenne de
8 h. 20 m. du matin est égale à la température moyenne de Tan-
née. Un grand nombre des observations thermométriques faites
340 LA TEMPÉRATURE.
SOUS sa direction ont été basées sur ce fait du passage de la tem-
pérature par la moyenne deux fois par jour. Mais on a reconnu de-
puis; que cette méthode laisse à désirer; car de 8 heures à 9 heures
du matin ^ comme de 8 heures à 9 heures du soir, le thermomètre
oscille souvent rapidement. On a pris ensuite les moyennes en li-
sant le thermomètre à 4 heures et 1 0 heures du matin, à h heures
et 1 0 heures du soir, en additionnant et divisant par 4. La moyenne
arithmétique des observations de 6 heures du matin, 2 heures de
Taprès-midi et 10 heures du soir, donne également à peu près la
moyenne réelle; les différences peuvent atteindre 2 dixièmes de
degré. Depuis que la météorologie a pris le rang qu'elle mérite au
nombre des sciences exactes, on a été plus sévère, on a vérifié
toutes les comparaisons, et Ton a constaté qu'on peut remplacer
exactement les 24 observations horaires par 8 observations tri-
horaires, faites à 1 heure, 4 heures, 7 heures et 10 heures du
matin ; 1 heure, 4 hjeures, 7 heures et 1 0 heures du soir. C'est ce
qui est organisé depuis plusieurs années à l'Observatoire national
de Paris, et au nouvel Observatoire météorologique établi au parc
de Montsouris.
Occupons-nous maintenant de la marche annuelle de la tempé-
rature, dont nous avons étudié le mécanisme astronomique dans
le chapitre précédent.
Les causes diverses qui changent laction calorifique du soleil
sont très-peu variables durant toute Tannée dans les deux région?
voisines de Téquateur, situées. Tune dans Thémisphère nord,
l'autre dans l'hémisphère sud, qu'on appelle les régions tropicales j
et qui forment la zone torride. Le jour y a, en effet, presque la
même durée toute Tannée; les hauteurs méridiennes du soleil j
sont peu variables; les quatre saisons, eu égard à la température,
doivent donc peu différer les unes des autres. Par une raison toute
contraire, les saisons sont très dissemblables au nord comme
au midi de Téquateur dans les régions où les joiirs ont dans
Tannée des durées très-inégales, ou, ce qui est presque la même
chose en d'autres termes, là où les hauteurs méridiennes du soleil
changent beaucoup dans le cours de Tannée.
Nous avons vu plus haut quelle est la valeur générale des sai-
sons sous nos latitudes. Voyons maintenant les chiffres eux-mêmes.
Le tableau suivant résume la moyenne des températures notées
à l'Observatoire de Paris.
On y voit que, soit que Ton consulte les maxima moyens de cha-
que mois, soit que Ton considère les minima moyens^ soit enfin
VARIATIONS MENSUELLES DE LA TEMPERATURE. 34t
qu'on se contente de prendre les températures moyennes seulement^
la chaleur suit une marche croissante de janvier à juillet, et dé-
croissante de juillet à décembre. Le mois le plus chaud est bien
celui de juillet^ qui suit le solstice d'été^ et le mois le plus froid
est bien celui de janvier^ qui suit le solstice d*hiver. La moyenne
des minima n'est qu'une seule fois^ pour janvier^ au-dessus de zéro ;
les mois les plus froids sont décembre^ janvier et février^ et con-
stituent l'hiver climatologique réel; le printemps est formé par les
mois de mars, d'avril et de mai; l'été par les trois mois les plus
chauds^ juin^ juillet et août; les trois autres mois^ septembre^
octobre et novembre^ forment le véritable automne.
TABLEAU DES TEMPÉRATURES MOYENNES DE PARIS
(Arago, 1806-1851).
Mois. Mazima. Minima.
Janvier 5^02 — 0^87
Février 7 31 0 67
Mars 10 01 3 15
Avril 13 12 6 51
Mai 18 38 10 67
Juin 2112 13 56
Juillet 22 67 15 kl
Août 22 42 14 57
Septembre 18 85 12 08
Octobre 14 64 7 30
Novembre 9 67 3 91
Décembre 6 85 0 33
Températures annuelles 1417 7 27 10 70
Les moyennes précédentes sont celles qu*Arago a conclues
de 46 ans d'observations (1806-1851). Depuis^ les observations
continuées ont donné un résultat plus conforme encore à Tétat
moyen séculaire de la température à Paris^ puisqu'il représente
une plus longue série d'années. La figure 111 montre la courbe très-
r^lière des températures moyennes mensuelles à l'Observatoire
de PariS; conclue des observations de 65 ans (1806-1871) avec
les chiffres de ces moyennes générales.
La chaleur reçue du Soleil par la Terre variant avec le carré de
la distance^ et la planète ne suivant pas une orbite circulaire^ il y si
en outre de la variation mensuelle due à l'inclinaison des rayons
sobires une variation due à la distance. En effets pendant notre été
nous sommes plus éloignés du Soleil que pendant notre hiver; la
différence est même assez sensible. Voici quels sont les écarts,
en prenant pour unité la distance solaire moyenne, et en regardant
Moyi
ennes
2«
^07
3 99
6
58
9
81
14 52
17
34
19 04
18
49
15
46
10
97
6
79
3
59
341
LA TEMPÉRATURE.
la chaleur eonune réciproque aa
échauffant :
carré de la distance de Faslre
Dk^tanee movenne.^
m
Péri h»^ lie en hiver j.
Aphélie en été ....
iJûUBce.
1.000000
1,0000
0.9S320S
1,0345
1,0167W
0,9673
Ainsi ayant même de pénétrer dans notre atmosphère^ la diffé-
rence pour le rayonnement est 1^0345 — 0,9673 = 0,0672; ce
qui donne à peu près eiLactement j*^ : c'est-à-dire que le rayoïme-
ment solaire, pendant Thirer, est, pour notre globe, environ un
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Fig. 111. — Variation mensuelle de la température moyenne à Paris.
Observatoire de Paris (1806-1811).
quinzième plus grand que pendant Tété. Cette différence est assez
notable pour qu*on doive en tenir compte.
Les variations diurnes et mensuelles de la température sont
d*autant plus grandes que Ton est plus éloigné de Féquateur. De
l'équateur à 1 0 degrés de latitude nord les températures moyen-
nes de divers mois varient à peine de 2 ou 3 d^rés. A 20 de-
grés, elles varient de 6 à 7 degrés (juillet = 28, janvier = 21).
A 30 degrés, on voit la variation régulière mensuelle moyenne
s*élever à 12 degrés (août ^ 27; janvier = 15). En arrivant en
Italie, on voit la courbe r^ulière de Palerme en Sicile s*étendre de
10% 5 (janvier) à 23^5 (août), et cette courbe est tempérée encore
par le voisinage de la mer. A Paris^ nous voyons la courbe
moyenne marcher de 2 degrés (janvier) jusqu'à 1 9 degrés (juillet),
et les variations subissent des écarts bien autrement considérables
LES VARIATIONS DE LA TEMPÉRATURE. â43
entre les froids de l'hiver et les chaleurs de Télé. A Moscou^ la
courbe moyenne mensuelle s'étend depuis — • 10",8 (janvier), jus-
qu'à 24 degrés (juillel) ; total : 34^,8 de différence moyenne. Enfin
nous pouvons encore ajouter à cette échelle de variations celle
de Boothia Félix, terre boréale de T Amérique située au delà
du 72' degré. Elle s*étend depuis 40 degrés au-dessous de
zéro (février) jusqu*à 5 degrés au-dessus (juillet). Écart = 45 de-
grés entre les températures moyennes de Tannée! (Voy. aux Cli-
mats, p. 434, et fig. 129.)
La variation diurne, beaucoup moins prononcée que la varia-
tion annuelle, donne également lieu à des courbes significatives
dans les températures successives. L'amplitude de Toscillation
therniométrique est plus forte dans les pays chauds et dans Tin-
térieur des continents que dans les pays froids et dans le voisinage
des cotes. A part Tinfluence égalisatrice des mers, qui reste à peu
près la même, la distance à Téquateur agit d une manière opposée
sur les oscillations annuelles et diurnes du thermomètre. Tandis
que la première augmente à cause de la longueur des nuits d'hi-
ver et des jours d'été, la seconde diminue parce que dans les pays
méridionaux l'ardeur des rayons solaires est plus grande et le ciel
plus pur pendant la nuit. On voit, par exemple^ qu'à Padoue la
variation diurne en juillet est de 9 degrés. Celle de Paris est en
moyenne de 7^5. Celle de Leith en Ecosse est de 5 degrés.
Ce sont là des moyennes. Mais si l'on examinait constamment
la mobilité de la température d'un lieu déterminé, comme» par
exemple, Paris, on trouverait qu'à part ces variations régulières
moyennes dues au soleil, il en est d'autres incomparablement plus
étendues, qui jouent le plus grand rôle sur la santé publique : ce
sont, je ne dirai pas les différences énormes qui existent entre cer-
tains froids de janvier et certaines chaleurs de juillet; mais plutôt
les variations diurnes subies en 24 heures. Ces différences sont
très^urieuses, surtout si l'on prend la température d'un thermo*
mètre au soleil, et la plus basse de la nuit suivante.
Il y a souvent de très-grandes différences entre le maximum et
le minimum d'une même journée, surtout dans les mois de mai et
juin, différences qui atteignent, à Paris même, jusqu'à 25 et 30 de-
grés. Voici, par exemple, quelques-uns des maxima observés à
robservatoire météorologique de Montsouris entre 1 heure et
4 heures de l'après-midi sur un thermomètre à boule verdie, ex-
posé ao soleil à 10 centimètres au^essus du sol gazonné, et
qndqaes-nRs des minima eosstatés au mévne thermomètre entre
344 LA TEMPERATURE.
1 heure et 4 heures du matin la nuit suivante. Je choisis ceux qui
accusent les plus grandes différences :
Maximum. Miaimum. Différence.
11 mai 1870 30,7 4,1 26,6
16 — 30,2 6,0 24,2
17 — 32,7 6,9 25,8
18 — 39,4 12,1 27,3
19 — 41,5 14,4 27,1
20 — 41,9 12,9 29,0
21 — 44,0 16,0 28,0
25 — 30,0 5,0 25,5
27 — 30,8 6,1 24,7
30 — 34,8 10,2 2'*,6
8 juin 30,5 6,0 24^
12 — 32,0 8,0 24,0
13 — 33,6 8,5 25,1
14 — 41,9 12,0 29,9
16 — 41,3 16,1 25,2
23 — 40,8 11,7 29,1
29 — 35,1 9,0 26,1
30 — 35,0 7,1 27,9
2 juillet 30,0 6,0 24,0
On voit que dans notre climat les variations diurnes de la tem-
pérature sont parfois considérables. Cette extrême variabilité est
du reste Tun des signes particuliers du caractère parisien^ aussi
versatile et aussi coquet que son atmosphère.
Les recherches précédentes ont eu pour objet de faire apprécier
la quantité de chaleur solaire qui pénètre dans les couches aérien-
nes et la partie de cette chaleur qui arrive jusqu'à nous.
Il est intéressant maintenant de rechercher comment les varia-
tions de température pénètrent à Tintérieur de la terre^ et les li-
mites auxquelles elles s'éteignent.
Les variations diurnes dépendent de la rotation de la terre sur
son axe^ et sont appréciables à plusieurs décimètres de profon-
deur; puis se présente une couche où elles cessent totalement de
se manifester; tandis que les variations annuelles dépendantes du
mouvement de translation de la terre dans son orbite> y sont en-
core très-sensibles.
Ces dernières variations sont appréciables^ dans nos climats,
à plus de vingt mètres de profondeur; au delà se présente une
seconde couche qu'on a nommée couche invariable des tempéra-
tures^ parce que le thermomètre y conserve^ pendant le cours de
Tannée^ une hauteur à peu près constante. De sorte que Ion doit
TEMPÉRATURE DU SOL. 345
coocevoir^ au-dessous du sol^ deux couches limites^ l'une pour les
^-ariatioDs diurnes et l'autre pour les variations annuelles du ther-
momèlre.
Il existe bien peu d^observations suivies sur la température de la
terre a diverses profondeurs; et la plupart de celles que nous
avons ne présentent peut-être pas toutes les garanties désirables.
Les physiciens qui se sont occupés de ces sortes de recherches ont
60 général adopté le même mode d observation^ qui consiste à sui-
vre la marche d'un thermomètre dont les boules plongent en terre
à des profondeurs plus ou moins grandes et dont les tubes sont
assez longs pour que l'échelle des degrés se trouve placée au-
dessus de la surface du sol. Ce n'est que dans ces derniers temps
que Ton a commencé à avoir égard à la différence des tempéra-
tures que doit nécessairement prendre le thermomètre à ses deux
eitrémités, ce qui exige une correction d'autant plus grande
que la capacité de la boule est moindre par rapport à celle du
tube.
Le plus aacien observateur connu qui se soit occupé^ d'une ma-
nière suivie^ des températures de la terre^ est le marchand Ott de
Zurich^ qui, à partir de 1762^ fit des recherches pendant quatre
années et demie, a\ec 7 thermomètres placés à diverses profon-
deurs. Une autre série d'observations^ non moins importante que
celle de Zurich, a été faite à Leith, près d'Edimbourg, pendant les
années 1816 et 1817. Divers observateurs consciencieux ont de-
puis étudié attentivement cette question.
En résumant toutes ces observations sous le rapport du temps
employé par la température à pénétrer successivement à des pro-
fondeurs plus grandes, Pouillet a été conduit aux conclusions
suivantes :
!• Au mois d'août, la température de la terre va en décroissant d'une manière à
pfu près uniforme depuis la surface du sol jusqu'à la couche mvariable ;
2" Pendant le mois de septembre, la température est à peu près uniforme de-
puis la surface du sol jusqu'à la profondeur de 15 à 20 pieds; plus bas, elle décroît
on peu et lentement jusqu'à la couche invariable ;
3» Pendant les mois d'octobre et de novembre, la température va en croissant,
depuis la surface du sol jusqu'à une profondeur de 15 à 20 pieds; plus bas, elle se
trouve à peu près égale à la température de la couche invariable ;
4» Pendant les mois de décembre, de janvier et de février, la température va en
cTois$ani d'une manière à peu près uniforme, depuis la surface du sol jusqu'à la
couche invariable ;
5» Pendant les mois de mars et d'avril, la température va en décroissant très-
rapidement jusqu'à la profondeur de 1 ou de 2 pieds; plus bas, elle décroît moins
vite et finît par devenir croissante ;
6^ Pendant les mois de mai, juin et juillet, la température est encore décrois-
346 LA TEMPÉRATURE.
santé, mais moins rapidement et jusqu'à une profondeur plus grande; puis elle
redevient encore un peu croissante, pour regagner la température de la couche
invariable.
Des diverses séries d'observations qui ont été faites pour con-
stater la marche annuelle de la température au-dessous de la sur-
face du sol^ la meilleure me paraît être celle de TObservatoire de
Bruxelles, de 1834 à 1842, organisée par 31. Quételet. Je choisis
dans cette série trois années, qui mettent bien en évidence cet
effet thermométrique selon les profondeurs. Dans la figure H 2 la
première ligne représente la marche du thermomètre placé à
19 centimètres en terre; la seconde, celle du thermomètre enterré
à 45 centimètres; la troisième, celle de la profondeur de 75 centi-
mètres. On voit qu^à partir de cette limite les petites oscillations
cessent de se faire sentir. La quatrième ligne est la courbe de la
température à 1 mètre. La cinquième courbe est celle de 3",90;
et la sixième, celle qui a été donnée par le thermomètre enfoncé
à 7'°,80 de profondeur. Les mois des 3 années successives repro-
duites ici sont indiqués par leurs initiales. Ces constatations se
résument ainsi :
1" La vitesse moyenne pour la transmission de la chaleur à
partir de la surface du sol a été de 144 jours pour 7", 80, ce qui
donne 3 décimètres parcourus en six jours;
2® En comparant les observations de Paris, Strasbourg, Zurich
et Bruxelles, on trouve que les variations annuelles sont nulles à
une profondeur de 25 mètres;
3® La vitesse avec laquelle les variations diurnes des tempé-
ratures se transmettent à l'intérieur de la terre est de 3 heu-
res environ pour une couche de terre d'un décimètre d'épaisseur;
4*" Les variations diurnes peuvent être considérées comme à
peu près nulles à la profondeur de 1 ",3, c'est-à-dire à une pro-
fondeur dix-neuf fois moindre que celles où s'éteignent les varia-
tions annuelles.
La température moyenne de l'année peut se déduire de celles
du sol en ayant recours à l'une des trois méthodes suivantes :
1* Par une seule observation, en prenant la température de la
terre à une vingtaine de mètres et en la corrigeant de l'élévation
de température en raison de cette profondeur, ^ne l'on peut éra-
luer à 1 degré pour 35 mètres;
2* Par les observations de deux mois séparés d'une demi-an*^
née, en prenant la température à quelques mètres de profondeor
seulement ;
LES SAISONS DANS L'INTÉRIEUR DE LA TERRE. 347
3* Par les observations de quatre mois également espacés en li-
sant des thermomètres placés à Tair libre ou à la surface du sol.
La loi du décroissement des variations annuelles de la tempéra-
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Fig. 112. — Variations annuelles de la température pour des thermomètres placés aux
profondeurs de 19 centimètres, 45 centimètres, 75 centimètres^ 1 mètre, 3*^90 et 7%80.
Courbes de 3 années successives.
tore au-dessous de la sur&ce de la terre peut s'exprimer en disant
^ae lorsqu'on descend selon une progression arithmétique ^ les
3i8 LA TEMPÉRATURE.
amplitudes deaVariatioDS du thermomètre, pendant le cours d'une
aonée, décroissent selon une progression géométrique :
Température à la surface 16*,61
C.ig 13 30
0 4& 12 kk
0 75 Il 3S
1 00 10 67
3 90.... k bit
7 80 1 ii
La loi des variations de température que subit une même cou-
che de terre, pendant la durée d'une année, est donnée par le
tableau suivant, assez clair par lui-même pour nous dispenser de
toute explication.
„,..
TBUHOHiTIlI
plué à la
>arfac« duafll
placi 1 la
profondeur de
profondeur d«
l",o».
THUMOUiTtlE
TKna^iitTiii
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F*Tri«.
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13 B4
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13 21
10 21
6 48
4 66
6', 01
5 77
6 39
7 13
9 99
13 Ig
H 90
15 73
15 08
13 27
10 06
8 40
Il', 73
10 70
9 97
9 68
9 91
10 75
11 86
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15 87
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NoYembra
Décembre
16 71
14 15
9 96
b 69
3 37
Il 41
Il T8
11 11
11 U
11 47
L'année . . .
... S-, 33
8',8î
10*, 49
11*, 82
11', 77
S
A la prorondeur de 25 mèlres, les variations diurnes et annuelles de U Irm-
pérature peuvent être considérées comme enlièremont éteintes ; c'est donc ï eelt*
limile que se présente la couche invariMedcs températures.
Il e:(iste à TObservatoire de Bruxelles un puits de 60 pieds de profondeur envi-
ron, dont les eaux ne varient guère que d'un diiième de degré dans le coura i'am
année ; la lempéralure moyenne dépasse un peu 1 1 degrés centigrades et se trouri-
ainsi supérieure de 6 à 7 dixièmes de degré à la température moyenne de l'air. < ^1
accroissement de lempéralure répondrait à 1 degré environ, pour une profonliur
de 36 mètreS; et difTérerait peu de celui qu'on a généralement observé ailleurs.
Parmi les résultats obtenus à l'Observatoire de Bruxelles, Tua
des plus intéressants est la mesure du telnps employé par U
température diurne pour se transmettre à différentes profondeurs :
Le thermomètre dont la boule est à la surface du sol a son maiimum k midi ki
— .— à moitié enterrée midi &ï
— au-dessous de la surface du sol. I^
— à O-'iS de profondeur..
— à 0",4 de profondeur. .
— à 0",6 de profondeur. .
LES SAISONS DANS L'INTÉRIEUR DU SOL. 349
Le maximum de température s'est donc présenté, vers la surface du sol, un peu
arant 1 heure; à 2 décimètres de profondeur, il y a un retard de 5^,1/4 ; à 4 décimè-
tres de profondeur, le retard est de 12^,25, et à 6 décimètres, de 17 heures environ.
ile qui donne, terme moyen, 2^,40" pour la durée de la transmission du maxi-
mum de température, à travers une couche de 1 décimètre d'épaisseur; la couche
où les maxima de température arriveraient aux mêmes instants qu'à la surface du
^ol. se trouverait à la profondeur de 8 décimètres et demi.
Bravais et Martins^ par les observations qu'ils ont faites sur le
Faulhorn^ en 1841, ont trouvé un résultat semblable à la hau-
teur de 2683 mètres au-dessus du niveau de la mer. « Nos obser-
vations sur la température du sol, dit Bravais, m*ont prouvé
que les maxima et minima de chaleur diurne emploient environ
2 heures 54 minutes pour traverser une couche de terrain épaisse
(l'un décimètre. La concordance de ce résultat avec ceux obtenus
par M. Quételet, à l'Observatoire de Bruxelles, est remarquable. »
A ces recherches, ajoutons celles que M. Becquerel fait depuis
ph: sieurs années au Jardin des Plantes sur la distribution de la
chaleur et ses variations dans le terrain parisien.
Arago a admis que la température des caves de l'Observatoire,
situées à 28 mètres au-dessous du sol, et qui est de 1 r,7, n'ayant
éprouve aucun changement depuis trois quarts de siècle, repré-
sente celle de la couche invariable ; tel a été son point de départ
dans les déterminations de température qu'il a faites dans les
puits artésiens.
Le thermomètre électrique permet d'étudier avec précision la
distribution de la chaleur au-dessous du sol, les anomalies qu'elle
éprouve et la possibilité de reconnaître avec exactitude la position
de la couche invariable.
Un puits foré a été creusé à cet eflfet au Jardin des Plantes eu
1863, dans lequel on a descendu un câble thermométrique com-
posé lui-même de plusieurs autres, et renfermé dans un mât de
bois évidé à l'intérieur et goudronné. Les câbles partiels ont per-
mis d'observer sans interruption depuis le sol jusqu'à 36 mètres
au-dessous. Le puits a été rempli en partie de béton pour éviter
le contact du mât et par suite du câble avec les eaux provenant
des infiltrations. La température est donnée avec exactitude et ne
peut être en erreur que de 1 dixième de degré au maximum.
La température moyenne constatée a été de :
10»,6%
à
1 mètre.
li«
05
à
21 mètres
11 76
à
6 —
12
27
à
26 -
11 76
à
11 —
12
30
à
31 —
11 78
à
16 —
12
^2
à
36 —
350 LA TEMPÉRATURE.
Parmi ces huit stations espacées de 5 en 5 mètres^ il y en a
trois ^ celles de 21^ de 31 et de 36 mètres^ dont les tempéra-
tures n'éprouvent pas de variations dans le cours de Tannée; elles
se comportent donc sous ce rapport comme la couche invariable,
située dans nos climats vers la profondeur de 25 mètres. Ces sta-
tions se trouvent^ la première dans le calcaire^ et les deux autres
dans une argile sableuse.
Quant aux autres stations^ situées à 1 mètre^ 6 mètres et 2G
mètres ^ les températures sont soumises aux variations sui-
vantes :
l» A 1 mètre au-dessous da sol, la température moyenne ra en augmentaot
de rhiver à Pété comme dans Pair ; la différence entre le maximum et le minimum
est de 6^,92, tandis qu'elle est de 1S®,17 dans l'air.
2® A 6 mètres, les variations suivent une marche inverse, le maximum ayant
lieu en hiver ; la différence est d'environ 1 degré.
S^' A 11 mètres, la variation, qui n'est que de 0%3, indique encore que le maxi-
mum est en hiver et le minimum entre le printemps et Tété.
(fto A 16 mètres, la marche de la température est comme dans Pair; l'amplitude
de la variation est de 0^,25. .
Enfin à 26 mètres, la marche est encore la même : la variation est de 0*,53.
Or, de 21 à 36 mètres, la température croissant de 0^,12, et à chacune de ces
stations ayant été constante pendant les années 1S64, 1665 et 1666, on croit pou-
voir en conclure que Taccroissement de température est de 1 de§^ par 40 mètres
environ. Si l'on commence à supputer Taccroissement à partir de 21 mètres, où
se trouve la première couche constante, on trouve le même résultat.
Depuis 6 mètres jusqu'à 11 mètres, les températures ne varient pas comme
dans l'air ; les maxima et les minima sont en sens inverse ; tandis qu'à 16 et à
26 mètres, elles suivent les mêmes périodes que dans l'air.
Cet état de choses prouve que dans certaines localités^ au-dessous
du sol^ des couches sont en relation avec lair^ dont elles par-
tagent les vicissitudes ; quoique à un degré beaucoup moindre.
Cette relation dépend des infiltrations d*eaux pluviales soumises à
une marche régulière^ lesquelles apportent une perturbation dans
la distribution de la chaleur.
En effet, les eaux météoriques qui tombent sur le sol pénètrent à llntérieiir de
la terre, dans laquelle elles s'infiltrent en obéissant à l'actioix de la pesaoteor ;
elles s'accumulent sur les couches imperméables , où elles forment des nappes
d'eau souterraines. Pour le puits foré du Jardin des Plantes, la carte hydrologique
montre qu'à la profondeur de 16 mètres on pénètre déjà dans la nappe d'e&a qui
alimente les puits ordinaires au Jardin des Plantes. Celte nappe s'écoule sans oess^
vers la Seine et reçoit directement les eaux atmosphériques, en sorte qu'elle doit
participer à leurs variations de température. A la profondeur de S6 mètres, on
atteint une deuxième nappe qui prend naissance sur Targile plastique. On conçoit
donc que les variations de température puissent atteindre 0*,53 à cette profon-
deur de 26 mètres. Les nappes souterraines qui sont alimentées direckemeot par
des eaux. venues de la surface doivent nécessairement reproduire, en les attê*
LES SAISONS DANS L'INTÉRIEUR DU SOL. 351
nuant» les Tariations de lempérature de ces dernières. Les variations seront d'au-
tant plus sensibles que les nappes d'eau se trouvent à une moindre profondeur
et que leur écoulement sera plus facile et plus rapide.
Telle est la marche de la température à Tintérieur du sol. Les
insectes^ les vers, les racines des arbres la connaissent^ et elle a
une part particulière dans l'œuvre générale des saisons à la sur-
face du globe.
A propos de la température du sol et de la température moyenne
d*un lieu^ on s'occupe souvent du thermomètre type des caves de
l'Observatoire de Paris^ qui est depuis longtemps l'une des bases
fixes de la graduation des thermomètres. Voyons en quelques
mots son histoire.
La température des souterrains situés dans la couche invariable dont nous
venons de parler donne la température moyenne de Tatmosphère extérieure prise
à la surface, corrigée du léger accroissement dû à la profondeur. De tels souter-
rains existent sous le bâtiment de TObservatoire de Paris. Ils sont à 28 mètres
(86 pieds] de profondeur et, de plus, singulièrement abrités des influences exté-
rieures par le monument massif qui les domine. Depuis juste deux siècles, on y
suit Tétat du thermomètre. Cet état reste à 11^,7.
C'est le %k septembre 1671 que, pour la première fois, on déposa dans les sou-
terrains de TObservatoire un thermomètre qui y resta en expérience pendant un
certain temps; le lendemain 25, on remarqua avec soin la hauteur quUl indiquait.
Pondant tout le mois d*octobre et de novembre, on descendit plusieurs fois dans
les souterrains et Ton trouva toujours la température à la même élévation ; ce
thermomètre avait été construit par Pabbé Mariette. Telles sont les plus anciennes
observations faites sur la température des caves de TObservatoire.
La constance de cette température fut aussitôt admise comme un fait avéré,
La Hire, dès la Un du dix«sepUème siècle, prit cette température pour un
des points fixes de son thermomètre; il la marqua à <iS* de son échelle calori»
flque.
Dans un mémoire publié en 1730, Réaumur donna, pour la première fois, une
détermination de cette température qui puisse être rapportée aux degrés thermo*
métriques comparables.
En 17S3, Lavoisier construisit lui-même un nouveau thermomètre, qui fut in-
stalle à rObservatoire par les soins de Cassini IV. Pour empêcher que des courants
d*alr pussent influencer la température de Tenceinte où désormais devaient se
faire les observations thermométriques, Cassini prit le parti de faire boucher en
maçonnerie épaisse toutes les avenues aboutissant à Tancienne table des thermo-
mètres, sauf une qui hX fermée par une bonne porte. Il eut ainsi un vaste cabinet
souterrain formant une galerie de 33 mètres de longueur, de 9 mètres de largeur,
et de 2™,66 de hauteur, à laquelle communiquent encore trois autres caveaux en
cul-de-sac creusés dans la pierre, d'environ 1 mètre carré sur 2",66 d'élévation,
destinés à recevoir des boussoles et plusieurs autres instruments de divers
genres.
Le thermomètre de Lavoisier est formé d'un réservoir d'environ C»,07 de dia-
mètre, surmonté d'une tige presque capillaire de 0",57 de longueur, parfaitement
calibrée ; il a été gradué par comparaison avec un thermomètre étalon ; chaque
degré de la division Réaumur occupe 0"*,I09 de hauteur, et par conséquent on peut
35-2
LA TEMPERATURE.
dislinpiier et eslimcr rjtcilement le (icnii-centÎL'me Je degré. L'instrumput est plaça
dans un boca! rciiiplî de sabie de gr^s Irès-fin et Ires-sec, qui enveloppe la boule,
et mt^me le tube dti tliernionifelre, jnsnu'à C.ÎS du terme oii se soutient le mer-
cure dans les souterrains. Le séjour de deux observateurs dans le c;ibinct, pcnHant
huit à dix minutes, ne cause aucune variation dans la b.iuteur du mercure. Lm
divisions Ihermomôtriqucs sont gravées sur une glace placée contre la tige *!
rinslrunient. Ce lliernioiui tie df l.avoisier, qui est le thermomètre étalon des
caves de l'Observatoire, a été placé sur un pilier isolé, en face Je l'anciennt; table
des thermomètres.'
TEMPÉRATURE DES SOUTERRAINS. 353
De 1783 à 1817, ce thermomètre s'est élevé de ll'',417 à ]2'',086. Arago se
demanda si ce léger accroissement n'était pas dû au thermomètre lui-même. Pour
▼érîGer celle conjecture, il pria Gay-Lussac de faire lui-même un thermomètre.
Ce savant physicien se rendit à son désir, et gradua avec le plus grand soin un
thermomètre qui fut placé à côté de celui de Lavoisier et avec les mêmes précau-
tions. On constata une erreur de -f- 0^,380 dans la graduation de l'ancien thermo«
mètre, à cause du déplacement du zéro de son échelle. (A la longue, presque tous
les thermomètres deviennent faux. Le zéro, le terme de la glace fondante, monte
le k>Dg de l'échelle graduée, comme si la boule contenant le mercure se rétrécis-
sait.) La température de 1817 devait être réduite à 11^706 au lieu de 12^,086, et
alors la différence avec la température de la surface (10^,7) n'était plus que de
1 degré, excès en rapport avec l'accroissement de la température suivant la pro-
fondeur.
Je suis descendu dans ces caves mémorables le 24 septembre 1871,* deux siècles,
Jour pour jour, après la première observation tlicrmoniétrique qui y ait élé faile.
Les avenues qui de là conduisaient aux catacombes de Paris ont été fermées; mais
le silence sépulcral qui règne en ces profondeurs invite au recueillement aussi
bien et mieux peut-être que l'ossuaire vulgaire des squelettes voisins. Le colossal
édifice de Louis XIV, qui élève la balustrade de sa terrasse à 28 mètres au-dessus
du sol, descend, au-dessous, en des fondations qui ont la même profondeur :
28 mètres. A l'angle de l'une des galeries souterraines, on remarque une statuette
de la Vierge, placée là cette même année 1671, et que des vers gravés à ses pieds
invoquent sous le nom de • Notre-Damc-de-dessoubs-terre. » De là, on arrive à
la galerie des thermomètres, dans laquelle plane le souvenir silencieux des savants
qui l'ont parcourue, des Cassini, des Réaumur, des Lavoisier, des Laplace, des
Humboldt, des Arago.... Les orages de l'atmosphère et ceux de l'humanité ne pé-
nètrent pas jusqu'à ce sanctuaire, et la Commune de 1871, qui avait osé gravir la
terrasse supérieure, a reculé devant l'idée d'aventurer ses pas brutaux sur ces
marches sacrées....
En 1871, le thermomètre de Lavoisier marque 11^,73 ; celui de Gay-Lussac, 11^7.
On voit que c'est précisément 1 degré au-dessus de la température moyenne
de Paris.
«
La température moyenne d*un lieu est celle que Ton obtient en
faisant la somme des températures moyennes annuelles^ et en di-
visant par le nombre des années pendant lesquelles ont été faites
les observations. Le mode d*opérer n*est applicable qu'à un nombre
restreint de stations. Aussi on a dû chercher de bonne heure un
moyen d'obtenir, par des expériences effectuées rapidement, des
nombres qui pussent suppléer, avec une suffisante approximation,
à des déterminations si longues. Nous avons vu que dans nos
climats la couche solide qui est à la surface du sol éprouve des
yariations de température diurne, que plus bas on trouve une
couche qui n'éprouve que des variations annuelles, et qu'enfln, à
une profondeur suflisamment grande, à environ 25 mètres, on
rencontre une couche invariable, qui est très-voisine de la moyenne
d*une très-longue série des températures journalières de l'Atmo-
sphère. En cherchant la température de cette couche sufdsam*
ment profonde, ou bien, ce qui revient au même, en déterminant
23
854 LA TEMPÉRATURE.
la température constante des sources qui jaillissent dans une
contrée ou des puits peu profonds, ou encore des souterraios,
on peut donc arri ver à trouver pour la température de chaque
lieu un nombre qui diffère très-peu de celui calculé en employant
une longue suite de températures annuelles.
Dans les régions équinoxiales, il suffit de descendre un thermo-
mètre à la simple profondeur d'un tiers de mètre dans des lieu<E
abrités, pour qu'il marque constamment le même degré à un ou
Jeux dixièmes près. On creuse à cet effet un trou dans des rez-de-
cliaussée sous des cabanes d'Indiens, ou sous de simples hiui-
gars, dans 'des lieux où le sol se trouve à l'abri de l'échaufTement
direct produit par l'absorption de la lumière solaire, du rayonne-
ment nocturne et de l'infiltration des pluies.
En prenant la température des sources pour celle de l'intérieur
de la terre, on trouve une concordance très-grande pour la zone
comprise entre SOf et 55' de latitude, pourvu que les lieux ne
soient pas élevés de plus de 1000 mètres au-dessus du niveau de
la mer.
Pour les latitudes supérieures à 55*, la différence entre les
températures de l'air et des sources s'accroit d'une manière sen-
sible.
Vers la cime des Alpes suisses, au delà de 1 400 et 1 500 mètres
de hauteur, comme dans les hautes latitudes, les sources delà
terre sont de 3* plus chaudes que l'air.
Dans les contrées méridionales les températures des sources et
du sol sont inférieures aux températures moyennes de l'air,
comme ou le voit par les relations de Humboldt et de Léop. de
Buch.
Sous nos latitudes, cette température est égale à celle du so)
près de la surface, et est un peu supérieure à la moyenne du lieu.
Ainsi l'une des sources de la Seine, celle de la Duy, à Châtillon-sur-Se ine, a l'tr
trouvée à 10',4par Arago,le S5 octobre 1825, à quatre heures du soir. L'eau, alun
fort peu abondante, de la • fontaine des Ducs i marquait 10*, \. Une aulre source
du mCme fleuve, celle d'Érergereaux, n'était qu'h 9°,2 ; mais il faul dire qu'élit
est à 470 mètres au-dessus du niveau de la mer, tandis que la première n'est qu'à
-270. La source de la Marne, près de Langres, qui s'échappe du versant orieitlil
d'un coteau calcaire, t 381 mètres au-dessus du niveau de la mer, a élé notée à
9*,7 le 18 oclol>re IB39, dans la matinée, par mou compatriote Walferdin. Sur le
versant opposé du même coteau et à peu près au même niveau coule la source (fe
[tlanciie r iilùne.doat la température était le même jour, une heure plus tard, de
%'*,6. Sur !>' prolongement du même versalit, une source qui coule au bas de 11
villi: de l.:ii>;:;res marquait le même jour 9',b, C'est également la température des
puits ilo l.:iTigres qui coulent à la profondeur moyenne de 39 mbtres avec un coU'
I
TEMPÉRATURE MOYENNE DE CHAQUE ANNÉE. 355
nnt de 1 mètre de Test à Touest. La source de la Meusêy dans la même région et
non loin de Mantigny-le-Roi, marquait 10^,9 le 10 octobre 1839, le malin. Il faut
remarquer que quoique sa hauteur soit de 379 mètres au-dessus du niveau de la
ni«?ry elle ne sort pas d'un coteau, mais de la plaine, et jaillit d*un petit bassin qui
a environ 1 mètre d'ouverture sur O'^.bO de profondeur, et pousse un jet continu
qui ne tarit jamais. Étant à ciel ouvert, la température de Tair la modifie un peu.
Le jour de l'observation, cetle température était de 14*^,5, et explique l'élévation
de celle de cetle source sur les précédentes.
Les sources situées soit dans la pldine et les collines basses de TAlsace,
soit dans les vallées des Vosges et de la Forêt-Noire, ne différent dans leur
température moyenne que de 0^,8 au plus lorsqu'elles sont à des allitudes très-
rapprochées, et à égale altitude la température moyenne des sources de la
vallée du Rhin, entre 180 et 260 mètres d'altitude et entre 48 et 49 degrés
de latitude, est de 10^,5, valeur qui correspond à une altitude moyenne de
213 mètres.
11 est curieux de suivre pendant un an la température de la Seine à Paris. C'est
ce que nous allons faire par la figure suivante :
.Mai Juin iuaidAoùiS«^*«(W*^yov»^Dû^''Janv^Fnr» Mars AntiI ,
« J1 Jl
Fig. lU. — Température de la Seine à Paris pendant une année
(f^mai 1868 au 30 avril 1869).
En juin et juillet, cette température s'élève chaque année jusqu'à 25 degrés et
|u*;l«iuefois au-delà. En janvier, elle descend assez souvent jusqu'à zéro ; nous
verrons plus loin les époques où elle charrie et se gèle môme tout à fait.
Il est intéressant maintenant pour nous de compléter cet en-
semble d'études sur la météorologie de nos climats par le relevé
des températures moyennes de Paris depuis le commencement du
$Me. Nous leur ajoutons les températures exceptionnelles qui
ont été notées à Paris, soit comme minima, soit comme maxima.
Ces données sont celles de l'Observatoire.
TEMPÉRATURES MOYENNES NOTÉES A l'OBSERVATOIRB DE PARIS
A 1*li'tf*r FROIDS
Années. (déc.-janvier-févr.)
1800 » »
1801 » »
1802 • •
1803 » »
180% 5S0
de Tété*
CHALEURS
BXCBPTIONKKLLKS.
(juin-juillet-août)
» »
s >
> »
W, 6
de Tannés.
10% 2
10 7
10 0
10 G
11% 1
356
LA TEMPÉRATURE.
TEMPERATURES MOYENNE^
Années. de Thivcr.
1805 2», 2
1806 4 8
1807 5 6
1808 2 1
1809 4 9
1810 2 0
1811 4 0
1812 4 1
1813 1 8
1814 0 9
1815 4 3
1816 2 2
1817 5 2
lois • o o
1819 4 1
1820 1 9
1821 2 5
1822 6 0
1823 1 4
1824 4 4
1825 4 9
1826 3 7
1827 1 1
1828 6 0
1829 3 1
1830 — 1 6
1831 3 6
lo32. •..••• 3 o
1833 3 7
1834 6 3
1835 4 7
1836 1 9
1837 3 9
1838 0 6
1839 3 2
1840 4 2
1841 0 9
1842 2 9
1843 4 1
1844 3 3
1845 0 4
1846 5 8
1847 1 7
1848 3 3
1849 5 9
1850 3 8
1851 4 3
1852 4 0
1853 5 3
1854 3 0
FRMD8
EXCEPTIONNELS.
(Il janv.— 14,3)
(14 janv.— 14,6)
(24janv.— 17,0)
(17 janv.— 17,2)
(20 janv, -19,0)
(19déc.-14,7)
de l'été.
17% 3
CHALE uns
EXCEPTIONKELLES.
18
19
19
16
17
16
17
17
15
19
17
20
18
18
17
17
17
20
19
17
19
17
18
18
16
20
(30 déc— 14,0)
18
18
18
19
5
7
1
9
5
18 1
17 2
5
4
1
3
17 1
19 2
18 2
17 4
17 2
7
1
17 8
18 9
2
0
0
5
3
18 4
19 2
7
4
2
5
0
5
4
5
7
7
17 8
16 9
17 0
20 6
18 4
18 6
4
4
3
3
(15 juin. 36,2)
(19 juill. 36,3)
(l«' août 36,2)
(18 août 37,2)
(5 juill. 36,5)
17 9
17 3
,(16 juin. '35,1)
de l\innée.
11
10
10
10
10
12
9
10
9
10
9
10
u
11
9
11
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10
U
11
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10
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9
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10
10
9
10
10
U
11
11
10
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11
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10
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10
9
8
4
6
6
0
0
S
8
5
4
5
3
1
8
1
1
4
2
7
4
8
5
1
1
7
8
9
3
7
7
0
2
9
3
2
0
3
2
7
7
8
4
3
6
5
7
1
9
f
TEMPÉRATURE MOYENNE DE PARIS. 357
TEMPÉRATURES MOYENNES
Anom. de 1 hiver. ,^^Z!ll?,lît« . de l'été. chaleurs
EXCEPTIONNELS. ^^' EXCEPTIONNELS.
1855 2% 1 15", 6
1856 4 1 18 8
1857 3 2 19 2 (4 août 36,2)
1858 2 k 19 2
18!9 k k 19 5
1860 Z k 15 6
1861 2 2 18 6
1862 18 16 9
1863 5 1 18 7
1864 3 1 17 0
1863 3 1 18 5
1866 4 5 17 9
1867 3 8 17 6
1868 2 7 19 4 (22juil. 34)
1869 4 6 17 4
1870 2 5 (24déc.— 12) 18 5
1871 1 8
• •
de Tannée
9»,
5
10
8
11
3
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10
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10
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•
-Moyenne générale 3", 2 18", 3 10*, 7
Il résulte de cette table^ qu a Paris^ depuis le commencement
du siècle, Thiver le plus froid a été celui de 1830, le plus chaud
celui de 1834; Tété le plus froid a été celui de 1816, et le plus
chaud celui de 1842; Tannée la plus froide est celle de 1829, et
la plus chaude celle de 1 834.
Cette liste a pour but de donner simplement Tétat moyen an-
nuel, estival et hibernal de la température, constaté à l'Obser-
vatoire de Paris. Nous verrons plus loin qu'il y a eu en France
des froids plus rigoureux et des chaleurs plus élevées que les
nombres que nous venons d'inscrire, et dont l'observation a été
faite sur des points différents.
Nous avons dit que, si Ion prenait les températures moyennes
de chaque jour de Tannée à Paris, on trouvait une augmentation
de chaleur depuis la première semaine de janvier jusqu'au milieu
de juillet^ et ensuite une diminution constante depuis cette der-
nière date pour revenir à la première. Le même phénomène géné-
ral ne laisse pas que d'avoir quelques discontinuités. Les chose»
ne se passent pas aussi simplement.
Il est bien vrai que, d'une manière générale, c'est le mouvement
de la Terre qui amène les grandes phases de la température, et qui
produit dans nos climats, par exemple, un minimum en janvier
et un maximum en juillet. Mais la courbe qui réunit ces points
extrêmes n'est pas une courbe absolument régulière. Il s'y trouve
358 LA TEMPERATURE.
manifestement des points d'arrêt et de rebroussementqui semblent
sujets à des retours périodiques. L'observation incessante et inté-
ressée des populations, surtout des populatioas de la campagne,
avait depuis un temps imméoiorial consacré quelques-unes de
ces variations périodiques par des dictons que la science moderne
a eu le grand tort de négliger.
Ce n'est que depuis, trente à quarante ans que les reclierches
de Brandes, Maedier, Erman, bientôt suivies par celles de Do\e,
Quételet, Buys-Ballot, Fournet, Petit, ont de nouveau appelé l'al-
tention des physiciens sur la régularité que semblaient présenter
certaines de ces crises de la température terrestre.
Dans sa forme la plus générale, la question peut se formuler
de la manière suivante :
Quel est, pour une localité donnée, l'écart moyen, en plus ou
en moins, que présente la température de chacun des jours àf
l'année par rapport à la marche supposée régulière de ces tempé-
ratures entre les extrêmes annuels?
Cet écart est-il sensiblement le même pour chaque année nu
pour un petit groupe d'années? Varie-t-il, au contraire, d'une
année à l'autre, ou d'un groupe d'années à l'autre, de manière à
présenter une certaine périodicité?
Quant aux questions qui se rattachent secondairement à celle
première question générale, elles sont extrêmement nombreuses,
puisque les quantités de lumière versées dans rAtmo8phère,(r étal
électrique de l'air et ses propriétés dites ozonoméiriques, son élat
hygrométrique et tous les météores aqueux qui en dépendent,
comme aussi les variations dans la pression barométrique, W
déplacements de l'air, ou les vents, les tempêtes, en un mot tous
les phénomènes atmosphérique^ sont intimement liés avec la ri'-
partition de la chaleur à la surface du globe.
£n&n un appendice bien naturel et bien important se trou\e
dans l'iniluence de ces perturbations thermométriques sur la santé
des hommes, des animaux et des plantes.
Toutes i-es questions sont du domaine de la statistique. Elles
seront encore longues à analyser et à résoudre; cependant nous
pouvons déjà signaler le fait général suivant mis hors de doute
par les comparaisons de M. Cli. Sainte-Claire-Deville.
Quativ numents dans l'année frappent principalement l'atten-
tion pai' l'abaissement de température et la perturbation aliiiO'
itphérique tjuis'y produisent : ce sont les époques qui avoisinentli.'
1*2 février, le l'i mai, le 12 août et le 12 novpmhre.
LES VARIATIONS DE LA TEMPERATURE. 359
Le froid périodique du mois de mai est une tradition populaire ; les bortrculteurs
appellent les trois saints de glaccy saint Mamert, saint Pancrace et saint Servais,
dont les anniversaires ont lieu les U, 12 et 13 mai. Il y a là une coïncidence bien
remarquable.
Pour février, mêmes allures générales, seulement d'une manière plus décidée.
La chute, après le 7 février, est très -brusque et va directement au 12, qui ne pré-
sente qu'un seul minimum au centre même des saints de glace de février.
Comme février représente en nos climats les climats du nord, tout y sera ex-
trême, Fascension comme la chute : en août, au contraire, qui introduit en quelque
sorte ici le climat tropical, tout est ménagé, beaucoup moins brusque; et le petit
mouvement sensiblement parallèle à celui du 10 au 14, en mai, ou, si Ton veut,
des saints de glace d'août, s'y prolonge jusqu'au 16.
En novembre comme en août, on voit la pente, naturellement décroissante, de
la température lutter avec les influences qui tendent à un réchauffement anormal,
les points de rebroussement correspondent parfaitement h ceux des trois autres
mois, et l'un des derniers donne, le H, Nté de la Saint-Martin,
La considération d'un grand nombre d'années montre à Londres et à Berlin,
comme à Paris, qu'il y a une certaine solidarité entre les quatre jours de même
date, combinés dans leur température moyenne.
M. Ch. Sainte-Claire-Deville a pu constater que ces curieuses périodes se re-
trouvent dans les plus anciens documents météorologiques connus, par exemple
dans les observations textuelles des élèves de Galilée et de l'Académie del Cimento.
Ces observations se répartissent sur quinze années (1655-1670). On retrouve le
minimum des saints de glace, qui tombe le 12 avec une netteté étonnante, et l'on
saisit des rapports frappants entre les inflexions de la courbe et celle des périodes
parisiennes.
il est certain que depuis deux siècles, et dans la portion de l'Europe que nous
habitons, les anomalies périodiques de la température, dont quelques-unes étaient
proverbiales chez nos ancêtres, se sont manifestées avec les caractères précisés
plus haut.
Le mode de coordination qui rend le plus frappante la solidarité des perturba-
tions périodiques des quatre mois est celui qui rapproche les jours, non d'après
les positions équidistantes du soleil en longitude, mais plutôt d'après l'égalité des
temps écoulés. Combiner quatre à quatre les jours de même date dans cette pé-
riode revenait, à très-peu près, à combiner ensemble quatre jours placés sur l'or-
bite terrestre à des distances igaks en temps. Cette combinaison montre avec évi-
dence qu'il y a une solidarité d'un cerlain ordre entre les quatre jours qui sont
placés, sur l'orbite terrestre, à des distances égales. — Pour cette constatation,
M. Deville a discuté cent soixante jours répartis sur quatre périodes opposées de
quarante jours chacune, au centre desquelles se trouvent placées les échéances
singulières de février, de mai, d'août et de novembre.
Quelques astronomes, et entre autres Erman et Petit, ont attribué ces phéno-
mènes frigorifiques x masses d'astéroïdes qui s'interposent parfois entre le
Soleil et la Terre, et qui suivent dans l'espace, comme nous l'avons vu page 261,
des orbites qui peuvent les amener à passer entre le Soleil et la Terre.
L action du Soleil produit donc dans la température de Tair ces
variations selon les heures du jour et selon les mois de Tannée^
que nous constatons par nos sensations directes^ et que le ther-
momètre note d*une manière plus précise. Cette même action
solaire produit une variation diurne et une variation mensuelle
360 LA TEMPERATURE.
du baromètre qu'il importe d'étudier ici, puisqu'elle est uue coa-
séquence de la température.
L'Atmosphère s'élève et s'abaisse chaque jour deux fuis dans
unrh\tlime dont le Soleil marque lui-même la mesure. Le ba-
romètre, qui donne le poids de la masse aérienne, monte gra-
duellement de quatre heures à dix heures du matin. Cette marée
atmosphérique n'est pas due, comme celle de la mer, à l'at-
traction de la Lune et du Soleilj puisqu'elle arrive tous les jours
à la même heure et ne suit pas le cours de la Lune. Elle est
due à la dilatation produite par la chaleur solaire et à l'augmeD-
tation de la vapeur d'eau produite également par cette même
chaleur.
Cette variation barométrique n'est pas énorme, car elle n'atteint
jamais 3 millimètres seulement.
C'est vers l'année 1722 que les variations diurnet du baro-
mètre furent constatées d'une manière cerUiine par les obsena-
tions d'un Hollandais dont le nom reste inconnu. Depuis celte
époque, plusieurs observateurs ont essayé d'en déterminer reten-
due et les périodes pour différents lieux de la terre. A. de Hum-
boldt a démontré, par de longues séries d'observations très-pré-
cises, que, sous l'Equateur, le maximum de hauteur correspond
à neuf heures du matin ; passé neuf heures, le baromètre descend
jusqu'à quatre heures ou môme trois heures et demie de l'après-
midi, où il atteint son minimum; ensuite il remonte jusqu'à onze
heures du soir, où il arrive à un second maximum, et il redescend
enûn jusqu'à quatre heures du matin. Ainsi, chaque jour il passe
par les deux minimums de quatre heui'es du matin et de quatre
heures du soir, et par les deux maximums de neuf heures du
matin et de onze heures du soir. Les mouvements sont si régu-
liers qu'on peut, à la simple inspection du baromètre, déterminer
l'heure, surtout pendant le jour, sans avoir à craindre, en
moyenne, une erreur de quinze à dix-sept minutes; elle est si
permanente, que ni la tempête, ni l'orage, ni la pluie, ni les
treiiiblemenls de terre ne peuvent la troubler; elle persiste dans
les chaudes régions du littoral du Nouveau-Monde, comme sur
les plateaux élevés de plus de 4000 mètres, où la température
mi)vennu descend à 7°.
L'amplitude des oscillations diminue à mesure que la latitude
augmente, daos les mêmes limites que la température moyenne
d'un lien eàl, en générai, d'autant plus élevée que ce lieu est plus
voisin de l'équateuF.
LES VARIATIONS DU BAROMÈTRE.
361
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Aux Antilles , où M. Ch. Sainte-Claire-Deville a recueilli Tune
des plus laborieu- jjj^^j 2 3 it s « 7 s s louieaii 23^56 2 g 9 10 nMmuit
ses séries (Inobser-
vations^ on trouve
un maximum bien
marqué pour Tos-
ciUation diurne le
long de la côte
nord de TAméri-
que qui regarde
la mer des Antil-
les. Les stations
de ce littoral don-
nent^ en moyenne^
une amplitude de
'2~,70, tandis que
cette amplitude
est moindre pour
toutes les autres
stations^ qu'elles
soient situées au
nord ou au sud de
la région littorale
dont il s*agit.
Or , les côtes
septentrionales du
Venezuela et de la
Nouvelle -Grenade
sont précisément
celles que suit Té-
quateur thermal^
qui s élève dans
ces parages jus-
qu'au douzième
degré de latitude
boréale, pour s'in-
fléchir de nouveau
vers Téquateur,
des deux côtés du
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VI
Fig. 115. — Oscillation diurne régulière du baromètre.
1. Ile de l'Ascension. — 2. Port d'Espagne. — I. Acapulco.— 4. Cumana.
5. Basse-Terre. (Échelle de 1 mill. pour 1 dixième de millim).
continent. Le lieu des oscillations maxima du baromètre est donc
le même que celui des températures maxima^ et les deux phéno-
362 LA TEMPÉRATURE.
mènes suiveol une marche semblable dans la zone inleiiropicale
américaine. Cela est, au reste, parfattemeol en rapport avec les
causes qui influent sur la répartition des températures aux diver-
ses heures de la journée.
On a reconnu dans les diverses observations faites que l'ampli-
tude de l'oscillation totale diminue à mesure que croît l'altitude.
On peut dire d'une manière générale que cette amplitude est uae
fonction de la température moyenne du lieUj et qu'elle décroît avec
elle aussi bien suivant les deux coordonnées de la latitude et de
la longitude que suivant la coordonnée verticale de l'altitude.
« Soit que, dans une même localité, dit M. Deville, on re-
cherche les instants des pressions extrêmes diurnes (auxquels
on a donné le nom d'heures tropiques ) ou les extrêmes annuels
de l'amplitude, soit que l'on compare, sous ce double rapport,
deux locaittés qui diffèrent entre elles par leurs coordonnées
géographiques j en se plaçant, en un mot, au point de vue du
temps comme à celui de l'espace, on trouve que les divers élé-
ments de l'oscillation totale subissent l'influence constante de la
chaleur solaire, d
Voici dans quelles proportions rosciUation diurne du baromètre
varie avec la latitude :
Lieui. Latitudi. Hauteur moyenDC. Oftdllalion diorat.
Lima 12« 3' S. 7iil,72 3— ,71
Caracas 10 31 N. 681,93 2 17
Payto 5 6 S. 767,96 2 08
SanU-Fé de Bogota « 36 N. 759,90 3 01
Ibagué k 38 658,70 1 93
CalculU 22 35 758,86 1 Sk
Cumana tO 28 756,15 ] 78
Bio do Janeiro 33 54 S. 16^,95 1 70
Mexico 19 36 N. 5S3,I3 I 59
Le Caire 30 2 757,28 1 5t
Rome ïl 5% 761,24 1 00
Bàle « 34 738,79 0 85
Bruxelles 50 50 757,06 0 80
Paris 48 50 755,82 0 73
Francfort 50 8 752,47 0 55
Dresde 51 7 744,42 0 47
Berlin 53 33 758,63 0 34
Cracovie 50 4 743,38 0 30
Édimboui^ 55 55 746,90 0 31
Kœnigsber^ 54 42 760,88 0 19
Pétersbourg 59 56 759,31 0 13
l'a dernière colonne de ce petit tableau montre qu'en arrivanl
LES VABIATIONS DU BAROMÈTRE.
363
au 60' degré de latitude^ roscillation barométrique diurne devient
presque nulle.
Dans nos climats^ ces variations horaires sont tellement dissi-
mulées par les variations accidentelles^ qu*il fallait^ pour les
découvrir et pour les mesurer^ toute la sagacité et toute la
précision d'un observateur infatigable. Ce n*est que par les moyen-
nes de plusieurs années d'observations prises avec exactitude
et aux heures convenables que Ton peut trouver les périodes
horaires. Cest à quoi s'est astreint Ramond. Il a reconnu que
leurs époques varient avec les saisons. En hiver^ le maximum
est à 9 heures du matin, le minimum à 3 heures de Taprès-
midi^ et le second maximum à 9 heures du soir. En été, le
maximum a lieu avant 8 heures du matin, le minimum à
4 heures de laprès-midi, et le second maximum à 1 1 heures
du soir.
Voici la variation atmosphérique diurne et mensuelle due à la di-
latation de lairpar la chaleur solaire, représentée par les moyennes
barométriques de TObservatoire de Paris :
MOIS.
HAUTEURS MOYENNES D(7 BAROMETRE RÉDUIT
à la température de 0*.
A 9 heures
da matin.
A midi.
A 3 heures
du soir.
A 9 heures
du Eoir.
JaDTtf r
mill.
757, 22
756 86
756 22
754 49
755 31
756 57
756 55
756 41
756 22
755 74
755 33
757 31
mill.
757, 16
756 43
755 97
754 09
755 05
756 31
756 20
756 05
755 93
755 51
755 05
756 81
mill.
756, 52
756 06
755 38
753 80
754 54
755 85
756 01
755 60
755 41
755 00
754 65
756 78
mill.
756. 88
Février
756 45
Kan
755 92
Afril
754 20
lai
755 02
Juin.
756 21
Juillet
756 30
Août
756 07
Septembre •
755 93
Octobre
755 50
NoTcmbre
755 07
Décembre
757 19
Moyennes de Tannée.
756 186
755 880
755 466 1
1 755 895
Ce tableau montre le maximum du matin comme atteignant en
moyenne (756,186 — 755,466=) 0™"", 72 d'amplitude au-dessus
du minimum de Taprès-midi. Il montre de plus qu'il n'y a pas
seulement une variation diurne du baromètre, mais encore une
vanation mensuelle. C'est là un fait analogue au premier, mais
accompli sur une plus grande échelle. Le mercure s'abaisse gra-
duellement de janvier à avril, monte un peu jusqu'en juillet, rc-
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364 LA TEMPERATURE.
descend un peu jusqu'en novembre et remonte en décembre et
janvier. Cette marche du baromètre presque en raison inverse du
thermomètre se mani-
fesle bien plus claire-
ment dans les régions
tropicales, comme on
le voit facilement par
les courbes que M. Sais-
te-Claire-Deville a tra-
cées aux Anlilles.
L'amplitude de l'oscil-
lation mensuelle estCD
moyenne de (757,11)
— 754,09 =)3",07,
entre janvier et avril,
pour les observalions
de midi. Plus on ap-
proche des tropiques et
plus elle est considéra-
ble; à Calcutta, mes
collègues del'fnstilutdc
cette ville m'envoient le
nombre de 17 millimè-
tres comme représen-
tant l'amplitude enlre
janvier et juillet, cour-
bes d'une série de diit
années; à Bénarès, elle
est de 15 millimèlres.
La série des observa-
tions de l'Observatoire
de Bruxelles, que m'en-
voie M.Quélelet, et qui
est la plus longue et la
meilleure que l'on ail
faite jusqu'ù ce jo»r,
montre, par son résul-
tat de trente années, que
luns DOS climats les variations diurnes et mensuelles s'accusenl
i-oettement. En les comparant, on voit que les maxima diurnes
température se maintiennent assez bien pendant tout le cours
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-Oscillation mensuelle régulîcredubaromrli
LES VARIATIONS DU BAROMÈTRE. 365
de Tannée, vers 10 heures du matin comme vers 10 heures du
soir. Quant aux minima, leur distance est plus grande en été
qu'en hiver : ces deux termes s'écartent successivement l'un de
lautre quand on se rapproche des mois d'été. Durant les jours les
plus courts (en novembre, décembre et janvier), les minima ne
sont séparés que de huit heures : ils arrivent vers 6 heures du
matin et 2 heures de l'après-midi; tandis que, pendant les autres
mois, ils s'écartent davantage pour se rapprocher ensuite.
Si par les points indiquant les deux maxima et les deux mi-
nima de chaque mois de Tannée, on suppose quatre courbes, ces
courbes seront plus rapprochées de la ligne de midi en janvier et
décembre, et elles en seront plus éloignées en juin. Elles présentent
à peu près les mêmes inflexions que les deux lignes qui indiquent
le commencement et la fin du jour pendant les quatre saisons.
Le premier minimum varie de plus de deux heures; il précède
en effet midi, de 8 heures 30 minutes en juin, et seulement de
6 heures 22 minutes en décembre.
Le déplacement du premier maximum est également sensible :
ce terme extrême arrive à 10 heures 50 minutes du matin en fé-
vrier, et à 8 heures 40 minutes en juin ; toutefois il existe des causes
locales qui peuvent influer sur les époques de ces termes extrêmes.
L'époque du second minimum varie dans des limites plus larges
encore : il se présente à 2 heures 15 minutes de Taprès-midi en
janvier, et à 5 heures 30 minutes en juin : cet intervalle est de
trois heures un quart.
Les limites entre lesquelles varie Tépoque barométrique sont,
pour le premier maximum comme pour le premier minimum, de
près de deux heures environ. L'espace de temps qui s'écoule entre
le premier maximum et le second minimum mérite une attention
particulière : ces deux termes limites ne sont séparés que de
4 heures en janvier, et leur séparation est de 8 heures 50 mi-
nutes en juin : ce dernier intervalle est plus que double du
premier.
La formule montre que la variation diurne totale se compose
de la combinaison de deux ondes : Tune, à peu près nulle, qui,
dans l'espace de 24 heures, a un maximum et un minimum de
(y~,03 seulement, et l'autre, très -sensible, ayant deux maxima
et deux minima de 0""",25.
Telles sont les variations régulières du baromètre, dues à Tac-
lion diurne et annuelle de la chaleur solaire. Ce sont les moin-
dres. L'Atmosphère est sans cesse en mouvement sous T influence
366 LA TEMPÉRATURE.
de forces qui acquièrent une plus grande intensité^ quoiqu'elles
aient la môme origine. Les variations irrégulières s'exercent dans
une amplitude beaucoup plus considérable. Cette amplitude
augmente en allant de Téquateur aux pôles. Tandis que les dif>
férences extrêmes du baromètre ne dépassent pas en moyenne
quelques millimètres dans les régions équatoriales (exception
faite des cyclones dont il sera question plus loin)^ elles atteignent
50 et GO millimètres dans nos latitudes.
C'est en hiver que se présentent les plus fortes variations baro-
métriques^ et c'est en été que ces variations sont les plus faibles.
A toutes les époques de Tannée, du reste, le baromètre accuse
une hauteur plus grande pendant les minima de température que
pendant les maxima.
C'est surtout pendant les mois d'automne et d'hiver que les dif-
férences de température font le plus sentir leur influence sur la
hauteur du mercure. Au printemps, cette influence est moins sen-
sible et se trouve en grande partie masquée par des causes plus
actives.
L'Atmosphère n'est pas mise tout entière en mouvement par
ces variations de température inférieures. Causées par la durée
plus ou moins longue des saisons et par les différences des tem-
pératures et l'inégale longueur des jours, ces variations produisent,
il est vrai, des agitations atmosphériques beaucoup plus élevées
en été qu'en hiver; mais elles ne s'élèvent guère dans la première
saison à plus de six à huit lieues, et dans la seconde à la moitié
de cette hauteur. La partie la plus élevée est relativement dans un
état immobile. Les marées atmosphériques au contraire, dues à
Tattraction du Soleil et de la Lune, et qui sont à peine sensibles
dans nos bas-fonds, doivent être plus marquées dans les grandes
hauteurs que les oscillations dues à la chaleur.
Nous verrons plus loin les variations barométriques dues aui
vents, aux tempêtes, aux orages, et caractérisant les cbangemenls
de temps.
Arrivons maintenant aux saisons considérées en elles-mèmed.
Et d'abord^ salut à l'œuvre du Soleil, au Printemps et à TÉté.
CKVPITRE V.
LE PRINTEMPS. — LÉTE.
• r
LA VIE VEGETALE ET ANIMALE. — DE-r^ES t-E CiîALTTR
NÉCESSAIRES AUX DIVERSES PLANTES- — LES CERF \irs: LE BLÉ : L\M::SS:n
LA vigne: Ui VEM'AN^.E.
LES ÊTES MÊM<»IIABLE5. — LES PLIS HACTES TEMPÊBJkTCT ES CESEX^ÉE5.
Noos venons d*apprécier le mécanisme des saisons et les varia-
lions mensuelles de la température causées par le transfM>rt oMi-
que de notre planète autour du foyer solaire. Les cliiffres que nous
avons constatés nous ont donné la mesure exacte de l'action ca-
lorifique du Soleil sur la surface terrestre que nous habitons.
Mais ce n*est là quune cause, et ce sont les effets qu'elle produit
qui nous intéressent le plus. Si la Terre était un globe de mari>re
ou de pierre^ il nous importerait peu de mesurer la variation ther-
mométrique qu'elle pourrait éprouver dans le cours de Tannée.
Elle est enveloppée d*un fluide aérien sans cesse agité par la force
calorifique qui descend du grand astre^ d*un océan liquide dont la
surface se soulève en vapeurs plus ou moins condensées à travers
TAtmosphère^ d*un tapis de plantes qui constituent à la fois lali-
ment du règne animal et la parure de la planète; et ces plantes
qui tantôt forment d*immenses prairies aux opulents pâturages,
tantôt développent dans les plaines ces sillons d*or du pain quoti-
dien^ tantôt brunissent les côtes échauffées de la vigne aux lour-
des grappes^ ces plantes sont pour nous le grand thermomètre de
l'action vitale de Tastre générateur : ce sont elles qui nous mani-
festent la véritable marche intéressante des saisons sur notre pla-
368 LE PRINTEMPS.
nète, ce sont elles qui doivent maintenant nous occuper, car c'esl
au déreloppement de la vie qu'est destiné tout ce mécanisme astro-
nomique et météorologique que nous venons d'étudier.
Reportons-nous d'abord au sépulcre de l'hiver, et davantage
nous saurons apprécier la splendeur de la résurrection. Nivôse,
Pluviôse, Ventôse ont voilé le ciel de leur manteau sombre; élendu
sur la terre le suaire glacé des neiges et des frimas. La mort,
l'immobilité régnent sur ces tristes jours de février, sans soleil el
sans lumière; un ciel de plomb pèse sur dos tètes, la nature esl
muette, les squelettes des arbres restent silencieusement immo-
biles sur la plaine blanche, et le ruisseau qui gazouillait à leurs
pieds s'est arrêté, glacé sous le souffle léthargique.... Mais voici le
printemps! le radieux, le souriant sylphe avant-coureur de Télé!
Germinal, Floréal, Prairial apparaissent avec leurs ailes palpi-
tantes, tissées de rayons solaires, et jettent dans l'air au divia
Soleil les notes cadencées de leur carillon. Les voiles de l'.Vtmo-
sphère se déchirent et s'é%'anouissent,
te vent glacé d'hiver fait place au lé-
phyr et à la brise, le ruisseau reprenJ
sa marche suspendue, la neige fond,
et la verdoyante prairie se déploie de
nouveau sous les caresses du prin-
temps ! C'est le mois des roses et des
parfums, des fauvettes et des chan-
sons. La nature rajeunie se ré\'eille
d'un sommeil léthargique; les germes des plantes sentent leur
cœur éclater, leur sève monter en tige vers la lumière, les feuilles
naître, les bourgeons éclore; et les Qeurs sécrètent des sources
de parfums, que le souffle des beaux soirs emportera sous les cieus.
La chaleur, cet agent subtil et mystérieux qui se fait sentir
dans la matière la plus dense comme dans la plus légère, mais
dont l'action mécanique sur les sens généraux est ausâî inexpli-
cable que celle de l'électricité ou que l'émotion que produit en
nous un regard ou une parole, la chaleur lait toutes ces mer>
veilles, dont l'homme moissonne le meilleur fruit au soleil de
messidor.
Comme image, comme symbole du printemps, de la vie renais-
sante et multipliée, regardons un instant l'oiseau, ce divin habi-
tant de l'air, dans lequel toute la tendresse de la nature semble
s'être incarnée, et qui à bien des litres pourrait souvent servir de
modèle à notre grande humanité.
LE PRINTEMPS. 399
Au fond du bois silencieux, que trouble à peine le gazouille-
ment de la source murmurante, les rayons du soleil de mai pieu-
vent ù travers les branches, et deux petits êtres chantent et cau-
sent. Que se disent-ils en leur doux langage? Leurs cœurs palpi-
tent, et si Fort, que de loin nous
pouvons même eu distinguer les
battements. Quel être que ce petit
oiseau des bois dont le cœur est
aussi gros que le corps et qui ne
vit, dans la pureté du ciel et dans
l'atmosphère parfumée que pour
aimer et chanter que pour s a
bandonner sans reserve à I ardente
flamme qui est toute sa Aie!
Xo3 pères voyaient dans 1 œuf le
.symbole du Iterceau du monde et
delà formation de 1 univers En
lui, nous voyons encore se re
fléter pour ainsi dire tout le ta
btcau de la nature Ce n est plus maintenant le soleil que nous
contemplons, ni ses rayons bruts que nous mesurons numérique-
ment, mais leur métamorphose dans la vie. Cet œuf, inerte en ap-
parence, dur caillou pour nos mains et nos yeux, ce grain est
l'espoir de cette jeune mère, hier encore rieuse, légère et insou-
ciante, et aujourd'hui déjà réfléchie, pensive et patiente jusqu'à
l'abnégation abso-
lue, qui pendant
bien des jours et
des nuits se con-
damne à rester
immobile sur cet'
objet qu'elle couve
de sa chaleur et
de son inconscient
amour! Et voici
que la \ie se manifeste, la vie, sous cette écorce; et des trcisail-
lementa dans l'œuf répondent à l'anxiété de la petite couveuse. lît
pais, c'est le flis mystérieux de la chaleur qui lui-même va frap-
per de 3oa bec la prison qui l'enferme, et sortir déjà de sa cage
pour l'air lumiQeux, pour la liberté....
La correspondance qui se révèle entre les fonctions de la vie
^Si'^C
m.
370 LE PHINTEMPS.
organique dans le règne végétal et dans le règne animal et t'ae-
croisseraent de la chaleur solaire est si absolue, que certaines
écoles philosophiques de l'antiquité et des temps modernes n'oat
vu dans la vie qu'un effet des forces aveugles de la nature. Les
hommes qui ont admis ces idées incomplètes n'avaient pas réflê-
clii qu'il existe dans l'univers trois mondes essentiellement dis-
tincts : le monde de la pensée, le monde des forces, et le monde
de la matière. La pensée, l'intelligence, les facultés spirituelles et
morales, n'ayant rien de commun avec les forces ni avec la matière,
ne peuvent être le produit de choses inférieures à elles en puis-
sance. Les forces, comme la chaleur, la lumière, l'électricité, l'al-
traction, ne sont pas davantage des propriétés de la matière, car il
est facile de démontrer que la matière est gouvernée malliémali-
quement par elles, et sous leur dépendance. Les phénomènes de
la nature, tels que ceux qui se manifestent dans le renouvelle-
ment annuel d'une partie de la vie terrestre au printemps, par
exemple, nous montrent en présence ces trois ordres d'enlilés :
la pensée dans l'organisation générale du système; la force dans
l'exécution des œuvres de la nature, et les atomes inertes de la
matière diri<;é3 par la pensée et par l'intermédiaire de la force
pour conserver sur cette planète la somme d'existences qui lui
est confiée, et la développer dans le progrès.
Le plan de la nature se révèle dans les actes instinctifs du
petit oiseau des bois aussi bien que dans les mouvements des
astres parcourant l'immensité. Et ici nous avons de plus le com-
mencement de la pensée individuelle qui se manifeste dans l'esprit
du petit Mre vivant et pensant. Les oiseaux viennent d'éclore, à la
grande surprise peut-fitrc de la jeune couveuse elle-même; mais il
faut les nourrir et les élever.
A peine nés, les voilà affa-
més et criards; il faut se
metti-e en chasse, et appor-
ter soigneusement au nlil,
morceau par morceau, cha-
que becquée. Le nid esl
construit pour éviter le so-
leil, le grand vent et la pluie.
Que de soinsl quel incessaat
travail ! Et quand le corps
n'a plus faim, c'est de l'esprit qu'il faut s'occuper. Le cœur sera
toujours ardent et dévoué; mais l'esprit? L'éducation d'un oiseau
LE PRINTEMPS. 371
n'est pas une mince a£Faire. Éviter les méchants — et même les
bons (car sur cette planète les apparences sont trompeuses)^ —
se bien cacher de Toiseau de proie comme du chasseur. Et le plus
grand apprentissage de laviation : voler « plus lourd que Tair »
dans Tair même; surpasser à la fois du premier coup d*aile et
Taéronaute^ jouet du vent^ et Ftistronome qui ne sait s'orienter
sans étoiles^ et le marin dont la boussole est moins sûre que le
vol instinctif de Toiseau vers le calme.
Existe-t-il dans toute la nature un tableau plus merveilleux et
plus instructif que celui du printemps? Quel contraste entre les
glaces de Thiver et le tiède rayonnement du nouveau soleil; entre
le cadavre raide et glacé et la souriante résurrection d*une jeunesse
toujours nouvelle 1 C'est surtout dans les montagnes de la Suisse^
sur le versant des Alpes, en face des lacs silencieux, que l'œil
humain saisit le plus vivement cette profonde transformation due
au balancement de l'axe terrestre relativement au soleil.
Pendant la saison glacée, les régions neigeuses sont inaccessibles.
Mais aussitôt que le printemps arrive, qu'une haleine du midi fond
la pâle couronne des hauts sommets, lout change, tout s'anime
sur la montagne; la vie, paralysée pendant sept mois, semble vou-
loir rattraper le temps perdu. Les herbes poussent avec abon-
dance, les fleurs s'épanouissent avec une prodigalité qui enchante,
qui émerveille le promeneur. Le fabuleux Éden n'aurait pu avoir
ni de plus fraîches pelouses, ni des bancs plus serrés, des broderies
plus élégantes, de plus somptueuses corolles. Les troupeaux, long-
temps captifs, sortent des étables et des bergeries. Les pasteurs les
conduisent sur les prairies embaumées, où ils trouveront désor-
mais de savoureux festins. Les oiseaux chantent, les fenêtres s'ou.
vrent, et les paroles de Gœthe, quand Faust décrit « la promenade
hors des murs v, vous reviennent à la mémoire : a Hors des por-
tes obscures et profondes se pousse une multitude bigarrée. Cha-
cun aujourd'hui se chauffe si volontiers aux rayons du soleil ! Ils
fêlent la résurrection du Seigneur et sont eux-mêmes ressuscites,
échappés aux sombres appartements de leurs maisons basses, aux
liens de leurs métiers et de leurs vils trafics, aux toits et aux pla-
fonds qui les écrasent, à leurs rues sales et étouffantes, aux ténèbres
mystérieuses de leurs églises; tous ils renaissent à la lumière.... »
La peinture en chromolithographie qui accompagne ce chapitre est destinée à
rappeler ici au souvenir de nos lecteurs Tétat de nos paysages ordinaires des ré-
gions tempérées sous la douce et joyeuse influence du Soleil de printemps. II se-
rait superflu d^enlrer sur ce sujet dans aucune description : chacun a contemplé
372 LE PRINTEMPS.
Taziir du ciel lumineux, le verdoyant tapis des prés, le clair miroir des fontaines;
chacun se souvient des paysages d'été, et des bois au sein desquels il s'est égaré
pour demander à la nature le calme et la paix des beaux jours.
Afin de sentir aussi complètement que possible le contraste des saisons sur
cette terre et dans notre propre climat, le même paysage a été peint pendant Phi-
ver au cœur des frimas, et placé au chapitre suivant, consacré à l'automne et à
rhiver voy. p. ^01\ Dans celui-ci toute la vie, toute la joie, toute la lumière des
beaux jours s'e^t enfuie; les eaux de la riviôre sont arrêtées dans la mort, les
arbres squelettes sont couverts d'un froid linceul, le silence règne sur cette tombe,
et les nuages plombés d'un ciel neigeux étendent leur manteau sombre sur la
terre. — Il est intéressant, au double point de vue scientifique et esthétique, de
comparer les deux tableaux.
C'est surtout dans le règne végétal que se manifeste l'œuvre de
la chaleur solaire: aussi est-ce sur ce grand livre de la nature ter-
rostre que nous pouvons le mieux lire la progression de TinQuence
du soleil pendant la saison printaniére et estivale. Quoique le
tube inanimé du tliermomètre soit une excellente mesure de con-
statation, toutefois il est bon de compléter ses indications par
l'examen de réclielle, beaucoup plus vaste, de la végétation. La
météorologie n'arrivera à acquérir le titre de science que du jour
où, par l'élude longue et patiente des faits, nous pourrons embras-
ser sous un môme regard Taction annuelle du soleil sur notre
planète et tous ses elTets dans la nature. Notre savant correspon-
dant Ad. Quételet, dont nous avons déjà maintes fois cité les tra-
vaux dans cet ouvrage, car il est l'un des premiers promoteurs de
la météorologie, est de tous les astronomes le premier qui ait
conçu un plan vaste et fécond d'études sous ce point de vue. Il y
a plus de trente ans qu'il a indiqué et commencé lui-môme à
robservatoire de Bruxelles une série d'observations des phéfwmhies
périodiques qui, dans le règne végétal surtout, enregistrent le plus
clairement l'état de la température.
Pendant qtie la Terre parcourt son orbite annuelle, il se déve-
loppe à sa surface une série de phénomènes que le retour pério-
dique des saisons ramène régulièrement dans le même ordre. Ces
phénomènes, pris individuellement, ont occupé les observateurs
de tous les temps ; mais on a généralement négligé de les étudier
dans leur ensemble, et de chercher à saisir les lois de dépendance et
de corrélation qui existent entre eux. Les phases de l'existence du
moindre puceron, du plus chétif insecte, sont liées aux phases de
l'existence de la plante qui le nourrit; cette plante elle-môme,
dans son développement successif, est en quelque sorte le produit
de toutes les modifications antérieures du sol et de l'Atmosphère.
Ce serait une étude bien intéressante que celle qui embrasserait
PAYSACE D'ÉTÉ .
0
™"* -éi*»
V»
1
LA VIE VÉGÉTALE. 373
à la fois tous les phénomènes périodiques, soit diurnes, soit annuels;
elle formerait à elle seule une science aussi étendue qu'instructive.
Linné^ qui^ le premier , comprit tout le parti que Ton pourrait
tirer de la météorologie appliquée au règne végétal^ avait indiqué
quatre termes d observations^ savoir : la feuillaison^ la floraison^
la fructification et la défeuillaison. De ces quatre données, la plus
importante est la floraison.
C'est surtout par la simultanéité d'observations faites sur un
grand nombre de points que ces recherches peuvent prendre un
haut degré d'importance. Une seule plante étudiée avec soin nous
présenterait déjà les renseignements les plus intéressants. On
pourrait tracer à la surface du globe des lignes synchroniques pour
sa feuillaison^ sa floraison^ sa fructification^ etc. Le lilas^ par
exemple^ fleurit, dans les environs de Paris, vers le 26 avril; on
peut concevoir à la surface de l'Europe une ligne sur laquelle la
floraison est avancée ou retardée de dix, de vingt ou de trente
jours. Ces lignes alors seront- elles équidistantes ? Auront-elles des
analogies avec les lignes relatives à la feuillaison, ou à d'autres
phases bien prononcées dans le développement de Tindividu ? On
conçoit par exemple que, pendant que le lilas commence à fleurir
à Paris, il existe encore une série de lieux vers le nord où cet ar-
buste pousse seulement ses feuilles: or, la ligne qui passe par
ces lieux a-t-elle des rapports avec la ligne isanthésique qui cor-
respond à la même époque ? On peut se demander encore si les
lieux pour lesquels la feuillaison a lieu le même jour, auront
aussi la floraison et la fructification le même jour; on voit déjà,
en 8*en tenant même aux données les plus simples, combien de
rapprochements curieux peuvent être déduits d'un système d'ob-
servations simultanées, établi sur une grande échelle. Les phéno-
mènes relatifs au règne animal, ceux particulièrement qui concer-
nent les migrations des oiseaux voyageurs, n'offriraient pas des
résultats moins remarquables.
La météorologie, malgré ses travaux persévérants, n'a pu re-
connaître jusqu'à présent que l'état moyen des différents éléments
scientifiques relatifs à l'Atmospèrc, et les limites dans lesquelles
ces éléments peuvent varier en raison des climats et des saisons.
Il faut qu*elle-mème continue sa marche parallèlement avec l'étude
qu'il s'agit de faire, et que, pour diriger nos jugements sur les
résultats observés, elle nous montre, à chaque pas, si les influences
atmosphériques sont à l'état normal, ou bien si elles manifestent
des anomalies.
374 LE PRINTEMPS. — L'ÉTÉ.
Tout èlre organique^ soit animal, soit plante, a essentiellement
besoin de Tair atmosphérique, tant pour se développer que pour
se conserver la vie; son développement, l'exercice de ses fonc-
tions, de ses habitudes sont arrêtés ou modifiés par les modifica-
tions de ce même air atmosphérique. Ainsi Ton observe que des
maladies épidémiques ou endémiques régnent en certaines saisons,
en certaines années; que la progéniture du lièvre commun ne se
développe pas toujours également bien ; que plusieurs rongeurs
pullulent une année dans une localité, tandis que Tannée suivante
on en retrouve à peine le nombre normal; le cerf, le chevreuil
perdent leur bois à une époque qui n est pas invariablement la
même chaque année. Pour citer encore quelques exemples égale-
ment faciles à saisir, ne voit-on pas la perdrix grise élever avec
des succès variés sa nombreuse famille; Thirondelle, le mar-
tinet, le rossignol arriver dans nos contrées et les quitter à une
époque plus ou moins reculée de Tannée; la chenille et le hanne-
ton nous effrayer quelquefois par leur nombre dans nos plan-
tations, etc., etc.?
Le degré de connexion qui existe entre Tanimal, la plante et
Tair atmosphérique doit être observé; des observations conscien-
cieuses et suivies doivent indiquer T influence que les êtres éprou-
vent de la part du milieu dans lequel ils vivent.
Dans le règne animal, Tcpoque de Taccouplement, celle de la
naissance, celle de la mue, celle des migrations, celle d'engour-
dissement et de réveil, celle d'apparition, la rareté ou Tabondance
remarquable d'une espèce, sont les points qui doivent être observés
et indiqués avec exactitude, conjointement avec les observations
météorologiques .
La zoologie et la botanique devraient être les premières interro-
gées, afin que Ton pût chaque année s'assurer jusqu'à quel point
les variations dans la constitution météorologique peuvent avancer
ou relarder l'apparition de certains animaux, ou la floraison et la
feuillaison des plantes.
Nous avons vu plus haut que dans l'humanité même, l'influence
des saisons se manifeste sur les naissances, les mariages, les
décès, les maladies, sur tout ce qui se rapporte au physique de
Thomme, et jusque sur ses qualités morales et intellectuelles. Les
aliénations mentales, les crimes, les suicides, les travaux, les re-
lations commerciales, etc., sont loin d'être numériquement les
mêmes aux différentes époques de Tannée. C'est là un immense
et fertile champ de recherches.
!
CHALEUR NÉCESSAIRE AUX PLANTES. 375
Tous les météorologistes ont compris Timporlance de ce pro-
gramme; aussi les établissements récemment organisés pour
l'étude complète des mouvements de l'Atmosphère ont-ils inscrit
au nombre des observations permanentes à faire^ celle des phéno-
mènes périodiques de la vie végétale et animale. Le nouvel Obser-
vatoire météorologique français note ces indications à dater de
cette année ; l'époque de la feuillaison et de la floraison des prin-
cipales plantes cultivées est désormais inscrite d'oflice à son l)ul-
letin hebdomadaire. Cette branche d'observations sera sans con-
tredit l'une des plus utiles dans la connaissance des rapports de
l'Atmosphère à la vie terrestre.
Trois époques principales caractérisent dans nos pays l'œuvre
des saisons dans la vie pratique; ces trois grands faits de la vie
agricole sont : la fenaison^ ]a moisson et la vendange; la fenaison,
ou la coupe des prés, la récolte du foin en juin (une seconde a lieu
en septembre); la moisson à la fin de juillet; et la vendange en
septembre et octobre. Ce sont les fêtes de Flore, Cérès et Bacchus*
La plus importante est sans contredit celle de Cérès. ce Sine Ce-
rere et Baceho Venus friget, » disait le bon sens pratique des an-
ciens. Aussi n'est-il pas d'un médiocre intérêt pour nous de péné-
trer le mystère de la génération et de la fructification du grain de
blé, confié au sein maternel de la Terre, et qui donne à l'été les
gerbes longuement attendues par Tagriculteur.
La moisson est l'époque solennelle de l'année dans nos campa-
gnes; c'est sur elle, c'est-à-dire sur un frêle épi, sur une goutte de
pluie, sur un rayon de soleil, que repose toute l'espérance de
l'agriculteur, que s'équilibre le long et rude travail du cultiva-
teur. Aussi, malgré la chaleur torride, malgré la soif, malgré
la fatigue, quel travail s'accomplit avec une plus vive ardeur,
avec un entrain plus universel? Dès l'aurore les groupes de mois-
sonneurs attaquent l'armée touffue des grands épis, qui depuis un
mois se balançaient comme un champ de moire d'or sous le souf-
fle du vent, et demain on les retrouvera couchés sur le sol où ils
grandirent. Le soleil sèche les chaumes, et bientôt on les voit de-
bout de nouveau, mais rassemblés en gerbes puissantes. De ces
gerbes, le grain tombera dans l'urne du moulin, et la farine dé-
layée nous donnera le pain de chaque jour, la base de toute ali-
mentation. Et tout ce grand travail, depuis la semence jetée en
terre jusqu'au pain de nos tables, tout cela, c'est le Soleil qui l'a pro-
doit, car c'est lui qui donne la température nécessaire à la germi-
nation, c'est lui qui fabrique le brouillard de l'automne, la neige
376 L'ÉTÉ.
de rhiver^ la pluie du printemps^ c*est lui qui fait lever la céréale
vers la lumière^ c'est lui qui emmagasine ses rayons dans Tépi^
y fixant Tazote et le sucre^ c'est lui qui fait mouvoir le moulin, et
c*est encore lui qui chaufiTe le four du boulanger, car le bois que
nous brûlons n'est autre chose que du carbone fixé dans le chêne,
le hêtre, le charme, ou la houille elle-même, par le grand et infa-
tigcable dieu du jour.
Mais les moissons s'éclipsent encore sous la gaieté des ven-
danges. Les grandes chaleurs sont passées, et les couchers de soleil
sont plus beaux. Le souffle du soir rafraîchit les collines, et les par-
fums des vallées s'élèvent et remplissent l'espace. Sur la côte oii la
vendange vient de se faire on aspire à pleins poumons les tièdes
effluves d'oxygène qu'emportent les premiers vents d'automne;
le soir descend en silence et les bruits crépusculaires des insectes
s'élèvent des prés qui bordent le ruisseau de la vallée, tandis que
là-bas déjà s'allument les petites lumières de la ville, car nous
sommes en octobre. C'est le calme après le travail^ la paix profonde
et tranquille après Tagitation des grands jours. La personnaUté de
l'esprit voué aux recherches de la pensée s'apaise dans la contem-
plation de la nature, ou s'évanouit pour un instant en se mêlant
à la somnolence apparente des familles patriarcales.
Tous ces fruits sont dus au Soleil. Analysons un instant son
œuvre féconde.
On sait que les semailles se font en automne pour le blé, et gé-
néralement à la fin d'octobre^ quand la pluie n'a pas empêché le
labourage. Le grain confié au sol germe au bout de quelques jours,
et dès novembre les sillons sont couverts des tiges verdoyantes du
froment. L'hiver arrive, et le grain résiste à des froids de 12, 13
et 20 degrés lorsque le champ est couvert de neige; sans cette
couverture, des froids moindres gèlent le collet des racines et les
tiges, si bien que lors même qu'on a semé très-dru, les semis
sont éclaircis et la récolte est réduite au tiers. Aussi la résistance
à un hiver rigoureux est-elle une épreuve décisive lorsqu'il s'agit
d'introduire une nouvelle variété de blé dans une contrée.
Pour s'accroître et fructifier au printemps, toute plante réclame
une certaine somme de chaleur et d'humidité : elle doit absort)er
tant de millimètres cubes d'eau ^ et tant de degrés de calorique.
C'est pourquoi^ quand on connaît d'un côté le temps écoulé de-
puis sa naissance jusqu'à sa maturité^ de l'autre la température
moyenne qui a régné entre ces deux époques^ on trouve en com-
parant la même plante placée dans des climats différents^ que le
LE BLÉ ET LA VIGNE. 377
nombre des jours placés entre le commencement et la fin de la
végétation est d'autant plus grand que cette température a été
moins élevée; de sorte qu'en multipliant les jours par la tempéra-
ture on obtient des nombres à peu près égaux.
Pour le blé^ la durée de la culture est de 1 60 jours à la lati-
tude de Paris^ la température moyenne est de 13^^4 pendant
cette période, et le produit des jours pour la température est
2144 degrés.
A Turmero (Amérique) la durée est de 92 jours seulement,
la température moyenne est de 24 degrés, ce qui donne 2200 de-
grés. A Zimijaca (Id. — Boussingault) la durée est de 1 47 jours,
et la température moyenne de 14®, 7, ce qui donne 2160 degrés.
On voit qu*il faut plus de 2000 degrés au froment pour mûrir.
L'orge en demande moins. Les trois séries de chiffres précédents
sont pour :
Jours. Temp. moy. Total.
La Bavière 100 17»2 1730*
Alsace 92 19 1 1757
Alais 137 131 179(i
Bogota (Amérique) 122 U 7 1793
Cumbal — 168 10 7 1797
C'est donc de 1 750 à 1 800 degrés qu'il faut à lorge pour arri-
ver à pleine maturité.
Le maïs ou blé de Turquie est plus exigeant que le froment : il
lui faut 2600 à 2900 degrés.
Les pommes de terre en réclament davantage encore : 2800 à
3000. On les plante à 10 ou 12 degrés, et on ne les récoltequa-
près les fortes chaleurs de juillet et d*août.
II tant à la vigne 2900 degrés accumulés, à partir de 1 0 degrés
comme limite inférieure.
Le dattier a besoin d'une chaleur totale de 5000 degrés pour
mûrir ses fruits.
Tous les végétaux, alors même qu'ils y peuvent vivre, ne fruc-
tifient pas sous un climat constant, et réclament une chaleur su-
périeure à celle où ils fonctionnent en s'assimilant les principes
répandus dans le sol et dans l'Atmosphère. Ce sont réellement les
conditions météorologiques indispensables à la reproduction qui
caractérisent le climat convenable à une plante. La vigne, par
exemple, végète avec vigueur là où le raisin ne mûrit jamais; pour
en attendre un vin potable, il faut non-seulement près de 3000 de-
grés de chaleur, mais encore que la période de formation des
378 L'ÉTÉ.
grains soiL suivie de trtMite à quarante jours dont la température
ne soit pas inférieure à 19 degrés.
Les récoltes ne doivent pas se faire à égale maturité pour les
diverses espèces de culture. Ainsi j'ai remarqué que Ton coupe
généralemeiH le blé trop tard et le raisin trop tôt (je parle pour
les départeuienis de l'est de la France). Il en résulte qu'une quan-
tité non insignifiante de grains de blé est perdue par égrenage, et
que le vin (»st souvent trop vert. Les épis continuent de mûrir
ptMidant plusieurs jours après la moisson^ et Ton ne courrait au-
cun risque de faire la moisson huit jours avant la maturité là
moins (|ue ce ne soit pour prendre la semence). Le vin se faille
lendemain de la vendange, et l'on ne courrait aucun risque^ au
contraire, de retarder jusqu'aux a])proches de la gelée, de la neiiîe
ou du mauvais temps. J'ai particulièrement en vue ici le nord de
la Bourgogne et le département de la Haute-Marne, dont Tiso-
tlierme d'été est de 19 degrés et risotherme annuel de 11.
En étudiant la distribulion des diverses cultures dans les plai-
nes et sur les versants des montagnes, on ne tarde pas à recon-
naître que leurs limites géogra|)liiques ne sont pas exclusivement
réglées ])ar les moyennes tenipéralures annuelles. Ainsi, pour que
la vigne j)r()(lnis(» du vin potahle, il ne sullit pas que la chaleur
moyenne de Tannée dépasse D"^ l/*2; il faut encore qu'une tem-
pérature d"ili^er su[)érieurt' à 0",.» soit suivie d'une tempéra-
ture moyMine de 18" au moins pendant l'été. Dans la vallée de la
Garonne, h Hordeaux lat. /i '1^,50'), les tenq)ératures moyennes de
l'année, (h^ l'hiver, de 1 été et de l'automne sont respectivement:
i;r,8; (;V2; 2I'',7; IV, 'i. Dans les plaines du littoral de la mer
Baltique lat. 52^ l/*2), où h* \in n'est plus potable (il y est con-
sommé cependant), ces nombres sont : S^,G; — 0^,7; 17*^,0; 8^,0.
Certes il doit exister une opposition bien tranchée entre deux cli-
mats dont l'un est éminenimiMil favorable à la culture de la vi-
gne, tandis que l'autre atteint la limite où cette culture cesse d'être
producti\e, et il pai'aît d'abord surprenant que les indications
thej'juométriques n'accusent |)as plus nettement cette différence.
Mais on s'étonnera moins si l'on considère qu'un thermomètre
placé à l'ombre, abrité complètement ou à peu près contre les
effets de l'insolation directe et du ravonnement nocturne, ne sau-
rait indiquer la température du sol librement exposé à toutes ces
influences, ni les variations périodicjues dont cette température est
affectée d'une saison à l'autre.
Ce n'est pas seulement la chaleur qui agit sur les végétaux,
LE BLÉ ET LA VIGNE. 381
c'est encore la lumihre directement reçue du soleil. « Si la vigne ,
pour donner un vin potable^ dit Humboldt^ fuit les îles et presque
toutes les côtes , même les côtes occidentales , ce n'est pas seule-
ment à cause de la Ëiible température qui règne en été sur le lit-
toral; la raison de ces phénomènes est ailleurs que dans les
indications fournies par nos thermomètres^ lorsquUIs sont sus-
pendus à Tombre. Il faut la chercher dans Tinfluence de la lumière
directe dont on n'a guère tenu compte jusqu'ici, bien qu'elle se
manifeste dans une foule de phénomènes (par exemple, dans Tin-
Oanunation d'un mélange d'hydrogène et de chlore). Il existe, à
cet égard, une différence capitale entre la lumière difTuse et la
lumière directe, entre la lumière qui a traversé un ciel serein et
celle qui a été affaiblie et dispersée en tous sens par un ciel
Débuleux. 9 {Cosmos, I, p. 338.)
Nous verrons dans quelques instants, au chapitre YII, comment
Tinfluence solaire est distribuée à la surface de la terre; comment
les lignes d'égales températures ne suivent pas régulièrement les
cercles de latitude; comment, à égale distance de Téquateur, tels
pays sont plus privilégiés que d'autres au point de vue des cli-
mats et des productions du sol. Nous verrons, au chapitre VIII,
la conséquence des climats sur la géographie botanique, et la
variation des espèces végétales naturelles, des arbres et des
essences, suivant la décroissance de la température, soit quon
marche de l'équateur aux pôles, soit qu'on s^élève du pied d'une
haute montagne jusqu'à son sommet. Quant à présent, puisque
nous entrons ici en relation avec les cultures dont Thomme a su
faire la base de son alimentation , grâce à la chaleur solaire ,
voyons sommairement comment cette chaleur a dessiné les espèces
cultivées à la surface du globe.
En Europe, la culture des céréales ne s^éllve guère plus haut que le TO'' degré
«laDsla Péninsule Scandinave, encore est-ce le seul point du globe où on les re-
trouve à ce degré ; partout ailleurs la culture est loin de s'élever si haut.
I>ans TAsie septentrionale , elles décroissent en allant de Touest à Test ; tandis
que dans la partie occidentale on les retrouve à 60*, dans la partie orientale
•^lles ne s'élèvent pas plus haut que le 51«.
Dans rAmérique du Nord , on les cultive dans Touest jusqu'au 57«, et sur les
cAies orientales à peine plus haut que le bW
Il s'en faut néanmoins que ce soient toutes les céréales qui croissent jusqu^à de
^i hautes latitudes ; la seule espèce de graminée alimentaire qui réussisse dans ces
climats glacés est Vorge^ qui sert à la nourriture de l'homme dans toutes les
régions septentrionales.
Vatoine^ qui entre aussi pour une part importante dans l'alimentation humaine,
ne réussit pas à de si hautes latitudes ; il faut, pour en trouver la culture régu-
3S3
L'ÉTÉ.
liferement répandue, descendre de quelques degrés plus bas ; et dans les localiléi
où celle céréale arrive à maturité, on Irouve déjà le êeiglt, qui descend jusqu'au!
bords de la Baltique et remplace avantageusement les deux autres, qui n'y sodI
plus cultivées que pour la nourritun: des animaux et la Tabrication de la bière.
L'importante culture du bté, commuae dans le nord de l'Aile-
magne, où ou le cultive concurremment avec le seigle, bientôt fiail
par devenir la culture dominante. Il part du sud de l'Ecosse, tra-
verse la France, l'Allemagne, la Crimée, le Caucase, et s'étend
jusque dans l'Asie, sans pour cela qu'on néglige les trois autres
ct'i-éales; mais celles-ci n'y sont plus si fréquemment employtVs
aux besoins de l'homme.
l-p« Européens ont importé le blé aux Étata-linis, au Brésil, à la
l*Iata, au l^liili, dans la Nouvelle-Galles du Sud et en Australie. —
Comme altitude, le blé se cultive jusqu'à 3300 mètres; le mais
Jusqu'à 'iiOO seulement.
Le teis'e drvicnt la culture de^ régions plus froides des montagnes , et en dfs-
condant vers le sud , Vavoin» disparaît entièrement pour Taini place k l'org* , qui
est donnée aux animauï. .^ mesure que l'on descend vers le midi, le ni et le ««
remplaçant Il's autres céréales, ainsi que cela se voit dans la France loéridioiialt.
•Q Italie, en Kspagne, et ils deviennent d'une culture presque eiclusÎM justjuau
nord lie l'Inde, où ils sont préférés au blé , en traversant tous lea pays inlenné-
dlairw coninic une vaste zone. En Afrique, diverses es|*ces de nrgko sont ealti-
LE BLÉ ET LA VIGNE. 383
Tées comme céréales d usage habituel. A l'extrémité orientale de TAsie, le riz
remplace toutes les céréales, ce qui a également lieu dans les parties méridionales
de TAmérique du Nord. On y trouve cependant aussi le mais, dont la culture est
même plus répandue que chez nous. Dans l'Amérique du Sud , c'est le maïs qui
domine.
La vigne, qu'on peut mettre au nombre des végétaux les plus
utiles à l'homme^ comme objet de commerce et d*échange^ autant
que comme boisson réparatrice^ a une distribution assez capri-
cieuse; elle s'étend sur une longue zone d'environ 22 degrés de la-
titude. Sa limite au nord, en France, touche l'Océan à Vannes,
passe entre Nantes et Rennes, entre Angers et Laval, entre Tours
et le Mans, remonte par Chartres, pour passer au-dessus de Paris,
puis au-dessous de Laon, et au-dessous de Mézières, et atteint le
Rhin à l'embouchure de la Moselle.
Les pays au nord de cette ligne sont incapables de produire du
vin. Les rayons du Soleil emmagasinés dans le raisin sont appor-
tés sur nos tables dans les délicieux vins de France, et ce sont
eux qui donnent au caractère français son ardeur et sa jovialité.
En vain le Prussien machinal leur oppose son houblon et sa bière;
il ne cessera d'être lourd et barbare, comme nous l'étions jadis
nous-mêmes, nous les vieux Francs, quand nous habitions la
rive droite du Rhin, avant de faire la conquête des Gaules, que
les Germains nous disputent depuis Clovis.
Une dernière remarque sur l'échelle des températures appli-
quées aux végétaux :
La Tie des plantes offre comme extrêmes de température la Tremella reticula qui
f>rospère dans Teau thermale de Dax à (i9®, et le Mélèze qui brave en Sibérie un
Croid de 40®. Les graines mûr^s sont insensibles au froid. Exposées à 100 degrés
au-dessous de zéro, elles ne perdent pas leur faculté germinative. D'où Ton tire la
4-onclusion que si par une cause quelconque la surface de la terre se refroidissait
â 100 degrés, la vie animale serait anéantie, tandis que la vie végétale renaîtrait
5^1 la température actuelle revenait ensuite elle-même.
Nous avons vu dans le chapitre précédent que chaque mois a
sa température moyenne propre ; mais si les années se suivent,
comme les jours, elles ne se ressemblent pas. L'étude complète
des effets de la température est d'une complication extrême. Les
années les plus chaudes ne sont pas celles où le maximum de tem*
pérature a été le plus haut un jour donné, ni les années les plus
froides ne sont pas celles où le minimum a été le plus bas un jour
donné. Si nous prenons les mois, nous trouvons de même certains
384 L'ÉTÉ.
mois â*une température maximum ou minimum bien au-dessus
ou bien au-dessous de la moyenne^ sans que pour cela l*année soit
généralement plus chaude ou plus froide. La végétation générale of-
fre les mêmes différences, car chaque espèce végétale a son époque
de sensibilité critique; une série de jours très-chauds pourra^ par
exemple , amener dans les vignes les conditions d'un vin excel-
lent, si ces jours arrivent à un bon moment, et dans tel autre mo-
ment de la saison, les mêmes chaleurs n'exerceront point cette
utile influence. Ce sont là des faits que tous les hommes qui vivent
à la campagne ont vulgairement constatés, mais qui néanmoins
sont pour la météorologie un sujet d'études fort complexe.
Maintenant que nous avons une connaissance exacte de la théo-
rie astronomique des saisons et de leur valeur météorologique el
vitale, pour ainsi dire, il serait intéressant pour nous de complé-
ter ce chapitre spécial sur l'été par la liste des étés les plus chauds j
afin d'apprécier jusqu'à quel degré la chaleur peut s'élever en ce:?
saisons exceptionnelles. C'est ce que nous allons faire.
Arago et Barrai ont rassemblé sur ce point des documents
importants qui nous permettent d'en tracer un résumé instructif.
Voici quels sont les étés de ce siècle qui ont été remarqués par
leur chaleur extrême en France et en Europe; on peut facilement
observer dans cette revue rétrospective les particularités diverst»^
de température dont nous venons de parler.
L été de la première année de ce siècle, 1800, ou, pour parier
exactement selon la chronologie, de la dernière année du dix-bui-
tiènie siècle, a été remarquable i>ar sa haute température, et nous
oumrions {>ar lui notre série, si, quelques années auparavant,
TEurDpe n'avait été sous le coup d'une chaleur exceptionnelle a
une date qui restera célèbre : 1 7*^.
«>t été est n;èa;onhîe par Jt^ ch#al^ur> extnc-rilniires el reslô'5 sins titîu, >
^kpuU le siècle ;v\5>e : el.es se sc-nt p.'v'kij.îes er j-illet el en ao-L On couip-le j-. -r
riris, ù'aj rès Cassirà IV^ aÎJ'rs à r\vt-. ^r Je TOr-^mtxre :
Chi:e-rfcrte>25*àSI*in:: 36 jours.
— Ir^-forSe ci^ à 3** ir^: 9 —
— exln:r-.rx;.nf .^* c4 4u-ie>sus* 6 —
Les ::«> ii*.îe< knir.;n:jr?s 5e s:r.: i:-<i i.s:r.i^-.^:
Vak!K«. je :: ;'.:.::*i %:%)
Tans. Vf t -. 3S^
£T£S MÉMORABLES. 385
ChartreSjle 8 août 38*0
— le 16— 38 1
Vérone, en juillet et août 35 6
Londres, le 16 juillet..... 31 7
A rObsenratoire de Paris, le thermomètre marqua jusqu'à 63 degrés au soleil
Oe 8 juillet).
Les grandes chaleurs commencèrent à se faire sentir à Paris le 1^' juillet, et
augmentèrent rapidement. Le ciel fut, pendant leur durée, constamment beau,
clair et sans nuage ; le vent ne quitta pas le nord ; le plus souvent il était calme,
et le baromètre se tint à une très-grande hauteur. Les jours les plus chauds ont
été le 8 et le 16 juillet. Le 9, un orage épouvantable dévasta Senlis et ses environs,
Une grêle grosse comme des œufs détruisit les moissons; un vent furieux ren-
versa plus de cent vingt maisons. Une pluie énorme succéda à cette tempête ; les
eaux, s'amassant dans les campagnes, emportèrent les bestiaux, les meubles, les
femmes et les enfants. A Bougueval (Oise), une malheureuse mère, à bout de
forces, fut entraînée p^ le courant après avoir sauvé ses neuf enfants. La Con-
vention nationale accorda aux victimes du sinistre un secours provisoire de
30000 livres, et elle décréta que 6 millions seraient remis au ministre de Tinté-
rieur pour secourir les possesseurs des propriétés ravagées. Le 10 juillet, pour com*
ble de maux, survint un nouvel orage de grêle.
La chaleur extrême du mois de juillet continua durant une partie du mois d'août.
Dans la journée du 7 de ce mois, elle fut singulièrement remarquable : elle se
montra générale, pesante, accablante; le ciel était resté très-clair; le vent, au
Dord-est, devint sensible et d'une ardeur si violente qu'il semblait sortir d'un
brasier ou de la bouche d'un four à chaux. On recevait cette chaleur insolite par
bouffées, de distance en distance; elle était aussi ardente à l'ombre que si l'on eût
été exposé aux rayons d'un soleil dévorant. On ressentait cette pénible sensation
dans toutes les rues de Paris, et les effets étaient les mêmes en rase campagne.
Cette chaleur étouffante paralysait la respiration, et l'on se sentait beaucoup plus
Incommodé ce jour-là où la chaleur se tenait à 30^,3 que le 8 juillet où le thermo-
mètre était monté à 38^4.
La sécheresse fut extrême. Le niveau de la Seine descendit aux basses eaux
de 1719 à la fin d'août et au milieu de septembre. Il ne tomba à Paris, dans toute
Tannée, que 331 millimètres d'eau. Dans la campagne, les marronniers, les pom-
miers, les noyers, les cerisiers, les noisetiers, le chèvrefeuille, la vigne, les groseil-
liers eurent leurs feuilles brûlées; les fruits, les pommes entre autres, portaient
sensiblement le caractère de la brûlure. La rareté des légumes se fît vivement sentir,
et ce qui en restait monta à des prix exorbitants. Les terres desséchées, endurcies,
crevassées ne pouvaient plus être remuées par la charrue ni par la bêche. Dans le
jardin du Luxembourg, le sol ne présenta pas, à un mètre de profondeur, la
moindre apparence de fraîcheur. Des terrassiers, chargés de creuser un puits dans
on lieu entièrement exposé au soleil, trouvèrent la terre desséchée à 1™,60 de pro-
fondeur. Le !«' septembre, les arbres du Palais-Royal étaient presque tous dé-
pouillés de leurs feuilles ; cent cinquante d'entre eux étaient entièrement nus; la
sécheresse et la chaleur avaient fait gercer Técorce, et les branches paraissaient
mortes; la plupart moururent.
En Bourgogne, les vendanges commencèrent le 23 septembre. Le vin fut abon-
dant, mais de qualité médiocre. Il était tombé dans cette région des pluies froides
qui en avaient altéré la qualité. L'été fut sec et chaud dans le pays toulousain ; la
récolte du mais manqua complètement. On se souvient que 1793 fut, en France,
une année d'extrême disette.
1800. — L'été fut marqua par des chaleurs très-vives qui s'étendirent sur une
25
386 L'ËTË.
partie de TEurope. Du 6 juillet au 31 août , le thermomètre ne desceadit à rarii
que cinq fois au-dessous de 33', 4, et I'od eut, d'après les tableaux de Boutard:
Chaleur Torle 25 jours.
— tris-forte 5 —
— extraordinaire 2 —
La chaleur direcle du soleil fit monter le thermomètre, selon Cotte, k Uontmo-
rency, le 16 aoâl, à 3 heures du soir, h 51<',5, Les températures tes plus élcTéei
de cet été se sont ainsi distribuées:
Bordeaux, le 6 août 38*8
Nantes, le 18 août 388
Montmorency, le 18 août 37 9
Limoges 37 5
Paris, le 18 août 35 5
Londres, le 3 août 311
Des incendies se développèrent dans une proportion énorme depuis le commeD-
ceroent d'avril. Un village entier, dans le département de l'Eure, la forêt d'Hague-
oeau, une portion de la Forél-Noire devinrent la proie des flammes. Des mjriàdts
de sauterelles s'abattirent sur les cantons voisins de Strasbourg. Dans la nuil du
30 juillet, le tonnerre tomba sur l'ancien couvent des Augustins & Paris ety mil te
feu. On constata, dans le midi, beaucoup de cas de rage.
1811.— L'été de 1811 fui l'un des plus mémorables, sous plusieurs rapports, qui
se soient produits dans le nord de l'Europe.
Voici le tableau des températures maxima :
Augsbourg, le 30 juillet 37*5
Vienne (Autriche), le ejuillet 35 7
Avignon, le 37 juillet 35 0
Hambourg, le 19 juillet 34 6
Naples, le 30 juillet 34 6
Copenhague , en juillet 33 8
Liège 33 7
Strasbourg 33 0
SaiDt-Pétersboui^, le 37 juin 31 I
Paris, le 19juiltet 310
En Bourgogne, la vendange s'ouvrit le 14 septembre. Une gelée, survenqele
il avril, avait compromis les deux tiers de la récolte; mais l'été se montra si
favorable à la vigne, que les raisins repoussèrent et que l'on eut une petite récolle
d'uno qualité trfrs-BDp&rieure, qui resta longtemps célèbre sous le nom de vin >le
1632. — L'été de 1833 a été remarquable dam toute la France par l'élévation Je
sa température moyenne, supérieure à la moyenne générale au nord, au centre
comme au midi.
Pour Paris, on compte:
Chaleur Torte , 55 jours
— très-forte...... s —
ÉTÉS MÉMORABLES. 387
Les maxima de température se sont ainsi distribués :
Malines, en juillet • ,. • 38^8
Joyeuse, le 23 juin 37 3
Alais, les U et 23 36 5
Liège 35 0
Maëstricht, le 11 juin 34 0
Paris, le 10 juin 33 8
! La sécheresse fut très-grande en France, durant la saison chaude : depuis le
21 août jusqu'au 26 septembre, la Seine demeura presque constamment au-dessous
du zéro du pont de la Tournelle. Dès le mois de mars, dans les campagnes du
midi, on était embarrassé pour abreuver le bétail. On allait chercher Peau à des
distances considérables à dos de mulet. On éprouva , au printemps, dans ces con-
trées, une température comme celle du mois d*août. La moisson était achevée
dans le Languedoc avant le 23 juin : elle donna peu de gerbes, mais un grain très-
serré. En Bourgogne, Tannée se signala par la beauté inaccoutumée du ciel. On
commença la vendange le 2 septembre ; mais, au dire des vignerons, on eût pu
vendanger dès le 15 août, et, dans les environs de Vesoul [Haule-Sadne;, on ven-
dengea le 19 août! La récolte du vin fut assez abondante et de qualité tout à fait
supérieure; celle des céréales fut moins abondante, en général, que dans les aa-
Dées précédentes.
1826. ~ Été très-chaud et très-sec. 36 jours de chaleur forte à Paris, 7 de cha-
leur très-forte, 2 d^extraordinaire. Moyenne de Tété Irès-élevée : 20*,7. Destruc-
tion des récoltes et incendies de forêts en Suède et en Danemark. Plus hautes
températures observées :
Maëstricht, le 2 août 38<'8
Ëpinal, le 1«' juillet 36 5
Paris, le 1«' août 36 2
Metz, le 3 36 l
Strasbourg 34 2
1834. — Cette année, sans être remarquable par des chaleurs vives, se distingue
par une température moyenne, printanière et estivale, très -élevée dans toute la
France. La végétation se montra précoce, et il tomba, en différents lieux, des
pluies d'une- distribution très-favorable aux cultures. On compte à Paris :
Chaleur forte. • 43 jours
— très-forte 3 —
La moyenne de Tété, 20^,45» est la plus haute de ce siècle après 1826, 18^2 et
IM. La sécheresse fut très-grande en août, et la Seine descendit, le 16 de ce
mois, à 0»,03 au-dessous des basses eaux de 1719. Les maxima de 1834 se sont
^nsi répartis :
Avignon, le 14 juillet 35^
Genève, le 18 juillet 34 5
Liège 33 5
MeU,le 12 juillet..... 33 0
Strasbourg 32 8
Paris, les 12 et 18 juillet ; 32 6
^s le midi, la température, o^odérée par des pluies abondantes, te montra
388 L'ËTÊ.
très-douce. La Bourgogne, cette année, est restée célèbre par la qualité supérieure
de son vin. On yendengea dès le 15 septembre. Cette précieuse récolte fut néan-
moins médiocre pour la quantité. Il en fut de même dans le Bordelais. Dans
presque toute la France la moisson fut belle.
1836. — L'été de cette année est mémorable par la constitution orageuse du
mois de juin et du commencement de juillet, et le nombre des accidents iunestes
produits par la chaleur dans le midi de la France. En Danemark, en Russie, en
Espagne, on a noté aussi des effets remarquables de la température.
La sécheresse était intense au mois d'août ; la Seine descendit à 0",30 au-dessous
des basses eaux de 1719. On obtint dans le midi une récolte moyenne de vin d'une
qualité assez bonne. Les vendanges ne commencèrent en Bourgogne que le 6 oc-
tobre. La moisson des céréales fut mauvaise.
1842. — L'été de cette année a été le plus chaud de la première partie de ce
siècle, surtout sous le climat de Paris et dans le nord. Il fut aussi très-sec, car il
ne tomba, à TObservatoire, que 65 millimètres d'eau, c'est-Â-dire 107 de moins
que dans l'été moyen, et la Seine descendit au-dessous de zéro du pont de la
Tournelle plusieurs jours en juillet, août, septembre et octobre. On compte pour
Paris :
Chaleur forto 51 jours
— très-forto 11 —
-i- extraordinaire k —
La température moyenne de la saison fut, à Paris, de 20^,75, c'est-à-dire de %*,kb
supérieure à la moyenne. La température de juin fut supérieure de 3*^ à la moyennet
celle d'août de 4®.
Voici le tableau des plus hautes températures observées :
Paris, le 18 août 37^2
Agen, le k juillet 37 0
i Bordeaux, le 16 juillet Zk 8
Toulouse,le 17 juillet 34 4
Divers accidents, produits par la chaleur, ont éte signalés. Le feu prit aux roue**
de plusieurs malles de la poste. A Badajoz, en Espagne, trois laboureurs succon-
bèrent le 28 juin; une dame mourut suffoquée dans une diligence. A Cordoue.
plusieurs moissonneurs périrent asphyxiés, et divers cas de folie furent attribués
à la même cause.
En Bourgogne, la vendange s'ouvrit le 21 septembre; la récolte du vin fut abon-
dante et de première qualite ; mais, plus à l'est, dans le Doubs, par exemple, la
quantité fut médiocre. Dans le Bordelais, la qualité fut faible. La récolte des cé-
réales fut médiocre.
Ig4e. La température de cet éte fut très-remarquable, et l'on éprouva des
chaleurs intenses en France, en Belgique, en Angleterre. On compte, pour Paris :
Chaleur forte 48 jours
— très-forte 9 —
«— extraordinaii^ 2 —
La moyenne température estivale fut de 20^,63, c'est-à-dire de i*,33 supérieure ï
la moyenne générale ; la moyenne de Bruxelles fut encore plus élevée, d'aprb les
observations de M. Quéte!et, et s'éleva à 2l%l.
ÊTES MÉMORABLES. 389
Les maxima de cette année se présentent dans Tordre suivant:
Toulouse, le 7 juillet 40^0
Quimper, le 19 juin 38 0
Rouen, le 5 juillet * 36 8
Paris, le 5 juillet • • 36 5
Orange, le 13 juillet 36 5
Angers, le 29 juillet 35 0
Mets, le l*' août. .4 Zk 8
Des accidents ont été signalés en Bretagne. A la foire de Pont-de-Groix, plu-
sieurs personnes ont eu des syncopes occasionnées par la chaleur ; à Beuzec, une
petite fille, laissée imprudemment exposée au soleil, est morte en quelques mi*
nutes. La température de juin fut également excessive à Toulouse, Toulon et Bor-
deaux. Dans les Landes, on obtint une seconde récolte de seigle. Aux environs de
Niort, au commencement de juillet, trois laboureurs expirèrent sur leur sillon.
Les vendanges s^ouvrirent, en Bourgogne, ?e 14 septembre : on n^obtint qu^une
demi-récolte, mais de qualité très-supérieure. La récolte des céréales fut également
très-médiocre.
1849. — On éprouva des chaleurs très-fortes dans le midi, et le maximum
d^Orange est la température à Tombre la plus élevée qui ait été encore éprouvée
en France.
Voici le tableau des températures les plus hautes :
Orange, le 9 juillet 41H
Toulouse, le 23 juin • 37 6
Bordeaux, le 7 juillet 34 6
Gand 34 4
Metz, le 8 juillet 33 6
1852. — L*été a été remarquable en Russie, en Angleterre, en Hollande, en ;>ei •
gique, en France. On compte, pour Paris :
Chaleur forte 30 jours
— très-forte , . 6 —
— extraordinaire 1 —
La moyenne estivale fut, à Paris, de 19^,33, de 1 degré plus élevée que la
moyenne générale. La moyenne de juillet fut de 22^,5, de 3 degrés plus forte
qae la moyenne de ce mois ; on éprouva une succession insolite de chaleurs vives :
le 9 juillet, 31*,1 ; le 10, 33«,5 ; le 11, 31%0 ; le 12, 32%5; le 13, 33«,8; le 14, 34^2;
lel5,34%2;le 16,35V.
Les plus hautes températures se sont ainsi distribuées en Europe :
Constantinople , le 27 juillet 38® 5
Rouen, le 5 juillet 36 1
Versailles, le 16 juillet 35 7
Orange, le 25 août 35 3
Dunkerque, le 7 juillet 35 7
Paris, le 16 juillet 35 1
Verviers, le 18 juillet 35 1
Londres, le 12 juillet 35 0
A Amsterdam, un thermomètre exposé à la réverbération monta, le 12 juillet,
^ 39*,0. A Alphen, près de Leyde, deux paysans, asphyxiés par la chaleur, furent
39a L'ÉTÉ*
trouvés morts dans un champ; à Alkenaer, un chauffeur de machine à Tapeur fiit
frappé d'aliénation mentale, après une congestion produite par rinsolatioo. Dans le
centre de la France, le thermomètre resta. plus de dix jours au-dessus de3(f.
Beaucoup d'animaux domestiques succombèrent au travail. A Madrid, on souffrit
beaucoup de la chaleur. A Thouroutte, en Belgique, le 11 août, on vit tomber une
grêle désastreuse. Beaucoup de grêlons pesaient 75 grammes et avaient de 7 à
8 centimètres de diamètre.
En France, la moisson eut lieu généralement un peu après la mi-juillet, et fut
satisfaisante pour la quantité. En revanche, la vendange ne commença que d)ns
les premiers jours d'octobre ; la récolte du vin se montra faible dans beaucoup de
vignobles et de mauvaise qualité.
1857. — L'été de 1857 fut plus chaud que la moyenne en France, et présente
presque partout des chaleurs intenses en juillet et août. La moyenne estivale fut,
d'après les observations de l'Observatoire de Paris, de 19<',38.
Voici les plus hautes températures observées :
Montpellier, le 29 juillet 38^6
Orange, le 18 juillet 38 3
Les Mesneux, le 4 août 37 0
Toulouse, le 27 juillet 36 8
Clermont, les 14 et 15 juillet, et le 3 août. 36 8
Blois , en août 36 5
Paris, le k août 36 2
Metz 35 6
Il y a eu trois courants distincts de chaleurs estivales. Le premier passe le
27 juin sur les stations les plus élevées et sur les plus méridionales de la France,
et parvient, le 28, à notre frontière septentrionale ; le second parcourt le nord*
ouest du 14 au 16 juillet; le troisième, et le plus intense, à marche lente et suc-
cessive , s*étend du midi au nord dans l'intervalle compris entre le 27 juillet et
le 4 août.
Cet été fut d'une sécheresse extraordinaire dans la plus grande partie de la
France; heureusement, dans le milieu d'août, il tomba, sur un grand nombre de
points, de petites pluies bienfaisantes. La Seine, à Paris, est restée au-dessous de
zéro de l'échelle du pont de la Toumelle pendant plusieurs jours, en juillet, août
et septembre. En Bourgogne, on a commencé à vendanger le 16 septembre, et la
récolte a été passable en quantité et bonne en qualité. Les céréales ont offert, en
général, une bonne moyenne.
1858. — Cet été est signalé par une grande sécheresse et des chaleurs prolon-
gées, plutôt qu'intenses, dans l'Angleterre, la Belgique, le centre de la France,
une partie du midi et de l'Algérie. Il a été moins chaud dans le nord que celai de
1857 et plus chaud dans le midi.
Les chaleurs les plus remarquables se sont produites, en France, du 13 au
20 juin; elles se sont fait sentir le 13 sur les stations élevées, ont atteint leur
maiimum le 15 dans un grand nombre de points, depuis Lille jusqu'à Bordeaux,
et du 19 au 20, ont acquis une intensité extrême dans les alentours de Montpellier.
Du \k au 16 juillet et du 12 au 18 août, il s'est encore produit des maxima élevés,
quoique moins forts que ceux de juin, à l'exception du Var, de Vaucluse et de la
Haute-Garonne, qui ont eu leur plus haute température en juillet. Voici le tableau
de la répartition des maxima extrêmes :
Montpellier, le 20 juin 33^
£t£s Mémorables. 39r
Ortnye, le 19 juillet 38«3
Yendôme, le 15 juin 36 l
Tours, juin 3(5 0
Clermont • • 35 8
Lille, le 15 juin 35 5
Londres, le 16 juin 34 9
Paris, le 3 juin 32 0
La sécheresse, désastreuse pour Télève du bétail, a été très-grande dans presque
toute la France pendant le printemps et la moitié de Tété ; durant le mois de
juin, le ciel a été d'une pureté remarquable ; mais de petites pluies en juillet et
des orages nombreux en août ont atténué en partie, pour le nord, Faridité des
prairies causée par un manque d'eau remontant à Tannée précédente. La moisson
terminée le l*' juillet dans une grande partie du midi, et le l^' août dans le nord,
a donné une récolte moyenne pour la quantité , assez belle pour la qualité. Les
vendanges, commencées en Bourgogne le 18 septembre, ont donné une récolte
remarquable, tant pour la quantité que pour la qualité.
Parmi les dernières années, nous devons signaler les étés de 1865 et 1868
comme ayant été marqués par une longue série de chaudes journées. Les con-
ditions du premier surtout ont été, comme chacun sait, des plus favorables à
la Tîgne.
1865. — Les températures moyennes mensuelles, observées à TObservatoire de
Paris, ont été les suivantes :
Janvier 3*»56 Juillet 19*85
Février 2 30 Août 17 72
Mars 2 21 Septembre. 19 22
Avril 15 80 Octobre 12 19
Msd 16 27 Novembre 7 97
Juin 17 88 Décembre 2 29
La chaleur extrême à Paris a été de 33^,3 le 6 juillet. La moyenne des trois mois
d*élé est del8%5. En ajoutant septembre, la moyenne des quatre mois est del8*,6,
durée rare. La moyenne de Tannée est 11^,44, et dépasse par conséquent la moyenne
ordinaire de 0^,66.
Le mois de janvier a été relativement chaud. En avril, à partir du 4, le temps a
été exceptionnellement beau et le thermomètre très-élevé, car, dès le 8, la tempé-
rature était celle de juin. En mai et juin , le thermomètre s'est encore maintenu
au-dessus de la normale. Juillet et août ont été froids. En septembre, la tempe»
rature s*élève plus haut qu'en août. Octobre et novembre sont chauds.
Les plus hautes températures observées en France ont été :
Nîmes, le 5 juillet 37*9
Nice, le 1 0 juillet 35 3
Perpignan, le 4 juillet 35 2
Aix, le 28 août 34 7
Montpellier, le 26 juillet 34 0
IgM. ^ Les températures moyennes mensuelles observées à TObservatoire de
Paris ont été les suivantes :
Janvier 0*0 Avril 10*5
Février 5 4 Mai 17 9
Mars 7 0 Juin 18
Juillet ai'S Octobre lO* 5
Aoat 18 7 Novembre ^9
Septembre 17 6 Décembre 8 G
La température maximum, à Paris, a été de 34 degrés le 33 juillet, k l'Obcw-
vatoire. La moyenue des trois mois d'été est de 19*,%. Cet été fait époque duii
les annales de la météorologie par son éléTation thennométrique, et son ensem-
ble de circonstances favorables aux récoltes sous le double rapport de la qou-
tité et de la qualité. La moyenne des températures de mai, juin et juillet atteignit
un chiffre singulièrement élevé dans le Midi. Ainsi, & Tours, la moyenne de nui
est 18',4 ; celle de juin, 19',8 ; celle de juillet, 2l»,8,
Les plus hautes températures observées en France ont été :
Nîmes, le 20 juillet «•*
Perpignan, le 25 juillet 37 3
Draguignan, le 24 juillet 36 9
lifontaut>aD. le 20 juillet 36 7
Toulouse, le 19 juillet 35 0
Montpellier, le 20 juillet 3% 0
Aix, le 20 juillet 34 0
Le thermomètre était monté plus haut en 1859, sans donner une telle mojennt.
Celle-ci a élé due moins à la hauteur des maxima diurnes qu'à celle des mininu
nocturnes. En elTet, malgré la sérénité presque constante des nuits, te re-
froidissement causé par le rayonnement nocturne n'a jamais été trts-marqnè.
Presque toujours, peu avant le lever du soleil, une bmme légère, indice d'un état
hygrométrique assez élevé, venait recouvrir le sol, humecter les plantes et tem-
pérer les effets de la vive insolation des jours. La vapeur d'eau s'oppose au rayon-
nement de la chaleur obscure ; l'air qui reposait sur nos contrées, et dont l'état
hygrométrique assez élevé augmentait la transparence pour la lumière stellaire,
entravait las effets du rayonnement nocturne, si énergique même dans les régions
tropicales, quand il s'exerce i travers un air dépouillé d'humidilé.
Cet été remarquable a influé sur la température à 1 mètre de profondeur.
Pendant les étés de 1361, 65, 66 et 67, la chaleur k 1 mèlre avait été marquée ptr
1VSS9, 14»,66, 14»,03et I4»,17. En 1868, cette chaleur a été de 15»,90, presque 16*.
Tels sont les étés mémorables de ce siècle.
Voici maintenant les plus hautes températures de Tair {à
l'uinbie et au nord_' observées en France depuis qu'on les constate
scient ifiquement par le thermomètre. J'ai relevé toutes celles qui
ont atteint au moins 37*, et je n'ai relevé que celles-là, excepté pour
Paris oîi il y a plusieurs comparaisons. Les villes sont inscriles
ici en allant du nord au sud.
Vaint-Omer
Cambrai ..
... 50*45'
0*5'
0 54
1 15
1 3T
3 90
de la att.
23-
54
39
85
183
10 août 1777 37*5
1^*Me<neux....
MfU
... 49 13
... 49 7
4 août 1S57 37 i
4 août 1781 38 1
PLUS HAUTES TEMPÉRATURES OBSERVÉES. 393
Lieux.
Latiiade.
Montmorency 49* 0
Paris 48 50
Hagueneau 48 48
Nancy 48 42
Chartres 48 27
Quimper 48 0
Montargis 48 0
Angers 47 28
Tours 47 24
Nantes 47 13
Chinon 47 10
Seurre ^Côto-d'Or).. 47 1
Nozeroy 46 47
Luçon 46 27
La Rochelle 46 9
Saint- Jean d^Angély. 45 57
Limoges 45 50
Valence 44 56
Bordeaux 44 50
Joyeuse (Ardèche)... 44 32
Agen 44 12
Orange 44 8
Avignon 43 57N
Nimes 43 51
Manosque 43 49
Arles 43 41
Toulouse 43 37
Montpellier 43 37
Béziers 43 SI
Sorèze 43 19
Pau 43 18
Perpignan 41 42
Elévalibn
.
Longiiade.
ao-dessoi
Dates.
Maiima
de la mer.
i
sitrémet
0» 2
143»
18 août 1800
37*0
/
26 août 1765
40 0
j
14 août 1773
39 4
l
19 août 1763
1
5 et 6 août 1705
39 0
1
16 juillet 1782
38 7
0 0
65 I
8 juillet 1793
38 4
10 juillet 1766
37 8
j
18 août 1842
37 2
f
31 juillet 1803
36 7
1
5 juillet 1846
36 5
l
19 juillet 1825
36 3
\
4 août 1857
36 2
5 25
134
16 juiUet 1782
39 4
3 51
200
' 26 juillet 1782
37 6
0 51
158
16 juiUet 1793
38 1
6 26
6
19 juin 1846
38 0
0 23
116
1777 et 1778
37 5
2 54
47
17 juiUet 1784
38 0
1 39
55
août 1840
38 0
3 53
44
18 août 1800
38 8
2 6
82
21 juillet 1783
38 1
2 48
150
6 juillet 1783
39 0
3 42
150
juillet 1787
37 5
3 30
81
21 juillet 1777
38 8
3 30
25
4 et 5 juillet 1836
39 0
2 52
24
juUlet 1787
37 5
1 5
287 23, 24, 25 juillet 1800
37 5
2 33
128
11 juillet 1793
40 0
2 55
18
6 août 1800
38 8
2 0
147
23 juin 1822
37 3
1 43
43
4 juillet 1842
37 0
2 28
•
46
9 juillet 1849
41 4
2 28
36 1
14 août 1802
38 1
16 août 1803
^#\# *
2 1
114
20 juillet 1868
41 4
3 35
400
18 juillet 1782
38 8
2 18
17
20 août 1806
37 5
0 54
198 1
30 et 31 juillet 1753
37 7
7 juillet 1846
40 0
1 32
30
29 juillet 1857
38 6
0 52
77
juillet 1847
37 0
0 13
500
12 juillet 1824
37 5
2 43
205
4 août 1838
38 8
0 34
42
29 juillet 1857
38 6
Les plus fortes chaleurs que Ton ait ressenties & Tombre et au nord s'élèvent
à %1*,4 pour la France (Orange, le 9 juillet 1849, et Ntmes, le 20 juillet 1868) ; à 35*,6
pour les Iles Britanniques ; à 38^,8 pour la Hollande et la Belgique ; à 37^,5 pour
le Danemark, la Suède et la Norvège; à 38^,8 pour la Russie; à 39^,4 pour TAlle-
magne; à 40^,6 pour la Grèce; à 40* pour Tltalie; à 39® pour TEspagne et le For-
39b L'ÉTÉ. — PLUS HAUTES CHALEURS
tugal. Quant aux contrées qui n'appartiennent pas à l'Eunipe, les tempénhirej
les plus hautes obscnrées sur un thermomètre à l'ombre ont été, d'après Ango :
A Tunis, de kk*l
A Manille, de *5 3
En Nubie, de ' %B 3
AAin-Diie (Égypt«), de 46 7
AEsné [Afrique), de 47 4
A Bagdad (Asie], de. 48 9
Près de Suei, expédiUon française d'Egypte, de. 53 &
Près du port Macquarie [Archipel), de 53 9
Près de Syène (Afrique), do 54 0
A M ursouli (Afrique], de 56 9
Ce sont là les mazima des températures de l'air, prises à l'ombre par consé-
quent. L'action directe du soleil est beaucoup plus considérable. Pour n'en choisir
que quelques types, le thermomètre exposé au soleil s'élève jusqu'à 63 degrts t
Pari^. M . Duveyrier Ta obsèrré à 67*,7 dans le pays des Touaregs. Dans iod Toyigt
en Abyssinie, M. d'Abbadie a observé, dans des vallées qui étaient de Téritables
fournaises, 70* à la surface du sol, et les colonels d'état-major Ferret et Galiaier,
jusqu'à 75"! (Voy. le chap. Vil, Climait.)
Une dernière remarque à propos de toutes ces données.
Les météorologistes ont l'habitude de constater la température de l'air à I'od-
bre, et non ta température au soleil. Ce n'est pas suffisant. L'influence du Soleil
sur la nature doit être mesurée entièrement, et non pas à moitié. Les plantes
n'ayant pas l'habitude de porter des parasols, reçoivent directement et sans cor-
rection les rayons du Soleil. Les extrêmes de température doivent donc être pris
entre les températures glaciales observées sans abri du vent et aussi bas qu'eUn
peuvent descendre en réalité, et les températures torrides observées également
telles qu'elles existent en plein soleil d'été.
D'ailleurs, un thermomètre à l'ombre peut donner toutes les températures ima-
ginables, suivant le vent auquel il est exposé, le rayonnement du sol ou des édi-
fices, et mille causes qui en certaines circonstances peuvent presque l'élever jus-
qu'à la température qu'il acquierrait en plein soleil en rase campagne. Ce n'est
donc pas là l'influence exacte du soleil, quoique ce soit la têmpéralure de Tair. Il
eU étonnant qu'on n'ait pas pris soin de faire .en même temps des mesures coin-
p'iralives permanentes, en toute saison, au soleil et à l'ombre. Comme la chaleur
absorbée par les dilTérents corps est d'ailleurs très-variable elle-même, on pour-
rait, pour a; rapprocher de la coodition des plantes, colorier en vert l'un des Iber-
Tnnmtlres au soleil.
Ile telles constatations auraient leur importance en météorologie. On les t
inscrites avec raison au programme du nouvel Observatoire de Montsojris.
Deraot de pareilles élévations de température, oa peut se de*
mander jusqu'à quel point l'or^oisme humain peut apporter une
résistauce qui oe le mette pas en danger de mort immédiate. U
température moyenne du corps humain est de 36 degrés et demi (on
l'ublient facilement en plaçant la boule d'un thermomètre sous U
langue, et elle est aussi exacte qu'en faisant une incision dans
If corps). Celle des oiseaux est plus élevée, et atteint 44 d^trts
dan» certaines espèces. Celle des poissons est la plus basse,
SUPPORTÉES PAR L'HOMME. 395
et descend jusqu'à 14 degrés. Les êtres vivants semblent se sous-
traire aux lois générales de la chaleur^ en ce qu'ils ne sont pres-
que jamais à la température ambiante.
Il y a sur la terre un grand nombre de lieux habités dans les-
quels le thermomètre à Tombreet à Texposition du nord s*élève à
plusieurs degrés au-dessus de la température du sang. C'est donc à
tort qu'on supposait anciennement que Thorome était suffoqué dès
qu'il se trouvait dans une atmosphère plus chaude que son corps.
Il n'existe aucune expérience d'où l'on puisse déduire quel est
le dernier terme d'une température habituelle que nous puissions
supporter; on sait seulement que ce terme est extraordinairement
élevé quand l'épreuve ne dure qu'un petit nombre de minutes.
Tîllet rapporte, dans les Mémoîra de P Académie pour 1764, que les filles de
senrice attachées au four banal de La Rochefoucauld restaient habituellement dix
minutes dans ce four, sans trop souffrir, quand la température y était de 132®
centigrades , c'est-à-dire supérieure de 32® à la température de Teau bouillante.
Au moment d'une des expériences, il y ayait autour de la fille de service des
pommes et de la viande de boucherie qui cuisaient.
En 1774, Fordyce, Banks, Solander, Blagden, Dundas, Home, Nooth, lord
Seaforth et le capitaine Phipps entrèrent dans une chambre où la température était
de 128*, et y restèrent huit minutes. Leur température naturelle s'accrut légère-
ment. Dans la même chambre, à côté des observateurs, des œufs devinrent durs,
an bifteck cuisit et Teau entra en ébullition.
On a TU à Paris, en 1828, un homme entrer dans un four d'un mètre de hau-
teur, et dans lequel un thermomètre placé vers la partie supérieure marquait
137®; il y resta cinq minutes ; il était couvert d'abord d'un léger vêtement de
colon, ensuite d'un vêtement de laine rouge, épais, doublé de toile, et par-dessus
d'une sorte de carrick en laine blanche également doublé; il portait sur la tête un
capuchon de pénitent en laine blanche doublée. (Arago, VIII, p. ôU.)
On peut endurer avec la main une température
De 47® 0 dans le mercure; De 54® 0 dans l'huile;
De 50 5 dans l'eau ; Et de 54 5 dans l'alcool.
On s'est assuré, par expérience, que quelques personnes boivent habituellement
le café à la température de 55® centigrades.
Newton a donné 42® centigrades comme la plus forte chaleur d'un bain d'eau
oîi l'on puisse tenir la main en la remuant. Il s'assura que si la main reste immo-
bile, on peut aller à 8® au delà, ou à 50® centigrades.
Le médecin Carrère rapporte qu'un homme robuste ne put pas rester plus de
trois minutes dans un bain d'eau thermale du Roussillon, dont la température
était de 50® centigrades.
Le docteur Berger fixe à 42® centigrades la chaleur d'un bain d'eau pure, qu'on
ne peut endurer sans en être incommodé , sans que le pouls s'accélère d'une ma-
nière inquiétante.
Cependant et comme bouquet de ces tours de force, le maréchal Marmont, duc
de Raguse, certifia à Arago qu'il avait vu à Broussa, en compagnie d'un médecin
autrichien, le docteur Jeng, un Turc se baigner dans un bain d'eau de 78® !
CHAPITRE VI.
L'AUTOMNE. — L'HIVER.
LA TERRE VÉGÉTALE. — PAYSAGES d'hIVER. — LE FROID. — LA NEIGE.
LA GLACE, — LE GIVRE, LE GRÉSIL, ETC.
LES HIVERS UÉK0RABLE3. — LES PLUS BASSES TEMPÉRATURES OBSERVEES.
Auguste Comte avait émis l'idée de réunir toutes les forces dont
le genre humain peut disposer, et d'essayer de redresser l'axe du
monde. Milton raconte qu'avant la faute d'Adam (et d'Eve} l'aie
de rotation du globe était perpendiculaire sur l'écliptique, si bien
qu'il n'y avait pas de saisons^ et que la Terre jouissait d'uD prin-
temps perpétuel; mais qu'après la pomme Jéhovah se fâcha et
donna un coup de pied à notre pauvre planète qui, depuis ce
temps-là pirouette gauchement et subit tour à tour les ardeurs de
l'été ot les rigueurs de l'hiver. Sans doute, si la Terre n'avait pas ces
saisons si disparates, qui donnent à l'intelligence humaine une si
mauvaise hospitalité, l'ot^anisation de la nature animée aurait été
faite par Jes forces moins rudes, et nous jouirions d'un état har-
monique |)lu3 uniforme. Ce serait une condition d'habitabilité su-
périeure à la nôtre. Mais l'axe est incliné I et il l'a toujours été, et
il le sera toujours, de sorte qu'il n'y a pas eu, et qu'il n'y aura
pas vraiment d'âge d'or sur celte terre. Par suite de cette inclinai
son. los organismes végétaux et animaux ont été successivement
consltiiH's pour vivre dans le milieu ambiant, moins délicats,
moins i^ensibles, moins élevés qu'ils ne l'eussent été dans une
condition supérieure. Mais tels qu'ils sont, ils se trouvent par leur
nature même en correspondance avec le régime terrestre, de telle
L'AUTOMNE. 397
sorte que si tout d'un coup Taxe venait à se redresser^ le prin-
temps perpétuel que nous aurions en perspective serait funeste
pour la vie attribuée à la Terre^ et que nous regretterions fort nos
anciennes saisons et même nos hivers.
En effets l'automne et l'hiver ne sont pas moins indispensables
à la marche de la vie terrestre que le printemps et Tété. Âpres
nous avoir donné ses fleurs et ses fruits^ la Terre réclame le repos,
le calme^ le silence^ et son sein n'est intarissable que sous la
condition d'être régénéré périodiquement. L'automne est la sai-
son de passage entre la chaleur et le froid^ passage qui tout en
s'opérant graduellement suivant l'inclinaison croissante de notre
horizon jusqu'au solstice d'hiver est toutefois traversé par des
chocs météorologiques provenant des bourrasques^ des vents^ des
glaces formées sous les hautes latitudes^ de variations qui en
déGnitive constituent les conditions de la vie de la planète. A l'é-
poque de l'inclinaison la plus oblique du soleil et des jours les
plus courts^ la Terre^ de plus en plus refroidie^ semble tomber
lentement dans les glaces de la moil. Mais la surface seule subit
le dépouillement et cette dispersion glaciale : nous avons vu qu'à
quelques mètres de profondeur l'hiver est l'époque la plus chaude^
et que plus bas la couche terrestre jouit d'une température uni-
forme^ égale à la moyenne du lieu.
Fructidor^ vendémiaire^ brumaire nous présentent la nature sous
son aspect sérieux et sévère. La verdure uniforme du printemps et
de l'été a fait place à la diversité des nuances qui précède la chute
des feuilles. Les paysages sont plus modelés^ les tons des nuages
comme ceux des bois sont plus chauds et plus fixes^ comme si^
avant de s'éteindre^ la nature voulait affirmer aux yeux de
l'homme sa grandeur et son éternité. On n'entend plus les joyeu-
ses chansons de l'oiseau bâtissant son nid dans les buissons et sur
les branches; on ne respire plus les parfums légers et délicats des
fleurs de mai; c'est une époque solennelle qui s'annonce dans
l'Atmosphère, car la Terre en s'inclinant de plus en plus sous les
rayons du Soleil semble rentrer en elle-même et se recueillir dans
le sentiment de son individualité personnelle. Les broderies végétales
de la lumière et de la chaleur se dissolvent et tombent^ le vent souf-
fle et emporte les feuilles^ les fruits sont cueillis^ depuis les pro-
duits du veiner créé par la civilisation jusqu'à ceux de la vigne :
Pomone a remplacé Cérès et Flore^ et l'industrie humaine affirme
chaque année son œuvre la plus ancienne et la plus constante en
appelant l'homme dans les habitations confortables sous lesquelles
L'AUTOMNE,
intempéries de rautomne et de Thiver^ et peut
3 rude époque au milieu des travaux de lesprît
38 grâce à Tinvention de Timprimerie; au iailiea
ons de l'intérieur et de la fraternité des âmes
Yimaire, pluviôse, nivôse exercent une concen-
ur le moral de Thomme bien différente de Tex-
lumineuses et chaudes journées du printemps
^s sur la nature terrestre, nous subissons sou-
}on influence variable, laquelle devrait toujours
^antage si nous menions une vie intellectuelle
iiaque saison peut donner à Tesprit comme au
*e variation d'activité, et malgré les 23 degrés
'axe, cette planète pourrait être d'un séjour
étions quelque peu spirituels. Mais non : au lieu
iment calmes et heureux, nous passons notre
e à nous battre mutuellement, par toutes les
s, depuis les propos de l'envie et de la jalousie
;u canon des guerres internationales et civiles,
comment l'obliquité croissante des rayons solai-
oidissement de notre hémisphère et forme les
et d'hiver. Nous verrons plus loin comment les
r office à celui de la chaleur et du vent pour
3t la rendre propre à la végétation. La terre vé-
)mme les terrains géologiques, un simple prô-
nerai : elle doit au contraire son existence au
ique. L'humus qui constitue l'élément fonda-
sable de la terre végétale est un produit de la
ne combinaison de carbone, d'hydrogène, d'à-
telle qu*elle ne peut pas être produite par les
non organisée, parce que dans la nature morte
Rallient que par la combinaison simple de deux
non toutes ensemble, comme cela a lieu ici
l. Chimie agricole, I, p. 371); à ces substances
Lumus, il s'en joint encore quelques autres en
i : du phosphore, du soufre, un peu de terre pro-
[uelquefois différents sels. Comme l'humus est
la vie, de même aussi il en est la condition. Il
e aux corps organisés; sans lui il ne saurait y
iduelle, tout au moins pour les animaux et les
>arfisiit8 : ainsi la mort et la destruction sont
nenlation et à la reproduction d'une nouvelle
L'AUTOMNE. — L'AIR ET LA TERRE VÉGÉTALE. 399
vie. A l'exception de Teau^ c'est la seule substance qui dans le
sol fournisse un aliment aux plantes. Nous n*avons qu'à observer
les progrès de la végétation sur les rochers nus pour étudier
rhistoire de la terre arable depuis le commencement du monde.
D'abord il s'y forme des lichens et des mousses^ dans la décom-
position desquels des plantes plus parfaites trouvent leur nourri-
ture. Celles-ci à leur tour augmentent la masse du terreau par leur
putréfaction; ainsi^ à la fin^ il s'y forme une couche d'humus^
qui peut alimenter les arbres les plus vigoureux.
L'automne, en répandant à la surface de la Terre les dépouilles
des bois^ les débris de la végétation dont les coteaux et les plai-
nes étaient enrichis aux beaux jours du soleil^ et en arrosant le
sol par ses pluies multipliées; l'hiver, en ensevelissant les cam-
pagnes endormies sous son immense couverture de neige, prépa-
rent l'un et i*autre les conditions de la vie nouvelle qui doit res-
susciter au printemps. Sans l'air les plantes ne respireraient pas et
ne sauraient exister, même les plus inférieures. Sans l'air, la sur-
face du sol ne pourrait recevoir le moindre tapis «de mousse, ni le
plus léger humus végétal : la terre serait partout abrupte, stérile
et dénudée. Sans l'air, les nuages ne sauraient se former, ni se
tenir suspendus au-dessus des campagnes. Sans l'air, il n*y aurait
ni pluies, ni eau, ni humidité, ni vent, ni circulation. L'Atmo-
sphère s'affirme, de quelque côté qu'on l'étudié, comme la condi-
tion suprême et comme l'organisatrice permanente de la double
ne végétale et animale qui fonctionne sur cette planète. Les sai-
sons modifient constamment le sol géologique lui-même. Pour
l'observateur peu réfléchi, il semble que les roches et les sub-
stances minérales soient absolument indestructibles, qu'elles re-
présentent pour ainsi dire le type de la stabilité et de la durée.
Mais un peu d'attention fait voir que les roches se détruisent
sans cesse, et que toute substance minérale exposée à l'air et
à la pluie est forcément vouée à la destruction. L'air, par son hu-
midité^ son acide carbonique et son oxygène, exerce sur les roches
une puissance d'altération vraiment extraordinaire. Aucun rocher
ne résiste à son influence : calcaire et basalte, granit et porphyre,
rien n'est à l'abri de l'attaque chimique de l'Atmosphère et de
l'eau. Ce que les poëtes et les rhéteurs appellent la main du temps
n'est autre chose que cette action chimique s'exerçant pendant un
long intervalle. Les alternatives de chaleur et de froid sont de
puissants auxiliaires de l'air dans cette œuvre de destruction. Le
froid brise en fragments^ par suite de la congélation de l'eau qui
400 L'AUTOMNE.
les a pénétrées^ les pierres que Taction de Fair doit ensuite décom-
poser : c*est une division mécanique qui prépare et facilite une
décomposition chimique.
Le calcaire grossier retiré des terrains tertiaires^ a\ec lequel on
bâtit les maisons de Paris^ subit une désagrégation lente^ qui les
fait tomber en poussière. Le peuple attribue cette altération à Tastre
des nuits; il dit que la Lune mange les pierres. — Le savant hydrau-
licien Bélidor fait à ce propos la consolante remarque que les
actions étant réciproques et la Terre étant bien plus grosse que la
Lune^ elle doit lui en manger bien davantage 1
Âinsi^ de nos jours et sous nos yeux^ Faction combinée de Teau
et de l'Atmosphère produit^ en agissant sur les roches qui com-
posent les montagnes^ des éboulements^ des chutes de terrains^ etc.,
aussi désastreux quelquefois que les tremblements de terre ou \^^
éruptions volcaniques.
Les montagnes se détruisent sans cesse. Le froid fend et divise
les roches^ Tair les décompose^ Teau les lave et les emporte. Cest
un nivellement général opéré par les seules forces de la nature. Si
la Terre dure assez longtemps et n'a plus de ces secousses qui
laissent des reliefs à sa surface^ les montagnes finiront par s'user,
les vallées et la mer par s'exhausser; si bien que^ comme rien ne
se perd^ l'eau de l'océan^ débordant petit à petit, occupera à la tin
toute la surface du globe, avec deux cents mètres d'épaisseur —
couche suffisante pour noyer le genre humain et ses œuvres.
Ainsi l'air, soit directement, par son action lente, soit par 1 in-
termédiaire des végétaux et des animaux, modifie constamment la
surface de notre planète. Aujourd'hui c'est la mince couche de
terre arable qui constitue pour nous la plus grande richesse de la
terre. Cette couche est extrêmement mince, et dans la plupart des
pays n'atteint guère plus d'un pied d'épaisseur. La culture dépend
à la fois de sa composition chimique, de l'engrais par lequel on
l'enrichit, et du sous-sol sur lequel elle repose. Ce sous-sol n est
pas insignifiant, car suivant qu'il est argileux, sablonneux ou cal-
caire la pluie agit en des proportions plus ou moins favorables. On
peut remarquer facilement la mince épaisseur de la terre végétale
par les nombreuses tranchées que l'industrie des chemins de fer
a opérées un peu partout, surtout lorsque ces tranchées sont fiiites
dans la craie blanche (comme par exemple au sud de Paris, au che-
min de fer de Sceaux, de Montsouris à Arcueil, où la terre grise de
la surface n'est qu'un tapis de quelques décimètres d'épaisseur .
Les saisons^ dont la valeur astronomique est due à la transla-
L'HIVER. 401
lioQ de la planète inclinée autour du Soleil relativement immobile^
et dont Tœuvre météorologique est due à Texisteoce et à la nature
de TAtmosphère^ les saisons^ disons-nous^ se succèdent comme
oous lavons analysé pour Tentretien de la vie terrestre. Nous
arrivons à la dernière^ à Thiver^ sombre^ froid et glacé. Prenons
une juste idée des météores qui le caractérisent.
Tout d abord^ regardons ensemble ce paysage d'hiver qui vient
de passer sous nos yeux. C'est le même que celui que nous avons
vu, coloré et plein de mouvement, par une belle journée d'été
fp. 372). Il est transformé maintenant sous le ciel gris et silencieux
d'hiver. Le vert feuillage a disparu des arbres, la prairie est recou-
verte dune couche de neige grésillante, le ruisseau est gelé et
1 habitation du paysan semble morte elle-même comme la nature....
Avec rabaissement progressif de la température, le thermo-
mèlre est descendu jusqu'au niveau inférieur de ses indications
caloriûques^ jusqu'au zéro, point remarquable, où l'eau cesse de
prder son état liquide, et devient solide ! comme le minéral. Elle
peut alors revêtir des formes différentes, soit qu'elle devienne
massive, à l'état de glace, soit qu'elle s'agglomère légèrement dans
les fines broderies du givre, soit qu'elle tombe lentement en pail-
lelles de l'Atmosphère et se soude dans les flocons étoiles de la
neige. C'est ordinairement par ce dernier météore que Thiver com-
mence à s'alïirmer, car la neige se produit dos que la température
est descendue à zéro. Si cette température égale ou inférieure à zéro
s'étend depuis les nuages jusqu'à la surface de la terre, l'eau ar-
rive jusqu'au sol à l'état de neige. Si la neige en tombant n'a
qu'une faible couche d'air au-dessus de zéro à traverser, et qu'elle
soit abondante, elle arrive de même à l'état de neige et y persiste.
C'est ce que l'on voit parfois en été (exemple : la chute de neige
du 4 juillet 1868 près de Nice, entre la Tinée et la Vésubie, qui
persista jusqu'au lendemain dans les vallées de Saint-Sauveur et
de Rimplas). Si la couche d'air qui avoisine le sol est d'une haute
température et d'une épaisseur de plusieurs centaines de mètres,
la neige n'arrive pas jusqu'à terre, et nous recevons de la pluie
plus ou moins froide. C'est le cas d'un grand nombre d'averses de
printemps et d'automne, car au-dessus de la ligne de zéro dans
l'Atmosphère, que nous avons tracée plus haut, l'eau des nuages
est constamment à l'état de neige, aux jours les plus chauds de
l'été aussi bien qu'en hiver.
En développant son tapis à la surface de la terre, la neige forme
à la fois une couverture et un écran : une couverture^ parce qu'é-
tant peu conductrice, elle s'oppose au passage de la cbaleur et
empêche la terre qui la supporte de se refroidir jusqu'au degré de
l'air; ud écran, parce qu'elle s'oppose au rayonnement nocturne.
C'est ce que M. Boussingault a constaté à Bechelbronn, en 1841,
en plaçant un premier thermomètre sur la neige et en recouvrant la
boule de neige, un second sous la neige, en contact avec le sol, et
un troisième à l'air libre à M mètres de hauteur. Voici quelques-
unes de ses remarques :
Sous la neige. C-O — S'.S 0°,0 — 2»,0 O'.O
Surlaneige.. — 15 — 12 0 — l k — 82 — 10
La température est toujours plus élevée au-dessous de la nci^e
qu'au-dessus. Sans la neige, dans les matinées du 12 et du 1.3 ft-
vrier citées ci-dessus, les feuilles, les tiges, le collet des racines
auraient subi un froid de — 12° et de — 8°. Ce sont ces refroiilis-
semciits nocturnes qui font périr un grand nombre de plants (]•!
blé d'automne quand le champ n'est pas abrité.
Au sommet du Mont-Blanc, Cli. Marlins a observé — 17" ,6 à la surface de la
neige, et— 14<*,6 à deux déciini très de prorondeur (28 aoùtiaii).
Je relèverai aussi les expériences de Rozet, dans lesquelles la tempéraliire Ju
sol sous la neip:e se montre à —V,b et —2 degrés, celle du sol découvert de nà^v
étant à —£",5 et —3 degrés 'Paris, janvier 1855).
La neige ajoute encore une influence aux premières en faveur de
la fertilisation du sol. Comme la pluie et comme les brouillards,
elle renferme une proportion notable d'ammoniaque (plusieurs
milligrammes par litre d'eau), qui existe à l'état volatil dans
l'Atmosphère, et qu'elle prend et ramène sur le sol en s'opposant
ensuite à sa volatilisation, qui ne manque jamais d'arriver après
les pluies et surtout après tes pluies chaudes.
Si, comme il arrive ordinairement, la terre a subi, avant que la
neige tombe, l'action d'une forte gelée, capable de tuer les insecle^
nuisibles, toutes les chances sont en faveur d'une année ferlile.
Originairement, c'est-à-dire dans les nuages glacés des hauteurs
de l'Atmosphère, la neige paraît être formée de filaments de glace
•.'xtrëmement déliés. Lorsque les gouttelettes d'eau qui forment les
brouillards et les nuages ordinaires se congèlent, ce qui n'arrive
(]iie par des froids de 30 et 30 degrés, sous l'influeDce des
hautes altitudes ou de courants glacials, il est probable que ces
.^'outteleltes ne gardent pas alors leur état sphéroïdal, mais qu'elles
LA NEIGE. 403
tombent un instant^ et prennent la forme d*un ûlament qui se gèle
au moment même de la transformation physique. En vertu des lois
de la cristallisation^ ces petits filaments de glace se soudent sui-
vant des angles de GO degrés^ et forment les figures si nombreuses^
mais toutes du même ordre géométrique^ de la neige. Puis ces nuées
de neige descendent plus ou moins vite dans leur atmosphère
calme, se dilatent ou se resserrent plus ou moins suivant les con-
ditions de température auxquelles elles sont soumises. C'est ainsi
que je considère la formation de la neige, sans toutefois Taflirmer,
car nul n a encore assisté directement à cette formation, et malgré
mon grand désir, je n'ai pas encore réussi à m'élever en ballon
jusqu à l origine d'une chute de neige*.
La construction des flocons de neige a frappé depuis longtemps
les observateurs. Keppler parle de leur structure avec admiration,
et d'autres physiciens ont cherché à en déterminer la cause; mais
c'est seulement depuis Tépoque où Ton a appris à connaître les
lois de la cristallisation en général (ex : soufre, sel, etc.) qu'il a
été possible de jeter quelque lumière sur ce sujet.
Nous apprenons en géométrie que de tous les polygones inscrits
dans un cercle il n'y en a qu'un seul dont tous les côtés soien».
éj^aux aux rayons de ce cercle : c'est l'iiexagone régulier, ou figure
à six côtés. Or, c'est cette figure géométrique simple et complète
que la nature semble préférer à toutes les autres. C'est elle que
Tabeillc et la guêpe construisent dans leurs alvéoles, et l'ingé-
nieuse mouche à miel a résolu de plus le grand problème géo-
métrique de « fournir le plus d'espace avec le moins de matière »
en donnant pour fond à son hexagone une pyramide à trois
rhombes égaux. Cette figure hexagonale est découpée sur les fleurs
des cbamns, et nous la retrouvons dans les cristallisations de la
glace et de la neige, dans l'analyse de toutes les formes présentées.
La tendance de la glace à prendre une forme cristalline est ren-
due sensible par les dessins de feuilles de fougère que l'on observe
1. Dans son ascension du 26 juin 1863, M. Glaisher rencontra à 4500 mètres
un nuage de neige immense, car il s'étendait sur une épaisseur de 1800 mètres.
Cétait ane scène véritablement admirable. Cette neige était entièrement compo-
sée de petits cristaux parfaitement visibles, d'une délicatesse extrême. On voyait
les pointes écartées les unes des autres, suivant deux systèmes de cristallisation ,
car les intervalles angulaires étaient les uns de 60^ et les autres de 60-f-30, ou 90**.
Il y avait une multitude de formes variées qu'il était facile de reconnaître, en les
recueillaot sur la manche de Thabit.
Quand cette neige cessa de tomber, les aéronautes notaient plus qu'à dix mille
pieds du sol, et entraient dans un brouillard épais dont ils ne purent sortir qu'en
toachant le sol.
404 L'HIVER.
sur les carreaux de vitre en hiver, quand Teau vient à s'y conge-
ler. Chacun a vu ces cristaux arborescents sur les fenêtres des
pièces non chauffées, figures souvent fantastiques dont le peut dessin
ci-dessus (fig. 1"23) donne simplement l'idée analytique. Les
lignes naissent, se prolongent, se multiplient comme des rameaux,
s'étendent sur le tableau de verre en faisant constamment des angles
de 00 degrés.
Si nous prenons un bloc massif de glace, nous pourrons, en le
fondant lentement au foyer d'un faisceau de lumière électrique et
en projetant cette dissection sur un écran, apercevoir les molécules
de glace se séparant les unes des autres en laissant voir leur struc-
ture géométrique. La force cristalline avait silencieusement et sy-
métriquement élevé atome sur atome; le faisceau électrique les
fait tomber silencieusement et symétriquement. « Observez celte
ima'Eo, disait sif Jolin Tvndall à l'une de ses lerons de l'Institution
Fig. 123. — Arbore s :e lices de la glace sur les vitres.
royale d'Angleterre, observez cette image (fig. 134', dont la bejulé
est encore bien loin de l'effet réel. Voici une étoile, en voilà une
autre; et àmesureque l'action continue,laglaceparaitserésoud[f
de plus en plus en étoiles, toutes de six rayons «t ressemblant
chacune à une belle fleur ù six pétales. En faisant aller et venir
ma lentille, je mets en vue de nouvelles étoiles; et, à mesure que
l'action continue, les bords des pétales se couvrent de dentelures,
et dessinent sur l'écran comme des feuilles de fougère. Très-peu,
probablement, des personnes ici présentes étaient initiées aux
beautés cachées dans un bloc de glace ordinaire. Et pensez qiieb
prodigue nature opère ainsi dans le monde tout entier. Chaque
atome de la croûte solide qui couvre les lacs gkcés du Nord a été
fixée suivant cette même loi. La nature dispose ses rayons avK
harmonie, et la mission de la science est de puritier assez nos
organes pour que nous puissions saisir ses accords, m
LA GLACE. — LA NEIGE.
'<en des figures de la neige conduit à des impressions non
^ sur l'existence de la géométrie, du Nombre et de la
'es œuvres de la nature. Ce ne Eont plus seulement
de glace comme les . précédentes que l'on a pu
.l'ssiner dans les flocons si légers de la neige, mais
;S
;p'^
^\f ©
Fig. 114. — Fleurs de la glace, dégagées par la Tusion.
plus d'un cent d'espèces différentes et toutes construites suivant ca
même angle fondamental de 60 degrés. Le capitaine Scoresby,
dans ses voyages aux mers polaires, en a étudié et dessiné un total
de 9G, dans une planche remarquable que nous reproduisons ici.
Kaëmtz ajoute à ces 9G combinaisons différentes du même angle,
que pour sa part il en a rencontré au moins une vingtaine de plus.
406 L'HIVER.
et que les \ariétés s'élèvent probablement à plusieurs centaines.
« Qui n'admirerait pas ici, s'écrie-t-il, la puissance infinie de la
nature, qui a su créer tant de formes diverses dans des corps d'un
si petit volume! » i Météorologie y trad. de Ch. Martins, p. 121.)
La première forme (lig. 125) est la plus fréquente; elle a ordi-
nairement 2 millimètres de diamètre, et se produit par des
températures voisines de zéro. Les hexaèdres ne dépassent pas
3 dixièmes de millimètre, et se produisent par les froids les
plus intenses. Ces flocons à noyaux et à aiguilles ramifiées se pro-
duisent par des températures inférieures de plusieurs degrés seu-
lement à zéro, et mesurent de 4 à 5 millimètres de diamètre.
Plus le froid est intense et plus la neige est fine. Dans les ré-
gions polaires, par des froids de 20 degrés, elle est à l'état de pou-
dre. Ce fait se présente quelquefois sous nos latitudes; ainsi dans
riiiver de 1829-1830, en Suisse, à Yverdun, le 1" février, celle
neige dite polaire tomba par un froid de 20 degrés.
Il y a des chutes de neige d'une abondance parfois formidable.
L'année 1850, entre autres, a été signalée dans l'Europe entière
par la. quantité qu'elle a présentée. La neige s'éleva à i^i5 pieds sur
le mont Saint-Bernard, et pour sortir de leur couvent les religieux
étaient obligés de creuser un passage a travers les couches aoion-
celées. Toute l'Attique en fut couverte à la hauteur d'un mètre. De
mémoire d'homme, disent les relations, un pareil phénomène ne
s'était produit; les montagnes de THymette, du Pentélique et de
Parues ne formaient, avec la vaste plaine des Oliviers, qu'une
nappe blanche ondulée. Elle tomba abondamment dans les rues de
Naples, dans les Ardennes, le Luxembourg, en Corse, et à Constan-
tinople; les communications même furent interrompues pendant
plusieurs jours; ou trouva un assez grand nombre de personnes
i;TJées sur les routes.
Dans les contrées boréales, en Sibérie, les tempêtes de neige
sont plus effrayantes encore et plus funestes que l'intensité du
froid. Ces bourans durent d'un à trois jours, dit Humboldt, l'at-
mosphère devient obscure par la masse de neige qui tombe ou qui
est soulevée parhniolence du vent. En 1827, tous les troupeaux
«le la horde intérieure des Kirghiz, entre Textrémité de l'Oural et
le Volga, furent cliassés par un bouran vers Saratow. Il périt à
cette occasion 280 r)00 chevaux, 30 400 l)ùles à cornes, 10 000 cha-
meaux et plus d'un million de brel)is.
De tels malheurs^ (juoiciue moins terribles, ne sont pas inconnus
dans les climats tem|)érés. Le 8 janvier 1848, un convoi du train,
voyageant d'Aumale à Alger, fui assailli sur les hauteurs de Sak-
Hamoadi par une tempête de neige qui précipita les mulets dans
les ravins, et, en moins d'un quart d'heure, causa la mort de
14 hommes sur 44 qui composaient l'expédition.
La neige tombe parfois en flocons si serrés que derrière les premiers plans elle
Torme un voile blanc nuageux qui dérobe le paysage. Ces intenses chutes de neige
se rencontrent surtout sur les plateaux élevés de l'Asie ou des Andes, ob les ca-
raTUies les ont souvent observées, comme noire dessin le rappelle ici. Les chemins
Fig. 116. — Une chule de neige dans 1m Ande».
s'tflacenl vite sous le linceul mobile qui les recouvre, l'orientation devient difll-
cile, et de même que dans les chutes les plus rares de nos contrées, les voyageurs
aVparent sur le Saint-Bernard ou même dans nos plaines françaises pour s'en -
durmir du dernier sommeil, de mCme dans ces chutes assez fréquentes des pla-
teaui, le voya(;eur s'arrête, éperdu, s'enfonce dans les ravins s'il cherche son che-
min, tombe en léthargie s'il se repose, et trop souvent n'a d'autre terme que la
morl pour sortir du météore qui l'ensevelit.
Od a essa}'é de déterminer la densité de la neige; [es résultats
obtenus varient. Scdileau avait trouvé que généralement la neige,
(ilO L'HIVER.
en se fondant^ se réduit à un volume cinq à six fois moindre. La
Hire^ en confirmant cette observation^ ajoutait qu'en 1711 il avait
observé une neige qui s'était réduite au douzième de son volume
en passant à Tétat liquide. Musschenbrock assure avoir > u^ de son
côté, à Utrecht, une neige de forme régulière qui était vingt fois
plus légère que Teau. Depuis les recherches de ces physiciens,
nous n'avons comme observations spéciales que celles de M. Qué-
telet, desquelles il résulte que la densité de la neige peut être con-
sidérée comme étant, en moyenne, à peu près la dixième de celle
de Teau; on peut, d'après cette estimation, calculer assez exac-
tement la hauteur de la neige tombée dans les circonstances les
plus remarquables.
La neige la plus forte qui ait été enregistrée à Bruxelles^ est celle
des 1 6 et 1 7 février 1 843 ; Teau recueillie en 24 heures était de
18 millimètres 21 ; du 15 au 16, elle a été de 14 millimètres 13:
ce qui équivaut, en 48 heures, à plus de 32 centimètres de neige.
Le vent soufflait du N. E. ; le thermomètre se tenait au-dessous de
zéro, et le baromètre était fort bas : 735 mill.
Dne neige très-légère se forme dans les matinées d'hiver, d'au-
tomne et de printemps, autour des branches humides des arbres
et sur les tiges des plantes, lorsque la température de l'air est in-
férieure à zéro. C'est le givre^ que l'on pourrait nommer aussi une
rosée glacée, et dont les broderies souvent merveilleuses donnent
à nos paysages d'hiver ce mélange particulier de sévérité et de
mélancolie qui les caractérise. Le givre se forme surtout par les
matinées de brouillard, et souvent le soleil n'arrive que dans l'a-
près-midi à fondre ces légères stalactites végétales déposées par
l'humidité atmosphérique. La formation du givre ou de la geléi»
blanche a pour explication la théorie de la rosée, dont nous par-
lerons plus loin.
Les bourrasques amènenl parfois une pluie de neige plus dense
et plus fine que la neige ordinaire, le grésil. Ces gouttes d'eau glanv
ne proviennent probablement pas des nuages à l'état de neig^*,
mais gèlent en tombant, et ne présentent plus les formes symé-
triques que nous avons admirées. Peut être est-ce de la neige dis-
persée par des coups de \cnts brusques et chauds. On reniarquo
surtout ces chutes à la fin Me l'hiver et dans les giboulées de mars.
Le grésil rentre dans la classification des météores aqueux pn»-
(liiits par le froid. La gnMe, qui semble être du grésil en grand,
en diffère toutefois par son origine, et nous l'étudierons dans no>
cliapitres spéciaux sur les pluies et les orages.
GIVRE. — GRÉSIL. — GLACE. 411
Lorsque la pluie arrive à Tétat liquide sur un sol dont la surface
est a une température inférieure à la glace^ cette eau se congèle
et couvre d*une couche glissante le terrain et parfois les plantes
et tous les objets répandus sur le soL C'est le verglas dont on voit
des exemples à Paris un ou deux jours chaque hiver^ et un peu
moins rarement dans la campagne^ dont le sol est toujours d'une
température inférieure en hiver à celui des glandes villes.
Arrivons maintenant au principal phénomène de l'hiver^ à la
formation de la glace.
Lorsque la température reste quelque temps descendue au-des-
sous de zéro^ les eaux tranquilles se gèlent par la surface. Une
petite ride commence à rendre mate cetle surface^ et forme une
première pellicule mince qui s'épaissit et blanchit si le froid con-
tinue. La théorie s'explique d'elle-même par l'équilibre des cou-
ches d'eau de diverses températures et de diverses densités.
Si Ton jette pèle-mèle dans un même vase des liquides de den-
sités différentes^ mais qui n'aient pas d afiinité chimique^ le plus
lourd finit par aller se placer au fond^ et le plus léger à la surface.
Tous les corps augmentent de densité quand leur température di-
minue. L'eau seule^ dans une certaine étendue fort petite de l'échelle
thermométrique^ offre une exception singulière à cette règle. Pre-
nons de l'eau à 10^ centigrades ; faisons-la refroidir graduellement;
à îf , nous trouverons plus de densité qu'à 10^; à 8^ plus de densité
qu'à 9; à 7. plus de densité qu'à 8^ et ainsi de suite jusqu'à V. A
ce terme^ la condensation cessera ; dans le passage de 4^ à 3^^ il
se manifestera déjà une diminution de densité sensible. Cette di-
minution se continuera quand la température descendra de 3 à 2^
de 2 à 1 et de 1 à zéro. En résumé^ l'eau a un maximum de den-
sité qui ne coïncide pas avec le terme de sa congélation^ et qui est
à V au-dessus de zéro.
Rien de plus simple maintenant que de déterminer de quelle
manière s'opère la congélation d'une eau stagnante.
Supposons qu'au moment où le vent du nord amène la gelée^
leau dans toute sa masse soit à 1 0\ Le refroidissement du liquide^
par le contact de l'air glacial, s'effectue de l'extérieur à l'intérieur.
La surface qui, par hypothèse, était à 10°, ne sera bientôt qu'à 9^
niai> à 9*, l'eau est plus lourde qu'à 10**; donc elle tombera au fond
iU la masse, et sera remplacée par une couche non encore refroidie,
dont la température esta 10^ Celle-ci, à son tour, éprouvera le sort
«le la première couche, et ainsi de suite. Dans un temps plus ou
moins long la masse tout entière sera donc à 9^
4IJ L'HIVER.
De Teaa à 9^ se rerroidira précisément comme de Teau à 1 0* par
couches successives. Chacune à son tour viendra à la surface perdre
1 degré de sa température. Le même phénomène se reproduira
avec des circonstances exactement pareilles^ à 8^ à 7^ à 6 et à b\
Mais dès qu*on arrivera à U*, tout se trouvera changé.
A 4% en effets Teau sera parvenue à son maximum de densité.
Quand Faction atmosphérique aura enlevé 1 degré de chaleur à
sa couche superficielle^ quand elle l'aura ramenée à 3^, cette couche
sera moins dense que la masse qu'elle recouvre; donc elle ne s y
enfoncera pas. Une nouvelle diminution de chaleur ne la fera pas
enfoncer davantage, puisqu*à 2^ Teau est plus légère qu'à 3", etc.
En restant toujours à la surface extérieure sans cesse exposée à
Faction refroidissante de l'Atmosphère, la couche en question per-
dra bientôt les 4 degrés primitifs de sa chaleur. Elle finira donc
par arriver à zéro et par se congeler.
La lame superficielle de glace, quelque singulier que le phéno-
mène paraisse, se trouve alors posée sur une masse liquide, dont
la température, au fond du moins, est de V au-dessus de zéro.
La congélation dune eau calme ne saurait évidemment s'opérer
dune autre manière.
Les rivières et les eaux courantes ne se gèlent pas par la sur-
face, comme les eaux tranquilles, mais par la réunion et la sou-
dure de glaces flottantes charriées pendant les jours de grands
fn>ids.
Dans les petits cours d'eau, tels que les ruisseaux de quelques
mètres de large, la glace commence le long de chaque rive, em-
piète |Hni à i^u et finit par atteindre le milieu.
Dans les grands cours d'eau, la glace formée sur les bords ne
jHHit empiéter aussi facilement, à cause du mouvement de la masse
des eau\ , et jamais elle ne parviendrait à résister et à s'étendre
jusqu à otnivrir entièrement le fleuve. Mais il se forme de grandes
plaques de glace au fond du fleuve, et ces plaques, irrégulières,
détachées, remontent bientôt à la surface en raison de leur moindre
densité.
L\\tu n*est pas disposée en couches successives d'inégale den-
sité, dans les cours dVau dont le mouvement donne incessamment
naiss;inee a des remous et à des chutes. L'eau la plus légère ne
flotte ï>as alors constamment à la surface : les courants la précipi-
tent dans la masse, qu elle va refroidir, et qui bientôt se trouve
avoir partout une égale température.
Tandis que dans une masse d'eau stagnante, le fond ne saurait
CONGELATION DES RIVIÈRES. 413
descendre au-dessous de 4^^ dans cette même masse agitée la
surface^ le milieu^ le fond peuvent être simultanément à zéro.
Lorsque cette uniformité de température existe^ la congélation
s'opère par le fond et non par la surface. Pourquoi? Voici la ré-
ponse d'Arago :
Pour hâter la formation des cristaux dans une dissolution saline,
il suffit d'y introduire un corps pointu ou à surface inégale ; c'est
autour des aspérités de ce corps que les cristaux prennent princi-
palement naissance et reçoivent de prompts accroissements. Tout
le monde peut s'assurer qu'il en est de même des cristaux de
glace^ et que si le vase où l'on veut voir s'opérer la congélation
présente une fente^ une saillie^ une solution de continuité quelcon-
que, ces irrégularités deviendront autant de centres autour des-
fjuels les filaments d'eau solidifiée se grouperont de préférence.
Ce que nous venons de dire est précisément l'histoire de la con-
gélation des rivières. La congélation s'opère sur le lit, où se trou-
vent des roches, des cailloux, des pans de bois, des herbes, etc.
Une autre circonstance qui semble pouvoir aussi jouer un cer-
tain rôle dans le phénomène, c'est le mouvement de l'eau. A la
surface, ce mouvement est très-rapide, très-brusque; il doit donc
mettre erapt^chement au groupement symétrique des aiguilles, à
cet arrangement polaire sans lequel les cristaux, de quelque nature
qu'ils soient, n'acquièrent ni régularité, ni solidité; il doit bri-
ser souvent les noyaux cristallins, môme à l'état rudimentaire.
Le mouvement, ce grand obstacle à la cristallisation, s'il existe
au fond de l'eau comme à la surface, y est du moins très-atténué.
On peut donc supposer que son action n'empêchera pas qu'à la
longue une multitude de petits filaments ne se lient les uns aux
autres confusément, et de manière à engendrer cette espèce de
glace spongieuse.
La congélation des fleuves par la soudure des glaçons charriés est
visible pour tout observateur un peu attentif. On a eu du reste à
Paris, pendant le grand hiver de 1 709, l'expérience que cette cir-
constance est nécessaire pour amener la congélation : la Seine ne
gela pas; contre ce qui arrivait d'habitude en des temps moins ri-
goureux, la violence du froid glaça tout à coup et entièrement les
petites rivières qui se déchargent dans la Seine, au-dessus de Paris;
aussi ce fleuve charria peu^ et le milieu de son courant resta tou-
jours libre.
Les rivières ne commencent à se congeler que par une tempé-
rature d'environ — 6^. Les grands fleuves exigent^ pour être pris
414 L'HIVER.
d'un bord à Tautre, une température d'autant plus basse qu'ils
sont plus rapides. A mesure que les rigueurs du froid se prolon-
gent, l'épaisseur de la couche de glace formée s'accroît, et elle de-
vient assez grande pour que des hommes ou des chariots puissent
y passer, de telle sorte que le fait de porter des fardeaux est la
preuve, presque la mesure de l'intensité de Thiver. Il est donc in-
téressant de connaître l'épaisseur de la glace qui est nécessaire
pour supporter des charges déterminées. On a reconnu qu'il faut
5 centimètres pour que la glace porte un homme, 9 centimètres
pour qu'un cavalier y passe en sûreté; quand la glace atteint
13 centimètres, elle porte des pièces de huit placées sur des traî-
neaux; et quand son épaisseur s'accroît jusqu'à 20 centimètres,
Tartillerie de campagne attelée peut y passer. Les plus lounles
voitures, une armée, une nombreuse foule sont en sûreté sur la
glace dont l'épaisseur atteint 27 centimètres.
En 1 797, la cavalerie française s'empara de la flotte hollandaise
engagée sur le Texel, gelé. Dans les hivers très-rigoureux, la glace
peut atteindre, sur les fleuves de Russie, une épaisseur de I mètn^
jamais, en France, elle n'a dépassé 0'",66. Sa résistance est telle
qu'en 1 740 on construisit, à Pétersbourg, un élégant palais de glace
de 16™,88 de longueur, 5™, 19 de largeur et 6™, 49 de hauteur; le
poids du comble et des parties supérieures fut parfaitement sup-
porté par le pied de l'édifice. Devant le bâtiment^ on plaça six
canons de glace avec leurs aCTûts de même matière; on les tira à
boulet. Chaque pièce perça, à soixante pas, une planche de 0",054
d'épaisseur. Les canons n'avaient guère que 0",108 d'épaisseur;
ils étaient chargés avec un quarteron de poudre; aucun d'eux n'é-
clata. La Neva avait fourni les matériaux de ce singulier édifice.
Nous avons dit que lorsque l'eau se congèle, elle augmente de
volume; une conséquence et une preuve de cette dilatation, c'est
la rupture des vases où elle est contenue, rupture qui se pro-
duit d'autant plus facilement que la congélation est plus rapide et
le vase plus étroit par le haut. Huyghens, pour prouver combien
est grand l'effet dû à la congélation, prit un canon de fer épais d'un
doigt, rempli d'eau et bien fermé; il l'exposa à une forte gelée, et
au bout de douze heures, le canon creva à deux endroits avec un
grand bruit. Cette expérience se répète tous les jours dans les
cours de physique, en abaissant la température par des moyens
artificiels. Les académiciens del Cimento firent rompre par cemo^en
plusieurs vases, et Musschenbroeck calcule que dans l'un de ces
cas il a fallu un efi'ort de 27 720 livres. A Québec, le major d'ar-
LE FROID. — LA GLACE. 415
tilleric E. Williams remplit d*eau une bombe de 13 pouces de dia-
mètre, puis il ferma le trou de fusée avec un bouchon de fer en-
foncé à force. Il exposa la bombe à un froid énergique, Teau gela,
projeta le bouchon h plus de 400 pieds, et il sortit par le trou un
o\lindre de glace de 8 pouces de long. Dans une seconde expé-
rience, le bouchon résista, mais la bombe se fendit, et une lame
de glace sortit de la fente.
Il n y a, d'après cela, rien que de très-naturel, à voir la gelée
soulever les pavés des rues, crever les tuyaux des conduites d'eau.
C'est alors, comme dit le proverbe, qu il gHe à pierre fendre.
Les pierres dites gélîves, qui se brisent par les temps de gelée,
<K>ivent cette propriété à leur porosité; Teau s'introduit dans leurs
pores, et, se congelant, brise son enveloppe. Certains végétaux
périssent pendant Thiver, parce que Teau contenue dans leurs
vaisseaux se congèle et, par son expansion, déchire les tissus. L'un
des exemples les plus désastreux de cette action nous est fourni
par les pommes de terre, cet aliment devenu si général, et auquel
la gelée faii éprouver une altération assez profonde pour modifier
sa constitution physique. On sait qu'elle contracte par là un goût
extrêmement désagréable qui les fait refuser même par les ani-
maux, et qu'il est à peu près impossible d'en retirer la fécule
après le dégel, quoique la composition chimique reste la même.
Complétons ce chapitre par une revue générale des hivers les
plus rigoureux.
Il est difficile de décider à quel degré du thermomètre il con-
vient de limiter la définition du froid rigoureux. Nous sommes
généralement portés à juger le froid que nous ressentons nous-
mêmes plus sévèrement que celui qui a sévi sur nos pères, et,
lorsque la température descend seulement à 10 degrés au-dessous
de zéro, par exemple, nous sommes tout disposés à croire que
jamais pareils frimas n*ont glacé la France. Or, nous ne considé-
rerons ici comme hivers rigoureux que ceux dont le froid est
assez intense et assez long pour geler, faire prendre certaines
sections des grands fleuves , tels que la Seine , la Saône et le
Rhin; pour solidifier le vin, pour détruire le tissu de certains
arbres, et avoir de graves conséquences sur le règne végétal comme
sur le règne animal.
Voici, parmi les hivers mémorables, ceux qui ont été les plus ru-
des depuis cent ans. Notons d'abord que les plus rudes hivers des
siècles passés ont été ceux de 15A4, 1608 et ITOOy année pendant
414
(l'un bord à l'autre,
sont plus mpides
gent, lepai^
vient assi'
y passe-
preu?-
térr
1" ^;.,Ti-atoire de Paris descendit à
. ';,vfl(e ensuite comme exceptionnelle
.. ,• ^/,/a marquèrent. Le Tibre, le Rliin, la
._',■ j^/ui-mènie, si rapide, furent pris presque
Fig. 117. — Lbivcr.— La Seine cb»rie.
entièrement. A Paris le vin ^'ela dans les caves et les tonoeaux se
brisèrent. On entendait dans les bois les arbres se fendre et êcla*
ter avec bruit. Des voyageurs moururent de froid sur les routes el
restèrent ensevelis dans le linceul de la neige partout répandue.
Après me, nous arrivons à l'hiver de 1788-1789, précurseur de la Pétolution-
Cel hiver a été un des plus rigoureux et des plus longs qui aient sévi dans loul*^
l'Europo. A Paris, le TroiU a commencé le 2!> novembre, et dura, sauf une intrr-
ruption de la gelée pendant un jour [lt2b décembre], &0 jours conséculils; te d<V->'l
eut lieu à partir du 13 janvier; on mesura une épaisseur de neige de 0-,65. Sjriif
grand canal de Versailles, dans les élangs et sur plusieurs riviËres, la glace attei-
gnit jusqu'à 0",60 d'épaisseur. L'eau gela aussi dans plusieurs puita Irùs-proronds ;
le vin se congela dans les caves. La Seine commença à prendre dis le 36 no-
vembre 1788 ; durant plusieurs jours, son cours fut interrompu, et la déblcle n'eut
HIVERS MÉMORABLES. 417
lieu que vers le 20 janvier. La plus basse température observée à Paris fut, le
31 décembre, de —21^,8. Le froid n'a pas été moins fort dans les autres parties de la
France et dans toute TEurope. Le Rhône fut complètement pris à Lyon; la Garonne
gela à Toulouse ; à Marseille, les bords du bassin furent couverts de glace. Sur
les c6tes de TOcéan, la mer gela dans une étendue de plusieurs lieues. La glace,
sur le Rhin, fut si épaisse, que des voitures chargées purent traverser ce fleuve.
L'Elbe fut entièrement couvert de glaces et porta des chariots de transport. Le
port d'Ostende fut gelé assez fortement poun qu'on pût traverser la glace à pied et
à cheval ; la mer a été prise jusqu'à quatre lieues de distance des fortifications ex-
térieures de cette place, dont aucun navire ne pouvait approcher. La Tamise fut
gelée jusqu'à Gravesand, à six lieues plus bas que Londres ; pendant les fêtes de
Noël et le commencement de janvier, à Londres et aux environs, le fleuve fut cou-
vert de boutiques.
Voici les plus basses températures observées en divers lieux :
Râle (Suisse), le 18 décembre — 37^5
Rrème ^Allemagne], le 16 décembre — 35 6
Saint-Albans (Angleterre), le 31 décembre —33 8
Varsovie (Pologne), le 18 décembre — 32 5
Dresde (Allemagne] , le 17 décembre —32 1
Eosberg (Norvège), le 29 décembre — 31 3
Saint-Pétersbourg, le 12 décembre —30 6
Rerlin (Prusse), le 28 décembre • . —28 8
Strasbourg, le 31 décembre — 26 3
Tours, — —25 0
Lons-le-Saunier, — —24 0
Troyes, — — 23 8
Orléans, — —22 5
Lyon, — -219
Rouen, le 30 décembre —218
Paris , le 31 décembre — 2 1 8
Grenoble , — —21 2
Angoulème, — — 18 7
Marseille, — —17 0
Le froid de cet hiver a sévi cruellement sur les hommes et les animaux ; les vé-
gétaux furent aussi atteints d'une manière grave. Dans le pays toulousain, le pain
gela dans presque tous les ménages: on ne pouvait le couper qu'après Tavoir ex-
posé au feu. Plusieurs voy«3geurs périrent dans les neiges; à Lemberg,en Gallicle,
trente-sept personnes furent trouvées mortes de froid en trois jours à la fin de
décembre. Les oiseaux qui habitent ordinairement le nord se montrèrent dans plu-
sieurs provinces de la France. Les poissons périrent dans presque tou3 les étangs
à cause de la profondeur qu'atteignit la glace.
1794-1795. — dïet hiver a été remarquablement long et rigoureux dans toute
l'Europe. A Paris, on compte 42 jours consécutifs de gelée; le 25 janvier eut lieu
le plusgrand froid qui ait jamais été observé; le thermomètre descendit à — 23^5
A Londres, le minimum de température eut lieu le môme jour, et fut de — 13^,3; à
minuit, sur les bords du Rhône, près de Genève, de — 14^. Le Mein, l'Escaut, le
Rhin, la Seine furent gelés au point que des voitures et des corps d'année les tra
versèrent en plusieurs endroits. La Tamise fut prise dans les premiers jours de
janvier, aux environs de White-Hall, malgré la hauteur de la marée. Pichegru en-
voya, vers le 20 janvier, dans le Nord-Hollande, des détachements de cavalerie et
87
418 L'HIVER.
d*arUllerie légère, avec ordre à la cavalerie de traverser le Texel, de s'approcher et
de s^emparer des vaisseaux de guerre hollandais surpris à Tancre par le froid. Les
cavaliers français traversèrent au galop les plaines de glace, arrivèrent près des
vaisseaux, les sommèrent de se rendre, s'en emparèrent sans combat et firent pri-
sonnière Tarmée navale 1
1798-1799. — Le froid a été rigoureux durant cet hiver dans toute TEurope. A
Paris, on compte 32 jours consécutifs de gelée, et la Seine a été prise complète-
ment du 29 décembre jusqu'au 19 janvier, du pont de la Tournelle au delà du
pont Royal, mais sans pouvoir porter des piétons. La température la plus basse
observée fut, le 10 décembre 1798, de — 17®,6.Un aigle des Alpes fut tué à Chaillol.
La Meuse, TElbe, le Rhin furent gelés plus solidement que la Seine. On traversa
la Meuse en voiture; à la Haye et à Rotterdam, des boutiques de marchands et
toutes sortes de spectacles furent établis sur le fleuve. Un régiment de dragons,
partant de Mayence, traversa le Rhin sur la glace au lieu de passer sur le pont de
Cassel qu'on avait été obligé de lever.
1812-1813. — Cet hiver est à jamais mémorable par les^erriblcs désastres de la
retraite de l'armée française à travers les plus rudes frimas de la Russie, après la
prise et l'incendie de Moscou. Le froid commença à sévir de bonne heure dans
toute l'Europe. Partout la température la plus basse, non-seulement de l'hiver
mais des deux années 1812 et 1813, est arrivée en décembre 1812. Les premières
neiges tombèrent à Moscou le 13 octobre ; la retraite de l'armée commença le 18.
Napoléon sortit de la capitale de l'empire moscovite le 19, et l'évacuation com-
plète de la ville eut lieu le 23. L'armée se mit en marche sur Smolensk, san^
que la neige eût cessé de tomber. Les froids prirent une rigueur extrême à p.irlir
du 7 novembre ; le 9,1e thermomètre marqua — 15®. Le 17 novembre, la température
•descendit à — 26®,2 , d'après Larrey, qui portait un thermomètre suspendu à ha
boutonnière. Le valeureux corps d'armée du maréchal Ney écliappa à l'année
russe qui l'enveloppait de toutes parts, dit Arago, en traversant, durant la nuit
du 18 au 19 novembre, le Dnieper gelé. La veille, un corps d'armée russe (raver*«a.
avec son artillerie, la Dwina sur la glace. Mais le froid faiblit, et un dégel sumnt
le 2^, sans toutefois persister; de telle sorte que les 26, 27, 28 et 29, lors du lor?
et tragique passage de la Bérézina, l'eau charriait de nombreux glaçons sans pré-
senter nulle part un passage pour les hommes. Bientôt la rigueur du froid reprit
énergiquement; le thermomètre redescendit h 25® le 30 novembre, à 30 degK'S le
3 décembre, et à 37® le 6 décembre à Molodeczno, le lendemain du jour où Napo-
léon partit de Smorgoni et quitta l'armée après la rédaction du 29<^ bulletin, qui
apprit à la France une partie des désastres de cette terrible campagne.
Les effets du froid rigoureux auquel les soldats, mal vêtus, furent tout h coup
soumis, doivent être signalés ici comme un exemple de l'action des tcmpéralur»"»
très-basses sur les êtres animés. D'abord, les neiges épaisses du commencent ni
de novembre assaillirent l'armée : « Pendant que le soldat s'efforce, dit M. de
Ségur, pour se faire jour au travers de ces tourbillons de vent et de frima**, !♦'>
flocons de neige, poussés par la tempête, s'amoncellent et s'arrêtent dans toutes
le"* cavités; leur surface cache des profondeurs inconnues qui s'ouvrent profondé-
ment sous no^s pas. Là, le soldat s'engouffre, et les plus faibles s^abandonnant, y
restent ensevelis. Ceux qui suivent se détournent, mais la tourmente leur foueltr
au visage la neige du ciel et celle qu'elle enlève à la terre ; leurs habits, mouilN-^.
se gèlent sur eux; cette enveloppe de glace saisit leur corps et raidit tous Icur^
membres. Un vent aigu et violent coupe leur respiration ; il s'en erajwire au ni*>-
menl où ils l'exhalent et en forme des glaçons qui pendent par leur barbe aul'»ur
de leur bouche. Les malheureux se traînent encore en grelottant, jusqu'à ce que
LA RETRAITE DE RUSSIE. 419
la neige, qui s'attache sous leurs pieds en forme de pierres , quelque débris,
une branche ou le corps de Tun de leurs compagnons, les fasse trébucher et
tomber.
c Là, ils gémissent en vain ; bientôt la neige les couvre ; de légères éminences
les font reconnaître : voilà leur sépulture ! La route est toute parsemée de ces on-
dulations comme un champ funéraire. Les plus intrépides ou les plus indifférents
s^aflectent : ils passent rapidement en détournant leurs regards. Mais devant eux,
autour d'eux, tout est neige ; leur vue se perd dans celte immense et triste uni-
formité, rimagination s'étonne : c'est comme un grand linceul dont la nature en-
veloppe l'armée! Les seuls objets qui s'en détachent, ce sont de sombres sapins,
des arbres de tombeaux avec leur funèbre verdure, et la gigantesque immobilité
de leurs noires tiges, et leur grande tristesse qui complète cet aspect désolé d'un
deuil général, d'une nature sauvage et d'une armée mourante au milieu d'une
nature morte. Tout, jusqu'à leurs armes naguère encore offensives, mais de-
puis seulement défensives, se tourna alors contre eux-mêmes. Elles parurent à
leurs bras engourdis un poids insupportable; dans les cliutes fréquentes qu'ils fai-
saient, elles s'échappaient de leurs mains, elles se brisaient ou se perdaient dans
la neige. S'ils se relevaient, c'était sans elles, car ils ne les jetèrent point : la faim
et le froid les leur arrachèrent. Les doigts gelaient sur le fusil, qu'ils tenaient
encore, et qui leur ôtait le mouvement nécessaire pour y entretenir un reste de
chaleur et de vie. »
Un chirurgien-major de la grande armée, M. René Bourgeois, a décrit en ces
termes les souffrances atroces causées par ces froids :
« Les chaussures des soldats, brûlées par les neiges, furent bientôt usées. On
était obligé de s'entourer les pieds de chiffons, de morceaux de couvertures, de
peaux d'animaux qu'on attachait avec des ficelles. Le froid gelait vite les parties
atteintes. Ce qui rendait ses ravages encore plus funestes, c'est qu'en arrivant
prt's des feux, on y plongeait imprudemment les parties refroidies qui, ayant perdu
leur sensibilité, n'étaient plus susceptibles de ressentir l'impression de la chaleur
qui les consumait. Bien loin d'éprouver le soulagement que l'on recherchait, l'ac-
tion subite du feu donnait lieu à de vives douleurs et déterminait promptement la
gangrène.
« Toutes les facultés étaient anéanties chez la plupart des soldats; la cer-
titude de la mort les empêchait de faire aucun effort pour s'y soustraire. Un graad
nombre étaient dans un véritable état de démence, le regard fixe, l'œil hagard;
ils marchaient comme des automates, dans le plus profond silence. Les outrages,
ï^-i coups même étaient incapables de les rappeler à eux-mêmes. Pour ne pas suc-
comber, il ne fallait rien moins qu'un exercice continuel qui tînt constamment le
corps dans un état d'effervescence et répartit la chaleur naturelle dans toutes les
parties. Si, abattu par la fatigue, vous aviez le malheur de vous abandonner au
sommeil, les forces vitales n'opposant plus qu'une faible résistance, l'équilibre s'é-
tablissait bientôt entre vous et les corps environnants, et il fallait bien peu de
tenaps pour que, d'après l'acception rigoureuse du langage physique, votre sang
se glaçât dans vos veines. Quand, affaissé sous le poids des privations antérieures,
on ne pouvait surmonter le besoin du sommeil, alors la congélation s'étendait à
tout le corps, et l'on passait, sans s'en apercevoir, de cet engourdissement léthar-
gique à la mort....
c Les jeunes soldats qui venaient de rejoindre la grande armée, frappés tout à
coup par l'action subite de ce froid, succombèrent bientôt à l'excès des souf-
frances. Ceux-ci ne périssaient ni d'épuisement ni d'inaction, et le froid seul les
frappait de mort. On les voyait d'abord chanceler pendant quelques instants et
marcher d'un pas mal affermi, comme des ivres. Il semblait que tout leur sang fût
refoulé vers leur tète, tant ils avaient la figure rouge et gonflée. Bientôt ils étaient
entièrement saisis et perdaient toutes leurs forces. Leurs membres étaient comme
420 L'HIVER.
paralysés; ne pouvant plus soutenir leurs bras, ils les abandonnaient à leur propre
poids et les laissaient aller; leurs fusils s'échappaient alors de leurs mains, leurs
jambes fléchissaient sous eux, et ils tombaient enfin, après s^ètre épuisés eo
efforts impuissants.... Au moment où ils se sentaient défaillir, des larmes mouil-
laient leurs paupières, ils paraissaient avoir perdu entièrement le sens, et ils
avaient un air étonné et hagard ; mais Tensemble de leur physionomie, la contrac-
tion forcée des muscles de la face témoignaient des cruelles douleurs qu'ils res-
sentaient. Les yeux étaient extrêmement rouges, et le sang, transsudant à travers
les pores, s'égouttait par gouttes au dehors de la membrane qui recouvre le de-
dans des paupières. »
L'eau glacée dans laquelle durent plus d^une fois se plonger nombre de soldats
pour effectuer le passage de torrents ou de rivières non congelés complètement,
produisit des maladies particulières dont Tissue fut presque constamment mor-
telle. C'est ainsi que mourut, à Kœnisberg, à la fin de décembre, Tillustre général
Eblé, qui avait sauvé les derniers débris de Tarmée au passage de laBérésina;
des cent pontonniers qui, à sa voix, s'étaient plongés dans Teau pour construire
les ponts, il en restait douze; des trois cents autres qui les secondèrent dans
ce travail héroïque, il en restait un quart à peine....
Pendant que kbO 300 hommes mouraient ainsi. Napoléon revenait à Paris eo
chaude voilure, et déclarait qu'il ne s'ét&it jamais si bien porté.
Mais oublions ces malheureux souvenirs, et continuons notre liste des hivers
mémorables.
1819-1820. — Le froid fut extrêmement vif cet hiver dans toute PEurope, quoi-
que ses rigueurs extrêmes n'aient pas duré longtemps. A Paris, on compta
47 jours de gelée, dont 19 consécutifs, du 30 décembre 1818 au 17 janvier 1819.
Le minimum de la température fut, le 11 janvier, de — U^,3. La Seine fut entière-
ment prise du 12 au 19 janvier. La Saône, le Rhône, le Rhin, le Danube, la
Garonne, la Tamise, les lagunes de Venise, le Sund furent congelés de manière
qu'on put se promener sur la glace. Les plus basses températures observées en
différentes villes sont les suivantes :
SaintrPétersbourg, le 18 janvier — 32*0
Berlin, le 10 janvier —24 4
Maêstricht, le 10 janvier. . • —19 3
Strasbourg, le 15 janvier — 18 8
Commercy (Meuse), le 12 janvier — 18 8
Marseille, le 12 janvier — 17 5
Metz, le 10 janvier — 16 3
Mons, le 11 et le 15 janvier — 15 6
Paris, le 11 janvier , —14 3
En France, la vivacité du froid fut annoncée par le passage sur le littoral du
Pas-de-Calais d'un grand nombre d'oiseaux venant des régions les plus boréales,
par des cygnes et des canards sauvages à plumages variés. Plusieurs voyageurs
périrent de froid, notamment un cultivateur du Pas-de-Calais, près d'Arras; un
garde forestier près de Nogent, dans la Haute-Marne ; une femme et un homme
dans la Côte-d*Or ; deux voyageurs sur la route de Breuil, dans le département de
la Meuse ; une femme et un enfant sur la route d'Étain à Verdun ; six individus
dans l'arrondissement de Château-Salins (Meurthe) ; deux petits Savoyards sur la
route de Clermont à Chalon-sur-Saône. Dans des expériences faites à l'école d*ar-
tillerie de Metz, le 10 janvier, pour essayer la résistance du fer à de basses tempé-
ratures, plusieurs soldats curent les mains ou les oreilles gelées.
\ HIVERS MÉMORABLES. 421
^0, ^ Cet hiver a été le plus précoce et le plus long des hivers de la pre-
^ du dix-neuvième siècle ; sa continuité a été particulièrement funeste
dans les contrées méridionales. Ses rigueurs, sans être extrêmes,
toute l'Europe : un grand nombre de fleuves furent congelés, et
*npagné de désastreuses débâcles et de grandes inondations;
s et d'animaux périrent; les travaux des champs demeurèrent
iidus. Voici les principales températures observées :
Saint-Pétersbourg, le 19 décembre —32" 5
Mulhouse , le 3 février —28 1
Bàle, le 3 février —27 0
Nancy, le 3 février — 26 3
Épinal, le 3 février — 25 6
Aurillac, le 27 décembre —23 6
Strasbourg, le 3 février — 23 4
Berlin, le 23 décembre —21 0
Metz, le 31 janvier — 20 5
Pau, le 27 décembre —17. 5
Paris, le 17 janvier —17 2
En Suisse, Thiver fut excessif sur les points élevés. A Fribourg, on compta
118 jours de gelée, sur lesquels il y en eut 69 de consécutifs; le minimum fut de
— 18^,5. Dans les plaines, à Yverdui^ entre autres, on éprouva un effet très-intense
de rayonnement; le thermomètre descendit en quelques heures de 10® à 20*^. On
vit aussi tomber cette neige dite polaire, à cristallisation peu serrée, particulière
aux températures très-basses.
La longue congélation de la Seine et sa débâcle excitèrent au plus haut point
rattention publique. La rivière demeura prise du 28 décembre au 26 janvier, c'est-
à-dire durant 29 jours une première fois; puis, une seconde fois, du 5 au 10 fé-
vrier: Séjours en tout, c'est-à-dire aussi longtemps qu'en 1763; elle fut prise au
Havre dès le 27 décembre , et le 18 janvier on établit à Rouen une foire sur la
glace. Le 25 janvier, après six jours de dégel, les glaces venues de Corbeil et
de Melun s'arrêtèrent au pont de Choisy et y formèrent une muraille de 5 mètres
de hauteur.
18%0-1&41. <^ Il y eut dans cet hiver, à Paris, 59 jours de gelée dont 27 consé-
cutifs. Les froids commencèrent le 5 décembre et durèrent, avec une interruption
du 1« au 3 janvier, jusqu'au 10 de ce mois. Il y eut une reprise de la gelée du
30 janvier au 10 février. Le thermomètre marqua encore — 9^)2 le 3 février. Dès le
16 décembre, la Seine charria avec abondance, et l'une des arches du pont Royal
fut obstruée; le soir du même jour, elle s'arrêta au pont d*Austerlitz, et elle fut
prise du pont Marie jusqu'à Charenton ; le lendemain, elle fut gelée au pont
Notre-Dame, et le 18 on la traversa entre Bercy et la Gare. En plusieurs endroits,
les glaçons amoncelés n'avaient pas moins de 2 mètres d'épaisseur.
Le 15 décembre 1840 eut lieu à Paris l'entrée solennelle, par l'Arc de triomphe
de rÉtoile, des cendres de l'empereur Napoléon, rapportées de Sainte-Hélène. Le
thermomètre avait marqué ce jour-là, dans les lieux exposés au rayonnement
nocturne, —W. Une multitude innombrable de personnes, les légions de la garde
nationale de Paris et des communes voisines, des régiments nombreux station-
nèrent depuis le matin jusqu'à deux heures de l'après^ midi dans les Champs-
Elysées. Tout le monde souffrit cruellement du froid. Des gardes nationaux, des
ouvriers crurent se réchauffer en buvant de l'eau -de- vie, et, saisis par le froid,
périrent de congestion immédiate. D'autres individus furent victimes de leur
curiosité : ayant envahi les arbres de l'avenue pour apercevoir le coup d'œil du
422 L'HIVER.
cortège, leurs exlrémités engourdies par la gelée ne purent les y maintenir; ils
tombèrent des branches et se tuèrent.
Voici les plus basses températures observées en divers lieux pendant cet hiver :
Mont Saint-Bernard, le 22 janvier —23® 3
Genève, le 10 janvier — 17 8
Metz, le 17 décembre »15 3
Paris, le 17 décembre • —13 2
Paris, le 8 janvier. . . . > • — 13 1
1853-1854. — Cet hiver a offert les caractères d'un hiver rigoureux des régions
tempérées de TEurope. Il s'étendit de novembre en mars, et amena des congéla-
tions nombreuses de rivières. Il y eut des froids intenses dans beaucoup de ré-
gions, et néanmoins son influence fut plutôt profitable que nuisible à Tagriculturc.
Voici les plus basses températures observées en différents lieux :
Clermont, le 26 décembre — 20®0
Châlons-sur-Marne , le 26 décembre —20 0
Lille, le 26 décembre ^18 0
Kehl, le 26 décembre — 17 6
Metz, le 27 décembre — 17 5
Bruxelles, le 26 décembre — 16 1
Lyon, le 30 décembre — 14 6
Paris, le 30 décembre •.......•• — 14 0
Bordeaux, le 30 décembre — 10 0
L'hiver de Tannée suivante, 1854-55, s'est également montré rigoureux, surtout
dans la Russie méridionale, en Danemark, en Angleterre et en France. Il a été
d'une longueur inaccoutumée. Les gelées ont commencé en octobre dans l'est de
la France, et se sont prolongées jusqu'au 28 avril dans la même région. La
Loire charrie le 17 janvier et s'arrête le 18. La Seine charrie le 19, mais n'a pas
été arrêtée. Le Rhône charrie le 20 ; la Saône est arrêtée le même jour. Le Rhin
est entièrement gelé à Manheim le 24, et on le traverse à pied.
Voici le tableau des plus basses températures obsen'ées :
Vendôme, le 20 janvier —18® 0
Clermont, le 21 janvier —17 0
Bruxelles, le 2 février — 16 7
Turin, le 24 janvier —16 5
Metz, le 29 janvier — 16 0
Strasbourg, le 29 janvier —16 0
Montpellier, le 21 janvier — 16 0
Lille, le 2 février —13 8
Paris, le 21 janvier — 11 3
Toulouse, le 20 janvier — 10 7
L'hiver de 1857-58 a offert le type d'un hiver d'une rigueur moyenne de la lone
tempérée. La Seine a charrié à Paris le 5 janvier; le petit bras de la Cité a été
couvert de glaces le 6. La Loire, le Cher, la Nièvre, le Rhône, la Saône, la Dor-
dogne furent arrêtés en plusieurs endroits. Le Danube et les ports russes de la
mer Noire furent gelés en janvier.
Les plus basses températures observées sont :
Le Puy, le 25 janvier, —14*4
Clermont, le 7 janvier —14 0
HIVERS MÉMORABLES. 423
Bourg, le 29 janvier. . , » : — 12® 5
Vendôme, le 6 janvier —11 0
Lille, le 7 janvier — 10 0
Paris, le 7 janvier — 90
L'hiver de 186^-65 a été plus rigoureux. La Seine a été prise à Paris et on la
passait au pont des Arts. Les extrêmes de température ont été :
Haparanda, le 7 février —33® k
Saint-Pétersbourg, le 9 février —28 8
Riga, le 4 février —26 8
Berne, le U février —15 0
Dunkerque, le 15 février — 12 0
Strasbourg, le 1 1 février —1 10
Enfin, Fhiver de 1870-71 sera également classé parmi les hivers froids, à cause
de la grande intensité des froids de décembre et janvier, malgré la température
toute prinlanière de février, et aussi à cause de Tinfluence fatale de ces froids sur
la morlalité publique à la fin de Todieuse guerre qui vient de sévir. Le grand
courant équatorial, qui souffie ordinairement jus(iu'en Norvège, s'est arrêté cette
année au Portugal et à TEspagne; le vent dominant a été celui du nord. Le
5 décembre, on constate à Paris 6** au-dessous de zéro ; le 8, on constate —S** à
Montpellier. Une seconde }.ériode de froid sévit du 22 décembre au 5 janvier ; à
Paris, la Seine charrie et menace de se prendre entièrement; Ton observe — 12**
le 24, — 16® à Montpellier le 31. Chacun sait qu'aux environs de Paris, plusieurs
soldats en faction aux avant-postes, et un certain nombre de blessés ramassés
quinze heures trop tard, ont élé gei.és. Du9au 15 janvier, une troisième période de
froid montre, le 15,-8" à Paris, et — 13** à Montpellier. Ce qu'il y a de plus curieux,
c'est que le froid a été plus intense dans le Uiidi que dans le nord de la France.
A Bruxelles, leaminima ont été —1 1*^,6 en décembre et de — 13^,2 en janvier. Il y a
eu kO jours de gelée à Montpellier, 42 à Paris, kl à Bruxelles pour ces deux
mois. Enfin, la moyenne de rhiver (décembre, janvier, février) est de 1**,83 à Paris,
tandis que la moyenne générale est de 3**,26. Dans le nord de l'Europe, cet hiver
a été également rigoureux, quoique le froid ait sévi à des dates différentes des
précédentes. On a observé —22** à Copenhague le 12 février.
Dans les documents que M. Renou me communique pour la France je relève un
minimum de —23® à Périgueux et de — 25** à Moulins! Dans les documents que
M. Glaisher m'envoie de l'Observatoire de Greenwich, je vois qu'il considère éga-
lement les mois de décembre 1870 et janvier 1871 comme ayant le caractère de
rigueur des hivers mémorables.
Pour que la Seine gèle à Paris, il faut un froid d'environ 9 degrés, durant plu-
sieurs jours de suite. Nous avons vu plus haut comment le fait se produit. Depuis
le commencement du sircle, le Heuve a été pris entièrement onze fois : janvier
1803; décembre 1812; janvier 1820, 1821, 1823, 1829, 1830 et 1838; décembre
18(iO ; janvier 1854 et janvier 1865.
M. Renou a remarqué que les plus grands hivers paraissent
revenir à peu près tous les quarante ans : 1 709-1 749 (moins ri-
goureux) — 1 789-1 830-1 870.
Voici les températures les plus basses observées en France de-
puis qu*on les étudie scientifiquement par le thermomètre. Elles
424
L HIVER.
sont inscrites^ comme la liste précédente des températures les
plus élevées^ en allant du nord au sud. J*ai relevé toutes celles
qui ont atteint au moins 20 degrés de froid^ et je n'ai relevé que
celles-là^ excepté pour Paris^ où il y a plusieurs comparaisons.
Lieux. Latitude.
Douai 50^22
Arras 50 17
Amiens 49 f>3
Saint-Quentin .... 49 50
Vervins 49 55
Montdidier 49 39
Rouen 49 26
Clermont(Oise)... 49 23
Les Mesneux 49 13
Metz 49 7
Montmorency 49 0
Châlons-sur-Marne 48 57
Goersdorff. 48 57
Paris.
• . .••*••
48 50
Hagaeneau 48 48
L'Aigle 48 43
Nancy 48 42
îStrasbourg. 48 35N
Étampes 48 26
Mayenne 48 18
Troyes 48 18
SaintrDié 48 17
Épinal 48 10
Colmar 48 5
Neufbrissac 48 0
Orléans 47 54
Mulhouse 47 49
Beaugency 47 46
Tours 47 24
Dijon 47 19
Chinon 47 10
Bourges 47 5
Ponlarlier 46 54
Longitude.
Altitude.
0*44'
24-
0 26
67
0 2
36
0 57
104
1 34
175
0 14
99
1 15
37
0 5
86
1 37
85
3 50
182
0 2
183
2 1
82
5 26
228
0 0
5 25
2 0
3 51
5 25
0
2
10
57
1 45
4 37
4
5
5
0
7
1
0
26
5 0
0 46
1 39
2 42
2 6
0 4
k 1
65
65
136
200
144
127
102
110
343
341
195
198
123
229
100
55
246
82
156
838
Date.
28 janvier
30 décembre
27 février
28 janvier
31 décembre
29 janvier
30 décembre
26 décembre
19 janvier
31 janvier
janvier
décembre
26 décembre
27 décembre
25 janvier
13 janvier
31 décembre
6 février
22 janvier
29 janvier
et30décemb.
20 janvier
17 janvier
décembre
30 décembre
!«• février
3 février
31 décembre
3 février
31 décembre
décembre
31 décembre
31 décembre
3 février
19 décembre
18 décembre
31 décembre
janvier
3 février
31 décembre
31 décembre
1er ftyrier
décembre
janvier
31 décembre
14 décembre
Uioimnm.
1776
1788
1776
1776
1788
1776
1788
1853
1855
1830
1795
1788
18Ô3
1853
1795
1709
1788
1665
1716
1776
1783
1833
1830
1788
1788
1776
1830
1788
1830
1788
1788
1788
1788
1830
1788
1788
1788
178^
1830
1788
1788
1776
1788
1789
1788
1846
-20*6
-23 4
-20 3
-20 6
-21 9
-2îb
—21 S
—20 0
—20 2
—20 5
—20 0
-20 6
—20 0
—21 8
—23 5
—23 1
—21 S
—21 2
—19 7
|-19 1
—19 0
—17 2
—21 5
—21 8
—22 6
—26 3
—26 3
—23 4
—21 9
-20
-23
—26
—25 6
—25 6
-30 2
—22 5
—22 4
—28 1
—22 5
—25 0
—20 0
—23 8
—23 0
—23 8
—31 3
PLUS BASSES TEMPÉRATURES OBSERVEES. 485
lieoz. Latitade. Longitude. Altitude. Date. MiDimum.
I loi- iLr*,/. ooto riio» S 31 décembre 1788 — 24®0
U)iis.Ie^aalnier . . 46*40 3M3 258»} ig janvier 1838 -24 5
Poiliers 46 35 1 60 118 décembre 1788 —20 0
mj ,. ,* «, , /x ccn i '^^ décembre 1788 —22 6
Mo^^^'^s 46 34 10 227 | 22 décembre 1870 -25 0
Roanne 46 2 1 44 286 31 décembre 1788 —20 6
Limoges 45 50 15 2S7 décembre 1788 —23 7
,. ,« « «^ «ne ( 31 décembre 1788 -21 9
Lyo"^ ^^^^ 2 29 295 I ,6 janvier 1838 -20 0
Grande-Chartreuse 45 48 3 23 2030 30 décembre 1788 —26 3
Grenoble 45 11 3 24 213 février 1776 —21 6
Périgueux 45 11 136 98 décembre 1870 —23 0
Aurillac 44 56 0 6 622 27 décembre 1829 —23 6
Les froids les plus excessifs que Ton ait ressentis jusqu'à ce jour sont de
31*3 pour la France ; de 20*,6 pour les Iles Britanniques ; de 24*,4 pour la Hol-
lande et la Belgique ; de 55* pour le Danemark , la Suède et la Norvège ; de
43*,7 pour la Russie ; de 35*,6 pour PAUemagne; de 17*,8 pour ritalie;de 12*
pour l'Espagne et le Portugal. Quant aux autres pays, qui n'appartiennent pas à
l'Europe, il faudrait de plus nombreuses observations pour qu'on pût dire avec
quelque certitude les plus forts degrés de froid qu'on est exposé à y subir. —
II est constant néanmoins qu'on a observé à Fort-Rciiance, dans l'Amérique an-
glaise, un froid de 56*,7, et près de Semipalatinsk un froid de 58*. Le mercure
se congèle à — 40*. Il y a des points habités sur le globe où il reste en cet état
plusieurs mois de l'année (par exemple l'Ile Melville). Le capitaine Parry affirme
du reste qu'un homme bien vêtu peut se promener sans inconvénient à l'air libre
par 48* au-dessous de zéro, s'il n'y a pas de vent; dans le cas contraire, la peau
est rapidement brûlée. Le mercure gelé a l'aspect du plomb ; mais il est moins dur,
plus fragile et moins cohérent. Au toucher, il brûle comme un morceau de fer
rouge. On peut en faire de petites statuettes qui se fondent quand la température
descend au-dessous de —40*.
Tels sont les plus grands froids éprouvés. Si Ton se reporte aux
plus grandes chaleurs notées au chapitre précédent (75^ à la surface
do sol africain), on conclut que les extrêmes de température sur
ce globe peuvent atteindre une échelle de 133 degrés!
Nous allons^ dans le chapitre suivant^ apprécier la théorie des
climats dans son caractère général, saisir la distribution de la ch
leur à la surface du globe, et relever Tétat moyen comme les ex-
trêmes de température observés sur les différents points de la
planète.
L*occupation la plus agréable que l'homme puisse se donner,
c est certainement Yétude de la nature. Le travail manuel a besoin
dun complément : Tactivité de T intelligence; ce complément, nul
sujet ne peut mieux Toffrir que Tétude de la nature. La politique,
qui n a guère été jusqu'à présent qu^un tissu de duperies mutuelles
et de crimes, n'est pas digne de la contemplation de l'âme, et ne
deviendra une science qu*à l'époque où les hommes posséderont
426 L'HIVER.
les notions élémentaires de la réalité naturelle, sauront ce qu'ils
sont, quelle planète ils habitent, et cesseront d'avoir les yeui fer-
més par Tignorance brutale dans laquelle ils gisent encore. L'his-
toire peut fixer Inattention de Thomme; mais elle existe à peine,
ne consiste encore qu*en une série de guerres renaissantes^ et n est
qu'une ride à la surface de Tocéan des âges. Ce qui peut légitime-
ment et utilement occuper les instants précieux de notre esprit
libre, c'est la grande, la vraie étude de la nature, source inépui-
sable d'émotions pures, et dont chaque branche offre à notre in-
telligence un aliment délectable et salutaire.
Parmi les diverses branches de l'étude de la nature, la météo-
rologie restera toujours celle qui nous intéressera le plus facile-
ment et le plus constamment; car c'est de l'Atmosphère que dé-
pendent les diverses circonstances de notre vie physique et de
son entretien. Le météorologiste, l'ami de la nature, qui a appris à
connaître, comme nous essayons de le faire dans cet ouvrage, l'en-
semble des lois qui régissent la circulation de la vie ici-bas, trouve
chaque jour un nouveau sujet d'intérêt dans l'observation du
temps. Non-seulement les phénomènes généraux des saisons sont
pour lui un spectacle désormais raisonné et lumineux; non-seule-
ment il voit à travers les nuages, les tempêtes, les orages, quelles
sont les forces qui tiennent les fils de ce mouvement perpétuel;
mais encore les variations quotidiennes de la température et les
faits les plus ordinaires l'intéressent constamment et sans fatigue.
C'est un si grand bonheur de savoir où l'on est, dans ce grand uni-
vers, de se sentir chez soi, de bien connaître sa maison, et de me-
ner une vie intellectuelle, au lieu de rester dans la fange obscure
dans laquelle la masse de l'humanité traîne sa massive carapace.
J'ajouterai même que celui qui s'intéresse ainsi scientifiquement
à l'observation de la nature se met au-dessus des sensations phy-
siques qui sont pour d'autres des causes de souffrances. Il y trouve
constamment de l'intérêt sur tout, et quand les extrêmes de la
température se manifestent, il constate avec plaisir ces extrêmes
eux-mêmes. Dans les plus grandes chaleurs de l'été, le météorolo-
giste a di jamais assez cliaud, car, le thermomètre fût-il à 100 de-
grés de chaleur, il voudrait le voir à lOT, pour la curiosité de
l'exception. Dans les températures les plus glaciales, il n'a jamais
assez froid, car si le thermomètre est descendu jusqu'à 30 degrés,
il serait encore plus satisfait de voir le mercure gelé lui-même.
Ainsi, il est toujours heureux.
CHAPITRE VIL
LES CLIMATS.
distribution de la température sur le globe. — lignes isothermes.
l'Equateur. — les tropiques. — les régions tempérées. — les pôles.
le climat de la france.
Si Ton trace sur un globe terrestre deux lignes parallèles à Té-
quateur^ situées dans chaque hémisphère à 23^ 28' de latitude^ on
marque ainsi deux cercles entre lesquels on voit passer le soleil
au zénith à certaines époques de Tannée : ce sont les tropiques.
Celui de Thémisphère boréal est nommé tropique du Cancer^
parce que, au solstice d*été, le soleil passe à son zénith et se
trouve dans le signe zodiacal du Cancer. Celui de F hémisphère
austral se nomme tropique du Capricorne, parce que le soleil
passe à son zénith au solstice d* hiver dans le signe zodiacal du
Capricorne. La zone, renfermée entre ces deux cercles, est la
plus chaude du globe, puisqu'elle renferme les lieux sur lesquels
le soleil s*élève à sa plus grande hauteur; elle prend le nom de
zone torride ou intertropicale.
Si Ton trace sur ce même globe terrestre deux autres cercles,
éloignés du pôle de 23' 28', c'est-à-dire à G6' 32^ de Téquateur,
on marque les points au-dessous desquels le soleil peut rester pen-
dant plusieurs jours, et au-dessus desquels il reste à son élévation
oiinimum : ce sont les cercles polaires. Pendant une moitié de
Tannée, le soleil s'élève en spirale au-dessus d'eux jusqu'à la
hauteur de 23^ 28', et, pendant l'autre moitié, s'abaisse de la
même quantité.
428
LES CLIMATS.
PÔLE BOnÉAL.
arctique.
du Cancer.
Entre ces deux zones est la zone tempérée, pour laquelle le
soleil se lève et se couche chaque jour^ sans jamais monter jus-
qu'au zénith, atteignant une hauteur croissante et donnant une
durée de jours de plus en plus longue pour notre hémisphère du
solstice de décembre au sols-
tice de juin, auxquelles cor-
respond une marche inverse
pour Tautre hémisphère.
Les deux zones glaciales
forment les 0,082 de la sur-
du Capricorne, f^^.^ J^ |j^ ^^^^. leS dcUX ZOneS
antarctique, tcmpérécs OU représentent en-
semble les 0,520; enfin, la
zone torride, composée des
deux régions comprises entre les tropiques et Téquateur, est à la
surface entière de notre planète comme 0,398 est à 1 .
La durée des jours les plus longs et des jours les plus
courts, sous les diverses latitudes de notre hémisphère, depuis
Téquateur jusqu'aux cercles polaires, nous donne la succession
suivante :
PÔLE AUSTRAL.
Latitudes. Eiemples. Durée du jour
le plus long.
0" (Quito) 12*' 0"
5 (Bogota) 12 17
10 (Gondar, Madras) 12 35
15 (Saint-Louis) 12 53
20 (Mexico-Bombay) 13 13
23 (Canton) 13 3%
30 (Le Caire) 13 56
35 (Alger) Id 22
40 (Madrid, Naples) U 51
kf> (Bordeaux, Turin) 15 26
50 (Dieppe, Francfort) 16 9
55 [Edimbourg, Copenhague) 17 7
60 (Pétersbourg, Christiania) 18 30
65 (Arkhangei; 21 9
66 32' (Cercle polaire) 2k 0
Durée du jour
le plut court
12^ 0-
II 43
11 25
Il 7
10 kl
10 26
10 4
9 3i
9 9
8 34
7 51
6 53
5 3C
2 51
0 0
Il en est de même dans rhémisphère austral^ naturellement.
Au delà des cercles polaires , la durée du jour varie de 0 à
24 heures dans la portion de l'année pendant laquelle le soleil se
lève ou se couche. Le nombre de jours pendant lequel Tastre ra*
dieux reste constamment au-dessus ou constamment au-dessous de
rhorizon sous les diverses latitudes^ depuis 66* 32^ jusqu'à 90*,
LES CLIMATS. 429
est donné par le tableau suivant dans lequel il est rappelé que les
phénomènes sont inverses dans les deux zones glaciales :
Le soleil ne se couche pas dans Le soleil ne se lève pas dans
Latitudes.
rhèmisphère boréal,
ne se lève pas dans l'hémisphère
austral pendant environ :
l'hémisphère austral,
ne se couche pas dans l'hémisphère
boréal pendant environ :
66»32'
1^
V
70
65
60
75
103
97
80
134
127
85
161
153
90
186
179
Dans cette théorie des climats^ nous avons supposé le soleil ré-
duit a son centre ; nous avons^ en outre^ négligé les phénomènes
de Taurore et du crépuscule produits par la réfraction de la lu-
mière et de la chaleur. Comme le diamètre de l'astre est de 32'^ il
Êuidrait reculer de 1 6' la latitude où il disparaîtrait toutentier. La
réfraction 1 élevant^ de plus^ de 33' àThorizon^ il faudrait encore
éloigner de cette quantité les cercles polaires absolus. Enfin ^ la
nuit n*est entière que lorsque le soleil est abaissé de 1 8^ au-des-
sous de rhorizon; il y aurait donc encore à tenir compte de cette
circonstance, d'où il résulte que, vers les pôles, le jour absolu
ne cesse que rarement, et que la nuit complète y est presque in-
connue.
Les saisons sont inverses dans les deux hémisphères, comme
nous Tavons dit; elles ne sont pas d'ailleurs autre chose que les
intervalles de temps que la Terre emploie à parcourir les quatre
parties de son orbite comprises entre les équinoxes et les solstices.
A cause de l'excentricité de l'orbite terrestre et en vertu de la loi
des aires, les durées des saisons sont inégales ; elles sont repré-
sentées par les nombres suivants qui montrent que le soleil reste,
chaque année, environ huit jours de plus dans notre hémisphère
boréal que dans l'hémisphère austral.
Automne (22 septembre-21 décembre) 89^ IS** 35*»
Hiver ,;21 décembre-21 mars) 89 0 2
Séjour du soleil dans rbémisphëre austral 178^ IS*" 37"*
ft-intemps (21 inar8-21 juin) 92 20 59
ité (21 juin-22 septembre) 93 U 13
^MH^M^H^^H^ ^mmÊÊÊÊm^^^mÊÈm^ ta^MMM^i^i^
Séjour du soleil dans Thémisphère boréal 186 11 12
Le Soleil étant actuellement la source unique de la chaleur pour
430 LES CLIMATS.
la surface de la Terre^ il en résulte que les pays les plus chauds
sont ceux au-dessus desquels il reste le plus longtemps et
darde ses rayons dans la direction la plus voisine de la verticale :
c'est-à-dire les régions situées le long de Tcquateur^ et de chaque
côté jusqu'aux tropiques. Aussi ces régions chaudes sont-elles
désignées sous le nom générique de zone torride. A mesure que
Ton remonte ensuite vers les pôles, on voit que le soleil s'élève
moins haut, et que, pendant six mois, les nuits sont plus longues
que les jours : ce sont les régions tempérées, où les saisons don-
nent beaucoup plus de variation aux productions de la nature,
mais où la moyenne de la température annuelle va constam-
ment en diminuant, suivant la diminution de la hauteur ap-
parente du soleil à midi. Enfin, lorsqu'on a dépassé le 6G' degré
de latitude, on entre dans la calotte polaire glaciale, sur la-
quelle le soleil s'élève à peine aux plus beaux jours suffisamment
pour fondre les glaces éternelles de ces régions mornes et silen-
cieuses.
Je n'ai pas besoin de dire à mes lecteurs que le pôle sud est
froid comme le pôle nord, malgré l'idée qui s'attache à cette di-
rection pour notre hémisphère. On voit encore quelques poètes
voyager
«c du pôle brûlant jusqu*au pôle glaci; »
mais de telles métaphores ne devraient plus être permises avec le
progrès des lumières. L'équateur est au sud de notre hémisphère
et les vents qui viennent de là sont chauds. L'équateur est au nord
de l'autre hémisphère, et les vents qui lui en viennent sont égale-
ment chauds, quoiqu'ils viennent du nord. Pour Torientation mé-
téorologique comme pour les saisons, les habitants de TAustralie,
du cap de Bonne-Espérance, du cap Horn, de Buenos-Ayres ou de
Santiago sentent et parlent à l'inverse de nous.
La latitude, c'est-à-dire l'angle sous lequel les rayons du
soleil arrivent à la surface du sol, étant la grande cause de la suc-
cession des climats de l'équateur aux pôles, la diminution serait
progressive et régulière si la Terre était un globe d'une régularité
parfaite, au lieu d'être partagé en terres et en eaux, et traversé
de montagnes, de plateaux et de vallées. La quantité de cha-
eur, évaluée, par exemple, à 1000 sous l'équateur, irait en dé-
croissant régulièrement, serait marquée par 923 sous l'un et lautre
tropique, par 720 à la latitude de Paris, et par 500 sous le
LES CLIMATS. 431
cercle polaire. Mais la Terre n'est pas une sphère polie et calme ^
et des révolutions plus ou moins harmoniques s'y succèdent con-
stamment.
Nous verrons dans le livre IV de cet ouvrage que l'Atmosphère
est dans un état perpétuel de circulation^ et qu*il y a des vents
(i;énéraux qui sillonnent périodiquement les différentes contrées du
globe. Ces courants réguliers modîGent la distribution normale
des climats. Ainsi les vents alises qui établissent un double cou-
rant entre Téquateur et les pôles, tempèrent à la fois le froid des
latitudes élevées sur lesquelles ils passent et la chaleur des ré-
gions tropicales, réchauffent les premières et rafraîchissent les se-
condes.
Une seconde cause vient s'ajouter à celle-là, pour varier la tem-
pérature le long des mêmes cercles de latitude. Le globe terrestre
est partagé en océans et en continents. L'eau a une capacité pîns
grande que la terre pour la chaleur : il en résulte que la mer est
plus froide que la terre en été, et plus chaude en hiver. Les vents
qui viennent de la mer empêchent les rivages d'être aussi froids
que les terres de l'intérieur. Le vent du S. 0. étant celui qui
souffle le plus souvent, les côtes occidentales d'Espagne, de France,
l'Ecosse et la Norvège, sont plus chaudes que les pays de l'inté-
rieur des terres à latitude égale. Le grand courant marin du Gulf-
Streani dont nous parlerons aussi s'ajoute à cette modification
pour l'augmenter encore.
L'eau s'échauffe moins à sa surface que les matières terreuses,
parce que celles-ci ont une chaleur spécifique très-inférieure à
celle de l'eau. En sorte que la quantité de chaleur solaire néces-
saire pour élever leur température de 1 0*, par exemple, est beau-
coup moins considérable que celle qui peut élever du même nom-
bre de degrés la température d'une couche liquide.
Nous devons remarquer, en outre, que les rayons solaires, qui
s'absorbent dans une très-mince couche terrestre, pénètrent en
partie dans l'eau à une profondeur considérable; qu'en mer, no-
tamment, ils ne s'éteignent tout à fait qu'après avoir traversé des
profondeurs d'une centaine de mètres, en sorte que la chaleur pro-
venant de l'absorption, au lieu de se concentrer à la surface,
porte sur une grande masse d'eau, et doit être d'autant moindre
que cette masse est plus considérable.
L'é\aporation, cause très-intense de froid, comme nous l'avons
vu, est d'autant plus forte que ce phénomène s'exerce sur une
plus grande échelle. Or, là où le liquide peut fournir sans cesse à
432 LES CLIMATS.
Tévaporation^ existe une cause de refroidissement qu on ne trouve
pas du tout ou quon ne trouve pas au même degré sur la terre
ferme.
Il résulte de ces trois causes (chaleur spécifique^ diathermansie,
évaporation), que Teau et Tatmosphère qui est en contact avec
elle^ doivent être moins chaudes Tété que les portions continen-
tales des terrains semblablement situés.
En hiver^ au contraire^ elles sont plus chaudes^ comme il est fa-
cile de le comprendre.
Nous Tavons déjàdit^ les molécules superficielles^ refroidies par
leur rayonnement vers les régions froides de Tespace^ se précipi-
tent vers le fond à cause de leur excès de pesanteur spécifique
(chap. m, p. 411); en conséquence, la surface de la mer doit con-
server une température supérieure à celle que présente la surface
des continents, puisqu'ici les molécules superficielles refroidies ne
s^enfoncent pas dans le terrain.
Ces conséquences, déduites d'un examen minutieux du mode
d'action des rayons solaires sur une surface liquide et sur une
surface continentale, sont confirmées par les observations.
Ainsi, à Bordeaux, la température moyenne de Thiver est de
6Vi> tandis que sous la latitude de cette ville la température de
Tocéan Atlantique ne s'abaisse jamais au-dessous de 10^^7 cenli-
grades.
Sous le 50° degré, on n'a jamais trouvé Tocéan au-dessous de
9^ centigrades.
L'ensemble des observations qu'on a recueillies montre que,
dans rhémisphère nord et dans la zone tempérée^ la température
moyenne d'un îlot situé au milieu de l'océan Atlantique, serait
plus élevée que la température moyenne d'un lieu semblablement
placé sur le continent, et qu*on y trouverait un été moins chaud
et un hiver moins froid. Des différences dans ce sens-là ont été
particulièrement cohstatées à Tile de Madère.
La mer sert à égaliser les températures. De là une opposition
importante entre le climat des îles ou des côtes, propre à tous les
continents articulés, riches en péninsules et en golfes^ et le climat
de l'int^îrieur d'une grande masse compacte de terres fermes.
Dans l'intérieur de l'Asie, Tobolsk, Barnaul sur TObi et Irkoutdk
ont les mêmes étés qu3 Berlin, Alunster et Cherbourg; mais à
ces étés succèdent des hivers dont l'effrayante tem])érature e^t
de — 18 à — 20 degrés. Pendant les mois d'été, on voit le ther
momëtre se maintenir des semaines entières à 30 et 3 1 de^^rés.
CLIMATS DE L'EUROPE. 433
Ces climats œntinenlaxix ont été, à bon droit, nommés, excessifs
par Buffon, et les habitants des contrées où régnent les climats
excessifs paraissent être condamnés, comme les âmes en peine
du Purgatoire de Dante : A sofferir tor menti caldi e geli.
Le climat de l'Irlande, des îles de Jersey et de Guernesey, de la
presqu'île de Bretagne, des côtes de Normandie et de TAngleterre
méridionale, pays aux hivers doux, aux étés frais et nébuleux,
contraste fortement avec le climat continental de l'intérieur de
l'Europe orientale. Au nord-est de l'Irlande (54*, 56'}, par la même
latitude que Kœnigsberg en Prusse, le myrte croît en pleine terre
comme en Portugal. La température du mois d'août atteint 21 de-
grés en Hongrie ; elle est de 1 6 degrés tout au plus à Dublin (sur
la même ligne isotherme de 9^1/2). La moyenne température de
rhiver descend à 2%4 à Bude; à Dublin, où la température an-
nuelle n'est que de 9*, 5, celle de l'hiver est encore de 4*,3 au-des-
sus de la glace : c'est 2 degrés de plus qu'à Milan, qu'à Pavie,
qu'à Padoue, que dans toute la Lombardie, où la chaleur moyenne
de l'année monte à 12%7. Aux Orcades (Stromness), un peu au sud
de Stockholm (la différence de latitude n'est pas d*un demi-degré),
la température moyenne de l'hiver est de 4 degrés, c'est-à-dire
qu'elle est plus élevée qu'à Paris et qu'à Londres. Bien plus,
les eaux intérieures ne gèlent jamais aux îles Féroë, placées par
02 degrés de latitude, sous la douce influence du vent d'ouest
et de la mer. Sur les côtes gracieuses de Devonshire, dont l'un
des ports (Salvemha) a été surnommé le Montpellier du nord,
à cause de la douceur de son climat, on a vu l'Agave mexicana
fleurir en pleine terre, et des orangers en espalier porter des
fruits, quoiqu'ils fussent à peine abrités par quelques nattes. Là,
comme à Penzance, comme à Gosport et à Cherbourg, sur les
cotes de la Normandie, la température moyenne de l'hiver est
de 5*^5; elle n'est donc inférieure à celles de Montpellier et de
Florence que de 1*,3.
La température moyenne annuelle de Londres, d'après 50 ans
d'observations quotidiennes (1814-1863), est de 9*,4. La tempéra-
ture moyenne de l'été est de 15*,9 et celle de l'hiver de 3*,6. L'hi-
ver est donc plus chaud à Londres qu'à Paris et l'été plus froid,
comme la moyenne annuelle.
Quoique Cherbourg se trouve à 1 degré de latitude plus au
nord que Paris, cependant sa température moyenne y est plus
élevée; elle est de ir,3, celle de Paris étant de 10*,7, seule-
ment. La différence est bien plus grande entre les climats d'hiver
2S
434
LES CLIMATS.
des deux villes^ puisque la moyenne de l'hiver est de 6^5 à
Cherbourg et de 3^^ 2 à Paris. Par contre^ la mer abaisse en été
la température de Cherbourg et de toutes ses eotes^ au-dessous
de celles de Paris. Aussi voit-on là des figuiers^ des laurierS;
des myrtes^ qui périraient aux environs de Paris. L'énorme
flguier que Ton voit à RoscofT en Bretagne rivalise avec ceux de
Smyrne.
Ces rapprochements montrent assez en combien de manières
une seule et même température moyenne annuelle peut se répar-
Janvier!
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Fig. 129. — Températures comparatives des capitales de l'Europe,
de Rome , Londres , Paris ,, Vienne , Saint -Péter sbourtT.
tir entre les diverses saisons et combien ces divers modes de dis-
tribution de la chaleur^ dans le cours de l'année^ exercent d'in-
fluence sur la végétation, l'agriculture, la maturation des fruits cl
le bien-être matériel de l'homme.
Les mêmes rapports de climats qu'on observe entre la presqu'île
de Bretagne et le reste de la France, dont la masse est plus com-
pacte , dont les étés sont plus chauds et les hivers plus rudes, se
reproduisent jusqu'à un certain point, entre l'Europe et le conti-
nent asiatique, dont TEurope forme la péninsule occidentale.
L'Europe doit la douceur de son climat à sa configuration riche-
ment articulée, à l'Océan qui baigne les côtes occidentales de Tan-
L'EQUATEUR. — LES TROPIQUES. 435
cien monde^ à la mer libre de glaces qui la sépare des régions
polaires, et surtout à Texistence et à la situation géographique du
continent africain, dont les régions intertropicales rayonnent abon-
damment et provoquent Tascension d'un immense courant d'air
chaud, tandis que les régions placées au sud de l'Asie sont en
grande partie océaniques. L'Europe deviendrait plus froide si l'A-
frique était submergée, si la fabuleuse Atlantide, sortant du sein
de Tocéan, venait joindre l'Europe à l'Amérique, si les eaux chau-
des du Gulf-Stream ne se déversaient point dans les mers du nord,
ou si une nouvelle terre, soulevée par les forces volcaniques, s'in«
tercalait entre la péninsule Scandinave et le Spitzberg. A mesure
que Ton avance de l'ouest à l'est, en parcourant sur un même
parallèle de latitude, la France, l'Allemagne, la Pologne, la Rus-
sie, jusqu'à la chaîne des monts Ourals, on voit les températures
moyennes de l'année suivre une série décroissante. Mais aussi,
à mesure que l'on pénètre ainsi dans l'intérieur, la forme du con-
tinent devient de plus en plus compacte, sa largeur augmente,
l'influence de la mer diminue, celle des vents d*ouest devient
moins sensible : c'est là qu*il faut chercher la raison principale de
l'abaissement progressif de la température. »
La température moyenne de l'équateur est de 27", 5. En raison
des causes que nous venons de spécifier et de l'absence de végéta-
tion, celle de l'intérieur de l'Afrique est de 30 degrés pour un
thermomètre placé à l'ombre et à l'abri du vent chaud; mais il y
a des points où l'action des vents brûlants et la rareté des nuages
se combinent pour condenser une chaleur intolérable. Ainsi à Tin-
térieur de l'Abyssinie, et aux abords de la mer Rouge, les tem-
pératures de 48 à 50 degrés à l'ombre ne sont pas rares en été.
Celle du sol est bien plus élevée encore. Pendant l'après-midi, les
vallées abyssiniennes sont de vraies fournaises; M. d'Abbadie
a observé 70 degrés sur le sol, et les deux aventureux colo-
nels d'état-major, MM. Ferret et Galinier, en ont constaté jus-
qu'à 75. L'air est stagnant au milieu de toute la chaleur réver-
bérée; nulle brise ne vient rafraîchir cet enfer terrestre. L'air
<*st souvent méphytique au fond de ces gorges; malheur à celui
qoi s'y repose avant ou après la saison des pluies ! On ne peut
alors voyager que la nuit, et l'on parcourt des plaines absolument
nues.
Parfois, en Iraversant ces déserts, dit M. d'Abbadie, on est assaiUi par le Aart/,
trombe aérienne rougeâtre, fantôme de poussière brûlanle qui apparaît à Tho-
436 LES CLIMATS.
rizon et semble grandir en s'approchant. Le vent qui le transporte siflle comme
un ouragan ; hommes et bètes sont forcés de lui tourner le dos, et restent en-
veloppés d'un nuage sec et noir qui les couvre comme d'un sinistre manteau.
Heureusement, cet ouragan de feu ne dure que quelques minutes, et Tod se féli-
cite, après cette nuit passagère, de retrouver la chaleur intense, mais tranquille,
qui est particulière à ces régions.
D'autres fois , on est surpris par le simun (le poison) , vent de flamme qui se
déchaîne tout d'un coup sans signes précurseurs. On voit alors le chameau mettre
sa tête contre le sol, pour chercher quelque fraîcheur sur la terre, pourtant elle-
même embrasée. Les plus hardis parmi les indigènes s*aflaissent avec désespoir.
La prostration des forces est si subite et si complète que M. d'Abbadie, enveloppé
par ce vent désastreux , ne put même parvenir à soulever un petit thermomètre
placé à sa portée , afin de connaître au moins la température de ce vent étrange.
L'ouragan de feu avait duré cinq minutes : les hommes périssent quand il dure un
quart d'heure.
Si, par aventure, on rencontre dans cette région un maigre ruisseau, on le voit
bientôt disparaître, absorbé par les sables. Ces oasis en miniature, composées de
quelques arbres entourés d'herbes, sont rares dans ces plaines désolées.
Ces mômes vallées sont le théâtre d'un phénomène des plus extraordinaires :
l'irruption subite des eaux, qui, à certaines époques de l'année, causent des
inondations auprès desquelles nos inondations européennes ne sont que des jeux
d'enfants. Chose singulière, c'est pendant la saison d'été qu'apparaît ce phéno-
mène redoutable.
Quelquefois on marche en toute sécurité sous un ciel serein, lorsqu'un indigène
entendant au loin un bruit étrange, qui ne tarde pas à grandir, se met k crier de
toutes ses forces : f Le torrent ! » et grimpe en toute hâte sur la hauteur la plus
voisine. Trente secondes après , le fond de la vallée disparaît sous une large et
profonde nappe d'eau qui entraine avec elle des arbres, des quartiers de rochers
et même des bètes sauvages. Ces torrents, formés en un instant, s'épuisent dans
la même journée , et ne laissent comme traces de leur passage que des débris
de toutes sortes et des flaques d'eaux bourbeuses, retenues çà et là dans le^
anfractuosilés.
Comment expliqiier cet étrange phénomène? La nudité des montagnes rend
compte de ces averses instantanées. Du fond de Tentonnoir où le voyageur est
engagé, il ne peut voir les nuages peu étendus qui subitement se fondent en eau
avec une abondance inconnue hors des régions tropicales. Il y a bien peu de
terre, et encore moins de racines d'arbres pour absorber cette pluie soudaine.
Elle s'écoule donc aussitôt, bondit de rocher en rocher comme le long d'un toit,
débouche de chaque vallon, et arrive dans la vallée principale pour former un
fleuve effrayant mais passager.
M. d'Abbadie raconte qu'un jour il arriva trop tard pour contempler dans toute
sa grandeur une de ces inondations subites. Il ne trouva qu'un indigène qui, d'un
air hébété, regardait la terre humide. « Sois bien, lui dit le voyageur; quelles sont
tes nouvelles ? Où sont tes armes ? Un homme comme toi peut-il rester sans lance
ni bouclier? — Sois bien, répondit l'Africain, reste en santé. Le torrent a emporté
ma lance, mon bouclier, mon chameau et toute ma fortune, ma femme et mes
enfants. Malheur à moi! malheur à moi! »
Des causes diverses influent donc^ comme on voit, sur le cii*
mat des difîérentes contrées du globe, et Ton se tromperait fort si
Ton calculait seulement sur la distance à Téquateur pour évaluer
la décroissance de la température en marchant vers le pôle. Nous
LES LIGNES ISOTHERMES. 437
avons dit que la température moyenne de l'équateur est de 27*^5;
la température moyenne de Paris est de 10^^ 7; la température
moyenne de — 15 degrés a été constatée le long et au delà du
cercle polaire.
Pour établir un tableau fidèle de la distribution de la tempé-
rature à la surface de la Terre^ Alexandre de Humboldt a imaginé
de marquer sur une mappemonde tous les points où des obser-
vations thermométriques sérieuses ont été faites^ d*y noter les
d^rés observés^ puis de tracer des lignes passant respectivement
par tous les endroits dont la température moyenne est la même.
Il a désigné ces lignes sous le nom d'isoihermes (l^oçy égal^ et
6ep|ioç, chaleur). Depuis cinquante ans que cette ingénieuse mé-
thode a été inventée^ on a multiplié les observations^ et perfec-
tionné les cartes. Le planisphère que Ton voit ici reproduit ces
lignes curieuses^ telles qu'on les connaît aujourd'hui : en les exa-
minant attentivement on apprendra mieux que par toute des-
cription la distribution de la température sur la Terre.
Nous y voyons les lignes d'égales températures s'élever le long
des cotes occidentales de l'Europe. Si nous regardons^ par exemple^
en particulier la ligne de 10 degrés^ nous voyons qu'elle touche le
40* degré de latitude au sud-ouest de New- York, qu'elle s'élève
jusque vers le 55* degré en approchant de TAngleterre, de telle
sorte que Dublin et Londres ont la même température moyenne
que New- York, quoique situées beaucoup plus au nord; la même
température redescend ensuite vers le sud, en pénétrant sur le
continent allant à Vienne, Astrakan et Pékin, et descendant même
au-dessous du 40' parallèle.
La ligne de plus grande chaleur, appelée équateur thermique,
se tient presque partout au nord de l'équateur; sa température
varie suivant les lieux de 2V à 30**. Jusqu'aux régions polaires,
la température moyenne des différents lieux décroît jusqu'à la
courbe de — 1 ?•, à peine tracée encore, à cause de la difficulté
des voyages d'observation dans ces régions inhospitalières.
Humboldt a remarqué que malgré ces grandes différences, la
température moyenne décroît à peu près uniformément à raison
d'un demi- degré du thermomètre par chaque degré de latitude.
Mais comme, d'autre part, la chaleur diminue de 1® quand la
hauteur augmente de 1 56 ou 1 70 mètres, il en résulte que 78 ou
K5 mètres d'élévation au-dessus du niveau de la mer produisent
le même effet sur la température annuelle qu'un déplacement vers
le nord de l^en latitude. Ainsi, la température moyenne annuelle
438 LES CLIMATS.
du couvent du mont Saint -Bernard^ situé à 2491 mètres de hau-
teur^ par 45^^50' de latitude^ se retrouve dans la plaine par une
latitude de 75^50'.
En étudiant la distribution de la chaleur et la surface du globe^
et en traçant le système des lignes isothermes^ Humboldt a mis
en évidence les causes qui élèvent la température d'un lieu et celles
qui rabaissent.
Les causes qui augmentent la température moyenne sont :
La proximité de Tocénn à Touest dans la zone tempérée ;
La configuration particulière aux continents qui sont découpés en presqu'îles
nombreuses ;
Les méditerranées et les golfes pénétrant profondément dans les terres ;
L^orientation , c^est-à-dire la position d'une terre relativement à une mer libre
de glaces , qui s'étend au delà du cercle polaire , ou par rapport à un continent
d'une étendue considérable situé sur le même méridien, à Téquateur, ou du moins
à rintérieur de la zone tropicale ;
La direction sud-ouest des vents régnants, s'il s'agit de la bordure occidentale
d'un continent situé dans la zone tempérée , les cbatnes de montagnes servant de
rempart et d'abri contre les vents qui viennent des contrées plus froides ;
La rareté des marécages dont la surface reste couverte de glace au printemps
et jusqu'au commencement de l'été ;
L'absence des forêts sur un sol sec et sablonneux ; la sérénité constante du ciel
pendant les mois d'été; enfin le voisinage d'un courant maritime, si ce courant
apporte des eaux plus chaudes que celles de la mer ambiante.
Les causes qui abaissent la température moyenne sont :
La hauteur au-dessus du niveau de la mer d'une région qui ne présenta point
de plateaux considérables ;
L'^loignement de la mer dans la direction de l'ouest et du sud pour notre hémi-
sphère;
La configuration compacte d'un continent dont les côtes sont dépourvues de
golfes;
Une grande extension des terres vers le pôle, et jusqu'à la région des glaces
éternelles, à moins qu'il n'y ait entre la terre et cette région une mer constam-
ment libre pendant l'hiver ;
Une position géographique telle que les régions tropicales de même longituJ**
soient occupées par la mer, en d'autres termes, l'absence de toute terre tropicale
sur le méridien du pays dont il s'agit d'étudier le climat;
Une chaîne de montagnes qui, par sa forme ou sa direction, gênerait l'accès
des vents chauds, ou bien encore le voisinage de pics isolés, à cause des courants
d'air froid qui descendent le long de leurs versants ;
Des forêts d'une grande étendue : elles empêchent les rayons solaires d'agir
sur le sol ; les feuilles provoquent l'évaporation d'une grande quantité d'eau en
vertu de leur activité organique, et augmentent la superficie capable de se refroi-
dir par voie de rayonnement. Les forêts agissent donc de trois manières : par leur
ombre, par leur évaporation, par leur rayonnement;
Les marécages nombreux qui forment, dans le nord, jusqu'au milieu de Tété,
de véritables glacières au milieu des plaines;
LES TEMPÉRATURES MOYENNES. 439
Un ciel d*été nébuleui, parce qu'il intercepte une partie des rayons du soleil;
Un ciel d*hiver très-pur, parce qu'un tel ciel favorise le rayonnement de la
chaleur.
Aux conditioDs générales des climats^ il est nécessaire d*ajouter
Tinfluence que des, circonstances locales peuvent apporter à Tétat
de la température observée. Il est beaucoup plus difficile qu*on ne
le suppose généralement de connaître la température exacte d'un
lieu quelconque de la surface du globe^ et surtout d*un lieu habité^
car dix thermomètres identiques et bien comparés ne marqueront
pas le même point au même moment en dix rues différentes d'une
même ville. La remarque principale que nous pouvons faire
ici^ c'est qu'en raison du rayonnement des demeures habitées^
et des obstacles qu'une agglomération de maisons présente à
la circulation de lair^ la température des grandes villes est
toujours moins accentuée et supérieure à celle de la campagne
avoisinante. Howard a démontré que la température moyenne de
Londres surpasse de 1^ centigrade celle de tous les environs. Les
thermomètres de l'Observatoire de Paris sont moins élevés que
ceux de l'intérieur de la ville^ et plus que ceux installés en plein
air au champ d'observation de l'Observatoire météorologique de
Montsouris. Chacun a pu remarquer qu'il fait plus froid en été^
et plus chaud en hiver^ dans les rues étroites de l'ancien Paris
que sur les places et les larges boulevards modernes. La diffé-
rence atteint souvent plusieurs degrés.
En pleine campagne mème^ à la même altitude et à la même
exposition^ la température difiTère suivant le voisinage des bois.
Les bois agissent sur la température de l'air. La température
moyenne de l'air sous bois est inférieure à celle en dehors du bois.
Les maxima moyens hors du bois sont plus élevés que sous bois.
La température moyenne de Tété est supérieure hors du bois
à celle sous bois. Ces faits résultent, d'après MM. Becquerel^
de plus de quatorze mille observations faites par eux en ces der-
nières années sur ce sujet.
Les heures des maxima et des mini ma ne sont pas les mêmes
dans l'intérieur des arbres (même isolés) que dans l'air. Elles va-
rient suivant l'espèce et le diamètre des arbres : dans les feuilles,
les variations de température ont lieu à peu près comme dans l'air
ambiant; dans les jeunes branches, un peu plus tard, et ainsi de
suite jusqu'au tronc, où elles sont très-lentes. On fait abstraction
ici de la chaleur propre des arbres résultant des diverses réactions
qui ont lieu dans les tissus et de celle qu'ils empruntent aux
440 LES CLIMATS.
liquides absorbés par les racines^ attendu qu'elles sont faibles,
comparées à celle provenant de la radiation solaire ou du rayon-
nement nocturne^ comme le prouvent les maxima et minima de
température, lesquels sont en rapport avec ceux de Tair^ quoique
à des heures différentes. Cette chaleur propre des arbres joue un
rôle important en hiver^ en empêchant un abaissement qui leur
serait fatal. Dans un arbre de 5 à 6 décimètres de diamètre, le
maximum de température a lieu en été vers 10 ou 11 heures du
soir, et en hiver vers 6 heures, tandis que dans Tair il se montre,
suivant la saison, entre 2 ou 3 heures; de cette différence entre
les heures des maxima résulte, comme on Ta reconnu du reste
par Inobservation, que la température peut s abaisser dans lair par
une cause quelconque, telle que le passage d*un nuage, un chan-
gement dans la direction du vent, etc., et 8*élever dans Tintérieur
des arbres, par suite de la chaleur acquise par les couches exté-
rieures, laquelle est transmise lentement aux couches intérieures,
à cause de leur mauvaise conductibilité.
L'abondance des forêts et rhumidité tendent à abaisser la température, tandis
que le déboisement et l'aridité produisent un effet contraire ; la différence s'élète
quelquefois à 2 degrés pour la température moyenne de Tannée.
La conclusion des nombreuses observations faites depuis plusieurs années par
MM. Becquerel, dans le Loiret, a été résumée par eux à l'Académie des sciences
dans les termes suivants :
lo En été, les températures moyennes de Tair bors du bois sont supérieures à
celles sous bois ;
2» En hiver, c'est Tin verse;
3» La différence entre la température moyenne annuelle de Pair à plusieurs
kilomètres du bois et celle sous bois s'élève à 1/2 degré à peu près.
Les températures moyennes de Pair, en été, étant plus élevées d'environ 1*,3,
hors du bois que celles sous bois, et les effets étant inverses en hiver, il en résulte
que le climat sous bois est un peu moins extrême que celui en dehors ; il a, par
conséquent, le caractère des chmats marins, sous le rapport seulement de la
température. Les deux flores doivent donc présenter quelques différences. [Compia
rendus des séances de V Académie des sciences^ 22 mars 1869.)
Les conditions locales modifient donc plus ou moins la grande
esquisse des climats que nous avons tracée tout à Theure. L ac-
tion locale la plus grande est toujours exercée par le relief du sol.
Les chaînes de montagnes partagent la surface terrestre en grands
bassins^ en vallées profondes et étroites, en vallées circulaires. Ces
vallées^ souvent encaissées^ comme entre des remparts, indivi-
dualisent les climats locaux (par exemple, en Grèce et dans une
partie de TAsie Mineure), et les placent dans des conditions toutes
spéciales par rapport à la chaleur, à Thumidité, à la transparence
LE CLIMAT DE LA FRANCE. 441
de Tair^ à la fréquence des vents et des orages. Cette configuration
a exercé de tout temps une puissante influence sur les productions
du sol, le choix des cultures, les mœurs, les formes gouverne-
mentales, et même sur les inimitiés des races voisines. Le carac-
tère de V individualité géographique atteint, pour ainsi dire, son
maximum lorsque la configuration du sol, dans le sens horizontal
et dans le sens vertical, est aussi variée que possible. Le caractère
opposé est fortement empreint dans les steppes de TÂsie septen-
trionale, dans les grandes plaines herbacées du Nouveau-Monde,
dans les landes à bruyères de TEurope, et dans les déserts de sable
de TAfrique.
La France, malgré la variété que présente son sol, ou plutôt à
cause de la manière dont sont disposés les éléments de cette va-
riété, est un des pays de la Terre dont la population est le plus
homogène, ou, du moins, le mieux reliée dans toutes ses parties....
C'est la réunion des terres élevées du Midi avec les plaines du
Nord qui présente ce caractère d'homogénéité de climat dont toute
la France ressent Tinfluence, et qui fait que la nation française est
une des plus grandes réunions d'hommes d'une complexion
analogue.
L'unité de la France est due en grande partie à ce que le noyau
montagneux du Midi, à cause de son élévation, est beaucoup plus
froid, proportionnellement à sa latitude, que le bassin du Nord;
d'où il résulte qu'abstraction faite de la Gascogne et du littoral de
la Méditerranée, le sol de la France présente jusqu'à un certain
point, dans tous les départements, la même température moyenne.
Les deux parties du sol de la France, le dôme de l'Auvergne et
le bassin de Paris, quoique circulaires l'une et l'autre, présentent
des structures diamétralement contraires. Dans chacune d'elles,
les parties sont coordonnées à un centre, mais ce centre joue dans
Tune et dans l'autre un rôle complètement différent.
Ces deux pôles de notre sol, s'ils ne sont pas situés aux deux
extrémités d'un même diamètre, exercent en revanche, autour
d'eux, des influences exactement contraires : l'un est en creux et
attractif; l'autre, en relief, est répulsif*.
Le pôle en creux vers lequel tout converge, c'est Paris, centre
de population et de civilisation. Le Cantal, placé vers le centre de
la partie méridionale, représente assez bien le pôle saillant et ré-
pulsif.... L'un de nos deux pôles est devenu la capitale de la
1. Élie de Beaumont, Carte géologique de la France.
442 LES CLIMATS.
France et du monde civilisé; Tautre est resté un pays pauvre et
presque désert....
On voit donc que remplacement de Paris avait été préparé par
]a nature^ et que son rôle politique n'est^ pour ainsi dire^ qu'une
conséquence de sa position.
Ce n*est donc ni au hasard^ ni à un caprice de la fortune que
Paris doit sa splendeur; et ceux qui se sont étonnés de ne pas
trouver la capitale de la France à Bourges^ ont montré qu'ils
n*avaient étudié que d'une manière superficielle la structure de
leur pays....
On peut même remarquer encore à ce sujets que les circon
stances géologiques qui font du lieu où se trouve Paris remplace-
ment naturel de la capitale de la France^ ont en même temps
favorisé Textension de son influence en Europe. Comme ^ du côté
du nord-est^ la France n*a pas de frontières nettement déterminées,
rien, de ce côté, ne limite complètement Tinfluence de Paris, et
cette grande ville se trouve être, de fait, la capitale intellectuelle
de vastes contrées qui s'étendent au loin vers le nord-est.
Nous avons vu plus haut (p. 342) quelle est la température
moyenne, annuelle et mensuelle de Paris, quelles sont les varia-
tions mensuelles et diurnes du thermomètre, comment la tempé-
rature agit diversement sur lair, sur l'eau et sur le sol. Par l'exa-
men que nous venons de faire des lignes isothermes et de la dis-
tribution de la température, nous complétons la connaissance
exacte de nos climats : ce qu'il était important de faire pour nous
former une juste idée de l'œuvre du Soleil à la surface de notre
planète.
Après avoir apprécié l'ensemble des climats, et avant d'arriver
aux pôles, dans cette petite revue géographique, il est intéressant
pour nous de nous former une idée exacte des différences extrêmes
de tempéralure supportées à la surface de la Terre.
Dans aucun lieu du globe ni dans aucune saison un thermo-
mètre élevé de 2 ou 3 mètres au-dessus du sol, et à Tabri de toute
réverbération, n'a atteint le 57* degré centigrade.
En pleine mer, la température de l'air, quels que soient le lieu
et la saison, ne dépasse jamais le 30' degré centigrade.
Le plus grand degré de fi*oid qu'on ait jamais observé sur notre
globe avec un thermomètre suspendu dans l'air est de 58* centi-
grades au-dessous de zéro.
Les températures les plus extrêmes qu'on ait constatées dans
l'air atmosphérique diffèrent donc entre elles de 1 1 5 degrés.
TEMPÉRATURES EXTRÊMES.
443
En comparant entre elles les températures les plus extrêmes
qu'on ait constatées en un môme point du globe, Ârago a construit
la table très-curieuse qui suit. Les lieux sont rangés par ordre de
latitude décroissante :
Lieux. Latitude.
Ile Melville 74», 47' N
Port Félix 70 0
NiJDei-Kolynisk . . 68 32
Reikiavik Sk 8
Drontheim 63 26
Jakoutsk 62 2
Abo 60 27
Saint-Pétersbourg 59 56
Upsal 59 52
Stockholm 59 20
Nijnei-Taguilsk.. . 57 56
Kasan 55 48
Moscou 55 45
Mambourfr 53 33
Berlin 52 31
Londres 51 31
Dresde 51 4
Bruxelles 50 51
Liège 50 39
Lille 50 39
Dieppe 49 49
Rouen 49 26
Metz 49 7
Paris 48 50
Strasbourg 48 35
Munich (538»). ..48 8
Bâte 47 33
Bude 47 29
Tours 47 24
Dijon 47 19
Québec 46 49
Lausanne (528") . . 46 31
Genève 46 12
St-Bemard(249l»} 45 50
Gr..Chartr« (2030») 45 18
Grenoble 45 11
Turin 45 4
Le Puy (760») . . 45 0
Orange 44 8
Toulouse 43 37
Montpellier 43 37
Ifarseille 43 18
Perpignan 42 42
Rome 41 54
Naples 40 51
Pékin 39 54
Températurs
Température
DifTf».
Longitude.
la plus haute
observée.
la pius basse
observée.
rences.
113»,
8'
+ 150,
6
— 480,
3
63«,
.9
94
13
+ 21
1
- 50
8
71
9
158
34
+ 22
5
- 53
9
76
4
24
16
+ 20
5
— 20
0
40
5
8
3
-r- 28
7
— 23
7
52
4
127
23
-
- 30
0
— 58
0
88
0
19
57
-
- 35
0
- 36
0
71
0
27
58
+ 31
1
— 38
8
69
9
15
18
+ 30
0
— 31
7
61
7
15
43
+ 37
5
— 33
7
71
2
57
48
+ 35
0
— 51
5
86
5
46
47
+ 36
0
— kO
0
76
0
35
14
+ 34
5
- 43
7
78
2
7
38
+ 35
0
— 30
0
65
0
11
3
+ 39
3
— 28
8
68
1
2
28
+ 35
0
— 15
0
50
0
11
24
+ 38
8
— 32
1
70
9
2
1
+ 35
0
— 21
1
56
1
3
11
+ 37
5
— 24
4
61
9
0
4
+ 35
6
— 18
0
53
6
1
12
+ 33
5
— 19
8
53
3
10
15
+ 38
0
— 21
8
59
8
3
50
+ 38
1
— 21
3
59
4
0
0
+ 40
0
— 23
5
63
5
5
2
+ 35
9
- 26
3
62
2
9
14
+ 35
0
— 28
8
63
8
5
15
-
- Zk
0
— 37
5
71
5
16
43
-
- 36
0
- 22
5
58
5
1
39
+ 38
0
— 25
0
63
0
2
42
+ 35
6
— 20
0
55
6
73
36
+ 37
5
— 40
0
77
5
4
18
+ 35
0
— 20
0
55
0
3
k9
+ 36
2
- 25
3
61
5
4
45
+ 19
7
- 30
2
49
9
3
23
+ 27
5
— 26
3
53
8
3
24
+ 35
0
~ 21
6
56
6
5
21
+ 37
6
— 17
8
55
4
1
33
+ 34
2
— 19
8
54
0
2
28
+ 41
4
— 18
0
59
4
0
54
+ 40
0
— 15
4
55
4
1
32
+ 38
6
— 18
0
56
6
3
2
+ 36
9
- 17
5
54
4
0
34
+ 38
6
— 9
4
48
0
10
7
+ 38
0
- 6
9
44
9
11
55
+ 40
0
- 5
0
45
0
114
9
-
h ^3
1
— 15
6
58
7
Température
Température
mit*.
-ongi
tude.
la plus haule
la plut basse
uinç*
observée.
observée.
rences.
11»,
,29
+ 38*,
r8
— 2% 7
kWh
11
1
+ 39
7
0 0
39 7
0
kk
+ 37
5
--2 5
40 0
8fi
43
+ 32
3
+ 73
25 0
98
29
+ 35
6
+ 16 0
19 6
71
16
4- 32
8
+ 23 9
8 9
97
59
-f 32
2
4- 24 4
1 8
81
5
+ 22
0
+ 60
16 0
kS
36
+ 33
3
+ 24 4
8 9
53
10
+ 37
5
+ 16 0
21 5
444 LES CLIMATS.
Lieux. Latitude.
Lisbonne 38*, 42
Palerme 38 7
Alger 36 5
La Havane 23 9
Vera-Cruz 19 12
Curaçao Il 6
Ile Pulo-Pénang. 5 25
Quito (2908") 0 14 S
St-Louis de Marana 2 31
Ile Bourbon 20 52
D'une manière générale, les difTércnces entre les plus hautes et
les plus basses températures sont d'autant moindres qu on s'é-
loigne plus du pôle pour avancer davantage vers l'équateur. Les
variations sont dues aux inflexions des isothermes.
La température des corps solides atteint de.s chiffres beaucoup plus élevés. Le
sable, sur les bords des rivières ou de la mer, est souvent, en été, à la tempéra-
ture de 65 à 70* centigrades. A Paris, en 1826, dans le mois d'août, Arago a trouvé
avec un thermomètre couché horizontalement et dont la houle n'était recouverte
que de 1 millimètre de terre végétale (rès-fine, 54 degrés. Le même instrument,
recouvert de 2 millimètres de sable de rivière, ne marquait que 46 degrés. La plus
haute température de Pair fut, pendant ce mois, de 36*,2. Le thermomètre Mes-
sier, exposé directement au soleil, le 8 juillet 1793, a marqué 63^,2. Humboldt
a trouvé, dans les Ha nos de Venezuela, que le sable avait, à 2 heures de Taprt'S-
midi, une température de 55®, et quelquefois même de 60 degrés ; celle de Tair, à
Tombre d'un bambou, était de 36^,2 ; au soleil, à 50 centimètres au-dessus du sol,
elle était de 42^,8. La nuit, le sable n'avait que 28® : il avait perdu plus de 24^.
Dernièrement, le 28 août 1871, à Paris, tandis que j'observais le curieux crois-
sant de Vénus, entre 2 et 3 heures de l'après-midi, par un ardent soleil, j'avais
été frappé de la température de la terrasse de zinc sur laquelle j'avais les pieds.
Un thermomètre à monture métallique qui marquait 22®,5 à l'ombre, ayant été
couché sur la terrasse, atteignit sa température vers 3 heures, et marqua 60 de-
grés ! On voit quelle différence sépare ces températures des objets exposés au
soleil de celles que l'air peut atteindre.
Arrivons maintenant à la limite des climats, à Textrémité du
monde, aux régions glacées et silencieuses des pôles.
Lorsqu'on avance vers le cercle polaire, la mer se congèle el
revêt un caractère tout particulier. Ce phénomène semble naître à
mesure que la salure diminue et que le mouvement de rotation
devient moins rapide. On rencontre déjà, vers le 50* degré de lati-
tude, de gros morceaux de glace flottant sur la mer. Ces morceaux
ont été détachés de quelque région plus septentrionale et entraînés
par les courants qui vont du pôle à l'équateur. A 55 degrés, il est
assez ordinaire de voir les bords de la mer se couvrir de glace.
LES RÉGIONS POLAIRES. 445
A 60 degrés^ les golfes et les mers intérieures se gèlent souvent
sur toute leur surface. A 70 degrés^ les glaçons flottants devien-
nent très-nombreux et très-gros. Ils forment quelquefois de véri-
tables iles^ lesquelles peuvent offrir jusqu'à une demi-li^ue de
diamètre. Eniin^ vers le 80* degré^ on trouve généralement des
glaces fixes, c'est à-dire accumulées, arrêtées et soudées.
C'est un beau spectacle que celui de ces régions silencieuses.
Les glaces polaires sont teintes des couleurs les plus vives : on
dirait des blocs de pierres précieuses. On y trouve Téclat du dia-
mant et les nuances éblouissantes du saphir et de Témeraude. Ces
amas d'eau solide forment tantôt de vastes champs^ tantôt des
montagnes élevées.
Les champs de glace composent souvent des plaines immenses.
Ces champs sont quelquefois parfaitement unis, sans fissure ni
creux^ ni monticules. Scoresby en a vu un flottant^ sur lequel une
voiture aurait pu parcourir 35 lieues en ligne droite^ sans le
moindre empêchement. Cook en a trouvé un autre^ étroit^ qui
joignait l'Asie à l'Amérique septentrionale.
Lorsque ces masses viennent à se rencontrer^ il en résulte
des chocs épouvantables^ dont le fracas est semblable à celui du
tonnerre.
Les montagnes de glace ^ sans cesse minées par la mer^
changent de figure à chaque instant. Elles se heurtent, se
poussent, se brisent ou se soudent. Les montagnes de glace ont
communément une surface carrée taillée à pic du côté de l'Océan.
De loin, elles représentent de gigantesques découpures blanches
qui entament la voûte bleue du ciel. Vues de près, elles ofTrent
une surface unie ou hérissée de mamelons; on dirait des pyra-
mides de cristal ou de diamant, des colonnes élancées, des aiguilles
pointues, ou bien des édifices bizarres et majestueux avec des ar-
cades, des frontons, des chapiteaux. Mais bientôt ces pyramides se
fendent et s'écroulent, une colonne s'affaisse et s'arrondit, une
aiguille se transforme en escalier, un édifice se change en cham-
pignon.... Spectacle toujours imposant, où l'inconstance des formes
rivalise avec leur variété, et la grandeur des blocs avec leur
bizarrerie I
C'est un spectacle singulier et émouvant que celui des monta-
gnes de glace flottante vues pour la première fois par le navigateur
hasardé dans les régions polaires. Dans son voyage de découvertes
dans les mers arctiques, en 1860, le docteur Hayes nous a con-
servé la première impression produite par ces apparitions.
446 LES CLIMATS.
«I Nous avions rencontré notre premier iceberg, dit-il, la veille de notre arrivée
au cercle polaire. En entendant la mer se briser avec fureur contre la masse encore
enveloppée de brume, la vigie fut sur le point de crier : f Terre! > Mais bientôt le
formidable colosse émergea du brouillard; il venait droit sur nous, terrible et
menaçant; nous nous hâtâmes de lui laisser le champ libre. C'était une pyramide
irrégulière, d'environ 300 pieds de largeur et 150 de hauteur; le sommet en était
encore à demi caché dans la nue ; mais Pinstant d'après, celle-ci, brusquement dé-
chirée, nous dévoila un pic étincelant, autour duquel de légères vapeurs enroulaient
leurs volutes capricieuses. 11 y avait quelque chose de singulièrement étrange dans
la superbe indifférence du géant. En vain les ondes lui prodiguaient leurs plus
folles caresses : froid et sourd il passait, les abandonnant à leur plainte éternelle.
« Dans le détroit de Davis, nous eûmes à passer quelques heures des plus rudes;
une fois, surtout, je crus que nous touchions au terme misérable de notre carrière.
Nous courions vent arrière sous la misaine et la grande voile, le ris pris et sous le
foc, ayant à lutter contre une mauvaise houle, lorsque la lisse de Tavant fut arra-
chée ; tout tomba sur le pont, il ne resta pas un pouce de toile dehors, excepté la
grande voile, qui battait furieusement le mât ; c'est un miracle que nous n'ayon!»
pas fait chapelle et sombré immédiatement. Rien n'aurait pu nous sauver, si la
barre n'avait pas été tenue par une main vigoureuse.
« Pour la plupart de nos camarades, le Groenland était encore une sorte de
mythe; depuis quelques jours nous en suivions les côtes; mais sauf l'apparition de
Disco, les nuages et la brume l'avaient constamment dérobé à nos regards. Mais
voici qu'il secouait son manteau de nuées et se dressait devant nous dans son aus-
tère magnificence : ses larges vallées, ses profondes ravines, ses nobles monta-
gnes, ses rochers déchirés et sombres ajoutaient à sa terrible désolation.
« A mesure que le brouillard s'élevait et roulait lentement ses grisâtres traînées
sur la surface des eaux bleues, les montagnes de glace se succédaient et défilaient
devant les navigateurs comme les châteaux fantastiques d'un conte de fées. Oubliant
qu'ils venaient de libre volonté vers cette région, il leur semblait être attirés par une
main invisible dans la terre des enchantements. Les elfes du Nord, dans un accès
d'enfantine gaieté, avaient jeté leur voile magnifique et semblaient les conduire à
l'étemelle demeure des dieux. Voici le walhalla des hardis rois de la mer, voilà la
cité de Freyer, le dieu soleil; Alfheim et les retraites des elfes; Glitner, aux murs
d'or et aux toits d'argent, et Gimle, le séjour des bienheureux, plus brillant que
le soleil; et là-bas, bien loin, perçant les nuages, Himinborg, le mont céleste où le
pont des dieux élève son arche jusqu'au firmament.
« Il est difficile d'imaginer une scène plus chargée d'impressions solennelles;
impossible de rendre quel enthousiasme chaque changement soudain de ce glorieux
décor éveillait dans l'esprit des navigateurs. »
Les glaces que Ton rencontre sur les côtes du Spitzbei^ et du
Groenland ont ordinairement 20 à 25 pieds d^épaisseur; elles for*
ment souvent des plaines immenses dont on n*ape*rçoit pas les
limites du haut des mâts du vaisseau : c'est ce que Ton nomme
des champs de glace. On peut estimer leur étendue à trois ou qua-
tre cents lieues carrées. Un champ de glace présente quelquefois
une surface parfaitement plane^ sur laquelle un carrosse pourrait
faire trente ou quarante lieues sans obstacle. D'autres fois il est
raboteux et inégal; on voit d'espace en espace s'élever des émi-
nences ou des colonnes de 20 ou 30 pieds de hauteur qui for-
LES RÉGIONS POLAIRES. 447
ment un aspect très-pittoresque : tantôt elles ont la belle couleur
bleu Tcrdâtre des plus brillantes topazes; tantôt recouvertes d'une
neige épaisse^ elles présentent sur leur sommet et à leur contour
les accidents les plus variés.
Les ondulations de Peau^ le mouvement des vagues ou quelque
autre cause puissante^ brisent un champ de glace en un instant^
et le réduisent en fragments de 100 ou 200 mètres carrés. Ces
fragments séparés se heurtent et se dispersent^ mais quelquefois
ils sont emportés par un courant rapide; alors s'ils rencontrent un
courant opposé^ entraînant les énormes débris d'un autre champ
de glace, ces montagnes se choquent avec un épouvantable fracas.
Les glaçons^ soulevés et balancés par les flots^ retombent les
uns sur les autres ; ils se superposent^ ils se couvrent de frag-
ments plus ou moins volumineux^ et composent ainsi de véritables
montagnes^ accidentées de mille manières^ qui s'élèvent de 10 à
15 mètres au-dessus des eaux. L'épaisseur qui surnage est^ en
général^ à la partie submergée comme 1 est à 4; ainsi^ la hauteur
totale de ces montagnes est de 40 à 60 mètres.
Quelquefois aussi des glaçons de 30 ou 40 mètres de longueur^
chargés à leurs deux extrémités^ s'enfoncent tout à fait sous les
eaux à une profondeur assez grande pour que le vaisseau passe au-
dessus d eux; mais l'équipage est alors exposé aux plus affreux
dangers : le moindre choc^ la moindre cause peut déranger l'é-
quilibre des poids qui tiennent le glaçon submergé; alors il s'élè-
verait avec impétuosité et lancerait le bâtiment dans les airs^
ou du moins le ferait chavirer inévitablement.
Dans la baie de BafTin^ on trouve des montagnes de glace beau-
coup plus hautes que dans les mers du Groenland : les naviga-
teurs en ont mesuré qui s'élevaient à plus de 30 à 40 mètres au-
dessus de la surface de l'eau^ et qui avaient par conséquent plus,
de 200 mètres de hauteur totale. On suppose que ces masses ef-
frayantes se forment sur les côtes où elles ferment les vallées qui
aboutissent à la mer et qu'ensuite elles en sont détachées. Dans
la saison du soleil^ les eaux coulent du haut de leur crète^ et for-
ment dans la mer d'immenses cascades, qui sont quelquefois sur-
prises par les gelées. C'est alors un majestueux spectacle^ mais
les navigateurs le regardent de loin : en un instant ces colonnes^
ces arceaux gigantesques, suspendus dans les airs, se brisent avec
un horrible fracas et s'écroulent dans la mer.
Scoresby a vu fréquemment la glace se former en pleine mer à
20 lieues des côtes. Dès que les premiers embryons de cristaux
446
LES CLlM.i
. Nous avions rencont.é noire pr-' ^^^^ ^j y^^ ^^^^jj ^_
au cercle polaire. En entendan' y-'" .
euTeloppée de brume, la - ' ^ j^ <-m^»'^ arrivent promptement
rorniidable colosse .. j,i^''>f c'est alors qu'ils commencent à
menaçant; nous ■ 'i'/'^^aae, pour former des nappes de
encore à "demi*" '"'^'î^' *' 1"' "" tardent pas à avoir 2 ou
chirée, nous -' ' 'V"^.
leurs volut' ._r>^/;>^ji, densité de l'eau de mer est 1,026; en
la superh 'J^'^'^'^!i>ns^\^ à — 2 degrés. Les eaux qui ont été
folles c
. qui {
^1-; "v^ee peuvent atteindre à une densité de l,i04;
Fîg. IM. — Derniers» habi
(les ri'pions polairei.
* alors elles ne gèlent qu'à — 10 degrés, et l'on sait que l'eau satu-
rée de sel ne peut se solidifier qu'à — 1 5 degrés.
Ces régions désolées, où le mercure se congèle à air libre, sont cependant bahi-
tées par les Esquimaux. C'est le peuple qui s'avance le plus loin dans le rroid.car
il s'étend jusqu'au 79< degré de latitude 1 Le docteur Kane visita en 1B53 deui d«
leurs villages sur la cûle groSnlandaise du détroit de Sroilb, à 11' du pdle. O;
villages se nomment Élah et Peterovik; la capitale du pays est Cpernarik, visiby
en 1861 par le docteur Hajes. On peut prendre une idée des villages aujourd'hui-
occupés par ce peuple d'où descend l'Amérique en jetant les jeui sur notre fi-
gure 130. Les huttes sont construites par assises, à l'aide de blocs de neige Uitléi
en forme de ddmes. L'entrée est une ouverture circulaire très-basse. La lumi^rt
pénètre dans ces maisons d'un genre si singulier par une fenêtre formée dunr
plaque bien diaphane de glace épaisse.
LE POLE NORD. 451
Le point le plus rapproché du pôle où Ton soit parvenu n^en est qu'à 6 degrés
un quart Jat. 82® 45'), c'est-à-dire à 170 lieues seulement. Parry et James Ross se
sont arrêtés là en 1826. L'infortuné Franklin n'alla pas au delà du 77«. Le doc-
teur Hayes navigua dans la mer polaire jusqu'à 81*^ 40' au mois de mai 1861.
Terminons cette vue générale des climats en remarquant que la
dernièi'e ligne isotherme suffisamment établie par les observations
est celle de — 15 degrés, qui descend au nord de l'Amérique, re-
monte au nord de la baie de Baffin et traverse le 80*^ degré de
latitude, pour revenir au 70® et même au 65". Cette ligne forme
deux boucles, dans lesquelles on a constaté un accroissement de
froid. Ce n'est pas au pôle même que la température moyenne est
la plus basse, mais de chaque côté. Il y a ainsi ce que l'on peut
appeler deux pôles de froid : l'un au nord du continent asiatique,
non loin de l'archipel connu sous le nom de Nouvelle-Sibérie;
sa température moyenne parait être de — 17 degrés. L'autre se
trouve au nord du continent américain, dans les îles occidentales
de l'archipel polaire, et sa température paraît être de — 19 degrés.
U est probable que deux pôles de froid analogues existent égale-
ment dans l'océan glacial antarctique. Quant au pôle nord même,
les anciens calculs du mathématicien Plana, du géomètre Lambert,
et de l'astronome Halley, et les recherches récentes de mon ami
regretté Gustave Lambert, établissent d'une manière à peu près
certaine que le froid y est beaucoup moins intense.
Pour notre pôle (je tiens compte de la réfraction), en effet, le
soleil se lève au commencement de mars, monte lentement, len-
tement, en rasant presque l'horizon et suivant une ligne spirale
qui l'élève chaque jour un peu plus. U ne se couche plus jusqu'à
la fin de septembre. Le 21 juin il atteint sa plus grande hauteur :
24 degrés. Le maximum de chaleur règne en juillet et août. De ces
calculs, et des observations directes des navigateurs qui s'en sont
le plus approchés, il résulte que la mer n'est pas gelée au pôle
même.... Une balle prussienne a mis à mort le projet si laborieu-
sement préparé de l'expédition franfaise qui devait cet été même
aller reconnaître la réalité, et faire faire un pas de plus à la con-
naissance du globe.
CHAPITRE VIII.
t— ■
LES MONTAGNES.
♦URPENTE DU GLOBC. — LES CLIMATS EN ÉLÉVATION.
.^iflIlE BOTANIQUE. — NEIGES PERPÉTUELLES. — GLACIEBS.
LES ASCENSIONS DE MONTAGNES. — LES AVALANCHES.
/
/
/
/ >*ous venons d étudier successivement les œuvres générales des
ra\ons solaires dans T Atmosphère terrestre et à la surface du sol
Iiaigné par le fluide aérien. Les rayons lumineux nous ont d abord
ouvert la voie, puis nous venons d*assister aussi à la distribution
des rayons calorifiques^ à l'organisation des climats et des sai-
sons. Cette vue analytique sera complétée^ surtout au point de vue
de la vie végétale^ par un coup d*œil d ensemble jeté sur les mon-
tagnes. Déjà nous lavons vu^ la température diminue à mesure
qu'on s'élève au-dessus du niveau de la mer. Les végétaux, qui ne
sont pour ainsi dire qu'un tissu de rayons solaires et de gaz atmo-
;iphériques^ montrent méthodiquement l'intensité de ces rayons par
la succession de leurs espèces. Gravir une montagne, c'est, en géo-
graphie botanique^ aller de l'équateur aux pôles. Le globe terrestre
peut être comparé à deux montagnes soudées par le plan de l'équa-
teur : les pôles sont les sommets couronnés des glaces éternelles.
Celui dont la vie s'est écoulée au sein des pays de plaines, de-
vant la vaste étendue des régions uniformes aux abondantes prai-
ries, aux champs fertiles; celui qui n'a point vécu dans la con-
templation des hautes montagnes blanchies de neige, des chaînes
tortueuses aux versants abrupts, des roches tourmentées où de
rares sapins végètent immobiles, des glaciers aux vertes cassures
LES MONTAGNES. 453
et des lacs bleus souriant au ciel : celui-là ne saurait comprendre
le caractère de grandeur^ de majesté^ de domination qui appar-
tient aux montagnes^ à ces géants issus des convulsions du globe.
Là-haut^ sur ces sommets baignés dans Tazur céleste^ Tâme hu-
maine plane au-dessus des petits mouvements moléculaires qui
agitent la surface terrestre. Dans l'aérostat solitaire emporté par
les vents à travers les hauteurs de 1* Atmosphère^ le regard déployé
sur la Terre donne à Tesprit une idée brillante de la vie^ et de
plus une impression de contentement indéfinissable^ de pleine
quiétude^ de joie intime^ résultant de la situation particulière en
laquelle on se trouve au-dessus du monde humain et de ses vicis-
situdes. Sur les montagnes^ Timpression est plus sévère et moins
personnelle^ car on sent plus solidement autour de soi le règne
des forces physiques en action dans la vie du globe.
A mesure que je m'élève, traversant des zones de température
moyenne décroissante^ je remarque la série des arbres et des plan-
tes, qui se succèdent suivant le climat des zones, et je fais en
huit ou dix heures un voyage vers le froid, absolument sem-
blable à celui que je ferais en allant vers les pôles. Dès qu'une
montagne dépasse 1 800 ou 2000 mètres, Tascension fait passer
en revue la curieuse succession des végétaux, jusqu'à leur dispa-
rition complète. Parfois, comme au Righi, les sapins qui régnent
seuls à la dernière limite s^arrètent tout d'un coup en se rapetis-
sant soudain, et diminuent si vite sous l'action mystérieuse du
climat, qu'à la hauteur d'un seul sapin au-dessus d'arbres encore
fort respectables on ne trouve plus que des arbustes et de la
broussaille.
Parfois, comme au Saint-Gothard, après avoir gravi pendant des
heures entières des roches dénudées et stériles, et suivi les abî-
mes d'un désert sauvage sillonné par les torrents aux chutes re-
tentissantes, après avoir laissé les bancs de glaces s'éclipser der-
rière les crêtes déchirées, on arrive sur de verts pâturages, arrosés
par une eau cristalline et' déployés comme d'opulentes prairies sur
ces plateaux élevés.
Mais là encore un grand contraste attend l'œil observateur. Ces
verdoyantes prairies s'étendent jusqu'aux noirs rochers ou jus-
qu'aux neiges éclatantes sans qu'un seul arbre vienne y donner
son ombre, et sans que nul rameau au tremblant feuillage y ap-
pelle la douce rêverie et le repos.
La sévérité règne là comme sur les cimes alpestres dont le pas
cadencé du chamois traverse seul l'inaltérable solitude.
454 LES MONTAGNES.
Ce qui frappe le plus profondément Tesprit humain dans
la nature de ces géants de pierre, debout devant les nations, c est
Tœuvre qu'ils accomplissent en silence dans leur immobilité sécu-
laire.
Sont-ils inertes? passifs? stériles? inutiles? Leurs tètes chargées
de neiges, enveloppées du suaire glacé des nuages, sont-elles en-
dormies comme celles des Pharaons ensevelis dans les pyramides?
Que font-ils là, ces êtres mystérieux, qui vivent dans la région
intermédiaire entre la terre et les cieux, ces colosses de granit aux
pieds desquels les armées humaines sont comme une poussière
de fourmis? — Us agissent, ils régissent, ils gouvernent le monde.
Rois de l'Atmosphère, frères de TOcéan, c'est à eux qu est ré-
servé le soin de distribuer à la terre la sève des existences. Ils ont
de la mort le calme austère et l'incorruptible texture, et la mort
qui les environne est la source de la vie qu'ils dispensent. Vie et
mort s'engendrent mutuellement.
Les nues élevées du sein des mers vont se condenser à l'état de
neige sur les cimes alpestres qui les arrêtent et successivement
amoncellent une eau solide, qui résiste là-haut au tourbillon de la
nature. Ici et là les bancs de glaces assoupis dans les hauteurs
silencieuses se réveillent; une Source gazouille, et toute jeune,
fraîche, infatigable, se trace un chemin en chantant. Elle appelle
ses sœurs, et voilà que plusieurs minces filets d'une eau argentée
se réunissent et courent ensemble vers les belles campagnes que
déjà l'on aperçoit. De crête en crête ils jaillissent et tombent
en cascades neigeuses, et de roc en roc descendent jusqu'aux pla-
teaux où naissent les torrents écumeux. Voici des lacs transparents
encadrés de leurs montagnes, et qui semblent sourire doucement
au ciel. Les nuages s'y mirent en passant — nuage et lac ne sont-
ils pas jumeaux, et comme Castor et PoUux ne prennent-ils pas
tour à tour leur place réciproque ?
Les rives escarpées balancent sur leur miroir les rameaux des
plantes, et les rochers nus y reflètent leurs flancs sauvages. Mais
l'eau continue de chercher les plaines basses, qui l'attirent sans
cesse. Elle forme alors ces cours d'eau qui jouent un si grand rôle
dans l'histoire politique des nations.
Là, elle trace le Rhin, éternel sujet de guerre entre les pau^Tes
hommes qui habitent l'une et l'autre rive, et par ce chemin sep-
tentrional va retourner à l'Océan en s'approchant du pôle.
Ici le glacier du Rhône ouvre le cours du fleuve qui descendra
arroser les plaines fertiles du midi. Et ainsi, tout en retournant au
LES MONTAGNES. 455
ftein des mers par son mouvement éternel^ 1 élément dessine sur
la carte du monde les lignes diverses dont Thumanité^ pacifique
ou belliqueuse^ mais presque toujours belliqueuse et faible^ com-
posera ses annales.
De quelle importance sont donc ces massifs gigantesques dans
rbistoire entière du monde ! Quelle œuvre perpétuelle ils accom-
plissent au-dessus, au-dessous et au milieu de nous! Œuvre in-
cessante et fatale qui nous domine singulièrement, nous, pauvres
^Ires mortels. Tout ce grand mécanisme fonctionne de la mer à
l'Atmosphère, de l'Atmosphère aux montagnes, des montagnes aux
plaines et à la mer, sans que notre race joue là le moindre rôle.
Les nuées s'élèvent, la pluie tombe, la foudre retentit, la neige
8*enroule aux fronts des cimes, les vents naissent et circulent, les
eaux voyagent lentement dans les lacs, bruyamment dans les tor-
rents, lourdement dans les fleuves, la verdure décore les collines
et les vallées, le ciel s'anime, le soleil brille.... et tout ce méca-
nisme colossal, immense, universel, marche sans cesse, étranger
à nos petits mouvements lilliputiens et à notre propre existence,
nous enveloppant dans sa succession, calme, austère, supérieur à
nous, et continuant son cours sans s'inquiéter de notre histoire.
Ainsi tout marchait sur la Terre avant l'apparition de Thomme,
pendant des milliers de siècles, où la nature souriait ainsi pour
elle-même, sans que nulle pensée humaine fut là pour se reposer
sur son sein et regarder le ciel. Ainsi le mécanisme du monde
continuera sa marche lorsque nous n'y serons plus, lorsque les
générations de l'avenir auront disparu à leur tour et lorsque la
race humaine sera éteinte sur cette terre.
Vous avez vu bien des âges, ô montagnes solitaires assises dans
les nues! Vous avez vu les campagnes qui se déroulent à vos pieds
sans troupeaux et sans travailleurs; vous avez vu vos lacs sans
nacelles et sans hymnes; vous avez vu les fleuves sans villes à
leurs bords et la terre sans hommes. De nouveau vous reverrez
ces solitudes dans l'avenir. Et peut-être ne savez-vous pas qu^il
y a actuellement des hommes qui vous contemplent, et peut-être
est-ce identique qu'il y en ait ou qu'il n'y en ait pas ! . . .
Les hautes régions de l'Atmosphère, dit Al. Maury, éveillent au
plus haut degré notre curiosité. Quoique nous nous efforcions par
Imduction et le calcul d'en découvrir la constitution et d'en saisir
les phénomènes, elles demeurent encore environnées pour nous de
456 LES MONTAGNES.
bien des mystères. Nous gravissons les montagnes^ nous nous éle-
vons en ballon^ nous braquons nos télescopes sur les corps céles-
tes^ et nous inventons mille instruments pour constater les moin-
dres effets produits par des agents physiques dans Tespace qui
nous sépare. Fatigués de rencontrer sans cesse sur le globe la
trace de Thomme et les œuvres de ses mains^ nous recherchons les
régions où il n a point encore pénétré, où la nature reste vierge
et garde la physionomie des âges géologiques qui précèdent le
nôtre. Il règne sur les hauts sommets un parfum d'éternité, qui
nous rapproche des conditions de lespace infini. La Bible nous
représente Moïse gravissant le Sinaï pour y converser avec Dieu
et recevoir directement ses volontés, c'est Timage des impressions
produites sur nous par les lieux élevés. Nous nous trouvons, en
effet, sur la cime des monts, face à face avec la Divinité. L'homme
n'étant plus là pour déranger, selon ses besoins et ses caprices,
l'ordre primitif des choses, les lois physiques nous apparaissent
dans toute leur grandeur et leur généralité.
La sublime impression qu'on reçoit de ces montagnes n'est
nullement de fantaisie. Elle provient d'une véritable grandeur.
C'est le réservoir de l'Europe, le trésor de sa fécondité. C'est le
théâtre des échanges, de la haute correspondance des courants
atmosphériques, des vents, des vapeurs, des nuages. L'eau, c'est
de la vie commencée. La circulation de la vie, sous forme aérienne
ou liquide, s'accomplit sur ces montagnes. Elles sont les média-
teurs, les arbitres des éléments dispersés ou opposés. Elles en
sont l'accord et la paix. Elles les accumulent en glaciers, et puis
équitablement les distribuent aux nations.
Ces nuées, venues de si loin, doivent, après la traversée, se
recueillir volontiers, chercher un moment de repos. La place est
grande sur les Alpes. Quarante, cinquante lieues de glaciers, du
Dauphiné au ïyrol, c'est un assez beau lit, ce semble. Mais telle
est la légèreté, l'inconstance de ces voyageuses, que la bonne hos-
pitalité des Alpes ne les retiendrait pas. Un ingénieux travail les
arrête là sous forme de glace. (Michelet.)
Si la surface émergée de la planète était parfaitement unie,
la régularité la plus désolante régnerait partout; les mêmes
phénomènes se reproduiraient à travers toute l'étendue des con-
Xinents. D'un océan à l'autre, les vents , dont aucun obstacle
n'arrêterait le cours, tourneraient autour du globe avec un mou-
vement toujours égal , comme ces longues bandes de nuages que
l'on voit sur Jupiter. Point de ces massifs élevés qui, par leur
LES MONTAGNES. 457
position transversale à la direction des vents, produisent une
rupture d'équilibre et répercutent les courants atmosphériques
dans tous les sens; point de ces grands réfrigérateurs qui con-
densent l'eau des nuages et la gardent dans leurs réservoirs de
'neige et de glace : partout les pluies tomberaient d'une manière
à peu près égaie, et les eaux, ne trouvant point de déclivité pour
Fig. 13,2. — Les ruonUgncs, Panorama dca And>
s'écouler vers l'Océan , formeraient des marécages putrides.
L'équilibre parfait des forces de la nature aurait pour conséquence
la stagnation universelle et la mort. Si les hommes pouvaient
exister sur une terre pareille, loin de trouver dans l'uniformité de
l'immense plaine de plus grandes facilités pour communiquer
entre eux, ils resteraient épars autour de leurs lagunes dans toute
la sauvagerie primitive. Les migrations de peuples entiers deacen-
4t8 LES MONTAGNES.
dantla pente des plateaux à la recherche d*une nouvelle patrie^
comme de grands fleuves à la recherche de la mer^ n'eussent
jamais eu lieu. Toute civilisation eût été impossible. Peut-être,
ainsi que le pensent certains géologues^ la surface du globe était-^
elle unie et sans puissant relief quand Tichthyosaure nageait
lourdement au milieu des marécages , et que le ptérodactyle éten-
dait ses pesantes ailes au-dessus des roseaux. C'était alors la terre
du reptile, mais ce ne pouvait être celle de Thomme.
Quelles que soient les causes géologiques de la répartition
actuelle des plateaux sur les continents, il faut reconnaître ce fait
remarquable, que leur hauteur s'accroît avec leur proximité de la
zone torride, comme si la rotation du globe avait eu pour résultat
non-seulement le gonflement général de la masse planétaire, mais
aussi la tuméfaction des continents eux-mêmes.
Centres vitaux de Torganisme planétaire, ils arrêtent les vents
et les nuages, épanchent les eaux, modifient tous les mouvements
qui s'accomplissent à la surface du globe. Grâce au circuit inces-
sant qui se produit entre toutes les saillies du relief continental
et les deux océans des eaux et de TAtmosphëre, les climats étages
sur les flancs des plateaux se mêlent diversement et mettent con-
tinuellement en rapport les unes avec les autres les flores, les
faunes, les nations et les races d'hommes.
Par la grâce ou la majesté de leur forme, par leur profil hardi
dessiné en plein ciel, par la ceinture de nuées qui s'enroule autour
de leurs rochers et de leurs forêts , par les variations incessantes
de Tombre et de la lumière qui se produisent dans les ravins et
sur les contre-forts, les montagnes prennent une apparence de
personnalité, et Ton est presque tenté de voir des êtres vivants
dans ces masses rocheuses. Et puis n'offrent-elles pas, dans uq
petit espace, un résumé de toutes les beautés de la terre? Les
climats et les zones de végétation s'étagent sur leurs pentes ; on
peut y embrasser d'un seul regard les cultures, les forêts, les
prairies, les glaces, les neiges, et chaque soir la lumière mourante
du soleil donne aux sommets un merveilleux aspect de transpa-
rence, comme si l'énorme masse n*élait qu'une légère draperie
rose flottant dans les cieux. (Elisée Reclus.)
Si mon lecteur veut bien se reporter à la page 131 de cet ou-
vrage, il y retrouvera la liste des plus hautes montagnes des cinq
parties du monde, celle des plus hauts lieux du globe habités,
ainsi que les plus hautes ascensions faites sur les montagnes et
dans les airs. Nous avons vu plus haut (p. 320) dans quelles
CLIMATS DES MONTAGNES. 459
proportions la température décroît à mesure qu'on s élève dans
les hauteurs de Tair. Voyons maintenant les conséquences du
décroissement de la température pour ces grands massifs qui
plongent leurs cimes dans les profondeurs raréfiées de TAtmo-
sphère.
Les premières conséquences de cet abaissement de température,
c'est qu a mesure qu on gravit une haute montagne, on rencontre,
élagées aux différentes hauteurs , des productions organiques de
chaque pays, et que Ton traverse graduellement des climats de
plus en plus rigoureux. Cette curieuse contiguïté des produits de
l'hiver et de Tété contribue beaucoup au charme des contrées
alpestres. Si Ton se place sur les sommets de la Suisse , on em-
brasse d'un coup d*œil le grandiose panorama des Alpes, et,
comme dans une page ouverte du livre de la nature, on peut lire
dans ce tableau les règles et les lois que la science a établies con-
cernant la distribution des êtres vivants aux différentes latitudes.
On aperçoit assez distinctement six zones étagées Tune sur Tautre
et nettement accusées dans leurs contours par la différence de la
végétation et de laspect du sol. Au fond , s'étend la plaine fertile
entrecoupée de lacs, de grandes routes, de rivières, de forêts
parsemées de villages et de métairies : c'est la résidence de l'homme.
Au-dessus de ce tapis vert s'élèvent, dans un pittoresque dés-
ordre, de riantes collines, tantôt nues, tantôt couvertes de bois et
d*ombrages. Plus haut, le regard rencontre des crêtes rocailleuses,
couronnées de groupes de noirs sapins. Par-dessus ces rochers,
on aperçoit encore des pentes couvertes de riches pâturages ; mais
bientôt le caractère du paysage change brusquement : la mort
succède à la vie , la verdure fait place aux teintes grises et mono-
tones des roches nues. La montagne emprunte alors son charme
ou sa grandeur à d'autres aspects, aux formes capricieuses et sau-
vages des rochers qui forment sa masse imposante. Plus haut,
enfin, les Alpes s'enveloppent d'un resplendissant manteau de
neige, sous lequel s'abrite perpétuellement leur perpétuel hiver.
Nous avons déjà vu que la géographie botanique, la distribu-
tion des végétaux à la surface du globe , a pour base directrice
l'état effectif de la chaleur transmise par le Soleil à la Terre. Ce
rule de la température dans la végétation étant des plus impor-
tants, on l'a étudié le premier pour chercher les rapports qui
existent entre la distribution de la chaleur et le caractère de la
végétation. Cette étude a conduit à partager le globe en huit ré-
gions assez distinctes, que voici :
460 LES MONTAGNES.
1<> La zone équaioriale, 8'étendant à 15® de chaque côté de Téqualeur et jouis-
sant d'une température annuelle moyenne de 26 à 28®. L'humidiÙ de son atmo-
sphère contribue, avec le concours de la chaleur, à développer des formes végé-
tales qui y sont aussi belles que variées.
2<> La zone tropicale, qui commence au 15« degré et sMtend jusqu'aux tropiques,
avec une température estivale moyenne de 26® et hibernale moyenne de 15®. Déjà,
sous cette zone, on trouve des variations assez nombreuses de la température.
30 La zone subtropicale, partant des tropiques et s'élevant jusqu*au 3^« degré,
sa température moyenne est de 17® à 21® : ce qui permet encore à des plantes èqua-
toriales d*y fleurir. C'est la zone la plus agréable pour Thabitation de rhomme,
parce que Thiver n*y est pas assez rude pour qu'on soit obligé d'imaginer des
moyens de se soustraire à sa rigueur.
k"* La zone tempérée chaude , qui comprend du 34« degré au 45* de latitude , et
dont la température moyenne est de 12® à 17®.
5<» La zone tempérée froide, qui commence au 45* degré et finit au 58*, avec une
température moyenne de 6® à 12®.
6'' La zone subarctique, qui s'étend de 58® à 66® 32'. Sa température moyenne
est de 4® à 6®.
7" La zone arctique, partant du cercle polaire, 66® 32', s*étendant jusqu'au 72«.
et dont la température moyenne n'est guère de plus de 2®.
8° La zone polaire, commençant à 72® et se prolongeant jusqu'aux pôles. La
durée de Tété y est de cinq à six semaines. La température moyenne est de ^15*;
en été, elle est de 3®,1 ; dans le mois de juillet, elle s'élève à 5®,8; mais, en août,
elle retombe à 1®,2, et l'hiver elle descend jusqu'à —30®.
Ce système paraît, au premier abord, capable de satisfaire Ves;
prit : on y voit des coupes régulières avec des températures
moyennes bien tranchées; mais à l'exception, peut-être, de la
première et de la dernière zone, qui sont les mieux déterminées,
les autres comportent une infinité de nuances dans les climats,
avec une différence en plus ou en moins souvent considérable.
Dans les prolégomènes de la Flore de la Laponie, Linné a carac-
térisé la végétation des diverses contrées du globe avec ce style
concis et pittoresque qui distingue ce grand observateur : « La
famille des palmiers, dit-il, règne dans les parties les plus chaudes
du globe; des plantes chargées de fruits habitent en grand nombre
les zones tropicales. Une riche couronne de plantes orne les plages
de l'Europe méridionale; des moissons de graminées occupent
1 Europe septentrionale. La dernière et la plus froide des régions
habitées, la Laponie, est couverte d algues blafardes et de froids
lichens : végétaux de la dernière espèce sur la dernière des
terres. »
La succession des climats s opérant du pied au sommet d'une
montagne suivant la même loi qui la régit de lequateur aux pôles,
la végétation s'y succède dans le même ordre. Pour la flore comme
pour le climat, on croirait marcher dans la direction du cercle
CLIMATS DES MONTAGNES. 461
polaire, à mesure qu'on s'élève sur les flancs d'un pic à une plus
grande altitude au-dessus des plaines; seulement, les intervalles
de clioial que l'on emploierait des semaines à franchir, on les
traverse en quelques minutes d'ascension- Nous avons vu (liv. III,
p. 320) que la température décroît en moyenne de 1 degré cen-
tigrade pour 1G0 à 'Ï4U mètres de hauteur, suivant la distance du
sol, le lieu et la saison. Si, par exemple, on suit la succession des
climats sur les pentes du mont Blanc, on voit que, la ligne de
zéro étant à 20U0 mètres, l'isotherme de — 5* passe à 2850 mètres;
celle de— 10* à 3600; celle de— 15* à 4400; celle de — 20' gît
à la hauteur de 5200 mètres. La température moyenne de l'année
étant de 11' au niveau de la mer à cette latitude, on voit que le
climat varie de -f-H' à — 17', ou de 28°pour 4800 mètres, c'est-
à-dire que dans cette ascension, qui dure un jour, on fait le même
voyage physique que si l'on se rendait de la Suisse au Spitzberg,
Fig. 133. Succession des climats sur le mont Blanc.
OU 35 degrés de latitude : i 37 mètres d'élévation correspondent
à t degré de latitude.
L'une des montagnes sur lesquelles on peut le mieux saisir la
succession des espèces végétales est celle du Ganigou , dans les
Pyrénées, qui s'élève superbement à 2785 mètres de hauteur, à
15 kilomètres de Prades. Les oliviers des campagnes de la Têt
croissent au pied du mont, la vigne s'élève jusqu'à 550 mètres,
le châtaignier jusqu'à 800. Les derniers champs s'arrêtent à
1G40 mètres; le sapin cesse à 1950 mètres, où le chêne et le
liâtre ont disparu; le bouleau monte jusqu'à 2000 mètres, et le
pin jusqu'à 2430, pour céder la place aux petites plantes rabou-
gries des régions polaires. Ainsi, comme le remarque É. Reclus,
du pied au sommet du Canigou, c'est un voyage analogue à celui
que l'on ferait du 42* au 62' degré de latitude, de la Corse à la
Norvège I ici 1 39 mètres d'élévation correspondent à 1 degré de
latitude.
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qu'une planw
CLIMATS DES MONTAGNES.
463
Nous pouvons cependant faire la remarque quune différence
réelle existe entre les conditions de la vie polaire et celles de la
vie alpestre glaciale. Plus on s'élève sur les montagnes, plus l'air
est sec et léger; aux pôles, au contraire, l'Atmosphère est pesante
des vapeurs qui la saturent. A travers cette atmosphère, la
lumière peut-elle agir comme à travers l'air subtil des hauts som-
mets? Non : l'Atmosphère doit apporter une différence profonde
dans les conditions de la vie végétale et animale, nonobstant
l'analogie des climats.
Plus haut, enfin, on ne trouve que des lichens et la roche nue,
et ^ à peu de distance de là , on rencontre la limite des neiges
fN otc - /«• ' /hH/t/s sont* U's l*£UA <i 'obsrroaiiorv, /ij- cAi//rcs ùuiiçtutnCy la/ ttmpéralur^ moyenrve^
Hit-
Ancien Cojitinent
J&ffànaiaya
<k
Catucasè, Il
Nouveau Continent
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kO 3 s 30Ljtl6*Cfâ[UtD^r'V
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Fig. 135. — Hauteurs sur les montagnes correspondant aux lignes isothermes.
étemelles, qui varie suivant les latitudes, mais qui n'en est pas
moins soumise à une loi constante.
Je n'avais jamais mieux senti la ligne de démarcation entre la
vie et la mort des organismes terrestres que dans mon ascension
au mont Blanc du mois de septembre 1869. Lorsqu'après s'être
reposé à la « Pierre de l'Échelle, » on a gagné le bord du glacier
des Bossons et traversé le couloir de l'avalanche de l'Aiguille du
Midi : la vaste plaine de neige ondulée sur laquelle on arrive^ la
région des séracs et de leurs limpides filets d'eau transparente,
les petits lacs bleus au second plan, et les Grands-Mulets dressés
en face, présentent à l'âme un tableau de silencieuse et solitaire
grandeur qui frappe singulièrement. Désormais on n'aura sous
les yeux que la morne succession des collines blanches et le pano-
rama des hauts sommets sourcilleux. Là règne depuis les âges
464 LES MONTAGNES.
antiques du monde le Silence sépulcral^ dominant la vie qui four-
mille à ses pieds. Cette inaltérable majesté des tètes blanchies
donne Timpression d'un monde supérieur planant sur le nôtre,
et pour lequel la vie avec toutes ses agitations n'est qu une ombre
qui passe. Dans Taérostat qui nous élève jusqu'en ces mêmes
régions , nous n'éprouvons point le même contraste , car les
nuages n'y sont pas à l'état de neige, et dans l'Atmosphère pure
une telle ligne de démarcation n'existe pas.
Quant à la succession des plantes en elle-même, ce n'est pas au
mont Blanc qu'on l'apprécie le mieux. Elle se remarque plus
facilement sur les montagnes isolées qui n'atteignent pas la limite
des neiges. L'une des ascensions les plus intéressantes à ce point
de vue est certainement celle du Righi , avec lequel nous avons
déjà fait connaissance.
De toutes les régions naturelles qui s'étagent ainsi le long des
flancs d'une montagne, nulle n'a un caractère aussi tranché que
la ligne des neiges éteriielles ou persistantes, ainsi nommées avec
juste raison parce qu'elles résistent aux ardeurs de l'été, ou se
renouvellent aussitôt qu'une fonte partielle pendant Tété ou le
printemps a diminué leur masse.
Il est facile de comprendre que la limite des neiges persistantes
se trouve à une hauteur absolue d'autant plus grande qu'il fait
plus chaud au niveau de la mer. Elle est au niveau du sol dans les
régions polaires où règne un froid continu, et située à une très-
grande élévation sous les tropiques.
Ce phénomène est toutefois complexe. 11 dépend de la tempé-
rature, de l'état hygrométrique de l'air, de la forme des monta-
gnes, de la direction des vents régnants et de leur contact soit
avec la terre, soit avec la mer, de la hauteur totale de la montagne
et du degré d'escarpement de ses versants, enfin de l'étendue et
de l'élévation absolue des plateaux qui supportent cette montagne.
Toutes ces causes réunies donnent à la limite des neiges le ca-
ractère d'une grande variabilité.
On a cherché depuis longtemps quelle relation météorologique
unit l'altitude de la limite inférieure des neiges persistantes au
climat de chaque contrée. Bouguer pensait que cette limite correspon-
dait à une température annuelle moyenne égale à celle de la glace
fondante. De Buch et de Humboldt ont cherché à faii*e voir qu'elle
se rapportait mieux à une température moyenne de l'été égale à
ce même degré ; néanmoins, on s'est aperçu promptement que la
limite des neiges ne satisfaisait point du tout à cette condition.
LES NEIGES ÉTERNELLES. 465
M. Reoou, notre savant collègue de la Société météorologique, a
récemment montré que cette limite est entièrement liée à la
distribution delà température dans les diverses saisons.
La limite inférieure des neiges n'est pas uniquement une fonc-
tion de la latitude géographique et de la température moyenne
annuelle du lieu; ce n'est ni à l'équateur, ni même dans la zone
intertropicale, comme on l'a cru longtemps, que cette limite par-
vient à sa plus grande hauteur au-dessus du niveau de la mer.
Si on la soumet à une analyse détaillée, ce que les observations
récentes permettent de faire aujourd'hui, on reconnaît qu'elle dé-
D'^Maf^larf
tiiul
des limites des Neiges
fefuld UXf\f. AraraL-
dlrerses latitudes.
pend du concours d'un grand nombre de causes, outre les précé-
deates, telles que la différence des températures propres à chaque
saison; le degré habituel de sécheresse ou d'humidité des cou-
ches Bupérieures de l'Atmosphère; l'épaisseur absolue de la masse
de neige qui est tombée ou qui s'est accumulée; le rapport entre
b hauteur de la limite inférieure des neiges et la hauteur totale
de la montagne, etc., etc.
Sous nos latitudes la neige envahit toutes les pentes jusqu'aux
plaines en hiver; au printemps, elle commence à fondre par les
parties inférieures ; en été, elle fond rapidement, et enfin cette
fusion s'arrête en automne à une certaine limite qui reste tou-
joors à peu près la même : c'est là ce qu'on appelle la limite des
466 LES MONTAGNES.
neiges perpétuelles ou mieux persistantes. Ainsi^ le phénomène est
alternatif; pendant six mois^ les neiges empiètent considérable-
ment; pendant six autres mois^ elles reculent; cette simple consi-
dération montre que la limite supérieure ne doit dépendre que de
la moitié la plus chaude de l'année^ celle comprise pour la plu-
part des climats au nord de Téquateur, entre le 22 avril et le
22 octobre. On est ainsi conduit à établir cette loi générale :
Dans toutes les contrées de la terre ^ la limite des neiges persis-
tantes est l'altitude à laquelle la vioitié la plus chaude de r année a une
température moyenne égale à celle de la glace fondante.
Les glaciers proprement dits constituent un phénomène à part;
ce sont^ en effets des amas de glace dans des vallées où elle 8*ac-
cumule considérablement^ et dans lesquelles elle descend sans
cesse de manière à remplacer celle qui fond à la partie infé-
rieure.
Le petit tableau suivant indique la diminution (à partir de
rÉquatour) de la hauteur de la limite des neiges et de la tempé-
rature moyenne de la moitié la plus chaude de Tannée des plaines
qui sont à leur pied.
contrées. Latitude. Altitude de la Température
u« i*uvi«, limite des neiges. moyenac.
Andes 1® 4,795 S^^^
Mexique 19 4,580 26 2
„. , i pente S.) ^^ 3,956 25 0
Himalaya jp^^teN.i '• ^^ 5,067 24 0
Caucase 43 3,216 20 0
Pyrénées 42 2,800 17 5
Alpes 45 2,700 17 0
Karpalhes 47 l,rj92 16 2
Altaï 49 2,144 13 4
Alpes Scandinaves 61 1,650 10 3
Islande 65 940 6 3
Norvège (Magerœ}... - 71 714 4 8
Ile Cherry 75 180 12
Spilzberg, côte S. 0... 78 0 0 0
Nous connaissons bien la limite inférieure des nei<:;es perpé-
tuelles; quant à leur limite supérieure , il ne peut pas en être
question^ car les cimes les plus hautes sont encore loin d*atteindre
les couches d*air qui ne contiennent plus de vapeur capable
d'engendrer des cristaux de glace, il est certain que si cependant
elles s'élevaieut encore à une altitude plus considérable dans les
espaces aériens^ elles finiraient par atteindre une limite supérieure
des neiges. En effets la froide Atmosphère des hautes régions ne
contient qu'une très-faible proportion de vapeur, et les rares flo-
LES NEIGES ETERNELLES. 467
C0D8 de neige qui pourraient tomber sur des cimes de 1 5 000 ou
20 000 mètres seraient bientôt balayés par le vent ou fondus par
les rayons solaires. Sur les flancs d'une montagne de cette éléva-
tion il y aurait une zone de neige persistante^ limitée d*un côté
par une région de pâturage^ de Tautre par des espaces déserts
complètement dépourvus de végétation. D'après Tsehudi^ il ne
tomberait sur les Alpes^ au-dessus de 3300 mètres d'élévation^
qu'une quantité de neige relativement très-faible; c'est entre
2300 et 2600 mètres que la plupart des nuages chargés de flo-
cons déversent leur fardeau sur les pentes. A cette hauteur, Thu-
midité tombe aussi quelquefois sous forme de pluie; mais à
3000 mètres les nuées sont rarement pluvieuses; à 3600 mètres
elles ne portent que de la neige.
La neige qui tonibe sur les montagnes au-dessus de la limite des
neignes perpétuelles ne fond pas. Une faible partie seulement,
fondant sous l'influence du soleil, s'infiltre à travers la neige, et
cette eau se congelant de nouveau pendant la nuit, la neige passe
à l'état de névé, corps intermédiaire entre la neige et la glace,
masse grenue qui se compose de cristaux arrondis et agglutinés
entre eu.v par l'effet de la pression qu'ils supportent. La densité
du névé tient le milieu entre celle de la neige et celle de la glace ;
tandis qu'un mètre cube de neige pèse environ 85 kilogrammes,
un mètre cube de glace compacte pèse 900 kilogrammes, et le
poids d'un mètre cube de névé varie entre 300 et 600 kilogrammes
(l'eau pèserait 1000 kilog.). La ligne de démarcation entre la
glace et le névé n'est pas bien tranchée. Suivant la pression à
laquelle il est exposé, le névé passe successivement par une série
de phases caractérisées par des densités différentes : il devient
d'abord glace huileuse, puis glace grenue blanche, enfin glac3
bleue compacte qui forme la substance des glaciers.
Les conditions les plus favorables à la formation des glaciers
existent, dit Agassiz, lorsque plusieurs hautes montagnes se trou-
vent très-rapprochées, telles que la Jungfrau, l'Eiger, le Mœnco,
le Finsteraarhorn, le Schreckhorn dans TOberland bernois, le
Gœmerhorn, le Mont-Rose, la Lyskaurm, etc., dans la chaîne du
Mont-Rose, ou bien le Mont-Blanc, l'aiguille du Midi, le dôme
du Goûter, le pic du Géant, etc., dans la chaîne du Mont-Blanc.
n arrive alors que non-seulement les sommités, mais même les
plateaux et les vallées intermédiaires se recouvrent de glaciers jus-
qu'à des niveaux où probablement il n'en existerait point si les
hautes cimes étaient plus éloignées l'une de l'autre. De vastes pla-
468 LES MONTAGNES.
teaux^ qui ont dix, vingt et même trente lieues carrées, ne présen-
tent aussi qu'une surface continue de glaces, du milieu de laquelle
les crêtes et les cimes des plus hautes montagnes s*élèvent comme
des îles volcaniques du milieu de TOcéan. Ce sont ces vastes éten-
dues de glaciers auxquelles on donne le nom de mers de glace. Ces
mers de glace détachent sur toute leur circonférence des émissaires
qui descendent par les gorges et les anfractuosités des montagnes
dans les régions inférieures. Ce sont les glaciers proprement dits;
leur nombre est très-variable et dépend essentiellement de la struc-
ture des massifs recouverts par les mers de glace. On compte en
Suisse 600 glaciers proprement dits. Les Alpes, comprises dans la
Suisse entre le Mont-Blanc et les frontières du Tyrol, forment une
mer de glace de plus de 1 38 lieues carrées. Tels sont les réservoirs
intarissables qui entretiennent les plus grands et les principaux
fleuves de l'Europe.
La glace des glaciers ne ressemble en rien à la glace ordinaire.
Au lieu d'être glissante et polie, elle est inégale, ridée ou striée, ra-
rement lisse, composée enfin d'une multitude de fragments angu-
laires, qui ont d'ordinaire de 20 à 50 centimètres de diamètre, et
qui sont séparés les uns des autres par des fissures capillaires
innombrables. A mesure que l'on s'élève vers la partie supérieure
des glaciers, on voit ces fragments diminuer de volume et se
réduire enfin à de simples granules : la masse entière passe alors
à l'état d'une neige grenue : le névé dont nous avons parlé plus
haut.... Les glaciers ne sont, pour ainsi dire, que des transfor-
mations de névé opérées par l'eau. Quoique la température moyenne
des régions où régnent les névés soit de beaucoup au-dessous de
zéro, le soleil parvient cependant à en fondre annuellement une
partie pendant les mois chauds de l'été. L'eau qui résulte de cette
fonte s'infiltre dans la masse, où remplaçant Feau que le névé
contient en abondance, elle se congèle pendant la nuit, et trans-
forme ainsi une partie du névé en une glace d'abord peu compacte,
mais qui gagne de plus en plus en consistance et en épaisseur, à
mesure que de nouvelles eaux viennent s'y infiltrer et que la masse
entière chemine. La transformation du névé en glace s'opère géné-
ralement de bas en haut, par la raison fort simple que l'eau^ tendant
continuellement à descendre, c'est la partie inférieure du névé qui
s'imbibe la première.
Les glaciers présentent chacun un caractère particulier, résul-
tant de la disposition de leurs crevasses, de leurs aiguilles, de
leurs moraines et de plusieurs autres accidents; de plus^ ils chan-
LES GLACIERS. 469
gent d'aspect d'une année à l'autre, pendant une saison, quelque-
fois même du matin au soir.
Aucun glacier n'est parfaitement blanc; tus de loin, ils ont
généralement une teinte bleuâtre ou verdàtre, plus intense sur les
parois des aiguilles et dansM'intérieur des crevasses qu'à la sur-
face. Lorsqu'on se trouve sur le glacier même, la surface qui n'est
point recouverte par les moraines paraît d'un blanc mat. Enfin,
Hg. 137. — H«r de bUc«.
à mesure que l'on remonte le glacier, et que la glace devient moins
compacte, les teintes perdent insensiblement de leur intensité, et
le bleu des crevasses de moins en moins foncé, de plus en plus
mat, se transforme en un vert d'une rare beauté. Quelles sont les
causes qui déterminent ces teintes variées? La science n'a pas
encore résolu ce curieux problème. Ce n'est pas l'azur du ciel,
comme on l'a prétendu, car les glaciers conservent leur couleur
par un temps couvert.
470 LES MONTAGNES.
Le 1 4 septembre 1 868, par un ciel couvert et après une petite
pluie fine, je visitais la grotte du glacier inférieur de Grindelwald,
en compagnie du professeur Lissajous, et, comme aux plus beaux
jours du ciel azuré, le glacier apparaissait teinté des nuances
variées de Témeraude. Dans l'intérieur de la grotte, à l'entrée, la
transparence des blocs et la réfraction de la lumière rappelaient
assez singulièrement la teinte du vitriol. Au fond de la grotte, dans
une salle carrée, éclairée par une lampe antique, était assise une
vieille sorcière, jouant d'une cithare aux cordes métalliques: les
reflets de la lampe étaient blancs comme dans une grotte de sel.
La Lutschine noire sort à flots rapides du glacier. Les ravins du
torrent, les cascades, les blocs des anciens éboulements, les mo-
raines et la succession admirable des vues de la Wengernalp, réu-
nissent en ce petit désert des Alpes une esquisse physique et mé-
téorologique qui donne à tout esprit attentif un ensemble assez
complet des connaissances que nous résumons dans ce chapitre.
Tous les glaciers ont des crevasses, c'est-à-dire d'énormes
fissures qui, tantôt traversent la masse de glace de part en part,
tantôt ne pénètrent que jusqu'à une certaine profondeur. Seule-
ment, le nombre, la forme, les dimensions et la disposition de ces
crevasses varient à l'infini dans les divers glaciers et dans les dif-
férentes parties d'un même glacier, selon l'inclinaison plus ou
moins considérable de la forme et du fond de la vallée. En général,
on les enjambe ou on les saute sans peine et sans danger; mais on
en rencontre parfois de tellement larges, qu'il faut ou les tourner
ou les franchir avec des échelles. Dans son ascension, de Saussure
en observa un qui avait plus de 32 mètres de largeur, et dont on
ne voyait le fond nulle part. Ordinairement, la profondeur est de
30 à 40 mètres. La neige tombe souvent dans ces crevasses et les
caehe. Lorsqu'elle ne fait qu'en réunir les deux lèvres, elle forme
aiJHlessus de Tabîme une espèce de pont qu'un simple éboulement
du glacier suffit parfois à faire crouler. Ce sont ces lits de neige
sans appui qui constituent le plus grand danger pour les voya-
geurs. Aucun indice ne révèle la large faille qui descend peut-être
à des centaines de mètres de profondeur; le champ de neige est
uni et semble inviter à la marche; mais qu^on mette le pied au-
dessus du gouflre caché sans avoir prudemment sondé la neige,
et la masse peut s'effondrer tout à coup avec le malheureux
qu'elle porte. La plupart des accidents qui arrivent chaque année
dans les montagnes sont dus à la chute des ponts de neige dans
les précipices d*un glacier.
LES GLACIERS. 471
On ne peut se défendre d une certaine frayeur, lorsqu'on se trouve
sur le glacier au moment où se produit une crevasse. Le fleuve de
glace, dit É. Reclus, se met tout à coup à craquer et à mugir, de
sourdes détonations, causées par de brusques ruptures, se font
entendre par moments dans Tépaisseur de la masse, tandis qu'un
long bruit sifflant, semblable à celui du verre rayé par le diamant,
annonce l'augmentation graduelle de la fente. Élargies petit à
petit, ces crevasses offrent un spectacle saisissant. Les deux parois
bleuâtres plongent jusque dans les ténèbres insondables aux
regards, des pierres qui tombent de la surface rebondissent sur les
saillies, puis se perdent dans l'obscurité en réveillant de sourds
échos; un vague murmure d'eaux courantes s'élève des profon-
deurs, et parfois d'aigres bouffées d'un air froid et saisissant jail-
lissent de la bouche de l'abîme; en se penchant au-dessus de la
béante ouverture, on ressent une sorte d'effroi, comme si les
rumeurs et les ténèbres du gouffre étaient celles d'un monde mys-
térieux et terrible.
On donne, dans les Alpes de la Suisse française, le nom de
moraines à ces amas de roches, de sable et de débris que l'on
remarque le long des bords, à l'extrémité supérieure ou sur la
siirface même d'un glacier. Elles sont produites par les éboule-
ments des montagnes qui les dominent. Leur grandeur varie selon
la fréquence des avalanches dans les diverses vallées, la nature des
roches dont ces avalanches sont formées, la forme du glacier, etc.;
mais, en général, elles augmentent à mesure qu'elles avancent
vers l'extrémité inférieure du glacier.
Il tombe environ dans les Alpes 18 mètres de neige par an, qui
équivalent à une couche de 2'",30 de glace. Dans ces régions éle-
vées, la chaleur solaire est insuffisante à fondre une pareille quan-
tité d*eau solide ; il y a donc chaque année un résidu ou stock de
glace qui forme le noyau des glaciers. Amassées sur place, ces
couches annuelles finiraient par former de véritables montagnes.
En supposant qu'en un point déterminé pris au-dessus de la ligne
des neiges, la couche ajoutée chaque année soit d'un mètre, ce
dépôt ajouté sans cesse à lui-même pendant la courte période de
l'ère chrétienne formerait aujourd'hui une élévation de 1870 mè-
tres. Et si cette même accumulation, au lieu de commencer avec
les temps historiques, remontait jusqu'aux âges géologiques, la
hauteur de la neige empilée dépasserait tout ce que nous pouvons
imaginer. Il est évident qu'aucune accumulation de ce genre n'a
lieu, et que la quantité de neige des montagnes n'augmente pas
472 LES MONTAGNES.
dans la proportion que nous venons de dire. Pour une raison^ ou
pour une autre^ il n'est pas permis au Soleil d'enlever TOcéan à
son bassin et d'entasser ses eaux d'une manière permanente sur les
montagnes.
Mais comment cet excès annuel de charge est-il enlevé aux
épaules des montagnes ? Par le Soleil lui-même^ et par les mé-
téores. L'astre qui élève les vapeurs de l'Océan jusqu'aux sommets
aériens^ se charge aussi de ramener les eaux supérieures dans le
grand réservoir maritime. Il en fond une partie. Les pluies et les
tièdes brouillards que les vents apportent sur les pentes des mon-
tagnes l'aident énergiquement. Les vents froids y contribuent
également en soulevant les neiges en tourbillons et en les faisant
retomber sur les pentes inférieures où la température moyenne est
plus haute. Il n'est pas une violente bourrasque d'hiver qui n'en-
lève des millions de mètres cubes de neige aux cimes des grandes
montagnes^ ainsi qu'on peut le voir d'en bas^ alors que les cimes
fouettées par le vent fument comme des cratères et que les couches
poudreuses se dispersent en tourbillons. Toutefois les vents chauds
et secs font encore plus que les tempêtes pour amoindrir les
masses de neige qui pèsent sur les sommets. Ainsi le vent du
midi^ appelé fœhn par les montagnards de la Suisse ^ fond ou fait
évaporer en douze heures une couche de neige atteignant parfois
une épaisseur de trois quarts de mètre^ « il mange la neige, »
dit le proverbe, et ramène le printemps sur les hauteurs. L^
fœhn est, après le Soleil, le .principal agent climatérique des
Alpes.
Les neiges et les glaces ne restent pas immobiles, d'ailleurs,
mais descendent en glissant, et par degrés presque insensibles, le
long des pentes. A mesure qu'une couche s'ajoute à une couche,
les portions plus profondes de la masse se compriment et se con-
solident; les couches inférieures sont pressées par le poids des
couches supérieures, et si elles reposent sur une pente, elles
cèdent à l'effort qui les pousse^ et tendent à descendre.
En même temps, le glacier glisse sur son lit incliné. Il des-
cend en masse sur la pente de la montagne, émoussant les as-
pérités des roches, et polissant leurs surfaces dures. La couche
inférieure de ce puissant polissoir est aussi creusée et sillonnée
par les roches sur lesquelles elle passe; mais à mesure que la
masse complète de neige glacée descend^ elle entre dans une
région plus chaude, elle est plus abondamment fondue, et quel-
quefois, avant d'avoir atteint la base de la pente, elle est entière-
LES GLACIERS. 473
ment tranchée ou anéantie par la fusion. Quelquefois aussi^ de
lai^s et profondes vallées reçoivent la masse gelée ainsi poussée
en bas. Après s^être consolidée encore davantage dans ces vallées,
cette masse continue à descendre d*un pas lent^ mais mesurable^
imitant dans ses mouvements le cours d'une rivière. La glace est
ainsi amenée au-dessous des limites des neiges perpétuelles^
jusqu'à ce qu'enfin la perte en bas égale et compense le gain en
haut; en ce point le glacier cesse.
Le mouvement de translation d'un glacier n'est pas le même
dans toutes ses parties. Les difTérentes sections sont animées de
vitesses particulières. La ligne médiane où Tépaisseur et la pente
sont les plus fortes se meut avec plus de rapidité. Les bords où la
masse est plus mince et où le frottement produit une résistance
sensible se meuvent plus lentement. Agassiz et Desor ont me-
suré d'une manière précise les quantités de mouvement des dif-
férentes parties du glacier de l'Aar^ en plantant à sa surface^ dans
le sens de sa largeur^ des séries de pieux bien alignés^ dont ils
pouvaient observer la marche^ en la rapportant à des objets fixes
pris sur les roches environnantes.
Une série de pieux plantés sur une ligne droite transversale de
1350 mètres de longueur décrivait au* bout d'un an une courl)e
complexe de plus en plus convexe. En disposant les jalons sur la
ligne médiane du glacier^ les physiciens suisses ont reconnu que
les parties moyennes marchent de 70 ou 77 mètres par an^ tandis
que le talus terminal ou glacier ne s'avance que de 30 mètres^ et
la partie supérieure de 40 mètres environ.
Jusqu'à maintenant^ les corps qui ont servi à mesurer ainsi
d'une manière exacte la rapidité d'un fleuve de glace n'ont pas
été nombreux. Une échelle que Saussure avait laissée en 1788
au pied de l'aiguille Noire lors de son ascension au Mont-Blanc^
fut retrouvée en 1832 à la distance de 4330 mètres en aval. L'é-
chelle était donc descendue pendant ces quarante-quatre années
avec une vitesse moyenne de 99 mètres par an^ ou de 27 centi-
mètres par jour. Un havresac tombé en 1 836 dans une crevasse
du glacier de Talèfre^ et retrouvé dix ans après^ avait marché plus
rapidement que l'échelle de Saussure; il avait parcouru 129
mètres par année^ soit plus de 35 centimètres en vingt-quatre
heures. Toutefois^ ces dernières observations ne peuvent servir à
mesurer la vitesse réelle du glacier, car il faudrait savoir d'une
manière positive si les corps entraînés se trouvaient dans la partie
centrale ou sur les bords du courant de glace^ au milieu ou dans
474 LES MONTAGNES.
le voisinage du fond. Quoi qu*il en soit^ les calculs approximatifs
portent à croire que la neige tombée au col du Géant met environ
cent vingt années pour arriver, transformée en glacera rextrémité
inférieure du glacier des Bois.
Quelques débris humains ont aussi malheureusement servi à
établir le mouvement des glaces. En 1861, en 1863 et en 1865,
le glacier des Bossons a rendu les restes de trois guides tombés
en 1820 dans la première crevasse qui s'ouvre à la base du
Mont-Blanc. Les cadavres engouffrés ont donc parcouru pendant
une période de plus de quarante ans un espace de 6 kilomètres
environ; ils descendaient au taux de 140 à 150 mètres par année.
Un glacier plus lent des Alpes autrichiennes, qui s'épanche dans
TAhrenthal, a rejeté, vers 1860, un cadavre bien conservé, encore
revêtu d'un costume dont la coupe antique est abandonnée depuis
des siècles par les montagnards.
Les héros du glacier, dit Michelet, ont été aussi ses martyrs.
Par eux, surtout, on a connu son mouvement progressif. Ils l'ont
mesuré de leur corps. Jacques Balmat fut englouti en 1834;
Pierre Balmat en 1 820 ; ses débris, rejetés du pied du glacier
en 1861, démontrèrent qu'il accomplissait sa descente en qua-
rante ans. Les pauvres reistes qu'on voit sous verre au Musée
d'Annecy touchent fort, quand on réfléchit que cette famille hé-
roïque non-seulement monta la première au sommet, mais par son
malheur constata la loi des glaciers, leur évolution régulière qui
ouvre un horizon nouveau.
Tels sont les glaciers, considérés dans leur structure, leur mode
de formation, leur marche, leur œuvre météorologique. Tels sont
les caractères principaux des éminentes montagnes qui arrêtent
les eaux du ciel pour les distribuer aux nations de la Terre.
Pour apprécier autant que possible l'aspect de la nature terres-
tre dans les hauteurs de l'Atmosphère raréfiée, nous pouvons suivre
les voyageurs qui se sont élevés jusque-là dans des ascensions
scientifiques, et considérer avec eux le panorama qu'il leur a été
donné de contempler. Les premières tentatives étant celles qui
nous frappent le plus, choisissons, parmi les nombreuses ascen*
sions faites depuis près d'un siècle à la cime du géant de l'Eu-
rope, la première de toutes, celle du célèbre Horace-Bénédict de
Saussure.
De 1 760 à 1 786, cet infatigable naturaliste avait promis de forte»
récompenses aux guides du pays qui pourraient trouver un sentier
praticable pour grimper jusqu'au sommet du Mont-Blanc. En
LES GLACIERS. 475
1 773, quatre guides de Chamounix ressayèrent avec persévérance,
mais furent rebutés par les fatigues. En 1783, trois autres
guides recommencèrent les mêmes tentatives sans pouvoir réussir.
Grâce aux indications de deux chasseurs qui s'étaient avancés
fort haut à la poursuite des chamois, un chantre de la cathédrale
de Genève, le naturaliste Pierre Bourrit, fit les trois quarts du che-
min, mais sans atteindre le faîte. Enfin, en 1786, le guide Jacques
Balmat, d'une adresse prodigieuse, parvint à s'élever jusqu'au
sommet, à 4810 mètres de hauteur au-dessus de la mer, 300U
au-dessus de Chamounix — par un chemin qu'il avait découvert
à force de recherches, et en compagnie de son médecin, le doc-
teur Paccard.
Après deux longs essais infructueux, en 1785 et 1786, avec
Bourrit et Balmat, Horace de Saussure réalisa, le 1" août 1787, le
projet qu'il rêvait depuis tant d'années. Il était accompagné de
Jacques Balmat, comme guide principal, de 1 7 autres guides ou
porteurs et de son domestique. Malgré le désir de son fils, il le
laissa à Chamounix pour faire des observations correspondantes à
celles qu'il se proposait de faire au sommet de la montagne. —
Mais écoutons le savant auteur nous raconter lui-même les im-
pressions de ce hardi voyage :
Pour être parfaitement libre sur le choix des lieux où je passerais les nuits,
dit-il, je fis porter une tente, et le premier soir j'allai coucher sous celte tente, au
sommet de la montagne de la côte. Cette journée est exempte de dangers et de
fieine : on monte toujours sur le gazon ou sur le roc, et Ton fait aisément la route
en cinq ou six heures. Mais de là jusqu'à la cime, on ne marche plus que sur les
glaces ou sur les neiges.
La seconde journée n'est pas la plus facile. Il faut d'abord traverser le glacier
de la côte pour gagner le pied d'une petite chaîne de rocs qui sont enclavés dans
les neiges du Mont-Blanc. Ce glacier est difficile et dangereux. Il est entrecoupé
de crevasses larges, profondes et irrégulières, et souvent on ne peut les franchir
que sur des ponts de neige qui sont quelquefois très-minces, et suspendus sur les
abfmes. Un de mes guides faillit y périr. Il était allé la veille avec deux autres
pour reconnaître le passage; heureusement ils avaient eu la précaution de se lier
les uns aux autres avec des cordes, la neige se rompit sous lui au milieu d'une
large et profonde crevasse, et il demeura suspendu entre ses deux camarades.
Nous passâmes tout près de l'ouverture qui s*était formée sous lui, et je frémis à
la vue du danger qu'il avait couru. Le passage de ce glacier est si difficile et si
tortueux qu'il nous fallut trois heures pour aller du haut de la côte jusqu'aux pre-
miers rocs de la chaîne isolée, quoiqu'il n'y ait guère plus d'un quart de lieue en
ligne droite.
A quatre heures du soir, nous atteignîmes le second des trois grands plateaux
de neige que nous avions à traverser. Nous nous y arrêtâmes pour y passer la nuit.
Mes guides se mirent d'abord à examiner la place dans laquelle nous devions
passer la ouït ; mais ils sentirent bien vite l'eiTet de la rareté de l'air (le baromètre
n^était plus qu'à 17 pouces 10 lignes). Ces hommes robustes, pour qui sept ou huit
476 LES MONTAGNES.
heures de marche que nous venions de faire ne sont absolument rien, n'avaient
pas soulevé cinq ou six pelletées de neige qu'ils se trouvaient dans rimpossibillté
de continuer; il fallait qu'ils se relayassent d'un moment à l'autre. L'un d'eux, qui
était retourné en arrière pour prendre dans un baril de l'eau que nous avions vue
dans une crevasse, se trouva mal, en y allant, revint sans eau et passa la soirée
dans les angoisses les plus pénibles. Moi-même, qui suis si accoutumé à l'air des
montagnes, qui me porte mieux dans cet air que dans celui de la plaine, j'étais
épuisé de fatigue en préparant mes instruments de météorologie. Ce malaise nous
donnait une soif ardente, et nous ne pouvions nous procurer de l'eau qu'en faisant
fondre de la neige, car l'eau que nous avions vue en montant se trouva gelée
quand on voulut y retourner, et le petit réchaud à charbon que j*avais fait porter
servait bien lentement vingt personnes altérées.
Du milieu de ce plateau, renfermé entre la dernière cime du Mont-Blanc, au
midi, ses hauts gradins de l'est et le dôme du Goûter, à l'ouest, on ne voit presque
que des neiges ; elles sont pures, d'une blancheur éblouissante, et sur les hautes
cimes elles forment le plus singulier contraste avec le ciel presque noir de ces hau-
tes régions. On ne voit là aucun être vivant, aucune apparence de végétation, c'est
le séjour du froid et du silence. Lorsque je me représentais le docteur Paccardet
Jacques Balmat arrivant les premiers au déclin du jour dans ces déserts, sans abri,
sans secours, sans avoir même la certitude que les hommes pussent vivre dans les
lieux où ils prétendaient aller, et poursuivant cependant toujours intrépidement
leur carrière, j'admirais leur force d'esprit et leur courage.
Mes guides, toujours préoccupés de la crainte du froid, fermèrent si exactement
tous les joints de la tente que je souffris beaucoup de la chaleur et de l'air cor-
rompu par notre respiration. Je fus obligé de sortir dans la nuit pour respirer. La
lune brillait du plus grand éclat, au milieu d'un ciel noir d'ébène. Jupiter sortait
aussi tout rayonnant de derrière la plus haute cime à l'est du Mont-Blanc, et la lu-
mière réverbérée par tout ce bassin de neige était si éblouissante qu*on ne pouvait
distinguer que les étoiles de la première et de la seconde grandeur. Nous com-
mencions enfin à nous endormir, lorsque nous fûmes réveillés par le bruit d'une
grande avalanche qui couvrit une partie de la pente que nous devions gravir le
lendemain. A la pointe du jour, le thermomètre était & 3 degrés au-dessous de la
congélation.
Nous ne partîmes que tard, parce qu^il fallut faire fondre de la neige pour le
déjeuner et pour la route ; elle était bue aussitôt que fondue, et ces gens, qui
gardaient religieusement le vin que j'avais fait porter, me dérobaient continuel-
lement l'eau que je mettais en réserve.
Nous commençâmes à monter au troisième et dernier plateau, puis nous tiri-
mes à gauche pour arriver sur le rocher le plus élevé, à l'est de la cime. La pente
est extrêmement rapide, de 39® en quelques endroits ; partout elle aboulit à des
précipices, et la surface de la neige était si dure que ceux qui marchaient les pre-
miers ne pouvaient assurer leurs pas sans la rompre avec une hache. Nous mimes
deux heures à gravir cette pente, qui a environ 250 toises de hauteur. Parvenus au
dernier rocher, nous reprimes à droite, à l'ouest, pour gravir la dernière pente, dont
la hauteur perpendiculaire est à peu près de 150 toises. Cette pente n^est inclinée
que de 28* à 29®, et ne présente aucun danger; mais Pair y est si rare que les forces
s'épuisent avec la plus grande promptitude ; près de la cime, je ne pouvais faire
que quinze ou seize pas, sans reprendre haleine ; j'éprouvais même de temps en
temps un commencement de défaillance, qui me forçait à m'asseoir; mais à mesure
que la respiration se rétablissait, je sentais renaître mes forces ; il me semblait, en
me remettant en marche, que je pourrais monter d'une traite jusqu'au sommet de
la montagne. Tous mes guides, proportion gardée de leurs forces, étaient dans le
même état. Nous mimes deux heures depuis le dernier rocher jusqu'à la cimey et
il était onze heures lorsque nous y parvînmes.
ASCENSION DU MONT-BLANC. 479
Mes premiers regards se portèrent sur Chamounix, où je savais ma femme et ses
deux sœurs, Toeil fixé au télescope, suivant tous mes pas avec une inquiétude trop
l?raQde sans doute, mais qui n'en était pas moins cruelle, et j ^éprouvai un senti-
ment bien doux et bien consolant lorsque je vis flotter Tétendard qu'elles m'avaient
promis d'arborer au moment où me voyant parvenu à la cime, leurs craintes
seraient au moins suspendues.
Je pus alors jouir sans regret du grand spectacle que j'avais sous les yeux. Une
légère vapeur suspendue dans les régions inférieures de l'air me dérobait la vue
des objets les plus bas et les plus éloignés, tels que les plaines de la France et de
la Lombardie ; mais je ne regrettais pas beaucoup cette perte : ce que je venais de
Toir et ce que je vis avec la plus grande clarté, c'est l'ensemble de toutes les hautes
cimes dont je désirais depuis si longtemps connaître l'organisation. Je n'en croyais
pas mes yeux; il me semblait que c'était un rêve, lorsque je voyais sous mes pieds
ces cimes majestueuses, ces redoutables aiguilles, le Midi, rArgentière, le Géant,
doDt les bases mêmes avaient été pour moi d'un accès difficile et si dangereux. Je
sabissais leurs rapports, leur liaison, leur structure, et un seul regard levait des
doutes que des années de travail n'avaient pu éclaircir.
Pendant ce temps-là, les guides tendaient ma tente et y dressaient la petite
table sur laquelle je devais faire mes expériences. Mais, quand il fallut disposer
mes instruments, je me trouvais à chaque instant obligé d'interrompre mon tra-
Tail pour ne m'occuper que du soin de respirer. Si l'on considère que le baromètre
n'était là qu'à 16 pouces 1 ligne, et qu'ainsi l'air n'avait guère plus de la moitié
de sa densité ordinaire, on comprendra qu'il fallait suppléer à la densité par la
fréquence des aspirations. Or, cette fréquence accélérait le mouvement du sang,
d'autant plus que les artères n'étaient plus contre-bandées au dehors par une
pression égale à celle qu'elles éprouvent à l'ordinaire. Aussi avions-nous tous la
ûèvre.
Je restai cependant sur la cime jusqu'à trois heures et demie; quoique je ne per-
disse pas un seul moment, je ne pus faire dans ces quatre heures et demie toutes
les expériences que j'ai fréquemment achevées en moins de trois heures au ni-
veau de la mer. Je fis cependant avec soin celles qui étaient les plus essentielles.
En quittant ce magnifique belvédère, je vins, en trois quarts d'heure, au rocher
qui forme l'épaule à l'est de la cime. La descente de cette pente, dont la montée
avait été si pénible fut facile et agréable. Mais il n'en fut pas ainsi de la descente,
qui du haut de l'épaule, conduit au plateau sur lequel nous avions couché. La
grande rapidité de cette descente, l'éclat insoutenable du soleil, réverbéré par la
neige, qui nous donnait dans les yeux et qui faisait paraître plus terribles les pré-
cipices qu'il éclairait sous nos pas, la rendaient infiniment pénible. D'ailleurs,
autant la dureté de la neige avait rendu le malin notre marche difficile, autant sa
mollesse produite par l'ardeur du soleil nous incommodait le soir, parce que au-
dessous de sa surface amollie on trouvait toujours son fond dur et glissant.
Comme nous redoutions tous cette descente, quelques-uns des guides, pendant
que je faisais mes observations à la cime, avaient cherché quelque autre passage;
mais leurs recherches ayant été vaines, il fallut suivre en descendant la roule que
nous avions suivie en montant. Cependant, grâce aux soins de mes guides, nous
la fîmes sans accident aucun et cela dans moins d'une heure un quart. Nous pas-
sâmes auprès de la place, ou nous avions, sinon dormi, du moins reposé la nuit
précédente, et nous poussâmes encore une lieue plus loin, jusqu'au rocher près
duquel nous nous étions arrêtés en montant. Je me déterminai à y passer la nuit.
Je contemplai l'amas des nuages, qui flottaient sous nos pieds, au-dessus des
vallées et des montagnes moins élevées que nous. Ces nuages, au lieu de présenter
des plaques et des surfaces unies, comme on les voit de bas en haut, offraient des
formes extrêmement bizarres, des tours, des châteaux, des géants, et paraissaient
soulevés par des vents verticaux, qui partaient des différents points du pays, situés
480 LES MONTAGNES.
au-dessous. Par-dessus tous ces nuages, je voyais Thorizon liséré d'un cordon
composé de deux bandes : rinférieure d'un rouge noirâtre; la supérieure plus
claire, et d'où semblait s'élever une flamme d'un bel aurore, inégale, transparente
et diversement nuancée.
Nous soupâmes gaiement et de bon appétit, après quoi je passai sur mon matelas
une excellente nuit. Ce fut alors seulement que je jouis du plaisir d'avoir accompli
ce dessein formé depuis vingt-sept ans, dans mon premier voyage à Chamounix,
en 1760 : projet que j'avais si souvent abandonné et repris, et qui était pour ma
famille un continuel sujet de souci et d'inquiétude. Dans le silence delà nuit, après
m'ètre bien reposé de ma fatigue, lorsque je récapitulais les observations que
j'avais recueillies, lorsque surtout je me retraçais le magnifique tableau des mon-
tagnes que j'emportais gravé dans ma tète, et qu'enfin je conservais l'espérance
bien fondée d'achever sur le col du Géant ce que je n'avais pas fait, et que vraisem-
blablement on ne fera jamais sur le Mont-Blanc, je goûtais une satisfaction vraie
et sans mélange.
Le 4 août, quatrième jour du voyage, nous ne partîmes que vers six heures du
matin. Nous fûmes ensuite obligés de traverser une large crevasse sur un pont
de neige si mince, qu'il n'avait au bord que trois pouces d'épaisseur; un des
guides qui s'écarta un peu du milieu où la neige était plus épaisse, enfonça
une de ses jambes à faux. En entrant ensuite sur le glacier que nous devions
traverser, nous le trouvâmes changé dans ces vingt-quatre heures, au point de
ne pouvoir reconnaître la route que nous avions suivie en montant; les crevasses,
les ponts s'étaient rompus; souvent, ne trouvant point d'issue, nous fûmes
obligés de revenir sur nos pas ; plus souvent encore, il fallut nous servir de
l'échelle pour traverser des crevasses qu'il eût été impossible de franchir sans
secours. Tout près d'arriver au bord, le pied manqua à mon guid^, qui glissa
jusqu'au bord d'une fente où il faillit tomber, et où il perdit un des piquets de ma
tente. Dans ce moment d'effroi, un énorme glaçon tomba dans une grande cre-
vasse, avec un fracas qui ébranla le glacier. Mais enfin nous abordâmes le roc à
neuf heures et demie du matin, quittes de toute peine et de tout danger. Noos
ne mtmes que deux heures trois quarts de là au prieuré de Chamounix, où j'eus
la satisfaction de ramener tous mes guides parfaitement bien portants.
Notre arrivée fut tout à la fois gaie et touchante, tous les parents et amis de mes
guides venaient les embrasser et les féliciter de leur retour. Ma femme, mes sœurs
et mes fils, qui avaient passé ensemble à Chamounix un temps long et pénible
dans l'attente de cette expédition, plusieurs de nos amis, qui étaient venus de
Genève pour assister à notre retour, exprimaient dans cet heureux moment leur
satisfaction, que les craintes qui l'avaient précédée rendaient plus vive, plus tou-
chante, suivant le degré d'intérêt que nous avions inspiré. Après quelques obser-
vations comparatives, nous revînmes tous heureusement à Genève, d'où je revis
le Mont-Blanc avec un vrai plaisir, et sans éprouver ce sentiment de trouble et de
peine qu'il me causait auparavant.
Telle est la première ascension qui ait été faite au Mont-Blanc,
ascension méthodique et complète^ et dont celle de Balmat et de
Paccard^ faite sans bagages^ sans provisions et sans instrumeats,
n'était en quelque sorte que l'essai précurseur. Depuis, plusieurs
centaines se sont succédé, et aujourd'hui on n'en compte pas
moins d'une quarantaine chaque année. Les photographes eux-
mêmes se sont élevés jusqu'à la cime, et ont pris diverses vues
dont notre figure 138 offre un spécimen. La plupart de ces as*
ASCENSIONS DE MONTAGNES. 481
censioDs sont faites par des touristes, qui mettent leurs jours en
danger par simple curiosité et sans aucun intérêt scientifique. Un
très-petit nombre méritent, comme par exemple celle de MM. Cli.
Martins, Bravais et Lepileur, eo 1844, d'être inscrites à côté de
celle de Saussure comme contribution au progrès des coonais-
sances humaines. Plusieurs ont été marquées par de terribles ca-
tastrophes, ordinairement dues à la témérité et à l'imprudence.
L'une des plus mémorables est celle du 20 août llj'iO, con-
duite par le docteur Hamel malgré la neige fraîchement tombée,
et où trois guides furent engloutis dans la grande crevasse que
l'on voit à la base du sommet du Mont-Blanc. En 1845, l'ascension
Fig. 139. — Cïta&lroplie du
remarquable de MM. Desor, Dollfus-Ausset et Daniel DoUfus
fut terminée par un éboulement dans lequel celui-ci ne dut
la vie qu'à un petit escarpement de roches sur lequel l'avalanclic
le laissa pendant sa chute formidable. En 18G4, l'asceositm do
M. Tyndall au pic de .Morteratsch se termina par une pareille ava-
lanche, sans mort d'Iiomme. I) n'en fut pas de même dans la ca-
tastrophe du mont Cervin, en 18G5. Sept voyageurs s'étaient éle-
vés à la cime de ce pic pointu, et pour redescendre, s'étaient
attachés, comme d'habitude, à une longue corde. Par un faux
pas, le second de la file tomba sur le premier, puis le troi-
sième, puis le quatrième, et, de précipice en précipice, descen-
482 LES MONTAGNES.
dirent^ la lête la première, pour ne s'arrêter qu'à une profon-
deur de 4000 pieds. Les trois derniers eurent le temps d'enfoncer
dans la glace leurs bâtons ferrés, et de s'y arc-bouter avec la plus
grande énergie; la corde se rompit et ils furent sauvés, mais les
quatre autres, parmi lesquels était lord Douglas, étaient broyés
en pâte.
La fusion des neiges entraîne parfois des déplacements du centre
de gravité des grandes masses, qui alors s'écroulent le long des
flancs des montagnes, heurtant avec violence tous les obstacles
qui s'opposent à leur chute accélérée. Ce sont les avalanches, dont
plusieurs, trop mémorables, ont détruit des villages entiers et en-
seveli de paisibles populations sous leurs ruines. La plupart des
chutes des neiges se produisent avec une grande régularité, si i)ien
que le vieux montagnard, habile à discerner les signes du temps,
peut souvent annoncer, à la vue des surfaces neigeuses, à quelle
heure précise aura lieu l'écroulement. Le chemin des avalanches
est tout tracé sur le flanc des montagnes. Les amas neigeux qui
se détachent des pentes supérieures se précipitent dans les lits
inclinés que leur offrent les couloirs, descendent en longues traî-
nées, puis arrivés au déversoir de leur étroit ravin, s'épanchent
sur de larges talus de . débris. La plupart des monts sont ainsi
rayés sur tout leur pourtour de sillons verticaux où s'engouffrent
au printemps ces masses croulantes.
Sur les pentes rapides, les neiges glissent aussi par les escar-
pements, se tassent contre les obstacles, s'accumulent dans les
parties les moins déclives, puis , lorsqu'elles sont animées d'une
assez grande force d'impulsion, s'écroulent enfin avec fracas et se
précipitent dans les profondeurs des gorges. Les allures de chaque
avalanche varient d'ailleurs nécessairement suivant la forme même
de la montagne. Sur les escarpements coupés à pic, les neiges
des terrasses supérieures plongent directement dans les abîmes qui
s'ouvrent au-dessous. Au printemps et en été, alors que les blan-
ches assises, ramollies par la chaleur, se détachent d heure en
heure des hautes cimes des Alpes, le gravisseur, arrêté sur quel-
que promontoire voisin, contemple avec admiration ces cataractes
soudaines qui se précipitent dans les gorges du haut des sommets
éclatants. On voi» d'abord l'énorme couche de neige s'élancer en
cataracte et s'abimer sur les degrés inférieurs ; des tourbillons de
neige poudreuse s'élèvent au loin dans les airs, puis, quand
le nuage s'est dissipé et que l'espace est rentré dans sa paix so-
lennelle, on entend soudain le tonnerre de l'avalanche se prolon-
LES AVALANCHES. 463
fieant en aourda échoa dans les anfractuoaitéa des gorges : on
diniil la voix de la montaij;ne elle-même.
Tous ces écroulements de neige sont, dans l'économie dea
raonts, des pliénoménes non moins réguliers et normaux que l'é-
coulement de» pluies dans les rivières, el font partie du système
Fijf. 140. — L'avalanche.
général de la circulation des eaux dans chaque bassin. Maia par
suite de la surabondance <1es neiges, d'une fonte trop rapide ou de
toute autre cause métvorologique, certaines avalancbca exception-
nelles, analogues aux inondations des rivicrca débordées, produi-
sent des elTela désastreux en ravageant les cultures des pentes in-
484 LES MONTAGNES.
férieures ou même en engloutissant des villages entiers. Ces
catastrophes sont^ avec les chutes de rochers^ les plus redoutables
événements de la vie des montagnes.
<K Les avalanches connues sous le nom d avalanches poudreuses
sont les plus redoutées des habitants dés Alpes^ ajoute É. Reclus,
non-seulement à cause de leurs ravages directs^ mais aussi à cause
des trombes qui les accompagnent souvent. Lorsque des couches
nouvelles de flocons n*adhèrent pas encore aux neiges anciennes
qu'elles recouvrent^ il suffît parfois du passage d'un chamois, de
la chute d'une branche de buisson ou même d'un simple éclio,
pour rompre l'équilibre instable de la nappe supérieure. Elle s'é-
branle lentement en glissant sur les masses durcies, puis, là où
]a pente du sol favorise sa marche^ elle se précipite d'un mouve-
ment de plus en plus rapide. Incessamment grossie par les au-
tres couches de neige et par les débris, les pierres, les brous-
sailles qu'elle entraîne, elle passe au-dessus des corniches et des
couloirs, brise les arbres, rase les chalets qui se trouvent en tra-
vers de son cours, et, semblable à un pan de montagne qui s'é-
croule, plonge dans la vallée pour remonter sur le versant opposé.
Autour de l'avalanche, la neige poudreuse s'élève en larges tour-
billons; l'air mugit à droite et à gauche, en tourmentes qui secouent
les rochers et déracinent les arbres. On a vu des milliers de
troncs renversés par le seul vent de l'avalanche, alors que celle-ci
se traçait elle-même une large route à travers des forêts entières
et dévorait en passant les hameaux de la vallée. »
Les forêts qui dominent certains villages des Alpes les préser-
vent seules contre les redoutables effets des avalanches. Aussi est-
il défendu, sous les peines les plus sévères, d'en abattre un seul
arbre. Si ces forêts étaient détruites par une cause quelconque,
les habitants des villages qu'elles protègent se verraient contraints
d'aller s'établir ailleurs. Dans un grand nombre de localités moins
exposées, on construit au-dessus des églises ou des maisons des
espèces de bastions de pierre. Enfin, des galeries voûtées et ca-
pables de résister à un choc violent mettent les voyageurs à l'a-
bri dans les passages les plus dangereux de quelques-unes des
routes construites depuis le commencement de ce siècle sur les
Alpes. 11 ne se passe pas d'année, cependant, que ces avalanches,
ou les tourmentes de neige, ne coûtent la vie à quelque infortuné
voyageur.
LIVRE QUATRIÈME
LE VENT
CHAPITRE I.
LE VENT ET SA CAUSE.
CIRCULATION GENERALE DE L ATMOSPHERE. — LES VENTS REGULIERS
ET PÉRIODIQUES. — ALIZES. — MOUSSONS. — BRISES.
Le Livre précédent nous a fait apprécier la valeur de la chaleur
solaire^ et ses effets directs sur les saisons et les climats. Nous arri-
vons maintenant à Tétude des grands courants de TAtmosphère et
des mers^ qui sont eux-mêmes la manifestation incessante de l'ac-
tion du Soleil sur notre planète. Sans lui l'Atmosphère resterait
immobile autour du globe, lourde, froide, morte, enveloppant la
Terre d*un véritable linceul, jamais agitée d'un soufQe ni d'une
brise, réceptacle de tous les miasmes, empoisonnée et délétère.
Par lui une immense circulation est établie d'un bout du monde
à l'autre, renouvelant toutes les couches, balayant les exhalaisons
funestes, remplaçant les chaleurs accablantes par une fraîcheur
régénératrice, ou les froids des périodes glacées par les tièdes
efQuves printanières, semant partout la richesse^ la fécondité, la
TÎe, faisant en un mot respirer à tous les êtres son soufQe maternel
et toujours pur.
Qu'est-ce que le vent ? Dans cette section de notre ouvrage et
dans la suivante sur les nuages et les pluies, nous prenons en main
les données générales de la météorologie ; car les courants d'une
part, et d'autre part l'œuvre de l'eau dans l'Atmosphère, forment
les deux grands centres de gravité sur lesquels s'équilibre la mar-
che du temps, l'état météorologique des saisons et des années.
C'est ici surtout qu'il importe que nous ayons des bases exactes
pour notre connaissance, et que nous sachions bien nous rendre
488 LE VENT ET SA CAUSE.
compte du mécanisme général de cette colossale usine^ distribu-
trice des biens et des maux sur les champs de la Terre et sur los
générations vivantes. La météorologie n'arrivera à soutenir la com-
paraison avec sa sœur aînée Tastronomie^ c'est-à-dire à être fixée
sur des principes connus et à permettre à la science d annoncer
les mouvements de l'Atmosphère^ les vents, les pluies, les séche-
resses, les tempêtes comme elle annonce les mouvements des astres,
que du jour où nous pourrons embrasser sous un même coup d œil
la circulation générale qui s'effectue constamment sur le globe
entier et donne naissance aux diversités locales dont les régions
comme les époques sont partagées.
Qu'est-ce que le Vent ?
Le Vent n'est pas autre chose qu'une quantité quelconque d'air
mise en mouvement par une altération dans l'équilibre de f Atmo-
sphère.
Les températures inégales auxquelles sont constamment sou-
mises les diverses parties de TAtmosphère raréfient chacune de ces
parties d'une manière différente. Quand l'air est échauffé, sa
pesanteur diminue, et il tend à s'élever; tandis que l'air froid, qui
est resté plus dense, détermine, en venant prendre sa place pour
rétablir l'équilibre, un courant d'air qu'on nomme vent.
Supposons un instant l'Atmosphère absolument calme partout.
Un nuage passe sur le soleil, l'air placé dans le passage du nuage
est rafraîchi et subit une condensation. Devenu plus dense, cet air
va maintenant chercher à se mettre en équilibre, un premier dépla-
cement s'opérera dans le sens de la marche du nuage, et voilà un
courant d'air frais dont la tendance sera de prendre le plus vite pos-
sible la place de l'air le plus chaud, le plus dilaté, qui l'avoisineni.
Supposons que le soleil, brillant dans un ciel sans nuage, reste
immobile au-dessus de nos tètes. L'air situé directement au-dessous
de lui va s'échauffer plus vite que celui qui ne reçoit que des
rayons très-obliques. Dilaté, il va s'élever vers les régions aérien-
nes moins denses, celui qui Tavoisine va chercher à prendre sa
place, et voilà un autre courant d'air d'engendré.
Les ^grands courants de l'Atmosphère, les vents, généraux et
particuliers, ne sont pas autre chose que cette recherche infatiga-
ble de l'équilibre sans cesse détruit par les diverses influences
du soleil. C'est ce que nous allons d'abord constater en étendani
à la surface entière du globe le petit exemple qui précède.
De quelle manière se comporteront deux portions contigues de
l'Atmosphère, si elles viennent à èlre inégalement échauffées?
LES VENTS REGULIERS. 489
I^ difficulté du problème tient à ce qu au milieu d'un air pur
l'œil ne peut saisir aucune espèce de repère propre à lui dévoiler
le sens du déplacement des couches. Cependant on est arrivé à
la solution dans certaines limites.
Pour détermioer comment se mêlent les atmosphères de deux salles conliguës
et inégalement échaufTées, Franklin imagina de promener une chandelle à toutes
les hauteurs de la porte de communication. Dans le bas, près du parquet, la
flamme indiquait un courant dirigé de la salle froide vers la salle chaude. Dans le
haut de la porte, la flamme s'inclinant en sens inverse, signalait un courant dirigé
de la salle chaude vers la salle froide. A une certaine hauteur, entre ces deux posi*
tions extrêmes, Tair semblait stationnai re.
Que conclure de celte expérience? Évidemment, répond Arago, que si, en un
point de la surface de la Terre, il y a une cause d'échauiïement» la colonne d'air
superposée s'élève, qu'un courant inférieur se dirige vers la partie chaude, et que
la colonne d'air échauffée fournit un courant supérieur ayant un mouvement inverse
ou dirigé du lieu chaud vers le lieu froid.
Ceux qui ont résidé dans les régions chaudes sur le bord de la mer savent que
tous les jours, à partir d'une certaine heure (neuf ou dix heures du matin), il s'élève
un vent soufflant de la mer vers la terre qu'on appelle une brise de mer ; ce vent,
attendu avec impatience par les habitants, rafraîchit l'atmosphère pendant la plus
grande partie de la journée jusque vers les cinq ou six heures du soir. La cause
de ce vent est facile à trouver, d'après Texpérience de Franklin : il dépend, en
eCfet, évidemment, des échauffements inégaux que l'action des rayons solaires fait
éprouver aux terres continentales et à l'Océan.
Chaque jour, lorsque, à partir de neuf heures du matin, la température de la côte
commence à dépasser la température moyenne qui est toujours à peu près celle de
la mer, l'air qui repose sur celle-ci souffle vers la terre. Après neuf heures du
soir, au contraire, lorsque la température de la côte est retombée au-dessous de la
moyenne, l'air reflue de la terre vers la mer. A la brise de mer ou du matin suc-
cède ainsi chaque jour, après quelques heures de calme, la brise du soir ou de
terre. A part les marées, les bateaux peuvent profiter de ces deux vents pour en-
trer dans les ports ou pour en sortir.
Les brises cessent de se faire sentir à une petite distance des côtes, et à leur
place régnent en mer les vents qu'on appelle mout$<m$y dont nous nous occupe-
rons tout k l'heure. L'observation montre que, dans l'hémisphère boréal, la mous-
son de printemps commence en avril et la mousson d'automne en octobre ; dans
rhémisphère austral, où nous avons vu que les saisons sont contraires, la mousson
d^Miiomne commence en avril et la mousson de printemps en octobre. Une mous-
son est loiyours dirigée vers l'hémisphère que le soleil échauffe le plus de ses
rayons. Le passage d'une mousson à la suivante est souvent une époque critique
pour la navigation, soit parce que plusieurs vents forment une espèce de conflit
d*où il résulte des tempêtes, soit parce qu'ailleurs il règne un calme plus ou
moins prolongé entre les deux moussons contraires. La conformation des mers et
des côtes influe sur les phénomènes de manière à leur imposer des lois particu-
lières dans chaque région.
Vers 1 equateur^ le Soleil frappant la Terre de ses rayons^ dans
une direction perpendiculaire ou presque verticale^ y produit^
comme nous l'avons vu^ une température constamment plus élevée
que dans les autres points de notre globe II en résulte que des
490 LE VENT ET SA CAUSE.
deux hémisphères doivent affluer vers l*équateur deux courants
inférieurs.
Lair, fortement échauffé sur la zone équatoriale^ s'élève en
masse vers les hautes régions de l'Atmosphère. Parvenue à une
certaine élévation qui nous est inconnue y mais qui dépasse plu-
sieur kilomètres^ la nappe ascendante se partage en deux autres,
s*étalant dans la direction des deux pôles.
Le mouvement ascensionnel ainsi produit donne lieu à uu appel
dair des deux côtés des régions torrides; deux autres nappes
rasant la surface du sol se dirigent des régions tempérées vers celte
ligne. Nous trouvons donc sur tout le pourtour de la Terre un dou-
ble circuit aérien^ que nous expliquerons comme il suit avec
M. Marié Davy, le savant et laborieux directeur du service météo-
rologique de l'Observatoire de Paris.
Envisageons d abord le circuit nord. Un courant d'air parti des
régions tropicales marche vers l'équateur. Situé dans les régions
inférieures de l'Atmosphère et à la surface du globe, ce courant
est directement accessible à notre observation^ il constitue les
alizés de l'hémisphère nord. Arrivé à une petite distance de l'équa-
teur^ variable suivant les saisons^ il se redresse^ s'élève dans Tair^
et lorsqu'il a atteint un certain niveau y il reprend une direction
sensiblement horizontale vers le pôle^ en descendant toutefois
graduellement à mesure qu'il s'éloigne de l'équateur. Maury a
donné à cette branche du courant le nom de contre-alizé supérieur.
Borné là^ le circuit ne serait pas complet; les alizés et con-
tre-alizés^ reliés entre eux par la branche ascendante de la région
équatoriale^ ne le sont pas encore du côté nord.
Si la Terre était immobile et qu'elle fût éclairée partout à la fois;
si^ de pluS; sa surface était partout homogène^ la réunion des deux
branches horizontales s'opérerait sans doute vers le nord^ comme
elle a lieu vers le sud, sauf le renversement du sens du mouve-
ment. Le contre-alizé supérieur s'infléchirait vers le sol pour venir
se relier à l'alizé, et la circulation de l'Atmosphère se trouverait
presque exclusivement renfermée entre des latitudes peu élevées.
Remarquons toutefois que l'origine première du mouvement se
trouvant à l'équateur, ce mouvement y sera régulier comme la
cause qui le produit. L'alizé et le contre-alizé participeront eux-
mêmes de cette régularité dans le voisinage de la ligne équinoxiale;
mais à mesure qu'on s'écartera de cette ligne, l'action motrice
agira d*une manière de moins en moins directe. La nappe descen-
dante sera donc plus diffuse, moins bien limitée et moins fixe que
CIRCULATION GÉNÉRALE.
491
la nappe ascendante. Sa position moyenne dépendra de l'activité
moyenne du tirage équatorial et de la hauteur à laquelle atteindra
le contre-alizé. Cette hauteur elle-même est liée à la loi de décrois-
sance de la température avec Taltitude; elle peut varier suivant
les saisons et n a probablement pas été la même à tous les âges
du globe.
Le circuit sud est un peu plus étendu que le circuit nord ; il
empiète sur Thémisphëre boréal^ à la surface de TÂtlantique^ au-
quel se rapporte notre figure; en été^ cet envahissement est encore
plus marqué qu'en hiver.
Une circulation^ quelque régulière qu'on la suppose^ ne peut
raeKora
Pôle Sud
FIg. 141. —Coupe de rAttnosphère montrant sa circulation générale.
s'établir au sein d'une atmosphère mobile comme la nôtre^ sans
que la partie non directement comprise dans le mouvement n'en
subisse le contre-coup. La décroissance de la température s'étend
d ailleurs jusque vers lespôles^ et des mouvements atmosphériques
en sont la conséquence obligée à ces hautes latitudes. Deux cir-
constances principales font sortir les courants aériens des limites
embrassées par les circuits précédents et donnent naissance aux
deux circuits secondaires N' et S' : ce sont la rotation de la Terre
sur son axe et autour du Soleil et la distribution des terres et des
mers à la surface du globe.
La Terre tourne sur elle-même dans le sens de l'ouest à l'est.
492 LE VENT ET SA CAUSE.
Tous ses points efTectuent une révolution complète dans une même
période de 24 heures; mais dans cet intervalle de temps^ tous ne
parcourent pas des chemins égaux et ne se meuvent pas avec la
même vitesse. A Téquateur, la vitesse est d'environ 416 lieues par
heure; elle n*est plus que de 273 lieues à la latitude de Paris ; elle
descend à 231 sur le 56*" degré^ à Edimbourg par exemple; au
pôle même elle est nulle.
L'air qui nous semble en repos à Paris se meut donc en réalité
de l'ouest à Test avec une vitesse de 273 lieues à l'heure. Imagi-
nons que cet air soit transporté sur le 56'' parallèle sans que rien
soit changé dans sa vitesse^ il continuera de parcourir 273 lieues
par heure ; mais chaque point du 56'' parallèle en parcourt seule-
ment 231 ; l'air gagnera donc sur le sol et dans la direction de l'esl
42 lieues par heure! ce qui constitue un véritable ouragan. Un
effet inverse aurait lieu si une masse d*air en repos relatif sur le
56* parallèle était subitement transporté sur le 49*. Cet air nous
semblerait courir de l'est à l'ouest avec une vitesse de 42 lieues.
En réalité ces passages de masses d'air d'un parallèle à l'autre
se font toujours d'une manière graduelle^ et^ pendant leur durée,
des résistances de diverses natures tendent à égaliser les vitesseâ.
Les différences affaiblies n'en persistent pas moins ; et comme la
grandeur des parallèles diminue d'autant plus rapidement que
Ton s'approche davantage des pôles, les effets signalés plus haut
Font de plus en plus prononcés à mesure qu'ils se produisent
à des latitudes plus élevées. Bien des tempêtes n'ont pas d'autre
origine.
Voici donc l'influence de la rotation terrestre sur la direction
des alizés :
Considérons d'abord l'alizé du circuit nord. Nous avons supposé
qu'il marchait du nord au sud vers l'équaleur. Pendant ce mouve-
ment, il passe graduellement sur des parallèles dont les diamè-
tres et par conséquent les vitesses vont en croissant. Si sa vitesse
absolue ne change pas, il semblera se transporter vers l'ouest, sa
route apparente ira du nord-ouest au sud-est, ce qui est en effet
à peu près la direction des alizés de l'hémisphère nord. Pareil
résultat sera produit sur l'alizé de l'hémisphère sud, qui semblera
également rétrograder vers l'ouest ; mais, comme cet alizé marche
du sud vers le nord en s'approchant de l'équateur, sa direction ap-
parente ira du sud-est vers le nord-ouest, ce qui est aussi la direc-
tion générale des alizés de l'hémisphère sud.
Lorsque la nappe ascendante, parvenue à une certaine hauteur,
CIRCULATION GÉNÉRALE. 493
s^étale en deux nappes horizonlales pour former les contre-alizés
supérieurs^ ceux-ci conservent d abord leur tendance vers Touest
tout en progressant vers le nord ; mais peu à peu ils traversent des
parallèles dont la vitesse est graduellement décroissante. Ils pren-
nent bientôt de l'avance vers lest sur ces parallèles^ et leur direc-
tion apparente s'incline vers le nord-est. Parvenus à une certaine
distance dans le voisinage des tropiques^ ils s abaissent vers le sol;
là se reproduit le phénomène signalé dans la nappe ascendante;
les contre alizés y pénètrent avec leur vitesse acquise et leur ten-
dance vers lest; l'inclinaison de leur vitesse dans le sens de la
verticale rend cette vitesse moins apparente^ et nous retrouvons h
ces latitudes deux nouvelles régions dites des calmes tropicaux. En
marchant de l'équateur vers le pôle nord^ nous rencontrons donc :
I "* la région des calmes équatoriaux ; 2"" les alizés du nord-est ;
3"* les calmes tropicaux ; 4"* au delà sont les vents variables d'entre
sud-ouest et nord-ouest. Une série pareille se rencontre dans l'hé-
misphère sud.
En résumé^ nous trouvons dans chaque hémisphère deux cir-
cuits ayant pour base commune la nappe équatoriale ascendante.
Le premier, ctrc/«7 direct, est généralement limité aux régions in-
tertropicales; le second, circuit dérivé, n'est en réalité qu'une anse
prolongée du premier et s'étend des tropiques à une distance va-
riable des pôles. Ces deux circuits se distinguent Tun de l'autre
par des caractères essentiels tenant à leurs positions diverses dans
l'Atmosphère.
Le circuit direct se développe en hauteur. Tandis que l'alizé rase
le sol, le contre-alizé circule dans des régions très-élevées. La dis-
lance qui sépare ces deux courants, jointe à la régularité de leur©
allures, les empêche d'empiéter l'un sur l'autre et de s'influencer
mutuellement dans leur marche. Il n'en est plus ainsi du circuit
dérivé. La branche prolongée du contre-alizé y est devenue super-
ficielle; elle rase la surface du sol , le courant de retour se trouve
dansleniême cas. L'un et l'autre sont donc au môme niveau, simple-
ment juxtaposés et séparés l'un de l'autre par la seule action de la ro-
tation terrestre. Il est des points où ces courants se côtoient, et leurs -
qualités diverses donnent lieu à des perturbations atmosphériques
nombreuses et quelquefois redoutables. Leurs lits se déplacent à
la surface du globe, et la succession de l'un à l'autre dans un
même lieu y produit de brusques variations dans l'état du ciel :
telle est en particulier, selon M. Marié Davy, l'origine des vicissi-
tudes de nos climats tempérés. Afin d'éviter la confusion, on ap-
494 LE VENT ET SA CAUSE.
pelle courant équatorial la branche du contre-alizé supérieur pro-
longée dans le circuit dérivé, et courant polaire le courant de re-
tour dans le même circuit.
Cette circulation générale de TAtmosphère est influencée d une
certaine manière par les saisons.
Sur la fin de notre été, les régions environnant le pôle nord ont
eu pendant plusieurs mois des jours sans nuits; la température
s'y est notablement adoucie et l'air s'y est raréfié. Aux jours sans^
nuits succèdent bientôt des nuits sans jours, accompagnées de
froids d'une extrême rigueur; l'air se contracte et appelle de l'air
pour combler le vide formé par le froid. A chacun de ces change-
ments dans notre hémisphère correspond un changement inverse
dans l'hémisphère opposé; un transport général de l'Atmosphère
a donc lieu chaque année alternativement de l'hémisphère sud a
l'hémisphère nord et réciproquement.
L'afflux de Tair vers le pôle nord pendant l'hiver s'effectue par
l'intermédiaire des courants équaloriaux, qui acquièrent alors une
très-grande ampleur; les perturbations s'y accroissent dans le
même rapport : c'est la saison des tempêtes. A mesure que le
soleil revient vers nous, que notre atmosphère s'échauffe et se
dilate, le courant équatorial se ralentit, il atteint à des latitudes
moins élevées. Au contraire, les courants polaires prennent plus
d'activité; mais comme ils sont diffusés à la surface de l'Asie, et
même de l'Europe, leur vitesse est rarement très-grande; Tété est
la saison des calmes pour notre hémisphère. Les troubles atmo-
sphériques de cette saison sont limités à de faibles étendues, et
leur gravité toute locale est empruntée à des phénomènes électri-
ques d'une nature toute spéciale: c'est la saison des orages.
Les courants équatoriaux ont à leurs extrémités polaires des di-
i^ections parallèles à Téquateur et marchent de l'ouest a l'est. Maigre
leurs variations d'amplitude et d'intensité, on comprend quHi>
aient fini par imprimer à l'atmosphère des pôles un mouvement
de rotation continu dans le sens de la rotation terrestre.
Pendant plusieurs siècles, les alizés furent une énigme pour le^
météorologistes et les navigateurs. Halley et Uadley proposèrent
les premiers l'explication que nous venons de développer, et que
les observations contemporaines ont peu modifiée depuis le siècle
dernier.
La figure suivante montre le cours et la dii*ection des alizés de
l'Atlantique : on y reconnaît au premier coup «l'œil TinQuenee
des saisons et celle des continents. En février et mai*s, riiémisplière
LES VENTS ALIZES. 495
sud eat dans lasaison d'été; la température y est à son maximum,
ou s'en trouve peu éloignée. En auût et septembre, le nord de
l'Afrique arrive à sou tour vers la fin de son été; c'est là que lu
force d'aspiration a son maximum.
Entre les deux alizés, on reconnaît deux zones faiblement tein-
tées ; ce ftont les zones des calmes équatoriaux. Ces calmes occu-
pent des positions très -différentes à la fin de l'hiver et de l'été; ils
suivent, en effet, mais de loin, la marche du soleil entre les tro-
piques. Jamais ils ne franchissent l'équateur à la surface de l'A
tiantique. En février et mara, mois où ils s'en approchent le plus
près, l'alizé du N. E. s'airêle vers le V degré de latitude nord en
FEVIItElt.MAItt
AOUT. SErrCMBRt.
Fig. 141. — Vents aliïOs de l'AllanliqHï
mojenoe; en août et septembre, mois où ils s'en éloignent le plus,
le même alizé s'arrête vers le 1 r degré.
A mesure qu'un navire, dans l'océan Atlantique, se rapproche
de l'équateur, une certaine anxiété saisit l'équipage; car il sait
qu'au premier moment le vent favorable qui les a poussés jusqu'ici
' faiblira de plus en plus, pour s'évanouir enfin complètement. La
mer s'étend autour d'eux, semblable à une glace sans fin, et le
bâtiment, qui dans sa course rapide égalait le vol des oiseaux,
est cloué pour ainsi dire sur le cristal limpide. Les rayons so-
laires tombent verticalement sur l'espace étroit où ces hommes
^nt renfermés.
Le soleil qui, deux fois par an, donne d'aplomb sur ces régions,
ne s'éloigne jamais assez pour qu'un refroidissement puisse avoir
lieu. L'Atmosphère échauffée ) devient tellement légère qu'elle se
496 LES VENTS RÉGULIERS.
trouve douée d'un mouvement ascendant continuel. II 8'évapore
en même temps de locéan Atlantique et de l'océan Pacifique une
quantité incommensurable d'eau qui se répand dans lair embrasé
et s*élève avec lui. Mais à mesure que Tair monte vers les hautes
régions^ il se refroidit de plus en plus, et parfois très-brusque
ment, de sorte qu'une grande partie de Teau qu'il avait enlevée se
transforme en gouttes. Ces changements subits produisent des
tempêtes passagères, fréquentes dans les régions équinoxiales.
Nous venons de voir qu a mesure que le vent se rapproche des
zones tempérées sur lesquelles il va retomber en les refroidissant,
le courant supérieur rencontre des couches d'air animées d'une
moindre vitesse dans le sens du mouvement diurne. Il en résulte
que le retour des vents alizés donne lieu dans les zones tempérées
à un vent qui soufQe du sud-ouest pour Thémisphère boréal, et du
nord-ouest pour T hémisphère austral. Ainsi en France, par exem-
Fig. 143. — Le contre-courant alizé supérieur au sommet du Ténériffe.
pie, le vent soufQe plus souvent du sud-ouest que de toute autre
direction. Dans le temps des discussions sur le mouvement réel de
la Terre, les coperniciens présentaient les vents alizés comme une
preuve du mouvement de rotation diurne, d'occident en orient.
C'était pour eux une simple illusion. Entraîné par le mouvement de
notre globe, l'observateur aurait quitté l'air atmosphérique qui, dès
lors, aurait semblé produire un vent soufflant en sens contraire, ou
de l'orient à l'occident. Mais nous venons de voir que c'est la com-
binaison des vitesses différentes, d'une part, des couches d'air dé-
placées par suite des différences de température des divers points
du globe, et d'autre part, des couches atmosphériques entraînées
dans le mouvement diurne, qui produit réellement les vents alizés.
La théorie du mouvement de la Terre n'a pas besoin de celte pré-
tendue preuve météorologique.
On a directement constaté l'existence du contre-courant supé-
rieur. Le capiUiine Basil Hall a observé que dans la région des
vents alizés les nuages très-élevés marchent constamment dans
LES VENTS ALIZES. 497
une direction opposée à oelle du vent inférieur. Le même voya-
geur trouva, dans le mois d'août 1820, au sommet du pic de Té-
DértfTe, un veut du sud-uuest, c'est-à-dire, un veut diamétrale-
Dieol opposé au vent alizé qui soufDuit à la surface de ta terre.
C'est ce que montre la figure précédente. Le '22 juin 1799, lors de
l'ascension que Humboldt ût sur la même montagne, il régnait
sur le sommet un vent d'ouest très-violent.
Voici line autre preuve de l'existence de ce même contre-cou-
rant des vents alizés, déduite de la chute, à la Barbade, des pous-
sières lancées par le volcan de l'île de Saint- Vincent :
Fig. (44. — Cvndrcs du Mome-Uaiau, transporlées pat l'atizè supérieur,
Dans la soirée du 30 avril 1612, on entendit pendant quelques instants, à l'Ile de
Barbade, des explosions semblables aux décliar^cs de plusieurs pij:ce3 de gros ca-
libre : la garnison du cliâteau Sainte-Anne resta sous les armes toute la nuit. Le
lendemain matin, l" mai, l'horizon de ta mer, à l'orient, était clair et bien dëtini ;
mais immédiatement au-dessux on apercevait un nuage noir qui couvrait déjà le
reste du ciel, et qui même, bientôt après, se répandit dans la partie ou commen-
çait h poindre la lumiËre du crépuscule. L'obscurité devint si épaisse, que dans les
appartements il était impossible de distinguer la place des fenêtres, et qu'en plein
air plusieurs personnes ne purent voir ni les arbres h cAté desquels elles se trou-
vaient, ni les contours des maisons voisines, ni m^me des mouchoirs blancs placés
à 15 centimètres des jeux. Ce phénomène était occasionné par la chute d'une
crande quantité de poussière volcanique provenant de l'éruption d'un volcan de
l'Ile de Saint-Vincent. Celte pluie d'un nouveau genre, et l'obscurité profonde
qui en était la conséquence, no cessèrent entièrement qu'entre midi et 1 heure,
lies arbres d'un Ikus flc^ibli.' ployaient sous le faix ; le bruit que les branches des
autres arbres faisaient en se cassant contrastait d'une manière frappante avec te
calme parfait de l'almosphère; les cannes & sticrc furent totalement ronversi'es:
cnlin toute l'Ile se trouva couverte d'une couche de cendres verdâtrcs qui avait
3 cenlimi très d'épaisseur.
Saint- Vincent est h 80 kilomètres à l'occident de la Barbade, et son volcan avait
498 LES VENTS RÉGULIERS.
projeté cette immense quantité de poussière jusqu'à la hauteur à laquelle ré-
gnait le courant supérieur, courant assez puissant lui-même pour effectuer ce
transport.
Le 20 janvier 1835, tout l'isthme de l'Amérique centrale ressentit la secousse
du tremblement de terre qui accompagna l'éruption du volcan de Coseguina« sur
le lac de Nicaragua. Les détonations furent entendues de la Jamaïque située à
200 lieues dans le nord-est de Nicaragua, et méuie à Bogota qui en est éloignée
de plus de 350 lieues. Union, port de mer de la cAte ouest de la baie de Concha-
gua, fut enveloppé d'une obscurité complète pendant 43 heures. Des cendres loin-
bi'^rent k Kingston et dans d'autres parties de la Jamaïque dont lés habitants
purent savoir ainsi que les détonations qu'ils avaient entendues n'étaient pas dos
coups de canon.
Pour qu'une aussi grande quantité de cendres ait pu être lancée par des
mornes bas, comme Morne-Garou et Coseguina, jusque dans la région de l'alizé
de retour, il a fallu que les éruptions atteignissent un degré de violence extraor-
dinaire.
C*est Halley qui^ le premier^ affirma l'existence de Talizé su-
périeur comme conséquence de Talizé ordinaire. Sans avoir encore
de preuves directes du fait a>ancé par lui^ il en trouvait la certi-
tude dans la rotation presque instantanée du vent à des directions
opposées^ lorsque Ion traverse les limites polaires des alizés. Pour
Halley comme pour tous les météorologistes actuels^ le courant
équatorial du S. 0. qui règne aux latitudes moyennes de notre
hémisphère n'est^ en efTet^ que la continuation d*une fraction de
notre alizé supérieur de retour.
La branche supérieure du circuit intertropical est, à son ori-
gine équatoriale, à un niveau si élevé qu on n*a pas pu constater
son existence avec certitude^ en montant sur les pics les plus
hauts des Cordillères dans le voisinage de la région des calmes.
Mais, comme celte branche s^abaisse progressivement vers la sur-
face du globe, à mesure qu'elle s avance vers les tropiques, et que,
d*un autre côté, elle parcourt dans sa route des régions de moins
en moins chaudes, quelques nuages apparaissent dans Tair qu*elle
entraine : ce sont autant de témoins servant à constater sa direc-
tion.
L'existence des alizés fut reconnue dès le premier voyage de
Christophe Colomb. Les vents réguliers qui poussaient ce hardi
navigateur dans la route nouvelle par laquelle il voulait arriver
dans rinde, excitèrent la terreur de ses compagnons, en leurfaisant
craindre Timpossibilité du retour en Europe. Si après la décou-
verte du nouveau monde que Colomb rencontra au lieu de Tinde
qu'il croyait atteindre, cet intrépide marin n'eût pas cherché à
éviter les vents alizés, en se dirigeant au nord avant de tourner à
l'ouest, nul doute qu'il ne serait pas revenu en Ësi)agne. Avec se>
LES MOUSSONS. 499
navires à la fois mal approvisionnés^ et d'une construction défec-
tueuse qui leur donnait une mauvaise marche^ il eût^ ainsi que ses
équipages^ péri par le manque de vivres dans l'immense région de
râlizé.
Cest de la lutte de ces deux courants^ c'est du lieu où le courant
supérieur retombe et atteint la surface^ c*estde leur pénétration ré-
ciproque que dépendent les plus importantes variations de la
pression atmosphérique^ les changemeAts de température dans les
couches d air^ la précipitation des vapeurs aqueuses condensées^ et
même, comme Dove Ta montré^ la formation et les figures variées
que prennent les nuages. La forme des nues qui donne aux paysa-
ges tant de mouvement et de charme^ nous annonce ce qui se passe
dans les hautes régions de TAtmosphère; quand Tair est calme,
les nuages dessinent sur le ciel d'une chaude journée d'été » l'i-
mage projetée y> du sol dont le calorique rayonne abondamment
vers l'espace.
Dans le grand Océan et l'océan Atlantique, les alizés s'étendent
à peu près jusque vers les tropiques; mais, dans la mer des Indes,
la présence des terres s'oppose à l'établissement de vents régu
tiers ou alizés; tandis que dans l'hémisphère sud, à une certaine
distance des terres, l'alizé S. Ë. règne presque constamment, dans
l'hémisphère nord de l'océan Indien il règne un vent $. 0., di-
rigé vers la péninsule de l'Hindoustan, le nord de l'Inde et la Chine,
depuis avril jusqu'en octobre; et, depuis octobre jusqu'en avril,
un vent contraire a lieu et règne du N. E. au S. 0. : ces vents sont
les moussons de l'océan Indien. Ce mot est dérivé du malais moi^st/},
qui veut dire saison. Ainsi, pendant l'été de notre hémisphère,
lorsque le soleil a ses déclinaisons boréales, c'est la mousson S. 0.
qui règne seule ; tandis que dans notre hiver, lorsque le soleil a
ses déclinaisons australes, c'est la mousson N. E. qui prend nais-
sance. Ces vents pénètrent dans l'intérieur des continents, où ils
sont influencés par la forme des terres. Les chaînes de montagnes
tendent en général à faire glisser les masses gazeuses parallèle-
noient à leur direction. Voici Texplication de ces vents périodi-
ques.
En janvier, la température de l'Afrique méridionale est à son ma-
joitnum, celle de l'Asie à son minimum. La partie septentrionale de
l'océan Indien est plus chaude que le continent, mais moins
chaude que la partie méridionale du même océan à latitude égale.
Nous trouverons donc, dans l'un et l'autre hémisphère, des vents
d'E. dirigés vers les points les plus échauffés. D'octobre en avril
500 LES VENTS PÉRIODIQUES.
lalizé du S. E. règne dans rhémisphère austral ; Talizé du N. Ë.
"souffle dans rhémisphère opposé^ et il prend le nom de mous$onàe
N. E. ;' entre deux est la région des calmes. Quand le soleil s'a-
vance vers le nord, la température du continent et celle de la mer
tendent à s'équilibrer: aussi, vers Téquinoxe du printemps ny
a-t-il plus de vents régnants dans l'hémisphère boréal, mais des
vents variables alternant avec des calmes plats et des ouragans;
tandis que la mousson de S. E. règne pendant toute Tannée dans
rhémisphère sud. A mesure que la déclinaison boréale du soleil
augmente, la température de l'Asie s'élève plus que celle delà mer,
tandis qu'elle baisse dans la Nouvelle-Hollande et dans l'Afrique
méridionale. La position relative des deux continents dont les
différences de température sont les plus marquées, et le mouve-
ment de rotation de la Terre organisent ainsi un courant du S. 0.,
mousson qui règne depuis le mois d'avril jusqu'en octobre.
Ainsi, tandis que dans l'hémisphère austral l'alizé de S. E. règne
pendant toute l'année, on trouve au nord de l'équateurJa mousson
de N. E. en hiver, celle de S. 0. en été.
Nous venons d'indiquer sommairement la direction générale de
ces vents. Déjà dans l'antiquité la plus reculée ils favorisaient les
communications alors si fréquentes entre l'Inde et TÉgypte. A la
décadence de cet empire, ces rapports cessèrent, la tradition de ces
vents se perdit; car, s'ils avaient été connus, Néarque n'aurait pas
fait une navigation si longue et si pénible depuis les bouches de
l'Indus jusqu'au fond du golfe Persique.
On trouve dans bien des parages des vents périodiques, qui al-
ternent avec les saisons, et qui sont influencés par la conforma-
tion des cotes; ainsi, par exemple au Brésil, il y a une mousson
du printemps N. E. et une mousson S. 0. d'automne. La Métli-
terranée a ses moussons, connues déjà des anciens, qui avaient
indiqué leur dépendance des saisons par la dénomination de vents
ctésiens /Eto;, année, saison). Au sud du bassin méditerranéen
s'étend l'immense désert de Sahara. Dépourvu d'eau, composé
uniquement de sable ou de cailloux roulés, il s'échaufTe fortement
sous l'influence d'un soleil presque vertical, tandis que la Médi-
terranée conserve sa température habituelle. Aussi, en été, l'air
s'élève au-dessus du désert de Sahara avec une grande rapidité et
s'écoule surtout vers le nord, tandis que dans le bas on a des vent*
de nord qui s'étendent jusqu'en Grèce et en Italie. Dans le nonl
de l'Afrique, au Caire, à Alexandrie, on ne trouve que des
vents de nord. Tous les navigateurs savent qu'en été la traversée
LES VENTS ÉTÊSIENS. 501
d'Europe en Afrique est plu3 prompte que le retour. Ainsi, si i'oa
compare la demi-moyenne des traversées d aller et retour entre
Toulon et Alger, on trouve que la traversée de retour est plus lon-
gue d'un quart pour un navire à voiles, et d'un dixième pour un
navire à vapeur. Cet effet ne peut être attribué aux courants qui
sont trèa-faibles. Ensuite, tout le versant nord des îles Majorque
et M inorque, et surtout de cette dernière, est balayé par ce même
vent, qui y occasionne un rabougrissement très-sensible de la vé-
gétation. Ces vents dominent à Alger, à Toulon et à Marseille. En
hiver, au contraire, où le sable rayonne fortement, lair du désert
est plus froid que celui de la mer, et en Egypte, on sent un vent
de sud très-froid, mais infiniment moins fort que les vents du nord
eu été. (Kaëmtz et Martins.)
Aux vents périodiques réguliers que nous venons d'étudier, aux
alizés et aux moussons, nous pouvons ajouter les brises déterminées
au bord des mers par Tinégalité de réchauffement de la terre et de
Teau. Nous les avons signalées au commencement de ce chapitre
comme produites par la chaleur solaire, par la même cause que les
alizés.
On observe aussi des déplacements d'air périodiques diurnes
dans les pays des montagnes; ils consistent en une brise glissant
le long de la montagne pendant la nuit, et en une brise ascendante
dans le jour. Ces déplacements sont extrêmement variés en raison
même de la configuration et de l'orientation des montagnes.
Entre toutes les causes que l'on assigne aux vents. Tune des
plus puissantes est, sans aucun doute, la prompte condensation des
vapeurs dans le sein de l'Atmosphère. On voit quelquefois tomber
27 millimètres d'eau en une heure sur une grande étendue de pays,
particulièrement dans les régions équatoriales. Or, supposons
seulement que cette étendue soit de dix lieues de côté, ou de cent
lieues carrées. Si la vapeur qui est nécessaire pour produire 27 mil-
limètres sur cent lieues carrées, était dans l'air à l'état élastique,
et seulement à 10® de température, elle occuperait un espace cent
mille fois plus grand qu'à l'état liquide, c'est-à-dire qu'elle occu-
perait un espace de cent lieues carrées sur 2 700 000 millimètres,
ou 2700 mètres de hauteur. Telles seraient doncles dimensions du
Yide qui -résulterait de cette condensation. A la vérité, la vapeur
n'est pas a l'état élastique, elle est à l'état vésiculaire ; mais, par
cela seul qu'elle reste suspendue dans l'Atmosphère, elle a proba-
blement une densité moindre qu'à l'état liquide, et sa conden-
sation en gouttes de pluie produit encore un vide immense qui
502 LE VENT ET SA CAUSE.
ne peut se remplir sans exciter une grande secousse atmosphé-
rique.
La circulation constante entretenue dans l'Atmosphère rend im-
possible qu*en un endroit quelconque une des substances néces-
saires à la vie des organismes^ telles que Toxygène^ les vapeurs
aqueuses^ etc. ^ soient entièrement consommées^ ou qu'une substance
délétère^ telle que lacide carbonique, s'y accumule en quantité
dangereuse : l'existence de la nature animée est intimement liée à
cette circulation.
Ces traits simples semblent au premier abord ne pas s'appliquer
au jeu en apparence si capricieux du temps, et ne pas esquisser
tel qu'il est ce type de la versatilité et de Tinconstance. Le temps
n'en est pas moins variable, dans nos climats surtout, comme nous
allons le voir. Nous pouvons partager la surlace du globe en deux
moitiés inégales : la région du temps constant et celle du temps
variable. Aussi loin que s'étend l'influence des vents alizés, on
peut prédire la disposition de l'air, même pour plusieurs années
à venir. La zone moyenne (comprise entre le 2* et le V lat. N. et
S.) est celle où pendant toute l'année sans interruption de fortes
chaleurs et des calmes alternent avec des averses et des tempêtes
nocturnes. A côté d'elles,- vers le nord comme vers le sud, vient
une autre zone (V à 1 0^ lat.) où cet état de choses ne se présente
qu'en été ou en hiver, et le vent alizé amène un ciel serein. Vient
ensuite une troisième (10* à 28* latitude N.) où, en liiver comme
en été, les vents alizés n'amènent pas la moindre humidité, où des
années se passent sans qu'une petite pluie passagère vienne ra*
fraîchir la terre.
Enfin, une dernière zone au nord et au sud (de 20* à 30* lat.)
forme la limite du temps constant; là, les vents alizés déterminent
un été sans pluie et un hiver doux et pluvieux, toutefois la pluie
n'y est pas toujours continuelle. L'indication approximative des
latitudes se rapporte à l'hémisphère boréal et à l'océan Atlantique,
le seul endroit où des observations sûres ont été recueillies.
Maintenant, nous sommes en présence d*une zone de 24 degrés
de latitude, où les luttes entre le courant polaire et le courant
équatorial occasionnent un climat variable qui ne nous paraît
capricieux et accidentel que parce que les circonstances, dont
dépend la prédominence, dans une localité donnée, de Tun ou de
l'autre des deux courants, sont compliquées au point que nous
n'ayons pu déduire, de nos différentes observations, une loi oapa*
ble de régir ces modifications. Si nous approfondissons la ques-
LES VENTS ÉTÊSIBNS. 503
tion^ nouB trouvons^ d'après ce que nous venons de dire^ qu'il n'y
a, en réalité^ que deux vents dans l'Atmosphère : celui qui souffle
des pôles vers l'éqùateur^ et celui qui revient de l'équateur pour se
rendre auK pôles. Prenons maintenant un endroit situé dans la
r^ion du temps variable^ par exemple^ les latitudes de Paris^
Londres^ Vienne, et admettons, en outre, que cet endroit soit
situé exactement dans la direction du courant polaire. Lorsque le
vent du nord y souffle, le froid se fait sentir, le ciel s'éclaircit et
reste serein, lors même que le vent déviant peu à peu de sa direc-
tion tourne à Test. (L'air polaire qu'il nous amène, remarque
Scbleiden, est des plus dangereux aux poitrinaires, à cause de sa
grande siccité et de son abondance en oxygène.) Le vent d'est
sonffle aussi longtemps qu'aucun autre ne vient le relever; mais
il n'y en a pas d'autre qui puisse le faire, si ce n'est le courant
équatorial qui arrive comme vent du sud. Le choc produit par
leur rencontre a pour résultat immédiat de donner naissance à des
directions intermédiaires des vents S. E., dont l'air chaud et
humide, étant refroidi par le courant polaire, est forcé de céder
une partie de son eau sous forme de nuages, de neige ou de pluie.
Peu à peu le courant équatorial prend le dessus, le temps s'éclair-
cit, s'échauffe et se maintient de la sorte avec un vent du midi
qui, insensiblement, se dirige vers l'ouest. Il n'y a que le courant
polaire qui, à son tour, puisse le relever; leur mélange, passant
au nord-ouest, produit d'abondants précipités atmosphériques. Ce
sont ces jours froids et humides qui incommodent tant les per-
sonnes nerveuses. Les choses continuent à marcher ainsi et tou
jours dans le même ordre. L'étude de ces vents variables fera
l'objet du chapitre ui.
Chose étonnante, cette zone variable, que l'on serait tenté de
regarder comme la plus défavorable au développement du genre
humain, embrasse presque en entier l'Asie moyenne, l'Europe,
TAmérique septentrionale et la côte septentrionale de l'Afrique;
par conséquent, elle comprend tout ^ théâtre sur lequel se meut
l'histoire de l'humanité et de son développement intellectuel. Peut-
être y a-t-il une connexion secrète entre ce phénomène et le déve-
loppement spécial du monde végétal de cette région.
Nous venons de tracer une esquisse de la répartition du temps à
la surface du globe; cette esquisse est modifiée par bien des
causes. L'élévation des pays au-dessus du niveau de la mer, les
plaines et les montagnes, les déserts sablonneux et les forêts, etc.,
apportent de grandes perturbations dans ces lois.
bOk LE VENT ET SA CAUSE.
Parmi les influences qui modifient la répartition du temps^ une
des plus importantes est la distribution de terre et d'eau à la sur-
face du globe terrestre. La terre exposée aux rayons solaires se
réchaufTe plus vite^ et prends dans un temps donnée une tempé-
rature plus élevée que Teau qui, en revanche, une fois échauffée,
se refroidit beaucoup plus lentement. La première conséquence
est que la zone la phis chaude, la région des calmes, n'occupe pas
une étendue égale au nord et au sud de Téquateur; mais^ au con-
traire, occupe une plus grande étendue dans Thémisphère septen-
trional. Nous avons déjà remarqué, et nous constaterons mieux
encore tout à Theure, Tinfluence de la distribution des eaux et
des terres dans nos climats.
Nous avons vu que la chaleur et sa répartition inégale dans
toutes les directions est le phénomène fondamental autour duquel
se groupent les autres et dans une grande dépendance. L'humidité
de Tair a une corrélation intime avec ce phénomène, et celle-ci,
unie à la chaleur, sont les raisons d'être de la vie végétale. C'est
à ces deux conditions que se rattache en grande partie la distribu-
tion des plantes à la surface du globe. I^ monde animal suit les
plantes, car à Texistence des herbivores se lie directement celle
des carnivores. Le premier principe suprême, celui qui, non-seu-
lement vivifie, mais excite et règle tout, c'est le Soleil; ses
rayons brûlants sont les burins dont il se sert pour tracer les lu-
mières et les ombres y le jaune ardent du sable aride et le vert
rafraîchissant des prairies, et ù Taide desquels il dessine la géo-
graphie des plantes et des animaux, et trace même Tesquisse
d'une carte ethnographique pour lé genre humain.
L'empereur Aurélien disait que « de tous les dieux que Rome
avait empruntés aux nations vaincues, aucun ne lui paraissait
plus digne d'adoration que le Soleil ; » et nous disons que de toutes
les formules d'adoration du paganisme, celle du Parsi est la plus
sublime, lorsqu'il attend le matin, sur les bords de la mer, la
réapparition de l'astre du jour; lorsque, aux premiers rayons qui
vacillent sur les ondes de l'élément humide, il se jette la face con-
tre terre et adore en priant le retour du principe vivifiant qui
anime tout. (Schleiden.)
CHAPITRE IL
LES COURANTS DE LA MER.
MÉTÉOROLOGIE DE l'oC.ÉAN. — ROUTES MARITIMES. — LE GULF-STREAM
Nous venons de voir que la distribution de la chaleur solaire
à la surface du globe détermine dans 1* Atmosphère une circulation
générale régulière. Dans le chapitre prochain^ nous constaterons
que les vents irréguliers et variables de nos climats sont également
dus à cette chaleur et soumis à des lois de périodicité que la
science étudie. Mais avant de quitter les grands courants de TAtmo-
sphère^ il importe que nous prenions une idée sommaire des grands
courants de la mer, déterminés aussi par l'action de cette même
chaleur qui régit tout ici-bas.
La mer nVst pas immobile ; ni ses eaux, ni l'atmosphère qui repose sur elles.
Une grande oscillation, générale de la surface s'accomplit deux fois par jour sous
rinfluence attractive de la Lune et du Soleil : ce sont les marées, dont le flux et le
reflux couvrent et découvrent tour à tour les plages de rOcéan,et donnent aux ri-
vages la mobilité toujours changeante qui nous y attire sans fin. Ce mouvement des
eaux est dû à une cause astronomique, et nous n'avons pas à nous en occuper ici.
Mais la mer est animée d'une autre circulation météorologique, plus complexe et
plus déliée, que l'on pourrait presque comparer à la circulation du sang chez les
Mres vivants : elle est traversée de courants qui, dirigés de l'équateur aux p61es et
des p61esà l'équateur, et ralliant entre elles les mers les plus lointaines, distribuent
la chaleur parmi les régions froides, ramènent l'eau froide vers les régions torrides,
égalisent la salure et la composition chimique de l'Océan, et forment en quelque
sorte le circuit vital du globe, comme la sève qui monte et descend dans les
plantes, comme le sang qui se régénère au cœur après avoir porté ses tributs dans
les parties lointaines de l'organisme.
Ces courants de la mer méritent noire attention spéciale ici, et notre étude va
embrasser en même temps les courants de l'Atmosphère qui jes accompagnent et
les complètent en constituant la météorologie de l'Océan. Les uns et les autres
506 LES COURANTS DE LA MER.
ont été, depuis trente ans surtout, l'objet des observations minutieuses de la
marine.
L'industrie des transports maritimes se distingue, au premier abord, de Tindus-
trie des transports terrestres, par Pabsence de routes. Pendant longtemps, en effet,
les navigateurs modernes n'ont pas soupçonné qu'il existe à la surface de l'Océan de
nombreuses routes ouvertes par la nature. La constance des moussons, le retour
périodique de ces brises marines le long des eûtes de la mer Rouge et dans la mer
des Indes, sont des phénomènes que les anciens avaient connus et utilisés. Quand
l'astronome Hippale découvrit le fait physique du renversement de la mousson
d'été, les marins arabes en tiraient proÛt depuis plusieurs siècles déjà, notamment
pour conserver le monopole du commerce des épices et des parfums de Geylan
qu'ils vendaient comme épices et parfums de l'Arabie. La découverte d'Hippale
amena une véhtable révolution dans les transporta maritimes chez les Européens
qui vivaient au commencement de notre ère. C'est une amélioration analogue,
mais sur une échelle beaucoup plus vaste, qui a été réalisée de nos jours par lestra-
vaux du commandant Maury, directeur de l'Observatoire national de Washington.
A cause de leur immense intercourse et de la position géographique de leur pay^,
qui s'appuie sur les deux plus grands océans, les Américains étaient phis intéres-
sés qu'aucun autre peuple, à trouver les routes maritimes les plus courtes. Pcar
cela, il fallait comparer entre elles des milliers de routes, suivies par des millions
de navigateurs. Cet immense travail a permis de faire pour le globe entier ce
qu'Hippale avait fait pour la petite distance qui sépare l'Egypte de la Tapro-
bane.
Les grands navigateurs des siècles précédents semblaient avoir tracé les seules
voies à suivre, sans que l'on songeât à y introduire les modifications auxquelles
eût pu conduire l'étude comparative des données de l'expérience. Mais lorsque
l'application de la vapeur aux moyens de transport eut montré les avantages des
échanges rapides entre les nations et mieux fait comprendre la valeur du temps
l'attention se porta naturellement vers la discussion des meilleures routes et vers
les moyens de les fixer rationnellement. Un navire à vapeur, négligeant les vents,
peut tracer sur la sphère la ligne la plus directe et la plus courte, entre son point
de départ et son point d'arrivée; mais pour le navire à voile soumis aux courants
aériens qui constituent ses seuls moyens de progression, la ligne la plus courte
en étendue devient souvent la plus longue à parcourir. Trouver la plus grande
somme possible de vents favorables sans trop s'écarter de la route la plus directe
est le moyen le plus sûr de donner à la traversée son minimum de durée.
Les observations faites à la surface des mers par les navigateurs ont été pendant
longtemps perdues sans profit pour la science et la navigation. Réunies entre les
mains de Maury, elles ont conduit en quelques années à la connaissance de la cir-
culation générale de l'Atmosphère et des mers. En même temps elles ont permis
de diminuer d'un quart et quelquefois d'un tiers ou même de moitié la durée des
grandes traversées, et de réaliser annuellement une économie immense dans le
prix des transports maritimes.
Pour éveiller l'attention publique par un résultat capable de faire sentir toute
l'importance pratique des études nouvelles, il concentra tous ses efforts sur une
seule traversée, celle des États-Unis à Rio-Janeiro Les données quHl put rtonir
lui permirent de déterminer une route singulièrement plus courte et plus avanta-
geuse que celle suivie jusqu'alors par la masse des navigateurs. Le navire H rî^M,
capitaine Jackson, de Baltimore, fut le premier à suivre les indications de Maury.
Parti le 9 février 18^8 de Baltimore, ce navire coupait la ligne équatorialeaa boal
de 24 jours, tandis que cette traversée en exigeait d'ordinaire 41.
Cette route des États-Unis à l'équateur est. d'autant plus importante qu'elle est
commune à tous les navires qui se rendent des États-Unis dans l'hémisphère aus-
tral, que leur destination définitive fût le Pacifique, la mer des Indes ou rAllanti*
MÉTÉOROLOGIE DE L'OCÉAN. 507
que. De 41 jours, cette traversée avait été du premier coup rameuée à 24 ; eUe fut
ensuite faite en 30 jours, puis en 18. C'est un gain de 50 pour 100.
La traversée des Etats-Unis en Californie exigeait en moyenne plus de 180 jours;
à partir du moment où Maury en fit l'objet de ses éludes, elle fut ramenée d'abord
à 135 jours; puis ce résultat lui-même se perfectionna si bien à son tour, qu'au-
jourd^bui nombre de clippers sont arrivés à un chiffre de 100 jours, et même l'un
d'eux, i$ Flying'Fishy venant de New-York, a mouillé sur rade de San-Francisco
le 92* jour.
Mais Texemple le plus remarquable est fourni par la traversée d'Australie. D'An-
gleterre à Sydney, un navire guidé par les anciennes instructions ne mettait na-
guère encore pas moins de 125 jours : c'était la moyenne ordinaire de l'année.
Le retour était d'une durée à peu près égale, en sorte que le voyage total était
d^environ 250 jours. Lorsque Maury passa en Angleterre, à l'occasion du congrès
de Bruxelles, il promit aux marins et aux négociants anglais, pour prix de leur
concours à son entreprise, de diminuer au moins d'un mois la traversée d'Austra-
lie et d'apporter une réduction encore plus considérable à la traversée de retour :
c'eût été simplement supprimer le quart de la distance qui sépare l'Angleterre de
sa riche colonie. Un peu plus tard, les notions sur cette route s'étant complétées,
Maury signala hautement aux marins l'immense avantage qu'il y avait à faire du
voyage d'Australie une véritable circumnavigation du globe, c'est-à-dire à doubler
le cap de Bonne-Espérance en venant d'Europe, pour opérer ensuite leur retour par
le cap Hom. L'ensemble de ces deux traversées, ce tour du monde, disait-il, s'ef-
fectuerait en 130 jours et même moins, au lieu des 2r)0 nécessaires auparavant. La
prédiction de Maury a été accomplie et même dépassée. L'économie a encore été
de 50 pour 100.
Évaluons en argent cette économie de temps :
Le prix du fret pour la traversée d'Australie est d^environ 1 fr. par tonneau
[tOOO kilogrammes) et par jour. Admettons que le tonnage moyen des navires en-
gagés sur cette ligne soit seulement de 500 tonneaux (il est en réalité de 700), et
ne faisons entrer en ligne de compte qu'une réduction de 30 jours sur la traversée
afin de rester au-dessous de la réalité. Il résultera de là que chaque navire aura
réalisé dans son trajet une économie nette de 15 000 fr. Si nous estimons mainte-
nant avec Maury à 1800, sans distinction de pavillon, le nombre des navires se
rendant annuellement des ports de l'Atlantique nord en Australie, nous aurons à la
fin de l'année pour ce commerce un bénéfice évident de 25 millions de francs.
Pour le seul commerce anglais, dans les mers de l'Inde, l'économie annuelle
est de 8 à 10 millions. Pour l'ensemble des marines et des diverses traversées,
cette économie dépasse certainement 100 millions par année en moyenne.
Plus la distance à parcourir est grande, plus il y a d'avantage à s'écarter de la
ligne directe pour aller chercher des parages où les brises continues donneront au
navire les plus grandes vitesses. Ainsi, d'une manière générale, si l'on veut aller
nec la voile dans le sens de l'est à l'ouest, c'est dans la région intertropicale que
l'on fera le plus de chemin en un temps donné. 11 faudrait au contraire aller au
delà des tropiques, au nord et au sud, pour marcher vite dans le sens de l'ouest
à l'est.
Chaque jour de retard dans l'arrivée d'un navire de commerce au delà de Pépo-
que présumée, ou de la moyenne des traversées, est non-seulement une cause de
contrariétés plus ou moins grandes pour les passagers dont la santé, la vie même
peut en dépendre ; c'est aussi une cause de p^rte pour l'armateur et le négociant.
L'entretien d'un grand navire, faisait remarquer l'amiral Fitz-Roy (solde, frais,
proTisions, matériel), avec une cargaison complète et son complément de passa-
gers* nrie de 50 à 200 livres sterling (de 1250 à 5000 francs) par jour ; de plus, à
ces dépenaes immédiates il faut ajouter la diminution des bénéfices annuels résul-
tant do délai forcé de son prochain départ. Le préjudice causé par une longue
508 LES COURANTS DE LA MER.
trav(.r>/*(î e-l «Jmuc de nature complexe, afleclant les intérêts des armâleurî cl Cieui
du public, en i:^'*n<'iral.
Le prorrn.'s que h-s S(ul ivj directions ont réalisé dans rin.]u--tri** tJe< transj-vl^
marilinies é(|uivaut donc à celui qui eût été obtenu par Tadjonclion d'une f<'rt'.'
motrice nouvelle : voici ^'fectivr'ment un navire qui, en suivant les ancienn-^
routes, H'slait éloi^iH** du port pend.jnt cent jours; il suit maintenant les roul^^
nouvelles, et sou abstnce ne dure |)lus que cin piante jours : c'est donc c*»ninie
s'il avait été muni d'un engin de traction assez puissant pour doubler ^a Tit»s^e.
Ces li('ureuse> conséquent es ont entraîné Tadhésion universelle, hans une côiif»^-
renre tenue à Bruxelles en 1853, les l'^tats-Unis, la France, TAngleterre, la Ru>-ie.
la Suéde et la Norvétre, le Danemark, la Hollande, la Belgique, le Porlugal. 4mt
arrélé un plan uniforme d'observations météorologiques à la mer, et ce plan a t^lè
bientôt adopté par la Prusse, TAutriche, TKspagne, Tltalie et le Brésil. Depuis
cette époque, chacun des bâtiments de long cours de ces quatorze puissances est
devenu un observatoire llottant qui enregistre nuit et jour tous les faits de navi-
gation susceptibles de conduire à une connaissance complète des mouvements Je
l'atmosphère (?t de la mer.
(J'est grâce à ces travaux et au grand développement qu'ont pris depuis quelques
anné(;s les observations météorologi(jues, que nous pouvons, dans le chapitre pré-
cédent comme dans le suivant, donner une esquisse générale de la distribution des
vents à la surface de la Terre,
Considérons maintenant la circulation des eaux produite par celte même influence
de la chaleur solaire.
Tout le monde connaît la division des mers, d'abord en trois grands océans, sa-
voir: lo l'oeéan Atlantique, qui sépare l'Europe et l'Afrique des Amériques; 2" r«>-
céan Pacifi(|ue, «pii couvre la moitié du globe entre les deux Amériques d'une partiel
de Paulre, l'Asie oiientale et la Nouvelle-Hollande, avec l'archipel placé entre deu\;
3" enfin le petit océan qui porte le nom de mer des Indes, lequel est presque tout
enlier au-dessous de Téquateur, entre l'Afrique, l'Asie ella Nouvelle-Hollande.
Si l'on divise en deux, au no d et au sud de l'équateur, chacun des deux grand-:
océans, et si l'on tient compte des deux mers polaires, on aura en tout sept divi-
sions, dans lesquelles on pourra étudier le mouvement des eaux chaudes ou froi-
des, leur déversement de l'équateur vers les pôles, et leur retour vers leur point
de départ. C'est à ce mouvement (jue sont dus, dans la mer universelle, des cou-
rants d'eaux chaudes ou d'eaux froides, dont le déplacement majestueux et lent et
la température plus ou moins élevée donnent naissance à des effets bien autrement
importants dans l'économie des climats que ne pourraient le supposer, au premier
abord, ceux qui ne connaissent le globe que par les cartes géographiques ordi-
naires.
Analysons et apj)récions ces courants si importants, en prenant pour exemple le
ciiruit (jue fornuuU les eaux dans l'océan Atlantique du nord, qui nous est \c
mieux connu, et que sillonnent continuellement les navires qui vont de rEun'|>e
Il l'AnuM-ique du Niud et à l'Amérique centrale, et qui en reviennent.
Dans les régions équatoriales, les eaux de l'océan sont poussées à l'ouest par un
mouvement incessant qui, dans l'Atlantique, les porte vers l'Amérique tropicale.
Ce vasie courant de 30 degrés de largeur, dont 20 au nord et 10 au sud, vient <ie
briser cou Ire h s rivnges du nouveau monde. D'après la config^iration de rAméri-
(|ue dont la pointe la plus orientale est fort au-dessous de l'équateur, la plus grande
partie des eaux de» ce C(»urant se dirige vers le (jolfe du Mexique^ dont il longe les
sinuosités pour aller rcss(utir sous la pointe de la Floride et côtoyer les Étals-Unis
du sud au nord.
Ce gollV, situé sur la zone torride, est partout entouré de hautes montagnes qui
y concentriuit les rayons solaires comme au foniNl'un vaste entonnoir et y engouf-
MÉTÉOROLOGIE DE L'OCÉAN. 509
frent les feux d'un climat brûlant. C'est de ce foyer que le courant équatorîal
s^échappe. H se précipite à travers le détroit de la Floride et produit un flot impé--
lueux de 300 mètres de profondeur et de 14 lieues de largeur. Il court avec une
vitesse de 8 kilomètres à Theure. Ses eaux, chaudes, salées, sont d'un bleu indigo,
et diffèrent de leurs rives vertes formées par Tonde de la mer. Cette masse formi-
dable détermine sur son passage une agitation profonde et suit ainsi son cours
sans se mêler à TOcéan. Comprimées entre deux murailles liquides, les eaux du
Gulf-^tream forment une voûte mouvante qui glisse sur Tempire des mers, en re-
poussant au loin tout objet qu'on y jette en dérive. C'est un vaste fleuve au milieu
de rocéan. t Dans les plus grandes sécheresses jamais il ne tant, dans les plus
grandes crues jamais il ne déborde. Ses rives et son lit sont des couches d'eau
froide. Nulle part dans le monde il n'existe un courant aussi majestueux. Il est
plus rapide que TAmazone, plus impétueux que le Mississipi, et la masse de ces
deux fleuves ne représente pas la millième partie du volume d'eau qu'il déplace. >
JMaury.)
A l'aide du thermomètre, le navigateur peut suivre la grande veine liquide ;
l'instrument successivement plongé dans ses rives et dans son sein indique des
températures qui diiïèrenl de 15 degrés.
Puissant et rapide, le Gulf-Stream se dirige vers le nord, en suivant les côtes des
États-Unis, jusqu'au banc de Terre-Neuve. Là il subit le choc terrible d'un cou-
rant polaire, qui charrie des icebergs énormes, de véritables montagnes de glace
tellement puissantes que l'une d'elles, pesant plus de 20 billions de tonnes, en-
traîna à trois cents lieues vers le sud le vaisseaa du lieutenant de llaven. Le
Gulf-Stream, aux eaux tièdes, dissout les glaces flottantes; les icebergs sont fondus,
et les terres, les graviers,* les fragments de rochers même qu'ils transportaient sont
engloutis au sein des eaux.
Arrivé dans le voisinage de l'Europe, il envoie une bonne partie de ses eaux vers
la mer Glaciale, eu longeant l'Irlande, l'Kcosse et la Norvège ; le reste des eaux
tourne vers le sud à la hauteur d.^s côtes occidentales de l'Espagne, pour venir
rejoindre le grand courant tropical à la hauteur du milieu de l'Afrique. Après s'être
réunies à ce courant, dont elles sont pour ainsi dire la source, elles se portent de
nouveau à Touest pour atteindre encore les côtes du Mexique, celles des États-
Unis, et traverser, pour la seconde fois, l'espace qui sépare les États-Unis de
TËurope, formant ainsi un circuit continu de l'Afrique au Mexique, avec retour au
point de départ par le chemin que nous venons d'indiquer. Les bouteilles flottantes
que les marins jettent à la mer, avec l'indication du lieu et la date du jour où elles
ont été conOées à l'Océan, ont appris que ce trajet, de 20 à 30 000 kilomètres,
s'opère en trois ans et demi environ. Les vents suivent à peu prts la môme
marche que les eaux, c'est-à-dire qu'entre les tropiques soufilent les vents d'est
alizés qui portent l'atmosphère d'Afn {ue en Amérique, comme le courant tropical
y porte aussi les eaux. Entre les États-Unis et l'Europe, de même que le courant
porte la mer vers l'est, de même aussi les contre-courants des alizés soufflent vers
l'Europe : d'où résulte une traversée beaucoup plus rapide des États-Unis, en
France et en Angleterre, que d'Europe aux États-Unis; car, dans ce dernier cas,
OD a le vent et le courant contraires, lesquels favorisaient le trajet du nouveau
inonde vers l'ancien. On sait que lorsque Christophe Colomb tenla l'entreprise
hardie de s'abandonner dans l'ouest, il descendit à la hauteur de l'Afrique pour y
prendre les vents d'est, qui devaient, suivant son estime, le mener en (.*hine. On
ne conçoit guère qu'à cette époque, dit M. Babinet, où les connaissances géogra-
phiques étaient assez avancées pour connaître à peu près les dimensions du globe,
et la dislance itinéraire de l'Inde et de la Chine, un homme ait été assez conflant
dans l'impossible pour espérer atteindre les côtes orientales de la Chine, après une
navigation égale à trois ou quatre fois la distance de l'ancien au nouveau monde.
i^i l'Amérique n'eût pas existé, il eût péri cent fois avant d'arriver en Chine.
510 LES GOURANTS DE LA MER.
Avant de passer aux autres circuits maritimes analogues au circuit de TAtlan-
.tique septentrional, appesantissons-nous sur les circonstances qui le caractérisent.
Les eaux tropicales, dans leur trajet des côtes de l'Afrique à celles de rAmérique,
voyagent sous les feux dMn soleil zénital, et s'échauffent continuellement, jusqu'à
leur entrée dans le golfe du Mexique ; elles se déversent ensuite par le détroit de
Bahama, où elles forment un rapide courant d'eau chaude, qui remonte à Test des
États-Unis, vers le banc de Terre-Neuve. Là le courant, comme nous l'avons dit,
tourne à Test pour venir vers l'Europe ; mais il conserve encore l'excès de chaleur
qu'il doit à son origine tropicale, et c'est là un des grands moyens que la nature
met en œuvre pour tempérer notre globe, en portant ainsi, par le moyen des eaux,
vers des régions plus septentrionales, la chaleur que le soleil verse entre les tro-
piques. A mesure que ce courant s'avance, il perd de sa chaleur en la distribuant
à l'atmosphère et aux mers qu'il traverse ; puis il revient, en laissant à sa gauche
l'Espagne et le haut de l'Afrique, reprendre sa place dans le courant tropical, pour
s'imbiber de nouveau d'une chaleur qu'il reportera encore dans les latitudes de
l'Europe.
C'est par l'intermédiaire des vents que la chaleur de la mer se communique au
continent. Nous allons constater tout à l'heure qu'à la hauteur de l'Europe, les
vents dominants du globe sont les vents d'ouesl inclinant vers le sud-ouest. On
voit tout de suite que ces courants d'air, ayant pour base un courant d'eau chaude,
en prendront la température et souffleront sur l'Europe avec une température bien
plus élevée que si la mer, privée du courant chaud que nous avons décrit, res-
tait au degré de chaleur que comporte sa latitude. Pour se convaincre de cette
assertion, il suffit de comparer le climat et la température des villes américaines
qui sont à la même latitude que nos villes de France.
Aucune des masses d'eau qui se déplacent sur la mer ne mérite d'être mieux
connue que le Gulf-Stream ; aucune n'a plus d'importance pour le commerce des
nations et n'exerce une inQuence plus considérable sur les climats; c'est au Gulf-
Stream que les Iles Britanniques, la France et les pays voisins doivent en grande
partie leur douce température, leur richesse agricole et, par suite, une part très-
notable de leur puissance matérielle et morale. Son histoire se confond presque
avec celle de l'Atlantique boréal tout entier, tant est capitale TinQuence hydrolo-
gique et climatérique de ce courant des mers.
Grâce au mouvement de rotation du globe, et probablement aussi à la direction
générale des côtes, le courant suit une direction constante vers le nord-est, et ne
heurte aucune des pointes avancées du continent. Au large de New-York et du cap
God, il s'infléchit de plus en plus vers l'est et, cessant de longer à distance le lit-
toral américain, s'élance en plein Atlantique vers les côtes de l'Europe occiden-
tale. Ainsi que le dit Maury, si de monstrueuses bouches à feu avaient assez de
puissance pour lancer des boulets du détroit de Bahama au pôle boréal, les pro-
jectiles suivraient à peu près exactement la courbe du Gulf-Stream, et, déviant
graduellement en route, atteindraient l'Europe en venant de l'ouest.
Du 43" au 47« degré de latitude septentrionale, dans les parages du banc de
Terre-Neuve, le Gulf-Stream, venu du sud-ouest, rencontre à la surface des mers
le courant polaire. La ligne de démarcation entre les deux fleuves océaniques n'est
jamais absolument constante, et se déplace suivant les saisons. En hiver, c'est-à-
dire de septembre à mars, le courant froid repousse le Gulf-Stream vers le sud ;
car, pendant cette saison, tout le système circulatoire de l'Atlantique, vents,
pluies et courants, se rapproche de l'hémisphère méridional, au-dessus duquel
voyage le soleil. En été, c'est-à-dire de mars à septembre, le Gulf-Stream reprend
à son tour la prépondérance et rejette de plus en plus vers le nord le lieu de son
conflit avec le courant polaire.
Après s'être heurlOcs contre les eaux du Ciulf-Stream, celles du courant arcliiue
cessent en grande partie de couler à la surface et descendent dans le» profon-
MÉTÉOROLOGIE DE L'OCÉAN.
511
deurs à cause du plus grand poids que leur donne leur basse température. On
peut reconnaître la direction de ce contre-courant, exactement opposée à celle du
Gulf-Stream, par les montagnes de glace que la tiède haleine des latitudes tempe
rées n'a pas encore fondues et qui ?oyagent vers le sud-«st, à rencontre du cou-
Crx«.^e p4x y.TJurJL
Fig. 145. — Les courants de l'Atlantique.
rant superGciel qu'elles fendent comme des proues de navires. Plus au sud, on
ne reconnaît qu'au moyen des instruments de sonde l'existence de ce courant
caché, dont les eaux froides servent de Ut au fleuve chaud sorti du golfe du Mexi-
que; il descend et descend de plus en plus jusqu'au détroit des lies Baliama, où le
thermomètre le découvre à près de ^00 ntètres de profondeur. Heclus.'
512 LES COURANTS DE LA MER.
Le pendant du Gulf-Streain est offert dans l'océan Pacifique par le couranl
chaud, qui suit les crtes delà Chine et du Japon, que les g^éographes japonais
mentionnent depuis longtemps dans leurs cartes, sous le nom de A'uro-Siu'o, ou
fleuve Noir, sans doute à cause de la couleur foncée de ses eaux. Dans les mers
du Sud, les courants sont beaucoup moins connus; ih y sont au reste beaucoup
moins développés. 11 est probable d'ailleurs que les fleuves ma* ins ne sont pas des
courants isolés, mais bien les diverses parties d*un même réseau, les veines dis
tinctes d'un système unique de circulation.
Les petits circuits qui portent au sud les e)ux de Féquateur sont loin d'égaler
La quantité de chaleur que le courant du golfe entraîne vers les régions septen-
trionales est une partie très-notable du calorique emmagasiné dans les eaux sous
le climat torride. La chaleur totale du courant suffirait, si elle était ramassée sur
un seul point, pour fondre des montagnes de fer et faire couler un fleuve de métal
aussi puissant que le Mississipi; el'e suffirait encore pour élever d'une tempéra-
ture d'hiver û une température estivale constante toute la colonne d'air qui repose
sur la France et les lies Britanniques.
En dépit de la marche du soleil, il fait aussi chaud en moyenne en Irlande, sous
le 52« degré de latitude, qu'aux États-Unis, sous le 38'= degré, à J650 kilomètres
de plus dans la direction de Téquateur.
Le courant du golfe, qui porte la chaleur tropicale aux régions tempérées de
l'Europe, sert aussi très-souvent de grand chemin aux ouragans : de là les noms
de Weatherbreeder (père des tempèles», et ^ torm-Ring /oi des orages\ que l'on a
donnés au Gulf-Stream. Les mouvements de l'océan atmosphérique et ceux de
l'océan des eaux se produisent suivant un parallélisme si complet, qu'on serait
tenté de voir un seul et même phénomène dans l'ensemble des courants aérielis
et maritimes. Ainsi le Gulf-Stream semble être pour les vents, comme il l'est vrai-
ment pour les eaux, le grand intermédiaire entre les deux mondes. Il porte aux
mers du nord de l'Europe les matières salines du golfe des Antilles; il entraîne
avec lui la chaleur des tropiques pour en faire profiter les régions tempérées, il
marque la route que suivent les torrents d'électricité que dégagent le^ ouragans
des Antilles. C'est bien ce grand serpent des poites Scandinaves qui développe son
immense anneau à travers l'Océan, et, de sa tête qu'il balance çà et là sur les ri-
vages, souffle une douce brise ou vomit la foudre et les tempêtes.
De même que, dans l'Atlantique du nord, le courant équatorial, qui s*engouflire
dans le golfe du Mexique, revient sur lui-même en passant par des latitudes éle-
vées, une autre portion de ce couranl, bien plus petite, après avoir heurté le cap
Saint-Roch, qui fo me la pointe orientale de l'Amérique du Sud, descend le long
de la côte orientale de cette môme Amérique du Sud ; et ensuite, traversant TAt*
lantique de l'ouest à l'est, revient vers l'Afrique inférieure pour remonter le
long des côtes occidentales de celte partie du monde, et rejoindre I' grand
courant tropical par le sud, comme le Gulf-Stream le rejoint par le nord. A
la quant'té près des eaux, ce courant est parfaitement semblable au circuit
qui occupe le nord de cet océan. La portion qui se déverse hors des tropique^
et qui revient de l'ouest à l'est, du sud de l'Amérique au sud de l'Afrique, est aussi
un courant d'eau chaude, comme le Gulf-Stream l'est entre les États-Unis et l'Eu*
rope. La comparaison des masses d'eau qu'entraîne séparément chacun de ce^
deux circuits montre combien le nord, dans la proportion des eaux chaudes qu'il
reçoit, est favorisé comparativement au midi. On peut assurer que le circuit du
nord forme un courant qui est cinq à six fois plus abondant que le circuit du midi.
Si nous jetions maintenant les yeux sur l'océan l*acifique, nous y verrions de
même les eaux tropicales venir se briser contre la Nouvelle-Hollande, i'arcbipel
de la Sonde et le bas de l'Asie. La plupart de ces e<iux remontent au nord en un
vaste courant d'eau tiède qui vient donner à la haute Californie et à TOrégon uo
climat presque comparable à celui de notre Europe.
MÉTÉOROLOGIE DE L'OCÉAN. 513
en efficacité les deux immenses courants du nord de TAtlantique et du Pacifique
Aussi la portion nord de notre globe jouit-elle de climats bien autrement favo-
rables que rhémisphère sud, et, pour n'en dter qu'un exemple, les glaces polaires
descendent à peine au nord jusqu'à 10 degrés du p61e, tandis qu'au sud elles
atteignent en moyenne le cercle polaire à 23 degrés et demi du pôle.
L'Atlantique du nord, l'AUantique du sud, le Pacifique du nord, le Pacifique
du sud et la mer des Indes ont chacun un courant dont le premier est le prin-
cipal. La mer Glaciale du nord et la mer Glaciale du sud paraissent aussi tra-
versées chacune d'un courant qui semble dirigé vers l'est, à Tentour du pôle.
(Babinet.)
La circulation de la mer est complétée par les courants sous -marins. Un courant
soQS-marin doit porter les eaux de la Méditerranée dans l'Océan. Son existence
résulte, en quelque sorte, d'un calcul par lequel on trouve que la quantité d'eau
salée fournie par le courant supérieur du détroit de Gibraltar est de ] 2 myriamè-
1res cubes par an, la quantité d'eau douce apportée par les fleuves de 1, et celle
qui se perd en évaporation de 2 myriamëlres cubes par an ; de sorte qu'il y aurait
un excès annuel de 11 myriamètres cubes, si l'équilibre n'était pas rétabli par un
écoulement sous-marin. Cette hypothèse parait avoir été confirmée par un fait des
plus curieux.
Vers la fin du dix-septième siècle, un brick hollandais, poursuivi et atteint entre
Tanger et Tarifa, par le corsaire français le Phénix^ fut coulé par une seule bordée
d'artillerie. Mais au lieu de sombrer sur place, le brick, grâce à son chargement
d'huile et d'alcool, flotta entre deux eaux ; il dériva vers l'ouest, et finit par
s'échouer, après deux ou trois jours, dans les environs de Tanger, à plus de 12
milles du point où il avait disparu sous les flots. Il avait donc franchi cette dis-
tance, entraîné par l'action d'un courant inférieur, dans une direction opposée à
celle du courant qui règne à la surface. Ce fait historique, joint à quelques expé-
riences récentes, vient à l'appui de l'opinion qui admet l'existence d'un courant de
sortie dans le détroit de Gibraltar. Le commandant Maury regarde encore comme
certain qu'il y a un contre-courant sous-marin au sud du cap Hom, qui porte
dans l'océan Pacifique le trop- plein de l'Atlantique. En effet, l'Atlantique est sans
cesse alimenté par de très>grands fleuves, tandis que le Pacifique, qui ne reçoit
aucun fleuve important, doit, au contraire, subir une perte énorme par suite de la
grande évaporation qui a lieu à sa surface.
On a constaté certains courants inférieurs en lestant un morceau de bois, pour le
faire couler, mais en le retenant par une ligne de pèche, de manière à le laisser
descendre à plusieurs centaines de brasses, à la volonté de l'expérimentateur. A
Tautre extrémité de la ligne, on attache un baril vide, assez fort pour soutenir
Tappareil; puis on laisse tout aller du bord. Les marins qui observèrent ce fait
pour la première fois, trouvaient fort extraordinaire de voir ce petit baril mar-
cher contre le vent et la mer, à raison de 1 nœud et quelquefois davantage. Les
honunes de l'équipage poussaient des exclamations de surprise en voyant tout
cela fuir comme si un monstre marin s'en était emparé ; plusieurs manifestèrent
même une certaine frayeur. La vitesse du baril était évidemment égale à la diffé-
rence de vitesse des courants supérieur et inférieur.
En 1773, le navire du capitaine Deslandes mouillait dans les eaux du golfe de
Gainée ; un fort courant qui entrait dans cette baie l'empêchait d'aller plus au sud.
Deslandes s'aperçut alors qu'il existait un contre-courant inférieur, à 15 brasses
2% mètres) de profondeur, et il en tira parti d'une manière ingénieuse. Une ma-
chine, offrant beaucoup de surface, fut descendue à la profondeur du courant
sous-marin. Cette machine fut entraînée avec assez de force pour remorquer le
navire avec une vitesse de plus de 2 kilomètres à l'heure.
Dans la mer des Antilles, un bâtiment peut quelquefois s'amarrer, par le même
moyen, au milieu d'un courant.
33
blk LES COURANTS DE LA MER.
Dans le Suml, un double courant sujiérieur et inférieur a été constaté depuis
trÈs-lonptL'nips.
La lomiiéralure moyenne à la surface Je la mer est tn''s-pca différente de c-l'r
de l'air, lant que des courants chauds ne viennent pas apporter leur influence (>.t-
turbnlrice. Dans les iiavages des Impiqucs, il parait que la surface de Teau p=1 mii
peu plus chaude t|ue l'air ambiant.
Eu examinant les U'inpératurcs à la surface cl à diverses profondeurs, un a •)■■■
conduit aux conséifiiences suivantes :
1" Entre les tropiques, la lem(n;raturo diminue avec la profondeur;
2" Dan-i les mers polaires, la température anijmente avec In prolbiideur;
3° Uan-i les mers lempéiiies comprises entre 30° et 70° de latiluilc, la lemi^Ta-
lure cstd'aulanl moins dêcroiss.inle, que la lalilude devient plus frrande. et, [in-
du paralkle de 7û", elle eniiinience à devenir croi-sanle.
Il exi^li', i>ar innséqueid. une miue pour laipielle la température -'st à peu p-
riiii^,laule, d.'pui-^ sa superficie jusqu'à une prot'omleur très -grande.
On ne peut L-uire diiuler que des courants déterminés jiar la différence Jei
priassions 'lue suppiirlenl lei couches de mèine niveau ii t'êquateuret vers les pùIi'*.
ne coiilrllineiit iiuissamineul à produire cette distribution de la chaleur, il paiall
certiiin qu'il y a, \n\ j^'i^iiéial, un courant sui>ernciel, portant vers les mère polaîr*'
l'eau i.liauile des tropiques, et un eouranl inférieur rapportant des pûles vers
féquiileur Tenu frnide des ré{.'ioMS polaires ; mais ces courants sont modifié; dans
leur direction et leur inlensiié par une foule de causes qui dépendent de la pro-
fomleur d-'s bassins des mers, de leur configuration, et do l'influence du vent et
des marées.
Dans les eaux t ré "profondes on rencontre partout la lempéralure uniforme
de -|- k". qui correspond, comme la physique l'a établi, au maximum de densité Ai
l'eiui. Olle température existe sous l'équateur à partir de 2200 mètres de profon-
deur. Dans les nVions polaires, nfi l'eau est plus froide à la surface, on renconlff
eette iuèine tempéridure do li" depuis la profondeur de lliOO mètres. Les ligne-
isotlierme-; ite k" forment la déman-alion enli-e les zones où la surface de l'eau li'
la mer e'-l plu'* froide, et celles où elle est plus chaude que la couche qui possMf
V. I ;'e-t ce que montre la (lirnre précédente, qui représente une coupe méridieuiw
di' l'iltéaii. I,;t courbe qui touche deux fois ia surface indique les profondeurs en
comnieuie la temiiératurc constante de + k'.
Kiilin. le deirré de salure des eaux do l'Océan dilfère suivant les points du globe,
et joli.' san:s contredit un rôle important dans la densité, et par conséquent dan-
la foriiialiou mime des courants inaritimes.
CHAPITRE m.
LES VENTS VARIABLES.
LE VENT DANS NOS CLIMATS. — DIRECTIONS MOYENNES EN EUROPE ET EN
FRANCE. — FRÉQUENCE RELATIVE DES DIFFÉRENTS VENTS. — ROSE DES
VENTS SUIVANT LES LIEUX ET LES SAISONS. — VARIATION MENSUELLE
ET DIURNE DE L*1NTENSITÉ.
Après avoir observé les courants réguliers et périodiques de
rAtmosphère et des mers^ portons notre attention sur les vents
irréguliers qui souillent dans nos climats. Ceux-ci n'ont qu'une
irrégularité apparente^ car le hasard n'existe pas dans la nature,
et chaque molécule d'air ne se déplace que pour obéir impitoya-
bleuient à des lois aussi absolues que celles qui régissent les
mondes dans l'espace. Nous allons essayer d'apporter quelque
lumière au milieu du chaos de la multitude des vents qui se
saccèdenl dans nos pays^ et de démêler les forces en action dans
cette variété.
En dehors des limites changeantes où soufflent les alizés et les
périodiques des deux hémisphères, les zones tempérées sont le
siège des vents variables. L'Europe, par exemple, est entièrement
soumise ace régime-là, les masses d'air s'écoulent tantôt dans un
sens, tantôt dans un autre; parfois un seul vent règne pendant
des semaines entières; parfois, au contraire, deux ou trois direc-
tions difTérentes se succèdent en quelques heures; parfois encore
l'air reste calme, et la plus légère brise n'agite pas même le feuil-
lage du mobile peuplier. Aussi Tinstrument qui montre la direc-
tion du vent dans nos climats, la girouette, est-il depuis longtemps
le symbole léger et féminin de l'inconstance.
516 LES VENTS VARIABLES.
Cependant^ rinconstance même a une cause, et elle est souvent
plus apparente que réelle. Les vents de nos climats^ qui nous
paraissent si capricieux et si yariables^vontnous laisser apercevoir
derrière eux les règles auxquelles ils obéissent.
Nous avons vu, dans le chapitre P', que l'alizé supérieur^ qui
se rend de Téquateur au pôle, modifie sa direction primitive du
sud au nord pour notre hémisphère, et tourne petit à petit au sud-
ouest à mesure qu'il avance sur des latitudes plus élevées. Il perd
en même temps de sa vitesse et de sa chaleur, et s'abaisse peu à
peu. Vers le 30*" degré, il est déjà descendu presque à la surface du
sol. Aux latitudes de la France, il est tout à fait à la surface. Ce
vent du sud-ouest, en effet, domine dans toute l'Europe. Ainsi, au
milieu de la variété des vents, nous en remarquons déjà un qui
est régulier, puisqu'il n'est autre que l'alizé supérieur descendu
jusqu'ici, et qui prend la plus grande place dans la météorologie
de nos climats.
Nous avons vu, dans le chapitre ii, que le grand courant océa-
nique, le Gulf-Stream, aborde les côtes de l'Europe dans cette
même direction du sud-ouest. L'air circule dans le même sens et
augmente encore l'appoint de l'alizé supérieur, ou, pour mieux
dire, c'est toujours le même courant équatorial, aérien et mari-
time, détourné dans le sens S. 0. par la rotation de la Terre.
Pour connaître exactement la direction du vent, on compte la
proportion du temps pendant lequel chaque vent a soufflé, en
admettant un total arbitraire auquel tout est rapporté. Ainsi, par
exemple, supposons que le vent du sud-ouest ait soufflé 90 jours
pendant une année : on inscrira qu'il a régné à lui seul pendant
le quart du temps. Si ce temps est marqué par le nombre arbi-
traire 1000, on inscrira 250 au compte du sud-ouest (en suppo-
sant qu'il ait soufflé exactement le quart du temps, c'est-à-dire,
pour une année, 91 jours 7 heures). On inscrit de la sorte toutes
les directions fournies par la girouette en parties proportionnel-
les d'un même total, et l'on a de la sorte un tableau comparatif
qui peut donner le résultat moyen d'un grand nombre d'an-
nées.
C'est ainsi qu'on a procédé pour l'Europe entière depuis déjà
bien des années. Voyons de suite le résultat général de toutes les
observations faites. Voici un petit tableau qui résume ces obser-
vations. Il montre clairement la prédominance du vent du S. 0.
pour l'ensemble du continent européen, et même pour l'Amérique
du Nord.
LE VENT DANS NOS CLIMATS. 517
FRÉQUENCE RELATIVE DES VENTS :
Direction Force
N. N. E. E. S. E. S. S. 0. 0. N. 0. du vent da vent
moyen, moyen.
France 126 140 84 76 117 192 155 110 S. 88* 0. 133
Angleterre 82 111 99 81 111 225 171 120 S. 66 0. 198
Allemagne 84 98 119 87 97 185 198 131 S. 76 0. 177
Danemark 65 98 100 129 92 198 ]6Î 156 S. 62 0. 170
Suède 102 104 80 110 128 2J£ 159 106 S. 50 0. 200
Russie 99 191 84 130 98 143 166 192 N. 87 0. 167
Amérique du Nord 96 116 49 108 123 197 101 'ilO S. 86 0. 182
On voit que le vent dominant est le sud-ouest. En additionnant
les nombres inscrits^ dans le sens horizontal^ on forme le nombre
1000 : ainsi^ en France^ le vent du sud-ouest souille les 192 mil-
lièmes parties du temps^ ou les 19 centièmes, c'est-à-dire presque
le cinquième du temps. La proportion est plus forte encore en
Angleterre. En additionnant Touest et le sud^ on voit que ce quart
de la rose des vents fournit à lui seul près de la moitié des vents
régnants : 46 centièmes pour la France^ et plus de la moitié pour
TAngleterre : 51 centièmes. Les observations si soignées^ faites
depuis 1830 à Bruxelles^ et les nombres obtenus sur différents
points de la Belgique^ établissent une prédominance analogue
pour cette contrée. On obtient comme pour la France 46 centièmes
pour l'apport d'entre sud et ouest. Le vent dominant est même
exactement S. 45® 0. La Russie offre une variété due à son éloigne-
ment de l'Océan.
Ainsi; nous sommes sous Tinfluence bénigne du courant équa-
torial. MaiS; si l'alizé de retour vient jusqu'ici et va même
jusqu'au pôle^ le courant polaire inférieur^ qui porte l'air froid du
nord au sud et forme sous les tropiques l'alizé du nord-est^ doit
également se faire sentir dans nos contrées. Il faut bien qu'il passe
quelque part pour aller du pôle à l'équateur^ et si l'air qui va de
l'équateur au pôle ne s'en retournait pas^ il n^y aurait plus d'atmo-
sphère entre les tropiques. Or^ examinons un instant encore le
tableau précédent de la fréquence relative des vents. Le maximum
est au sud-ouest; comme il est souligné; de là les nombres vont
en décroissant; puis remontent; et nous offrent un second maxi-
mum au vent du nord-est. Voilà notre courant polaire. Le vent du
nord-est prend les 14 centièmes du régime des vents en France;
et les 19 centièmes en Russie.
11 existe donc dans notre hémisphère deux directions générales
de vents. Tantôt c'est le courant équatorial qui prédomine, tantôt
c'est le courant polaire. Le premier est chaud et humidc; le second
*18 LES VENTS VARIABLES.
est froid et sec. Chacun d'eux a^ sur les productions de la terre^
une influence contraire^ et l'état des récoltes dépend en grande
partie de l'époque et de la continuité de leur règne.
Les vents de S. 0., 0. et S. d'une part, ceux de N. E. et N.
d'autre part, constituent les vents primitifs généraux auxquels
nos régions sont soumises. Toutes les autres directions de vent
proviennent de ces deux courants, par les causes suivantes :
Si les deux courants soufflent à côté l'un de l'autre, occupant
chacun une certaine étendue, comme ils coulent dans une direction
opposée, on doit trouver sur la limite qui les sépare des tourbil-
lons, des remous engendrés par l'action des deux fleuves d'air. Ces
remous tourneront dans le sens N. E. à S. 0. à la tangente du
courant polaire, et dans le sens S. 0. à N. E. à la tangente du
courant équatorial: Comme un instant de réflexion le montre, c'est
là un simple mouvement de rotation horizontal comme celui d'une
meule. Chaque point de la circonférence de cette meule d'air aura
sa direction particulière, puisque nous supposons que cette masse
tourne dans son ensemble. Ce sera là une zone de vents varia-
bles qui peut d'ailleurs changer de place sous l'influence des deux
grands courants qui lui ont donné naissance, et qui changent
eux-mêmes de position, de largeur et d'intensité.
Voilà une première cause de changements de vents qui est pour
ainsi dire constante, puisque les deux courants soufflent sans
cesse, et qui doit se multiplier sur de vastes étendues. Il en est
une seconde non moins importante.
Une différence de température existe constamment entre les di-
verses régions d'un même territoire. Ici ce sont des eaux, là des
terres; ici ce sont des déserts, là des forêts; ici ce sont des plaines
basses chaudes, là des plateaux froids. Ces différences de tempé-
rature modifient nos deux courants à leur passage. Un ciel couvert
favorise la marche de celui-ci, arrête la marche de celui-là. Ainsi
des vents partiels naissent, comme des branches latérales, de ces
deux grands arbres renversés.
Une troisième cause de changement s'ajoute encore aux précé-
dentes : les protubérances du relief continental. Les courants gé-
néraux qui passent au-dessus d'une chaîne de montagnes n'y souf-
flent point avec la même régularité que dans la plaine. En effet,
les vents doivent être d'autant plus inégaux dans leurs bouffées
successives que la surface sur laquelle ils glissent est moins unie.
La même nappe aérienne, qui se meut au-dessus des mers avec
l'uniformité d'un fleuve immense, se départ de son allure régu-
LE VENT DANS NOS CLIMATS. 5*9
Hère dès qu*elle est interrompue dans son cours par les inégalités
du sol. Au pied des grandes montagnes de la Suisse^ et notam-
ment aux environs de Genève où le relief terrestre est déjà très-
accidenté^ les alternatives qui se produisent dans la force du vent
sont telles que Tanémomètre indique parfois une variation d'inten-
sité du simple au triple. Dans les hautes gorges des Alpes il arrive
souvent^ même aux plus violentes tempêtes^ que l'Atmosphère
présente par intervalles le calme le plus parfait. Même dans les
pays £aiiblement accidentés et dans les plaines parsemées de
maisons et de bosquets^ le vent ne progresse point d*un souffle
^al comme Talizé des mers; il avance par une succession de
bouffées et de rafales^ dont chacune représente une victoire du
courant atmosphérique sur un obstacle de la plaine. Au ras du
sol le vent est toujours intermittent^ tandis que dans les hauteurs
de lair il marche presque toujours d'un mouvement égal et ma-
jestueux comme le courant d'un fleuve.
Ainsi des lois régissent ces détails de changement aussi bien
que le mouvement général de circulation. Nous pouvons nous de-
mander maintenant si Ton a remarqué une loi dans le sens de la
succession des vents.
Revenons à notre première cause de changement signalée tout à
rheure. D'ordinaire^ tout notre hémisphère est partagé en vastes
bandes obliques composées de masses d'air coulant en sens in-
verse^ les unes du pôle^ les autres des régions équatoriales. Ces
bandes se déplacent sur la rondeur du globe^ et dans le même es-
pace^ c'est tantôt le vent polaire , tantôt le vent tropical qui do-
mine; mais il ne manque jamais de s'opérer une compensation
entre ces courants atmosphériques^ et le vent neutralisé ou repoussé
dans une partie de l'hémisphère ne tarde pas à se faire sentir sur
un autre point. Tant que la lutte existe entre les deux masses d'air
animées de mouvements contraires^ les vicissitudes du conflit et
la prépondérance graduelle de l'un des vents ont pour résultat de
modifier temporairement la marche des airs^ et de faire tourner
successivement la girouette vers les divers points de l'horizon :
c'est de la rencontre de deux vents réguliers que provient l'irrégu-
larité apparente de tout le système atmosphérique.
Bien que la lutte ne cesse de s'engager tantôt sur un points tan-
tôt sur un autre^ entre les deux fleuves aériens^ cependant ils ne
sont pas égaux en force^ et l'un d'eux finit toujours par l'emporter
après une période plus ou moins longue de résistance. Ce vent
supérieur en impulsion est le courant de retour descendu des hau-
520 LES VENTS VARIABLES.
teurs de Tespace pour atteindre le niveau du sol en dehors de la
zone des alizési^
Les courants atmosphériques venus de Téquateur s^infléchissent
naturellement vers Test; il en résulte que^ dans Thémisphère du
nord^ la plupart des vents soufflent de Touest.
Depuis des siècles déjà^ les savants avaient constaté que^ dans
rhémisphère septentrional^ la succession des vents s accomplit
d'une manière normale dans le sens du sud-ouest au nord-est par
Touest et le nord^ et du nord-est au sud-ouest par Test et le sud :
c'est un mouvement de rotation analogue à celui que le soleil
semble décrire dans le ciel^ lorsque^ après s'être levé à l'orient, il
se dirige vers Toccident en développant sa vaste courbe autour du
zénith. Aristote avait fait cette observation il y a plus de deux
mille ans : « Lorsqu'un vent vient à cesser pour Êiire place à un
autre vent d'une direction voisine^ dit-il dans sa Météorologie^ le
changement a lieu suivant la marche du soleil. » Depuis l'époque
du grand naturaliste grec, plusieurs auteurs que Dove a pris soin
d'énumérer ont affirmé de nouveau ce fait de la rotation régulière
des vents, qui du reste était de temps immémorial parfaitement
connu des marins. Dove le premier a réuni les témoignages épars
qui confirment l'idée populaire, et transforment l'ancienne hypo-
thèse en certitude scientifique. Désormais, il est devenu tout à fait
incontestable que, dans l'hémisphère du nord, les vents se succè-
dent le plus fréquemment dans l'ordre régulier suivant :
S.O., 0., N.O., N., N.E., E., S.E., S., S. 0.
Dans l'hémisphère méridional, la rotation normale des courants
aériens s'accomplit en sens inverse. Ainsi, dit É. Reclus, dans
chacun des hémisphères opposés, la procession des vents coïncide
avec la marche apparente du soleil, qui, pour les Européens, dé-
crit sa course journalière au sud du zénith, et pour les Australiens
passe au nord de ce même point. Tel est l'ordre régulier auquel
Dove a donné le nom de loi de gyration, mais qui a gardé le nom
de ce savant lui-même.
Le directeur de TObservatoire national de Belgique, qui a dégagé de ses nom*
breuses observations la marche des changements de direction, conclut que \tA
changements dans le sens direct ou du mouvement diurne du ciel sont plo»
nombreux que les changements dans le sens rétrograde dans le rapport de 508
à 341.
Les rotations complètes directes sont beaucoup plus fréquentes que les rota-
tions rétrogrades ; on compte annuellement 19 des premières et 6 seulement des
LE VENT DANS NOS CLIMATS. 521
secondes : le rapport est donc comme 3 à 1 environ. La différence porte presque
entièrement sur le printemps et Tété. Pendant cette dernière saison surtout, on
n*a compté moyennement qu'une rotation rétrograde par an, tandis qu'on comp-
tait 8 rotations directes.
En réunissant les nombres donnés pour Thiver et l'automne, on trouve en cinq
années 40 rotations, soit directes, soit rétrogrades, tandis que pour le printemps
et Tété, on en a compté Sk, nombre plus que double du premier.
Si Ton a égard à la durée des rotations, on trouve, pour les valeurs extrêmes,
que la rotation la plus longue a été de 88 jours, et la rotation la plus courte de
1 heure 15 minutes.
Il est à remarquer que les rotations les plus lentes ont eu lieu pendant les mois
de septembre, décembre et avril, et les rotations les plus rapides pendant les mois
de juin, juillet et août.
Le directeur de l'Observatoire national d'Angleterre, Airy, nous montre, dans
une table sur laquelle il a relevé les rotations annuelles des vents observées, que
ce nombre varie depuis 0 jusqu'à 24, et parait soumis à une période septennale.
J'ai observé dans mes voyages aériens une déviation gyratoire
montrant que le vent ne se propage pas en ligne doite^ lorsqu'on
envisage une grande étendue^ mais incline dans le sens que la
théorie précédente vient d'indiquer.
Immergé dans le courant atmosphérique qui l'emporte, Taéro-
naute se trouve situé dans la meilleure condition possible pour
connaître la direction constante du courant, comme pour en me-
surer la vitesse. J'ai eu soin, dans chaque voyage, de tracer exac-
tement sur la carte de France ou d'Europe la projection de la ligne
aérienne suivie par l'aérostat, à l'aide de points de repère qu'on
prend avec la plus grande facilité lorsque le ciel est pur, et qu'on
peut toujours arriver à obtenir, même sous un ciel nuageux, soit
en profitant des éclaircies, soit en descendant de temps en temps
au-dessous des nuages.
L*aéro8tat marque si bien la direction et la vitesse absolue du
courant, que la première sensation éprouvée en naviguant dans
les airs est celle d'une immobilité complète. C'est une impression
toute particulière et toujours surprenante de se voir voguer avec la
vitesse du vent et de ne sentir aucun souffle d'air, pas la moindre
brise ni le plus léger mouvement, même lorsqu'on se trouve emporté
avec furie dans l'espace par la plus violente tempête. Je n'ai
éprouvé qu'une seule fois une bonne brise, le 1 3 avril 1 868, pen-
dant quelques minutes; je l'attribue à ce que l'aérostat, lancé alors
avec une vitesse de 55 kilomètres à l'heure, est arrivé dans une
région où l'air se déplaçait moins rapidement.
Un fait capital ressort avec évidence du tracé de mes différentes
lignes aériennes. Ces routes inclinent les unes et les autres dans
le même sens, en vertu d'une déviation gyratoire générale.
522 LES VENTS VARIABLES.
Ainsi, par exemple, le 23 juin 1867, raérostat, conduit par un vent du nord,
n!e d*abord dans la direction du sud, puis il forme vers Touest un angle léger
avec la ligne du méridien de Paris ; cet angle, d'abord très-faible, puisque le ballon
passe à Test d'Orléans en traversant le 48" degré de latitude, s'accuse ensuite de
plus en plus. En traversant le 47» degré, la direction devient sud-sud-ouest. En
arrivant au (i6«, elle est tout à fait sud-ouest, et c'est ainsi que nous descendons,
à k heures 20 minutes du matin, à Larochefoucault, près Angoulème. Étant partis
de Paris la veille à k heures 45 minutes, nous avions parcouru 480 kilomètres en
1 1 heures 35 minutes, avec des vitesses croissantes.
Ce mouvement de gyration des couches atmosphériques, accusé par ce voyage,
s'est manifesté d'une manière analogue en différentes traversées. Le 18 juin, nous
partons sous un vent est-nord-est, et voguant d'abord ouest-sud-ouest nous pas-
sons au zénith de Versailles. Coupant l'angle de la forêt de Rambouillet après avoir
traversé l'étang de Saint-Hubert, nous allons jeter l'ancre à Villemeuz, au sud-est
de Dreux. Remorqués à ballon captif jusqu'à cette ville, nous nous élevons de nou-
veau pendant la nuit, et dès lors nous voguons tout à fait vers l'ouest. Du 1« au
2° degré de longitude, la rotation continue de s'accentuer. Nous passons sur Yer-
neuil et Laigle et allons descendre à Gacé (Orne), conduits dans la direction ouest
inclinée déjà vers le nord.
Dans la nuit du 9 au 10 juin, après être venus le soir de Paris en inclinant vers
le sud et nous être arrêtés à la lisière de la forêt de Fontainebleau, à Barbizon,
nous remontons le matin dans l'atmosphère, et suivant une courbe qui s'est de plus
en plus accentuée pendant notre escale, malgré l'état de calme de l'atmosphère,
nous allons tourner au sud-ouest et descendre près de Lamothe-Beuvron, au sud
d'Orléans.
Le 15 avril 1868, parti du Conservatoire, l'aérostat vogue d'abord vers le
sud-sud-ouest, passe au zénith de l'Observatoire, laisse à l'ouest Bourg-la-Rcine
et Lonjumeau et passe sur Arpajon et Ëtampes. Nous suivons sensiblement la ligne
du chemin de fer d'Orléans, en laissant à noire droite Angerville, Arthenay, Che-
vilJy ; puis, traversant la forêt d'Orléans, nous arrivons bientôt sur la Loire, en
tournant de plus en plus vers le sud-ouest. Après avoir laissé Orléans à gauche de
notre route, nous suivons le cours de la Loire pour descendre à Beaugency, ayant
de la sorte constamment dessiné un arc de cercle nous emportant vers le sud-ouest.
Ces observations correspondent-elles à la loi de giration des vents signalés par
Dove? C'est là, je crois, un seul et même fait.
La direction actuelle d'un vent est son caractère le plus appa-
rent et le plus facile à observer. Pour la déterminer, on suppose
l'horizon partagé en quatre arcs égaux par deux diamètres perpen-
diculaires entre eux, dont l'un est dirigé du sud au nord, l'autre
de l'est à l'ouest. Les points oii ces diamètres coupent l'horizon
sont les quatre points cardinaux. Mais ces points seraient insuffi-
sants^ car le vent peut prendre une foule de directions intermé
diaires. On indique ces directions par de nouveaux diamètres qui
partagent Thorizon en seize parties égales, et l'on a ainsi, sauf des
différences négligeables, l'indication de toutes les aires du vent.
La figure qui représente ces divisions, et que nous donnons ci-
contre, est connue sous le nom de Rose des vents. A peine est il
besoin de rappeler que l'aire du vent s'exprime toujours par le
VENT DANS NOS CLIMATS. 5*8
point d'où il vient, et jamais par celui vers lequel il souFFle; ainsi
vent d'est veut dire vent qui vient de l'est; vent du nord, vent
qui pousse au sud, etc.
Lorsqu'on sait s'orienter et qu'on peut trouver autour de soi
quelques objets susceptibles d'être impressionnés par les mouve-
ments de l'air, il est aisé de reconnaître la direction du vent;
mais on a souvent recours à un instrument, le plus ancien sans
doute de tous ceux qui servent aux observations météorologiques.
ng. 147. — Rose des
à la girouette. Ce simple appareil consiste en une feuille de métal,
ordinairement de fer-blanc ou de zinc, découpée d'une façon plus
ou moins éléj^ante, et mobile sur une tige à laquelle est Ûxée
une croix horizontale, dont les bras portent à leurs extrémités
les lettres N, S, 0, E. La girouette se place sur la partie la plus
élevée des édifices. Autrefois elle était le complément obligé,
Don-Beulemeot des palais et des châteaux, mais même des
plus modestes maisons dont les façades à pignons semblaient
Eûtes tout exprès pour la recevoir.
524 LES VENTS VARIABLES.
On a toujours parlé du temps, dit à ce propos A. Laugel, si Ton n'a pas toujours
parlé de la météorologie, et, bien que le nom soit récent, je suis tenté de croire que
nos aïeux avaient plus que nous souci de ce qu*il représente. En faut-il donner une
preuve? On voit bâtir aujourd'hui nombre de belles maisons, de châteaux, où
Tarchitecte a oublié la girouette. Jadis, dessinée avec goût, de formes originales,
elle ornait toujours les toits des maisons. Il y a quelque chose de poétique dans
cet emblème du changement et de la fixité réunis dans un seul objet. N'est-ce
pas l'image de notre pauvre vie de tant d'efforts, de troubles, de luttes sur un
point étroit où l'on naît, et où il faut mourir? La girouette domine la maison;
elle marque fidèlement toutes les incertitudes, toutes les tempêtes du ciel; au-
dessous s'agitent toutes les passions humaines. Elle grince encore à demi usée,
au-dessus des vieilles demeures désertes que plus rien n'anime au dedans, et ses
brusques mouvements forment un contraste lugubre avec le calme et le silence
que la mort et l'oubli ont laissés derrière eux.
Exposée aux intempéries, elle se rouille et se détériore, devient
paresseuse, n*obéit plus aux impulsions du vent. Il arrive aussi
que sa tige se déjette, et alors, déplacée de sa position d'équilibre^
la girouette retombe toujours du même côté. Ses indications ne
sont valables que si elle est vérifiée de temps en temps, et placée
à une hauteur qui la mette à Tabri des déviations de vent causées
par les obstacles inférieurs. Il n'est pas rare que T Atmosphère soit
parcourue par plusieurs courants superposés et entre-croisés. Dans
ce cas, le courant principal, celui qui, si Ton peut dire, gouverne
le temps, est en général placé à une grande hauteur, quand même
il n*est pas le plus élevé de tous, et c*est la marche des nuages
qui le fait connaître. Là est le meilleur et le plus sûr indice de
Taire du vent.
La masse ou la densité de l'air ne variant que dans des limites
très-restreintes, la force du vent dépend presque entièrement de
sa vitesse, et croît comme le carré de celle-ci. Les termes « force
du vent » et t< vitesse du vent » sont donc presque identiques.
Pour mesurer cette vitesse, on se sert d'appareils désignés sous le
nom à' anémomhtres .
L'un des plus utilisés dans les observatoires est celui dont l'invention est due au
docteur Robinson, de l'Observatoire d'Armagh (Irlande). Cet instrument se com-
pose d'un axe vertical, supportant quatre rayons horizontaux de même longueur,
croisés à angles droits et à l'extrémité desquels quatre demi-sphères creutes sont
soudées de manière que le grand cercle qui termine chacune d'elles soit toujours
dans un plan vertical, et que la partie concave de Tune quelconque regarde li
partie convexe suivante.
Un instant de réflexion sufGt pour montrer que le vent rencontre toujours deux
demi*sphère8 concaves et deux autres convexes. Comme il a plus d'action sur les
premières que sur les secondes, il imprime à tout le système un mouvement de
rotation, et le nombre des tours du moulinet est toujours proportionnel à la vi-
tesse du vent; le nombre trois représente assez exactement le rapport qui existe
LE VENT DANS NOS CLIMATS. 545
entre Tun et l*auire. Ainsi, en mesurant la circonférence du cercle que décrit le
centre d^ne des demi-sphères, et en multipliant cetle longueur par trois, on a le
chemin parcouru par le vent pour chaque révolution du moulinet.
A l*Observatoire de Paris^ dont je reproduis ici la terrasse su-
périeure, Tinstallation météorologique, opérée d*abord par les soins
d*Arago, puis complétée il y a quelques années par M. Marié-
DaTV, se compose des divers instruments que nous avons décrits sé-
parément pour la plupart. Le vent inférieur montre sa direction par
la girouette, assez massive et découpée en forme de queue de co-
mète, la vitesse est donnée par Vanémomitre de Robinson (voir la
page suivante). Le vent supérieur est donné par la direction des
nuages, que Ton observe soit directement, soit plus exactement dans
un miroir sur lequel les directions sont gravées. On voit sur le pre-
mier plan un mât d*où descendent deux fils électriques : c*est le
support d'un thermomètre électrique, placé à 5 mètres (c'est-à-dire
à 33 mètres au-dessus du sol), dont les indications sont transmises
à l'étage inférieur; ce sont les températures de Vair. Cette même
température de l'air est également donnée par un thermomètre
placé au nord de la salle méridienne sous un triple cône de métal^
et que le dessinateur a supposé sur la terrasse, ainsi que ceux du
jardin, enregistrant les maxima et les minima. On voit près de la
coupole un ancien pluviomètre, remplacé aujourd'hui par le toit
conique de la petite construction circulaire du premier plan, dont
l'intérieur est en forme d'entonnoir et recueille Teau tombée. —
Le baromètre Fortin se voit à travers une fenêtre.
Au nouvel Observatoire météorologique de Montsouris, avec le-
quel nous avons déjà fait connaissance, et sur lequel nous nous
étendrons spécialement plus loin, la girouette est une plaque car-
rée de fer-blanc, dont on observe le mouvement avec la plus
grande facilité dans la cour intérieui'e vitrée, à l'aide d'un miroir
orienté. L'anémomètre élevé sur un poteau de 20 mètres transmet
automatiquement ses indications par un circuit électrique.
Il est intéressant pour nous d'avoir pris, comme nous venons
de le faire, une idée exacte générale de la distribution du vent dans
nos climats. Mais il le serait davantage encore de pouvoir nous
représenter le fonctionnement du vent selon les différents mois de
Tannée, selon les saisons, pour les principaux points de l'Europe.
Ainsi, par exemple, nous ne pouvons glisser sur ce sujet sans
profiter de toutes les observations météorologiques faites à Paris
pour nous rendre compte de la manière dont s'y comporte le vent^
et connaître le régime des vents sur ce point principal de la
526 LES VENTS VARIABLES.
France. Il faut aussi que nous puissions voir à peu près quelles
influences dominent sur la France entière^ et aussi sur les centres
principaux^ sur les villes capitales des autres nations de TEurope.
C*est ce que nous allons essayer^ en mettant à profit tous les docu-
ments météorologiques que des observateurs dévoués à la science
et infatigables ont réunis pour plusieurs points spéciaux.
Commençons d'abord par Paris.
L'Observatoire de Paris, fondé il y a juste deux siècles par
TAcadémie des sciences, Colbert et Louis XIV, a inscrit dès le
commencement à son programme Fétude des phénomènes atmo-
sphériques comme étant le complément indispensable de celle des
phénomènes célestes. Nous avons vu (p. 36) que le baromètre
avait été inventé en 1643, et (p. 228) que le thermomètre lavait
été vers 1 650. Dès son entrée à l'établissement, en 1 670, Cassini I"
organisa l'observation quotidienne de ces deux instruments fon-
damentaux; celle du vent et de la pluie vint ensuite. Nous avons
ainsi à Paris une série respectable de près de deux siècles d'ob-
servations météorologiques, qui sont devenues de plus en plus
précises, avec les années et avec la discussion critique, sans la-
quelle la science n'existe pas.
Nous avons vu dans le Livre précédent quelles sont les moyen-
nes de température, mensuelles et diurnes, qui ont été conclues
de ces observations régulières. On a pu de même arriver à com-
parer chaque année les mêmes mois entre eux, quant aux vents
enregistrés, et voir ainsi quelles sont les directions du vent les
plus fœquentes en janvier, de même en février, et ainsi de suite
pour chaque mois. En faisant la moyenne de soixante ans d'ob-
servations (1806-1866), on arrive aux divers résultats suivants.
Cette longue série d'observations régulières nous donne d'abord
les chiffres que voici pour la moyenne annuelle des huit vents prin=
cipaux à Paris :
REPARTITION ANNUELLE DES VENTS A PARIS.
(Proportion sur 10000 vents.)
Nord 1 039
Nord-Ouest 108%
Ouest 1788
Sud-Ouest 1935
Sud 1476
Sud-Est 799
Est 69%
Nord-Est 1191
On voit combien le sud-ouest et Touest dominent tous les autres.
LE VENT DANS NOS CLIMATS.
5S9
Pour mieux saisir les directioas de vents représentées par ces
nombres^ on les traduit en figures géométriques. A partir d*un
point central^ on élève des lignes droites dans la direction des
points cardinaux N* E. S. et 0.^ et des rhumbs intermédiaires
NE.^ SE.^ SO. et NO.; puis on marque sur ces droites une longueur
proportionnelle au nombre de fois qu^a soufflé le vent correspon-
dant; on les termine à cette longueur^ et Ton réunit toutes ces
extrémités par une courbe continue.
Si^ par exemple^ le vent du nord soufflait toute Tannée au dé-
triment des autres^ la figure serait toute en hauteur et ressemble-
mïE
EM
OSO
sso
Fig. 149. — Rose moyenne annuelle des vents à Paris.
rait à la lettre A, laissant à peine de place pour les autres vents,
rares dans notre hypothèse. Si, au contraire, c'était le vent du sud
qui prédominât uniquement, la figure ressemblerait à la lettre Y.
Si les vents soufflaient également de toutes les directions, la figure
prendrait la forme d'un cercle. On comprend facilement ce mode
de représentation. — Au lieu de tirer les lignes dans la direction
du vent, on peut les tirer sous le vent, c'est-à-dire dans la direc-
tion opposée. La figure prend alors une forme symétriquement
contraire. Les deux modes sont bons : le premier est plus direct;
le second représente l'effet du vent, par exemple, sur une flamme*
J'emploierai le premier ici. — Pour obtenir le second, on n'aurait
qu'à retourner le livre le haut en bas, mettant le S. en haut et l'O.
à droite»
34
53a
LES VENTS VARIABLES.
La courbe précédente représente Tétat général du vent à Paris,
S.0
Fig. 150. —Rose moyenne des vents d*hi ver à Paris.
d'après une moyenne de soixante ans. On voit^ dès le premier
2LtJZ9
Fig. 151. — Rose moyenne des vents de printemps à Paris.
coup d œil ^combien la figure a d ampleur vers le S.O., VO. el k S ,
RÉGIME DBS VENTS A PARIS.
531
ampleur correspondant aux nombres du premier des trois petits
tableaux précédents. N
^0
JAax237%
SE
Fig. 152. — Rose moyenne des vents d*été i Paris
Cette même série de soixante années d'observations quoti-
SO
Fig. 153. — Rose moyenne des vents d*atttomno à Paris,
diennes régulières nous donne les chiffres suivants pour la direc<
lion dominante des vents suivant les saisons.
532 LES VENTS VARIABLES.
REPARTITION DES VENTS A PARIS PAR SAISONS.
(Proportion sur 10000 vents par saison.)
N. N.O. 0. S.O. S. S.B. B. N.B.
Hiver 962 955 1599 1917 1725 1034 676 1132
Printemps 1343 1078 1542 1637 1312 729 792 1567
Été 1055 1327 2394 2103 1070 501 635 1015
Automne 791 971 1586 2083 1809 940 775 1045
On voit qu*en hiver les vents les plus fréquents sont ceux du
S. 0. et du S.; qu*au printemps, ce sont ceux du S. 0. et ceux du N, E.
(courant polaire) ; qu en été, ce sont les vents d'O. ; et qu*en au-
tomne, ce sont le S. 0. et le S. qui dominent.
En examinant chaque mois séparément, nous constatons la
répartition suivante :
RÉGIME MENSUEL DES VENTS A PARIS.
(Proportion sur 10 000 vents par mois.)
E. N.O. 0. S.O. s. S.E.
Janvier 115 95 155 176 158 110
Février lOi 102 175 171 193 100
Mars 123 100 172 172 123 64
Avril 153 118 141 136 141 71
Mai 127 105 n9 182 131 84
Juin 131 130 211 200 93 59
Juillet 97 144 257 210 106 49
Août 89 124 249 220 122 43
Septembre 99 98 150 203 162 73
Octobre 77 102 160 187 198 105
Novembre 62 91 165 236 182 103
Décembre 70 90 151 226 168 100 73 122
C'est là le résultat de près de cent mille observations. Le vent
dominant à Paris est exactement 0. 35^ S. Cette direction est la
plus fréquente et la plus forte en moyenne.
Si^ au lieu de réunir chaque point à son voisin par une ligne
droite, on suppose, avec Haeghens, que les vents intermédiaires
sont proportionnels aux vents observés, on trace une courbe réu-
nissant, sans former d'angles, toutes les observations faites. Dans
la nature il n y a pas de sauts brusques. C'est en tenant compte
des points intermédiaires qu'ont été tracées les quatre roses pré-
cédentes pour chaque saison, construites d'après les nombres du
petit tableau des vents distribués par saisons.
En prenant séparément les nombres du dernier tableau (r^me
mensuel), et en por^nt autour d'un centre des longueurs en
E.
N.E.
6S
123
62
93
66
180
86
154
86
136
53
123
46
91
62
91
87
128
78
93
68
93
RÉGIME DES VENTS A PARIS. 533
millimèlres proportionnelles h la fréquence relative des différents
vents (1"" pour 1 0), j'ai tracé les douze roses de la figure 1 54 (page
suivante) qui représentent exactement la moyenne des vents pour
chaque mois de Tannée à l'Observatoire de Paris, d'après soixante
ans d'observations.
L'Observatoire météorologique spécial établi au parc de Mont-
souris trace lui-même ces courbes curieuses de la marclie des vents,
comme celles du thermomètre, du baromètre, etc. C'est là un com-
plément précieux pour toute publication météorologique, et déjà l'Ob-
servatoire de Bruxelles et les comparaisons de Glaisher en avaient
donné l'exemple, sans oublier les travaux personnels de Lalanne,
qui le premier a traduit la météorologie en figures géométriques
parlantes. Je choisis dans les bulletins de Moutsouris une année
entière de roses mensuelles (fig. 155). En comparant chaque mois
à ceux de la figure précédente, on voit que le régime des vents est
loin d'être identique chaque année; les mois s'écartent plus ou
moins de la moyenne générale, et cet écart dans le régime des
vents est le premier caractère distinctif de chaque année, au point
de vue de la température comme sous celui des pluies, c'est-à-
dire pour toute climatologie. Les courbes ont été tracées, comme
on le voit, sans tenir compte des vents intermédiaires.
Tel est le régime des vents à Paris. Si nous considérons la
France dans son ensemble, nous constatons que le S. 0. domine
dans le nord, le nord-est et l'ouest, région que l'on peut appeler
Atlantique, et qu'il s'abaisse vers la région méditerranéenne, si bien
qu'à Marseille, par exemple, il souffle presque constamment du
N. 0. et que dans presque tout le nord de la France le vent N.
est dominant. Cette inflexion est due, en partie au relief des
terres, en partie surtout à l'aspiration des déserts brûlants
d'Afrique.
La rose mensuelle des vents à Marseille est très-curieuse, en
ce sens qu'elle est pour ainsi dire constamment représentée par un
trait orienté du N. 0. au S. E. : c'est le mistral (en patois pro-
vençal magisiraouy maître vent), si connu sur le littoral français
de la Méditerranée. A Toulon, l'O. domine de mai à septembre,
TE. d'octobre à janvier. A Lisbonne, le N. et le N.N.O. dominent
toute Tannée, alternant avec le S. 0. Madrid, fortuitement in-
fluencée par le relief du sol et par les découpures de l'Espagne^
est très- variable : sa girouette tourne à tous les vents.
Les Tents du N. soufflent presque constamment en été sur Tarchipel Grec, et
534
LES VENTS VARIABLES.
sont connus depuis longtemps sous le nom de vents itésiens. Ils commencent après
le solstice d'été et durent quelquefois jusqu'à la fin de Tautomne. Ils sont inter-
rompus surtout vers Tépoque des solstices, c'est-à-dire des jours les plus longs et
des jours les plus courts, par des vents de S. E. et de S .0. qui soufflent avec une
Janvier
FévTncp
JoiUet
190
Août
Septcmlyre
QcioVro
Kovembre
NO N
£ 0
NE
itm^er
Hêmmu*- mtytn.
«fJMvW lu.
Fig. 154.
grande force ; en hiver cepenaani jes coups de vents de N. sont encore plus à crain-
dre et sont souvent accompagnés de neige ou de grêle. Les vents étésiens acquiè-
rent quelquefois en été une violence extraordinaire, et, bien qu'ils soient utiles aux
navigateurs, ils ne laissent pas d'être parfois pernicieux, froids et chargeant Vho-
RÉGIME DES VENTS EN FRANGE.
535
rizon dMpaisses Tapeurs. Us nuisent quelquefois beaucoup k la végétation, et à
peine ont-ils soufflé quelques heures, que les sommets des montagnes d* Albanie et
de Grèce se couvrent de neige.
Remontons-nous vers le nord-est, la tendance des vents de N. k dominer devient
JuiRet
Août IT
s.o *
s
N N.8
Septembre 0 ^v
Novembre vo
Décembre Tf y.u
V.0
Eté (le
UGd
HHtctcIé
1869-70
p lii&tQUM
^ àtim
Kg. 155.
de plus en plus marquée ; pendant la plus grande partie de Tannée, le N. et le
N.B. régnent à Gonstantinople.
Bercés sur la Méditerranée, les Grecs avaient étudié et décrit les diverses di-
rections du vent qui enflait leurs voiles. Tout d*abord, ils n'en distinguaient que
536
LES VENTS VARIABLES.
deui; Ifl nord, Boréta, et le sud, Noloi. Cette distinction, biaiit^ insuffinDle, (ut
rapidement complétée parle Tent d'ouest, ZtrpAira*, etpnrle vent d'est, Eiitw, Du
tempB d'Homère, ils avaient même déjà ajouté les inlermédiaires : le N. E. ou
Borias-Euros, le S. E. ou Notos-Apbeliotes, )e S. 0. ou FArgestes-Nolos, et le
N. 0. ou Zephiros-Boréas. On peut même remarquer dans Homère que le leet
d'ouest, le Zophiros, est représenté avec ses caractères Téritables; ce n'est poiot
le vent léger et sans force qui joue et Tolàtre au printemps arec Flore daes les
compositions galantes du siècle de Louis XV : c'est le violent zéphire, le reot lu
Fig. 166. — Carte des venU domiotals en France.
soufOe pernicieux, celui auquel les autres ne résistent pas ; c'est le zéphire id sif-
flement aigu qui pousse devant lui la tempête et soulève les flots. Or tels tout
encore les caractères de notre vent d'ouest ou zéphire français, vent domioinl de
l'Europe. Il y a longtemps qu'Auguste lui élevait un temple dans les environs de
Narbonne, pour l'engager à lui soufller moins fort dans les oreilles. Sur les cAIe*
de Bretagne, ce vent désaslreui rase la tête de tous les arbres <i ta hauteur des
abris. Tous les pommiers de Normandie ont le tronc penché du c6té oppocé 1 b
mer par la violence et la persistance de ce vent. On voit le même effet sur la câti
d'Ingouville au-dessus du Havre, et avec un peu d'attention, [n^que tout le loog
de nos magniOquea rivages.
RÉGIME DES VENTS EN FRANGE. 537
Tel est Tensemble du régime des vents dans nos contrées. C'est
en somme le courant équatorial qui domine ou la direction S. 0.
Le courant polaire^ ou la direction N. E.^ vient ensuite. En glis-
sant Tun contre lautre ou Tun sur Tautre^ ces deux courants
généraux produisent des directions différentes^ amenées d'ailleurs
aussi par les conditions locales et par des phénomènes atmosphé-
riques dont nous parlerons plus loin. Si nous dressons la rose
mensuelle du régime des vents à Londres^ nous constatons la
domination du N. 0. sous une forme plus marquée encore qu a
Paris. Le relevé des observations faites pendant vingt années consé-
cutives (1840-1 860) à l'Observatoire deGreenwich^ que je viens de
recevoir de mon célèbre correspondant^ M. Glaisher^ directeur du
service météorologique de cet Observatoire^ donne les moyennes
suivantes pour la fréquence relative de chaque vent :
Le vent du N. souffle en moyenne pendant 41 jours.
— N.E 4S —
— E 22 —
— S.E 20 —
— S 3k —
— S.0 104 —
— 0 38 —
— N.0 24 —
Jours de calme 34 —
(Koy. la fig. 157.) 365
La rose des vents de Bruxelles conduit au même résultat (voy. la
fig. 1 58)^ et déjà nous avons vu la domination du courant équato-
rial par lensemble des observations faites sur TEurope entière.
A Berlin^ on avait commencé d'excellents travaux météorolo-
giques qui pourraient nous être de la plus grande utilité pour
une esquisse générale de la météorologie de TEurope. Mais
depuis que le militarisme y domine^ depuis Tannée 1863^ où la
fatalité poussa M. de Bismark au pouvoir, cette nation infortunée
est complètement perdue pour la science^ complètement perdue
pour la philosophie , avec laquelle elle avait été si glorieusement
alliée en ses jours de paix et de bonheur.
Il paraît certain que le vent ne se propage pas seulement par
impulsion, mais encore par aspiration. Ce second mode mérite
attention^ parce qu*il fournit une donnée importante sur la cause
du mouvement. C'est Franklin qui parait avoir le premier fait
Tobservation. Il rapporte quelque part dans ses lettres qu'ayant
▼oulu observer une éclipse de lune à Philadelphie^ il en fut em-
538
LES VENTS VARIABLES.
NX
péché par un ouragan de nord-est^ qui se manifesta sur les
sept heures du soir^ et amena ^ comme d'ordinaire, des nuages
épais qui couvrirent tout le ciel. Il fut surpris, quelques jours
après, d'apprendre qu a Boston, situé à environ quatre cents milles
au nord-est de Philadel-
phie, la tempête n avait
commencé qu'à onze heures
du soir, longtemps après
l'observation des premières
phases de l'éclipsé; et,
comparant ensemble les
rapports recueillis dans
diverses colonies, Franklin
observa constamment que
cette tempête du nord-est
avait eu lieu d'autant plus
tard , que la station était
plus septentrionale, et
qu'ainsi le vent soufflait
dans un sens et avançait
progressivement en sens
contraire.
Depuis, Ion a observé un grand nombre d'ouragans présentant
ce caractère particulier dans leurs directions. Cependant, presque
toujours, le vent s'avance dans la direction vers laquelle il souffle.
Le terrible ouragan du S. 0. du 29 novembre 1 836 passa sur
Londres à 10 heures du
matin, à la Haye à 1 heure,
à' Amsterdam à 1 heure et
demie, à Emden à 4 heures,
à Hambourg à 6 heures, à
Lubeck, Bleckede et Sak-
wedel à 7 heures, enfin à
Stettin à 9 heures et demie
du soir. Il se transportait
donc dans la même direc-
tion que celle dans laquelle
il soufflait , et il mit 1 0 heures à parcourir l'espace qui sépare
Londres de Stettin. Sa vitesse était par conséquent de 86 mètres
par seconde ou de 13 kilomètres par heure.
Peut-être le vent comm ence-t-il dans un point situé au milieu
Fig. 157.
Rose moyenne annuelle des vents à Londres.
Fig. 158.
Rose moyenne annuelle des vents à Bruxelles.
REGIME DES VENTS EN EUROPE.
539
de la région qu'il occupe et de là se dirige-t-il en arrière et en
avant. Les brises de terre et celles de mer^ dont la cause est bien
connue, confirment cette théorie. La brise de mer se fait sentir
d*abord sur la c6te^ puis au bout de quelques heures dans Tinté-
rieur des terres et en pleine mer. Il arrivera donc qu'un vent d est
soufflera d*abord en Allemagne et plus tard en Hollande et en
Russie.
Voici, en esquisse générale, la distribution dominante du vent
sur 1 ensemble du globe.
^reetMm des Ytmi» fèrtc^fue» :
_^ *#» Mirer-
..«. *n.Ste
rig. 159. "— Carte des vents généraux dominants sur le gloLe.
Supposons un navire qui parte du cercle polaire arctique
pour se diriger sur Téquateur, le traverser, et se rendre au
cercle polaire sud. Voici quelle succession de vents il rencon-
trera :
1 • En mettant à la voile, il navigue dans la région des vents
du sud-ouest, ou contre-alisés du nord, appelés ainsi parce
qu'ils soufflent dans une direction opposée aux alizés de leur
hémisphère.
2* Après avoir croisé le parallèle de 50^, et avant d attei ndre
celui de 35', il traverse la zone des vents de la partie de l'ouest,
où le sud-ouest domine, et où le courant du nord-est prévaut éga-
lement sur les autres vents.
540
LES VENTS VARIABLES.
3° Entre le 40* et le 45* degré^ il y a une région de vents très-
variables et de calmes. Les vents y soufflent^ dans Tannée^ égale*
ment des quatre quartiers pendant trois mois.
4* Aux vents d'ouest^ qui ont prévalu jusqu a présent, succède
la région des calmes du tropique du Cancer, puis celle des vents
alizés, qui conduisent le navire jusqu'au parallèle de 10* nord, où
S"* Il entre dans la zone de calme équatoriale, qui n*a qu'une
largeur de 5\
ô"" De 5^ nord jusqu'au 30* sud soufflent les vents alizés du sud-
est.
7* Vient ensuite la zone calme du tropique du Capricorne,
analogue à celle que nous avons trouvée au tropique du
Cancer.
8" Du 35* au 40* degré sud, dominent les vents qui soufflent
moyennement de Touest, en s'étendant jusqu'au N. 0. et au S.O.
9* Enfin le navire atteint au 40* degré les contre-alizés du sud,
qui ont la direction du nord-ouest, et prévalent aussi loin
que les observations ont été faites, du côté du pôle austral.
Tel est l'état général du vent à la surface du globe, et en parti-
culier dans nos contrées.
Si maintenant nous considérons Vintensité du vent, nous obser-
vons que sa variation, en apparence si irrégulière, est cependant
unie comme toute chose aux mouvements de la Terre, aux saisons
et aux jours. D'après vingt années de comparaisons faites à
Bruxelles, le vent est moins intense pendant les jours les
plus longs, et plus intense,
au contraire , pendant les
jours les plus courts : en
juin, les indications de l'in-
tensité du vent donnent
0,832, et en décembre 1,227.
Le mois de septembre cepen-
dant semble faire exception,
car il présente évidemment
le minimum et ne donne
moyennement que 0,80'» ;
mais ce mois fait en quelque sorte exception pour nos climats,
à plusieurs égards.
Il est remarquable, du reste, que pendant les six mois où le
soleil est au-dessous de Téquateur, la force du vent surpasse la
Jaxnr. Tcv^.'SCiriAvnrKû Jcnn JmLAmtt $rp^Oct.Kbr.Dice. Jatt
Fig. 160. — InteDsité mensueUe des vents.
MESURE DE L'INTENSITÉ DU VENT.
bk\
Yjnwt 2^ k^ 6^ rf^ l(hli<\i ?^ '.^ G^ 8*^ içhhoxxa
Fig. 161. — Intensité diurne des vents.
moyenne de Tannée^ tandis que^ au contraire, la force est géné-
ralement inférieure à la moyenne pour chacun des six autres
mois.
L^intensité du vent varie également suivant les heures du jour.
L'anémomètre de l'Observatoire de Bruxelles qui enregistre les
vents de 5 en 5 minutes
montre que cette variation
diurne de l'intensité du vent
s'étend d'une moyenne de
0^15 'minuit à 4 heures du
matin), à 0,21 (10 heures),
0,26 (midi), 0,29 [2 heures), 0,28 (4 heures) et 0,23 (6 heures
du soir). Cette variation est visible sur la courbe de la figure 161.
Ainsi le vent, vers 2 heures de l'après-midi, a une force à
peu près double de celle qu'il a vers le milieu de la nuit.
Le jour viendra où la marche des vents variables sera déter-
minée pour nos climats comme la circulation générale des alizés
et des moussons l'est depuis longtemps pour les régions tropi-
cales. Le jour viendra où les vents supérieurs auront révélé
au méléréologiste la route invisible qu'ils suivent dans les hau-
teurs aériennes, comme les planètes ont révélé à Tastronome
l'orbite mystérieuse de laquelle elles ne s'écartent jamais. Alors
nous connaîtrons pour chaque jour de Tannée et pour chaque
pays la direction de l'onde atmosphérique qui doit passer sur nos
tètes. Alors nous saurons mettre le cap de l'aérostat sur un point
déterminé de la rose des vents, et voyager dans les airs, sur l'aile
souple et moelleuse des brises parfumées. Le grincement de la
massive locomotive ne fera plus frémir Tinerte rail des voies fer-
rées. Les voies aériennes ouvertes à l'industrie par la science,
comme toutes les autres Tout été successivement, nous offriront
leurs chemins inusables pour la plus magnifique, la plus sublime
des traversées.
Ce progrès serait réalisé au vingtième siècle, avant cent ans,
si les soldats disparaissaient enfin de l'Europe.
Les courants, dont nous venons d'étudier les lois, jouent un
grand rôle dans la nature. Ils favorisent la fécondation des fleurs
en agitant les rameaux des plantes et en transportant le pollen à
de grandes distances. Ils renouvellent l'air des villes, et adoucis-
sent les climats du nord en leur apportant la chaleur du midi.
Sans eux les pluies seraient inconnues dans l'intérieur des conti-
nents^ qui se transformeraient en déserts arides. Sans eux la Terre
54S LE VBNT DANS NOS CLIMATS.
serait presque inhabitable^ des contrées entières deviendraient des
foyers d'infection^ de vastes cimetières. Nous avons vu dans notre
premier livre les effets délétères de lair confiné. L'homme devient
pour l'homme le plus redoutable poison ; les relations de typhus
et de pestes en fournissent les preuves lamentables. Les vents, les
vents seuls^ peuvent atténuer ou prévenir ces maux, en balayant
les émanations^ en les disséminant dans l'espace immense, en
remplaçant une atmosphère viciée par un air frais et salubre.
D*ailleurs, il en est de l'air comme de l'eau ; le mouvement seul
les conserve, soit qu'ils aient une vie propre dont l'essence nous
est inconnue, soit que des animalcules ou des débris végétaux et
animaux^ en se décomposant par le repos^ répandent dans une
atmosphère immobile leurs principes délétères.
Les vents ne promènent pas seulement la vie; ils trans-
portent aussi la mort sur les contrées qu'ils dominent. La
fièvre jaune^ la peste, le choléra se développent par contagion
suivant les courants atmosphériques particuliers à certaines
régions.
Vingt lieues de distance ne mettent pas Rome à l'abri de Tair
meurtrier qui a traversé les marais pontins. A Paris, le venl
d'ouest souffle soixante-dix jours dans l'année; placez unayro
romono dans la Mayenne, dans la Sarthe, dans la Touraine, et la
population parisienne sera décimée par des fièvres intermittentes
et frappée dans sa virilité' I
Nous avons vu que pour toutes les latitudes égales à celles do
l'Europe, et même un peu plus méridionales, le vent dominant esi
le vent d'ouest, qui apporte à l'Europe l'air chaud de l'Atlantique
et donne à notre Europe ce climat unique qui permet de cultiver
l'orge et quelques céréales jusqu'au cap Nord, tandis que le
Groenland, privé de ces haleines bienfaisantes, ne dégèle jamais,
quoiqu'il atteigne presque les latitudes du nord de l'Ecosse. La
belle, riche et savante ville de Boston , aux États-Unis, est à la
môme latitude où les oliviers sont cultivés en Espagne. Elle
éprouve cependant des hivers qui, sur les étangs et les petite lac-J
d'alentour, font pénétrer la glace à un mètre. Les cinq grands
lacs américains, véritables mers d'eau douce, gèlent profon-
1. Il y a parfois des variations singulières dans la santé publique, qui ne peuteoi
être produites que par le vent. Ainsi, par exemple, le 26 juillet 1871, la moitié des
habitants de Pans ont eu la cholérine. Il n'y avait pas eu d'autre perturbation mé
t^orologique qu'un vent de tempêto formidable qui souffla pendant toute la nait
précédente.
INFLUENCE DU VENT SUR LA TEMPÉRATURE. 543
dément et portent ThiTer des chemins de fer improvisés^ comme
ils portent des vaisseaux pendant Tété. Quelle triste produc-
tion que la glace auprès des vins et des huiles d*olives que
le beau climat de Bordeaux et de TEspagne fournit aux culti-
vateurs indolents ! Eh bien^ l'activité intelligente du citoyen des
États-Unis a transformé cette glace même en une vraie récolte
qui s'exporte dans Tlnde et dans les régions tropicales^ à un prix
sans doute bien supérieur à ce que les Asturies retirent de leurs
oliviers.
Vers le milieu de notre pays se trouve le point du plus beau
climat du monde entier^en sorte que^ si vers l'orient du méridien
de Paris on choisit une localité déterminée, toute autre localité
quelconque dans le monde entier, à pareille latitude, aura un cli-
mat moins favorable. La nature a donc fait beaucoup pour la
France, et les arguments diplomatiques d*outre-Rhin ne change-
ront pas ce climat devenu légendaire, ce ciel que Ton peut envier,
mais auquel on ne peut ravir ni son charme, ni sa douceur. Il
nous reste à faire beaucoup nous-mêmes pour nous relever de
notre amollissement passager, et affirmer devant le monde notre
puissance intellectuelle, la seule véritable, car, comme le disait
Napoléon, « la force ne fonde rien. »
Considérons maintenant le rôle du vent dans la climato-
logie.
Les vents ont une influence dominante sur la distribution
des températures, en apportant aux différents pays, selon leur ex-
position, des modifications permanentes au climat qu'ils posséde-
raient sans eux. Le régime des vents entraîne à sa suite un régime
de température qui lui est intimement lié. Les courants de Tatmo-
sphère apportent avec eux la température des contrées d'où ils vien-
nent. Chacun a remarqué que le vent du nord est généralement
froid et le vent du sud généralement chaud. Mais il serait vulgairo
de s'en tenir à ces remarques vagues, et le rôle de la science con- ^
sîste à analyser les faits. On a donc, depuis bien des années déjà,
pris soin de comparer les températures dénotées par le thermo-
mètre aux directions du vent observé, et Tun des premiers résul-
tats a été de constater qu'en France les vents provenant du sud-
est et du sud produisent un accroissement de température de 3 ou
4 degrés sur ceux qui soufflent de la direction opposée. En com-
parant les températures moyennes correspondant aux différents
vents^ pour diffërenles villes de TEurope^ on a constaté que Tin-
544
INFLUENCE DU VENT
fluence du vent varie suivant les lieux. C*est ce que 1 on peut faci-
lement remarquer par le petit tableau suivant :
INFLUENCE DES VENTS SUR LES TEMPERATURES.
N.
Paris 11%2
Carlsruhe 10 5
Londres 7 7
Dublin 7 k
Hambourg 8 0
Zecken(Silésie).... 5 7
Arys (Prusse) k 1
Reykiawick (Islande) 1 7
Moscou 1 2
N. E.
11S5
8 6
8
8
7
6
4
2
1
1
1
6
4
4
1
4
E.
13«,2
10 5
9 6
9 0
8
7
3
5
3
4
6
4
1
5
s. E.
15%1
12 1
10 6
9 6
9 5
8 2
7 9
7 2
4 0
s.
15S2
12 5
11 4
10 5
10 0
9 6
6 5
8 1
6 0
s. 0.
14^7
10
10
10
10
9
6
3
5
9
8
4
1
5
4
6
7
o.
l3^4
12 4
10 2
8 9
9 2
8 2
7 0
7 7
5 4
N. 0.
Diffé-
reneti
11S9 4*,0
11 S 4 5
8 7
7 5
8 4
6 9
8 1
7 6
3 3
3
3
2
3
4
6
7
1
5
9
7
k
4 8
On voit que la différence moyenne entre Tinfluence des vente
chauds et celle des vents froids s'élève à 4 degrés pour Paris et
même à 6 degrés pour Tlslande. Il y a souvent des différences
beaucoup plus marquées encore.
Presque partout le vent le plus froid souffle d'une direction com-
prise entre le nord et Test. Le vent le plus chaud souffle à peu
près partout du S. S. 0. A mesure que Ton pénètre dans Tinlé-
rieur du continent^ il se rapproche davantage de l'ouest.
y. La fig. 1 62 montre celle
influence des vents sur la
température moyenne de
l'année à Paris, et sur celle
des saisons. Elle a élé
construite en comptant à
partir du centre, sur les
directions de chaque vent,
un millimètre par degré,
et en réunissant par une
courbe les chiffres relatifs à
chaque vent. C'est en hiver
que le vent du S.O. élève le
plus la température et que
le N. E. est le plus froid.
Ce qui précède est une
nouvelle confirmation de cette vérité qu'en météorologie aucun
phénomène n'est isolé ; tous agissent et réagissent les uns sur 1^
autres. A peine le vent de S.O. souffle-t-il dans nos contrées, quil
agit sur la température, non-seulement par sa chaleur, mais en-
core par les vapeurs qu'il entraîne et 1 état du ciel qui en est la
Fig. 162. — Rose thermométrique des vents.
SUR LA TEMPERATURE.
645
conséquence. En hiver ^ les vents humides de l'ouest sont remar-
quablement chauds^ parce qu'ils couvrent le ciel de nuages et
s'opposent ainsi au rayonnement terrestre; en été^ ils sont plus
• Juillet
N. NX
Fig. 163.
frais^ car ils empêchent les rayons solaires d'arriver jusqu à la
8urËice du sol. Ainsi^ on voit qu'en été^ c'est le N. 0. qui est le
plus fraiS; et le S. E. le plus chaud.
35
546
INFLUENCE DU VENT
L'Observatoire météorologique de Montsouris a pris soin de
faire ces comparaisons^ qui intéressent à un si haut degré le cliniat
d*un pays. La page précédente vient d*o{rrir les roses thermomé-
triques de chaque mois pendant une année entière. On y voit, dès
le premier coup d œil, que dans l'été de 1 869, c'est le vent du
S. Ë. et E. S. E. qui a été le plus chaud; qu'en septembre, le mi-
nimum de température a correspondu avec le vent d'E. et le maxi-
mum avec le S. et S. S. £. En octobre, le maximum appartient aux
vents d'entre S. et E. Les figures de décembre, janvier, février et
mars montrent sous une forme bien sensible l'accroissement de
température dû aux vents de S. 0., S. S. E., et rabaissement du
aux vents du N. E. En mai, le maximum correspond aux vents
de S. S. E. et E. S. E.; le minimum au vent du nord.
Toutes ces observations montrent combien cette influence est
grande, et donnent une idée des profondes modifications qu'elle
doit nécessairement apporter à la température moyenne du lieu
que plusieurs de ces vents élèvent, tandis que d'autres au contraire
l'abaissent. Ces résultats généraux font suffisamment voir que la
détermination exacte des températures diurne, measuelle et an-
nuelle est liée d'une manière intime à la fréquence relative des
vents régnants.
Les vents n'agissent pas seulement sur la température : ils agis*
sent aussi sur la pression atmosphérique.
Quand les vents du N. et du N. E. soufQent, le baromètre s'é-
lève; il s'abaisse quand ce sont les vents du S. et du S. 0.
Voici le résultat d'un grand nombre d'années d'observations
dans les principales villes de l'Europe^ qui mettent bien en évi-
dence Tinfluence du vent sur le baromètre.
INFLUENCE DES DIFFÉRENTS VENTS
SUR LE BAROMÈTRE.
Tau.
Piiis.
Lo&dm.
CopeoliisM.
Ma.
Hl]b.
TiQAI.
StocUoli.
Ptaleus.
la::i.
s.».
S&» ■H*
m. m.
m. m
m. m
» M.
Hi* iB*
M. m.
«..
N.
7S9.0f
7&9,M
764,53
75t,«8
755,61
7«9^
757,91
7*9,72
TU«T
K. E.
759,^9
760,71
763 J 3
759,36
7S6,00
7«9,I4
75MS
761.97
7;5.«6
E.
7S7,24
7S8,93
763,69
758,77
7S4,S!
745,79
757,31
162,00
7;i.»i
S. E.
754,03
7S<,t3
759,41
754,69
752,14
748,30
7S4,7S
762,25
7»t.î4
S.
753,1 S
7S«,37
7.>9,t4
751,33
751,10
747.74
7SS,M
759,90
:;•*!
S. 0.
753.S3
7:.i,2i
759,11
752,57
751,39
745,89
754,12
759.88
?»«3*
0.
7S5,S7
7S7,M
7M,P7
756,00
7*2,21
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756,04
759,4J
Til ♦•
N. 0.
7l7.7t
7i«.03
763,49
757,62
754,24
749,16
736,56
737,58
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7S«,SS
7S7,S«
762^
756,02
7S3,29
747,79
7S«,I9
760,64
:*ii#
Le résultat général de toutes ces recherches est que le baro*
mètre atteint sa plus grande hauteur par les vents compris entre
SUR LE BAROMÈTRE.
5^7
le nord et Test^ c est-à-dire^ par lee courants les plus froids^ et
sa pins foible élévation par les vents compris entre le sud et l'ouest^
qui sont précisément les plus chauds.
Des conclusions analogues ont été obtenues dans d'autres con-
trées. Ainsi^ sur la côte orientale des États-Unis et en Ghine^ le ba-
romètre est moyennement plus haut par les vents de nord-ouest^
qui sont les plus froids dans ces régions^ et moyennement plus bas
par ceux de sud-est^ dont la température est la plus grande.
Le fait de Télévation du baromètre par les vents froids et de son
abaissement par les vents chauds est général partout où on a observé.
On peut conclure sous une forme générale pour tout notre hé-
misphère^ que le baromètre
atteint son maximum quand
les vents soufflent du nord et
de V intérieur des contitients,et
son minimum quand ils vien-
nent detéquateuroudelamer.
En Europe^ les vents les
plus pluvieux sont com-
pris entre le sud et louest^
et les vents les plus secs
entre le nord et Test. C'est
ce qui fait qu'il pleut plus
souvent quand le baromètre
est bas que quand il est haut.
La figure 164 reproduit la
rote barométrique dçs vents
pour P^is. La courbe poin-
tillée est la moyenne de Tannée. Les quatre autres sont celles des
quatre saisons. On voit que^ pour la moyenne de Tannée^ c*est
par les vents de N. E. que le baromètre est le plus haut et par les
vents du S. qu'il est le plus bas. En hiver, c'est par le vent
du N. qu'il atteint sa plus grande hauteur (qui dépasse de beau-
coup la hauteur moyenne) et par le S. S. 0. qu'il descend au plus
bas. En été, la courbe est très-ample pour toute la région nord;
en automne elle est assez irrégulière; au printemps, le minimum
barométrique le plus marqué arrive par le vent du S. E.
De même que les vents influent, suivant la direction d'où ils
viennent, sur la température et sur la pression de l'air, sur le
thermomètre et sur le baromètre, de même aussi ils agissent sur
V humidité, annoncent , amènent ou éloignent la pluie.
Fig. 164. — Rose barométrique des vents.
548
INFLUENCE DU VENT
L'expérience journalière nous apprend déjà que Tair n'est pas éga-
lement humide par tous les vents. Quand le laboureur veut sécher ses
blés ou ses foins; quand la ménagère étend son linge mouillé^ leurs
désirs sont bientôt remplis si le vent d*est soufOe d*une manière
continue ; mais par un vent d*ouest il faut un temps beaucoup plus
long. Certaines opérations de teinture ne réussissent que par les
vents d*est. Quelque instructives que soient ces observations^ elles
ne sauraient cependant nous conduire à des lois rigoureuses.
Nous avons vu au Livre premier^ p. 65, que Tair contient
constamment^ outre les gaz qui le composent, une certaine quan-
tité de vapeur cVeaUy et que cet élément joue le principal rôle dans
l'absorption et la distribution de la chaleur à la surface du globe,
Toxygène et Tazote n*ayant à côté qu'un rôle insignifiant, il serait
de la plus haute importance de connaître numériquement la quan-
tité de vapeur qui existe dans les diverses régions du globe. La
vie des plantes et des animaux, le caractère du paysage, dépen-
dent de cet élément aussi bien que de la température. La séche-
resse et rhumidité de Tair ont la plus grande influence sur le
développement des maladies. Ce que l'on sait déjà^ c'est que sar
toutes les mers, l'air est presque complètement saturé de vapeur
d*eau. A mesure qu'on s éloigne des rivages cette saturation dimi-
nue. Elle est cependant parfois complète également sur la terre
ferme après de longues pluies, parce que Teau douce se vaporise
plus facilement que l'eau salée. Mais en somme la quantité de
vapeur d'eau contenue dans l'air varie selon les pays, et il y a des
régions, comme les déserts de TAfrique et de l'Asie, les steppes
de la Sibérie, où le sol ne produit pas la moindre évaporation et
où l'air est de la plus grande sécheresse. Les vents qui viennent
de la mer apportent de l'air humide ; ceux qui viennent des conti-
nents apportent de l'air sec.
La quantité de vapeur d'eau que l'air peut contenir en suspen-
sion varie selon la température, dans les proportions suivantes :
A — 2^«
sa
saturation est de
\v
A 6
—15
—
2
10
—9
—
3
15
—5
—
k
20
—2
—
5
25
0
—
5 66
30
1
—
6
35
4
i_
7 32
A 6® sa saturaUon est de Ss'Sâ
10
57
14
17
18
77
24
61
32
41
A iOO degrés Tair peut absorber son propre volume de vapeur
SUR L'HUMIDITÉ. 5W
d*ean> la tension de Teau devient égale à celle de Tair^ elle bout^ et
la pression de la vapeur est d^une atmosphère.
Ainsi, plus l'air est chaud^ plus il peut contenir d eau à Tétat
de vapeur invisible. Supposons 1 mètre cube d air saturé de va-
peur à20^: il en contient 18 gr. 77. Or si un courant d'air froid
arrive et le réduit à 0^^ comme il n'en peut plus contenir que
5 gr. 66> il est obligé d'en laisser tomber 13 grammes environ^
8*il n*a pas changé de volume lui-même. Cette condensation amè-
nerait des pluies quotidiennes si des courants froids arrivaient
chaque jour sur de pareils états de saturation^ et chaque bouffée
d*air transportée de la surface du sol à quelques centaines de
mètres de hauteur se trouverait par cela même assez refroidie
pour donner lieu à des vapeurs condensées.
La quantité de vapeur est aussi petite que possible lorsque le
vent soufQe entre le N. et le N. E.^ elle augmente quand il tourne
à ÏE., au S. E. et au S.^ et atteint son maximum entre le S. et le
S. O. pour diminuer de nouveau en passant à l'O. et au N. 0. La
cause de ces différences est bien simple. Avant d'arinver à nous^
les vents d'ouest passent sur l'Atlantique et se chargent de va-
peurs^ tandis que ceux qui soufflent de l'est viennent de l'intérieur
des continents de l'Europe ou de l'Asie. Ces vapeurs se résolvent
déjà en pluie lorsque les vents occidentaux arrivent en France;
mais cette eau se vaporise presque immédiatement^ et il en résulte
que ces vents continuent d'être plus chargés de vapeur que ceux
de l'est. Le vent de 0. S. 0.^ venant à la fois de la mer et de con-
trées plus chaudes, peut se charger d'une plus grande proportion
de vapeur d'eau que le yent d'ouest, qui est plus froid. Il n'en est
pas de même pour l'humidité relative.
Ainsi^ quoique par le vent du nord l'air contienne une proportion
de vapeur d'eau beaucoup moindre que par le vent du sud, il n'en
est pas moins infiniment plus humide, à cause de sa basse tem-
pérature. Les saisons modifient encore cette règle générale. Voici
du reste cette influence du vent pour chaque saison :
«
HUMIDITÉ RELATIVE PAR LES DIFFÉRENTS VENTS DANS LES QUATRE SAISONS.
Vents. Hiver. Printemps. Été. Automne.
N 89 5 75 0 67 6 7S 7
N. E 912 72 3 67 4 82 6
E 92 6 66 9 61 3 75 7
S. E 85 5 71 4 66 3 79 2
S 83 0 70 3 67 4 76 2
S. 0 81 9 70 s 69 9 78 6
0 80 9 717 714 80 6
N. 0 83 2 73 4 68 8 32 7 (Koy. A^i6s.)
550
INFLUENCE DU VENT
Fig. 165.
Influence des vents sur Thumidité.
On est frappé d'abord du contraste qui existe entre 'hiver et
Tété. Quoique dans ces deux saisons la proportion de vapeur soit
moindre par les vents d'est que par ceux d'ouest^ cependant la
température peu élevée de ces vents en hiver rétablit l'équilibre,
et dans cette saison le vent d*est est le plus humide, celui d'ouest
le plus sec. En été^ c'est le contraire:
c^est lorsque chacun de ces vents
commence à souffler que le contraste
est le plus frappant. Si, par exem-
ple, en hiver, les vents d'ouest ont
régné quelque temps avec un ciel
assez pur, et qu'il s'élève tout à coup
un vent d'Ë. ou de N. E., alors le ciel se voile en peu de
temps ; les régions inférieures de l'atmosphère se couvrent de
brouillards. Mais si le vent d'est continue à souffler, alors le ciel
devient serein, quoique l'air reste humide. Si l'inverse a lieu,
c'est-à-dire si le ciel est couvert le vent étant à l'est, et qu'il
passe subitement au sud, le ciel devient pur et l'atmosphère
sèche, parce que l'air échauffé dissout la vapeur d'eau et s'éloigne
du point de saturation. C'est seulement lorsque ce vent a régné
pendant quelques jours et nous a apporté une grande quantité de
vapeurs que l'atmosphère redevient humide.
L'influence des différents vents sur la fduie est plus frappante encore que sur
rhumidité atmosphérique. La voici en chiffres bien significatifs, d'après les oods-
tatations faites à TObservatoire de Bruxelles :
DURÉE DES PLUIES
QUANTITÉ DES PLLIES
DURÉE
DURÉE
QUANTITE
de la
même
relative
de la
d%afl
VENTS
p»r
directioB
plaie
heurt
t ans a.
moy. ano.
8 ans b.
moy. ann.
du vent
c.
•
«
h. m.
k. m.
BMb
ma.
k.
WÊtm.
N.
1202 44
33 33
174 75
19 43
4 919
0 041
• M
N. 0.
633 9
70 S
305 33
35 04
6 370
0099
010
0.
1179 4
130 30
971 42
107 94
12 691
0 093
083
S. 0.
IMS 33
218 SI
1380 38
175 39
19 133
0 103
033
s.
574 3
63 47
443 30
49 14
9 101
0 063
0 7T
S.E.
13t i
13 31
138 68
14 29
6 863
0 090
081
E.
303 3S
33 8
136 79
15 30
9 766
0 021
$^
N. £.
334 32
SI 33
311 43
34 60
7 002
0 041
100
Aonae.
3134 38
37S 54
4250 87
472 32
75 847
0 064
031
Les vents, quant à la durée absolue des pluies a, se classent donc dans Tonlre
suivant : S. 0., 0., N.O., S., N. E., E., N., S. E.; et l'on peut dire que le mtoe
ordre subsiste à peu près pour la quantité absolue d*eau tombée 6. Il en est eoeore
à peu près de même quand on a égard à la durée ordinaire des venta c. Mais pour
la durée relative de chaque vent, on voit que, même en tenant compte de leurfré*
^uence, les vents de S. 0. sont ceux qui accompagnent le plus souvent les pluies;
SUR LA PLUIE.
5Ô1
les rents de N. 0. et d'O., sous ce rapport, se rangent immôdlaienient auprès
d'eux. Les vents les moins pluvieux sont ceux d'Ë . et de S. E.
En ce qui concerne Tabondance des pluies, ou la quantité d'eau qu'elles donnent
par heure, les rapports se trouvent à peu près renversés ^; les vents de N. E. et
de N. donnent le plus de pluie ; ceux de S. S. 0. et N^ 0. sont plutôt au<Hlessous
de la moyenne générale.
Le tableau suivant montre les quantités d*eau tombées, et la durée de la
pluie correspondant aux divers degrés d'intensité du vent.
Les pluies les plus nombreuses et celles qui en somme donnent le plus d'eau.
sont celles qui tombent sous une intensité de vent faible : vent très-faible et vent
trè»-fort donnent peu d'eau, celui-ci surtout, c Petite pluie abat grand vent. »
INTENSITÉ
DURËË
QUANTITE
QUANTITÉ
DB
DB
DU
LA PLUIB
LA PLUIB
d'eau
d'après
d'après
VENT.
L'OBSBRVAnON.
•
l'observation.
PAR HEORB.
0
h. m.
m. m.
m. m.
1
268 2ô
216,0
0,81
2
1646 24
1408,9
0,86
3
1037 30
882,8
0,85
4
759 24
613,2
0,81
5
623 45
417,6
0,66
6
285 2
232,8
0,82
7
227 50
177,6
0,78
8
157 55
136,0
0,86
9
75 20
60,5
0,80
10
39 0
40,6
1,04
U
52 5
31,2
0,60
n
19 20
15,7
0,81
13
17 55
13,0
0,74
14
16 5
10,0
0,62
5226 »
4255,9
0,816
Nous devons maintenant nous rendre compte de la force et de
la vitesse du vent considéré en lui-même.
On connaît cette boutade sur la légèreté des femmes^ thème
chéri du dii-septième siècle :
Qtiid levius pluma? pulvis. — Quid pulvere ? ventus. — Quid
ventû ? mulier. — Quid muliere ? nihil.
« Quoi de plus léger que la plume ? la poussière. — Que la pous-
sière? le vent. — Que le vent? la femme. — Que la femme? rien. »
Le satirique Bussy-Rabutin avait fait peindre dans un des enca-
drements d*une salle de son château une grande balance^ dont un
des plateaux portait un papillon^ et lautre une dame. La balance
penchait du côté du papillon! Mais le curieux du symbole^ c*est
que la dame représentée était la cousine de Bussy^ Mme de Se-
vigne 1... M. Babinet, qui raconte le fait^ ajoute qu*il le tient d un
témoin oculaire.
Sans continuer la comparaison^ nous pouvons remarquer^ il est
vrai^ que le vent est à la fois d'une extrême légèreté et d*une extrême
5&2 VITESSE DU VENT.
puissance. Nul élément n'est plus capricieux ni plus mobile; nul
n*est capable à la fois de plus douces caresses ni de plus étranges
colères. L'échelle de ses variations est d'une telle amplitude, qu il
est même difficile de nous rendre exactement compte de toute la
gamme qu'il peut parcourir^ depuis le souffle qui ride à peine la
surface d'un lac tranquille^ jusqu'à l'ouragan qui déracine les
arbres et renverse les édifices. La table suivante peut donner une
idée des différents degrés de vitesse qu'il peut acquérir:
TABLE DES VITESSES DU VENT*
Vitesse par seconde. Vitesse par heure.
Mèirrs. Metrw. Unis.
Vent à peine sensible 05 1 800 0 kb
Vent sensible 10 3 600 0 90
Faible brise 2 0 7 200 1 SO
Vent modéré 52 19 800 4 95
Jolie brise 7 5 21 000 5 25
Vent frais ou brise (tend bien les voiles] 10 0 36 000 9 00
Vent le plus convenable aux moulins 15 0 54 000 13 50
Vent très-bon pour la marche en mer 20 0 72 000 18 00
Forte brise 22 5 81000 20 25
Grand frais (fait serrer les hautes voiles] 27 0 97 200 24 30
Vent impétueux 36 0 104 400 26 10
Tempête 45 0 162 OOo 40 50
Ouragan qui renversé les édifices 50 0 180 000 45 00
Vitesse maximum de rotation d'un cyclone.... 66 6 240 000 60 00
Id. de la rotation additionnée à la translation. 83 3 300 000 75 00
Ou ne sait pas encore à quel degré de vitesse peuvent atteindre
les masses d'air emportées par les cyclones, car c'est dans les ré-
gions supérieures de l'atmosphère, là où le milieu n'offre qu'une
faible résistance aux courants aériens, que le vent de tempête doit
avoir sa plus grande rapidité. Aussi ne suffit-il point de constater
la marche des molécules d'air au niveau du sol, ou à une faible
hauteur, pour se faire une idée de la vitesse avec laquelle se meut
la masse atmosphérique emportée par l'ouragan. J'ai constaté dans
mes voyages en ballon {Comptes rendus, 1868, 1, p. M 16), que la
vitesse de l'air augmente généralement avec la hauteur. Dans Tune
de ses ascensions, M. Coxwel a fait un voyage de 1 1 0 kilomètres en
60 minutes, alors qu'au-dessous de lui les instruments indiquaient
23 kilomètres à peine dans la même heure. Le ballon qui pendant
le siège de Paris fut porté jusqu'à Christiania, capitale de la
Norvège, parcourut 1600 kilomètres en 15 heures, c'està-dirc
plus de 26 lieues à l'heure. Il n'y avait cependant qu'un vent
ordinaire à la surface du sol. Le ballon du couronnement de Napo-
léon, qui fut lancé dans le ciel de Paris, le 16 décembre 1804, i
A
VITESSE DU VENT. 553
1 1 heures du soir^ vola directement vers Rome porter la nouvelle
de robéissance du pape à l'empereur, tomba vers 7 heures du ma-
tin non loin de la ville, en brisant contre le tombeau de Néron la
couronne impériale de 3000 verres de couleur qu'il portait ; il
avait fait 1 300 kilomètres en 8 heures, soit 1 62 kilomètres à
rheure ! Il y a encore une vitesse aérostatique plus grande : Un
jour, le ballon de Green fut emporté sur Londres avec une force
de 64 mètres par seconde ! Ces faits doivent nous donner
une idée de la vitesse du cyclone à une certaine hauteur
au-dessus du sol, quand sur la terre, semée d'obstacles, il pro-
gresse au taux de 45 lieues à l'heure; et sur l'Océan avec la rapi-
dité de 60 et 75 lieues, quintuplant la grande vitesse de nos
locomotives I Cette rapidité si formidable de l'air à la surface de
rOcéan et le frottement des molécules aériennes, expliquent,
comme Cicéron le faisait déjà remarquer il y a deux mille ans,
pourquoi la température de l'eau s'élève après les tempêtes.
Quant à la pression exercée par le courant aérien qui se meut
avec une pareille vitesse, elle est vraiment formidable. Dans un
mémoire sur la construction des phares, Fresnel estimait la plus
forte pression du vent à 275 kilogrammes par mètre carré, mais
il est très-probable que dans nombre d'ouragans, ce chiffre a été
dépassé. Sans mentionner les effets produits par les grands cyclo-
nes des tropiques, il s*est présenté sous la zone tempérée nombre
de cas où la pression exercée par le vent sur un espace peu étendu
était beaucoup supérieure aux prévisions des météorologistes.
Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, la tempête du 27 février 1860,
venue de l'ouest et plongeant dans la plaine de Narbonne par l'es-
pèce de détroit où passent le canal et le chemin de fer du Midi,
eut assez de violence pour faire dérailler et renverser en partie deux
trains qu elle prit par le travers entre les stations de Salces et de
Rivesaltes : la pression a dû être de 400 kilogrammes !
Le 14 février 1867, pendant la tempête, des wagons au repos
sur la ligne de Napoléon- Vendée aux Sables d'Olonne se mirent en
marche sous la seule impulsion du vent. Ils parcoururent ainsi
une distance de 4 kilomètres environ. Les garde-barrières, qui les
voyaient passer, se mettaient réglementairement au porte-guidon,
devant leurs maisonnettes, s'imaginant éclairer la marche d'un
train supplémentaire.
Les ingénieurs de la compagnie de l'Est ont trouvé, par une sé-
rie d'expériences dynamométriques, qu'un vent assez fort produit
une résistance de 1 2 kilogr. pour une vitesse de 46 kilomètres, ce
554 PUISSANCE DU VENT.
qui donne 72 kilogr. par voiture et 936 pour un convoi de 13 voi-
tures. Cette résistance peut se traduire par un retard de une heure
et plus dans la durée du trajet de Paris à Strasbourg.
On a calculé approximativement que la force mécanique du vent
est proportionnelle à la surface de lobjet qui est exposé et en rai-
son directe du carré de la vitesse, et que pour une vitesse de 1 mè-
tre par seconde, par chaque mètre carré, l'effet produit équivaul
à peu près à 0 kil. 125. C'est donc, avec cette vitesse de i mètre
par seconde, un demi -kilogramme par 4 mètres de superficie. Dans
les vents forts, dont la vitesse est de 20 mètres à la seconde, sur
chaque mètre carré, on a un effet de 50 kilogr. ; lorsque, dans les
ouragans, la vitesse est de 40 mètres, la pression est quadruplée
et devient 200 kilog. ; on conçoit d'après cela comment des arbres
et des maisons peuvent être renversés.
La force que les molécules d*air n*ont pas par leur masse, elles
la prennent par leur vitesse, et elles deviennent ainsi capables de
produire des effets qui paraissent incroyables, et qui sont cepen-
dant conformes aux lois de la mécanique.
Pour donner une juste idée de ces effets, nous anticiperons ici
sur le sujet des cyclones, et nous citerons quelques-uns des trop
fameux désastres causés par certains ouragans restés célèbres.
A la Guadeloupe, le 25 juillet 1 825, des maisons solidement bâties
ont été démolies, un édifice neuf, élevé aux frais de l'État, avec la
plus grande solidité, a eu une aile entière complètement rasée.
Le vent avait imprimé aux tuiles une telle vitesse, que plusieurs
pénétrèrent dans les magasins à travers des portes épaisses.
Une planche de sapin de 1 mètre de long, de 2 décimètres
et demi de large, et de 23 millimètres d'épaisseur, se mouvait
dans l'air avec une si grande rapidité qu'elle traversa d'outre en
outre une tige de palmier de 45 centimètres de diamètre.
Une pièce de bois de 20 centimètres d'équarrissage et de
4 à 5 mètres de long, projetée par le vent, sur un chemin serré,
battu et fréquenté, entra dans le sol de près de 1 mètre.
Une belle grille en fer, établie devant le palais du gouverneur^
fut entièrement rompue.
Trois canons de 24 se mirent en marche jusqu'au bout de la
batterie.
En 1 823, un tourbillon, dont le diamètre n'était pas de ^ kilo-
mètre, passa près de Calcutta, tua, en quatre heures, 215 person-
nes, en blessa 223, renversa 1 239 huttes de pécheurs, et entre
autres, fit pénétrer de part en part un bambou au travers d'une
PUISSANCE DU VENT. 555
muraille de 1 mètre et demi d'épaisseur, c'est-à-dire que le souffle
d'air en mouvement avait une force ^le à celle d'un canon de 6.
A Saint-Thomas, en 1 837, la forteresse qui défend l'entrée du port
fut démolie comme si elle avait été bombardée. Des blocs de ro-
chers ont été arrachés du fond de la mer par 10 et 12 mètres
d'eau et lancées sur la plage. Ailleurs, de solides maisons, déra-
cinées de leurs fondements, ont glissé sur le sol en fuyant devant
la tempête. Sur les bords du Gange, sur les côtes des Antilles, à
Charlestown, on a vu des navires échouer loin de la côte, en pleine
campagne ou dans les bois. En 1 681 , un bâtiment d'Antigua fut
même porté sur les falaises jusqu'à 3 mètres au-dessus des plus
hautes marées et resta comme un pont entre deux pointes de ro-
chers. En 1825, les navires qui se trouvaient dans la rade de
Basse-Terre disparurent, et l'un des capitaines, heureusement
échappé à la mort, raconta que son brick avait été aspiré par l'ou-
ragan, soulevé hors de l'eau, et qu'il avait pour ainsi dire « fait
naufrage dans les airs. » Des meubles fracassés et quantité de
débris enlevés dans les maisons de la Guadeloupe furent trans-
portés à Montserrat par-dessus un bras de mer de 80 kilomètres
de large, etc. Dans la tempête qui sévit sur la Manche le 11 jan-
vier 1866, on a vu, sur la digue de Cherbourg, des pierres de 2 à
300 kilogrammes, formant l'extérieur de l'enrochement, lancées
par les lames par-dessus le parapet, à plus de 8 mètres de hau-
teur. Mise en fureur par les vents qui la bouleversaient^ la mer
lançait, dit le vice-amiral La Roncière le Noury, des lames qui,
frappant le fort, s'élevaient à 60 mètres de hauteur. . . . Nous dé-
velopperons ces effets formidables tout à l'heure au chapitre des
Cyclones.
Pour expliquer ces phénomènes, il n'y a qu'une seule difficulté,
celle de savoir comment l'air a pu recevoir dans l'atmosphère une
si prodigieuse vitesse ; car, cette vitesse étant donnée, les actions
mécaniques les plus étonnantes en deviennent les conséquences
nécessaires. C'est du gaz en mouvement qui chasse le boulet du
canon, et qui lance dans les airs des quartiers de roches, lors-
qu'une mine fait son explosion. On peut traverser une planche
de chêne de 2 centimètres d'épaisseur avec un bout de bougie
mis en place de balle dans le canon d'un fusil : la force du
projectile n'est due ici qu'à sa vitesse ; c'est une. expérience que
j'ai faite plusieurs fois; il faut tirer perpendiculairement à la plan-
che, et presque à bout portant.
1
CHAPITRE IV.
SUR QUELQUES VENTS PARTICUUERS.
LA BISE. — LE BORA. — LE GALLEGO. — LE MISTRAL.
LE FOEHN. — l'harmattan. — LE SIMOUN. — LE KHAMSIN. — LE TEBBAl*
LE SIROCCO. -^ LE SOLANO.
LE SPLEEN.
Après avoir étudié la théorie et la manière d'agir des vents gé-
néraux^ réguliers et irréguliers, qui soufflent à la surface du globe,
nous devons porter notre attention sur les vents particuliers qui
caractérisent certaines contrées, comme sur les mouvements atmo-
sphériques qui parfois traversent les mers et les continents avec
la rapidité de l'oiseau de proie, et semblent faire exception au sys-
tème de lois organisées qui régit la nature. L'analyse scientifique
s'est attachée à ces phénomènes eux-mêmes, et montre qu'ils
obéissent comme toute chose dans l'univers à des lois définies et
déterminées.
Les cyclones, ouragans et tempêtes, feront l'objet du chapitre
suivant. Comme transition, occupons-nous un instant de certains
vents particuliers plus ou moins célèbres, et prenons une idée
exacte de leur caractère respectif.
En France, le climat tempéré qui sourit sur nos tètes éloigne de
nous les phénomènes atmosphériques intenses qui se manifestent
sous des cieux moins hospitaliers. Les coups de vent et tempêtes
de nos côtes proviennent des mouvements cycloniques dont nous
parlerons plus loin. Les orages feront également lobjet d'une
étude ultérieure. Comme vents proprement dits, qui se distinguent
LE MISTRAL. 557
UD peu par leur caractère de Tensemble des vents géoéraux^ nous
pouvons citer d'abord la bise, ou vent du nord^ très-froid^ et
d'une intensité parfois très-violente. Dans nos départements de
Test il est très-redouté, car il arrive presque en ligne droite de la
mer du Nord ; la Belgique et la Hollande^ couvertes de neiges qu'il
a traversées^ n'ont servi qu'à le refroidir davantage. A Istria et
en Dalmatie^ la bise est connue sous le nom de bora, et sa force
est telle qu'il renverse quelquefois des chevaux et des charrettes.
En Espagne^ ce même vent du nord^ et nord-est pour ce pays^ est
désigné sous le nom de gallego.
Dans le sud de la France^ le vent du sud-ouest froid et violent qui
a passe sur les neiges des Alpes et des Pyrénées, et qui est célèbre
sous le nom de mistral, mérite particulièrement notre attention.
On a longtemps ignoré sa cause. On l'attribuait à un refroidis-
sement subit du vent passant sur ^les Pyrénées ou les Alpes.
JM. Marié-Davy, dans plusieurs notes publiées au Bulletin de VOb^
servatoire, en juin 1864, montre que la cause de ce vent n'est pas
locale et que les mouvements qui lui donnent naissance se trans-
portent vers l'est comme les bourrasques.
Kaemtz, dans une communication faite à l'Institut, en juillet
1 865> montre par un tableau de pressions barométriques sur la
France, TEspagne et l'Italie, «avant, pendant et après le mistral,
que c'est une véritable tempête venant de loin, et qu'il n'est pas
dû à un refroidissement subit du vent passant sur les montagnes.
n est remarquable qu'à mesure que les études météorologiques
font des progrès, on apprend à ne plus chercher les causes de la
plupart des phénomènes dans les localités où ils sont observés,
mais à les rattacher à des causes générales prépondérantes aux-
quelles sont subordonnées les circonstances locales.
Toutes les fois que le mistral souffle, il y a un excès de pression
atmosphérique à l'ouest du golfe du Lion. Quelle que soit l'origine
de cette pression, elle accompagne en toute saison le mistral.
Le mistral exige pour sa production, quelle que soit la saison,
les mêmes circonstances réunies. Que ce soit pendant une période
de beau ou de mauvais temps pour le sud-ouest de l'Europe, il
faut toujours un excès de la pression à l'ouest des Ce venues.
La violence de ce vent est due à la forme de l'isthme pyrénéen.
Dès que la direction générale du mouvement atmosphérique dépasse
un peu l'ouest vers le nord, le plateau central et le massif des
Alpes dévient le courant vers le golfe du Lion. Ce courant, rétréci
entre les Alpes et les Pyrénées dans le sens de la largeur et par les
558 LE FOEHN.
Cévennes dans le sens vertical^ constitue un rapide sur les c6ies du
Languedoc : de là une des causes de Texcès de pression sur le
versant nord-ouest des Cévennes et la diminution de pression sur
la Méditerranée, là où le vent conserve une vitesse qui n est plus
en rapport avec la largeur du lit.
De là aussi la violence du vent du nord dans la vallée du Rhôoe
entre les contre-forts des Alpes et ceux du plateau central.
Le mistral est le vent le plus sec de ces parages, parce qu'il
s'est asséché en passant sur les Cévennes ; il est en effet pluvieux
sur le versant nord-ouest de ces montagnes ; les vents des régions
£. ou S. y amènent de la pluie, parce que ce sont des vents marins
sur les côtes et sur le versant sud-est des Cévennes ; ils sont secs
sur le versant opposé.
L'antipode du mistral est le Fœhn.
Ce vent chaud d'Afrique ^ui arrive sur les Alpes a reçu de la
nature le soin de fondre les hautes neiges des montagnes. Il ar-
rive, pendant la nuit, impétueux, sur les glaces, interpelle toutes
ces eaux immobiles qui ont peine à se délier de leur engourdis-
sement. Ce redoutable bienfaiteur parait vouloir détruire la nature
qu'il vient sauver. 11 brise, il confond, ravage. Il lance des blocs
énormes des hauteurs, roule des arbres gigantesques au lit des
torrents. Il arrache, enlève, emporte au loin les toits des chalets.
La panique est dans l'étable; la vache effrayée mugit. Dieu I que
va-t-il advenir?... Ce qui vient, c*estle printemps.
Le Fœhn se moque du soleil. Celui-ci demanderait quinze jours
pour fondre ce que le vent d'Afrique a fondu en vingt-quatre
heures. La neige ne tient pas devant lui. En deux heures au Grin-
delwald il en fond 2 pieds de hauteur. (( Elle finit, la vie souterraine
des mystérieuses plantes alpines, leur neige et leur nuit de huit
mois. A l'éveil du magicien, elles vivent, voient avec bonheur la
lumière de leur court été, et leur petit cœur de fleurs s'éjouit
d*aimer un moment.
a Quelle heureuse métamorphose ! que de bienfaits ! ,1a vie, la
fécondité, qui dormait au haut des Alpes, la voilà donc délivrée.
Plus utiles qu'aucune rivière, ses rosées et ses brouillards s en
vont arroser TEurope de ce délicat arrosage qui fait la fine prai-
rie, le velours vert du gazon.
<c Heureux qui, à la première heure de la grande métamorphose,
aurait le sens et l'oreille pour entendre le début du concert de
toutes ces eaux, quand des milliers, des millions de sources se
mettent à parler ! » (Michelet.)
L'HARMATTAN. 559
La haute température de i*intérieur de TAfrique est Forigine
des vents extraordinaires qui se font sentir sur les côtes de Guinée,
sur celles de la Barbarie, en Egypte* dans FArabie, dans la Syrie,
dans les steppes de la Russie méridionale et même jusqu'en Italie.
Ces vents nommés harmattan, simoun, khamsin, sont accompa-
gnés de circonstances étranges sur lesquelles il est utile de don-
ner quelques détails; ils sont particulièrement chauds et secs et
entraînent avec eux des tourbillons de poussière.
On appelle harmattan, un vent qui souffle trois ou quatre fois
chaque saison, de Tintérieur de l'Afrique vers Tocéan Atlantique;
dans la partie de la côte comprise entre le cap Vert (latit. 15° N.)
et le cap Lopez (latit. 105^}. L'harmattan se fait principalement
sentir dans les mois de décembre, de janvier et de février. Sa di-
rection est comprise entre Test-sud-est et le nord-nord-est. Sa du-
rée est ordinairement d'un ou deux jours, quelquefois de cinq ou
six. Ce vent n'a qu'une force modérée.
Un brouillard d'une espèce particulière, et assez épais pour ne
donner passage à midi qu'à quelques rayons rouges du soleil,
s'élève toujours quand l'harmattan souffle. Les particules dont ce
brouillard est formé se déposent sur le gazon, sur les feuilles des
arbres et sur la peau des nègres, de telle sorte que tout alors parait
blanc. On ignore quelle est la nature de ces particules; on sait
seulement que le vent ne les entraîne sur l'Océan qu'à une petite
distance des côtes ; à une lieue en mer, par exemple, le brouillard
est déjà très-afiFaibli ; à trois lieues, il n'en reste plus de traces,
quoique l'harmattan s'y fasse encore sentir dans toute sa force.
L'extrême sécheresse de l'harmattan est un de ses caractères les
plus tranchés. Si ce vent a quelque durée, les branches des oran-
gers, des citronniers, etc., se dessèchent et meurent; les reliures
des livres (et l'on ne doit pas en excepter ceux-là même qui sont
placés dans des malles bien fermées et recouverts de linge) se
courbent comme si elles avaient été exposées à un grand feu. Les
panneaux des portes et des fenêtres, les meubles dans les appar-
tements craquent et souvent se brisent. Les effets de ce vent sur
le corps humain ne sont pas moins évidents. Les yeux, les lèvres
deviennent secs et douloureux. Si l'harmattan dure quatre ou cinq
jours consécutifs, les mains et la face se pèlent; pour prévenir cet
accident, on se frotte tout le corps avec de la graisse.
Après tout ce que nous venons de rapporter des fâcheux effets
que produit l'harmattan sur les végétaux, on pourrait croire que
ce vent doit être très- insalubre : c'est cependant tout l'opposé
560 L'HARMATTAN. — LE SIMOUN.
qu*on a observé. Les fièvres intermittentes^ par exemple^ sont ra-
dicalement guéries au premier souflQe de Tharmattan. Ceux que
Tusage excessif qu'on fait de la saignée dans ces climats avait ex-
ténués, recouvrent bientôt leurs forces; les fièvres rémittentes el
épidémiques disparaissent aussi^ comme par enchantement. Telle
est enfin Tinfluence salutaire de ce vent, que pendant sa durée,
Tinfection ne peut pas être communiquée, même par Fart, car
il paraît que le vaccin ne prend pas tant qu'il souffle.
Ses propriétés vénéneuses sont purement imaginaires. Il ne
serait même pas impossible qu'elles eussent été inventées par les
Arabes pour effrayer les voyageurs qui tentent de s'aventurer dans
ce qu'ils considèrent comme leur domaine.
cr De tout temps, dit Kaemt2, l'Arabe du désert^ nomade et
pauvre, a détesté Vhabitant des villes, qui mène une vie commode
et tranquille. Aussi quand le marchand est forcé de traverser le
désert, le Bédouin lui vend-il sa protection au poids de. l'or....
Pour les habitants des villes, le désert était le théâtre des scènes
d'horreur les plus exagérées. Tous les récits merveilleux d'aven-
tures extraordinaires trouvaient en eux des auditeurs crédules ou
prévenus, de même que de nos jours les Turcs se font de l'Eu-
rope les idées les plus fausses et les plus ridicules. Les habitants
du désert n'avaient garde de détruire ces erreurs, qui faisaient leur
force; ils les accréditaient, au contraire, chaque fois qu'ils visi-
taient les villes; les négociants qui avaient traversé lo désert
connaissaient seuls la vérité; mais ils étaient en petit nombre,
faisaient de grands bénéfices dans ces voyages, et cherchaient h
effrayer ceux qui auraient été tentés de les imiter. C'est ainsi que
ces croyances se répandirent, h
Les écrivains arabes sont remplis de mensonges sur tout ce qui
regarde le désert. Les voyageurs européens ont encore enchéri sur
eux. Le musulman croit faire œuvre méritoire en trompant l'in-
fidèle et en lui fermant l'entrée du désert. Tous ceux qui y sont
allés ont fait bon marché de ces craintes ridicules, dont les Ara-
bes eux-mêmes leur ont avoué l'exagération. L. Burckhardt, de
Bàle, est le premier qui nous ait fourni des renseignements posi-
tifs sur les phénomènes du désert, et en particulier sur les vents
qui y régnent. Il a ainsi réduit à leur juste valeur les récits fan-
tastiques de ses prédécesseurs, Beauchamp, Bruce et Niebuhr.
Burckhardt raconte, en effet, que ce vent du désert le surprit entre Siout etEsoé.
« Lorsque le vent s'éleva, dit-il, j'étais seul, monté sur mon dromadaire, loio de
tout arbre et de toute habitation. Je m^efforçai de garantir mon TÎsage en renve-
i
LE SIMOUN. 563
loppanl d'ua mouchoir. Pendant ce temps le dromadaire, auquel le vent chassait
le sable dans les yeux, devintinquiet,semit à galoper, et me ût perdre les étriers.
Je restai couché par terre sans bouger de place, car je n'y voyais à la distance
de dix mètres, et m'enveloppai de mes vêtements jusqu'à ce que le vent se fût
apaisé. Alors j'allai à la recherche de mon dromadaire, que je trouvai à une assez
grande distance, couché près d'un buisson qui protégeait sa tète contre le sable
enlevé par le vent. » Malcolm et Morier, qui ont traversé les déserts de la Perse,
Ker-Porter, qui a visité celui qui est à l'est de l'Euphrate, sont d'accord avec
Burckhardt pour déclarer que lorsqu'ils ont été exposés au simoun, ils n'ont rien
éprouvé qu'une impression très-désagréable, très-pénible même, mais dont leur
santé n'a nullement été altérée.
Ce n'est pas seulement dans les déserts de sable de l'Afrique et de l'Asie que les
vents chauds sont à redouter, mais dans presque toutes les contrées continentales
voisines des tropiques. Dans l'Inde ces vents sont connus sous le nom de souffle
des diables. Ils sévissent fréquemment durant la saison sèche, et répandent dans
les campagnes, et jusque dans les villes, l'effroi et la dévastation. Sans être em-
|x»isonnés, il est admissible que des vents animés d'une vitesse formidable, em-
portant avec eux des flots de sable, et dont la température s'élève à kO^ et plus,
puissent exercer sur leur parcours une action malfaisante, et devenir surtout
funestes aux Européens, qui ne savent guère s'en garantir.
Vers l'époque de Téquînoxe, les tempêtes deviennent terribles
dans le désert. Tout le monde a entendu parler du vent brûlant
du désert, du simoun, mot qui signifie poison chez les Arabes.
Ce vent redoutable souffle aussi en Egypte, où on l'appelle Kham-
sim (cinquante) à cause des cinquante jours pendant lesquels on
Tobserve : vingt-cinq jours avant Téquinoxe du printemps et vingt-
cinq jours après.
Le simoun s'annonce dans le désert par un point noir qui sur-
git à l'horizon. Ce point noir grandit rapidement. Un voile blafard
envahit le ciel, des flots de sable obscurcissent le soleil et dessè-
chent toute verdure. Aussitôt qu'il souffle, les oiseaux effrayés s'en-
volent, le dromadaire cherche un buisson où il puisse préserver
ses yeux, sa bouche, ses narines, des nuages de sable; l'Arabe se
couvre la face, s'enduit le corps de graisse, d'huile ou de boue
humide, se roule à terre, ou se blottit contre un arbre, jusqu'à ce
que l'affreuse bourrasque soit apaisée. Le simoun est le plus re-
doutable ennemi des caravanes qui traversent les déserts sablon-
neux de l'Arabie et de l'Afrique : on lui attribue la destruction en-
tière des 50000 hommes que le fou Cambyse envoya pour réduire
en esclavage les Ammoniens, et mettre ensuite le feu au temple de
Jupiter.
En 1805, le simoun tua et ensevelit dans les sables toute une
caravane, composée de deux mille personnes et dix-huit cents
chameaux. Plus d'une fois nos généraux ont eu des craintes
sérieuses sur le sort des colonnes de nos soldats, forcées de s'en-
564 SUR QUELQUES VENTS PARTICULIERS.
j>aiier dans le désert, et que le simoun vint surprendre dans leur
marche.
La poussière impalpable que Tair charrie en épais nuages pénè-
tre dans les narines, les yeux, la bouche et les poumons et déter-
mine l'asphyxie. Quand les choses ne vont pas jusqu'à ce terme
fatal, l'évaporation rapide (|ui se fait à la surface du corps, sèche
la peau, enflamme le f^osier, accélère la respii»«rtion, et cause aux
voyageurs une soif ardente. Le souffle terrible du simoun aspire,
en passant, la sé\e des arbres, et fait disparaître par une évapora-
tion rapide, l'eau contenue dans les outres des chameliers. La ca-
ra\ane est alors en proie à toutes les horreurs d'une inextinguible
soif, qui allume le sang. C'est ainsi que plus d'une caravane a
péri dans les mêmes solitudes. Aussi voit-on les routes habituel-
lement suivîtes par les caravanes, parsemées de squelettes d'hom-
nu^s et d'animaux blanchis par le temps et le soleil: ce sont les
bornes miliaires de ces sinistres sentiers.
Dans son voyage dans l'Asie centrale, Arminius Varabéry, sa-
vant hongrois déguisé en derviche, observa l'ouragan de sable et
les terribles influences de la cluileur sur l'organisme humain en
traversant le désert entre Khiva et Bokhara (longitude 60^, lati-
tude 40^). Ayant quitté le pays des Turkomans et FOxus, sa cara-
vane péiuHra (hins les sables
Noire slalion matinale, dit-il, porlait le nom charmant dV\damkyrylgan flra-
fliiisez : l'endroit où périssent les hommes), et il suffisait de jeter un regard vers
riiorizon pour se convaincre que celte appellation tragique ne lui arait pas été
Liiatuilenient donnée. Ou'on se représente un océan de sables, s'étendant à perle
de vue, façonné d'un côté par le souffle furieux des ouragans en hautes collines
semblables à des values, de l'autre, en revanche, représentant assez bien le ni-
veau dun lac i)aisil)le à peine ridé par la brise du couchant. Dans Tair pas un
oiseau, sur la terre pas un animal vivant, pas même un vers, pas môme un grillon.
Nuls ve>ti,i^es autres que ceux dont la mort a semé ces vastes espaces, des mon-
ceaux d'os blanciiis que clKupie passant recueille et réunit pour servir de jalons à
la marche des voyageui's (|ui lui succéderont. Examen fait de nos outres, nous
calculions que nous ne manquerions guère d'eau pendant plus d'un jour; mais
(die diminua avec une ra[)idité surprenante. Cette découverte doubla la vigilaniv
avec kKjuelle j'avais 1 u'il sur mes ap[)rovisionnements. Les autres voyageurs, se
tenant pour avertis, attirent de même, et jionobstant nos inquiétudes, il nous ar-
liva pai'foi^ de sourire en coutenqdaiit ceux de nous qui, vaincus par le sommeil,
^'endormaient les l)ras tendrement pressés autour de leur outre. En dépit, d'une
chaleur à loul loudre. nous étions contraints d'accomplir, le jour comme la nuit,
des marche- de cinq à six heures. En cllet, plutùt nous sortirions des sables, moins
nous auriou- à craindre les dé>astreuses inlluences du tebbad (vent de fièvre', qui
p<'ut vou> ensevelir sous la poussii'rc s'il vient vous surprendre au milieu de ces
dunes.
Coiiinie nous ap[>ro<hious des montagnes, le Kervanbashi et ses gens nous si-
LE SIMOUN. — LE TEBBAD.
585
cnalant un nuage de poussière qui semblait renir de notre côlé, nous avertirent
qu'il fjJltit, sans retard, mettre pied à terre. Nos pauvres chameaux, plus expA-
ri[Den(és que nous, avaient déjà reconnu l'approche du tebbad ; après une clameur
désespérOe, ils tombèrent à genoux, allongeant leurs cous sur le sol et s'elTorçant
de cacher leurs tétca dans le sable. Contre eux, comme à l'abri d'un retranche-
ment, nous venions nous agenouiller, quand le vent passa sur nous avec un fré-
missement sourd et nous enveloppa d'une croûte de sable épaisse d'environ deux
doigta. Les premiers grains dont je sentis le contact produisirent sur moi l'elTet
d'une véritable pluie de feu. Si nous avions subi le choc du tebbad à quelque six
mille de là dans la profondeur du désert, nous y restions tous intaillibtement. Je
Fig. 167. — Pandant le passage du TebbaU.
n'eus pas le loisir d'observer ces dispositions k la lièvre et aux vomissements que
l'on dit causés par le vi^nt lui-même ; mais après son passa^'e, l'atmosphère devint
plus épaisse et plus écrasante.
Abstraction faite du tebbad, l'élévation de la température diurne nous privut de
DOS forces, et deux de nos plus pauvres associés, se traînant comme ils pouvaient
k cAté de leurs l>ètes chétives, tombèrent si malades, une fois que leur eau fut épui-
sée, qu'il fallut les attacher k plat ventre sur les chameaux, vu qu'ils étaient parfai-
tement incapables d'y conserver leur assiette.
Tant qu'ils purent articuler une parole, nous n'entendîmes soKir de leurs lèvres
desséchées que cette exclamation monotone : > De l'eau, de l'eau !... par pitié, par
pitié, quelques gouttes d'eau I... • Hélas I leurs meilleurs amis refusai entimpiloys-
bloment ée Iwir ncriler k nnàaàn gorgée de ce liquide qui, pour nous, repré-
566 SUR gUELQUES VENTS PARTICULIERS.
sentait la vi«'; et lorsque, le qualrième jour, nous arrivâmes à Medernin-Bulag, un
do ces mallieureux fut soustrait par la mort aux tortures de la soif. J^assistai à
Ta^onie de cet inlbrtunê. Sa iantrue était absolument noire; la voûte de son palais
avait pris une teinte d'un bleu grisâtre; ses lèvres étaient parcheminées, sa bou-
rbe béante, ses dents à nu. Il e<t fort douteux que, dans ces terribles extrémités.
on eiU pu le sauver en le faisant boire; d'ailleurs pas un de nous ne sVn serait
avisé.
(l'est une cliose liorril>le à voir quiin père cachant à son fils, un frère cachant k
son fièro Peau dont il peut être nanti; mais je le rêpèle, lorsque chaque goutte
représente une heure de vie, et quand on est aux prises avec les angoisses de la
soif, les tendances i^énénni'^es, l'esprit de sacrifice (pii se manifestent fréquem-
ment en d'autres ocrasions aussi critiques, perdent toute action sur le cœur «le
rhomme.
Mais c'est en vain (pie je cherche à donner la moindre idée du mart\re
causé par la soif; la mort elle-même, je le crois fermement, n'est pas accomptagnôe
de soulTranc(!s plus cruelles. Vax face d'autres périls, je n'ai jamais trouvé la lutte
au-(lessn^ d,' mon courage; ici, je me sentais brisé, abattu, anéanti, et je me croyais
I)arvenu au ternie de mon existence.
Thonias-Williain Atkinson fut témoin, en 1850, des ouragans
rapides qui s'abattent sur les steppes mongoles.
Vn silence solennel, dit-il, rèirne sur ces vastes plaines arides également déser-
tées par l'homme, par les quadrupèdes et les oiseaux. On parle de la solitude des
furéis: j'ai souvent cln^vanché sous leurs voûtes sombres pendant des journées
entières: mais on y entendait h^s soupirs de la brise, le frôlement des feuilles, le
«raqucnient »!cs brandies ; queUjuefois même, la chute de l'un des géants delà
forêt, croulant de vétusté, éveillait au loin les échos, chassait de leurs repaires les
jintes clVra^és des bois et airachait des cris d'alarme aux oiseaux épouvantés. Ce
n'était p;is la solitude : les feuilles et les arbres ont un langajre que Thomme re-
connaît de loin ; mais dans ces déserts desséchés nul son ne s'élève pour rompre
le silence de mort qui plane pcipéluellement sur le sol calciné.
Le sable était là, soulevé en terrasses circulaires; quelques-unes avaient
quinze à vinc^t pieds de haut; il y en avait de toutes erandeursà perte de vue dans
le désert. Vues du sommet de Tune des plus considérables, elles présentaient Tap-
l>ai(MH'e sin^uHère d'une innnen<e nécroi)ole, semée d'innombrables tumuli.
Pendant (pie j'esquissais w tableau, je fus témoin de la formation d'un ourap:an
au-de<NU-^ deN eaux. Il venait du nord droit 'i nous. Les Cosaques et Tcfauck-a-boi
allèrent mettre les rhevaux ;i Tabri derrièn* les roseaux, laissant deux de" leur^
cunipaKuons auprès d»» moi^ La tempête arrivait avec une rapidité furieuse, lançant
d'énormes vagues dans l'espace et abattant la véjrétation sur son passage. On
voyait un loni- sillon blanc s'avanc<'r sur le lac. Quand il fut à une demi-vers^te.
niius l'enlen-linies ru^-'ir. Mes L'-tMis me pressaient de m'éloifrner, je pris mes
es<[uis'>es et .lutres obji'ts, puis jo courus rejoindre le gros de la troupe sous les
roseaux. .larrivais à peine à l'enti-éc de ce rempart mouvant, que l'ouragan éclata,
ruurbant jusqu'à terre les buissons et les roseaux. Lorsqu'il entra dans les sables
de la ste|)p(;. il se mit à tourbillonner circulairement, enlevant des monticules
entiers dans l'espace, en élrvant d'autres là où il n'y en avait pas; il était aisé de
ciimi>rendre maintenant à rpioi étaient dues nos prétendues tombelles. Cette tem-
pête fut de courte duréi*; en un ({uarl d'beure elle était finie et tout était redevenu
calme connue au[»aravaut.
Hion n'est |)lus dant^ereux que d'être surpris en plaine par cette espèce de
typhon. J'en ai vu plus lard descendre des montagnes ou s'élever du fond d'une
LE SIROCCO. 569
gorge profonde, sous la forme d'une masse noire, compacte, d'un diamètre de
mille mètres et plus, qui s'élance sur la steppe avec la rapidité d'un cheval de
course. Tous les animaux, domestiques ou sauvages, fuient épouvantés devant
el'e; car une fois enveloppés dans sa sphère d'action, ils sont infailliblement per-
dus. Les admirables chevaux libres s'enfuient au galop devant la tourmente qui les
chasse avec furie....
En Europe^ on connaît le sirocco d'Italie et le solano d'Espagne
qui jettent les habitants dans un grand état de langueur par la
chaleur énervante qu'ils apportent avec eux.
Le 8 juillet 1770, Brydone étant à Palerme, le sirocco vint à
souffler : « A huit heures du matin, dit-il, j'ouvris la porte sans
soupçonner ce changement de température, et je n'ai jamais été
plus étonné de ma vie. Je ressentis tout à coup sur mon visage
une impression pareille à celle qu'aurait faite une vapeur brûlante
sortie de la bouche d'un four; je retirai ma tête et fermai la porte
en criant à FuUarton que toute l'atmosphère était en feu. » En ce
moment, le thermomètre, porté à l'air, s'éleva à 44 degrés.
Voici en quels termes un chirurgien de l'armée d'Afrique rend
compte des effets du sirocco, pendant une marche entre Orau et
Tlemcen, dans le désert: « C'était à la fin de juillet 1846; un grand
nombre de soldats avaient succombé, foudroyés en quelque sorte
par la chaleur. Le sirocco assaillit la petite colonne. Sous l'influence
de cet air sec, lourd et énei*vant, la respiration devint saccadée et
sonore; les lèvres, les narines, crevassées par la poussière ardente
que fouettait le ventdu désert, étaient douloureuses et arides; une
énei^ique constriction serrait la gorge, une sorte de cauchemar
pesait sur l'épigastre. On ressentait à la figure des bouffées de cha-
leur, suivies quelquefois de vagues frissons et d'une défaillance
voisine de la syncope. La sueur coulait à flots, et l'eau qu'on bu-
vait avec abondance, sans apaiser une soif insatiable, augmentait
encore le malaise, la dyspnée et l'anxiété épigastrique. Le mouve-
ment répugnait, et une agitation invincible portait à se retourner
en tous sens; on étouffait sous la tente; en plein air on se sentait
suffoquer par la rafale brûlante.... C'était fait de la colonne si
T-eau eût manqué, m
Pour l'Angleterre, le vent d'est est un fléau redoutable qui souf-
fle le malaise et le spleen, dont nous rions en France, mais qui
est aussi sérieux en Angleterre que le khamsin en Arabie et le
sirocco en Italie.
CHAPITRE V.
LES PUISSANCES DE L'AIR.
l'ouragan. — LE cyclone/ — LA TEMPÊTE.
Les deux grands courants généraux que nous avons étudiés
plus haut, l'un dirigé de l'équateur aux pôles, le second des pôles
à Téquateur, ne circulent pas sans se heurter, surtout dans la
région d'amorce où ils se soudent, dans la zone équatoriale.
Des causes diverses viennent contre balancer Faction générale
périodique des rayons solaires, et mettre des obstacles à la
marche ordinaire des déplacements aériens. La diversité de tem-
pérature des continents et des mers fait varier d'une part la di-
rection normale et l'intensité des courants. L'état du ciel souj^
les tropiques, s'il est longtemps découvert ou longtemps couvert,
condense la chaleur comme dans un foyer d'absorption ou bien la
dissémine sur de vastes contrées. Le relief du sol, les hautes
chaînes de montagnes et leur température, les plateaux moins
élevés et les vallées moyennes elles-mêmes, déterminent ici ren-
caissement et le repos des masses d'air, plus loin leur écoulement
sur diverses inclinaisons, et ailleurs ce même relief force l^
courants à se rejeter à droite et à gauche, à subir des remous
comme les eaux d'un fleuve, ou à s'élancer avec furie par-dessus
les obstacles qui les ont courroucés. Les souffles d'air qui se ren-
contrent peuvent se réunir ou se combattre, accroître leur puis-
sance mutuelle ou la détruire. Ainsi naissent les vents forts, les
ouragans, les tempêtes.
Ces combats atmosphériques, qui atteignent parfois des propor-
LES CYCLONES. 571
lions gigaotesqueB^ bouleversent la nature de fond en comble :
Tétude patiente et laborieuse des météorologistes et des marins
est déjà parvenue à Tanalyser^ à reconnaître les principales lois
qui semblent les régir. Les Américains Redfield et Reid, le pro-
fesseur Dove, de Berlin, lamiral anglais Fitz-Roy ont, par d'im-
menses travaux, formé une théorie des tempêtes qui fait connaître
et explique en même temps les mouvements les plus violents dont
TAtmosphère soit le théâtre. Ce sont leurs travaux qui nous servi-
ront de guide à nous-même pour apprécier à leur valeur ces puis-
sants effets.
L*un des résultats capitaux des observations est d*avoir constaté
que les ouragans ne marchent pas en ligne droite, mais suivant
une courbe parabolique, et tournent en même temps horizontale-
ment sur eux-mêmes par un rapide mouvement de rotation.
Ce mouvement caractéristique de rotation horizontale a fait
donner à ces gigantesques tourbillons le nom de cyclones, du mot
grec xoxko^, qui veut dire cercle. Ce sont là les véritables ouragans
généraux, qui ne sont plus de petites tempêtes locales résultant
de la déviation du vent par la configuration du sol ou de la ren-
contre de divers courants ordinaires, mais s'étendent sur plu-
sieurs centaines de lieues carrées et en parcourent plusieurs mil-
liers.
Les cyclones sont de vastes tourbillons, de plus ou moins grand
diamètre, dans lesquels la force du vent augmente de tous les
points de la circonférence jusqu'au centre, où règne un calme d'une
étendue variable. En ce centre, cependant, la mer reste horrible-
ment agitée. Dans cet espace de calme il n'existe pas de nuage; le
soleil resplendit, les astres reparaissent, et l'on croit au retour du
beau temps, à la sécurité entière, alors que l'on est de tous côtés
entouré par une vaste ceinture d'orages et de rafales terribles, que
Ton ne saurait éviter de subir.
Tout autour de ce calme central, le mouvement rotatoire a la
même énergie, et cette énergie est poussée au plus haut point;
dans aucune partie de l'ouragan elle n'est aussi forte. Par consé-
quent lorsqu'on arrive à cette région du centre, on passe de la
tempête la plus violente au calme le plus complet, et réciproque-
ment, lorsqu'on la quitte, on passe du calme le plus complet à la
tempête la plus violente; mais alors les rafales soufflent dans une
direction tout à fait opposée à celles qui ont précédé le calme : ce
qui doit être, puisque leur mouvement est circulaire.
La première zone centrale, qui constitue véritablement l'oura-
572 LES CYCLONES.
gan^ et pendant le passage de laquelle ont lieu tous les désastres,
mesure en général 100 à 120 lieues de diamètre, quelles que
soient les limites extrêmes auxquelles atteigne le phénomène^ car
sa puissance n'est pas proportionnelle à son étendue.
La vitesse de rotation qui anime les ouragans est très-va-
riable : c'est elle qui constitue principalement la violence du
tourbillon et qui en fait, pour les lieux qu'il rencontre et les
navires sur lesquels il frappe, un ouragan, un coup de vent ou
une simple bourrasque. Dans les violentes tempêtes, on estime que
les molécules d'air tournent autour du centre avec une vitesse de
rotation de 60 lieues à l'heure, vitesse qui explique les ravages et
les désastres produits par le passage de ce terrible météore.
Le cyclone prend généralement naissance dans les latitudes de
5 à 10 degrés. A peine est- il né, qu'il se met en mouvement, pour
notre hémisphère, dans la direction du nord-ouest, continuant la
même marche jusqu'à ce qu'il ait atteint une certaine latitude,
sur laquelle il tourne vers le nord-est et forme ainsi une parabole
dont les deux branches s'écartent plus ou moins Tune de l'autre.
La différence de densité des diverses couches atmosphériques
rencontrées dans le parcours, le mouvement rotatoire lui-même,
doivent donner au cyclone un mouvement oscillatoire, de sorte
qu'au lieu de décrire une parabole régulière, la course du cyclone
est plutôt une spirale s'enroulant autour de la parabole.
Les navires qui se trouvent près du ceutre du météore sont
soumis à son action oscillante : de là ces rafales terribles auxquel-
les succède un calme plus ou moins complet; de là ces situations
dramatiques dans lesquelles le navire en détresse voit le vent faire
plusieurs fois et très-rapidement le tour entier du compas.
Les sautes de vents subites et effroyables, que l'on considérait
autrefois comme l'essence des ouragans, typhons, tornades, etc.,
ne peuvent donc se présenter et ne s'offrent en effet que pour
ceux qui se trouvent directement, ou à peu près, sur le parcours
du centre d'un cyclone.
Le cyclone contient en lui-même le germe de sa destruction
prochaine : à mesure qu'il avance, il court vers des régions plus
froides que celles de son point de départ; les vapeurs qu il contient
se condensent en pluies torrentielles ; l'électricité se d^age à
grands courants; l'équilibre qui existait est rompu, et la force
centrifuge, n'étant plus contre-balancée^ permet au météore de
s'étendre en d'immenses proportions.
U perd alors en violence ce qu'il gagne en étendue : au point de
L
LES CYCLONES. 573
départ quelques lieues le mesurent; mais il embrasse des centaines
de milles au moment où Téquilibre des forces étant rompu^ le
météore s^afTaisse sur lui-même, effet qui se produit généralement
par une latitude de 40 à 45 degrés.
Plus les dégagements électriques seront rapides, plus vite le
météore disparaîtra ; aussi arrive-t-il quelquefois qu'un cyclone ter-
mine sa course sans atteindre ces latitudes élevées et sans accom-
plir la seconde branche de sa parabole, qui alors reste incomplète.
Entre 5 et 10 degrés de latitude et 45 et 60 de longitude,
alors qu'un cyclone est très-près du point d'origine, on a reconnu
que la vitesse de translation est assez faible et varie de 2 à 9 kilo-
mètres à l'heure, augmentant à mesure que la latitude augmente
et que la longitude diminue, c'est-à-dire à mesure que l'ouragan
s^avance vers l'ouest.
De 35 à 45 degrés de latitude et de 50 à 30 de longitude, la
vitesse de translation varie entre 10 et 20 kilomètres.
Parles latitudes plus élevées, la vitesse de translation augmente
encore, et a été constatée de W jusqu'à 33 kilomètres à l'heure.
La vitesse de translation la plus considérable que l'on ait ob-
servée est celle du cyclone du mois d'août 1 853, qui arriva des
Antilles au banc de Terre-Neu\e avec une vitesse de 50 kilomè-
tres à l'heure, vitesse qui augmentait encore graduellement de ra-
pidité et atteignit les chiffres de 60, 70, 80 et jusqu'à 90 kilomè-
tres à l'heure, sans préjudice de la vitesse de rotation^ qui s'élève
jusqu'à 60 lieues à l'heure. Ainsi le vent peut atteindre, à la sur-
face des mers, une vitesse de 75 lieues à l'heure, et peut-être da-
vantage encore!
L'origine des cyclones est due, selon toute probabilité et d'après
toutes les comparaisons faites, à la rencontre de deux courants
d'air circulant en sens inverse. Le point de la ligne sur laquelle
ces deux courants vont se rencontrer forme un point neutre où
l'air reçoit un mouvement de rotation des deux courants qui se
heurtent sur deux directions opposées : c'est comme un remous
dans un fleuve, et chacun de nous peut s'en rendre compte et se le
figurer exactement après un instant de réflexion.
Us naissent tous, ces tourbillons immenses, de chaque côté de
ré([uateur, aux lieux et aux époques du renversement des vents
réguliers. Mon savant ami, l'astronome Poey, directeur de l'Obser-
vatoire de la Havane, a constaté, par le laborieux relevé qu'il a
fait des ouragans qui ont sévi dans les Indes occidentales depuis
Tan 1493 (découverte de l'Amérique) jusqu'à nos jours, que sur
574 LES CYCLONES.
365 grands cyclones» 245^ plus des deux tiers, ont eu lieu d*aoùt
en octobre^ c'est-à-dire pendant les mois où les côtes fortemeot
échauffées de rAmérique du Sud commencent à rappeler vers elles
lair plus froid et plus dense du continent septentrional. Dans la
mer des Indes^ c*est lors du changement des moussons et après Télé
que les cyclones sont le plus nombreux. Dans le relevé des oura-
gans de rhémisphère méridional^ dressé par Piddington et com-
plété par Bridet^ il n*est pas fait mention d*un seul cyclone pour
les mois de juillet et d*août; plus des trois cinquièmes de ces
météores ont eu lieu pendant les trois premiers mois de Tannée.
C'est à cette époque du changement des saisons que les puissantes
masses aériennes^ chargées d'électricité^ se mettent en lutte pour
la suprématie et font naître par leur rencontre ces grands remous
qui se développent en spirales à travers les mers et les continents.
Toutefois^ le tourbillon n'occupe jamais en hauteur qu'une faible
partie de l'océan des airs. D'après Bridet^ la hauteur moyenne des
ouragans de la mer des Indes est d'environ 3000 mètres; suivant
Redfield^ elle n'est que de 1800. D'ordinaire^ la couche tour-
noyante des airs est beaucoup moins épaisse; parfois même elle
est d'une telle minceur^ que lesmatelots d'un navire tordu par un
cyclone voient au-dessus de leurs tètes Fazur du ciel ou les étoiles.
Au-dessus du météore, les vents suivent leur marche régulière.
L'analyse des cyclones est due surtout à Redfield. La position
d'un observateur en Amérique est particulièrement favorable à la
solution de cette partie du problème, puisque les ouragans, qui
côtoient les rivages des États-Unis, passent dans la partie tropi-
cale de leur route sur les îles des Indes occidentales, où leur na-
ture extraordinaire leur a fait donner le nom « d'ouragans des
Indes occidentales. » Quant aux cyclones que l'on ressent dans
l'Europe centrale, il est rarement possible de connaître la partie
tropicale de leur route, et ceci nous prouve suffisamment que plus
l'espace embrassé par nos observations sera étendu, plus nous
pourrons éviter de porter un faux jugement dans l'examen de ces
phénomènes naturels.
Le laborieux météorologiste Dove établit dans son ouvrage sur
la loi des tempêtes (édition de Paris, page 1 73), qu'il se produit
un mouvement cyclonique toutes les fois qu'un obstacle quelcon-
que s'oppose au changement régulier de la direction du vent, qui
est dû à la rotation de la Terre, et conséquemment contrarie la ro-
tation régulière de la girouette à une station quelconque.
c( Les ouragans des Indes occidentales, dit-il, naissent à la hnute
LES CYCLONES. 575
intérieure de la zone des vents alizés^ soit dans la région des cal-
mes, où Tair monte et se répand- dans les couches supérieures de
TAtmosphère et dans une direction contraire à celle du vent alizé;
il est probable, d'après cela, que la cause première des cyclones
est rintrusion d'une partie de ce courant supérieur dans celui
qui est en dessous.
ff Imaginons aussi que lair qui monte sur TAsie et TAfrique
â*écoule latéralement dans les couches supérieures de TAtmo-
sphère, fait qui est bien évident par les sables qui tombent dans
l*océan Atlantique nord, et qui s'élèvent à une Iiauteur très-
grande, car sur le pic de Ténériffe le soleil en est parfois
obscurci. Un courant pareil doit avoir une tendance à s'opposer
au libre passage du contre-courant alizé supérieur, et doit le forcer
;i revenir dans le courant inférieur ou vent alizé direct. Le point
où cette intrusion a lieu doit avancer avec la même vitesse que
le courant supérieur oblique, qui le produit. L'interposition d'un
courant marchant de TE. à TO. avec un autre, qui marche duS.O.
au N. E., doit nécessairement donner naissance à un mouvement
de rotation dans une direction contraire à celle de la marche des
aiguilles d'une montre. D'après cela le cyclone, qui avance du
S. 0. vers le N. E. dans l'alizé inférieur, représente le point de
contact et marchant des deux autres courants, qui dans les cou-
ches supérieures avancent dans des directions perpendiculaires
Tune à l'autre. C'est là l'origine du mouvement de rotation, et la
marche ultérieure du cyclone se fera nécessairement d'après les
mêmes principes. Le cyclone étant considéré ainsi comme le ré-
sultat de la rencontre des courants à différents points, et succes-
sivement, peut alors conserver son diamètre invariable pendant
un temps considérable, et il peut même diminuer de dimensions,
quoique le cas où il augmentera sera le plus ordinaire.
*€ Il est, en outre, parfaitement clair, que si l'explication que
nous venons de donner de l'origine du mouvement cyclonique est
exacte, un cyclone qui tournera dans la même direction peut être
engendré par l'interposition de quelque obstacle mécanique dans
la route d'un courant, qui marche vers les hautes latitudes nord,
obstacle qui force ce courant à prendre une direction plus sud
(celle d'un vent du S.) à son côté est qu à son côté ouest, où il
reste toujours à peu près ouest. Tel est le cas qui s'est présenté,
entre autres, dans l'ouragan de la baie du Bengale les 3, 4 et
5 juin 1839. »
Le nom de cyclone est donc en quelque sorte la désignation
576 LES CYCLONES.
géométrique du mot plu8 ancien ouragan (A urrtcan dans lesTieilies
géographies), comme des tornades qui caractérisent les côtes d'A-
frique, comme des typhons (ti-foong) des mers de la Chine. Les
grandes tempêtes observées dans ces parages sont de même ordre
que les cyclones de FAtlantique. Dampier, le prince des naviga-
teurs, décrit rapproche du typhon avec cette exactitude qui rend
tous ses travaux si remarquables. On lit dans ses Voyages (II, 2fij :
< Les typhon? sont une espèce particulière de tempêtes violentes soufflant sur la
côte du Tonquin et sur les côtes voisines dans les mois de juillet, août et septem-
bre ; elles éclatent communément aux environs de la pleine lune, et elles sont or-
dinairement précédées par un très -beau temps, de faibles brises et un ciel clair.
Ces faibles brises sont Talizé ordinaire, qui souffle du S.O. dans cette saison, e(
qui tourne au N. et au N. E. environ. Avant le commencement de la tempête, un
nuage épais se forme au N. E.; il est très-noir auprès de Thorizon, d'une couleur
cuivrée vers son bord supérieur, et de plus en plus clair à mesure quHl approche
du bord extérieur qui est d'un blanc très-vif. L'aspect de ce nuage est très-étrange,
très-effrayant, et il se forme quelquefois douze heures avant que la tempête n'é-
clate. Quand il commence à marcher rapidement, le vent s'établit presque immé-
diatement, sa force augmente promptement, et il souffle avec une grande violence
au N. E. pendant douze heures, plus ou moins. Il est aussi communément accom-
pagné de coups de tonnerre effrayants , de larges et fréquents éclairs , et d'une
pluie très-épaisse. Quand le vent commence à mollir, il tombe tout à coup, et il
survient un calme plat qui dure près d'une heure, après quoi le vent s'élèradu
S.O. environ, où il souffle avec la même fureur et aussi longtemps qu'au N. E.;
et il'pleut aussi comme avant. >
La trajectoire que doit suivre le centre partage Touragan en deui
parties égales^ mais bien différentes Tune de Tautre. Dans Tune,
en effets le mouvement de rotation et celui de translation sont dans
le même sens; dans Tautre^ au contraire^ la direction de la transla-
tion des vents et celle du mouvement rotatoire se contrarient. 11
en résulte qu a égale distance du centre^ il vente beaucoup plus
dans le premier hémicycle que dans le second : d'où le nom d*W-
micycle dangereux donné à Tun^ et celui d'hémicycle maniable donné
à Tautre.
Dans Thémisphère nord, le cyclone tourne de droite à gauche :
c'est-à-dire qu'un observateur placé au centre du tourbillon ver-
rait le vent passer devant soi de droite à gauche. L'hémicycle dan-
gereux se trouvera à la droite de cet obser^'ateur s'il suit la même
route que le centre de l'ouragan^ et Thémicycle maniable à gauche.
Dans l'hémicycle sud, au contraire, l'ouragan tourne de gauche
à droite : l'hémicycle dangereux se trouve à gauche et l'hémicycle
maniable à droite de la ligne de parcours du centre, en faisant
même route que l'ouragan.
LES CYCLONES.
577
La direction du vent observé à un point quelconque du cyclone
s'éloigne peu de la tangente menée par ce point au cercle concen-
trique sur la circonférence duquel on se trouve. Par suite^ elle est
toujours à peu près perpendiculaire au rayon qui de ce point va
au centre du cercle concentrique ou du cyclone. Or^ le sens de gi-
ration indique que si Ton fait face au vent^ on aura forcément le
centre à sa droite dans l'hémisphère nord et à sa gauche dans Thé-
misphère sud^ mais toujours à angle droit avec la direction du vent.
C'est sur ce dernier fait^ indiscutable aujourd'hui après les
nombreuses observations que Ton a recueillies^ que sont basées
toutes les théories sur les moyens d'éviter le centre d'un cyclone
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Fig. 169. — Parcours ordinaire des cyclones dans TAtlantique.
en s'éloignant de la ligne qu'il doit parcourir. Plus on est près du
contre et plus le vent est violent^ et plus ses variations sont fortes
et brusques. Par suite, c'esf aussi l'endroit où la mer sera le plus
mauvaise, car elle y reçoit, à des intervalles très-courts, des vents
très-difTérents et d'une extrême violence, et cela après avoir été sou-
levée par des vents relativement constants qui ont eu le temps de
la grossir et de lui donner une direction qui n^est plus celle du
vent. D'où un tohu-bohu de lames courtes, échevelées, énormes,
affolées, venant de toutes les directions et qui fatiguent d^une hor-
rible façon le malheureux navire qu^elles ballottent.
Ce qu'il faut éviter, c'est de se trouver sur le passage du centre
du cyclone. Cela est facile.
37
5T8 LES PUISSANCES DE L'AIR.
Supposons qu*un centre de c3'elone se dirige vers un navire. Il
passera inéTitablement sur ce navire, ou à sa droite ou à sa gau-
che. S'il doit passer dessus, sa direction par rapport au navire ne
changera pas ; mais alors celle du vent, qui lui est toujours per-
pendiculaire, ne changera pas non plus, et ce navire verra le vent
augmenter de violence sans changer la direction.
Si le centre doit passer à la droite du navire, il se déplacera en
gagnant peu à peu vers la droite. Sa direction variera de gauche à
droite; mais celle du vent, qui est liée à la première, variera dans
le même sens, soit de gauche à droite.
Le contraire se produira si le centre doit passer à la gauche du
navire.
Donc si le vent augmente sans changer de direction, on se trouve
sur la ligne de parcours du centre; si le vent tourne de gauche
à droite, le navire sera sur la gauche de cette ligne ; enfin si le vent
tourne de droite à gauche, on est sur la droite de la ligne du centre.
Il est évident diaprés les lois des cyclones que nous venons
d'exposer, que la position la plus fâcheuse pour un navire par
rapport à Touragan est celle qui le conduit au centre, et c'est à
s*en éloigner que doivent tendre tous les efforts d*un capitaine.
Rien n'est plus facile que de reconnaître ce centre. Plusieurs
moyens se présentent; nous allons, avec notre érudit confrère
M. Rambosson, indiquer le plus simple.
On se place dans la direction du vent qui soufDe, de manière à lui faire face e(
à en être frappé en plein visage. Dans cette position , d'après les lois du cydonet
le centre de Touragan se trouve toujours sur la gauche de Tobservateur, à 90 de-
grés de la direction du vent. Il est clair qu^en étendant le bras gauche horizoo-
talement et parallèlement à la surface du corps , on indiquera immédiatemeol la
position de ce centre.
Cette méthode pratique et qui ne souflâre aucune exception est si facile à retenir
et à exécuter, qu'il ne peut plus être permis à un marin d'ignorer où se trouve k
centre fatal qu*U fauLfuir à tout prix.
La science est donc arrivée au point de se jouer impunément avec un navire, au
milieu de ces phénomènes terribles, sans Texposer à de sérieuses avaries.
Pour un bâtiment à vapeur toujours maître de sa manœuvre, fait remarqver
très-judicieusement M. Bridet, il n'est plus d'ouragan possible. Sans doute qa*il
peut être enveloppé dans le tourbillon et y rencontrer de violentes bourrasques,
mais plus de ces rafales terribles, plus de ces sautes de vent qui Texposent ainai
que ceux qui le montent à une perte presque certaine.
Pour un capitaine instruit, un ouragan n'est plus qu'une trombe ordinaire*
autour de laquelle il circule, s'en écartant ou s'en approchant, selon que cela lui
est utile.
Tout est prévu par lui ; il sait d'avance quelle variation le vent doit présenter,
quelle sera la violence des rafales, et il est sûr de n'être jamais fatalement en-
traîné au milieu de ce centre dangereux, toujours la cause de désastres inévitables.
J
«u
LES CYCLONES. 579
Les premiers signes précurseurs du cyclone se lisent dans Tétat
du ciel :
Quelques jours avant Touragan^ au moment du lever et du cou-
cher du soleil, les nuages se colorent en un rouge orangé» qui se
reflète sur la mer^ et cette coloration fait assister à ces levers et
couchers du soleil si brillants et si magnifiques^ qui imposent un
profond sentiment d'admiration à ceux qui ne se doutent pas de
rimminence du danger que révèle ce ravissant tableau.
A mesure que le cyclone s'approche, cette teinte rcageâtre prend
une couleur plus prononcée et tirant sur le rouge cuivré; puis un
bandeau noirâtre et épais étend sur le ciel un aspect sinistre. Les
tètes de cumulus sont d'un rouge cuivré, donnant à la mer et à
tous les objets qui sont à terre un reflet analogue, qui fait paraître
l'atmosphère comme embrasée d'un éclat métallique.
Les oiseaux de mer se rallient en grande hâte, et vont dans les
terres chercher un abri contre les fureurs d'une tempête qu'ils
pressentent, espérant ainsi échapper à la mort qui les frapperait
au large.
Mais de tous les signes précurseurs de la tempête, le plus sûr
et le plus facile à interpréter, c'est le mouvement du baromitre.
La pression de l'air allant en diminuant de la circonférence au
centime du tourbillon, l'approche du phénomène se manifeste tou-
jours par une baisse barométrique. Co même symptôme caractérise
les tempêtes de nos régions tempérées, qui ne sont pour ainsi dire
que des suites des cyclones océaniques.
Le baromètre commence à descendre 1 2, 24 et même 48 heures^
avant l'arrivée du cyclone.
Un calme stupéfiant, accompagné d'un air chaud et étouffant,
règne pendant vingt-quatre heures; la nature semble recueillir
toutes ses forces pour accomplir l'œuvre de dévastation qui va
marquer le passage du funeste météore.
Quelle que soit la marche suivie par l'ouragan, on est au point
le plus rapproché du centre dès que le baromètre cesse de descen-
dre. Alors, pendant deux ou trois heures, on voit cet instrument
monter et baisser à chaque demi-heure, sans avoir de mouve-
ment prononcé.
C'est un signe certain que l'on se trouve proche du centre;
que la plus grande violence a été ressentie, et que les rafales ne
vont plus désormais aller qu'en diminuant; et cet indice rassurant
doit ramener l'espoir et la confiance chez tous ceux dont les intérêts
étaient si cruellement menacés.
n. . . 760
756
... 7:3
... 749
... lk\
6
... 7MI
. . 734
... 731
... 726
1
... 718
... 714
3 août 7^50 du s
580 LES PUISSANCES DE LAIR.
La baisse barométrique totale est d'autant. plus grande que la
raréfactioD centrale est plus complète, et cette raréfaction elle-
même, produite en grande partie par la force centrifuge, s'aug-
mente en raison de l'accroissement du mouvement rotatoire, qui
fait la violence des rafales. Le baromètre baisse donc à mesure
que la violence du veni est plus intense, et les ouragans les plus
désastreux sont aussi ceux qui l'influencent davantage.
La raréfaction de l'atmosphire au centre des cyclones est mise
en évidence d'une manière très-remarquable par le [)etit tableau
suivant de l'abaissement, puis du relèvement, de la colonne baro-
métrique, pendant l'ouragan qui est passé sur Saint-Tbomas le
3 août 1837, et dont le calme central s'est produit à huit heures
du soir :
2 août e*" du matin.
2 d
3 20
k lA
5 45
e 30
6 35
Variation : t8 millimëlres t
Ces profondes perturbations de l'aîr sont peut-être, après les
grandes éruptions volcaniques, les météores les plus effrayants
de la planète, et l'on ne saurait s'étonner, dit Elisée Reclba dans
son magnifique ouvrage sur la Terre, que, dans la mythologie
des Indous, Rudra, le chef des vents et des orages, ait fini par
devenir, sous le nom de Sivu, le dieu de la destruction et de la
mort. Quelques jours avant que le terrible ouragan se déchaîne, la
nature, déjà morne et comme voilée, semble pressentir un désusire.
Les petites nuées blanches qui voyagent dans tes airs avec les
contre-alizés se cachent sous une vapeur jaunâtre ou d'un hianc
sale; les astres s'entourent de bulos vaguement irisés, de lourdes
assises de nuages, qui, le soir, offrent les plus magnifiques nuances
de pourpre et d'or, pèsent au loin sur l'horizon, l'air est étouffant
comme s'il venait de passer sur la bouche de quelque grande
fournaise. Le cyclone, qui tournoie déjà dans les régions supé-
rieures, se rapproche graduellement de la surface du sol et des
eaux. Des lambeaux déchirés de nuages rouge&tres ou noirs sont
r \
LES CYCLONES. 581
entraînés avec furie par la tempête, qui plonge et traverse Tespace
en fuyant; la colonne de mercure s*agite affolée dans le baromètre
et baisse rapidement; les oiseaux se réunissent en cercle comme
pour se concerter, puis s'enfuient à tire-d'aile, afin d'échapper au
météore qui les poursuit. Bientôt une masse obscure se montre
dans la partie menaçante du ciel ; cette masrse grandit, s'étale peu
à peu et recouvre l'azur d'un voile affreux de ténèbres et d'un
reflet sanglant. C'est le cyclone qui s*abat et prend possession de
son empire en tordant ses immenses spirales autour de l'hori-
zon, et à un silence terrible succède le hurlement de la mer et des
cieux.
Au commencement des cyclones, un bruit étrange, sourd, s'é-
lève quelquefois et tombe « avec un gémissement semblable à celui
du vent dans les vieilles maisons pendant les nuits d'hiver n
(Piddington). Un bruit analogue, qui vient du large et qui an-
nonce les tempêtes, est connu en Angleterre sous le nom d'appel
de mer. Les rafales qui déchirent l'air pendant le cyclone font
entendre, disent les relations, comme un rugissement de bètes
sauvages, un effroyable tumulte de voix sans nombre et de cris de
terreur. Sur le passage du centre, un bruit formidable ressem-
blant à des décharges d'artillerie, un continuel grondement de
tonnerre, la voix même de l'ouragan éclate et domine tout.
La marche des vents éprouve de la résistance sur les conti-
nents; mais les phénomènes qui s'y produisent pendant les
ouragans n'en sont pas moins terribles. Les constructions qui se
trouvent sur le chemin du météore sont arrachées de leurs
fondements, les eaux des fleuves sont arrêtées et refluent vers
leur source, les arbres isolés éclatent et labourent la terre de
leurs racines, les forêts plient comme si elles ne formaient qu'une
seule masse, et livrent à la tempête leurs branches rompues et
leurs feuilles déchirées. L'herbe même est déracinée et balayée du
sol. Dans le sillage de l'ouragan volent d'innombrables débris
pareils aux épaves qu'emporte un courant fluvial ou maritime.
D'ordinaire, l'action de l'électricité s'ajoute à la violence de l'air
en mouvement pour augmenter les ravages de la tempête ; parfois
les éclairs sont tellement nombreux, qu'ils descendent en nappes
comme des cascades de feu; les nuages, les gouttes de pluie même
émettent de la lumière; la tension électrique est tellement forte,
qu'on a vu, dit Reid, des étincelles jaillir spontanément du corps
d'an nègre. Une forêt de l'île Saint-Vincent fut tuée tout entière
sans que pourtant un seul tronc eût été renversé. De même, en
&SJ
lî;> prissANCES de l'air.
tii^-j-e, iiir l'-î ri\aç-'s du lac de Constance, un très-grand nombre
■1 arL^'.■^ r-îU-? d-l-'iit, iiiali'ré l'oragi-, furent complétemeûl dé-
|KJuiil>'ï iK- i'.-iir •-■.■■irT.'i:-.
-t :
o^es d-:-; llss el de* cûiitinenU, là où la Imjiilï.
!■■. n"a pas encore été relardée par )« obsbclt*
^.:.iit le j.lus viùUnts. C'est aus^i li q-je. dins le
ili'-aslri: pin'i'.'ii. ^i'.iil ili'ïoK'CS le |ilii- pr.iwd nombre de vies humaines, pubqui;
II» iiaiin-. SI' ilonni-[il [•riciséiiii'iil ienJe/-vous dans les ports, et qu'en mainlî
viiiii'itils il<;-i i'ijIi-. il se Irouve des terres basses que les eaux, brusquement refou-
ir-es, [leuviM]! noyer sur de vastes étendues.
lJe|>uis CdIoiiiIi, le premier liuropéen qui ait contemplé les ouragans de^ Aiilil-
li's, lies uiillii.Ts de navires se sont engloutis pendant les tetnpiîles tournantes des
iiiiTs tro|)ieales, soit au fond des porls et dea rades, soit dans les mers qui bai-
pncnt les eûtes d'Amérique, de la Cliine, de Tlndoustan el les Iles de l'océan ht-
LES CYCLONES.
583
itien. Tel cjdone, coaime celui de CalculU en 186(i, ou de la Havane en 1846, a
fracassé plus de cent cinquante grands vaiBseaui en quelques heures; tel autre
cataclysme du même genre, notamment celui qui passa sur le delta du Gange en
octobre 1737, noya plus de vingt mille personnes dans les eaux débordées.
Au milieu de l'Océan, les dangers que courent les navires sont moindres qu'ils
ne le sont dans les rades mal fermées des côtes ; mais les sensations éprouvées par
les marins doivent être d'aulant plus vives qu'ilssont complètement isolés, perdus
dans l'elTroyabie tourmente. Autour d'eux, le jour est sombre, plus sombre que la
nuit, tlirait-on, puisque le peu de lumière qui reste encore sert à faire voir les té-
nèbres. Les vents, qui hurlent et qui sifflent, les Ilots qui s'enlre-choquent, des
mâts qui se ploient et se cassent, les membrures du navire qui se plaignent, tou-
tes ces voix sans nombre se mêlent et se confondent en un mugissement effroya-
ble, désespéré , couvrant
même les éclats de la fou-
dre. La mer ne se déroule
plus en vagues larges et
puissantes; mais elle bout
4 gros bouillons comme
une chaudière énorme
i^haulTée par le feu de vol-
cans sous-marins. Les
nuages bas ou même ram-
pant sur les eaux émet-
tent souvent une lueur
qu'on dirait être le reQet
de quelque géhenne invi-
sible; au zénith parait en-
vironné de ténèbres un
espace blanchitre que les
marins ont nommé t l'œil
de la tempête, » comme
»'il9 voyaien réellement un
dieu féroce dans l'ouragan
qui descend du ciel pour
les étreindre et les se-
couer. Certes, lorsqu'au
milieu de celte horrible ^8- '"•'
tourmente les matelots ac-
ceptent la lutte contre les éléments, et, déliant la mort, essayent de ^manœuvrer
pour ramener leur navire désemparé, sans voile et sans mâts, ils donnent un
sublime exemple de la grandeur humaine.
Les Japonus, témoins journaliers de ces cataclysmes, ont personniHé, dans
leurs ftotaatiques symboles , ce génie des tempêtas, qu'ils appellent le dragon dts
typhont, et qu'ils représentent au milieu de la pluie noire et sinistre comme
uD monstre aérien précipité des nues. Ces étranges dessins, qui metlent en
scène les forces profondes de la nature, nous monb^nt le dieu du loanerrt sous
la forme d'un vieillard horripilé secouant des tambours sonores, et le ditu dtn
vmt» volant dans les airs en portant sur les épaules son outre toujours enflée.
I, d'après un deuln jkponala.
Pour apprécier cea formidables mouvementa de l'Atmosphère,
il est inlére&saat d'avoir une description exacte des exemples les
pluB mémorables.
584 LES PUISSANCES DE L'AIR.
Le plus terrible cyclone des temps modernes est probablement
celui du 1 0 octobre i 780, que l'on a spwcialement nommé le grand
ouragan, et qui semble avoir résumé toutes les horreurs de ces
grandes scènes de la nature. Partant des Barbades, où rien ne
resta debout, ni arbres ni demeures, il fît disparaître une flolte
anglaise mouillée devant Sainte-Lucie, puis il ravagea complète-
ment cette île, où six mille personnes furent écrasées sous les dé-
combres. Ensuite le tourbillon, se portant sur la Martinique, en-
veloppa un convoi de transports français, et coula plus de quarante
navires portant quatre mille hommes de troupes. Les bâtiments
Fig. 171. — Le dieu des vents, d'aprit un desslD jtponaîi.
du convoi disparurent : telle est l'expression laconique dont se
servit le gouverneur de la Martinique dans son rapport. Plus au
nord, la Dominique, Sainl-Eustache, Saint- Vincent, Puerto-Rico
furent également dévastés, et la plupart des bâtiments qui se trou-
vaient sur le chemin du cyclone sombrèrent avec leurs équipages.
Au delà de Puerto-Rico, la tempête se replia au nord-est vers les
Bermudes, et, bien que sa violence se fût graduellement afGûblie,
elle n'en coula pas moins plusieurs vaisseaux anglais qui retour-
naient en Europe. La rage destructive de l'ouragan ne fut pas
moindre à terre. Neuf mille personnes périrent à la Martinique,
mille à Saint-Pierre seulement, où il ne resta pas une seule mai-
son debout, car la mer s'éleva aune hauteur de 7",5, et cent cin-
LES CYCLONES. 585
quante maisons disparurent instantanément le long de la plage.
A Port Royal, la cathédrale, 7 églises et 1400 maisons furent ren-
versées; 1600 malades blessés furent ensevelis sous les ruines de
l'hôpital, A Saint-Eustache, sept bâtiments furent mis en pièces
sur des rochers, et des dix-neuf qui coupèrent leurs amarres et qui
gagnèrent le large, un seul retourna au port. A Sainte-Lucie, six
mille personnes périrent; les plus fortes constructions furent
arrachées de leurs fondations; un canon fut transporté à plus de
30 mètres, et des hommes ainsi que des animaux, furent enlevés
du sol et jetés à plusieurs mètres de distance. La mer monta à
une si grande hauteur, qu'elle démolit le fort, et renversa un bâti-
ment contre Thôpital, qui fut écrasé sous le poids. Des 600 mai-
sons de Kingstown, dans l'île Saint- Vincent, 14 seulement restè-
rent debout ! la frégate française /a Junon se perdit.
Dans les Iles sous le Vent, les personnes qui habitaient le palais
du gouvernement cherchèrent un refuge au centre des construc-
tions, pendant le fort de la tempête, pensant que Tépaisseur
énorme des murs (près d'un mètre) et leur forme circulaire les
préserveraient de la fureur du vent; à onze heures et demie, elles
étaient forcées de se réfugier dans la cave, le vent ayant pénétré
partout et arraché presque tous les toits ; mais Teau montant à
une hauteur de plus d'un mètre, il fallut se sauver dans les bat-
teries, où chacun chercha un abri sous les canons, dont quelques-
uns furent déplacés par la force du vent. L'ouragan était si fort
que, scondé par la mer, il porta un canon de 1 2 à une distance
de 126 mètres (sur son affût, sans doute, qui avait des roues).
Au jour, la campagne avait le même aspect qu'en hiver; il ne
restait plus une seule feuille, ni une seule branche aux arbres.
La colère des hommes s'arrête devant une semblable lutte des
éléments. Lorsque le Laurier et V Andromède se perdirent à la Mar-
tinique, le marquis de Bouille mit en liberté les vingt-cinq marins
anglais qui avaient survécu au naufrage, en écrivant au gouverneur
anglais de Sainte-Lucie qu'il ne voulait pas garder prisonniers des
hommes tombés entre ses mains pendant une catastrophe com-
mune à tous (Dove).
L'un des plus curieux exemples de ces convulsions de l'Atmo-
sphère nous est fourni parle cyclone des Indes du 10 août 1831,
raconté dans les termes palpitants qui suivent parle major général
Reid dans sa Météorologie américaine :
La Barbade est distante de Ttle Saint- Vincent de 37 lieues environ. La tempête
586 LES PUIISSANGES DE L'AIR.
commença à la Barbadc un peu avant minuit, le 10 août 1831 ; elle atteignit
Saint-Vincent à sept lieures du matin. Sa marche était donc de 5 lieues à Theure.
Un gentleman qui habitait Saint- Vincent depuis quarante ans, étant monté à
cheval au point du jour, se trouvait k environ un mille de son habitation, lorsqu^il
aperçut dans le nord un nuage d'une apparence si menaçante, que pendant sa
longue résidence sous les lroi»iqucs il n'avait jamais rien vu d'aussi alarmant : ce
iiuage lui parut d'une couleur gris olivo. Appréhendant une horrible tem[)éte, il
se hâta (hî regagner son domicile et d'y clouer portes et fenêtres : précaution à
laquelle il attribua la conservation de sa maison.
Vers minuit, les éclairs jaillirent avec un éclat à la fois majestueux et terrible,
et un coup de vent souilla avec force du nord et du nord-est; à une heure du ma*
tin. l.i furie du vent augmenta, et la tempête qui avait soufflé du nord-est sauta
subitement au nord-ouest et aux points intermédiaires. A partir de ce moment les
régions supérieures furent cunstamnient illuminées par des éclairs incessants, for-
mant une vii^te nappe de feu, mais dont l'éclat fut souvent dépassé par celui des
décharges (rélectricilé qui éclataient de tous cotés. Rien ne saurait dépeindre le
bruit assoiinlis-aut Je l'ouragan, lequel, peu ai)rès deux heures, souffla du nord-
nord-ouest et du nonl-ouest. \'ers trois heures, le vent se modéra par intervalles;
mais d«.' tenijis à aulro de terribles rafales soufflèrent du sud-ouest, de Touest et
de roucst-nord-ouest. avec une force redoublée.
Les é('lairs avant aussi ce^sé ])ar intervalle^, la ville était enveloppée d'une obs-
curité (jui inspirait une iVavrur indicible. lUentùt après, des météores de feu tom-
bèrent du ciel ; l'un d'eux, descendant per]>endiculairement d^une hauteur prodi-
gieuse, attira parliculirremenl l'attention : il était déforme circulaire et d'une cou-
leur rouge foncé. Ce uiéléore était évidemment entraîné par Teffet de son propre
poirls, et ne recevait d'impulsion d'aucune force étrangère. En s'approchant du
sol. ce ^lohe enllainnié i»rit une forme allongée d'une blancheur éblouissante, et
éclata en se réjiandant comme l'aurait fait un métal en fusion.
OueUjues instants ajirès rapi>arition de ce phénomène, le bruit assourdissant du
vent se transforma en un murmure solennel, ou, pour mieux dire, en un mugisse-
ment lointain, et les éclairs, qui depuis minuit avaient presque incessamment lancé
des fourches, se succédèrent avec une activité eflrayante pendant près d'une demi-
minute entre les nuages et la terre. La vaste masse des nuages semblait toucher les
maisons et lançait vers la terre des volumes de flammes que celle-ci renvoyait
aussitôt dans l'espace.
Dés que cette singulière alternative d'éclairs cessa, l'ouragan éclata de nouveau
du côté de l'ouest avec une violence prodigieuse et indescriptible, lançant de toutes
parts des milliers de projectiles, fragments de toutes les constructions qui n'étaient
pas à l'abri de sa violence. Pendant le passage de l'ouragan le sol trembla et les
maisons les plus solidement construites furent ébranlées jusque dans leurs fonde-
ments. (Icix^ndant, à aucun moment de la tempête, pas une seule détonation de ton-
nerre ne fut distinctement entendue. Le hurlement du vent, le mugissement de l'O-
céan dont les vagues gigantesques menaçaient de détruire tout ce que les autres
éléments auraient épargné, et le bruit des tuiles s'entre-choquant, des toits et des
murs s'écroulant, etc. , formaient le fracas le plus épouvantable qu'on puisse imaginer.
Vers cinq heures, la force de l'ouragan mollit par intervalles, et on entendit
clairement pendant quelques courts instants la chute des matériaux que la queue
de la temi)ête avait probablement portés à une hauteur extraordinaire.... A six
heures, le vent était sud; à sept heures, sud-est; et à huit heures, estrsud-esl.
A neuf heures, le temps était redevenu beau.
LES TEMPÊTES. 589
Du haut de la cathédrale, de quelque côté que Ton dirigeât ses regards, on ne
voyait que désolation et ruines. Toute la surface du pays était ravagée ; aucune
trace de végétation ne paraissait, si ce n'est, çà et là, quelques touffes d^herbe
jaunie. Le sol était roussi et brûlé comme si une traînée de feu avait passé sur le
pays et consumé tous ses produits. Les quelques arbres qui restaient encore de-
bout, dépouillés de leurs rameaux et de leurs feuilles, avaient Taspect triste et
morne de Thiver; et les nombreuses villas des environs de Bridgetown, naguère
entourées de bosquets, étaient maintenant à nu et en ruine.
Une pluie d'eau salée tomba dans toutes les parties dePtle. Le poisson d'eau douce
périt dans les étangs, et Teau des viviers resta salée plusieurs jours après l'ouragan.
Ainsi que l'attestent la plupart des rapports, la quantité d'électricité développée
dans les grands ouragans est vraiment remarquable. Les éclairs ne sont point de
simples lueurs d'une durée éphémère, mais des flammes passant rapidement sur
la surface de la terre, aussi bien que s'élevant jusque dans les régions supérieures.
L*ua des derniers cyclones observés est celui que traversa la
frégate française la Junon, le 1" mai 1868, frégate de premier
rang commandée par le capitaine de Marivault^ partie de France
pour une mission dans les mers de Tlnde et de la Ghinei.
Malgré tous les efforts accomplis pour s'éloigner du centre, d'a-
près les indications barométriques rappelées plus haut, on ne put
couper à temps sa trajectoire, et Ton fut atteint par la tourmente
furieuse qui inonda le pont et éteignit les fourneaux.
La mer s'élevait en véritables montagnes, qui déferlaient lourde-
ment sur le navire. Elle avait emporté la galerie, les embarcations
suspendues sur les flancs et à l'arrière. Une grande ancre, déta-
chée de ses liens, avait produit, en défonçant un sabord de l'a-
vant, une large voie d'eau qu'on put avec beaucoup de peine bou-
cher en y entassant des hamacs. Une pluie torrentielle se joignait
aux coups de mer continuels, et la lutte était désormais dirigée
contre l'envahissement des flots. L'équipage entier, distribué entre
les pompes et les chaînes de seaux, travaillait avec une ad-
mirable confiance et un sang-froid plein d'entrain.
La tourmente durait depuis sept heures, écrit un officier, re-
doublant à chaque heure de violence et de bruit.... quand tout à
coup, un silence absolu se fit, un silence que je ne puis comparer
qu'à celui qui suit l'explosion d'une mine sur un bastion pris d'as-
saut. C'était le calme central, calme subit et étrange qui produisit
plutôt de Tétonnement qu'une impression de sécurité, tant on s'y
sentait comme en dehors des lois ordinaires de la nature. Le mou-
vement du tourbillon continuait dans le haut de la colonne d'air dont
nous occupions la base. Des oiseaux, des poissons, des sauterelles,
des débris sans forme tombaient de tous côtés, et l'état électrique
de l'Atmosphère produisait une sensation vertigineuse sans analo-
590 LP]S PUISSANCES DE L'AIR.
i^ue dans nos souvenirs, se manifestant par un état extraordinaire
d'exaltation chez quelques hommes habituellement très-ealmes.
De nombreux oiseaux étaient retenus dans cette espèce de goufiCi*e
aérien. Parmi eux, se trouvaient plusieurs échassiers : ce qui indi-
que, avec les insectes et les débris de plantes, que le cyclone avait
[)assé sur des îles. Quelques-uns des poissons volants qui tombaient
sur le pont étaient \i\ants; d'autres, morts depuis quelque temps,
sentaient déjà.
On j)rolita du calme central pour mettre des chaloupes à la mér,
vider Teau du navire, débarrasser les voiles, installer un gouvernail
de fortune, et attendre avec confiance la reprise de la tempête.
Après cinq heures de calme, vers midi, les premiers souffles du
\ent se Hrent sentir, et quelques instants après, rouragan ^ans
toute sa force (emportait de nouveau le bâtiment. Les rafales arri-
vaient maintenant du nord, mais aucune des voiles qui avaient
été préparées ne put tenir. Il était par suite impossible de manœu-:
vrer pour s'éloii»ner rapidement du cyclone; le changement d'amu-
res prescrit par la théorie, afin de prendre le ^ent par bâbord, put
seul être opéré. On fut réduit encore à un rôle passif au milieu
des fiu-eurs de Toura^an, qui ne devait s'éloigner qu^au bout de
deux jours par Teffet de son lent mouvement de translation.
Les dernières tempêtes mémorables qui se soient déchaînées»
sont celles du 27 février au 3 mars 1869, dont le naufrage du na-
viie à trois mats la Lérida de Nantes, venant d'Haïti et échoué au
Havre, est resté dans les annales maritimes comme un des plus
émouvants épisodes denos cotes.
Le 2 mars, à 10 heures du matin, au milieu d'une mer furieuse, ce trois-mâU,
(juc Ton suivait depuis deux heures du rej^ard, arrivait près de la jetée, alors qu*un
(•(lur.nit lt'rril)le.dont la pui>sance était encore décuplée par le vent du nord-ouest,
(noiUiisait une harre inlranciiissahle.
Hienlùt. il res^^onlil les [ueniières atteintes du courant, qui deux heures plus
lai-d aurait été pros^pie sans cllet. 11 avait jusqu'alors pu naviguer vent arrière
mais il dut virer du lof, et celle mameuvre, en diminuant sa vitesse, le livra
presijue sau< délViise aux élément'^ déchaînés.
Une angoisse poignante étreignit tous les spectalcui-s, parmi lesquels les hommes
<le mer étaient en majorité, lis avaient compris que dès ce moment le saint de
la Lcrida était ^j^ravemenl compromis. Son capitaine essaya d'une manœuvre dés-
espérée. Il voulut virer lof pour lof afin de s'élever au large ou tout au nioin-;
(Pentrer en i)aie de Seine; mais cette manœuvre trop tardivement tentée ne pu
réussir. Un dernier espoir restait: les deux ancres furent mouillées; elles ne
purent mordre à temps!
On y>ut encore croire un instant que tout n'était pas désespéré; les ancres
^'étaient accrochées, mais sous l'impulsion des montagnes liquides, qui venaient
LES TEMPÊTES. 593
sans cesse se briser sur le poulier, les chaînes impuissantes se cassèrent. Tout
était perdu.
En moins de temps qu'il n'en faut pour le décrire, laLérida^ devenu le jouet des
flots, allait donner de bout dans Pangle d'un bastion, où son bout dehors, son beau-
pré et son étrave furent brisés du coup.
n ne s'agissait plus alors de sauver le navire ; le salut de l'équipage devenait
douteux. C'est en courant qu'on avait quitté la jetée, vingt embarcations avaient
transporté de l'autre côté du port des citoyens dévoués et prêts à tout tenter pour
le sauvetage. Fort heureusement, le navire était assez près de terre pour qu'on pût
lancer abord des lignes afin de ramener les hommes de l'équipage. Les lamaneurs»
les douaniers de service, et beaucoup d'autres citoyens courageux furent assez
heureux pour arracher ainsi à la mer presque tous les marins en danger.
n n'y eût eu aucun deuil à déplorer si deux hommes saisis d'une frayeur, que
justifie la perspective d'un pareil péril, ne s'étaient précipités ensemble sur un
cordage trop faible pour les supporter. On les virait à terre, lorsqu'un coup de
ressac est venu déterminer la rupture de la ligne à laquelle ils se cramponnaient.
On les voit surnager quelques instants encore parmi les épaves que broyaient
les vagues ; puis, plus rien !
Après ce navrant épisode, le capitaine, qui était resté le dernier à son bord, put
à son tour saisir une ligne qui l'amena sain et sauf. Bientôt le navire disparut ,
brisé par les vagues. ...
Peu de temps avant cet ouragan, vers la mi-janvier, de vio-
lentes tempêtes bouleversaient l'Atlantique et y soulevaient uiie
mer énorme. Tous les journaux ont parlé du danger couru par le
Péreire, paquebot français parti de Brest le 16 janvier, en desti-
nation de New- York, et assailli, quatre jours après son départ,
par une lame monstrueuse, dont la masse a été évaluée à plus de
700 tonnes d*eau. Ce paquebot, qui portait 200 personnes, et
500 tonneaux de marchandises, n'a dû son salut qu'à la solidité
de sa construction, à Ténergique sang-froid de son capitaine et à
rhabileté de sa manœuvre. Après le formidable coup de mer qui
pouvait faire sombrer le navire, on a recueilli au milieu des dé-
bris vingt et un blessés, et on a relevé quatre cadavres. En outre
deux passagers avaient disparu.
Ajoutons, en terminant, que dans la zone torride et dans tous
les climats à haute température, les ouragans sont fréquents et
se déploient avec une violence prodigieuse ; dans nos climats tem-
pérés, ils sont à la fois plus rares et moins violents ; et dans les
régions polaires, les grandes secousses atmosphériques, qui sont
du reste assez habituelles, se réduisent à des vents de tempête, ou
seulement à des vents très-forts.
38
/
/
/
f
.ilBES.
.as météores qui viennent troubler Toi^dre appa-
^^onie de la nature, parmi les grands phénomènes qui
/erreur et la désolation où ils apparaissent^ il eo est un
Âii remarquer par ses formes bizarres et gigantesques, par
./^^ étrangères auxquelles il paraît obéir, par les lois incoû-
(^\çi en apparence contradictoires qui le règlent, enfin par les
^at's qu'il occasionne. Ces désastres sont eux-mêmes accom-
!rnés de circonstances particulières si étranges, qu*on ne peut
^^fondre leur cause avec les autres météores funestes à Thuma-
uité. Ce météore si menaçant, si extraordinaire, et heureusement
5i rare dans nos contrées, est celui que les Français désignent
maintenant d'une manière générale par le mot Trombe.
C'est par ce paragraphe que le météorologiste Peltier ouvre son
ouvrage spécial sur les Trombes. Avant ses études ingénieuses et
patientes, l'explication de ce curieux phénomène atmosphérique
laissait beaucoup à désirer. Aujourd'hui, nous pouvons désigner
/ exactement sa nature et son caractère, en disant qu'une trombe est
/ une colonne d'air, pivotant ordinairement avec rapidité sur elle-
/ même, et se mouvant d'une translation relativement lente, car on
I peut généralement la suivre à la marche. Cette colonne d'air tour-
billonnant a l'électricité pour cause et pour force motrice. Le
vent souvent furieux quelle produit par son mouvement même, et
qui détermine sur son passage les effets désastreux que nous al-
lons voir, n'est pas le résultat de courants atmosphériques dé-
ployés sur une grande échelle, comme dans les cyclones, mais il
\ LES TROMBES. 595
N.
^ xdimensions toujours très-restreintes de cette pro-
^4u> Les trombes n'ont souvent que quelques mètres
^^ ^MT puissance est sans égale : elles balayent le
^ ' "^9, rasent les champs^ les arbres^ les mai-
•^ ^es, avec une énergie telle que nul ves-
^ *^«' ' le passage de l'effrayant météore.
^^% %^ ^ "** phénomène prend naissance.
% t^ ^^ 'i® considérable, la surface in-
%<^ ^ aisse vers la terre, sous la forme
% ^* A cône, comme un grand porte-voix
•^"^ ^us la nue et dont Tembouchure s'appro-
sol ou de la surface de la mer. Ce cône ren-
^ *as ou moins développé, plus ou moins altéré,
. particulier des nuages et de la localité. Ce qui est
, c'est un lien de vapeur entre les nuages et la terre,
^a-dessous de la colonne nuageu e une grande agitation appa-
raît sur la mer ou sur le sol. Cette agitation est comparée par les
marins à celle d'une ébullition qui lancerait des vapeurs, des filets
en gerbes liquides. Sur la terre la poussière des routes, les corps
légers forment une fumée analogue. Il arrive bientôt que le
tourbillon inférieur s'élève assez haut, et que la colonne supé-
rieure descend assez bas pour qu'ils se joignent et se soudent en
une seule et même colonne, plus épaisse du haut que du bas,
et assez souvent transparente comme un tube dans lequel ou voit
quelquefois des vapeurs monter ou descendre.
Lorsque le milieu des eaux soulevées sur la mer est plus com-
pact, il parait comme un pilier placé pour soutenir la colonne
descendante. Enfin il se fait dans cette colonne ou trompe marine
un tapage qui varie considérablement, depuis le sifQement du
serpent jusqu'au bruit de lourdes charrettes courant dans des che-
mins rocailleux. Ce bruit est bien plus considérable sur terre que
sur mer.
Le génie de la destruction semble s'incarner dans cette singu-
lière formation. La trombe s'avance avec une apparente lenteur,
siffle des menaces effrayantes, se tord en convulsions, trace son
sillage à travers les productions de la nature ou de l'humanité,
faisant voler en éclats, disparaître en fumée tout ce qui s'oppose
à son cours. Les désastres opérés par cet agent formidable mon-
trent que sa pression atteint parfois quatre à cinq cents kilog. par
mètre carré. On le voit prendre des troupeaux, des hommes, des
rivières même, et les soulever à d'étonnantes hauteurs. Les toits
M6 LB3 TROMBS&
des édifices sont emportés dans les airs; les murs sont écartelés
par la brusque violence d*une main de fer irrésistible. Pour ap-
précier à sa valeur cet étrange météore^ considérons un instant
quelques-unes de ses prouesses les plus mémorables.
Voici par exemple deux trombes qui furent observées au sud de
Paris^ le 1 6 mai 1 806^ de une à deux heures après midi, et qui
semblent arrangées tout exprès pour la description théorique.
Elles sont rapportées par Peltier^ d*après un professeur nommé
Debrun. On peut les appeler les trombes de Paris.
La première commença vers une heure, et parut offrir au moins 12 pieds d« lar-
geur à sa base, près du nuage, comme se trouverait celle d'un c6ne renversé et
dont la pointe serait en bas. Elle prit alors successivement la longueur de 15, 30 à
40 pieds; plus elle descendait, plus sa forme conique devenait aigué; car, dès le
commencement de sa sortie du nuage, elle formait un cône parfait A force de ga-
gner en longueur et de perdre en proportion dans son volume , elle ne devint pas
plus grosse que le bras.
Cette trombe chassait fort doucement vers le sud, ensuite vers Touest et le sud-
ouesU niais d'une manière infiniment lente , et me paraissait être au-dessus des
dernières maisons du faubourg Saint-Jacques, puis au-dessus de la plaine de Mont-
rouge, Montsouris et la Glacière. Elle était de la couleur du blanc grisâtre des nua-
ges ordinaires et ressortait très-bien du fond noirâtre des nuées.
Ce qui frappa le plus mon attention, ce fut de voir qu'elle formait un long tuyau,
en partie demi^transparent, prenant plusieurs courbes ou inflexions, asses sembla-
ble à un long boyau flexible, dans lequel je voyais monter k$ vapeun par ondula-
tions, comme on verrait la fumée s'élever dans un tuyau de poêle qui serait de
verre ; ce qui était fort remarquable, c^est que Tascension des vapeurs était bien
plus déterminée, bien plus active vers la partie inférieure, qui pouvait être alors
à 3 ou 400 pieds environ au-dessus de terre.
Comme la nue qui formait la tète de la trombe avançait, le corps de la trombe
se courbait et la suivait, en s'allongeant de 15 à 1600 toises, pour ne pas s'en dé-
tacher; mais quand la trombe dev^int d'une grande longueur, par conséquent
d'un volume très-petit, et qu'elle vint à prendre une inclinaison bien considérable
(formant à peu près avec l'horizon un angle de 90 degrés) ; alors le corps de la
trombe serpenta légèrement.
Cette trombe, dans sa plus grande inclinaison, paraissait avoir sa queue au-des-
sus d'Arcueil et sa tète au-dessus de Châtillon; mais, pendant le chemin que fit sa
tète, je ne pus m'empècher de remarquer qu'il semblait en quelque sorte que la
partie la plus inférieure était fortement attirée ou retenue par la vallée d'Arcueil,
et qu'elle ne pouvait s'en éloigner facilement.
Elle dura plus de trois quarts d'heure, et finit par sa pointe; sa partie supérieure
me parut se replier dans le nuage qui lui avait donné naissance, ce que je ne pour-
rais pourtant pas affirmer positivement, vu qu'elle était alors à une grande distance
au S. S. 0. de Paris, fort petite de volume, et que des nuages vaporeux me la ca-
chèrent.
Environ vingt minutes après la formation de cette trombe, j'en vis commencer
une seconde, qui, à la vérité, ne présenta pas de particularités aussi inléressastes
que la première, mais qui fut d'un eflEet beaucoup plus majestueux. Elle fut pro-
duite par un nuage, bien moins élevé que celui nui avait formé la première, et se
montra au-dessus de l'hospice Cochin, rue du Fauoourg-Saint-Jacques, et de l'Ob-
servatoire. Elle était grisâtre; avait, dans toute sa longueur, un tuyau lumineux
LBS TROMBES. 1&97
comme 1« lune; j« voyais, dans sa partie inférieure, les rapem^s monter très-dis-
tioctement et rapidement. De temps à autre , et par petits intervalles, le corps de
cette trombe s^allongeait ou se raccourcissait successivement , et quelquefois très-
promptement. Elle passa devant la première , et paraissait n'en être éloignée an
nord que de 1600 à SOOO pas; mais la première, vers la fin de son apparition,
Coyait beaucoup plus vite vers le sud ; elle suivit un peu la même direction que la
première, et sa partie inférieure se courba légèrement vers Touest.
n partit un coup de tonnerre dMn nuage peu éloigné des trombes, surtout de la
seeonde, et tout près d'elle, vers son côté ouest ; elles n'en parurent nullement af*
fectées. Nous jugeâmes aussitôt, par le bruit que fit le coup, que la foudre avait
frappé la terre. Il tomba alors, autour du lieu où j'observais, des gouttes d'eau
larges comme le pouce, mais très-rares, et aussi, presque en même temps, quelques
grains de grêle de la grosseur d'une noisette.
La seconde trombe se replia graduellement vers son nuage générateur, qui l'ab-
sorba en assez peu de temps; elle disparut totalement au bout de vingt-cinq mi-
nutes, durée entière de son existence.
Ces trombes si théoriques étaient fort inofifensives^ comme on le
voit. Elles ne paraissent pas avoir touché terre^ du reste; et sans
doute elles Teussent été moins pour un ballon qui se serait égaré
dans leur voisinage. Mais voici des trombes à l'œuvre^ dont le pas-
sage à la surface du sol a laissé des témoignages non douteux de
la puissance de ces météores.
Le 6 juillet 1822, à une heure et demie de l'après-midi, dans la plaine d'Asson-
val, à six lieues de Saint-Omeret de Boulogne.... les nuages, venant de différents
points, se rassemblèrent rapidement, et bientôt ils n'en formèrent plus qu'un, qui
couvrit entièrement l'horizon. Un instant après, on vit descendre de ce nuage
une vapeur épaisse, ayant la couleur bleuâtre du soufre en combustion. Elle for-
mait un cône renversé dont la base s'appuyait sur la nue. La partie inférieure du
cône, qui descendait sur la terre, forma bientôt, en tournoyant avec une vitesse
considérable, une masse oblongue de 30 pieds environ, détachée du nuage.
Elle s'éleva en faisant le bruit d'une 6om6« de gros calibre qui éclate, lais-
sant sur la terre un enfoncement en forme de bassin circulaire de 20 à 25 pieds
de circonférence, et de 3 à 4 pieds de profondeur à son milieu. A peine éloigné de
cent pas du point de son départ, en dirigeant sa route de l'ouest à l'est, la trombe
franchit la haie d'un manoir, y abat une grange, et donne à la maison, plus soli-
dement bâtie, une secousse que le fermier a comparée à celle d'un tremblement de
terre. Elle avait, en franchissant la haie , déchiré et emporté la couronne des ar-
bres les plus forts ; vingt-cinq à trente arbres étaient renversés et couchés en sens
divers, de manière à prouver que la trombe faisait son chemin en tournoyant.
D'autres furent enlevés et accrochés, ainsi que plusieurs couronnes, au sommet
des plus grands arbres (de 60 à 70 pieds de haut).
Après ces premiers effets, la trombe parcourut une distance de deux lieues sans
toucher à terre, en emportant de très-grosses branches d'arbre, qu'elle vomissait
à droite et à gauche avec bruit ; arrivée à la pointe d'un bois , elle y arracha de
nouveau la tète de plusieurs chênes, que Ton vit passer avec elle au-dessus du vil<*
lage de Vendôme, situé au pied de la colline du côté est de la forêt.
Il sortait de temps en temps de son centre, des globes de vapeurs soufrées; les
ans et les autres rejetaient, dans divers sens, des branches que le météore avait
entraînées de très-loin.
Le bruit qu'il faisait dans sa marche r^ide était semblable à celui d^une voiture
598 LES TROMBES.
pesante courant au galop sur un chemin pavé. On entendait une explosion sem-
blable à celle d'un fusil à chaque soilie d'un globe de feu ou de vapeur; le vent,
qui était impétueux, joignait îi ce bruit un sifflement terrible. Après avoir déchiré
la terre et emporté tout ce qui lui résistait, la trombe s'élevait au-dessus du sol
pour aller à une lieue et deux lieues de distance recommencer ses ravages.
De là elle [)éiiélra dans la vallée de \\ iternestre et Lambre. Le premier de ces
villages, coin()Osé de quarante habitations, n'en conserva que huit intactes. Trenle-
ileux maisons, avec leurs granges, furent renversées, et une énorme quantité d'ar-
bres abattus, déchirés et emportés à une grande distance. On remarqua à Witer*
nestre que les pignons et les murs des maisons furent couchés d'une manière
divergente, de dedans en dehors.
Le désastre ne fut pas moins considérable à Lambre. Plusieurs personnes di*-
linguènnt parfaitement la marciie tournoyante du météore, sa couleur d'un brun
soufré, et le centre de feu ardent d'où sortaient des éclats de vapeurs bitumineuses.
Les arbres qui entouraient l'église furent cassés et déracinés; le mur et le toit de.
la maison du curé enlevé, et dix-huit maisons, la plupart bâties en briques, sapées
à leur fondation, avec le phénomène extraordinaire de l'écartement des murs eu
dehors.
Voici maintenant une autre trombe non moins bizarre ;
Le 26 août ♦1823, à trois heures de l'après-midi, après un temps calme et très-
chaud, une trombe se manifesta auprès de la commune de Rouvier (Eure-et-Loir).
Elle fut précédée par une nuée noire , venant du S. 0., qui fut suivie par d'au-
tres moins noires, jaunes et d'autres couleurs, dans lesquelles le tonnerre ne dis-
continuait pas, et qui lanoa de la grêle. Paraissant adhérer par le haut à la nue,
en même temps fjue sa hase touchait à la terre , elle renversa ou brisa tout ce qui
se trouva sur son passage, enlevant la terre, les arbres et autres corps, qu'elle
rejeta autour d'elle à de grandes distances. Le tourbillon était d'une couleur jaune
noirâtre, due, sans doute, à la poussière et aux autrescorps qu'il enlevait. Les teuil^
les des haies et des arbres qui n'ont point été enlevés et qui se sont trouvés sur son
passage ont été dessécliét's comme si elles avaient été brûlées. — Dans le hameau
de Marchefroid, où son elfel a duré moins d'une minute, elle a détruit cinquanfce-tnMs
habitations; les habitants ont à peine entendu l'orage, et il n'y est tombé que très-
peu de grêle. Elle y a tué subitement un enfant de trois ans près de sa mère; on
a remarqué sur son cou une blessure en forme de trou; mais on n'a pas su pw
quel corfjs elle avait été faite. — Dans la vallée deSaint-Ouen,le météore a arrache
ou brisé 800 pieds de beaux arbres, puis s'est dirigé jusqu'à Ver, près de Mantes,
dans un espace de cinci lieues environ, sur kO à 50 toises de large : des maisons
ont été enlièrenient rasées et écroulées; des combles entiers ont été enleyés de
dessus leurs murs. Dans le sens et à contre sens de la ligne suivie par la trombe,
des branches d'arbres ont été brisées en sens opposés. Des arbres anracbés,
et tète, tronc et racines transfiortés à plus de 1000 mètres, et arrêtés par
d'autres arbnîs restés debout ; d'autres, dans la vallée, ont été rompus h 4, 6, 10,
15 et 20 pieds de liauteur, ce qui ferait penser que dans cette petite vallée la trombe
n'exerrait pas ses rava^'-ps jns(prâ terre.
Une de ces destructions a été bien régulière. Les quatre murs d'un jardin, saVh^
dément bâtis eu pierre, ont été entièrement renversés chacun dans leur sens en
dehors du jardin, dans une, ligne droite, et comme si les pierres avaient été rangées
pour la construction du mur. ['ne voiture attelée de trois chevaux et chargée de
grains a été enlevée de dessus ses roues et son essieu^ qui sont restés à l4irre, et a
passé par-de<sus un bàtinienl, dont elle a crevé le toit. Les lambeaux de la voiture
ont été retrouvés en partie de l'autre côté du bâtiment. Le grain a disparu. Les
chevaux, sans éprouver aucun mal, furent entièrement désenharnachés.
LES TROMBES. 601
L*exeiiiple suivant n'est pas moins curieux.
Le 26 août 1826^ on voit rarrondissement de Carcassonne
trayersé par une énorme colonne de feu qui^ rasant le champ^ dé-
racina tout sur son passage. Un jeune homme de dix-neuf ans^ se
trouvant dans la direction de ce météore^ fîit tourbillonné, enlevé
dans les airs, et eut la tète fendue sur un rocher. Quatorze mou-
tons furent enlevés et tombèrent asphyxiés. Cette colonne d'air et
de feu renversa des murs, déplaça d'énormes rochers^ déracina
les plus grands arbres^ pénétra dans un château par deux issues,
souleva et renversa les pierres de taille de la porte cochère^ brisa
la porte, en tordit toutes les pentures, fracassa une fenêtre^ pé-
nétra dans le salon, se fit jour à travers le plafond^ perça le second
étage^ s'élança vers le toit, et fit écrouler ces trois appartements
avec un fracas terrible. Des dames qui se trouvaient dans le salon
virent le globe de feu y pénétrer, et ne durent leur salut qu'à une
énorme poutre qui fit voûte et retint la boiserie. Une trombe d'air,
pénétrant par la croisée au-dessus de la cuisine, renversa une
cloison, souleva le plancher, brisa les meubles, bouleversa les lits,
ouvrit les armoires sans rien déranger, perça un gros mur et en
jeta les débris à une très-grande distance, brisa les combles du
château, déracina et souleva un énorme chêne vert de cinq pieds
de circonférence, écrasa deux maisons, emporta des charrettes, se
précipita dans le ravin, déracina plusieurs noyers énormes et
ravagea les vignes en bouleversant le terrain ; l'air était imprégné
d'une forte odeur de soufre.
Parmi les trombes qui ont laissé les plus dramatiques souvenirs,
nous devons citer celle de Monville, du 19 août 1845. Tout le
monde connaît cette ravissante vallée de Maromme à Malaunay et
Clères, qui décore de si charmants paysages le chemin de fer de
Rouen à Dieppe. Au jour fatal que nous venons d'inscrire, à une
heure de l'après-midi, par un temps chaud et accablant, un tour-
billon d'une nature étrange vint fondre subitement sur la vallée.
Les grandes filatures de Monville furent enveloppées soudain, se-
couées, tordues et renversées, en moins de temps qu'il n'en fallut
pour se reconnaître, d'après ce que me racontait encore ces jours
derniers l'un des témoins oculaires, qui habite maintenant le
Havre. La fabrique dans laquelle travaillaient des centaines d'ou-
vrières s'effondra au milieu d'une tempête électrique soudaine, et
ees malheureuses furent ensevelies sous les décombres. Un certain
nombre ne furent pas écrasées immédiatement. Protégées par le
hasard, elles se trouvaient comme emboîtées, et se communi-
602 LES TROMBES.
([liaient mutuellement leurs impressions sans se voir ni reconnaître
à quel cataclysme elles devaient leur changement d'état. La plu-
|)art étaient convaincues que c'était la fin du monde, et s'attendaient
au jugement dernier.
Des ouvriers furent lancés au dehors par-dessus des haies et des
clôtures ; d'autres furent écharpés par les métiers à vapeur qui
continuaient à tourner au milieu de la catastrophe. Quelques-uns,
sans être atteints, sul)irent une telle commotion de frayeur, qu'ils
moururent huit jom*s aprcs, suhitement, sans maladie! Des murs^
(les chamhres entières furent retournés, de telle sorte qu'on ne
les reconnaissait plus. Sur d'autres points, les bâtiments furent
(îomme pulvérisés et la place absolument nettoyée. Des solives, des
[)lanches mesurant jusqu'à 1 mètre de long sur 12 centimètres
(le large et plus de 1 d'épaisseur, des archives, des papiers, furenl
soulevés et emportés jusqu'à 25 et 38 kilomètres delà! jusque
près de Dieppe. Les arbres situés sur le passage du météore furenl
couchés à terre, quelle qu'ait été leur grosseur, et presque par-
tout réduits en lattes et desséchés. La bande ravagée s*étendii sur
15 kilomètres; sa largeur alla en grandissant, depuis 100 mètres
vers la Seine, sous Caiiteleu, jusqu'à 300 mètres vers Mon ville,
et en décroissant jusqu'à GO mètres vers Clères. Le baromètre était
subitement tombé de 7G0 à 705 millimètres.
Olte brusque dilatation de l'air n'a pu se produire qu*en trou-
blant profondément l'équilibre de TAtmosphère dans le voisinage
dv ces régions. Un habitant du Havre me racontait dernièrement
que le jour de la catastrophe, avant midi, il a vu très-distinctement
un navire se débattie contre la tempête, à trois lieues à peine du
ri Nage, quoi(jne au Havre même la mer fut relativement calme.
La catastrophe de .Monville reste dans les souvenirs de la
\ormau(1i(» nn même titre ([ue ceux des plus funestes naufrages.
Kort heiuHMisemeat, h's trombes n'atteignent pas souvent de pareilles
[)roj)ortions, ou n aiiivent pas précisément en ces points habités
OH le travail rassemblt» des multitudes humaines et concentre en
(pielque sorte le maximum des etïets de destruction. Plusieurs,
non moins énergiques peut-être, n'ont pas trouvé un pareil aliment
à dévorer. — O'iie qui l»oul(»versa les environs de Trêves, en 1 829,
avait la forme d'une cheminée sortant d'un nuage et vomissant
des jets de llammes et de vapeurs. Bientôt elle sembla pareille à
un serpent, ondubi au-dessus de la campagne, et traça un sillon
de dix à dix-huit pas de large, sur une longueur de deux mille
cent pas, hachant même les berbes, épis, plantes, légumes, qui
LES TROMBES. 605
lapissaienl le sol. Mais il n'y eut ni destruction d'habitations, ni
mort d'hommes. — Celle qui ravagea Chatenay (Seine-et-Oise),
le tSjuin 1839, grilla les arbres qui se trouvèrent sur sa circon-
férence, et renversa ceux qui se trouvèrent sur son passage même;
- Trombe» de ul:c.
les premiers même furent si singulièrement grillés, que leurs
branches et leurs feuilles tournées du côté du météore étaient tout
à dit desséchées et roussies, tandis que les autres restèrent vertes
et vivantes. Des milliers d'arbres de haute futaie furent renversés
606 LES TROMBES.
et couchés dans le même sens^ comme des gerbes de blé. Un
pommier fut transporté à deux cents mètres de distance^ sur un*
monceau de chênes et d'ormes. Les maisons furent bouleversées
dans rintérieur^ sans être renversées pour cela. Plusieurs toits
firent Toffice de cerfs-volants. Un mur de clôture fut partagé en
cinq portions presque égales de sept à huit mètres chacune : la
première^ la troisième et la cinquième furent renversées dans un
sens ; la seconde et la quatrième en sens opposé ! Plusieurs rangs
d'ardoises eurent leurs clous arrachés^ sans qu elles eussent été
enlevées pour cela^ et comme si elles avaient été replacées par la
main du couvreur.... Dans une trombe qui sévit sur le village
d'Aubepierre (Haute-Marne), le 30 avril, le toit du lavoir a eu ses
tuiles exactement retroussées , tous les rangs sens dessus dessous.
Dans les régions sablonneuses des déserts d'Afrique et d'Asie, le voyageur ren-
contre parfois des trombes de sable gigantesques qui s'élèvent de la terre aux nues,
et se tordent avec des convulsions et des sifflements de serpents. C'est ce curieux
phénomène que représente notre dessin précédent, d'après le voyage aux frontièrpN
russo-chinoises de Th. W. Atkinson.
Les trombes qui se manifestent sur la mer, les lacs, les rivièreH,
et qu^on désigne sous le nom de trombes d'eau, ne diffèrent des
trombes d'air qiie par leur situation. Au lieu de poussières, de
feuilles, d'objets solides attirés par la colonne tourbillonnante,
c'est de Feau, ordinairement à 1 état de vapeur très-condensée,
quelquefois aussi à Tétat liquide, qui se mêle à Tair de la trombe.
Peltier rapporte un grand nombre d'exemples observés sous toutes
les latitudes. Je n'en vois aucun qui ait englouti des navires, ou
du moins qui l'ait fait en laissant un témoin. Ordinairement, on
coupe à coups de canon la base de la colonne menaçante. Un jour
cependant, le 29 octobre 1832, je vois sur la mer d'Fonie un
navire pris par une trombe qui le fait basculer de la poupe à la
proue, tantôt l'enfonce, tantôt l'enlève, le fait pirouetter rapide-
ment et l'inonde d'eau, au grand effroi des passagers, qui atten-
daient la fin cr comme quelqu'un qui du fond d'un puits en
regarde le haut. »
Le nuage attiré peut s'approcher assez près de la terre pour
soulever des masses d'eau avec les corps qu'ils contiennent; le*
plus gros tomberont isolément en raison de leur pesanteur, mais
les plus petits seront transportés plus loin et relâchés en masse.
C'est par ce moyen qu'ont lieu les pluies de petites grenouilles et de
petits poissons, dont nous parlerons au chap. vi du Livre suivant.
I ,
LIVRE CINQUIÈME
L'EAr
LES NUAGES. — LES PLUIES
CHAPITRE I.
L'EAU A LA SURFACE DE LA TERRE
ET DANS L'ATMOSPHÈRE.
U MER. — LES FLEUVES. — VOLUME ET POIDS DE l'eAU QUI EXISTE SUR
LA TERRE. CIRCULATION PERPÉTUELLE. — LA VAPEUR d'eAU DANS
L ATMOSPHÈRE. — SES VARIATIONS SUIVANT LA HAUTEUR, SUIVANT LES
LIEUX, SUIVANT LE TEMPS. — HYGROMÈTRE. — LA ROSÉE. — LA GELÉE
BLANCHE.
Le globe autour duquel nous sommes fixés par rattraction me-
sure 3183 lieues de diamètre, c'est-à-dire 10000 lieues de circoa-
férence. C'est une sphère dont le volume cubique est de mille mil-
liards de kilomètres cubes environ (1083000000000). Si c'était
de Teau^ il pèserait mille milliards de milliards de kilog.. puisque
l'eau pèse i kilog. le litre ou décimètre cube, i 000 kilog. le mè-
tre cube, mille milliards de kilog. le kilomètre cube. Mais comme
la terre pèse plus de cinq fois plus que l'eau (5,44), le poids du
globe terrestre est de 5875 sextillions de kilog. L'Atmosphère qui
enveloppe notre planète pèse, avons-nous dit, 5263 quatrillions de
l^ilog. : ce n*est pas tout à fait la millionième partie du poids de la
Terre entière (la 1 116000"). Son volume, à la densité de la surface
du sol, formerait une masse de 4072 quatrillions de mètres cubes.
L'eau occupe dans le système terrestre une place de même im-
portance que l'air. I-a profondeur moyenne des océans est de
^ kilomètres environ, malgré les irrégularités du fond, dont les
rives, les plateaux, les montagnes et les vallées font varier le
niveau depuis quelques mètres jusqu'à 10 kilomètres. Cette pro-
39
610 L'EAU.
ibndour moyenne donne pour le volume des eaux 3200 qualrillions
de mètres eubes. Il taudrait 'lOOOO ans à tous les fleuves du
uu)nde pour remplir Toeéun s'il était mis à sec.
Réunie en une seule «2:outte, cette eau des mers formerait niir
sphère de (iO lieiu^s de diamètre. Répandue sur toute la surface
sj)Iiéri([ue du globe, si cette surface était parfaitement unie, elle la
sul)uuM'i;erait sur une épaisseur de 1^00 mètres. La densité de l'eau
dt> mer, un ])eu {)lus lourde que celle de l'eau douce, est éiraleà
celle du lait de femme; sa masse entière formerait un p()i<ls de
ri*281) (juintillions de kiloi». : c'est la 1780" partie du poids delà
Terre.
La plus urande j)rofondeur de l'océan ne dépasse pas 10 kiloinè-
Ires, et la portion resj)irable de l'Atmosphère s'étend à peine à li^
kilomètres énalement. (Test dans cette zone mince de !20 kiloniè-
très, ou .") lieues d'épaisseur, que s'accomplissent tous les phéno-
mènes de la vie, depuis les forets sous-marines et les aniinauv
éiranucs (pii habitent les noires profondeurs, jusqu'aux piaules île
la surface habité(» par riiomme, jus((u'aux espèces animales si di-
\erses qui respirent à eiel ouvert, juscpi'au condor qui dépasse les
plus hautes neiiies éternelles. Cette zone de vie est bien mince de-
\ant ré[)aisseur de la Terre, qui de\ient elle-même si microscopi-
(|iie lorscpiOn la conq)are au système planétaire.
Pour lions i'(Midre compte de celte mince épaisseur, nous pou-
Nons considérer une coupe équatoriale du globe. En exaiiéranl
incine les sinuosités de 50 fois, on voit lig. 178) que l'écoree ter-
resli'c est presqiu» evaclement représentée par un cercle. Les con-
tinenls cl les îles ne sont que les sommets des phiteaux et des
montagnes dont le [>ied est submergé. L'atmosphère respirahle se-
rait représenlé(^ a\ec la même exagération par une couche sous-
marine (h; 2 millimètres d'épaisseur.
Celle eau couvrir à peu ])rès les trois qiuirts de la Terre, dans
1 cl;il qui (U)rr(îspoiul à la tcMiipérature moyenne de la surlaet',
c'esl-à-dii'e à Tétai //>/////(?. Ses courants constituent, comme ivn\-
TaNons \n, la grande circulation artérielle de la planète. Non eun-
tcnle (le dominer ainsi dans son état ordinaire, elle règne, àlVla!
solide, jnscpi'anv régions silencieuses des pôles et sur le iV'iii
glacé des nmnlagnes inaccessibles; et, à Véiiil r/azeux, ellerèi:n'
en sou\ eraine pins absolue encore dans TAtmosplière, dont elle reinl
la \i(% et dans hupu^le elle répand tour à tour l'abondance et la
stérilité, la joie des beaux jours ou la tristesse des sonihres
cieux.
L'EAU A LA SURFAtlE DE LA TERRE. SU
Olte eau n'est immobile ai dans la profoadeur du basaia océa-
nique, ni dans les glaces solides, ni dans l'Atmosphère. Grilce ù
l'appel toujours actif du soleil, grâce aux. courants aériens, l'eau
s'élève verticalement du fond de la mer à son i)iveau, se vaporise
à toutes les températures, monte en vapeur invisible à travers l'o-
céan aérien, se condense en nuages, voyage au-dessus des conti-
nents, descend en pluie, Gltre à travers la surface du sol, glisse
sur les couches d'argile imperméable, sort en source à l'affleure-
ment, descend par le ruisseau dans la rivière, et tombe dans le
Ki(i. 178. — Coupe écjualoriale de la terre.
Ileuve qui la reporte à la mer. Cette goutte d'eau en apparence in-
signifiante que nous versons de la carafe dans notre verre, elle a
fait bien des voyages depuis qu'elle existe : elle a déjà été bue bien
des fois sans doute, car rien ne se perd comme rien ne se créi; ;
elle a mouillé le bec rapide de l'Iiirondelle qui glisse en courbe
gracieuse au-dessus de ta surface de l'onde; elle a gémi dans la
tempête au milieu des fureurs de l'ouragan; elle a brillé dans
l'arc-en-ciel; elle a rafraîchi le sein de la rose matinale; elle a
été portée au sommet des airs dans les cirrus de glace qui domi-
6J2 L'EAU.
nent laérostat le plus téméraire ; elle s'est reposée dans le lit des
neiges éternelles^ et par les transitions de la pluie, du brouillard,
de Forage, du cours d'eau, elle est arrivée des antipodes sur notre
table. Quelle circulation indescriptible que celle de l'eau dans l'im-
mense organisme de la planète !
La goutte de pluie qui tombe sur le sol pénètre plus ou moins
profondément, suivant la nature du terrain et son état de séche-
resse ; les premières gouttes d'une pluie d'orage sur un terrain nu
et brûlant ne pénètrent même pas du tout, et se vaporisent aussitôt;
mais en général nous pouvons suivre la goutte d'eau descendant
obliquement suivant les pentes. On appelle bassin, un ensemble
de pentes qui aboutit à une ligne de plus grande profondeur,
fleuve dans lequel arrivent toutes les eaux tombées sur la surface
de cet ensemble. Entre les bassins il y a les crêtes, ou lignes de
partage : deux gouttes d'eau voisines tombant sur un point de ces
lignes de faîte descendront l'une dans un bassin, l'autre dans un
autre, elles retourneront au grand collecteur par des chemins bien
différents. Trois gouttes d'eau voisines tombant, par exemple, sur
un point du plateau de Langres, près de Montigny-le-Roi, descen-
dront, Tune par la Marne dans le bassin de la Seine, la Manche
et Tocéan Atlantique, l'autre par la Meuse dans le bassin du Rhin
et dans la mer du Nord, la troisième par la Saône dans le bassin
du Rhône et dans la Méditerranée.
Toute source, tout ruisseau, toute rivière, tout fleuve provient
de la pluie. Les eaux minérales elles-mêmes ont la même origine,
et leur chaleur n'est due qu'aux terrains profonds à travers les-
quels les eaux météoriques ont été conduites; et puis elles montent
ensuite par les interstices des roclies pour revenir au niveau de
leur réservoir primitif, comme dans le siphon. Le soleil eu éva-
porant l'eau des mers y laisse le sel, qui n'est pas volatil. Voilà
pourquoi l'eau de pluie est douce, et par conséquent celle des
cours d'eau. Le sel reste constamment dans la mer, et sa quantité
est telle qu'il pourrait couvrir la surface entière du globe sur une
épaisseur de 10 mètres.
De même que la couleur bleue du ciel est due à la vapeur d'eau,
nous l'avons vu, de même aussi la couleur de Teau elle-même,
prise en grand, est bleue; ses nuances descendent jusqu'au vert,
suivant l'action de la lumière
Nous avons vu dès notre Livre r% -p. 61 et 65, qu'en outre
de Toxygène et de l'azote, l'Atmosphère contient un autre élé-
ment fondamental : la vapeur d'eau. Nous avons vu dans notre
L'EAU DANS L'ATMOSPHÈRE.
613
Livre III, p. 314, que cette vapeur d'eau est de la plus haute tm-
partance dans la distribution des températures y et que sa forma-
lion comme sa marche représente une force formidable en action
permanente dans la grande usine aérienne. Enfin, dans notre Li-
vre IV, p. 548 nous avons observé que Tair contient d'autant plus
de vapeur, d'eau qu'il est plus chaud; qu'un refroidissement suffi-
sant l'amène à son point de saturation, sans rien ajouter à la
quantité de vapeur qu'il renferme, mais simplement en vertu du
refroidissement. Pour connaître la quantité de vapeur d'eau que
renferme l'air à un moment donné, on pourrait donc, par exemple,
refroidir un thermomètre suspendu dans l'air
jusqu'au moment où il indiquerait le degré de
saturation, c'est-à-dire jusqu'au moment où sa
boule serait recouverte de vapeur condensée, de
rosée. En cherchant de suite dans une table
quelle quantité de vapeur d'eau correspond à ce
degré thermométrique de saturation, on obtient
la quantité réelle qui est en suspension dans l'air
au moment de l'expérience. Cette méthode, in-
ventée par Dalton et perfectionnée par Daniell,
est toutefois un peu compliquée.
Les instruments destinés à mesurer l'humidité
de l'air ont reçu le nom à' hygromètres ('jypo;, hu-
mide, p.eTpov, mesure). Le plus simple est celui
qui a été inventé par Saussure, et qui porte son
nom. Les cheveux s'allongent en raison de
Fig. 179.
Hygromètre
à cheveu.
l'humidité. La variation n'est pas apparente à
l'oeil nu; mais, en attachant Tune des extrémi-
tés du cheveu à la petite branche d'une aiguille, on peut faire
décrire à la grande branche un arc de cercle dont les divisions
sont assez sensibles pour montrer la proportion de Thumidité.
On a noté 1 00 au point où l'aiguille s'arrête quand l'air est com-
plètement saturé, et 0 à celui où elle reste fixe quand l'air a été
absolument desséché. On a divisé l'espace en 100 parties égales,
lesquelles ne correspondent pas exactement à la proportion d'hu-
midité. Voici cette proportion, d'après Gay-Lussac :
1
3
3
k
5
dixième
32 degrés de Thygr.
6
dixième
79 degrés de rhvgr.
39
7
—
85
53
8
—
90
64
9
—
95
73
10
..
100
Fig. ISO- — Hygroscoj*.
Un thermomètre est flxé à !a monture de l'appareil.
Malgré le Boin avec lequel il est construit, cet hygromètre n'est
i>as aussi précis que l'appareil de Daniell et que celui dont nous
allons parler. Les hygromètres po-
pulaires le sont encore beaucoup
moins. Us font plutôt voir l'humi-
dité qu'ils ne !a mesurent; e'e.-;t
pourquoi on les nomme Xiy^roscopes.
Chacun connaît les moioea dont le
capuchon s'abaisse quand le temps
est humide. L'ne corde à boyau fiv';^
au bonhomme se termine vers la
charnière du capuchon mobile. L'hu-
midité !a rétrécit, et par ce fait elle
tire plus ou moins le capuchon.
On se sert dans les obsenatoireâ
d'un hygromètre dont la variation
n'est plus causée par l'absorption, comme celui de Saussurt!,
mais par l'évaporalion, comme celui de Daniell. Cet hygromètre
très-précis est dû à Leslie et a été perfec-
tionné par August. Comme il se base sur
le refroidissement d'un thermomètre, on
lui a donné le nom àe Psijchromhre (i^jy^^,
froid). II est formé de deux thermomètres
aussi identiques que possible placés à côté
l'un de l'autre. La boule de l'un d'eux est
enveloppée d'un linge mouillé, qui reste
constamment Jiumide par sa communica-
tion avec un verre d'eau. Le tliermomètre
humide est d'autant plus bas que l'éva-
poration du linge mouillé qui l'enveloppe
est plus grande, et celle-ci est d'autant
plus grande que l'air est plus sec. I.a dif-
férence de hauteur des deux thermomt'-
Ires est donc intimement liée à la séche-
resse de l'air, autrement dit, à la prop*>r-
tion d'humidité qu'il renferme. Laforuiule
algébrique qui eiprime cette relation et
permet de calculer l'état hygrométrique ne peut être analysée ici.
Quoi qu'il en soit, cet a -pareil est encore le plus précis et le plus
employé dans les obser\'aloires.
Fig. 181- — PiychruDiÈIre.
L'EAU DANS L'ATMOSPHÈRE. 615
Nous avons vu (p. 548) que l'air est presque à son étal de sa-
turation sur les mers^ que sur les continents il est d^autant moins
humide qu'il est plus éloigné des rivages^ et qu'en certaines ré-
gions où l'évaporation est presque nulle il est d'une extrême séche-
resse. L'état hygrométrique de l'Atmosphère n'est pas le même
dans toute sa hauteur^ comme la proportion d'oxygène et d'azote.
En général, il augmente depuis la surface du sol jusqu'à une cer-
taine hauteur, où l'on trouve une zone d'humidité maximum;
puis décroît à mesure qu'on s'élève davantage, de telle sorte qu'en
s'élevant à une hauteur assez grande on arriverait dans une ré-
gion absolument dépourvue de vapeur d'eau, absolument sèche.
L'étude de la variation de Thumidité atmosphérique était in-
scrite au premier rang du programme de mes ascensions scien-
tifiques. Voici le résultat des observations que j'ai faites par
l'hygromètre à cheveu de Saussure, construit spécialement pour
ces ascensions par M. Sécretan, opticien de l'Observatoire.
Dans dix sôries d'observations spéciales représentant environ cinq cents oosilions
différentes, la distribution de la vapeur d'eau dans les couches atmosphériques a
suivi une règle constante que Ton peut énoncer en ces termes :
1« L'humidité de Tair s'accroît à partir de la surface du sol jusqu'à une certaine
hauteur ; 2o elle atteint une zone où elle reste à son maximum ; 3<» elle décroît à
partir de celte zone et diminue constamment ensuite à mesure que Ton s'élève
dans les régions supérieures.
Cette zone, à laquelle je donnerai le nom de zone iThumidité max/mum, varie de
hauteur suivant les heures, suivant les époques et suivant l'état du ciel.
Je ne l'ai trouvée qu'en de rares circonstances (principalement à l'aurore) voisine
de la surface du sol.
Cette marche générale de Thumidité est constante, que le ciel soit pur ou cou-
vert, et elle se manifeste dans les observations faites pendant la nuit aussi bien
que dans les observations diurnes.
Les tableaux hygrométriques construits après chaque voyage montrent avec évi-
dence la permanence de celte loi.
Il se présente des diflérences considérables relativement à la hauteur de la zone
maximum et à la proportion de l'accroissement de l'humidité. Ainsi, le 10 juin
1867, à 4 heures du matin (vent N.E.), au lever du soleil et sur la lisière de la
forêt de Fontainebleau, la zone maximum était à 150 mètres seulement de la sur-
face du sol. L'hygromètre construit spécialement pour ces études marque 93 degrés
au niveau du sol et s'élève rapidement jusqu'à 98, qu'il atteint à 150 mètres. A
partir de là, il redescend désormais à mesure que l'aérostat s'élève, marquant 92 à
300 mètres, 86 à 750, 65 à 1100, 60 à 13'j0, 54 à 1700, kS à 1900, 43 à 2200, 36 i\
2400, 30 à 2600, 28 à 2900, 26 à 3000, 25 à 3300 mètres. L'atmosphère était d'une
très-grande pureté et sans le moindre nuage.
Dans une autre ascension, le 15 juillet, à 5^ 40» du matin (vent S. 0.), descen-
dant d'une altitude de 2400 mètres au-dessus du Rhin, sur Cologne, j'ai trouvé la
zone maximum à 1100 mètres. Le ciel n'était pas entièrement pur. L'humidité re-
lative de l'air était de 62 degrés à 2400 mètres, de 64 à 2200, de 75 à 2000, de 85
h 1800, de 90 à 1600, de 92 à 1550, de 95 à 1330, de 9S à 1100 mètres. C'est la
zone maximum. Puis, à mesure que l'aérostat descend, l'humidité diminue. A
616 L'EAU.
890 mètres elle est déjà descendue à 92 degrés, à 7C6 à 90, à 510 à 87, à 2^0 à Hk,
à 50 mètres du sol à 83, et à la surface à 82 degrés. Suivant la même descente, le
thermomètre s'était élevé de 2 à 18 degrés centigrades.
Le 15 avril 1868, à 3 heures après midi (vent N.], parti du jardin du Conserva-*
toire des Arts et Métiers, j'ai constaté une marche analogue dans la variation
de rhumidité. Au départ, dans le jardin, Thygromèlre marque 73 degrés,
s'élève à 74 à 776, donne 75 à 900. 76 à 1040, 77 à 1150. C'est la position de la
zone maximum. L'humidité décroît ensuite progressivement et constamment ; elle
est de 76 degrés à 1230 mètres, de 73 à 1345, de 71 à 1400, de 69 à 1450, de 67
à 1490,.de 64 à 1545, de 62 à 1573, de 59 à 1608, de 56 degrés à 1650 mètres. A
2000 mètres Thumidilé ambiante est descendue à 48 degrés, à 2400 mètres elle est
de 36, à 3000 de 31, à 4000 mètres de 19 degrés.
(^ette ascension a été faite par un ciel nuageux. Le maximum d'humidité était
un peu au-dessous de la surface inférieure des nuages.
Le 23 juin 1867, à 5 heures du soir (vent N. N. E.), la zone maximum se trou-
vait à 555 mètres et également au-dessous des nuages.
Le 30 mai, à 4 heures du soir (vent N. N. 0.}, Thumidité croit de la surface du
sol à 500 mètres et s'élève de 67 à 75 degrés.
Le résultat général montre donc que Thumidité augmente de la surface du sol
jusqu'il une certaine hauteur variable, et décroît ensuite jusqu'aux plus grandes
hauteurs. Je ne me crois pas encore en droit de préciser ces variations propor-
tionnelles ; des causes complexes rendent les règles difficiles à dégager. Indépen-
damment de la hauteur, l'humidité de l'air varie selon l'heure, selon l'élévation du
soleil sur l'horizon, selon l'état du ciel et parfois aussi selon la nature sèche ou
humide des terrains au-dessus desquels passe l'aérostat. Mais la loi générale énon-
cée plus haut ne m'en parait pas moins pouvoir être adoptée comme une remarque
constante. J'insiste d'autant plus fortement sur ce point, que la connaissance de
la variation de l'humidité relative de l'air est regardée comme l'élément le plus
important des bases météorologiques '.
Je ne me hasarderai pas à tracer un diagramme de cette varia-
tion de rhumidité suivant la hauteur, comme je Tai fait pour la
décroissance de la pression atmosphérique et de la température.
Mes observations ne sont ni assez nombreuses ni assez précises.
Celles de M. Glaisher, en Angleterre, sont beaucoup plus rigoureu-
ses, et ont été faites aved tous les appareils hygrométriques com-
parés. Leur résultat montre que, comme forme générale, rhumi-
dité s'accroît depuis la surface du sol jusque vers 1000 mètres, tt
décroît ensuite, avec des échancrures représentant des couches
d'air humides variables de hauteur et de dimension. Voici du reste
la courbe qu'il a tracée lui-même pour montrer cette variation de
rhumidité atmosphérique par un ciel clair. Le ciel nuageux donne
des irrégularités beaucoup plus considérables encore. On y voit que
rhumidité, à 00° au niveau du sol, s'est élevée jusqu'à 72 vers
900 mètres, pour décroître ensuite à peu près constamment jus-
qu'à 6500 mètres, où elle n'est plus qu'à 10°.
1. Extrait des Comptes rendus de l'Académie des sciences, 18$8, p. 1053.
L'EAU DANS L'ATMOSPHÈRE.
617
Les observations faites sur les montagnes confirment raccrois-
sèment observé d'abord suivant la hauteur. Kaemtz a constaté une
moyenne de 84",3 sur le Righi quand elle était de 74^6 en bas, à
Zurich. Bravais et Martins ont trouvé 75*,9 du sommet du Fau-
Ihorn et 63%2 en même temps à Milan. Au-dessus de 1000 mètres
Thumidité va en diminuant, malgré les accroissements particuliers
dus de distance en distance à des courants superposés.
A la surface du sol, l'humidité relative de l'air varie suivant les
heures du jour, en correspondance inverse avec la température.
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Fig. 182. ~ Variation de l'humidité de Tair selon la hauteur.
Plus Tair est chaud et plus il est sec; plus il est froid et moins il
lui faut d'humidité pour le saturer. Dans nos régions tempérées
on voit assez régulièrement l'état hygrométrique de l'air augmen-
ter vers le lever du soleil^ pendant le minimum de température^
descendre ensuite jusque vers 2 heures après midi^ au maximum
de chaleur^ et s'accroître de nouveau le soir et pendant la nuit.
Cette variation diurne respectivement inverse de l'hygromètre et du
thermomètre est bien facile à saisir par la figure suivante qui re-
présente la moyenne d'une longue série d'observations faites par
618
L'EAU.
Kaemtz à Halle. Ces courbes sont celles du mois de juillet^ où le
contraste est le mieux marqué.
Cet état hygrométrique de Tair, qui joue le premier rôle dans
rentretien de la vie à la surface de la planète^ varie semblablemcnt
suivant les saisons. Vingt ans d'obsarvations quotidiennes (1843-
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Fig. 183. — Variation diurne de rbumidité atmosphérique.
1 863) à Bruxelles^ par l'hygromètre de Saussure et le psychomètre
d'August, ont donné à M. Quételet pour la moyenne de midi, dis-
cutée d'après ce dernier appareil, la série de nombres suivants :
Janvier 87*3
Février 83 5
Mars 73 5
Avril 65 9
Mai 64 8
Juin 64 2
Juillet 66^8
Août 68 3
Septembre 73 7
Octobre 80 4
Novembre 85 2
Décembre 89 0
On voit que le maximum d'humidité relative arrive en décembre
et le minimum en juin. La fi-
gure i 84 est tracée en repré-
sentant \ degré hygrométrique
par 1 millimètre, au-dessu^
de la ligne de 60 degrés prise
pour base.
Cette humidité atmosphéri-
que invisible, qui ne révèle
Variation mensuelle de Thumidité atmosphérique. Sa présence qUC par IcS appa-
reils délicats imaginés pour l.i
mesurer, et qui, cependant, donne aux paysages toute leur valeur :
— 1 eraeraude aux prairies de la verte Érin, l'azur au ciel de la
\^ De.. .J.u.\ U\ .M.^ AmVmoj" Jtiû .«uil.Âoul'ScjÂ. Oi-Lλw.
1
i
L'EAU DANS L'ATMOSPHÈRE. 619
Méditerranée, la corpulente splendeur aux végétaux des tropiques,
— cette humidité invisible, devient visible, aussitôt qu'un abais-
sement de température Tamène à son point de saturation. Si c'est
l'air lui-même qui subit un refroidissement, il devient opaque par
le passage de la vapeur à l'état liquide, et nous avons le brouil-
lard. Si c'est un corps solide qui soit à ce degré de froid, l'hu-
midité se condense à sa surface, et nous avons la rosée.
La rosée ne descend pas du ciel, comme on le dit encore dans
les insignifiants petits livres de lecture des écoles primaires fran-
çaises. Sa production n'a rien de commun avec celle de la pluie.
Elle se forme dans l'endroit même où on l'observe.
Si Ton place en plein air, dans une nuit calme et sereine, de
jietites masses d'herbe, de coton, d edredon ou de toute autre sub-
stance filamenteuse, on trouve, après un certain temps, que leur
température est de 6, de 7 et même de 8 degrés au-dessous de la
tenapérature de l'atmosphère ambiante.
Dans les lieux où la lumière du soleil ne pénètre pas et d'où
l'on découvre une grande étendue du ciel, cette différence entre la
température de l'herbe, du coton, etc. et de l'Atmosphère com-
mence à se faire sentir vers 3 ou 4 heures de l'après-midi, c'est-
à-dire, dès que la température diminue; le matin ^ elle persiste
plusieurs heures après le lever du soleil.
Les observations du physicien Wells, continuées par Arago, ont
montré que dans une nuit sereine l'herbe d'un pré peut être de 6
à 7 degrés plus froide que l'air; si des nuages surviennent, aus-
sitôt l'herbe se réchauffe de 5 à G degrés sans que la température
de l'Atmosphère change pour cela.
Un thermomètre en contact avec un flocon de laine déposé sur
une planche élevée de 1 mètre au-dessus du sol, marquait, par un
temps calme et serein, 5 degrés de moins qu'un second thermo-
mètre dont la boule toucliait un flocon de laine tout pareil, mais
qui se trouvait placé sous la face inférieure de la même planche.
Ce refroidissement est dû au rayonnement nocturne. Lorsqu'au-
cun obslacle ne s'oppose à ce que la chaleur d'un corps se dis-
perse, il rayonne cette chaleur à distance et la perd petit à petit.
L'air transparent ne suffit pas pour s'opposer à cette déperdition
de chaleur. Un nuage, un écran de bois, de toile, de papier, ou
même de fumée, suffiraient. Sans obstacles, le corps se refroidit
selon son pouvoir rayonnant, qui diffère d'ailleurs suivant les corps
(il est, par exemple, très-fort pour le verre et très -faible pour les
métaux), et lorsque la température* du corps ainsi exposé est
620 L'EAU DANS L'ATMOSPHÈRE.
descendue au degré de saturation, rbumidité atmosphérique se
dépose sur lui, revêtant d'abord la forme de gouttelettes sphéroï-
dalea, car telle est la forme que
prend tout easemble de molécules
livré à ses forces intimes de cohé-
sion; puis lorsque ces gouttes sont
assez lourdes et assez rapprochées,
elles s'étendent comme une mince
nappe d'eau à la surface du corps.
La rosée n'est abondante que
pendant les nuits calmes et se-
reines. On en aperçoit quelques
traces dans des nuits couvertes,
s'il ne fait pas de vent, ou mal-
Fig. 185. — Gouttes de rosée. gré le vent SI le temps est clair,
mais il ne s'en forme jamais sous
les influences réunies du vent et d'un ciel couvert.
Les circonstances favorables à une précipitation abondante de
rosée se rencontrent plus généralement réunies au printemps, et
.surtout en automne, qu'en été. Il faut se rappeler un fait qui doit
être lié au précédent, à savoir que les différences entre tes tempé-
ratures du jour et celles de la nuit ne sont jamais plus grandes
qu'au printemps et en automne.
Les phénomènes de la précipitation de la rosée sur un corps
dense et poli, sur une plaque de verre, par exemple, ressemblent
parfaitement à ceux qu'on observe lorsqu'une vitre est exposées
un courant de vapeur d'eau plus chaude qu'elle : une couche lé-
gère et uniforme d'humidité ternit d'abord la surface; il se forme
ensuite des gouttelettes irrégulières et aplaties qui se réunissent
après avoir acquis un certain volume et ruissellent alors dans
toutes sortes de directions.
C'est ce qu'on voit tous les jours lorsqu'on apporte dans une
chambre échauffée des objets refroidis dans une pièce voisine où
règne un froid vif: on voit tous ces objets se couvrir d'humidité.
C'est ainsi que les riches cristaux apportés au dessert sur une ta-
ble servie dans une pièce dont l'air est plein de vapeur par l'éva-
poratioQ des mets, la respiration des convives et la combustion
des lumières de toute sorte, sont immédiatement ternis par une
épaisse couche de rosée fournie par la vapeur invisible de l'air
environnant. Souvent, en entrant dans une salle de spectacle, les
verres des lunettes refroidis*par l'air du dehors sont obscurcis par
LA ROSËE. 621
un semblable dépôt d'humidité^ qui est un véritable dépôt de
rosée.
Par les froids d'hiver, si Ion ouvre une fenêtre dans la salle à man-
j;er où un certain nombre de personnes viennent de faire un long
repas, un nuage se forme instantanément au passage de lair froid,
et le plafond se mouille d'une longue tache de vapeur condensée.
La rosée est un phénomène considérable, non-seulement par la
quantité absolue qu'en reçoit un point du globe, mais encore par
rétendue des surfaces où elle se manifeste. C'est principalement
dans les régions tropicales qu'elle exerce les effets les plus mar-
qués et les plus favorables sur la végétation. Lorsque l'air, saturé
de vapeur à la température de 30*, contient plus de 30 grammes
d'eau par mètre cube, elle se dépose abondamment pendant la nuit;
elle ruisselle des feuilles, et le matin, on voit parfois l'herbe aussi
mouillée par la rosée qu^elle eût pu l'être par la pluie.
On constate le plus ou moins d'abondance de la rosée, mais on
ne saurait la mesurer, parce qu'elle ne tombe pas comme la pluie.
Son apparition dépend du pouvoir rayonnant du corps qu'elle
mouille, car elle ne se dépose que sur les substances plus froides
que l'air ambiant, et en quantité d'autant plus forte, que la diffé-
rence de température est plus prononcée.
Les terres labourées, les jachères, les cultures, les forêts, les
roches, le sable, manifesteront des quantités très-variables de ro •
sée. Il y a plus : les feuilles n'ont pas dans toutes les plantes une
é^ale faculté émissive ; la rapidité, l'intensité de leur refroidisse-
ment, le dépôt de rosée qui en est la conséquence, sont liés à la
dislance où elles se trouvent du sol, à la couleur plus ou moins
foncée, au poli ou à la rugosité de leur épiderme. La rosée dégoutte
des feuilles d'une plantation de betteraves, lorsque dans un champ
voisin les fanes de la pomme de terre sont à peine humides.
M. Boussingault a essayé de mesurer ces quantités de rosée.
Après certaines nuits de rosée abondante, il se rendit dans les
prairies des bords de la Saiier avant le lever du soleil. Là, avec
une éponge, on essuyait l'herbe sur une surface de 4 mètres car-
rés. L'eau était mise dans un flacon et pesée.
La rosée prise sur 4 mètres carrés dépassa parfois le poids de
1 kilogramme.
En moyenne, la rosée recueillie sur la prairie représenterait
une pluie de 0 mill. 14, équivalant à 1400 litres d'eau tombant
sur une surface d'un hectare, volume trop faible^ sans doute, pour
remplacer l'arrosement, mais qui n'en est pas moins très-utile sur
622 L'EAU DANS L'ATMOSPHÈRE.
les prés comme sur les cultures^ en atténuant les mauvais efTets
causés par des sécheresses prolongées.
La rosée et le brouillard renferment à peu près les mêmes pro-
portions dammoniaque et d acide nitrique; Tun et Tautre ont
d*ailleurS; au même point de vue^ la plus grande analogie avec la
pluie quand elle commence à tomber^ quand elle est en quelque
sorte le premier lavage de l'air. C*est effectivement dans cette eau
tombée la première^ surtout après une longue sécheresse^ qu'il y a
le plus diacide carbonique, de carbonate et de nitrate d*ammonia-
que, de ces matières organiques, de ces poussières de toute natunN
immondices de l'Atmosphère. Si un jour on entreprend une élude
suivie des substances que lair ne renferme qu*en infiniment pe-
tites quantités, c'est dans le brouillard, dans la rosée, dans les piv-
mières gouttes de pluie, dans les premiers flocons de neige, dan:^
la grêle qu'il conviendra d'aller les chercher. C'est en un mot dans
les météores aqueux qu'on les rencontrera réunies et concentrét^s.
La gelée blanche, qui est si funeste aux végétaux dans les ma-
tinées de printemps, et qui a donné une si mauvaise réputation h
la lune rousse, n'est auti*e chose que la rosée, gelée par la cause
même qui l'a formée : la radiation nocturne.
N'y a-t-il pas un moyen de préserver de son action destructive les
cultures trop étendues pour être abritées par des écrans ? O» moyen
existe; il consiste à troubler la transparence de Tair, et les Indiens,
de temps immémorial, l'ont appliqué avec le plus grand sueets.
M. Boussingault nous a appris que les indigènes du haut Pérou, expus«'*s à v« .i
leurs récolles détruites par reffet de la radiation nocturne, avaient rhabitudc, lor-
c|ue la nuit s'annonçait de manière à la faire craindre, c'est-à-dire quand !<<
étoiles brillent d'un vif éclat et que Tair n'est pas agité, de mettre le feu \ «les la-
tle paille humide, à du fumier, afin de produire de la fumée pour troubler la tran-
sparence de l'air.
Les heureux effets de la fumée, pour prévenir la congélation nocturne, ont 1 1-
aussi signalés par Pline : c La pleine lune, dit-il, n'est nuisible que lorsque )«'
temps est serein et l'air parfaitement calme ; car avec des nuages ou du vent, h
rosée ne tombe pas. Encore est-il des remèdes contre ces influences. <^>uan'l wn-
avez des craintes, brûlez des sarments ou des tas de paille, ou des hert»es, un
des broussailles arrachées; la fumée sera un préservatif.... La constellation «iii»'
nous avons nommée canicule décide du sort des raisins. On dit alors que la vi-
gne charbonne, brûlée par la maladie comme par un charbon. »
Le moyen de soustraire les cultures aux effets désastreux d'un abaissement tr'i-
lapide de la température, en troublant la diaphanéité d'une atmosphère ^tagnanU*.
a été pratiqué dans l'ancien comme dans le nouveau monde.
La conquête renversa naturellement le culte des Incas. Il n'était plus pcrfuis am
Indiens de conjurer les effets pernicieux du froid nocturne en offrant des sacriflccs
â leurs divinités ; on cessa d'allumer des feux dans les champs, ce que Ton coo^i-
<
LA GELËE BLANCHE. 623
dérait sans doute comme une idolâtrie, tant on était éloigné des admirables expé-
riences de Wells. On pria cependant, pour détourner une calamité sans cesse
menaçante; mais les prières sans la fumée n^ont pas toujours été effîcaces.
En Europe, une des causes qui ont contribué à faire renoncer à prendre, dans
rintérèt des cultures, une précaution dont les excellents résultats ne sauraient être
ré?oqués en doute, c'est la difficulté d'être toujours prêt à la prendre à temps. La
gelée par radiation nocturne est un phénomène instantané, et Ton n'a pas con-
stamment à sa portée le combustible nécessaire, surtout un combustible conve-
nable, brûlant lentement en fumant beaucoup. Un vigneron d'ailleurs ne se déci-
dera pas volontiers à sacrifier le fumier dont il n'a jamais trop, et lorsqu'il s'agira
de l'allumer, il montrera toute l'apathie d'un Indien. Les feux de paille humide
peuvent être assez dispendieux, et, s'ils venaient à prendre une certaine intensité,
ils présenteraient le double inconvénient d'être aussi dangereux qu'inutiles, car il
ne s'agit pas de faire de la flamme.
Quelles sont les matières à très -bas prix répandant le plus de fumée? cette
question, M. Boussingault l'a posée à l'Académie des sciences. Le résultat de la
discussion a été que l'on devrait employer, comme combustibles capables de trou-
bler en brûlant, une grande masse d'air, le goudron de houille, la naphtaline, la
rrsine, les bitumes, la tourbe. Ces substances ont une très-faible valeur; avec les
matières bitumeuses, avec les résines, on pourrait en former soit des torches, soit
des lampions, dont quelques-uns suffiraient certainement pour troubler la transpa-
rence d'une couche d'air reposant sur un hectare de terrain. La naphtaline, sub-
stance blanche, solide, cristalline, comparable à la cire, dont on ne sait que faire,
prt-cisénient parce qu'elle fume trop quand elle brûle, aurait sur les goudrons la
qualité très-appréciable d'un transport facile et celle de ne pas salir ce qui serait
en contact avec elle.
L'intervention de la fumée pour prévenir la radiation nocturne n'est justifiée
qu'autant qne le ciel est découvert et l'atmosphère dans un calme parfait; la pré-
caution n'exige donc qu'une dépense minime, très-peu de fumée troublant dans
<o cas une énorme masse d'air nocturne, si le ciel était pur et l'atmosphère calme.
En 1771, A. Wilson, ayant suivi la marche d*un thermomètre*
pendant une nuit d'hiver qui fut successivement, à plusieurs re-
prises, claire et brumeuse, trouva qu'il montait constamment d'en-
viron un demi-degré dans Tinstant même où l'Atmosphère s'obs-
curcissait, et qu'il revenait au point de départ lorsque les brumes
étaient dissipées. Suivant le fils du même physicien, Patrick Wilson,
1 effet instantané des nuages sur un thermomètre suspendu à Tair
libre peut s'élever à r,7. Tel est aussi, à très-peu près, le résulfcit
obtenu par Pictet, en i 777, et i)ublié pour la première fois en 1 792.
Une circonstance curieuse, dont on doit la découverte à Pictet,
c'est que, dans des nuits calmes et sereines, la température de
Tair, au lieu d'aller en diminuant à mesure qu'on s'éloigne du
sol, présente, au contraire, au moms jusqu'à certaines hauteurs,
une progression croissante. Un thermomètre, à 2™,50 d'élévation,
marquait toute la nuit 2^5 centigrades de moins qu'un instru-
ment tout pareil qui était suspendu au sommet d'un mât vertical
de 17 mètres. Deux heures environ après le lever du Soleil, com-
624 L'EAU DANS L'ATMOSPHÈRE.
me aussi deux heures avant son coucher^ les deux instrumenls
étaient d'accord ; vers midi^ le thermomètre près du sol marquait
souvent 2^^5 centigrades de plus que lautre; par un temps com-
plètement couvert, les deux instruments avaient la même marche
le jour et la nuit.
Ces observations de Pictet ont été confirmées. Wells ayant fixé
aux quatre coins d'un carré de 0",60 quatre piquets minces qui
s'élevaient chacun de 0",i5 perpendiculairement à la surface d'un
pré^ tendit horizontalement sur leurs sommets un mouchoir de
batiste très-fin^ et compara dans des nuits claires les températures
du petit carré de gazon qui correspondait verticalement à cet écran
léger avec celle des parties voisines qui étaient entièrement dé-
couvertes. Le gazon garanti du rayonnement par le mouchoir de
batiste se trouva quelquefois de 6** centigrades plus chaudque l'au-
tre; quand celui-ci était fortement gelé^ la température du gazon
privé de la vue du ciel par le même tissu qui le recouvrait à 0", 1 5
de distance, était encore de plusieurs degrés au-dessus de zéro.
Dans un temps complètement couvert, un écran de batiste, de
natte ou de toute autre nature produit à peine un effet appréciable.
A l'Observatoire de Greenw ich M. Glaisher vient de constater,
par trois années d'expériences suivies, que la température de l'air
à 22 pieds de hauteur est plus haute qu'à 4 pieds à toutes les
heures du jour et de la nuit pendant les mois de novembre, dé-
cembre, janvier et février; pendant la nuit et le soir aux mois de
mai, juin et juillet; pendant la nuit et l'après-midi en mars, avril,
août, septembre et octobre. A 50 pieds ae hauteur, la températui*e
est également plus élevée pendant la nuit pendant toute l'année.
Par un ciel couvert la température reste la même.
Au mois de juin 1871, l'attention a été rappelée à l'Académie
des sciences sur ce sujet des gelées tardives, par M. Charles
Sainte-Claire-Deville et M. Ëiie de Beaumont. Il s'agissait de la
gelée du 18 mai, qui, le matin de l'Ascension, s'est étendue sur
les vignobles et les cultures des environs de Paris et du centre de
la France. Ayant eu moi-même une vigne gelée dans la Haute-
Marne, j'ai montré par quelques comparaisons que cette gelée dé-
sastreuse s'est étendue aussi dans l'est et sur la moitié de la France
à la même heure. Il serait certainement à désirer qu'on tromâl un
moyen facile de garantir les cultures pendant la période critique
qui suit la floraison : bien des pertes, souvent fort étendues, se-
! raient ainsi évitées.
CHAPITRE IL
LES NUAGES.
CE yUE C*EST qu'un NUAGE. MODE DE FORMATION. LE BROUILLARD.
OBSERVATIONS FAITES EN BALLON ET SUR LES MONTAGNES.
DIFFÉRENTES ESPÈCES DE NUAGES. LEURS FORMES. LEUR HAUTEUR.
La vapeur d'eau invisible répandue dans rAtmosplière, dont
nous venons d'étudier la distribution et les variations, devient
risible lorsqu'un abaissement de température ou un surcroît d'hu-
midité ramène au point de saturation. Supposons, par exemple,
qu'une certaine quantité d'air à 30 degrés contienne 31 grammes
de vapeur d'eau ; cet air est parfaitement transparent. Si par une
cause quelconque cet air se rafraîchit à 25 degrés ou reçoit de
Thumidité nouvelle, il se troublera et deviendra opaque. Cinq de-
grés de moins de chaleur lui enlèveront 7 grammes de vapeur
(i'eau qui, se condensant, devient visible. Voila tout ce que c'est
qu'un nuage : de la vapeur d'eau que Tair ne peut plus absorber
quand il en est saturé, et qui s en distingue en passant à Tétatde
petites vésicules.
(le passage de Tétat gazeux à Tétat liquide peut s'opérer partout
(*t à toutes les hauteurs. Lorsqu'il s'effectue au niveau du sol^
on lui donne le nom de brouillard. Mais il n'y a pas de différence
(essentielle entre un nuage et un brouillard. Lorsqu'on traverse les
nuages en ballon, comme cela m'est arrivé maintes fois, on n'é-
prouve aucune résistance, l'air est seulement plus ou moins opa-
que, plus ou moins froid, plus ou moins humide, variété que Ton
rencontre également à la surface du sol suivant la diversité des
40
•^
626 LES NUAGES.
brouillards. 11 en eal de më:ne lorsqu'on traverse les nna^ sur
les moQlagnes.
Quoiqu'il n'y ait pis de différence essentielle entre les brouillards
et les nuages, il y en a cependant une de fait : c'est qu'un brouil-
lard est un lieu daas lequel la vapeur d'eau passe de l'état visible à
l'état invisible, tjndis qu'un nuage est un objet individuel, un
groupement de vapeurs visible suivant une forme déterminée. Le
premier est immobile, le second est mobile.
Occupons-nous d'abord du brouillard.
Examiné à la loupe, le brouillard se compose de petits corps
opaques. Une étude plus approfondie montre que ces petits corps
sont composés d'eau obéissant aux lois de la gravitation univer-
selle, les molécules d'eau se groupent sous forme de sphérules
analogues à celles du mercure renversé. Ces sphérules sont-elles
pleines ou creuses? telle est la question qui divise les météorolo-
gistes. L'opinion émise déjà par Halley, que ces sphérules sont
creuses et que l'eau ne sert que d'enveloppe, parait plus fondée
que l'autre. Toutefois il est probable qu'elles sont entremêlées
d'une grande quantité de gouttelettes d'eau.
Prenez une lasse remplie d'un liquide de couleur foncée, tel
que du café ou de l'encre de Chine dissoute dans l'eau ; chaufiez-le
et placez-le au soleil ou dans un lieu éclairé: si l'air est tranquille,
la vapeur monte et disparaît bientôt; si on l'observe à la loupe,
on voit s'élever des globules. Les plus petits traversent rapide-
ment le champ du verre grossissant, les autres retombent à la
surface du liquide. Saussure ajoute que les petites vésicules qui
s'élèvent diffèrent tellement de celles qui retombent, qu'il est im-
possible de douter que les premières soient creuses.
La manière dont elles se comportent avec la lumière n'est pas
moins favorable à cette opinion ; elles n'offrent pas cette scin-
tillation qu'on remarque sur les gouttelettes pleines exposées à une
vive lumière.
Tout le monde a remarqué que les bulles de savon sont souvent
ornées des plus belles couleurs. On observe anssi ces couleurs sur
les bulles formées de substances visqueuses, et on peut les étu-
dier avec d'autant plus de facilité qu'elles persistent plus long-
temps. Ces couleurs proviennent de ce que les rayons incidents
sunt partagés en deux portions. Les uns sont réfléchis par la sur-
face antérieure; d'autres la traversent, mais sont en partie réflé-
chis par la surface postérieure. L'enveloppe de la sphère doit être
irès-mince pour que ces apparences se produisent. Kratzensteia
LE BROUILLARD. 627
I
ayant examiné au soleil et à travers un verre grossissant les vési-
cules qui s'élèvent de Teau chaude a observé à leur surface des
anneaux colorés semblables à ceux des bulles de savon ; et non-
seulement il s*est convaincu que leur structure était analogue à
celle des bulles de savon^ mais encore il a pu calculer Tépaisseur
de leur enveloppe.
De Saussure et Kratzenstein ont essayé de mesurer sous le
microscope le diamètre des vésicules qui* composent la vapeur
d'eau. Mais il est difQcile d'arriver à un résultat positif; car
ce sont les vésicules du brouillard et non pas celles qui s*élèvent
de Teau chaude qu'il s'agit de mesurer; heureusement quelques-
uns des phénomènes optiques qui se produisent quand le soleil
luit à travers des nuages ou des brouillards nous fournissent un
moyen d'arriver à ce résultat.
Kaemtz a fait un grand nombre de mesures dans TAllemagne
centrale et en Suisse; il a trouvé qu'en moyenne le diamètre des
vésicules du brouillard est d'environ 22 millièmes de millimètre^
et qu'il varie comme il suit dans les difTérentes saisons :
DIAMÈTRE DES VÉSICULES DU BROUILLARD.
Janvier 0 027
Février 0 035
Mars 0 020
Avril 0 019
Mai 0 015
Juin 0 OIS
Juillet 0 017
Août 0 014
Septembre 0 022
Octobre 0 020
Novembre 0 024
Décembre 0 034
On voit qnil existe une progression assez régulière depuis Thi-
ver jusqu'à Tété^ car les anomalies dépendent du nombre insuffi-
sant des observations existantes. Ainsi en hiver^ lorsque Tair est
très-humide, le diamètre des vésicules est deux fois plus fort qu'en
été^ quand l*air est sec : mais dans un même mois, ce diamètre
change aussi; il atteint son minimum quand le temps est très-beau,
il augmente dès qu'il y a des menaces de pluie, et avant qu elle
tombe il est fort inégal dans le même nuage, qui contient proba*
blement un grand nombre de gouttes d eau m&lées à la vapeur
vésîeulaire.
L'automne est, comme le printemps^ la saison des rosées abon-
dantes; le refroidissement de la terre, dans les nuits claires^ et
l'humidité de Tair plus près de la précipitation que dans Tété, font
déposer l'eau atmosphérique sur les objets terrestres refroidis^ à
peu près comme dans une salle de festin on voit l'humidité de
628 LES NUAGES.
Tair chaud se déposer, en les ternis^nl, sur les cristaux que Ton
apporte du dehors où il fait froid. La vapeur des mets, la respira-
tion des convives, la combustion dans les appareils d*illumination
rendent Tair de la pièce où l'on mange chaud et humide, et Teau
ruisselle le long des vases refroidis à la glace. Souvent en au-
tomne, le refroidissement nocturne de la terre se communique de
proche en proche à la couche d air qui la recouvre immédiatement,
et de là des brouillards peu élevés que les rayons du soleil levant
dissipent promptement. Si le terrain est coupé de vallées, lair froid
du brouillard y tombe et forme pour l'observateur, placé sur la
plaine élevée, une mer blanche parfaitement de niveau. Bien sou-
vent dans mon enfance je contemplais avant le lever du soleil, du
haut des remparts de la ville de Langres, cet océan de vapeurs
?;rises étendu sur la vallée de la Marne, et dont les vagues ve-
naient baigner le rempart à quelques mètres au-dessous de moi.
La hauteur des remparts de cette capitale antique des Lingons
.»st de 450 mètres au-dessus du niveau de la mer. Parfois, en hi-
ver, la vue s'étend, au lever du soleil, au-dessus du brouillard de
la plaine, dans un ciel absolument pur, jusqu'à une distance si
considérable qu'on distingue parfaitement à l'œil nu la silhouette
du Mont-Blanc. Impressions lointaines qui frappez nos premiers
regards d'enfants curieux, avec quelle fidélité vous restez sur la
rétine de notre pensée, au delà des années et des troubles de la vie !
Pour avoir le spectacle dans sa plus imposante majesté, il faut
du haut d'une montagne élevée embrasser un vaste horizon au le-
ver du soleil après un jour où les nuages ont couvert le ciel de la
contrée inférieure. Les nuages tourmentés de mille manières par
les rayons du soleil et les vents légers qui en sont la conséquence
n'offrent pas dans le jour une surface bien plane. Mais pendant la
nuit tout se nivelle, tout s'équilibre, et une mer de vapeurs aérien-
nes s'étend à perte de vue sous les pieds du contemplateur. Les
sommets élevés des montagnes isolées qui l'environnent percent
(•à et là l'océan nébuleux, au-dessus duquel il arrive rarement
qu'un aigle matinal apparaisse, non point pour admirer le spec-
tacle pittoresque et saluer l'aurore, mais bien pour y trouver quel-
que proie plus facile à atteindre à ce moment qu'au milieu du
jour. Aux premiers rayons du soleil, il s'élève du sein de la masse
nuageuse des colonnes arrondies de matière fumeuse qui se fon-
dent ensuite dans l'air environnant comme la fumée blanche des
locomotives se fond dans l'air où elle est portée. Si l'on est dans
la vallée, au milieu du brouillard^ les rayons du soleil qui se la*
LE BROUILLARD. 6S9
misent au travers du feuillage des arbres dessinent de brillantes
traînées lumineuses doiit Tensemble forme ce qu'on appelle une
gloire à quelques mètres seulement au-dessus de la tête de Tobser-
vateur. Cette gloire, qui émane de larbre plongé dans le brouil-
lard, rappelle tout de suile le buisson ardent de Moïse.
Quelquefois la surface seule des rivières se couvre de brouil-
lard, parce que Teau émet des vapeurs qui se condensent dans
Tair qui les recouvre et qui se refroidit après le coucher du
soleil. L'air prend en peu d'instants la température des corps avec
lesquels il est en contact. Durant une nuit calme et sereinf^, la
portion de ratmosi)hère qui reposera sur l'eau sera donc plus
chaude que celle qui s'appuiera sur le rivage.
Par un temps calme, là où l'eau abonde, les couches inférieures
de l'atmosphère se chargent de toute l'humidité que leur tempé-
rature comporte. La quantité d'humidité, nous l'avons déjà re-
marqué, que l'air renferme quand il est saturé, est constante pour
chaque température. Si de l'air saturé se refroidit par le contact
d'un corps solide, il dépose sur la surface de ce corps une portion
de son humidité; mais quand le refroidissement sopère au sein
même de la masse gazeuse, l'humidité abandonnée se précipite en
petites vésicules flottantes qui troublent sa transparence : ce sont
ces vésicules qui constituent les nuages et les brouillards.
Supposons qu'une circonstance quelconque, une petite déclivité
du sol, par exemple, un léger souffle de vent amène, la nuit, l'air
du rivage à se mêler avec Tair qui repose sur une rivière ou sur
un lac : le premier, qui est le plus froid, refroidit le second; ce-
lui-ci abandonne aussitôt une partie de l'humidité qu'il renfermait
et qui d'abord n'altéi'ait pas sa diaphanéité ; mais celte humidité
tombant à l'état de vapeur vésiculaire, l'air se trouble, et quand
le nombre des vésicules flottantes devient très-considérable, il en
résulte un brouillard épais.
Au mois de juin 1818, sir Humphry Davy descendit le Danube près de Ratis-
bonne. Le brouillard se montrait le soir sur le fleuve, quand la température de
Pair à terre était de 2 à 4 degrés au-dessous de celle de Tcau. Le matin, ce même
brouillard se dissipait au contraire dès (]ue la température de l'atmosphère sur le
rivage dépassait celle de la rivière.
Le 11 juin, à six heures du matin, au-dessous du pont de Sassau, les tempéra-
tures du Danube, de Tlnn et de TIlz, au point où ces rivières se joignent étaient
respectivement 16%7, 13^,6 et 13^,3, tandis que sur le rivage un thermomètre ex-
posé à Tair marquait 12'',2 seulement.
Dans ces circonstances, un brouillard épais régnait sur toute la largeur du
Danube, une brume peu intense couvrait la surface de Tlnn, et la brume légère
qu'on apercevait sur TIlz était Tindice de la faible précipitation d^humidité que
630 LES NUAGES.
pouvait occi^i«:»nn»^r le niêlaiiL^e de Tatmosphère de la rivière avec Fatmosphtre à
peine p us iruide venant du rivage.
La «lisliilmtion des brouillards dans le courant de Tannée e^t
en ra[H)ort a\er celle de Tljumidité et de la température. Us sont
beaiuoiip [>liis nombreux en hiver qu'en élé. L'Observatoire de
Bru\» lies, (|iii les enre-^nslre avec soin, nous offre par exemple les
ebilTres sui\ants pour le nombre des jours de brouillard pendant
tivnt.^ ans 1 833-1803 :
.1 .r\i- r 259
l • \ :','•:■ 1Ô8
Mi-^ 13S
.V\! l 62
Mti 71
J ,r\ ^2
Juillet 28
Août 76
Septembre 1 59
Octobre 228
Movernbre 276
Décembre 315
Total : 1822.
En tMMlaines cireonstanees, le brouillard est très-épais, se ter-
mine [>ar une surlaee plane comme une nappe d'eau, et s'élève
lenteineiit dans un air calme enveloppant tout dans sa viscosité
froiib* et humide. Linj^aMiieux et hardi marin qui fit naufrage
en ISl'>'» sur le réiif d^'s îles Auckland, aux antipodes, M. Raynal,
en a t>bsei\e et subi un exemple rare. C'était le 9 août. Ayant fait
l'aseeiision d Hue montaiine de l'île, il redescendait, avec l'un de
ses e«)U)pai:u(>us, et sui\ait une mince arête entre deux précipi-
l'es, (juand un brouillard épais les enveloppa tout à coup. « Impos-
sible de faire un pas, dit-il [le Tour du mondes 1869, II, p. 35 ;
nous ne \o\ions jkis oii poser le pied. Nous passâmes ainsi une
grande heure, immobiles, nous tenant par la main, sentant le
IVoiil ['éurlrer nos membres que l'engourdissement gagnait de
plus eu j)his.... Heureusement, une bise s'éleva qui déchira le
brouillard t*l rem|)orta par lambeaux. »
Mais (u'i les brouillards sont le plus épais, c'est dans les lati-
tudes lilaeées. Au Spitzberg, dit M. Martins, les brumes sont
presque eoulinuelles, et d'une épaisseur telle qu'on ne distingue
pas K's objt^ts à (piehjues pas devant soi. Ces brumes humides,
froides, pénéli\uites, mouillent souvent comme la pluie. Les orages
sont inconnus dans ces j)arages, même pendant l'été; jamais le
bruit du liumerre ne trouble le silence de ces mers désertes. Aux
approches th» l'automne, les brumes augmentent, la pluie se change
en neige, La (Igure 187, prise pendant le voyage scientifique dont
nous avons déjà parlé, donne une idée de ces immenses et perpé-
tuels brouillards.
LE BROUILLARD. 631
Dans les contrées où le sol est humide et chaud, l'air humide et
froid, OD doit s'attendre à des brouillards épais et rréquents : c'est
le cas de l'Anglelcrre, dont les côles sont baignées par une mer à
température élevée. C'est aussi le cas des mers polaires et de Terre-
Fig. ISti. — Brouillard intense s'élevanl dant une ile des Anlipodei.
Neuve, OÙ le Gulf-Stream, qui vient du sud, a une température plus
haute que celle de l'air.
A Londres, les brouillards ont quelquefois une densité extraor<
dicaire. Chaque année, oo lit' plusieurs Fois dons les journaux
632 Li:s NUAGES.
anulaiii quon a OXi- fuivé d'alliiiiier les lit'cs de gaz en plein jnu
dans Ii's nn's cl dans les inaisoag. Ainsi, pour en donner un si-i
cxeinpKî, le 2'i lévrier lS;t2, la ijii)uillard était U;llement éimi:
iju'oii lit' vovait [iiis clair à midi dans les rues, et, le ^oir, lavi!1
i^nes du SiHUbeiy
ayint iHc illiiminêf en ri'jouissance du jour de la naissance Je h
roine, des i^aniins se promenaient dans la ville avec des lorciie*
eu eriant )|u'ils étaient à la reulierelie de rillumination. Où cile
des Itnniillafds analogues iiui ont réi;ué à Paris et à Anisterdant.
et quel ([lie luis, à une petite distance de ces \illes, le ciel l'tail
NUAGES SUR LES MONTAGNES. 633
parfaitement serein. Nous avons eu un brouillard analogue en dé-
cembre 1868 à Paris \
Les brouillards épais deviennent parfois odorants en s*impré-
gnant des exhalaisons diverses qui peuvent arriver dans les cou-
ches inférieures de Fatmosphëre. L*ammoniaque s*y laisse deviner
assez souvent. En Belgique et dans le nord, il n*est pas rare qu'ils
aient une odeur de tourbe. Dans les brouillards froids et humides
des nuits d'octobre de cette année 1871, à Paris, on a pu remar-
quer celui du 14, qui émettait une assez désagréable odeur de
pétrole.
Quand on considère de loin une chaîne de montagnes, on voit
souvent un nuage attaché à chaque sommet, tandis que les inter-
valles sont parfaitement clairs. Cette apparition persiste pendant
des heures et même des journées entières; mais cette immobilité
n'est qu'apparente, car sur ces sommets il règne souvent un vent
violent qui condense les vapeurs à mesure qu'elles s'élèvent le
long des flancs de la montagne; lorsqu'elles s'éloignent des som-
mets, elle ne tarde pas à se dissiper. Dans les passages des Alpes,
la formation, les mouvements et la disparition des nuages forment
UQ spectacle aussi varié qu'intéressant.
Les nuages qui s'élèvent le long des pentes des montagnes pen-
dant le jour, en vertu des courants ascendants diurnes, se dissol-
vent fréquemment en atteignant les sommets sous l'influence d'un
vent supérieur comparativement sec et chaud. C'est le soir surtout
que cet eflet est le plus sensible; c'est surtout sur les cols, au som-
met des couloirs qui viennent y aboutir, qu'il est facile d'observer
ce phénomène. La brume paraît alors cheminer à l'encontre du vent,
et cependant la surface qui la termine de ce côté reste stationnaire.
Souvent de sombres nuages, passant rapidement sur l'hospice
du Saint-Gothard, se précipitent en masses épaisses dans la gorge
profonde du lac Tremola. On pourrait croire qu'en peu d'instants
la Lombardie tout entière va être ensevelie sous un épais brouil-
lard ; mais, à la sortie du val Tremola, il est déjà dissous par les
courants chauds ascendants.
1. n y a parfois des brouillards secs. Ils n'ont aucun rapport avec les études hygro-
métriques qui nous occupent ici. Ils sont dus la plupart du temps à la fumée de
prairies incendiées, et peuvent s'étendre sur de vastes contrées. La fumée des
bmyërcs de la Hollande s'avance parfois jusqu'en Autriche, à des centaines do
lieues. La fumée des volcans s'étend également à de très-grandes distances, comme
on l'a remarqué en 186S, k Honolulu, à 85 lieues du volcan. En 1865, celle de Tin-
oendie de Limoges voilait encore le ciel à 30 lieues de là. Le plus intense brouil-
lard sec que l'on ait mentionné est celui de 1783.
634 LES NUAGES.
Le 8 septembre 1 868^ après le lever du soleil, je descendais du
Saint-Gothard à Ândermat, où je devais prendre la diligence
venant d* Italie pour Altorf. Un brouillard si épais nous environ-
nait, mes compagnons et moi, que nous ne pouvions distinguer à
quelques mètres les rochers de granit qui bordent cette route si
accidentée. Parfois l'espace s'éclaircissait/et Ton voyait les nuages,
emportés par une brise rapide, tourbillonner sous nos pieds et se
précipiter dans les abîmes de Timmense vallée. Au moment du
départ de riiospice (ou plutôt de Tauberge, car il n*y a plus d'hos-
pice au Saint-Gothard depuis quatre ans), nous nous trouvions dans
le ciel bleu, et les sommets granitiques dénudés, les pentes sté-
riles où toute végétation est inconnue, les glaciers du massif dé-
ployaient sous nos regards leur panorama silencieux, tandis qu'à
quelques centaines de mètres au-dessous de nous, les nuées grises
voilaient la descente. Nous traversâmes les nuages et, pendant
une heure de marche, nous descendîmes au milieu des vapeurs
amoncelées. Mais à mesure que nous approchions de la limite de
la végétation supérieure et du versant plus échauffé, les nuages
diminuaient d'intensité, et, quoique emportés par une brise des-
cendant sur le flanc des Alpes, ils se dissolvaient insensiblement
et finirent par disparaître autour de nous. A Theure où nous arri-
vâmes au Pont-du Diable, quelques nuées reparurent dans la
froide et profonde vallée, au fond de laquelle se précipite le torrent
sinistre de la Reuss; d'autres, élevées par un courant d'air ascen-
dant léchant la pente orientale du gigantesque massif, étaient allés
s'accrocher aux cimes et se mêlaient singulièrement aux glaciers,
de telle sorte que les glaciers paraissaient tout à coup multipliés.
Un jour, me rendant, au lever du soleil, de Lucerne à Fluelen,
par le bateau , je fis des remarques analogues sur la formation
des nuages. Le versant nord des hautes et splendides montagnes
qui bordaient, à gauche de ma route , le lac des Quatre-Cantons,
était en maint endroit tapissé d'un duvet de brouillards; les régions
qui déjà recevaient le soleil en étaient affranchies, et les cols tra-
versés par des courants d*air venant de l'autre côté (du sud) de
mes montagnes de gauche, ne gardaient pas non plus la moindre
trace de brouillards.
C'est dans ces pays admirables, où la nature a déployé à la fois
ses forces les plus énergiques et ses flatteries les plus caressantes,
c'est dans la Suisse aux Alpes argentées et aux lacs d*azur, que
l'œil contemplateur peut le mieux observer la production des œu-
vres de l'Atmosphère. Tandis que l'homme s'agite en ses villes
LES EAUX SUPÉRIEURES. 635
bruyantes^ tandis que livré aveuglément au travail ou au plaisir,
il oublie la divine nature pour les artifices de ses mains, cette na-
ture, éternellement active, élève sans cesse de la terre au ciel, du
sol où nous végétons jusqu*aux régions bleues supérieures, les
sphères invisibles de la vapeur aqueuse, les innombrables petites
sphères d'hydrogène marié à Toxygène, qui, en silence, dans leur
petitesse et leur discrétion, dominant les régions inférieures où se
livrent les combats de lambition et de la faim, régnent dans les
hauteurs célestes , créent le monde fantastique des nuages , don-
nent au soleil un lit de pourpre et d'or, distribuent les beaux flo-
cons de neige aux noires campagnes de Fhiver, versent Tombre et
la fraîcheur sur les plaines altérées de Tété, et parfois même vien-
nent sans nulle crainte terrifier et renverser Thomme lui-même dans
le fracas de la foudre et le tourbillon des tempêtes.
Considérons maintenant les nuages en eux-mêmes, leur forma-
tion, leur mode de suspension dans Tespace.
Les anciens croyaient qu'il y avait au*dessus de TAtmosphère un
réservoir d'eaux supérieures. Saint Basile en parle comme il suit
à propos du firmament : « Puisque, le firmament prend son ori-
gine de Teau , il faut estimer ou qu'il soit semblable à de l'eau
(glacée, ou qu'il soit fait de quelque matière semblable, qui a pris
son commencement de quelque espesseur et coulure d'eau, comme
est la nature de la pierre nommée crystal. »
Pensant qu'on pourrait s'étonner que Dieu eût créé une si grande
quantité d'eaux, puisque celles-ci couvraient entièrement la terre,
saint Basile dit encore : «r que Télément du feu étant nécessaire
pour la conservation de l'univers, il failoit aussi qu'il y eût de
l'eau, non-seulement pour l'usage des eaux terriennes, mais
aussi pour remplir cet univers et tempérer la grande chaleur
de l'élément du feu. Dieu fit donc, au commencement, une grande
quantité d'eaux, laquelle il mit dans un dépost afin qu'elle peust
suffire, iusques au bout et iour dernier ordonné pour la durée de
ce monde, et laquelle sera consumée petit à petit par la force du
feu.... Quant à la région éthérée, qui doute qu'elle ne soit pleine
de feu et de chaleur? et si elle n'estoit contenue en certaines bor-
nes, qui empescheroit qu'elle n'enflamast et brùlast tout ce monde
et qu'elle ne consûmast toute l'humeur qui y est? 9
C'est ainsi que l'on raisonnait avant l'époque des sciences
exactes. On faisait d'abord des suppositions, et ensuite la logique
86 chai^eait de tout expliquer.
636 LES NUAGES.
Nous avons vu dans le chapitre précédent que l'humidili- Av
l'air s'accroît jusqu'à une certaine hauteur, jusqu'à une zone ti'Au-
midité maximum, dont l'élévatioi) varie suivant les saisons et sui-
vant les heures, et au-dessus de laquelle l'air devient de plus eii
plus sec. Cette zone, que j'ai constatée hygrométriquement daos
mes voyages en ballon, je trouve, en m'occupant de la discussion
des brouillards, qu'elle a été vue par de Saussure dans ses vojii-
ges dans les Alpes, et par le commandant Rozet dans les Pyréam,
et aussi dans les Alpes. C'est une vapeur bleue transparente qu'on
n'apeiToit que diflicilement tant qu'on s'y trouve ploBf;é, mm
dont on distingue nettement la surface supérieure quand on l'a dr
passée. Cette surface est toujours horizontale , comme cell« delà
mer. Lorsqu'on est très-élevé sur les pics des Alpes ou des P\n'-
nées, on voit lu limite supérieure de cette atmosphère de vapeur
se dessiner à l'horizon par une ligne bleuâtre semblable à <x\k
qui termine l'horizon de la mer. Sa hauteur varie suivant les sai-
sons et les heures; on l'a géodésiquement trouvée tantôt à H 00 mè-
tres, tantôt à 1500, tantôt à 2000 et mf^me à 3000 et MO. Su
température ne descend pas au dessous de zéro. Le plan iaférieur
qui limite les nuages est déterminé p;ir le point de la verticale uii
se rencontre le point de rosée de l'air, de manière que s'il se fait
des courants obliques , ou même verticaux , le plan inférieur des
nuages reste te même, l'air qui descend au-dessous de ce plaa lais-
sant dissoudre sa vapeur, et celui qui s'élève se troublant à la niMi'
hauteur.
{'.\-il sur celte surface terminale de l'atmosphère de vapeur ([iv
se ioirnent les nuages et qu'ils semblent ensuite reposer. Le 13 juil-
lel IKOT, je voguais entre 1500 et 2000 mètres de hauteur avaut
h' \i-\M du soleil. C'est une des rares circonstances où j'ai pu as-
sisli'[' directement à la funnalion des nuages et me trouver dans
rudirine même de la nature. C'était au-dessus de la plaine du
Itliiii. entre Aix-la-Chapelle et Cologne. L'Atmosphère était resli'''
puic, quand de petits flocons blancs apparun>nt çà et là dans la
zun.' d'humidité maximum. Puis, se soudant, ils formèrent des dif-
cons plus gros, et ceux-ci des mamelons. Parfois ils se gro"?^*"'
en ^[-.ind nombre; parfois ils se dissolvaient aussi facilement qu'ds
naissiiiunt. Les petites nuées blanches réunies en masses arron-
dies iKrmèrent des cumulus. Cette formation des nuages s'effectuait
à plusieurs centaines de mètres au-dessous deoous. Avec le snleil.
l'humidité nocturne du ballon s'évapora, et nous nous élevâmes
Utnt><ment jusqu'à 2400 mètres. Il en fut de même des nuages, qui
LA FORMATION DES NUAGES. 637
s'élevaient môme un peu plus vite que l'aérostat et finirent par
nous envelopper et nous dépasser.
Peltier et Rozet ont assisté^ sur les montagnes^ à la formation
des nuages, et ils rendent comple exactement de ce même mode
de production.
La surface supérieure des nuages est diversifiée, bombée au-
dessus des courants ascendants qui les élèvent, creusée plus loin,
et donne l'aspect d'une série de montagnes et de vallées souvent
fort pittoresques et accidentées de formes étranges. La surface in-
férieure, au contraire, est plane et souvent horizontale, et elle flotte
sur l'atmosphère de vapeur comme sur un lac.
Les vésicules des nuages s'attirent les uns les autres et se groupent
en masses condensées. Il me parait indispensable de supposer cette
attraction pour expliquer les figures si nettement limitées que revê-
tent les nuages divers. D'ailleurs, j'ai eu plusieurs fois l'occasion de
la voir à Tœuvre et de la surprendre, pour ainsi dire, sur le fait, entre
autres, dans l'ascension dont je viens de parler. Les nuées naissaient
cà et là à l'état fragmentaire, et les groupes de vésicules se sou-
daient petit à'petit, comme on voit, à la surface d'une tasse de café,
les globules d'air provenant de la fusion du sucre se réunir et for-
mer un même système. Cette sorte d'affinité moléculaire, je l'ai
constatée sous une forme plus arrêtée encore dans certains nuages
de fumée provenant d'explosions , comme on en a eu le spectacle
plus fréquent que jamais en cet an de grâce 1871. Le jour de la
formidable explosion de la cartoucherie de Vincennes particuliè-
rement, le 14 juillet 1871, le nuage qui s'éleva au milieu des
grondements volcaniques du cratère prit dans l'air calme de cette
chaude journée une forme pommelée que l'on peut exactement
comparer a un immense chou-fleur. Ce nuage resta longtemps im-
mobile, et, de la distance dominante de TObservatoire à Vincen-
nes, j'ai pu l'observer à loisir dans une lunette astronomique d'as-
sez fort grossissement. L'adhérence des molécules était manifeste,
et ce nuage eût été solide, qu'il n'aurait pas eu une forme mieux
définie à la lumière du soleil qui Téclairait (1 h. 20 min.).
Les nuages sont ordinairement entraînés par le vent, suivant
exactement son cours, étant comme immergés et relativement im-
mobiles dans le courant au sein duquel ils flottent. La mesure de
leur vitesse donne même la mesure du vent supérieur. Mais ce
n'e^tpas là une règle sans exception. Il y a aussi des nuages qui
'*'' hmchcnt paSy lors même qu'un vent plus ou moins fort les tra-
^^^rse et semblerait devoir les entraîner*
638 LES NUAGES*
Un jour que je paanis en ballon, accompagné de M. Eugène
Godard^ au-dessus delà forêt de Villers-Cotterets, j ai été fort sur-
pris de voir, pendant plus de vingt minutes, un petit nuage qui
pouvait avoir 200 mètres de long sur 1 50 de large, et qui était
suspendu immobile à 80 mètres environ au-dessus des arbres. En
approchant, nous en vîmes bientôt cinq ou six plus petits, dissé-
minés et également immobiles. Cependant lair marchait en raison
de 8 mètres par seconde; quelle ancre invisible retenait ces petits
nuages? En arrivant au-dessus, nous reconnûmes que le principal
était suspendu au-dessus d'une pièce d*eau, et que les autres mar-
quaient le cours d*un ruisseau. — G*était un courant ascendant
d*air humide qui s'élevait de là, et dont l'humidité invisible attei-
gnait son point de saturation et devenait visible en traversant le
vent frais qui soufiDait au-dessus du bois.
PrèsdeWiesbaden, Kœmtz a été témoin d'un fait analogue après
une forte pluie. « Les nuages s*étant divisés, dit-il, le soleil parut,
et je vis une colonne de brouillard s'élever constamment d*un
même point. J*y courus : c'était une prairie fauchée, entourée de
pâturages couverts d'une herbe très -haute qui, s'échauffant moins
que la surface fauchée, donnaient lieu à une évaporation moins
active. » En Suisse, le phénomène se montre sur une moins grande
échelle; tandis que le plus beau temps règne sur le Faulhorn^ les
lacs de Suisse sont souvent couverts de brouillards d'une densité
fort différente. Le même météorologiste a observé que celui qui
cachait les lacs de Zug, Zurich et Neuchâtel était fort épais, tandis
que les lacs de Thun et de Brienz étaient à peine couverts d'une
légère vapeur. Ce phénomène s'est reproduit trop souvent pour
l'attribuer au hasard. Le lac de Zug est assez profond, et ses af-
fluents ne viennent pas directement de la région des neiges éter-
nelles. Sa température doit être plus élevée que celle du lac de
Brienz, où l'Aar se jette immédiatement après avoir quitté les gla-
ciers de la Grimsel. A température égale, le premier so couvre plus
facilement de brouillard que le second.
Mon excellent vieux maître, M. Babinet, a observé ce même fait
d'un nuage immobile au sommet du Canigou, le plus élevé des Pyré-
nées orientales. « Un vent violent poussait l'air de France vers l'Es-
pagne, dit il ; nulle part de nuages, excepté un petit filet à peine épais
de quelques mètres, et pas beaucoup plus large, qui, malgré la vio-
lence du vent qui semblait devoir l'emporter, restait obstinément
fixé sur le point où je l'observais. Ce filet de nuage était si nettement
terminé^ que je pouvais y mouiller la moitié seulement d'un crayon
LA FORMATION DES NUAGES. 639
que je tenais à la main. Le secret de ce curieux phénomène, c*est
que Tair était juste assez humide pour devenir nuage à la hau-
teur en question. Plus bas, c'est-à-dire avant comme après avoir
atteint cette hauteur, il reprenait -sa transparence. C'est pourquoi,
avant et après ce passage, le nuage disparaissait. Ce n'était point,
en réalité, une masse d'air fixe qui formait le nuage; c'était l'air,
transparent partout ailleurs, qui, en atteignant ce sommet, per-
dait momentanément sa tranparence par le fi*oid dû à la dilata-
tion, et remplacé par un nouvel air qui, subissant la même in-
fluence, semblait perpétuer le petit filet nuageux. »
Il nous reste maintenant à nous rendre compte de la cause de
la suspension des nuages dans l'Atmosphère.
Lorsqu'on voit un nuage se résoudre en pluie et verser des mil-
liers de litres d'eau, on s'étonne qu'un tel poids d'eau puisse se
tenir suspendu dans l'espace aérien. La cause de sa suspension
réside simplement dans son extrême divisibilité. Nous avons vu
que les vésicules des nuages ne mesurent que 2 centièmes de mil-
limètre de diamètre. Abandonnées à elles-mêmes, ces Vésicules
tombent. Le calcul montre qu'elles emploieraient plus d'une demi-
heure pour descendre de 2 kilomètres dans TAtmosphère, c'est-à-
dire que leur vitesse de chute n'est pas de 1 mètre par seconde;
elle n'est souvent que de 3 décimètres. Mais pendant le jour l'air
est constamment traversé par des courants chauds ascendants^
qui s'élèvent avec une vitesse de plusieurs mètres par seconde.
Ainsi les nuages sont incapables de descendre pendant le jour» à
moins de circonstances exceptionnelles. Il n'est pas nécessaire de
supposer que leurs vésicules soient remplies d'air dilaté et plus
léger, comme autant de petits aérostats. Cependant, comme le
disait Fresnel, la chaleur solaire absorbée par le nuage doit aider
encore à sa suspension. Pendant la nuit, les nuages se rapprochent
du sol. Mais nous avons vu que les conditions de visibilité de la
vapeur d'eau dépendent de la température et du point de satura-
tion. Il en résulte que les nuages se dissolvent par leur surface
inférieure à mesure qu'ils descendent dans un air plus chaud, et
assez souvent aussi par leur surface supérieure lorsqu'ils s'élèvent
sous l'action du soleil. De sorte qu'en définitive ils changent
constamment d'épaisseur, de forme, de substance même.
Les nuages, n'étant qu'un état particulier de l'air, nous semblent
immobiles, lors même que les particules qui les composent des-
cendent sans cesse dans leur sein pour disparaître à leur surface
inférieure^ au-dessous de laquelle elles se dissolvent. Us reposent
640 LES NUAGES.
d'ailleurs sur la zone de vapeur invisible dont nous avons parlé.
La marche horizontale des courants représente un effort assez con-
sidérable pour soutenir les nuages à la même hauteur^ lors même
que toutes les particules aqueuses seraient pleines.
Habitantes de l'espace aérien , métamorphoses incessantes et
impérissables, les nuées s'élèvent vers les hauteurs inaccessibles
et peuplent l'azur de leurs formes sans nombre. « Dominons la
Terre, leur faisait dire déjà le brillant Aristophane, dans sa comé-
die des Nuées contre Socrate, montrons pendant quelques minutes
aux regards des hommes notre face qui change à chaque instant
et qui cependant durera autant que l'Éternité ! Élanoons-nous fré-
missantes du sein de notre père Océan! Gravissons sans perdre
haleine le sommet neigeux des montagnes! Soutenons-nous à ces
hauteurs d'où nous ne pouvons plus apercevoir notre image réflé-
chie sur le miroir azuré des mers! Si nous cessons d'entendre le
son grave murmuré par les flots, nous commençons à écouter la
sublime harmonie des fleuves divins. Que notre rôle est merveil-
leux ! N'est-ce point nous qui avons reçu de Jupiter la mission de
faire briller aux yeux des hommes toutes les richesses du firma-
ment? C'est en môme temps de notre sein fécond que tombent les
pluies qui mettent en mouvement le cycle de la vie terrestre. En-
fin, est-ce que ce n'est point nous encore qui protégeons toute la
nature vivante contre la plus cruelle des destinées? N'est-ce pas
notre enveloppe légère qui sépare le monde vivant du froid impi-
toyable de la mort éternelle? »
Après avoir observé la formation des nuages et leur situation
dans les airs, considérons leurs formes variées et caractéristiques.
Les formes des nuages sont diversifiées à l'infini, depuis le
brouillard épais qui baigne la surface du sol, jusqu'aux filaments
lumineux si déliés qui planent dans les hauteurs de l'Atmosphère.
Cependant la nécessité de classification scientifique a donné l'idé^^
de distinguer, pour mettre quelque clarté dans cette étude souvent
nébuleuse, des formes générales, des types auxquels on peut rap-
porter la majorité des formes présentées. C'est le météorologiste
Howard qui le premier a donné des noms à ces types principaux
pour les reconnaître, et sa classification a été généralement adop-
tée quant au principe, si bien que ses figures sont devenues en
quelque sorte classiques et couvrent aujourd'hui tous les traités
(le physique ; elle nous servira seulement de base.
Les nuages dont la forme est la plus fréquente dans nos climats
DIFFÉRENTES ESPÈCES DE NUAGES. 641
ont leurs contours arrondis^ semblent posés les uns devant les
autres, et leurs contours boi*ds définis se dessinent en courbes
blanches sur lazur du ciel. On leur a donné le nom de cumulus.
C est surtout en été que leur forme est la mieux dessinée. Les
marins les appellent balles de coton. Ils s'élèvent et grossissent
le matin, atteignent leur plus grande hauteur au moment de la
plus forte chaleur et redescendent ensuite pour disparaître, lors-
qu'ils ne sont pas nombreux. Leur épaisseur varie de 400 à
50O mètres, leur hauteur varie de 500 à 3000 mètres.
Quelquefois ces demi-sphères s*entassent les unes sur les autres
et forment ces gros nuages accumulés à Thorizon qui ressemblent
de loin à des montagnes couvertes de neige. Ce sont les nuages qui
se prêtent le plus aux jeux de T imagination, car leur légèreté etlex-
trême variabilité de leurs contours leur donnent toutes les métamor-
phoses. On y reconnaît un peu ce que Ton veut, des hommes, des
animaux, des dragons, des arbres, des montagnes. Ils fournissent
des comparaisons aux poètes, et Ossian leur a emprunté ses plus
belles images. Les traditions populaires des pays de montagnes sont
remplies d'événements étranges où ces nuages jouent un grand rôle.
Cette forme fréquente correspond ordinairement au vent chaud
du sud-ouest et du sud, c'est-à-dire au courant équatorial. Lors-
que ce courant humide souffle pendant longtemps, les cumulus
deviennent plus nombreux et plus denses, et s'étendent comme
des couches qui peuvent couvrir entièrement le ciel. Cest là une
seconde forme presque aussi fréquente que la première dans nos
climats si variables, et qui caractérise l'hiver comme la première
caractérise l'été; sa différence principale avec celle-ci consiste
dans sa densité, de sorte que la condensation, ou la pluie, arrive
pluç vite dans cet état du ciel que dans le premier. On distin-
que cette forme de nuages sous le nom de cumulo-stratus. Les
nuages moutonnés, le ciel pommelé la représentent sous des as-
pects bien connus.
Lorsque les nuages ne sont plus dessinés, et ne forment qu'une
vaste nappe étendue par sillons horizontaux jusqu'à Thorizon, on
donne à cet aspect le nom de stratus.
Lorsqu'un nuage va se résoudre en pluie, il acquiert une plus
grande densité, devient plus sombre, et, à moins qu'il ne s'agisse
d'une grêle ou d'une giboulée partielle, s'étend sur une vaste
étendue. L*eau qui s'en détache tomberait verticalement si lat-
mosphère était calme et les gouttes d'eau assez lourdes; mais
deux causes, dont l'une au moins existe toujours, le vent et la lé-
41
64l9 les nuages.
gèreté des gouttes de pluie^ font que la quantité d eau qui tombe
du nuage forme une traînée oblique, généralement précédée par
le nuage que le vent pousse avec rapidité. On donne le nom de
nimbus à cette situation spéciale du nuage qui se résout en pluie.
Tous ces nuages sont formés de vésicules aqueuses plus ou
moins grosses et plus ou moins serrées. Mais les nuages ne rési-
dent pas seulement dans les couches aériennes dont la tempéra-
ture est supérieure à zéro; ils flottent également dans les régions
dont la température est glaciale. Dans cette situation, Teau \ési*
culaire se congèle en filaments minuscules de glace, et les nuages
qui en sont formés sont des nuages de glace ou de neige, qui déjà
nous ont servi à expliquer les phénomènes optiques tels que les
halos y parhélies, etc. Ces nuages de glace sont ceux qui atteignent
les régions les plus élevées. Quelle que soit la hauteur à laquelle je
sois monté en ballon, ils dominent toujours à une telle élévation
qu'il ne semble pas qu*on s*en approche, tandis qu'une ascension
même fort modeste fait vite traverser les cumulus et les formes
diverses dont nous venons de parler. A 10000 mètres de hauteur
au-dessus de l'Angleterre, M. Glaisher les a encore vus dominant,
toujours plus haut, excelsior !
Ils se composent de filaments déliés dont Tensemble ressemble
tantôt à des traînées blanches faites par un balai, tantôt à des
barbes de plume, tantôt à des cheveux ou à un réseau léger et
inégal. Leur hauteur moyenne est de 6000 à . 7000 mètres. Par
leur constitution même, ils demeurent dans les régions éthérées
des neiges éternelles. Mais, comme nous Tavons vu, «p. 321) la
zone de zéro varie de hauteur suivant les climats et les saisons;
il en résulte que ces nuages peuvent se présenter eux • mêmes
dans les régions inférieures de TAtmosphère aux latitudes gla-
ciales des régions polaires, et même en nos latitudes pendant
certains froids d'hiver.
Ces nuages sont désignés sous le nom de cirrus. Un peu d ha-
bitude les fait reconnaître assez vite, et ce qui frappe le plus en
eux, c'est qu'ils sont presque toujours orientés en longues traî-
nées minces, droites et blanches, correspondant aux courants su-
périeurs qui les dirigent, les sculptent ou les fondent.
Parfois leur blancheur se ternit, leurs stries s'entre croisent, et
ils deviennent plus denses parce que l'air supérieur devient plus
humide. Dans ce cas, ils prennent l'apparence du coton cardé, et
ordinairement cette modification annonce la pluie. En cet état de
plus grande densité, ils reçoivent la désignation de cirro-siraius.
DIFFERENTES ESPÈCES DE NUAGES. 643
Parfois aussi ils se transforment en légers nuages transparents
de vapeur vésiculaire, si transparents qu*on peut distinguer à tra-
vers les étoiles et les taches de la lune. Ce sont ces nuages qui
donnent naissance aux couronnes. Lorsqu'ils sont bien éclairés,
ils paraissent arrondis et moutonnés. Quand le ciel en est couvert^
on dit qu il est pommelé. Leur hauteur moyenne est de 3000 à
4000 mètres. On les distingue sous le nom de cirro-cumulus. —
Les cumulus et les cirro-cumulus sont ceux qui donnent les plus
belles nuances aux couchers du soleil^ en réfractant et colorant
ses rayons par leur transparence et leur réflexion lointaine (voy.
notre pi. 2 et la p. 158). Les beaux couchers de soleil que Ton ad-
mire à Paris sont dus en partie à C3 que ces nuages^ situés au-
dessus du HiiYre pour Thorizon de Paris ^ nous renvoient une
douce image des effets lumineux produits sur la mer.
Telles sont les principales formes affectées par les nuages et qui
sont dues à la différence de leur constitution^ de leur élévation et
des conditions de laffinité moléculaire qui les définit. En somme,
ces variétés ne constituent que deux grandes catégories : les cu-
mulus formés de vésicules liquides, et les cirrus formés de parti-
cules glacées.
M. A. Poey réunit toutes les formes de nuages dans la « clas-
sification scientifique et vulgaire » suivante :
'^"'*'- 1 i wîro!c.r^^^^^ I «-«- ^« -'oe. Hauteur : 400« ù 8000 mèlres.
^ ^'P*' 7pS'/irrumi5ïî'L'S«e W^^ I ^"^R" ^' ?'"'«' vésiculaires ou de vapeur
Parmi les nuages formés de vésicules liquides , nous devons
maintenant porter notre attention sur des formes particulières, ca-
ractéristiques, correspondant à la production des météores aqueux
qu'elles amènent ou qu'elles annoncent.
Mon excellent collègue J. Silberman, préparateur au Collège de
France, et vice-président de la Société météorologique, s'est labo-
rieusement intéressé depuis plus de trente ans à étudier et dessi-
ner ces formes typiques particulières. Parmi les espèces très-nom-
breuses qu'il a stéréotypées et réunies en une sorte de musée
météorologique, nous remarquerons les principales.
Chacun se souvient de la forme des nuages qui donnent les lon-
gues pluies. Le ciel est entièrement couvert d'une immense nappe
grise, et la pluie longue et perpétuelle tombe de couches horizoa*
6«4 LES NUAGES.
taies légèrement ondulées, qui se dislingueDl à peine du fond som-
bre général. Les jours et les nuits se succèdent, et le ciel reste
couvert de ce couvercle opaque dont 1 épaisseur atteint parfois plu-
sieurs milliers de mètres, occupés par plusieurs couches successi-
ves duns lesquelles la lumière du soleil d'automne est absorbéeet
presque éteinte. Ce sont là des nuages de pluie continentale, qui
s'étendent sur de vastes contrées et ne laissent pas distinguer leurs
contours.
Les nuages de pluie partielle les rappellent par leur extension
eu couches horizontales; mais ici la forme, moins étendue, est
plus déGnie, elle ressort sur le fond du ciel, non plus obscurci
par l'immensité des nappes superposées, mais partiellement cou-
vert de cumulus qui tapissent l'azur sous une densité variable. La
pluie s'échappe des flancs du nuage pour arroser les villes et les
campagnes; elle se dessine sur le fond pÂle du ciel en stries grises
obliques, dont l'ensemble se module au gré du vent. Le nuage ne
se résout pas toujours entièrement. Certaines régions semblent,
après avoir donné leur trop-plein, se tarir et se replier en quelque
sorte dans le sein du nuage, comme ramenées par l'affînité mole-
culaire qui donne aux nuées leurs changeants contours.
Bien différent est le nuage de gibou'ce. Il ne s^étend plus en vaste
nappe horizontale, mais forme un ensemble déQni, isolé souvent
dans l'air bleu Le soleil arrive jusqu'à lui et t'ait ressortir sa blanche
EiUrfacesurlefund du ciel. De ses flancs ouverts tombe la pluie froide,
le grésil, la giboulée de mars que le vent disperse et fouette au
tisage. Le dessin que nous reproduisons a été pris séance tenante
lie la terrasse du Collège de France, au sud, la giboulée striant le
ciel obliquement derrière Saint-Étienne du Mont et la tour de Clo-
vis. Le précédent représente au contraii-e le nord, et la pluie tom-
bant au nord-ouest sur les Ternes.
Les nuages qui donnent la grêle présentent l'aspecl d'une sin-
gulière adhérence de molécules, comme si l'attraction tendait à
les réunir en des masses condensées de forme globulaire, cl leur
aspect fait involontairement songer à celui d'un chou-fleur. Ils
sont d'un gris cendré caractéristique et répandent au-dessous
d'eux une obscurité profonde. Cette adhérence particulière a été
semblablement constatée sur les nuages d'orage. Le plan inférieur
de cette espèce de nuées est horizontal, et de cette sorte de table
s'élèvent des panaches, des fuseaux, qui rappellent l'idée de bou-
les de laine plus ou moins énormes, plus ou moins étirées, atta-
chées à un même système. Ce sont là d'ailleurs des types, par
^
CHAPITRE III.
LA PLUIE.
CONDITIONS GÉNÉRALES DE LA FORMATION DE LA PLUIE. SA DISTRIBUTION
SUR LE GLOBE. — LA PLUIE EN EUROPE ET EN FRANCE.
Maintenant que nous connaissons la distribution de l*humidité
dans Tair atmosphérique^ le mode de formation et de suspension
des nuages dans l'espace^ leur partage en deux espèces principales
bien distinctes^ et Taction de la température sur la vapeur d'eau^
nous pouvons nous rendre facilement compte de la formation de
la pluie.
La pluie est la précipitation de la vapeur aqueuse qui constitue
les nuages. Pour que cette vapeur se précipite , c*est-à-dire forme
des gouttes pleines qui, par leur poids, tombent à travers l'atmo-
sphère et produisent la pluie, il faut que l'état moléculaire du nuage
soit modifié par une cause extérieure. Cette modification est pro-
duite par rinfluence des nuages supérieurs, des nuages de glace.
11 y a des situations telles, que la moindre circonstance les trouble
profondément et les détruit. Tel est le cas des cumulus saturés; le
moindre refroidissement les condense et précipite en pluie une
partie plus ou moins grande de la vapeur vésiculaire qui les com-
pose.
La condition ordinaire de la production de la pluie consiste
donc dans lexistence de deux couches de nuages superposées, et
c'est celle du haut qui détermine la précipitation de celle du bas.
C'est là une observation que tout le monde peut vérifier facilement
quand on en est prévenu; depuis plusieurs années je me suis at-
K
tacbé à examiner l'état du ciel au moment de la pluie, sans jamais
avoir pu une seule fois trouver cette condition en dé&ut.
Monck MasoD, dans ses excuraions aéronautiques, a remarqué
quelorsqu'uDcielcomplétementcouvert de nuages donne de la pluie,
il y a toujours une rangée semblable de nuages située an-dessus, à
une certaine hauteur, et qu'au contraire, quand il ne pleut pas,
quoique le ciel présente inférieurement la mfime apparence, l'es-
pace situé immédiatement au-dessus ofTre pour caractère domi-
nant une grande étendue de ciel clair et jouissant d'un soleil qui
n'est masqué par aucun nuage.
Déjà Saussure avait observé le même fait dans ses voyages dans
les Alpes. Hatton avait remarqué que quand deux masses d'air
saturées ou presque saturées, mais d'inégales températures, se ren-
contrent, il y a précipitation de la vapeur aqueuse. Pellier observa
sous un autre point de vue, qu'un orage est toujours composé de
deux rangs de nuages d'électricité contraire. Le commandant Ro-
zct conclut d'une longue série d'observations, que les orages et la
pluie résultent l'un et l'autre de la rencontre des cirrus avec les
cumulus, de la vapeur glacée avec la vapeur vésiculaire. Kaemtz
et Martins adoptent la même théorie. M. Renou ajoute de plus que
l'eau peut descendre sans se glacer jusqu'à 15, 20, 25 degrés au-
dessous de zéro, dans l'état d'extrême divisibilité qui constitue les
brouillards et les nuages, et que la pluie et la grêle sont dnes au
mélange des cirrus glacés avec les cumulus encore liquides, sous
l'influence variable de la température'.
Le transport des masses nuageuses joue donc lui-même un rdle
fondamental dans la dissolution de ces masses, l'abondance et la
distribution des pluies. Nous l'avons déjà remarqué en étudiant la
1. Tel est le mode général de formation de la pluie. Cependantelle tombe parfois
par un eitl «rein. En voici plusieurs exemples :
Le 9 aoùl 1837, à neuf heures du soir, Wartmann de Genève constata que peo-
dant deux minutes une pluie formée de larges gouttes d'eau tîËde toraba d'un ciel
pur où brillaient les étoiles. Les nombreux promeneurs qui se trouvaient sur le
poDt des Berguea n'eurent que le temps de se sauver dans toutes les directions,
fort surpris de celte averse bixarre. Le tour de l'horizon était occupé par de gros
nuages noirs non continus.
Le 31 mai 1838, à sept heures du soir, le même observateur constata encore,
& Genève également, une pluie analogue et qui dura six minutes. Lea goaUes,
tiédes, d'abord grosses et serrées, devinrent ensuite trèa-Qoes.
Le U mai 1844, à dix heures du matin et à trois heures de l'aprËs- midi, le même
fait fut encore constaté par le même observateur, l'air étant parfaitement calme.
La mfme année, à Paris, le 21 et le 23 avril, vers deux heures et demie du Mtr,
un capitaine du génie, de Noirronlaine, étant sur les glacis, loin de toute habita-
tion, reçut sur te visage et sur les mains des goultes d'eau très-fines lancées
avec force. Des soldats s'en aperçurent également. Les gouttes n'étaient ni asiFi
\
FORMATION DE LA PLUIE. C49
correspondance des différentes directions du vent avec la quantité
de pluie tombée. Le vent du S. 0.^ qui domine dans nos contrées^
est aussi le plus pluvieux^ parce qu*il entraîne avec lui les cou-
ches nuageuses formées sur l'Océan^ ces couches d*humidité pou-
vant d'ailleurs être même invisibles.
Ainsi^ nous pouvons nous représenter Fimmense évaporation
qui s'accomplit journellement à la surface de TOcéan^ et voir clai-
rement en eue Torigine des nuages et des pluies. Les vents alizés^
qui soufflent à la surface de la mer sous les tropiques^ emportent
cette vapeur d'eau jusqu'aux calmes équatoriaux^ où ils s*élèvent^
atteignent les froides hauteurs et s*en retournent vers les contrées
tempérées^ chargés d'humidité. En s'élevant à travers l'atmosphère
des régions équatoriales ^ ils laissent se condenser une partie de
leur vapeur, et comme ce fait arrive tous les jours, il y a là une
zone constante de nuages et de pluies. C'est l'anneau de nuages
{cloud^ring) des marins anglais, ou le pot au noir des marins fran-
çais. Le même (ait se produit dans la planète Jupiter, dont on dis-
tingue si bien les bandes équatoriales d'ici , malgré les 200 mil-
lions de lieues qui nous en séparent.
Les nuages océaniques venus du S. et du S. G. sèment leur eau
suivant leur marche, selon leur hauteur, leur température, les
couches de nuages plus ou moins épaisses et plus ou moins froi-
des qui les surplombent, selon les vents accidentels qui viennent
les influencer, et selon le relief du sol qui modifie leur cours. Tou-
tes choses égales d'ailleurs, la proportion des pluies décroît de
Téquateur aux pôles, puisque j d'une part, l'évaporation se fait
presque tout entière sur les chaudes latitudes, et que, d'autre part,
la quantité de vapeur que l'air peut dissoudre augmente rapide-
grosses ni assez abondantes pour pouvoir être remarquées sur le sol. Il nV vivait
pas dans le ciel la moindre trace de nuages ni de vapeurs. Le vent soufflait avec
ibrce du nord-nord-est.
M. Babinet a fait une observation analogue le 2 mai de la même année, vers
neuf heures du soir, à Paris. Le ciel était Irès-pur, d^une teinte de bleu foncé, Pair
calme, Thorizon dépourvu de vapeurs. La pluie fine, qui dura dix minutes, n^était
pas assez abondante pour laisser des traces sur le sol.
Le 25 août 1865, M. Ragona, directeur de TObservatoire de Modène, constata une
pluie analogue qui dura un quart d^heure, entre huit heures et demie et neuf heures
du soir.
Humboldt cite plusieurs exemples du même genre. Kaemtz assure que, d'après ses
propres observations le fait n'est pas très-rare, et arrive deux ou trois fois par an.
Cette pluie qui tombe d*un ciel serein est due, ou bien à des vapeurs qui secon*
densent en eau sans passer par Tétat intermédiaire de vapeurs vésiculaires, ou
bien à un transport de pluie par un vent puissant qui Ta prise à plusieurs lieues
de distance. Dalton observa un jour un transport d'eau salée en Angleterre jusqu'à
plus de vingt lieues de la mer.
650
LA PLUIE.
ment avec le degré thermométrique. Ainsi^ par exemple^ il tombe
plus de 2 mètres de hauteur de pluie par an à la Guyane^ à Pana*
ma^ tandis quHl n'en tomhe pas 20 centimètres à ArkhangeL
Xetceff
J..J.
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ZSae Tropicale Pente Sad des Alpes I^tteîitrddmlfpes Sud^ h
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Dessiné nar J.KaiscM.
Fi g. 189. — Diminution des pluies^ des tropiques aux pâles.
Une seconde loi a été remarquée dans la proportion des pluies :
c*est leur diminution suivant la distance à la mer^ mesurée sur la
direction des vents dominants. Il est facile de comprendre que les
nuages ne pouvant plus se reformer dans Tintérieur des continents,
deviennent d'autant plus rares et donnent d*autant moins de pluie
qu'on est plus éloigné des côtes de TOcéan. L*évaporation produite
sur les fleuves^ les lacs y les marais y les plaines humides ^ donne
bien naissance à des nuages^ mais ce n*est là qu'une source insi-
gnifiante de pluie comparée à celle de TOcéan. Ainsi ^ il tombe
1",24 de pluie à Bayonne, i",20 à Gibraltar, 1",30 à Nantes ; seu-
lement 42 centimètres à Francfort, 45 à Pétersbourg, 45 à Vienne.
En Sibérie , il n*en tombe plus que 20 centimètres, et moins en-
core en s'avançant à Test. — Nous voyons à Alger une moyenne
de 200 millimètres d'eau, et une moyenne de 100 millimètres à
Cratide BzTtàAie HoîUnde France
s. . I
I
f
I
0.. ■
Nord de l'AUemigim Russie
Fig. 190. — Diminution des pluies, selon l'éloignement de TOcéan.
Oran et à Mostaganem. Pour peu qu'on descende vers le sud, la
quantité de pluie diminue rapidement , et Biskra, sur les confins
du désert, ne reçoit plus que 5 millimètres d'eau, quantité tout
à fait insignifiante.
Une troisième loi s'est fait également reconnaître par la compa-
raison d'un très-grand nombre d'observations. Le relief du sol ap-
porte une variation dans les deux éléments de distribution que
nous venons de considérer. Si une masse d'air saturée d'humidité,
une couche de nuages, rencontre une chaîne de montagnes^ cette
DISTRIBUTION DE LA PLUIE. 651
proéminence du sol l'arrêtera en partie. Mais les nuisiges ne s'arrê-
teront pas longtemps. Les courants d'air qui s'élèvent sur les pen-
tes des montagnes les élèveront en même temps; ils se refroidiront
en raison de 1 degré pour 120, 150, 200 mètres, suivant la saison
et la température, subiront une condensation progressive, de telle
sorte que lorsqu'ils arriveront à la crête de la chaîne de monta-
gnes, ils pourront passer par-dessus, une bonne partie de leur eau
sera tombée et finira de tomber sur cette crête. Le ralentissement
de l'air les dépouille aussi de leur eau, un peu comme le ralentis-
sement d'un cours d'eau favorise la chute des dépôts qu'il tient en
suspension. Il tombe donc plus d'eau sur un pays hérissé de mon-
tagnes qu'il n'en tomberait si celles-ci n'existaient pas et si les
nuées nageaient sans obstacle au-dessus de plaines immenses; il
tombe plus d'eau , également, sur le versant tourné du côté du
vent marin que sur le versant opposé. Ainsi, les nuages qui, en
passant au-dessus de Lisbonne, n'y laissent tomber que 70 centi-
Altitades '^«f en Afctrej
: s b"
o.
Pcssinèjmr J. tiimctu
Fig. 191. — Accroissement des pluies^ selon le relief du sol.
mètres d'eau par an, sont bientôt arrêtée par les montagnes aux
froids sommets de Portugal et d'Espagne, et versent 3 mètres d'eau
à Coïmbre. — Les nuages qui passent au zénith de Paris y versent
par an 50 centimètres de hauteur d'eau; à mesure que l'altitude
augmente, on voit la quantité de pluie augmenter; ainsi, sans sor-
tir du bassin de la Seine, nous voyons 1 mètre d'eau pluviale sur
le plateau de Langres, et 1"',80 à la station supérieure du Morvan,
aux Settons (Nièvre). A Genève, au pied des Alpes, la quantité an-
nuelle de pluie est de 825 millimètres, et au col du grand Saint-
Bernard elle est de 2 mètres.
Il y a des régions où ces conditions sont si bien réunies, que les
pluies s'y arrêtent comme attirées d'une manière permanente. Ainsi
la haute chaîne de l'Himalaya arrête les nuages venus de l'immense
évaporation de l'océan Indien. A Cherra- Poejen, situé sur les monts
Garrows, à 1360 mètres d'altitude, au sud de la vallée deBrahma-
poutrah, la quantité d'eau versée par les nuages est de 14'",80! Ces
régions montagneuses et voisines du tropique sont probablement
«2 LA PLUIE.
celles du maximum de pluie sur la terre; ce sont là aussi les grands
réservoirs des fleuves asiatiques. Dans ces mêmes pentes inférieu-
res de l'Himalaya, sur le versant occidental des Gbàtes^ on a
constaté 7°,67 de hauteur moyenne de pluie, d'après une période
de quatorze années. On a vu, dans ces montagnes, une averse de
quatre heures seulement recouvrir le sol d'une couche liquide éva-
luée à 7G centimèlrea, plus que Paris n'en reçoit pendant toute une
année. Nulle part, sans doute, dans les réglons de la zone torride,
la précipitation des pluies n'est favorisée d'une manière aussi re-
marquable. Les Antilles n'ont pas assez de laideur pour empêcher
les venta et les nuages d'obliquer à droite et à gauche, mais cer-
taines régions reçoivent néanmoins 10 mètres d'eau parao. Dans
les Indes, l'entonnoir du golfe d'Uraba en reçoit plus encore. On
voit au golfe du Mexique les pluies d'été^ presque uniques, don-
ner plus de U mètres d'eau à la Vera-Cruz. En nous éloignant des
CWr>F«geeKilul3UedinrV<xa&iu B«r£e& Nantci Pari*
Fig. 191T— Hauteurs àta pluies comparéei.
régions tropicales^ nous ne trouvons plus de curieux maximums
de pluie, si ce n'est sur les chaînes de montagnes qui, placées en
travers du courant général, l'obligent à se redresser et l'arrêtent;
tel est, par exemple, l'effet produit par les Alpes Scandinaves, qui
séparent la Suède et la Norv^e. Le versant occidental de cette
chaîne reçoit beaucoup plus d'eau que son versant oriental; à Ber-
gen, il en tombe annuellement 2",65, c'est-à-dire plus qu'en au-
cune autre ville de l'Europe. Enfin, plusieurs points sont encore
spécialement favorisés par leur position maritime ouverte au cou-
rant du S. 0-, comme Nantes, par exemple, qui reçoit l",'29 d'eau
pluviale par année moyenne.
En réunissant et comparant les observations faites sur un très-
grand nombre de points disséminés à la surface du globe, on a
pu constater les trois influences que nous avons passées en revue,
marquer sur le planisphère les hauteurs d'eau observées, et tracer
Où
O
O
OC
CO
a.
UJ
O
O p M Pm J^
A.
DISTRIBUTION DE LA PLUIE. 653
la carte des pluies sur le globe entier. On voit par cette carte que
la plus intense précipitation de vapeur aqueuse se produit au nord
de Téquateur dans TÂtlantique^ de chaque côté de cette même
ligne dans le Pacifique^ et à l'est de TAmérique. Dans ces mêmes
régions^ le maximum, la hauteur de pluie supérieure à 2 mètres,
ce manifeste, en Asie dans les lies de Bornéo^ Sumatra, Java, le
long des montagnes du Cambodge, de THimalaya, des Ghâtes de
la côte occidentale du triangle indien; — en Afrique, le long des
plateaux de la côte orientale; — dans T Atlantique, entre la Guinée
et la Guyane; dans l'Amérique du Sud, sur les Andes du Chili, au
cap Horn, et au sommet, au-dessus du Pérou, qui par contraste
est une contrée sans pluie. Enfin, la chaîne de montagnes qui
borde TAmérique du Nord à Test par 50 et 60 degrés de longi-
tude, montre également un maximum de plus de 2 mètres de pluie
annuelle.
Les régions sans pluie se déroulent le long du Sahara, de
rÉgypte, de TArabie et de la Perse, pour s'étendre jusqu'à la
Mongolie et même la Sibérie, à part la région de l'Asie centrale,
sur laquelle les moussons et les pluies d'hiver versent un peu de
pluie.
Si nous considérons l'Europe en particulier, nous remarquons
des pluies relativement abondantes, de 1 à 2 mètres, dans les
zones marines du Portugal, de Bretagne, d'Irlande et de Suède.
La proportion des pluies diminue graduellement de l'ouest à l'est,
avec des zones de condensation produites par les reliefs du sol.
Il y a en certains points des régions où les pluies sont fort rares,
comme en Grèce^ par exemple; le climat de TAttique est sec et le
ciel y est généralement clair; l'air a toujours passé pour le plus pur
de la Grèce, et il Test encore aujourd'hui; un papier a pu être ex-
posé à l'air toute la nuit par ^I. Lusieri, dont la maison était sur
remplacement de l'ancien Prytanée, et l'on pouvait tout aussi bien
écrire dessus le lendemain matin. On attribue même à cette grande
sécheresse de l'air l'étonnante conservation des monuments
athéniens.
L'hémisphère boréal reroit une proportion de pluie plus consi-
dérable que l'hémisphère austral, un quart en plus environ. Ce
surcroît de pluie est dû surtout à la zone équatoriale boréale des
pluies et aux moussons. Cependant notre hémisphère possède beau-
coup plus de terre ferme que l'autre, et l'évaporation s'opère sur
une échelle beaucoup plus grande dans l'hémisphère austral,
presque entièrement occupé par l'océan. Ainsi nos nuages^ nos
654 LA PLUIE.
pluies^ nos rivières et nos fleuves sont en grande partie alimentés
par l*oeéaa de l'hémisphère de nos antipodes.
La distribution des pluies ayant pour double cause les varia-
tions de température et les vents régnants^ on conçoit que saivant
les contrées elle soit plus ou moins abondante selon les saisons.
G*est ce que l'observation a constaté.
Les pays qui ont ce qu'on appelle une saison de pluies sont
les contrées situées entre les tropiques, et où le soleil, deux fois
Tan, passe perpendiculairement sur la tète des habitants, occa-
sionnant en ces jours un excès de chaleur, qui, naturellement^
doit se traduire par une raréfaction énei^ique des couches qui
reposent sur le sol, par l'élévation de ces couches devenues
trop légères pour porter les couches supérieures, et enfin par le
refroidissement et la pluie qui suivent toujours ces effets produits
par une cause quelconque. Il est impossible de se faire une idée
de la masse d'eau que versent les pluies de saisons dans les bas-
sins de TAmazone et de TOrénoque. Après les débordements de
ces fleuves et de leurs affluents, à plusieurs dizaines de mètres
de hauteur, toute une contrée vaste comme l'Europe devient, à
la lettre, une mer d'eau douce, dont Técoulement dans roccan
le dessale à une grande distance des côtes, et près de laquelle
les immenses lacs de l'Amérique septentrionale ne sont que de
petits étangs. Dans ce grand dé ploiement des forces physiques,
où la nature supérieure et irrésistible dans son action commande
l'attention à Thomme dont Texistence est menacée, la science
d'observation progresse forcément, et les meilleurs physiciens
sont les habitants eux-mêmes, dont la conservation dépend de la
connaissance des vicissitudes des saisons.
Ainsi, aux États-Unis, sur l'Atlantique, du 2A' et jusqu'au delà
du 40' degré de latitude, en Espagne, dans le sud de la France,
en Italie, en Grèce, en Turquie, en Asie, en Chine, au Japon, dans
le Pacifique, sous les mêmes latitudes, les pluies tombent presque
entièrement en hiver, à part la région des moussons périodiques;
et, sur certains pays méridionaux, des mois entiers se passent en
été sans qu'un seul nuage apparaisse dans le ciel. Il en est de
même entre le 25* et le 40' degré de latitude australe, à Buenos-
Ayres, au Cap, à Melbourne.
Sur une zone qui s'étend du 12* au 25* degré de latitude sud,
sur presque tout le globe aussi, c'est en été que les pluies tombent.
Sur une zone qui s'étend du 40* au 60* degré de latitude nord,
et qui s'allonge même jusqu'au 75% au delà de Mslande et de la
DISTRIBUTION DE LA PLUIE.
655
Suède^ pour se i*étrécir en Asie^ les pluies tombent en toute saison.
Cependant il y a encore^ dans nos régions si variables^ des pro-
portions remarquées pour chaque saison particulière. Ainsi, en
considérant la France en particulier, nous voyons qu'on peut la
partager en dçux parties. La région occidentale a son maximum
de pluie çn été et son minimum en hiver. L'Angleterre est dans le
premier cas. L'Allemagne est dans le second, et sous une forme
plus accusée encore. Il en est de même de la Russie.
Nous avons mentionné la quantité de pluie annuelle, 2'",25,
qui tombe à Bergen, en Norvège. Cette ville forme, sous ce rap-
port, une exception surprenante dans la météorologie du globe;
c'est, dans toute l'Europe, celle où la pluie est la plus abondante.
Elle se trouve située au milieu d'une longue baie, exposée au
souffle des vents d'ouest, qui sont arrêtés'par des montagnes, de
sorte que l'eau, suivant la remarque de Kaemtz, en est, pour ainsi
dire, mécaniquement exprimée.
On pourra d'ailleurs se faire une idée plus juste du phéno-
mène de la chute et de Tabondance des pluies par le tableau sui-
vant, construit pour les points de l'Europe où il y a le plus grand
nombre d'années d'observations :
QUANTITÉS DE PLUIE EN EUROPE PAR SAISON.
LOGAUTCS.
Ureslau.
Hiver.
mm.
55 7
56 7
«7 7
82 5
74 S
102 i
112 3
104 8
77 i
212 8
125 8
119 S
106 2
130 7
143 1
14S S
147 8
163 1
194 1
1C6 2
172 5
236 6
132 6
232 6
178 4
206 i
258 0
140 8
205 7
154 7
368 0
Printemps.
fniB.
77 3
94 0
74 8
98 3
73 4
96 3
110 4
118 0
8i 5
130 6
116 3
98 6
144 0
176 6
144 2
156 3
126 1
156 6
173 0
16'« 7
149 4
185 2
182 8
183 7
187 9
174 6
217 6
287 5
230 4
204 6
231 2
, Été.
139 8
158 9
140 9
164 4
171 1
143 1
181 3
137 1
192 5
32 5
180 8
184 0
215 5
IM 5
183 1
178 2
1G9 6
211 0
181 2
242 0
205 3
86 9
223 0
105 4
«27 7
250 8
133 7
284 5
233 1
378 S
628 5
Automne,
IIIBB.
80 0
79 0
111 8
101 4
129 7
147 7
117 9
142 2
168 9
203 8
161 0
199 9
149 6
168 2
189 6
216 6
188 6
193 1
2i6 2
214 3
212 5
276 7
378 4
300 9
368 5
270 3
321 9
342 0
298 3
383 8
S70 S
. L'année.
mn,
3.52 8
388 6
397 2
446 6
448 7
489 2
521 8
502 1
523 0
579 7
583 9
602 0
61S 3
626 0
660 0
696 4
632 1
723 7
774 S
77T 1
739 7
785 4
821 3
822 6
862 S
902 1
931 2
9Mt 8
967 5
1 021 4
1 598 5
Nombre
d'années
d'observ.
S6
52
102
|5
16
62
13
140
36
24
%2
48
31
25
33
30
37
31
36
16
16
40
29
36
48
47
16
19
68
6
6
Hauteur.
mitra*.
140
191
156
39
87
41
348
152
88
58
11
53
396
47
6%
379
146
507
Latitud
6«gré«.
51 6'
Pr^cuê. ....... . .
SO 5'
59 52
l ' fi99l .....t.
Vienne
haînt-Pé te rabo arg.
Londres
Berlin
48 13
59 56
51 31
52 34
Paris (Ter. de rob.)
Stockholm
Palerme
Copenhague
A.bo
48 50
59 21
38 8'
55 41
60 27
Stuttgart
Toulouse
48 %6
43 36
Metz
49 7'
Oijon
47 19
Êilimbourg
Bruxelles
55 57
50 51
Rouen...
Oand.
49 26
51 3'
Dublin
53 23
Rome
51 5\
Genève
46 12
Montpellier
Padoae
43 36
45 24
Manchester
Florence
Turin
53 29
43 47
45 4'
Milan
45 28
Lausanne
Nicolalef
46 31
46 58
On peut juger^ par les quantités d'eau tombées dans les villes
656
LA PLUIE.
de Breslau^ Prague^ Upsal^ Vienne^ Pétersbourg, combien ces lo-
calités donnent annuellement peu de pluies^ puisque la valeur
ne s élève pas même à 40 centimètres.
La Néerlande^ la Belgique^ la France^ TÂUemagne^ la Pologne
donnent 50, 60, 70 centimètres. Il est facile de remarquer que les
quantités diminuent en s*éloignant de la mer pour pénétrer dans
Tintérieur des terres. Ainsi, les villes de la Belgique donnent
au delà de 700 millimètres d'eau, tandis qu'à égalité de latitude
Fig. 192. — Proportion des jUuies en Europe.
les villes d'Allemagne et celles qui se rapprochent le plus de
l'Asie donnent des quantités moindres. D'une autre part, on peut
voir sans difliculté que, dans les différentes localités, quelle que
soit leur distance à la mer, les deux saisons les plus pluvieuses
sont l'été et l'automne. L'Angleterre, sous ce rapport, est dans une
position toute spéciale : elle reçoit, cornue entourée de mers, beau>
coup plus d'eau que sa latitude ne semblerait l'indiquer.
Telle est l'eau qui tombe annuellement à la surface de l'Europe.
Comment la race humaine, si intelligente et si progressive.
Hg. IM.— Coups de l'Aimospbtre p«adaiil une pluie.
LA PLUIE EN FRANGE 659
a-t-elle pu rester jusqu à ce jour dans Tinertie^ et consentir à se
traîner péniblement^ comme elle le fait^ aux bas-fonds de Focéan
aérien? Avez-vous jamais remarqué^ comme elles le mériteraient^
ces sombres journées de novembre, pendant lesquelles un rideau
impénétrable reste constamment étendu à quelques centaines de
mètres au-dessus de nos têtes. Le soleil ne le traverse point. Au
lieu de lumière, nous n'avons qu'une clarté grise monotone et attris-
tante; au lieu de la riante couleur des rayons solaires, nous n Sa-
vons qu'un manteau sépulcral. La lumière, la gaieté, la vie sem •
blent exclues de la Terre. Les pavés des rues sont glissants,
rhumidité est pénétrante, la terre est boueuse, les chemins sont
sales, le jour ne se lève pas, le brouillard tombe, un couvercle
immense est posé sur la terre, et nous restons dans Tobscurité
sinistre des régions inférieures !
Ah! quelle différence lorsque nous pénétrons à travers cette
couche de nuages obscurs et que nous la traversons pour planer
dans l'atmosphère éclairée et joyeuse ! Là-haut régnent constam-
ment la joie et la beauté; le soleil ne s'éteint point, l'azur des
cieux ne se laisse point voiler, l'air est sec et transparent, et, en
songeant à la tourbe des humains qui, depuis des milliers d'an-
nées, consentent à se traîner comme des limaçons sur le sol
gluant à travers la brume et l'odeur grossière du noir brouillard,
on ne peut s'empêcher de s'étonner que le génie de l'homme ne
se soit point encore acclimaté aux régions sereines de Tinaltérable
lumière.
Si nous imaginons une coupe de l'Atmosphère pendant une
pluie, nous voyons le bas séjour des humains criblé d'une averse
diluvienne, bouleversé par le vent, sali de boue, tourmenté par un
ridicule désordre, tandis qu'au-dessus de la double couche de
nuages, l'aérostat plane dans sa tranquillité lumineuse. — Mais
voyons encore spécialement l'état de la pluie en France.
On a parfois supposé la France partagée en cinq régions climaté-
riques : 1 ° Le climat séquanien, occupant le nord et le nord-ouest;
limité au sud par la Loire, Tours, Ne vers; à l'est, par les dépar-
tements de l'Aube et de la .V'arne. 2* Le climat vosgien, formé des
départements de Meuse, Moselle, Meurthe, Haute-Marne, Vos-
ges, Ardennes, Haut-Rhin et Bas-Rhin. 3^ Le climat rhodanien,
dont la limite ouest est fonnée par la chaîne du plateau de Lan-
gres, de la Côte-d'Or, du Gharolais, du Lyonnais, des Cévennes.
4^ Le climat méditerranéen, comprenant les Hautes et Basses-
Alpes, les Alpes-Maritimes, le Var, les Bouches-du-Rhone, l'Ar-
660
LA PLUIE.
dèche/Ie Gard^ le Hérault^ l*Aude et les Pyrénées-Orientales; en
un mot^ les rivages de la Méditerranée. 5^ Enfin^ le climat giron*
din^ occupant tout Fouest de la France^ depuis le Morvan et le
Charolais jusqu'à TOcéan et aux Pyrénées.
En considérant séparément la quantité de pluie annuelle affé*
rente à ces cinq divisions^ on a le tableau suivant :
CLIMATS.
Vosgien
Séquanien (presqu'îles except.)
Girondin
Rhodanien
Méditerranéen
Moyennes
NTITÉ
uclle
ennc.
JANTITÉ
RELATIVE.
1
D c o
a«« g
Hiver.
Prin-
temps.
Été.
Au-
tomne.
a«
669
19
23
3!
27
!>48
21
22
30
27
586
24
21
22
34
946
20
24
23
33
G51
25
24
11
40
■«
681
22
23
22
33
ORDRE
des Misons
eu égard
à la quantité
de pluie.
E.A.P.H.
EA.P.H.
A.H.r<.P.
A.P.E.H.
A.HP.E.
M h o
137
140
130
107
53
113
Ainsi, la mesure annuelle moyenne de la pluie en France serait
représentée par une tranche de 68 centimètres. L*aulomne en
donne 33 pour 100. Il y a en moyenne cent treize jours de pluie
par an sur Tensemble de la France; mais il y a de grandes diffé-
rences suivant les pays, puisque sur les bords de la Méditerranée
on n*en compte que cinquante-trois, tandis que dans le nord et
à la latitude de Paris on en compte cent quarante. Le nombre
des jours de pluie n*a aucun rapport avec la quantité d*eau
tombée.
La quantité de pluie qui tombe annuellement sur deux points
voisins appartenant au même canton est souvent très-différente.
La cause de ces différences réside dans le relief du sol, dans lexis-
tence de collines ou de vallées dirigeant et accumulant les nuages
en des points particuliers qui sont inondés de pluie, tandis que
les localités séparées des premières par des collines de 60 ou
70 mètres d'élévation ne reçoivent qu'une quantité d'eau insigni-
fiante. Ces remarques sont probablement la cause pour laquelle cer*
taines cultures réussissent dans des cantons spéciaux et ne don-
nent que des résultats médiocres dans des cantons voisins.
L'agriculture a donc un intérêt considérable à ce que la distri-
bution des pluies sur la France soit étudiée et connue dans ses
moindres détails. En Angleterre, il existe 1000 à 1200 pluvio-
mètres ; en France, sur un territoire plus étendu^ il n y a guère
LA PLDIE EN FRANCE.
661
que 550 de ces iostrumento : nous sommes donc loin d'être aussi
avancés que nos voisins d*outre-Manche.
La quantité d*eau qui tombe dans une pluie se mesure à Taide
de l'instrument appelé pluviomètre ou udornèire. Cet instrument
consiste toujours essentiellement en un entonnoir destiné à rece-
voir Teau de pluie^ et en un réservoir destiné à la conserver jus-
qu*à ce qu'on la mesure. Dans certains pluviomètres^ Teau se me-
D^ssmc far JMênsen
Fig. 195. — Distribution des pluies en France.
sure directement elle-même en passant dans un tube gradué
adhérent au réservoir; dans d autres^ un système de bascule fait
tomber Teau^ aussitôt qu elle atteint une certaine quantité^ dans
un déversoir latéral^ et enregistre automatiquement la quantité
d*eau tombée. Des différents systèmes employés^ le plus simple
est encore le plus pratique et le meilleur. L*eau reste dans le ré-
servoir fermé et sans évaporation^ et lorsqu'on veut mesurer la
quantité de pluie tombée, on vide l'eau par un robinet dana une
éprouvette graduée.
La surface des pluviomètres offre des dimensions variées. Dana
le bassin de la Seine, M. Belgrand a opéré à Fatouville sur des
appareils dont le plus grand mesurait] 25 mètres carrés de sur-
face, et le plus petit 1 décimètre carré seulement. Ceux de 2 dé-
cimètres donnent
les hauteurs de
pluie avec une ex-
actitude suffisante.
A l'Observatoire
de Paris, il y en a
deux : l'un sur la
terrasse, l'autre au
jardin. Ils mesu-
8 décimètres de
diamètre. Pendant
longtemps, celui
du haut présentait
chaque fois une
différence de 4 à
5 millimètres en
moins avec celui
du bas, et l'on a-
vait basé là-dessus
toute une théorie
de l'augmentation
des gouttes de pluie
pendant leur chute.
Ces différences é-
taient dues à des
courants inférieurs,
tourbillons, remooB
qui n'existent plus
aujourd'hui.
Le pluviomètre de la terrasse, situé dans la petite constructiOD
terminée par un toit conique que l'on voit vers la gauche (p. 527),
est à 27 mètres au-dessus du sol, c'eat-à-dire à 86 màties au-des*
sus du niveau de la mer. II a été établi en 1 785, et a fourni cha-
que année, depuis cette époque, la quantité d'eau tombée annael-
lement à Paris.
LA PLOIE EN FRANGE. 6163
Celui de la cour a été établi eu 1 81 7.
Ce n'est pas seulement de la fin du siècle dernier qu'on mesure
Teau tombée à TObservatoire de Paris. On lit dans V Histoire de
f Académie qu'en 1690^ le roi d'Angleterre^ monté sur là terrasse
de l'Observatoire^ remarqua les pluviomètres carrés où l'on con-
statait la quantité d'eau tombée dans les pluies.
Comme nous l'avons déjà vu^ il tombe en moyenne 50 centi-
mètres d'eau par an sur la terrasse^ distribuée mensuellement
comme il suit :
PROPORTION DÉS PLUIES PAR MOIS SUR LA TERRASSE DE l'OBSERVATOIRB DE PARIS.
mm.
Janvier 33
Février 30
Mars 30
Avril 35
Mai 52
Juin 51
JuiUet 40
Août 45
Septembre kl
Octobre 4S
Novembre 47
Décembre 41
Moyenne annuelle 500
La moyenne mensuelle est de 41b"b,7
La moyenne diurne est de 1»<>>,37
Un fort maximum se manifeste comme on voit par les averses
abondantes de mai et juin, puis par les longues journées pluvieu-
ses d'octobre et novembre. Le minimum est très-prononcé en fé-
vrier et mars.
Le caractère d'une année au point de vue des récoltes et des
productions de la terre dépend bien plus dé la répartition des
pluies sur les divers mois que de leur quantité totale. Âinsi^ l'an-
née 1866 a été la plus humide depuis un siècle^ car il est tombé
64 centimètres d'eau au même pluviomètre. La mauvaise qualité
du vin a été due surtout aux pluies du mois d*août (79 mill.) et
de septembre (92 mill.). Si la pluie manque^ au contraire^ dans
les mois d'avril et mai^ comme en 1 870^ ce sont les fourrages qui
sont sacrifiés.
D'après une moyenne de trente ans à TObservatoire de Bruxelles, on constate
que là, c'est le mois d'août qui donne le plus de pluie et le mois de mars qui en
donne le moins. Ces deux termes sont équidistants; ils semblent liés par une loi
de continuité, par une espèce de croissance et de décroissance des nombres inter*
664
LA PLUIE.
médiaires. Cependant le mois de septembre fait exception: il donne moins d^eau
qu^il ne semblerait devoir le faire d'après la loi de continuité.
Le mois d'août est aussi celui qui a donné moyennement le plus de jours de
pluie ; c'est encore le mois qui a donné pendant sa durée la plus forte quaiHiif
d'eau ; en 1^50, on en a mesuré 206 millimètres. Pendant la même période de
trente ans, août a donné sept fois plus de 100 millimètres d'eau pendant sa durée;
les mois, estimés d'après les pluies les plus abondantes quMls aient données, pré-
sentent Tordre suivant-:
La quantité de pluie a dépassé 100 millimètres :
7 fois en août, en trente ans.
5
4
3
%
1
0
Jum.
octobre.
juillet, mai, novembre, décembre.
septembre, avril, mars.
janvier.
février.
C'est donc généralement pendant les mois les plus chauds que l'on a compté le
plus de pluies abondantes, et le contraire a eu lieu pendant les mois les plus froids;
on n'a compté qu'une seule pluie semblable en janvier, et Ton n'en a pas observé
du tout pendant le mois de février qui est le seul de l'année présentant une pa-
reille exception.
Il est remarquable, du reste, qu'en considérant les mois relativement à la quan-
tité d'eau qu'ils ont donnée pendant les pluies^ on trouve au-dessous de la valeur
moyenne les six mois d'hiver et de printemps ; et, au-dessus de la même moyenne,
les six mois d'été et d'automne. La moyenne de l'année donne, en effet, 1*"»,95
pour la quantité d'eau tombée par jour, et l'on a pour les douze mois :
Décembre
Janvier
Février
Mars
Avril
Mai
Moyennes 53
Moyenne
mensaeUe.
Moyenne
par jour.
IDB*
56
55
47
1,80
1,80
1,70
50
1,61
51
56
1,69
1,83
1,74
Juin
Juillet
Août
Septembre
Octobre
Novembre
Moyennes 66
Moyenne
Moyenne
mensueile.
parjovr.
wmu
67
7,n
68
2,îl
72
5,33
61
2,01
• 67
J,l«
60
5,0»
2,16
La marche des nombres est assez égale pendant le premier semestre;
mais il n'en est pas tout à fait de même pour le semestre suivant, surioul à
cause de l'inégalité que présente le mois de septembre, dont la valeur, égale
à celle de novembre, est cependant bien inférieure à ce qu'elle semblerait de*
voir être.
La moyenne annuelle est de 712 millimètres.
La moyenne mensuelle deSisix mois d'été est de 66 millimètres.
La moyenne mensuelle des six mois d'hiver est de 53 millimètres.
La moyenne diurne d'été est 2>°»,16.
La moyenne diurne d'hiver est 1""»,74.
Et la moyenne diurne générale est 1"»,95.
: La quantité moyenne d'eau de pluie tombée dans le courant de l^uinée, la duiée
des pluies, le nombre d'heures de pluie par jour, enfin le nombre de pluies di»-
ÉTAT, DURÉE ET HEURES DES PLUIES. MS
tinctes par jour de pluie, ont fait Tobjet d'observations spéciales à l'Observatoire
national de Belgique. Voici le tableau qui les résume :
Janvier
Février
Mars
Avril
Mai
loin
Juillet
Août
Septembre .••.••...
Octobre
Novembre
Décembre
Moyenne
RAUTBUR DS PLtIIB
EN GÉNÉRAL.
de
plaie
par
heare.
0 49
0 65
0 58
0 73
0 98
1 12
1 37
1 53
1 01
0 93
0 64
0 52
0 88
en
général
par
joar.
1 82
1 85
1 74
1 63
1 53
300
2 23
2 62
2 01
2 16
2 14
1 86
DURÉB
moyenne
des
pluies.
1 96
2
3
4
3
2
2
1
2
3
2
3
3
8
9
2
7
5
S
9
9
0
9
6
6
NOMBRE MOYEN
dlieures
de pluie
par jour
en général.
3 1
3
2
3
2
1
5
9
0
2
6
de pluies
par
jour
en général
1 8
1 6
1
2
2
3
3
6
0
3
3
5
24
1
0
25
75
0 71
0 60
0 64
0 72
0 84
0 55
0 67
0 79
0 92
0 97
de pluies
par
jour
de pluie.
2
1
41
35
1 34
17
47
1 49
1
1
1
1
1
61
10
39
41
56
1 51
0 78
1 48
On remarque dVbord sur ce tableau que la hauteur de pluie en général, par
heure ou par jour, est la plus grande en été. L^ordre des mois est le suivant: août,
juillet, juin, septembre, mai, octobre, avril, février, novembre, mars, décembre,
janvier.
La durée moyenne des pluies a été estimée en divisant la durée totale des pluies
de toute la période par le nombre de ces pluies. C'est vers les mois de mars et de
février que les durées des pluies sont les plus longues, et elles diminuent à mesure
qu'on s'éloigne de ces époques. L'ordre des mois est le suivant: mars, février,
avril, novembre, décembre, septembre, octobre, août, janvier, mai, juin, juillet.
En rapprochant ces résultats de ceux des deux colonnes précédentes on peut
dire, en général, que les époques de Tannée qui donnent les pluies les plus abon-
dantes sont, par compensation, celles dont les pluies ont la plus courte durée.
Le nombre moyen d'heures de pluie par jour en général mérite également de fixer
notre attention. Les valeurs calculées dans la cinquième colonne du tableau pré-
cédent rindiquent d'une manière assez régulière, comme on peut le voir sans peine.
Il pleut en été, terme moyen, pendant un peu plus d'une heure et demie par
jour, et pendant près de trois heures et demie en hiver.
Notre savant maître et ami le directeur de l'Observatoire de Bruxelles a eu éga-
lement l'ingénieuse pensée d'observer spécialement l'heure du commencement ha-
bituel des pluies. Le résultat ne manque pas d'intérêt. L'heure moyenne pour le
commencement, est à peu près midi et demi ; et pour la fin, 3^,52» de l'après-
midi. Ces heures se maintiennent assez bien pendant tout le cours de l'année.
C*est de 2 à 3 heures après midi qu'on a compté le plus de pluies : ce résultat,
même malgré la faiblesse des nombres, se confirme pour le printemps. Tété et
l'automne ; les nombres relatifs à l'hiver semblent moins concluants. Cependant
si, au lieu de prendre les heures séparément, on les groupe par trois, de manière
à partager le jour en huit parties, on trouve une loi facilement saisissable et qui
se confirme presque sur tous les mois pris individuellement. C'est de midi à trois
heures du soir que les pluies commencent le plus fréquemment, quelle que soit
a saison ; cette loi est plus prononcée en été qu'en hiver, et c'est à peu près à
666 LA PLUIE.
douze heures de distance, ou bien de minuit à. trois heures du matin, que se
présente le minimum.
D'après ces résultats on voit que :
10 Le nombre des pluies présente un maximum entre midi et six heures du soir,
et un minimum au contraire entre minuit et six heures du matin ; les deux au-
tres périodes donnent des valeurs moyennes, à peu près égales, entre ces deux
valeurs extrêmes.
2<> On obtient des conclusions analogues pour le produit des pluies comprises
entièrement dans un intervalle de six heures : le maximum s'observe de oiidi à six
heures du soir, et le minimum de minuit à six heures du matin.
3° Le produit total des eaux tombées classe ainsi qu'il suit les périodes où les
pluies ont commencé : midi à six heures du soir, six heures du soir à minuit, six
heures du matin à midi, minuit à six heures du matin.
40 Les quantités de pluie qui tombent le jour, entre six heures du matin et six
heures du soir, sont un peu plus grandes que celles qui tombent la nuit, entre six
heures du soir et six heures du matin. Mais de midi à minuit, la prépondérance
des pluies est très-manifeste, tant pour leur nombre que pour leur produit.
En résumé, il pleut davantage la nuit que le jour, et inversement il pleut plus
souvent de jour que de nuit. Cette double remarque a été faite également par
Bérigny, à Versailles, et par d'Hombres-Firmas, à Alais (Gard), pour trente-cinq
ans d'observation.
Les relevés faits pour chaque heure du mois à l'Observatoire royal d'Angleterre
par M. Glaisher de 1861 à 1867 montrent que les pluies les plus fréquentes arrivent :
En hiver pendant les six heures qui précèdent et les trois heures qui suivent
midi ; — au printemps pendant les trois heures qui suivent midi ; — en été pen-
dant les trois heures qui suivent six heures du soir, et en automne pendant les six
heures de l'après-midi.
Les pluies les moins fréquentes arriveraient au contraire : En hiver pendant les
trois heures qui précèdent minuit; au printemps de six à neuf heures du soir;—
— en été de six heures du matin à midi , et en automne de neuf heures à midi.
Une dernière remarque sur la vitesse des gouttes de pluie.
11 n'est personne qui, voyageant en chemin de fer et observant un peu, n'adt
remarqué que la pluie en tombant trace des lignes obliques très-inclinées lorsque
le train est animé d'une grande vitesse. En effet, en supposant que les gouttes de
pluie tombent verticalement en réalité — ce qui a lieu lorsqu'elles sont assez
lourdes ou que le vent est faible — la fenêtre du compartiment produit en se dé-
plaçant un effet facile à apprécier. Une goutte qui paraît par exemple vers le haut
du bord antérieur de la fenêtre, ne tracera pas une ligne verticale parallèle à ce
bord, mais une oblique résultante de deux forces composantes : \^ la vitesse pro-
pre de la goutte ; 2° celle du wagon. Si la goutte était immobile, la ligne projetée
par elle derrière la vitre serait horizontale. Ordinairement cette ligne, en la sup-
posant commencer à l'angle supérieur du rectangle qui marche le premier, vient
couper le côté vertical opposé vers le bas. La distance de ce point au sommet de
l'angle supérieur représente la vitesse de la pluie et le côté horizontal celle du
wagon. Le rapport de ces deux lignes î donne celui des vitesses. Celle du train
étant connue, l'autre se détermino facilement. Par ce moyen aussi simple qu^in*
génieux, le commandant Rozet a trouvé que la pluie tombe en moyenne avec une
vitesse de 11 mètres par seconde, vitesse bien faible, si Ton songe à la hauteur
de chute.
CHAPITRE IV.
LES GRANDES PLUIES ET LES INONDATIONS.
PLUIES FERTILISANTES. PLUIES DESTRUCTIVES.
RÉGIME DES COURS d'eAU. SOURCES ET FONTAINES. — PLUS GRANDE QUANTITÉ
d'eau TOMBÉE DANS UNE AVERSE. — LES ANNÉES PLUVIEUSES.
c Le Soleil^ écrivait Louis-Napoléon Bonaparte avant d'être au
pouvoir^ le Soleil absorbe les vapeurs de la Terre pour les répartir
ensuite à Tétat de pluie sur tous les lieux qui ont besoin d'eau
pour être fécondés et pour produire. Lorsque cette restitution s'o-
père régulièrement^ la fertilité s'ensuit; mais lorsque le ciel^ dans
sa colère^ déverse partiellement en orages^ en trombes et en tem-
pêtes^ les vapeurs absorbées^ les germes de production sont dé-
truits^ il en résulte la stérilité^ car il donne aux uns beaucoup
trop et aux autres pas assez. Cependant^ quelle qu'ait été l'action
bien£atisante ou malfaisante de l'Atmosphère^ c'est presque toujours^
au bout de l'année^ la même quantité d'eau, qui a été prise et ren-
due. La répartition seule fait donc la différence. Équitable et ré-
gulière^ elle crée l'abondance; prodigue et'partiale^ elle amène la
disette.
c II en est de même des effets d'une bonne ou mauvaise adminis-
tration. Si les sommes prélevées chaque année sur la généralité
des habitants sont employées à des usages improductifs^ comme à
créer des places inutiles, à élever des monuments stériles^ à en-
tretenir^ au milieu d'une paix profonde^ une armée plus dispen-
dieuse que celle qui vainquit à Austerlitz^ l'impêt dans ce cas
devient un &rdeau écrasant; il épuise le pays^ il prend sans ren-
668 PLUIES FERTILISANTES.
dre ; mais si au contraire ces ressources sont employées à créer de
nouveaux éléments de production^ à rétablir Téquilibre des ri-
chesses, à détruire la misère en activant et organisant le travail,
à guérir enfin les maux que notre civilisation entraîne avec elle,
alors certainement Timpôt devient pour les citoyens, comme la
dit un jour un ministre à la tribune, le meilleur des placements. »
{Extinction du paupérisme y 1844, chap. i.)
Ainsi parlait le candidat au trône de France lorsqu'il était en-
core sous les verrous du fort de Ham. En attendant qu'une répu-
blique intelligente et forte réalise ce beau rêve, gardons toujours
la comparaison très-judicieuse que nous venons de reproduire, et
apprécions-en la réalité sans sortir du sujet môme qui l*a inspirée.
La pluie, en effet, verse le bien ou le mal, la fécondité ou la
stérilité, l'abondance ou la misère. Elle couronne dignement le
travail du cultivateur, ou bien elle le paye d'ingratitude et trompe
ses plus chères espérances.
Ce n'est pas seulement par Thumidité qu'elle répand dans le sol
que la pluie alimente les végétaux; elle leur apporte avec elle une
certaine quantité d'ammoniaque d'où ils tirent de l'azote, gaz in-
dispensable à leurs progrès ; elle introduit avec elle, dans la terre
végétale, le détritus des animaux et des végétaux, qui se consu-
ment sans utilité pour la végétation, dans les pays où il ne pleut
pas; en humectant les engrais que le cultivateur enfouit dans le
«ol, elle facilite leur absorption par les plantes ; enfin, il est pro-
bable que c'est par la décomposition de l'eau qu'ils aspirent, que
les végétaux se procurent une grande partie de leur hydrogène.
L'ammoniaque si volatil qui existe constamment dans l'Atmo-
sphère est ramené sur la terre végétale par les pluies, ei sui-
tout par les pluies d'orage qui constituent aussi un puissaoi
moyen d'engrais. Un litre d'eau de pluie contient en moyenne
8 dixièmes de milligramme d'ammoniaque : c'est quatre fois el
demie plus que l'eau de rivière n'en contienti et neuf fois plus que
l'eau de source et de puits. La faculté que possède la terre v^é-
taie de fixer l'ammoniaque de l'eau qui la pénètre explique du reste
comment en général les eaux de source en sont privées. Quelque
minimes qu'elles soient, ces quantités d'ammoniaque finissent
cependant par être considérables'* Ainsi, par exemple, le Rhin
-débite à Lauterbourg 1106 mètres cubes d'eau par seconde en
1. En évaluant la quantité d'ammoniaque à 136 millièmes du poids de Tair, on
calcule que l'air qui recouvre chaque hectare de terrain pesant 103 329 858 kilo-
' grammes, conUent, prêt à être déposé, 137 439 kilogrammes d^ammoniaqtiê.
RÉGIME DES COURS D'EAU. 669
moyenne; par jour il n*entratne pas moins de 17000 kilogr.
d*animoniaque, c'est-à-dire plus de 6 millions de kilogrammes par
an. Lia neige renferme encore plus d'ammoniaque que Teau de
pluie^ parce qu'en restant h la surface du sol elle absorbe celui
qui s'en dégage ; on lui trouve parfois jusqu'à 1 0 milligrammes
par litre lorsqu'elle a séjourné. Le brouillard en contient en pro-
portions plus considérables encore^ car M. Boussingault a trouvé
jusqu'à 2 décigrammes de carbonate ammoniacal dans 1 litre
d'eau provenant d'un fort brouillard odorant. Pour en revenir à la
pluie^ il est utile d'ajouter que les premiers instants des averses
sont ceux qui rendent à la terre le plus de sels volatils^ comme
on le devine facilement^ puisqu'ils le puisent dans l'air; plus
la pluie est longue et moins elle en renferme proportionnelle-
ment. Ainsi; un demi millimètre de hauteur d'eau a donné en
moyenne 2,94 milligrammes d'ammoniaque; 1 millimètre en a
donné 1,37 ; 5 millimètres 0,70; 10 millimètres 0,43; 20 milli-
mètres 0,36 par millimètre.
Rendons-nous compte maintenant de la marche des eaux plu-
viales à la surface du sol. Ou le terrain est perméable ou il est
imperméable. Dans le premier cas, l'eau .pénètre plus ou moins
profondément et imbibe la terre comme une éponge. Dans le se-
cond, elle pénètre à peine, ne mouille que la surface, et glisse sui-
vant les pentes en inondant tout sur son passage. Les terrains
perméables toutefois ne s'imbibent pas jusqu'à une grande pro-
fondeur, car une grande partie de l'eau tombée dans les fleuves se
vaporise de nouveau ou descend obliquement pour glisser suivant
les pentes. Il faut plus d'une journée de pluie continuelle, dit
M. Rozet, pour mouiller à 2 décimètres le sol arable cultivé de la
Touraine; et après les plus grandes pluies continuées pendant
plusieurs jours de suite, le sol n'est pas mouillé au delà de 1 mètre.
Les réservoirs souterrains qui criblent la terre de conduits d'eau
semblables à des veines ne proviennent pas des eaux pluviales qui
ont traversé les terres, mais de celles qui, tombées sur les rochers,
passent entre les fissures des pierres sans être absorbées.
Le régime des cours d'eau est bien difiTérent, suivant qu'ils cou-
lent sur des terrains perméables ou sur des terrains imperméables.
La Seine et la Saône, par exemple, ont un cours lent et tranquille;
leurs eaux montent lentement et descendent plus lentement encore;
car les terrains de leurs bassins sont perméables dans presque toute
leur étendue. La Loire au contraire est un fleuve essentiellement
torrentiel dans toute sa partie supérieure où les terrains imperméa-
670
RÉGIME DES COURS D'EAU.
blés par nature ou par position l'emportent beaucoup sur les ter-
rains perméables. Toute la réj;ion nord-ouest de la France présente
une liomogénéilé de climat remarquable; le bassin de la Seine en
particulier est soumis tout entier aux mêmes inlluences atmospbérî-
ques sous le rapport de la pluie. II en résulte que le niveau de tous
les cours d'eau monte et baisse aux luèmes époques et que, suivant
l'expression de M. Bclgrand, on peut pi-évoir une crue d'un ruis-
seau du jMorvan au moyen d'observations faites sur un ruisseau de
Normandie. La Loire, lu Saône, la Meuse, la Seine entrent toujours
en crue en mt^uie temps jiendant la saison liumide. Pendant la sai-
son sèciic les pluies sont ])lus locales, et les crues qu'elles produi-
sent sur un bassin peuvent manquer enlièrcment sur un autre.
l'our mesurer la liauleur des eaux, on a coutume de placer aux
piles des ])onts des écbdles métriques i^raduées de bas en haut.
fVr: lyi.— Hnuluui
Le point de départ ou zéro de ces échelles se place, en France, au
niieau des eaux prises à l'épiHpio des plus grandes sécheresses
coniuics : c'est ce que l'on nomme l'éliageou niveau des plus bas-
ses eaux; d'été, (^c piiinl n'est ])as rigoureusement fi\é, et il n'est
jias très-rare qu .'i Paris par exemple les basses eaux desceudcnl
au-dessous. L'étiaiie ionne la base de l'échelle du pont de la
Tournelle; au Pont-lloyal, le zéro se trouve 60 centimètre au-
dessus.
La hauteur moyenne di' la Suine à Paris est de 1^,'M; celte
hauteur s'élè\c en moyenne, en hiver à 2"' ,01, au printemps à
1"',r>l, en été à 0"',G5, et en automne à O^jS'î. Les plus basses
eaux de la Seine depuis un siècle ont été celles du IS sepleni-
brc 1803 : 21» centimètres au-dessous de l'étiage. Les plus
hautes ont été celles de ISO-> : 7"', '!.■>, et de 1836 : G"',W. Son
volume d'eau est en moyenne de '2ïiO mètres cubes par seconde;
RÉGIME DES COURS D'EAU. 671
à Tétiage^ il est réduit à 75 ; il s'est élevé à 1 400 à la plus grande
crue connue^ celle de 1 61 5^ à 8™^4 de hauteur. Les inondations de
la Seine étaient assez fréquentes pendant les siècles passés. La
cause principale de leur diminution graduelle constatée vient de
ce que le fleuve est aujourd'hui beaucoup mieux tenu qu'autrefois
et que les débris qui Tencombraient ont disparu. Les ponts sont
plus larges^ et tandis qu'autrefois leurs arches étroites formaient de
véritables barrages après les gelées^ aujourd'hui les débâcles s'o-
pèrent sans dangers. A cette cause mécanique s'en ajoute une mé-
téorologique, c'est qu'actuellement le nord-ouest de la France est un
peu plus sec qu'aux siècles précédents. De 1857 à 1866 la Seine
est descendue tous les ans au-dessous de l'étiage.
Les inondations n'ont jamais d'autre origine que les pluies du
ciel trop promptement écoulées dès qu'elles tombent, ou les fontes
des neiges et des glaces lorsqu'elles sont à la fois très-abondantes
et subites. L'eau qui tombe sur le bassin d'un fleuve étant forcée
de s'écouler par lui à la mer, le fait déborder lorsqu'elle dépasse
son lit. Le bassin de la Seine, par exemple, mesure 44 000 kilo-
mètres carrés de superficie, et reçoit annuellement 28 milliards de
mètres cubes de pluie. En enlevant 50 '/o pour l'évaporation, il
reste 14 milliards de mètres cubes qui approvisionnent tous les
cours d'eau de ce bassin pendant un an, et dont l'écoulement dis-
proportionné amène les inondations.
On s'imagine en général que la masse d'eau qui tombe en pluies
chaque année est insuflisante pour alimenter les vastes cours
d'eau que nous offrent les divers bassins physiques qui partagent
le globe. Nous savons dans plusieurs localités combien il tombe
d'eau par an : en tenant compte de l'étendue de la contrée ainsi ar-
rosée, on trouve beaucoup plus d'eau qu'il n'en faudrait pour ali-
menter les rivières. Du reste, l'évaporation des terrains humec-
tés doit renvoyer immédiatement dans l'Atmosphère la majeure
partie de l'eau qui tombe, et qui en général pénètre peu dans la
terre quand celle-ci n'est pas très-sablonneuse ou caillouteuse.
Cette masse d'eau, dont le poids mathématique confond Fimagina-
tion, reste donc toujours ballottée entre le sol et les hauteurs
aériennes, tombant sans cesse en pluie pour remonter sans cesse
en vapeur, retombant et remontant indéfiniment.
Admettons, ce qui reste sans doute au-dessous de la vérité, que
l'ensemble des pluies annuelles sur toute la surface de la Terre
formerait, autour du globe, une couche de 50 centimètres d'épais-
seur, si les infiltrations d^un côté, si l'évaporation de Tautre ne
672 LES PLUIES, LES SOURCES ET LES FONTAINES.
desséchaient le sol à leur tour après chaque pluie. Nous trouve-
rons aisément pour le volume de cette couche avec le rayon moyen
du globe égal à 6 362200 mètres le nombre 63687546 691 A23
mètres cubes d'eau; soit, par jour, 175 milliards de mètres cubes
que Tévaporation doit rendre à l'Atmosphère, d où, en divisant le
nombre précédent par 86 400 (nombre de secondes qu'il y a par
jour), nous aurons pour la quantité moyenne d'eau réduite en va-
peur, dans chaqtie seconde, par l'action calorifique du Soleil : deux
millions vingt-cinq mille mètres cubes, c'est-à-dire un peu plus
de deux milliards de litres d'eau !
Les fontaines ne sont autre chose que des eaux de pluie in-
filtrées dans des terrains sablonneux ou perméables, et arrêtées par
des couches impénétrables de roc, de craie ou d'argile, sur les-
quelles elles glissent jusqu'à ce qu'elles trouvent dans la pente
une issue où elles viennent sourdre. C'est ainsi que les eaux des
puits forés nous arrivent, entre deux couches imperméables^ des
extrémités de la Champagne, à plusieurs centaines de kilomètres
de Paris. On a beaucoup écrit sur les fontaines qui se trouvent
placées au sommet de certaines collines ou montagnes, et notam-
ment sur les trois ou quatre fontaines indigentes d'eau qui se
voient sur la butte Montmartre. Tout calcul fait, la quantité de
pluie tombée sur cette petite localité, d'après les indications des
pluviomètres, est plus que suffisante pour alimenter ces mai-
gres sources, et là comme ailleurs on peut même se demander ce
que devient le surplus.
Bernard Palissy avait imaginé de former des sources artiflcieUes identiques à
celles de la nature. Deux hectares dans la France, et notamment dans les environs
de Paris, reçoivent à peu près par an 10 000 mètres cubes d'eau, dont la moitié
peut être utilisée pour la fontaine artificielle, c'est-à-dire environ 5000 mètres
cubes. Or ce que les fonlainiers appellent pouce d'eau est une fontaine qui fourni-
rait aisément aux besoins de deux forts villages, hommes et besUaux. Une fontaine
donnant un demûpùuce d'eau fournit par an 3650 mètres cubes d'eau (à raison de
20 mètres cubes par jour pour le pouce d'eau). C'est beaucoup moins que les
5000 mètres cubes d'eau de pluie que l'on peut utiliser avec deux hectares, en a«l-
meltant une perte de moitié. 11 faudrait donc bien moins de deux hectares préparés,
pour obtenir infailliblement une belle et utile fontaine.
Pour cela, dit M. Babinet, choisissez un terrain de un hectare et demi, dont le
sol soit sablonneux comme les bois qui entourent Paris, et qui offre une Jégère
pente vers un cCté quelconque pour fournir un écoulement aux eaux. Faites dans
toute sa longueur et au plus haut une tranchée de 1™,50 à S mètres de profondeur
sur environ 2 mètres de large. Aplanissez le fond de cette tranchée et rendez-le
imperméable par un pavé, un macadamisage, un fond de bitume, ou, ce qui est
plus simple et moins coûteux, par une couche de terre glaise, substance commune
dans les environs de Paris. A côté de cette tranchée, faites-en une autre pareille
dont vous rejetterez la terre pour combler la première, et ainsi de suite jusqu'à ce
REGIME DES COURS D'EAU.
673
que vous ayez pour aiosi dire rendu tout le sous-sol de votre terrain imperméable
à Teau de pluie. Plantez le tout d'arbres fruitiers et surtout d^arbres à basse tige,
qui ombragent le terrain sablonneux et arrêtent les courants d^air qui tendraient à
réabsorber la pluie; enfm pratiquez dans la partie la plus basse du terrain une
espèce de mur ou contre-fort en pierre avec une issue au miûeu. Vous aurez infail-
liblement une bonne et belle source qui coulera sans intermittence et suffira aux
besoins d*un village entier ou d^un vaste château.
Ce que le spirituel académicien proposait en 1855, un habile constructeur Ta
réalisé ces années dernières à Sèvres, où j'ai vu une Ingénieuse source artificielle,
préférable aux naturelles par la préparation des terrains, et qui marchait à vo-
lonté par un tour de robinet.
Hat&tcur
7"*
Fig. 198. — Courbe d*ime grande crue de la Seine. Hiver de 1801-1802.
Les crues extraordinaires^ les débordemenlK et inondations pro-
viennent du régime de la pluie sur les différentes régions du bas-
sin. Les pluies peuvent être longues et abondantes et ne produire
qu'une crue ordinaire : leur répartition l'organise. Si l'Yonne, la
Marne, l'Aube, TArmançon , le Serein , le Cousin , le Loing reçoi-
vent en même temps un surcroît de pluie et apportent en même
temps à la Seine déjà grossie elle-même leur contingent triplé, le
débit du fleuve à Paris subira un accroissement exceptionnel quoi-
que les crues des cours d'eau n'aient rien d'exceptionnel séparé-
ment. Ainsi, la plus forte crue de la Seine en notre siècle est celle
de l'hiv^ de 1801-1802, qui a commencé le 15 octobre et s'est
terminée le 19 janvier après avoir duré 96 jours. J'en reproduis la
43
674 LES GRANDES PLUIES ET LES INONDATIONS.
carte ici d'après le bel ouvrage de M. Belgrand, sur la Seine. Ce
qu elle a de remarquable^ ces! qu'elle n'est due à aucun phéno*
mène météorologique extraordinaire^ mais simplement à la succes-
sion, à courts intervalles , des crues de quinze affluents cal-
culées par 31. Belgrand, crues qui se sont succédé encore en
trois fois, comme on le voit, et qui, si elles avaient eu lieu à la
fois, auraient pu faire monter la Seine à 1 5 ou 20 mètres au lieu
de 7'",/i5.
Par un autre exemple, si nous considérons une crue arrivée en
septembre 18G6 aux affluents de la Seine et de l'Yonne, nous
voyons que cet énorme débordement, qui a causé d'incalculables
ravages dans le val de la Loire, et a été médiocre à Paris , a été
produit par une pluie torrentielle de trente heures sur les parties
hautes du bassin de la Seine : il est tombé de 81 à 151 millimètres
d'eau dans la haute Yonne, et seulement de 44 à 86 dans le bas-
sin de la Marne et de la Seine en amont de Paris.
Les grandes inondations de 1 856, dont on se souvient encore avec
efTroi, et qui ont répandu la mort et la ruine sur les deux riches
et immenses bassins de la Loire et du Rhône, ont été dues a l'a-
bondance des pluies glissant sur leurs terrains imperméables. Le
Rhône et la Saône ont des régimes tout à fait différents. La Saône,
lente, voit son niveau mensuel varier avec les saisons, descendre
de 2"',29 (janvier) à 0",53 (août), tandis que le Rhône, rapide et
constant, ne varie, à Lyon même où nous prenons ces mesures,
que de 1 '", i4 (septembre) à 0"',85 (janvier) où il est le plus bas. Quoi-
qu'il soit vers sa plus grande hauteur en été, ses débordements ar-
rivent plutôt, sous l'influence de la Saône, de novembre à mai. Il est
diflicile d'opposer à ces inondations des digues efficaces. La Loire,
qui jadis mesurait 3500 mètres de largeur devant Orléans, a été ré-
duite par ses digues à un lit de 280 mètres; à Jargeau, elle n'a que
250 mètres de large là où elle avait autrefois pour s'épancher la-
téralement un espace de 7000 mètres. Aussi s'ouvrit-elle, en 1850,
73 brèches à travers ces levées : dès que la hauteur de crue s'é-
lève à plus de 5 mètres, les crevasses deviennent inévitables.
Les inondations du Rhône ont eu lieu à la fin de mai. Une
abondance inusitée de pluies pendant ce mois avait amené, vers
le 20, une crue générale dans toute la France, qui n'était que le
prélude des débordements qui allaient inonder surtout le midi,
les rives du Rhône et de la Loire. Le 31, le Rhône à Lyon ressem-
blait à un torrent impétueux, et les parties basses de la ville étaient
inondées; l'eau montait en certains endroits jusqu'aux premiers
CRUES ET INONDATIONS. 675
étages des maisons^ et des éboulements avaient lieu. Bientôt tout le
quartier de la Guillotière fut envahi, les Charpentes , Vaux, Vil-
leurbane paraissaient destinés à un engloutissement final. Pen-
dant deux jours et deux nuits les maisons s'écroulèrent les unes
après les autres, abandonnant leurs débris aux flots impétueux.
A riieure de la rupture de la digue, les habitants, hommes ,
femmes, vieillards, enfants, furent surpris dans leur sommeil.
La plupart furent entraînés par les flots avant d'avoir le temi)s
de se reconnaître, et malgré les secours organisés aussi vite que
les circonstances le commandaient, un grand nombre ne furent
plus retrouvés. La crue du Rhône a été telle, qu'elle a dépassé
de 1™,50 celle de 1840, qui déjà avait causé tant de ravages.
Habitations, plantations, routes, chemins de fer, tout est dé-
truit ou bouleversé en deux jours par ces effroyables débordements.
On comptait près de 200 millions de pertes matérielles dans la
vallée du Rhône, et non moins dans celle de la Loire. Presque
tous les fleuves et rivières du midi de la France ont été grossis pai
les pluies torrentielles qui n'ont pas cessé pendant plusieurs jours,
mais aucune crue n'a atteint des proportions aussi considérables
que celle du Rhône et de ses aflluents.
A Colmar, du 27 avril à la fin de mai, il est tombé 19 centi-
mètres d'eau, le tiers d'une année. A Versailles, la pluie du mois
de mai, qui avait été de 55™°* en 1853, de 7! en 1854 et de 84
en 1855, s'éleva à 148. En 29 heures, les 30 et 31, la pluie conti-
nuelle donna 60™.
Peu de jours avant ces pluies diluviennes, on avait remarqué que
la masse des cirrus arrivaient du sud-ouest avec une vitesse inu-
sitée de 100 kilomètres à l'heure. Le vent du nord s'étant déclaré,
il en résulta les pluies phénoménales qui se précipitèrent.
Les années lés plus pluvieuses de ce siècle ont été les suivantes.
1^8 quantités d'eau indiquées ici sont celles du pluviomètre de la
terrasse de l'Observatoire, et l'année météorologique est comptée
du 1*' décembre au 30 novembre.
182'!
1828,
1845
1820
1823.
1826.
1833.
50 CCDt.
18^9.
1856
1866.
été :
1842.
1855.
1863.
1870.
59 *'*"*.
62
61
[avril,
mai,
juin
= 33).
55
64
es ont
43 cent.
40 *•"*.
42
35
40
43
44
> m • • •
• t • •
42
676 LES GRANDES PLUIES ET LES IXONDATIOXS.
Les pluies de 1 866 ont agi jusque dans les caves de Paris^ qui
ont subi des inondations partielles inattendues en janvier et fé-
vrier 1867. Les nouvelles maisons^ surtout^ des boulevards Sébas-
topol^ Malesherbes^ Haussmann^ de la rue la Fayette^ etc.^ qui ont
doubles caveS; ont subi les meilleurs spécimens de cette inondation
souterraine, parce que les architectes , trompés sans doute par le
niveau très bas des puits de 1857 à 1865^ ont établi le fond des
caves presque à ce niveau. Les pluies de 1 866 le relevèrent de
75 centimètres et davantage! Sur la rive gauche^ les submer-
sions souterraines ont été dues à une autre cause : au refoule-
ment direct et immédiat de la nappe souterraine par les crues de
la Seine.
Les pluies diluviennes s*observent surtout entre les tropiques.
Sur les bords du Rio-Negro on reçoit presque tous les jours des
pluies de 6 heures et de 50 millimètres d*eau. A Bombay^ on
s*est assuré que la terre avait reçu en un jour 108 millimètres de
pluie. A Cayenne^ Tamiral Roussin a trouvé que la quantité d*eau
recueillie depuis 8 heures du soir jusqu'à 6 heures du matin
était de 277 millimètres.
Hooker cite une localité de THimalaya où un déluge de 4 heu-
res^ semblable à Técroulement d'une trombe, recouvrit le sol
d*une couche liquide évaluée à 76 centimètres.
Le 21 octobre 1817, il tomba à Tile de Grenade 20 centimètres
d'eau dans le court espace de 21 heures. Les rivières s'élevè-
rent de 9 mètres au-dessus de leur niveau ordinaire.
Voici les plus grandes averses constatées dans nos climats :
Les inondations ont causé en 1 827 de nombreux désastres dans
le midi de la France. On a vu rarement une série de pluies si ex-
traordinaire que celle de cette année, dans l'Europe entière. Le
20 mai, il est tombé à Genève 16 centimètres d'eau dans le
court intervalle de 3 heures. Dans la même année 1827, il est
tombé à Montpellier, en 5 jours, du 23 au 27 septembre inclus,
/•5 centimètres d'eau. Du 24 au 26, en deux fois 24 heures, la
pluie recueillie près de la même ville, à une manufacture de
produits chimiques, s'est élevée à 32 centimètres. A Joyeuse, il
tomba en 1 jour, le 9 octobre de la même année, 79 centimètres
d'eau.
Yalz a observé à Marseille, le 21 septembre 1839, un violent
orage qui occasionna la plus forte pluie qu'on y eût encore vue :
il tomba 40 millimètres d'eau en 25 minutes. La Cannebière,
cette rue de 30 mètres de large, avec une pente de 13 millimètres
AVERSES PRODIGIEUSES. 677
par mètre^ fut entièrement submergée pendant 5 minutes; Teau
s y était élevée à 45 centimètres au-dessus du trottoir.
Dans le bassin de la Saône^ il existe une petite ville appelée
Cuiseaux^ où il pleut toujours plus que dans aucun autre point de la
même vallée. Ainsi ^ immédiatement avant les terribles inondations
de I84t^ il y tomba 27 centimètres d'eau en 68 heures. Dans le
même intervalle^ il n'en était tombé que ISàOuUins^ près de Lyon.
J'ai vu tomber^ racontait F. Petit, directeur de l'Observatoire de
Toulouse^ pendant un orage à Toulouse^ le 19 septembre 1844,
35 millimètres d'eau en une demi-heure, soit 1 millimètre envi-
ron par minute. C'est la plus forte pluie que je connaisse pour
nos climats. Je puis citer également, pour Toulouse, les pluies du
23 avril 1841 et du 25 mars 1844, qui fournirent en 3 heures,
l'une 38, l'autre 40 millimètres d'eau; celles du 8 juin 1848^
qui donna 49 millimètres en 5 heures; du 6 septembre 1848,
19 millimètres en 30 minutes; du 10 août 1854, 21 millimè-
tres en trois quarts d'heure; du 10 août 1859, 52 millimètres en
deux orages successifs de 40 minutes chacun environ, etc.
Dans la nuit du 5 au 6 août 1857, une averse qui inonda la
ville de Toulouse donna au pluviomètre de l'Observatoire 70 mil-
limètres d'eau. Petit remarquait à ce propos que c'est une quan-
tité de 1 1 200 000 hectolitres qui sont tombés sur la ville, égale
en superficie à une lieue carrée. C'est 7000 hectolitres par hec-
tare, quantité bien suffisante pour refroidir le sol et pour favori-
ser par conséquent des pluies nouvelles. Après de longs jours
de sécheresse et de chaleur, les nuages venus de la mer doivent
être dissous par le rayonnement calorifique du sol, et leur préci-
pitation à Tétat de pluie est d'autant plus difficile que la chaleur a
été plus considérable. Après un premier refroidissement, au con-
traire, les nuages se résolvent plus facilement. La sécheresse favo-
rise la sécheresse, et la pluie amorce la pluie.
Une pluie torrentielle qui a duré 1 2 heures, le 20 septembre
1846, a éclaté à Privas (Ardèche) et dans les environs sur une
assez grande étendue; il est tombé 25 centimètres d'eau. Toutes
les rivières débordèrent, firent de grands ravages et interceptèrent
les communications.
L'une des plus fortes averses de pluie enregistrées au pluviomètre
de la terrasse de l'Observatoire de Paris est celle du 9 septembre
1865, qui dura une demi-heure et qui donna 52 millimètres d'eau.
Pendant les inondations de septembre 1868, on a observé au
Bernardino (Alpes italiennes) 25 centimètres de pluie en 24 heures.
\
tm LES GRANDES PLUIES ET LES INONDATIONS.
Ea fait d'averses prodigieuses et d'inondatioos subites on peut
ren)arr|uer entre autres celle du 4 juiu 1S39 en Belgique :
Iji pluie commença avant midi, et jusque rers le Boir n'offrit
rien de particulier. L'orage ne commença à se déclarer avec îd-
tensité qu'après 8 heures; la pluie était chassée avec force par
un vent violent, dont la direction venait du nord; et, plus tard,
il passa \em l'ouest. Pendant plus de trois heures, la pluie tomba
avec une abondance dont nous n'avons guère d'exemples dans nos
climalrf. Dans plusieurs endroits, les récoltes ont été détruites,
les campagnes inondées. Dans le jardin de 1 Observatoire, plu-
sieurs arbres ont été déracinés, trois peupliers out été renversés;
le long des boulevards on a trouvé le lendemain un grand nombre
d'oiseaux morts ou tellement abattus par la pluie et la fatigue
que les passants pouvaient les ramasser. Les communications par
le chemin de fer furent interrompues en plusieurs endroits; un
grand nombre de bestiaux ont péri avec leurs étables; mais le
désastre le plus déplorable est sans contredit celui du hameau
de Borght, près de Vilvorde, qui a été presque totalement détruit
avec plus de quarante de ses habitants, morts soua les décom-
bres ou ensevelis sous les eaux. L'oratte, en général, a sévi avec
le plus d'intensité dans toute l'étendue de la vallée de la Woluwe
et du cotédeBerlhein, où l'on a eu à regretter également la perte
de onze personnes.
La quantité d'eau tombée dans ces differenles localités doit
avoir été considérable, puisqu'à Bruxelles, éloignée de quelques
lieues du théâtre de ces grandes dévastations, la quantité d'eau
recueillie sur la terrasse de l'Observatoire s'élevait à 11*2 oiîl-
limètres en 24 heures : quantité énorme, puisqu'elle forme le
sixième de l'eau qui y tombe annuellement.
L'une des plus fortes pluies que nous puissions enregistrer ici
est encore celle qui vient de tomber à Montpellier, le 2 août de
celte année 1871. Le pluviomètre du Jardin des plantes donna à
M. Ch. .Martins les curieuses sommes suivantes : De 9 heures .10
du soir à 'i heures du matin, une pluie d'averse sans discontinuité
versa 90™" d'eau. Un redoublement de l'orage en versa 51 nou-
veaux, de 6 heures à midi. Dans l'après-midi, jusqu'à 4 heures,
il est encore tombé IS"" d'eau. C'est un total de 154 millimètres
en 15 heures, supérieur à la somme de pluie tombée en avril,
mai, juin et juillet, qui ne s'élève qu'à 133.
La plus formidable pluie connue est celle du 21 octobre 1832, à
Gènes : 81 centimètres en 24 heures ! Ce résultat inouï, fait re-
\
AVERSES PRODIGIEUSES. 679
marquer AragOy inspira des doutes à tous les météorologistes; ou
soupronnait une erreur d'impression; mais le fait fut vérifié.
Deux seaux de bois, de 64 et 70 centimètres de hauteur, vides
avant la pluie, furent constatés avoir été remplis avant sa fin.
Nous avons vu qu'il arrive parfois également des chutes de
neiges fort abondantes. Pour en rappeler une ici, le Moniteur du
12 janvier 1807 faisait remarquer que la neige tombée en quel-
ques jours sur Paris, sur une épaisseur de 15 centimètres, repré-
sentait un volume de un million trois cent quarante et un mille
mètres cubes, et demandait pour être enlevé 1 5 000 tombereaux
fonctionnant pendant 6 jours, et 6 millions de dépense.
En songeant à l'impression de terreur que fait éprouver la vue
d'un précipice. Ton peut se demander comment nous ne sommes
pas effrayés de sentir suspendues sur nos tfttes de si énormes
quantités d'eau : des quantités capables de fournir sur la surface
d'un hectare, comme la pluie de Toulouse en 1844, trois mille
hectolitres d'eau dans 30 minutes, ou comme celle de Gènes,
quatre-vingt-un mille hectolitres en 24 heures.
Dans les réglons équatoriales, au sein des plateaux monta-
gneux, des forêts immenses et des lacs profonds, on assiste par-
fois à des scènes d'orage dont nos régions tempérées ne donnent
qu'une faible idée. Pendant la saison des pluies, c'est-à-dire pen-
dant six mois de l'année, la chaîne des Andes est le séjour de gi-
gantesques orages.
Pendant son voyage à Quito, la curieuse capitale de la Répu-
blique de l'Equateur, située sur le premier degré de latitude et à
3000 mètres au-dessus de la mer, M. Ernest Charton fut témoin
d'une de ces tourmentes, dont il trace un tableau pittoresque :
Je savais, dit-il, que chaque jour, à trois heures de raprès-midj, la tempête
se déchaînait avec violence dans les montagnes, etm'étant aventuré une fois assez
loin de la ville, je m'étais promis d'être de retour avant Theure fatale ; mais dési-
reux d'achever une vue commencée et retardé ensuite par des accidents de terrain,
je devins malgré moi le spectateur d'une scène dont la plume ou le crayon sont
impuissants à peindre la sublime horreur.
Le soleil avait tout à coup disparu derrière un amas de nuages qui enveloppaient
le sommet des Andes de leurs sombres tourbillons. Les flancs des montagnes et
leurs mille cavernes rugissaient en vomissant des éclairs, tandis que le ciel, de
son côté, lançait des torrents de flammes ; pendant trois heures, je ne vis autour
de moi qu'une atmosphère embrasée, j'entendis sans interruption les détonations
effrayantes de la foudre que répétait la voix profonde des échos. Celui qui assiste
au bombardement et à l'incendie d'une place de guerre n'a devant les yeux que la
pâle imitation de cette lutte imposante des éléments. Enfin la tempête épuisée fît
un dernier effort; le tonnerre plus rapide devança la trombe d'air qui marchait ;
celle-ci déchira, enleva ou renversa tout ce qui se trouvait sur son passage, elle
680 LES GRANDES PLUIES ET LES INONDATIONS.
pénétra dans la forèl et obligea les palmiers et les cèdres à se courber. Le ciel alors
ouvrît ses cataractes et versa ses torrents sur les monts enflammés, la terre n'était
plus qu'un océan, Pair apaisé n'avait plus de souffle, mais ce désordre dura peu:
bientôt de tiëdes vapeurs s'élevèrent du sol, l'borizon s'éclaircit et une agréable
fraîcheur me rendit la vigueur nécessaire pour réagir contre de si terribles im-
pressions.
J'aurais infailliblement péri comme tant d'autres voyageurs imprudents si je
n'avais trouvé un refuge dans une caverne. Encore les décharges électriques qui
m'entouraient mcnacèrentr elles plus d'une fois de m'atteindre. Lorsque je rentrai
à la posacfa, l'hôtelier me croyant mort, racontait déjà ma triste aventure avec force
détails qui faisaient le plus grand honneur à son imagination. Le brave homme
m'accueillit néanmoins avec joie, et, pendant toute la soirée, le récit des catastro-
phes causées par des tempêtes des Cordillères défraya la conversation.
Ces lugubres histoires auraient probablement troublé mon sommeil et m'au-
raient exposé à d'afl'reux cauchemars, si un charitable Péruvien n'eût changé le
cours de nos idées en nous racontant une anecdote comique.
Deux généraux, venant de Lima, traversaient ensemble les difficiles passages
des Andes. Engagés dans une conversation animée, ils oubliaient le péril auquel
les exposait l'allure paresseuse de leurs mules. Tout à coup, une averse de grêle
vint fondre sur eux; la foudre éclatait à chaque instant, et la terre, mise en contact
avec l'électricité des nues, lançait elle-même des flammes. Enfin, la puissance des
vents devint si menaçante que nos deux amis craignirent de se voir emportés
avec leurs montures. Ils cherchaient des yeux un abri : leurs regards découragés
n'en apercevaient nulle part. .
Un vaste étang bordait leur chemin.
« Eh? dit l'un d'eux, si nous nous mettions dans l'eau, nous serions moins
exposés au vent et à la foudre.
— Excellente idée ! réplique l'autre ; entre deux maux, il faut choisir le moin-
dre. »
Là-dessus nos généraux mettent pied à terre et s'enfoncent jusqu'au cou dans la
nappe liquide ; mais si leur corps était préservé, leur tête ne l'était pas, et pour la
garantir ils la plongeaient dans l'eau à chaque éclair, enviant le sort des heureux
habitants du petit lac que la nécessité de la respiration n'obligeait point à paraître
à la surface.
Leur terreur redoubla quand ils virent foudroyer leurs mules à quelques pas de
l'humide retraite; croyant leur dernière heure arrivée, ils recommandèrent leur
Ame à Dieu.
« Ilélas ! s'écria l'un, j'ai depuis longtemps oublié mes prières.
— Je vais alors, répliqua l'autre qui avait été élevé dans un couvent, dire k haute
voix le Confifeor, et vous n'aurez qu'à répéter mes paroles. »
Tous deux se mirent à réciter d'une voix tremblante les saintes oraisons, accom-
pagnées de vigoureux et fréquents mea culpa.
Quoique résignés à mourir, nos deux voyageurs faisaient maints plongeons
entremêlés de signes de croix. Eonne ou mauvaise, l'expérience ne leur fut j»aH
funeste. L'orage cessa, et la foudre les avait épargnés. Cependant ils n'avaient plus
de montures, point de vivres ni d'habits de rechange, et ils durent, dans cet état
lamentable, faire à pied plusieurs lieues avant d'atteindre une habitation. Lors-
qu'ils y arrivèrent, leurs cheveux, dit-on, étaient blancs : une seule épreuve les
avait vieillis plus que vingt campagnes.
CHAPITRE V,
LA GRÊLE.
PRODUCTION DE LA GRÊLE. — MARCHE DES ORAGES. — DISTRIBUTION
CAPRICIEUSE DU MÉTÉORE SUR LES CAMPAGNES. — PLUS FORTES GRÊLES
OBSERVÉES. — NATURE, GROSSEUR ET FORME DES GRÊLONS — PÉRIODES
DES CHUTES DE GRÊLE.
11 n'est aucun de no6 lecteurs qui n*ait été surpris par une de
ces averses prodigieuses qui couronnent les lourds orages de nos
contrées. Une température suffocante règne à la surface du sol^
plusieurs couches de nuages noirs et gris volent dans Tatmosphère
sous des directions différentes. Des éclairs blafards embrasent le
ciel , la foudre éclate^ et des millions de kilogrammes de grêlons
nous sont lancés du haut des nues comme précipités des cataractes
entr ouvertes d*un réservoir immense. Pendant plusieurs minutes la
grêle sillonne Tespace^ crible les jardins et les arbres^ roule avec
fracas dans les tourbillons de la pluie orageuse ; puis elle s'éloi-
gne avec lèvent, la chaleur étouffante fait place aux fraîches sen-
teurs des plantes mouillées, la lumière revient, larc-en-ciel brille
et Tazur céleste reparait au sein de la nature calmée.
Quelle est la force qui produit dans les nues ces morceaux sou-
vent énormes déglace, qui les soutient dans Tespace, puis les lance
sur nos récoltes et nos demeures? En étudiant la production de
la pluie, nous avons vu qu elle ne se produit ordinairement que
lorsqu'il y a deux ou plusieurs couches de nuages superposées.
Il en est de même pour la formation de la grêle, mais avec une
différence dans les conditions physiques respectives des nuages.
La grêle se produit pendant les orages, en des heures où la tem-
682 LA GRÊLE.
pérature est trës-élevée à la surface du sol et décroît rapidement
avec la hauteur. Ce décroissement rapide est la condition princi-
pale de la formation de la grôle. On a trouvé ce décroissement
descendu jusqu'à I degré pour 70 mètres. Que se passe-t-il alors
dans la région des nuages ? Les nuées supérieures^ depuis 3000
jusqu'à 7000 ou 8000 mètres, renferment, les plus hautes, de la
glace à — 30 et — 40 degrés ; les plus basses, de l'eau vésiculaire
à — 10 et — 20 degrés. Les nuées inférieures contiennent de l'eau
vésiculaire au-dessus de zéro. Ordinairement ces nuées marchent
en des directions différentes, et la grêle se forme lorsqu'il y a con-
flit et mélange enti*e des vents opposés entre des courants et des
nuées de températures si difl^érentes. Les gouttes d'eau des nuages
qui se résolvent alors en pluie, se gèlent instantanément au milieu
d'un tel froid. Emportées par les tourbillons, soulevées même et
placées sous l'influence des électricités contraires des diverses
couches de nuages, ces gouttes glacées ne tombent même pas im-
médiatement malgré leur poids, car elles ont le temps de se gros-
sir d'une grande quantité d'eau qu'elles s'attachent sur leur pas-
sage, et souvent de s'agglomérer en grand nombre.
Le grand froid qui se manifeste dans les nuages au-dessous de
la région des neiges éternelles est dû en grande partie à l'évapo-
ration, et cette évaporation a elle-même une double cause : l'acUon
du soleil et celle de l'électricité ; car on a ]*emarqué qu'après
chaque décharge électrique la pluie ou la grêle se précipite en
plus grande abondance, et la réaction produit une dilatation qui
doit donner naissance à une évaporation rapide.
La formation des grêlons est toujours très-rapide. Volta pensait
que le nuage supérieur était formé par la condensation de la va-
peur provenant de la couche inférieure, et chargé d'électricité po-
sitive, celle-ci gardant l'électricité négative. De même qu'entre
deux plaques de cuivre chargées d'électricité contraire on voit
des boules de sureau s élever et redescendre tour à tour sous l'in-
fluence de la double attraction, de même il pensait que la grêle
se formait par une danse analogue de corpuscules de neige ou de
glace, se grossissant successivement de vapeurs condensées. On
n'admet plus guère cette théorie, et il est plus simple en effet
d'admettre que la grêle se forme comme la pluie, mais en des
conditions de froid atmosphérique qui gèle instantanément les
globules d'eau au moment où ils se forment.
Il parait que celte formation, ou le choc des grêlons transpor-
tés par le vent, produit parfois un bruit capable d'être entendu de
PRODUCTION DE LA GRÊLE. f83
la surface du sol. On voit, chez les anciens, Aristote el Lucrèce
rapporter le fait. Les météorologistes Kalm et Tissier disent
lavoir entendu, le premier en France, le 13 juillet 1788, le second
à Moscou, le 30 avril 1744. Il y a une trentaine d années, Peltier
étant à Ham, dont la forteresse est devenue célèbre, entendit un
bruit tellement fort à l'approche d'un orage, qu'il pensa qu'un
escadron de cavalerie arrivait au galop sur la place de la ville. Il
n'en était rien; mais, 20 secondes après, une averse de grêle
épouvantable tomba sur la ville. Cette année (1871), à Doulevant-
le-Chàteau (Haute-Marne), M. Pissot, correspondant de TObser-
vatoirede Montsouris, rapporte avoir entendu, dans l'orage du
14 août, un roulement continu suivi d'une chute de grêle abon-
dante à quelques lieues de lui. Ce n'est peut-être là qu'un bruit
de tonnerre analogue à celui dont je parlerai tout à l'heure.
On a vu au chapitre des Nuages la chromolithographie d'une
forme type des nuages à grêle. Leur surface présente eà et là
d'immenses protubérances irrégulières. Vus en dessous, ils sont
généralement très-foncés à cause de leur opacité, que traverse
diflicilement la lumière solaire. Ârago avait déjà fait la remarque
qu'ils semblent avoir beaucoup de profondeur et se distinguent
des autres nuages orageux par une nuance cendrée très-remar-
quable. Leurs bords offrent des déchirures très-multipliées. Mais
ils ne tardent pas à se confondre dans la masse générale des nim«
bus qui versent la pluie.
A quelle hauteur planent-ils? De quelle élévation tombent les
averses de grêle? Saussure reçut des chutes de grêle sur le col du
Géant, à 3428 mètres; Balmat en reçut au sommet même du Mont-
Blanc, et Paccard trouva des grêlons sous la neige qui forme la
cime; il grêle assez souvent sur les hauts pâturages des Alpes.
Ainsi le phénomène de la grêle se produit à toutes les hauteurs.
Mais dans le cas où il s'opère à ces grandes élévations, les grê-
lons fondent en traversant les milliers de mètres d'air au-dessus
de zéro qui recouvrent la surface du globe. Dans le cas de nos
averses de grêle, au contraire, les nuages qui la donnent sont
moins élevés et paraissent situés entre 1500 et 2000 mètres.
Au-dessous d'eux s'étendent les nuages* orageux et pluvieux,
vers 1000 mètres seulement et même très-souvent plus bas.
Les nuages qui versent la grêle n'occupent jamais une large
étendue. Transportés par le vent, ils criblent une bande de terre
étroite, dont la largeur n*est souvent que de 1 kilomètre, et ne
8 étend que très-rarement au delà de 4 lieues, et dont la longueur
684 LA GRÊLE.
a atteint parfois jusqu'à 200 lieues* L'une des plus curieuses el
des plus remarquables chutes de grêle que les annales de la mé-
téorologie aient enregistrées est celle du 13 juillet 1788. Elle était
divisée en deux bandes : celle de gauche^ ou de 1 ouest, com-
mença en Touraine, près de Loches, à 6 heures et demie du ma-
tin y passa sur Chartres à 7 heures et demie, sur Rambouillet à
8 heures, sur Pontoise à 8 heures et demie, surClermont en Beau-
voisis à 9 heures, sur Douai à 1 1 heures, entra en Belgique, passa
sur Gourtray à midi et demi, et s'éteignit au delà de Flessingue à
1 heure et demie; c'est une longueur de 175 lieues, sur 4 de
large. La bande de gauche, ou de Test, commença vers Orléans à
7 heures et demie du matin, passa sur Arthenay et Andonville;
atteignit Paris, au faubourg Saint-Antoine, à 8 heures et demie,
Oespy en Valois à 9 heures et demie; Cateau-Cambrésis à 1 1 heu-
res et Utrecht à 2 heures et demie. C'est 200 lieues, sur 2 seule-
ment de large. L'intervalle compris entre les deux bandes était en
moyenne de 5 lieues, et reçut de la pluie. Le passage de la grêle
fut précédé sur les deux lignes par une obscurité profonde. La vi-
tesse de cet orage était de 16 lieues et demie à l'heure sur les
deux branches ; dans chaque lieu la grêle ne tomba que pendant
7 à 8 minutes, mais avec tant de force que toutes les moissons
furent hachées. C'est certainement là la plus remarquable chute
de grêle qu'on ait suivie sur une aussi vaste échelle. On ne compta
pas moins de 1039 communes ravagées en France; le dommage
évalué par une enquête officielle s éleva à 24690000 francs.
Les grêlons n'avaient pas toujours la même forme : les uns
étaient ronds, les autres longs etarmés de pointes; on en ramassa
qui pesaient jusqu'à 250 grammes I
Il est très-rare qu'une même averse de grêle s'étende sur une
pareille longueur et sur une ligne aussi régulière. Il est probable
que les nuages producteurs de la grêle étaient ici à une hauteur
supérieure à 1 kilomètre. Eu général, ils ne sont qu'à cette hau-
teur et subissent l'influence du relief des terrains. Certaines
averses, sans se développer sur une pareille étendue, sont remar-
quables par leur abondance. Le 9 mai 1865, par exemple^ un
orage commence à 8 'heures et demie du matin sur Bordeaux et
se dirige au nord-nord-esl, passe sur Périgueux à 10 heures, sur
Limoges à midi, sur Bourges à 2 heures, arrive à Orléans à
5 heures et demie, à Paris à 7 heures 45, à Laon à 1 1 heures,
et tombe après minuit en Belgique et dans la mer du Nord. Sa
largeur moyenne était de 1 5 à 20 lieues. La grêle n'est tombée
GRÊLES PRODIGIEUSES. 685
que par places : à gauche de Périgueux^ sur rarrondissement de
Limoges^ à droite de Ghâleauroux^ au sud*est de Paris^ de Corbeil
à Lagny^ et dans les arrondissements de Soissons et de Saint-
Quentin; sur ce dernier point elle a été formidable. La masse de
cristaux tombée du ciel sur les prairies du Calelct formait un lit
de 2 kilomètres de long sur 600 mètres de large^ évalué dans
son ensemble à 600000 mètres cubes I Quatre jours après^ les grê-
lons n avaient pas encore disparu (voy. fig. 218^ p. 755).
Quelquefois il tombe des averses de grêle telles qu'elles dé-
truisent toutes les récoltes^ témoin celle qui ravagea les environs
d^Angoulême, le 3 août 1813. On était à la veille de la récolte^ et
tout annonçait au cultivateur qu'elle serait aussi belle qu'abon-
dante. La journée fut superbe^ et le vent souffla plein nord jus-
qu'à 3 heures après midi^ puis il tourna en un moment du
côté opposé; le ciel se couvrit de nuages^ qui bientôt s'amonce-
lèrent d'une manière effrayante. Le vent, qui était assez violent
depuis midi jusqu'à 5 heures^ cessa tout à coup de souffler. Le
tonnerre se fit entendre dans le lointain^ mais bientôt ses éclats
redoublèrent; ils devenaient à chaque instant plus forts et plus
fréquents ; le ciel s'obscurcit enfin tout à fait^ et d'épaisses ténè-
bres remplacèrent le jour. A 6 heures^ une grêle horrible se préci-
pite sur la terre avec fracas ; les grêlons étaient gros comme des
œufs. Plusieurs personnes en furent grièvement blessées , et un
enfant fut tué dans Tarrondissement de Barbezieux. Le lendemain^
4 août^ la terre présentait le triste aspect de l'hiver le plus ri-
goureux; les grêlons s'étaient accumulés dans les vallons et dans
les chemins à une hauteur de 8 à 1 0 décimètres ; les arbres étaient
entièrement dépouillés de leurs feuilles; les vignes étaient comme
hachées^ les moissons écrasées; les bestiaux et surtout les mou-
tons et les porcs qu'on n'avait pas eu le temps de rentrer^ furent
nautiles. Ces cantons restèrent dépeuplés de gibier^ et Ton trouva
même des louveteaux que la grêle avait tués. En 1818, l'on se res-
sentait encore de ce désastre; les vignes surtout n'avaient pas
repris leur force productive, et l'on fut obligé d'en arracher une
grande partie.
L'orage qui éclata le 17 juillet 1852, vers 6 heures du soir,
sur le territoire de Chaumont, dans la Haute-Marne^ parcourut
24 lieues de long sur 2 de large ; les blés^ les vignes et presque
tous les arbres furent détruits par des grêlons d'une grosseur
énorme. Le même ouragan fondit avec impétuosité sur le dépar-
tement de l'Aisne, déracina les arbres, renversa les chaumières,
686 LA GRÊLE.
tua plusieurs personnes ; en quelques secondes^ les champs, bou-
leversés par la violence du vent et de la grêle, ne présentaient
plus trace de moissons.
Le 17 juillet 1868, vers 8 heures du soir, une forte grêle dé-
vasta plusieurs communes des environs de Reims : les grêlons
avaient le volume d'une petite noix, et Torage a duré environ
45 minutes. Des cavités infundibuliformes , observées après l'o-
rage, produisaient, dans les parties sablonneuses et en pente, des
empreintes comparables à celles que laisserait un tir à la cible.
Os cavités, dans lesquelles les gréions étaient d'abord enchâssés,
constituent de véritables empreintes physiques de grêle, qui pa-
raissaient avoir, au point de vue de l'interprétation d'empreintes
du même genre observées par les géologues, une importance par-
ticulière.
Les grêles désastreuses'sont peu fréquentes dans nos climats; ce-
pendant on voit que de temps en temps elles exercent de grands
ravages. Le 18 juin 1839, un orage commença à Bruxelles vei"»
7 heures du soir; des nuages épais allaient du sud-sud-ouest nu
nord, tandis que la girouette indiquait un courant inférieur venant
du nord-ouest. Jusqu'à 7 heures et demie, on n'entendit qu un
roulement continu, pendant lequel les éclairs se succédaient avec
une étonnante rapidité. Bientôt après, un gros nuage, remarquable
par une nuance cendrée, et dont la direction était ouest-nord-ouest
au sud-est, plongea Bruxelles dans une obscurité presque complète,
et creva avec une épouvantable chute de grêle qui causa les plus
grands dégâts. La plupart des grêlons avaient une grosseur qui
variait de 12 à 20 millimètres; on en a trouvé qui avaient jusqu'à
30 millimètres. Quelques-uns étaient à peu près sphériques; mais
le plus grand nombre présentaient un aplatissement plus ou moins
grand. La hauteur de l'eau tombée pendant l'orage a été de
37""»/f. Le thermomètre centigrade s'était élevéjusqua33%A, qui
est son maximum pour Bruxelles; le baromètre atteignait un
minimum de 754""",48 vers 4 heures de l'après-midi.
La chute de la grêle a une tendance à suivre les vallées et les
rivières lorsque les nuages ne sont pas très-élevés; car, on le voit
par les cas précédents, les orages sont alors des courants géné-
raux qui viennent de l'Atlantique, et suivant la progression ordi-
naire des courants qui nous en arrivent, continuent leur marche
des régions du sud-ouest vers celles du nord-est. Mais dans tous
les orages secondaires partiels, qui sont les plus nombreux et se
bornent à quelques départements, on remarque une déviation évi-
LES ORAGES A GRÊLE. Ôfc?
dente le lon^ des vallées. Il semble aussi qu^ils évitent les forêts.
Depuis que les écoles normales de France s'attachent à constater
les faits météorologiques, les témoignages de Tinfluence des ter-
rains, la distribution des orages et de la grêle abondent. Tels et
tels pays sont grêlés chaque année, tandis que dautres ne le sont
qu'une fois en dix ans. On a pu même construire des cartes
statistiques des dégâts causés par la grêle dans chaque départe-
ment, en se servant des documents des compagnies d'assurances;
mais ces cartes sont peu exactes au point de vue météorologique,
puisqu'elles sont basées sur les pertes vénales : une même quan-
tité de grêle produira dix fois plus de perte en tombant sur une
plantation de tabac, comme dans le Bas-Rhin, qu'en tombant sur
des terrains incultes ou même des bois. Il n'en est pas moins vrai
ce[)endant que la quantité intrinsèque de grêle diffère pour des
pays voisins selon leur situation géologique, orographique et cli-
matologique.
Les orages à grêle sont ceux où le développement de l'électri-
cité atteint les plus grandes proportions. Les nuages épais où s'é-
labore le météore sont chargés d'une forte dose du mystérieux
fluide, dont une partie s'épuise dans leur propre sein ou dans les
décharges réciproques avec leurs congénères. Le tonnerre n'est
plus seulement alors un bruit succédant à l'éclair; c'est un roule-
ment continu pendant lequel on n'aperooit souvent pas les éclairs,
soit qu'ils n'aient que de très-petites dimensions, soit qu'ils agis-
sent exclusivement dans l'intérieur du mouvement des nuées.
Ainsi, le 4 septembre dernier (1871), entre autres, j'ai remarqué,
en suivant 1 orage à grêle qui se développa sur Paris entier, qu'à
;{ heures 30 minutes, après que la grêle était passée sur le
quartier de l'Observatoire, et lorsqu'elle se trouvait sur Ménilmon-
iant, un roulement de tonnerre sans éclairs dura pendant 6 mi-
nutes, et recommença plusieurs fois. — Le 7 mai 18G5, un vio-
lent orage éclate sur le département de l'Aisne et cause un désastre
(le plusieurs millions. Au-dessus des couches de nuages on voyait
un épais cumulus, d'un blanc livide, dans lequel se produisait un
pétillement continu d'éclairs; le roulement du tonnerre se prolon-
geait sans intensité ni fracas; un fourmillement non interrompu
d'éclairs engendrait une espèce de crépitcation sans intermittence,
et les explosions semblaient se concentrer dans l'intérieur de la
plus forte nuée. Lorsque la nuée eut franchi lentement les hau-
teurs de Rousoy, au faite du bassin de la Somme et de l'Escaut,
elle fondit avec une effrayante rapidité dans la vallée de ce dernier
688 LA GRÊLE.
fleuve^ cribla Vend'huile^ le Gàtelet^ Beaurevoir de grêlons en
nombre si considérable qu'ils couvrirent le sol sur une épaisseur
de 5 mètres ; ils y étaient encore six jours après, et formaient par
endroits des bancs si compactes que les eaux en furent endiguées;
lorsqu*on se mit à les déblayer, ils glissaient comme des ban-
quises I — Le 1 8 juin 1 839, à Bruxelles, par un fort orage à grêle,
M. Quételet remarqua, à 7 heures et demie du soir, un roule-
ment continu du tonnerre, pendant lequel les éclairs se succédaient
avec une étonnante rapidité. Bientôt après, un gros nuage cendré
plongea la ville dans une obscurité profonde, et creva avec une
épouvantable chute de grêle.
Il est intéressant pour nous de nous demander ici jusqu'à
quelles dimensions les grêlons peuvent atteindre. Un choix de do-
cuments authentiques nous permet de donner à ce sujet des com-
paraisons assez curieuses.
Âpres la grande grêle du 13 juillet 1788, dont nous parlions
tout à rheure, le géologiste Tessier façonna des morceaux de glace
qui lui parurent avoir la consistance de la grêle, de manière à
leur donner la grosseur d*un œuf de pigeon, d*un œuf de poule,
d*un œuf de dindon, pour faciliter aux météorologistes les moyens
d'évaluer approximativement le poids des grêlons en partant de
la manière habituelle de désigner leur grosseur. Le premier pe-
sait 11 grammes, le second 23 grammes, le troisième tV.)
grammes.
La grosseur la plus ordinaire de la grêle est à peu près celle
d*une noisette; souvent même il en tombe de la grosseur d'un
gros pois seulement. Dans les averses ordinaires, les grêlons
pèsent de 3 à 8 grammes.
Les trois dimensions que nous venons de rappeler se sont pré-
sentées fréquemment dans les annales de la météorologie. Ce n*est
pas un fait absolument extraordinaire de recevoir des grêlons de
10 à 70 grammes.
I^s faits extraordinaires sont les suivants, qui sont en même
temps parfaitement authentiques, et certifiés par des physiciens
connus :
Dans une grêle qui fit de grands ravages sur les bords du RhiOp
le 13 avril 1832, le grêlon le plus lourd trouvé par Vogel, à
Heinsberg, pesait 90 grammes. A Randerath, ils pesaient le
double.
Dans une grêle qui écrasa, pendant 45 minutes^ une partie du
Morbihan, le 21 juin 1846, les grêlons présentèrent toutes les
Ï^ORME ET GROSSEUR DES GRÊLONS. 689
dimensions comprises entre des noix et des œufs de dindon. On
en a mesuré un de 22 centimètres de circonférence.
Muncke a pesé, en Hainaut^ des grêlons dont le poids était de
120 grammes.
Le 29 avril 1697^ on ramassa dans le Flintshire^ suivant Hal-
ley^ des grêlons pesant 1 30 grammes^ et le 4 mai de la même an-
née^ Taylor mesura^ dans le Stratforshire^ des grêlons qui avaient
30 centimètres de tour.
Volney raconte que pendant Torage du 13 juillet 1788, il était
au château de Pontchartrain , à quatre lieues de Versailles; les
rayons du soleil étaient d'une chaleur insupportable, lair calme
et étouffant, c'est-à-dire très-raréfié ; le ciel était sam nuages^ et
cependant on entendait des coups de tonnerre. Vers 7 heures et
un quart parut un nuage au sud-ouest, suivi par un vent très-vif.
En quelques minutes, dit-il, le nuage remplit Thorizon et accourut
vers notre zénith avec un redoublement de vent alors frais, et tout
à coup commença une grêle, non pas verticale, mais lancée obli-
quement comme par 45°, d'une telle grosseur, que Ton eût dit des
plâtres jetés d'un toit que Ton démolit. Je n'en pouvais croire mes
yeux ; nombre de grains étaient plus gros que le poing d*un
homme, et je voyais qu'encore plusieurs d'entre eux n'étaient que
les éclats de morceaux plus gros. Lorsque je pus avancer la main
en sûreté hors de la porte de la maison où, fort à temps, je m té-
tais réfugié, j'en pris un, et les balances qui servaient à peser les
denrées m'indiquèrent le poids de plus de 6 onces (1 53 gram-
mes). Sa forme était très-irrégulière : trois cornes principales,
grosses comme le pouce, et presque aussi longues, prédominaient
du noyau qui les rassemblait!
Volta assure que, dans la nuit du 19 au 20 avril 1787, parmi
les énormes grêlons qui ravagèrent la ville de Côme et ses envi-
rons, on en trouva qui pesaient 9 onces (280 grammes).
Parent, de l'Académie des sciences, rapporte qu'il tomba, le
15 mai 1703, dans le Perche, des grêlons de la grosseur du poing.
Ils pesaient de 300 à 400 grammes.
Montignot et Tressan en ramassèrent à Toul, le 1 1 juillet 1753,
qui avaient la forme de polyèdres irréguliers, et un diamètre de
8 centimètres.
Pendant une grêle, le 5 octobre 1831, il tomba à Gonstantinople
des masses plus grosses que le poing, et pesant 500 grammes.
On cite des grêlons analogues ramassés en mai 1821 à Palestrina
(États romains).
4(1
Maie voitj des constatations {dus extraordînain» encore :
Le 1 5 juin 1 d21), une grêle fut assez forte pour enfoncer les toità
des maisons à Cazorla (Espagne) : les bloc» de glace pesaient jus-
qu'à 2 kilogrammes !
Dételles proportion» nepeuvent être atteintes que par des grêlons
agglomérès, soudés ensemble, soit là oïi ils tombent, soit mèmf
pendant leur chute. C'est ce que i'obser>ation a toujours constaté
du reste. Telle est, à plus forte raison, l'explication des faits sui-
vants, si toiilelbis ils sont bien réels :
Dans les derniers jours d'octobre 184'*, au milieu d'un ouragan
épouvantable qui dévasta le midi de la France, on ïit des grèloni
de 5 kilogrammes; la ville de Cette, en particulier, éprouva les
montrant leur
plus grands désastres; des hommes furent lapidés, des rluiaons
renversées et des vaisseaux coulés bas.
11 parait que dans une grêle fantastique arrivée le 8 mai 180'i,
on ramassa une masse de glace qui mesurait I mètre en long et en
large, el i décimètres d'épaisseur.
Le docteur Foissac, qui cite ce fait, ne le tient pas pour exagéré,
et il lui ajoute le suivant : >< M. Hue, de la congrégation de .Saint-
Lazare, missionnaire apostolique dans la Tartarie, le Thibet et la
Chine, rapporte que la grêle tombe fréquemment dans la Mongo-
lie, et souvent, dit ce vénérable ecclésiastique, elle est d'une gros-
seur surprenante : nous y avons vu des grêlons du poids de douze
livres ; il suilit quelquefois d'un instant pour exterminer des
troupeaux entiers.
■ En 18't3, pendant un grand orage, on entendit dans les airs
comme le bruit d'un vent terrible, el bfenlôt après il tomba dans
un champ, non loin de notre maison, un morceau de glace plus gros
FOKMB ET GROSSEUH DES GRÊLONS. 691
({u'una meule de moulin. On le cassa avec des haches, et, quoiqu'on
fût au temps des plus fortes chaleurs, il fut trois jours à se fondre
entièrement. »
Si le fait est réel, rien n'empêche d'admettre la clironique du
temps de Char lemague, qui parle de grêlons de 1 5 pieds de large
sjr 6 de long et H d'épaisseur; et celle de Tippo-Saïb, qui met
en scène un grêlon de la grosseur d'un éléphant!
Les formes des grêlons sont très-diverses. Ordinairement ils sont
ronds, sphériques, plus ou moins irréguliers, comme des pois, des
grains de raisin, des noisettes Un grand nombre aussi sont allon-
gés, comme des grains de ble, de cornouilles, d olives Lorsqu ils
sont très-grosj ils sont formes
par la juxtaposition de par
celles cristallisées Le 4 juil-
let 1810, pendant un orage
lie nuit qui désola une grande
partie de l'ouest de la France,
Deicros ramassa plusieurs grê-
lons sphériques entiers, dans
lesquels on remarquait un
premier noyau sphérique d'un
hlanc assez opaque, offrant
des traces de couches conccn-
tiiques; autour de ce nojau
était une enveloppe de glace Fîg. soo. — Coupe d'un grêlon, grwiie.
compacte, rayonnée du centre
à la circonférence, et terminée extérieurement par douze grandes
pyramides entre lesquelles des pyramides moindres étaient inter-
calées. Le tout formait une masse sphérique de près de 9 centimè-
tres de diamètre.
Des grêlons ramassés le 1 2 septembre 1 803 dans un chemin si-
tué au sud-ouest deTiflis, et dessinés dans le Bulletin de l'Académie
des sciences de Saint-Pétersbourg, avaient la forme ellipsoïdale, et
leur surface était recouverte d'un grand nombre de petits mame-
lons. Le tissu polyédrique, examiné à la loupe, montrait l'aspect
d'une série de pyramides à six pans, et une section faite dans l'iu-
térieur montrait aussi Texistencc d'un réseau à mailles hexago-
nales représenté par le dessin précédent.
Le 29 juillet de cette année (1871), à 6 heures du soir, par un
beau soleil, avec quelques nuages d'apparence très-innocente, on
entendit à Auxerre un bruit caractéristique, comparable à la mar-
692 LA GRÊLE.
che d un train lourdement cliariié. Quelques éclats de foudre pré-
cédèrent les chutes de la grêle. Celle-ci ne tarda pas à tomber sans
tempête, sans bouleversement atmosphérique, en miroitant au so-
leil dans sa descente tranquille. Les grêlons gardèrent leur forme
en tombant sur le sol. M. Daudin a dessiné quelques-unes de leurs
physionomies les plus caractérisliquea. Les voici, dans leurs di-
- Différcnles formes de grtloiu.
mensions exactes (^Bulletin inlernalionai de l'Observatoire de Paris,
du 27 août 1871). Ils occupent les quatre angles de celle figure.
Les deui grêlons taillés placés au centre sont ceux dont nous avons
parlé plus haut et qui ont été dessinés pour l'Académie de Pé-
tersbourg. On leur a ajouté quelques grêlons moins gros et de
forme plus ordinaire.
FORME ET GROSSEUR DES GRÊLONS. 693
Dana ce même orage, à Montargis, M. Parant a remarqué qu*à
G heures 45 minutes du soir il tomba, pendant une grêle abon-
dante, des morceaux de glace de 8 à 5 centimètres de longueur,
de forme ovoïde, et aussi transparents que le cristal.
Pendant Torage du 22 mai 1870 , à Paris, M. Trécul, de l'In-
stitut, remarqua que plusieurs grêlons étaient coniques, ou plutôt
pyriformes, c'est-à-dire plus larges à leur partie inférieure qu a
leur partie supérieure; il y en avait qui atteignaient environ 2 cen-
timètres de longueur et 1 cent, et demi de largeur. L'un d'entre eux,
spécialement examiné, présentait des caractères dignes d'attention.
Le tiers supérieur (la partie la plus étroite du grêlon) était opaque
et blanc, tandis que la partie inférieure, ou la plus large, était
d*une translucidité parfaite, comme la glace la plus pure. Eu ou-
tre, ce grêlon, vu par le gros bout, c'est-à-dire quand le diamètre
le plus étroit était placé transversalement par rapport à Taxe vi-
suel, montrait manifestement la figure d'un rhombe à angles ob-
tus, et des côtés partaient des facettes obliques qui convergeaient
et s'effaçaient vers le sommet obtus du grêlon.
Quant aux époques de la grêle, chacun a pu remarquer qu'elle
tombe principalement en été et dans l'après-midi, c'est-à-dire dans
les circonstances où sont réunies les conditions météorologiques
rapportées plus haut : grande chaleur à la surface du sol, dimi-
nution rapide avec la hauteur, forte évaporation des nuages sous
l'action du soleil. Comme cependant le seul conflit d'un vent su-
périeur très-froid avec un vent très-chaud à la même altitude peut
amener la production de la grêle, elle tombe parfois en hiver et par-
fois pendant la nuit; mais ce sont là des exceptions.
Les météorologistes réunissent souvent le grésil et la grêle, et
trouvent alors que ces météores aqueux tombent plus souvent en
hiver et au printemps qu'en été et en automne. Mais le grésil dif-
fère de la grêle, non-seulement par son état de division extrême,
mais encore par son mode de formation, car il ne prend pas nais-
sance au sein des orages et ne nécessite pas les grands mouve*
ments atmosphériques que nous avons résumés. Ce n'est qu'une
pluie glacée, ou qu'une neige grenue et dense.
CHAPITRE VI.
LES PRODIGES.
LES PLUIES DE SANG, — DE TERRE, — DE SOUFRE, — DE PLANTES»
DE GRENOUILLES, — DE POISSONS, — d'anIMAUX DIVERS.
A part les pluies ordinaires^ plus ou moins intenses, d'eau^ de
neige ou de grêle, que nous avons étudiées jusqu'ici, Thistoire des
météores nous offre parfois des pluies extraordinaires qui^ bien
souvent, ont jeté la terreur parmi les âmes faibles et ignorantes qui
croyaient y voir des signes directs de la colère céleste.
Nous ne parlerons pas des pierres tombées du ciel, des aéroli-
thes , dans lesquels les philosophes grecs voyaient des fragments
détachés de la voûte céleste, et qui sont, comme nous Tavons vu,
des corpuscules cosmiques circulant dans Tespace. Nous ne parle-
rons pas non plus des pluies de pierres, de briques, de planches,
de i;»oleries, qui sont dues à des trombes. Mais nous devons jeter
un coup d'œil critique sur certains phénomènes que nous avons
passés sous silence jusqu'ici. Et d*abord, commençons par les
pluies de sang.
Homère fait tomber une pluie de sang sur les héros grecs, pré-
sage de mort pour de nombreuses et vaillantes tètes, que Zeus doit
précipiter dans Hadès. Obsequens cite les suivantes : Après la prise
de Fidènes,ande Rome 14, des gouttes de sang tombèrent du ciel,
au grand étonnemenJt de tous. En 538 , pluie de sang abondante
sur le mont Aventin et à Âricie. En 570 et 572, sur la place de
Yulcain et sur celle de la Concorde, il pleut du sang pendant deux
jours ; en 585, pendant un jour. En 587, ce prodige apparut en
plusieurs endroits de la Campanie, au territoire de Préneste. En
LES PRODIGES. 695
626 à Céré; en 648 à Rome; en 650 à Duna; en 652 aux environs
(Je TAnio. Il plut du sang lors du meurtre de Tatius....
Plutarque parle de pluies de sang après de grands combats:
dans la guerre cimbrique^ par exemple, après le massacre de tant
de milliers de Cimbres dans les plaines de Marseille. Il admet que
les vapeurs sanguines distillées des corps et diluées dans Thumeur
des nuages^ communiquaient à ceux-ci leur coloration rouge.
Voici les pluies de sang que j'ai pu relever depuis le commen-
cement de notre ère jusqu'à la fin du siècle dernier, en mettant
surtout à profit les recherches de M. Grellois sur ce curieux sujet :
Je vois d'abord dans Grégoire de Tours que Tan 582 de noire ère « une pluie du
sang tomba sur le territoire de Paris. Beaucoup de gens la reçurent en leurs vête-
ments, et elle les mouilla de telles taches, qu'ils s'en dépouillèrent avec horreur. •
L'histoire de Constantinople rapporte une pluie analogue sur cette ville en 652.
En 654, le ciel parut embrasé dans les Gaules, du sang s'échappa des nuages en
abondance.
En 787, Fritsch signale, on Hongrie, une pluie de sang suivie d'une peste. On
en vit d'autres en 869 à Brixen, et en 929 à Bagdad.
En 1117, des phénomènes extraordinaires, pluies de sang, bruits souterrains,
jetèrent l'épouvante en Lombardie pendant la lutte de l'aiTranchissement des com-
munes, et l'on provoqua, à cet effet, une réunion d'évî^ques à Milan. Le même phé-
nomène fut observé à Brescia pendant trois jours et trois nuits, avant la mort du
pape Adrien IL
En 1144, il plut du sang sur plusieurs points de l'Allemagne; en 1163, à la
Rochelle.
En 1181, au mois de mars, il plut constamment du sang pendant trois jours,
en France et en Allemagne^ une croix lumineuse parut dans le ciel.
Vers la lin de 1543, il tomba du sang au château de Sassembourg, près de
Earendorf en Westphalie, en 1560 à Louvain. Dans les environs d'Einden (Frise
orientale], en 1571, il tomba, pendant la nuit, une si grande quantité de sang que
sur un espace de 5 à 6 milles l'herbe et les vêtements exposés à l'air prirent
une couleur pourpre. Plusieurs personnes en conservèrent dans des vases. On
chercha, mais en vain, à expliquer ce prodige par la supposition que la vapeur du
sang de nombreux bœufs abattus s'était élevée dans les nuages. On ne trouve pas
d'autre explication plus sérieuse parmi les causes naturelles.
Nous en remarquons aussi en 1623 à Strasbourg, en 1638 à Tournay, et en 1640
à Bruxelles.
On lit dans l'histoire de l'Académie des sciences, que le 17 mars 1669, à quatre
heures du matin, il tomba, en plusieurs endroits de la ville de Chdtillon-sur-Seine,
une espèce de pluie ou de liqueur roussâtre, épaisse, visqueuse et puante, qui res-
semblait à une pluie de sang. On en voyait de grosses gouttes imprimées contre
les murs, et même un mur en était fouetté de côté et d'autre : « ce qui fait croire
que celte pluie était formée d'eaux stagnantes et bourbeuses, enlevées par un tour-
billon de vent de quelques mares des environs. »
Venise en reçoit une en 1689.
En 1744 il tomba une pluie rouge au faubourg Saint-Pierre d'Arena de Gênes,
que les horreurs de la guerre, qui était alors sur les terres de la République, ren-
dirent très-eflrayante pour le peuple, et l'on vérifia ensuile que cette teinte résul-
tait d^une terre rouge qu'un vent impétueux avait enlevée d'une montajLne voisine.
L'Iiistoire ei» eonslate <■
'n Italie.
LES PRODIGES.
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liriLiri^iroii ne puisisc émcltii; ai
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diiioire pouviiil ilcvcnir roiipe ■
Kaswini, Ll lla/en,cl d'aiitiPS sii
lin neuvième .siècle, il tomba ui
ml ëti- assez souvent observées à noire époijiie
.■un dûiile sur la nSalilé du phénomèni'; la seuU'
nature de cette coloration, qui lui donnait uji>!
lit qu'une pluie plus épaisse el plus chaude qu'or-
omme du sang el faire illusion aux ignorant,
rauts du moyen âge, raeonlenl que vers le milieu
e iwudre rouge et une matière semblable à du
Kiing euai-'ulé. I les plûlosoplies étaient donc entrés déjà dans la voie d'une saine
cvpUealion; ils ne voient là qu'une ressemblance, ee qui peut être vrai, el non
une réalité, ee cpii répugne à la logiqiLc la plus simple, i Ce que le vulgaire appelle
pluie de s;mK. dit ('>. Scliotl, n'e^t ordinairement que la chute de vapeurs teintes
par du verniillou ou de la craie rouge. Mais quand il lombc du sang véritable, ce
qu'on pourrait difficilement
nier, c'est un miracle dû à la
volonté de Dieu. ■ l.ueur dr
vérité, bientôt évanouie! On
lit dans Enstathe, coiument.i-
teur d'IIoniêre, qu'en Armé-
nie les nuages laissent édi.ip-
per des pluies de sanp. parc'^
que cette contrée renferme
des mines de Ctnabre, dont
la poussière, mêlée à l'eau,
vient colorer les gouttes de
pluie.
Conrad Ljcoslhèues, dans
son Lirre de» Prodiges, dont
nous avons déjà donné un
fae-simileàla page 333de('t'l
ouvrage, représente les pJuifi
dt sang et les fluits de croix
en des dessins enfantins qui
nous donnent une idée de la
naïveté d'autrefois (voy. aussi
la Jlg. 204).
Au commencement de juil-
safij vint à tomber dans les
s'étendit à une demi-lieue de
ou désireux d'exploiter la
I.rélendi
(jfdlM de
lUDourfis '\\\\\. en l'roieJice, et celte pluie
i ville. Oui'lqui's pi'êlivs de la ville, tronip
rédulité du peuple, n'bésitèrenl pas à voir dans cet événement des influences
alauiqui's. Ilemeusenienl un homme insiruil, M. de l^eîresc, se livra, sur ce soi-
isantpiwlif;e, à des recherches assidues, e ' l td g tt fi ée
la muraille du cimetière de la grande 1 d A t d q Iq
oisines. [| reconnut bicnft qu'elles ii'ètai t t t q I ém
e papillon-j qu'où av.iil observés en abon 1 d I m m t d
lillet. Aucune laclio de ce genre n'existait t d I 11 1 p [ I
'avaient point paru, et, de plus, on n'en ol t p -d d I p
lojcime des maison^ niveau auipiel s'arrèt 11 I d ra D 11 rs
i pré-^ence de ces goutte*, dans des lieux couverls, ne pouvait permettre qu'on
sn|ipos;'it une origine atmo-pliérique.
s du miracle. 11 constata et Ctconslaler
rouvaienl que dans des cavités, des ia-
II s'enipiessa de montrer
que les préirndues gonlles de >ang ne
LES PLUIES DE SANG.
697
trrstices, sous le chaperon des niurs, jamais à la surface des pierres lournées vers
le ciel. Il prouva par ces diverses observations que les prétendues goultes de
sang étaient des gouttes de liqueur rouge déposées par les papillons.
Cependant, en dépit des remarques rassurantes de Peiresc, le peuple des fau-
iKiui^ d'Aix continua de ressentir une véritable terreur h la vue de ces larmes
sanglantes qui tactiaient le sot de la campagne.
Kéaumur signale le papillon nommé grande tortue comme le plus capable de
répandre ces sortes d'alarmes.
( Il y en a des milliers, dit-il , qui se transforment en chrysalides vers la fin de
Fig. 107. — Pluie de sang en Provence. Juillet
mai ou le commencement de juin. Pour se transformer, elles quittent les arbres,
elles vont souvent s'appliquer conire les murs , elles entrent même dans les mai*
sons de campagne .elles pendent aux cintres des portes, aux planchers. Si les pa-
pillons qui en sortent vers la fin de juin ou au commencement de juillet volaient
ensemble, il y en aurait assez pour former de petites nuées, et, par conséquent,
il y en aurait assez pour couvrir les pierres de certains cantons de taches d'un
rouge couleur de sang, et pour faire croire à ceux qui ne cherchent qu'à s'effrayer
et qu'& voir des prodiges, que pendant la nuit il a plu du sang. »
Kn général, cependant, les pluies de sang ne soot pas seule-
698 LES PRODIGES.
ment des taches rouges produites par certains insectes , mais ce
sont de véritables pluies, coloriées par des poussières emportées par
le vent. Ce n*est qu*en notre siècle qu*on a reconnu cette origine
générale.
Le 14 mars 1813^ Tune de ces étranges pluies rouges tomba
dans le royaume de Naples et dans les deux Calabres. Un savant,
Sementini, Texamina, l'analysa, en rendit compte dans les termes
suivants à TAcadémie des sciences de Naples :
« Un vent d'est soufflait depuis deux jours, lorsque les habi-
tants de Gérace (Fancienne Locres) aperçurent une nuée dense
s'avancer de la mer. A 2 heures après midi, le vent se calma;
mais la nuée couvrait déjà les montagnes voisines et commençait
à intercepter la lumière du soleil ; sa couleur, d'abord d'un rouge
pâle, devint ensuite d'un rouge de feu. La ville fut alors plongét^
dans des ténèbres si épaisses que, vers les 4 heures, on fut
obligé d'allumer des chandelles dans l'intérieur des maisons. I^
peuple, effrayé et par l'obscurité et par la couleur de la nuée, cou-
rut en foule dans la cathédrale faire des prières publiques. L'obs-
curité alla toujours en augmentant, et tout le ciel parut de la
couleur du fer rouge ; le tonnerre commença à gronder, et la mer,
quoique éloignée de 6 milles de la ville, augmentait l'épouvante
par ses mugissements; alors commencèrent à tomber de grosses
gouttes de pluie rougeâtres, que quelques-uns regardaient comme
des gouttes de sang, et d'autres comme des gouttes de feu. Enfin,
aux approches de la nuit, l'air commença à s'éclaircir, la foudre
et le tonnerre cessèrent, et le peuple rentra dans sa ti*anquillité
ordinaire. »
Sans commotions populaires, et avec quelques différences en
plus ou en moins, le même phénomène d'une pluie de poussière
rouge eut lieu non-seulement dans les deux Calabres, mais encort"
dans l'extrémité opposée des Abbruzzes.
Cette poussière avait une couleur d'un jaune de cannelle et
une saveur terreuse peu marquée; elle était onctueuse au toucher,
on y découvrait à la loupe de petits corps durs ressemblant au
pyroxène. La chaleur la brunissait, puis la rendait tout à ikit
noire, et enfin la rougissait en devenant plus intense. Après
l'action de la chaleur, elle laissa apercevoir, même à Toeil nu, une
multitude de petites lames brillantes, qui étaient du mica jaune.
Sa pesanteur spécifique, lorsqu'elle fut privée de corps durs, était
de 2,07; elle était composée de silice 33,0, alumine 15,5^ chaux
1 1,5, chrome 1,0, fer 14,5, acide carbonique 9,0.
LES PLUIES DE SANG. 699
D*où venait cette poussière? G*est ce que Ton ne put encore
déterminer.
Il faut arriver jusqu'à Tannée 1 846 pour avoir un eiamen gé-
néral de ces pluies^ qui les suivra dans Tespace jusqu'à leur ori-
gine.
Le 1 6 mai de cette année-là^ une pluie de terre salit toutes les
eaux de Syam (Jura). L'automne de la même année vit se repro-
duire une pluie de terre qui fut accompagnée par un cortège de
foudres, de pluies diluviennes, d'ouragans extraordinairement
désastreux, qui se déchaînèrent tour à tour, et à peu de chose près,
sur un large anneau du sphéroïde terrestre, de façon à ne se lais*
ser expliquer que par une grande perturbation du système des
alizés-
Alors, les cyclones bouleversèrent l'Atlantique : au milieu d'é-
pouvantables rafales, de tourmentes^ de grêles, des vaisseaux
furent démâtés, rasés comme des pontons; d'autres naviguaient
entre des débris flottants. Des tempêtes éclatèrent ensuite en France,
en Italie, à Constantinople, et plus loin, vers l'est, les typhons
exercèrent leurs fureurs sur les mers de Chine.
Les vents furent assez intenses pour détacher une couche de
terre dans les régions où la surface du sol offrait des sables ou de
la terre friable, facile à enlever. Transportée au loin, cette terre
devait nécessairement se déposer quelque part. L'effet se produisit
dans le midi de la France, entre le Puy et le Mont-Cenis, dans le
sens du vent dominant, et transversalement de Bourg à laDrôme.
Toutefois, l'abondance du précipité variait suivant les localités : à
Lyon même, il fut peu apparent, quoiqu'il se montrât sous la
forme d'un limon rougeâtre, que les croyances populaires quali-
fièrent de pluie de sang. Mais à Meximieux, les soldats d'un ba-
taillon qui se rendait à la frontière suisse ont été couverts de boue,
leurs fourniments en étaient tellement imprégnés qu'il fallqt les
soumettre à uu lavage soigné. Le château de Chamagnieu reçut un
crépi qui le rendit méconnaissable, et à Valence, la couche se
trouva si épaisse, que les habitants furent forcés de curer les goût*
tières des toits et de dégager les tuyaux de descente. Fournet rap-
porte un <;alcul duquel il résulte cette curieuse conclusion que,
pour le département de la Drôme, les nuées ont dû charrier et ré-
pandrct sur la contrée le poids énorme de 7200 quintaux métri-
ques, qui représentent la charge de 480 charrettes attelées de
4 chevaux vigoureux et portant chacune 40 quintaux métriques
de cette terre.
700 LES PRODIGES.
Ehrenberg^ auquel on fit parvenir des échantillons de ce pro-
duit^ y constata 73 formes organiques dont quelques-unes sont
propres à rAmérique méridionale. Cette terre venait du nouveau
monde I
L'intervalle de temps écoulé entre la sortie de rAmérique,
13 octobre, et Tarrivée sur la France, 47 octobre, fut d'environ
quatre jours, vitesse de 17°',Î5 par seconde.
Depuis 1 846, nous avons, comme pluie colorée remarquable,
celle du 31 mars 1847, dans les environs de Chambéry. Elle était
troublée par une matière laiteuse qui avait l'apparence d*une ar-
gile tenue en suspension. Les vêtements des passants qui reçurent
quelques gouttes de cette pluie restèrent parsemés de taches blan-
châtres assez visibles. Mais bientôt après, les nouvelles venues de
la Savoie, et surtout celles du grand Saint-Bernard, apprirent qu'il
y tomba une neige rouge terreuse poussée par le sud-ouest, et qui
recouvrit le sol sur une épaisseur de plusieurs centimètres.
Cette coloration de la neige par de la poussière ne doit pas être
confondue avec sa coloration plus fréquente par un petit animal
qui vit sur son sein glacé : le disceraca ou uredo nivalis^ espèce
(Vinfusoire qui se développe sur une étendue parfois singulière
dans les Alpes et dans les régions polaires.
Lors de la pluie rouge de 1 847 dont nous parlons, les neiges
s'étendaient sur une bonne partie de la France : à Paris, à Orléans,
dans les Vosges, dans la Bresse, et les ouragans sévirent à la
Havane, à Bahama, aux Açores, à Terre-Neuve, aux Sorlingues,
dans le Portugal et l'Espagne. Des tourbillons atmosphériques
bouleversaient le nord, l'ouest, le Havre, Paris; à Grignan, vingt-
quatre cigognes descendaient des nues, asphyxiées ou brûlées par
la foudre. Dans Nantua, une trombe enlevant à 3 mètres de
hauteur une guérite avec la sentinelle, couvrait les rues de débris
de tuiles, de vitres, de cheminées. Les nombres donnés par Four-
net font ressortir une baisse barométrique très-prononcée et très-
rapide dans la journée du 31 , à laquelle succéda une baisse encore
plus forte le 2 avril.
Nous devons ensuite relever la pluie de terre du 27 mars 1862,
remarquable par ses résultats. A l'état humide, le résidu possédait,
comme celui de 1 846, une couleur rouge assez marquée pour ra*
viver les préjugés populaires sur les pluies de sang; en séchant,
c'était une terre fine et jaunâtre. Ehrenberg y découvrit 44 formes
diverses, parmi lesquelles ces galionelles microscopiques dont un
pouce cube peut tenir 466 000.
LES PLUIES DE SANG. 701
Signalons encore celle du mois de mai 1 863^ à Beauvais^ à 5
heures du matin^ par une pluie à larges gouttes qui continua jus-
qu'à 41 heures. Les étoffes furent de nouveau maculées et offrirent
les empreintes d'une terre de même apparence que les précédentes.
Dans la nuit du 30 avril au 1 *' mai, vers 3 heures du malin,
un orage violent avec tonnerre éclata sur Perpignan; ensuite,
le matin, on reconnut sur plusieurs points de la ville aussi bien
qu'à la campagne une poussière rougeâtre dont on ignora d'abord
l'origine; mais il fut bientôt constaté qu'elle était tombée avec
la pluie. La même chute s'est étendue dans la plaine du départe-
ment des Pyrénées-Orientales, comme sur les points élevés, à cette
différence près, qu'il s'agissait, pour ceux-ci, d'une neige rouge.
L'apparition de ses flocons qu'on crut teints de sang causa une
certaine terreur aux habitants. Enfin, le même phénomène se ma-
nifesta sur plusieurs points du littoral de la Méditerranée.
On y trouva une poussière de marnes argileuses, ferrugineuses,
mêlées de sables très-fins qui, en traversant l'atmosphère, la dé-
pouillèrent d'une partie des matières organiques qui sy trouvaient
en suspension. En ce sens, ces pluies deviennent des chutes d'un
limon fertilisateur, des pluies d'engrais.
Naturellement, chaque vent un peu énergique est capable de
soulever des flots poussiéreux; le fait se remarqué encore plus
particulièrement quand, animé d'un mouvement giratoire, il pos-
sède Tespèce de force d'aspiration qui lui permet de composer les
petits follets ou tourbillons de sable que l'on rencontre si souvent
sur les routes.
Toute l'étendue de la vaste zone des déserts, qui se prolonge sur
les pays intertropicaux et subtropicaux de l'ancien comme du nou-
veau monde, est capable de livrer aux vents des éléments terreux,
transportables au loin. L'Europe peut également livrer aux vents
des sables et de la poussière, aussi bien que les contrées loin-
taines de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique.
Nous avons apprécié plus haut la puissance des trombes. Pour
ne rappeler que celle de i 780, remarquable au point de vue ac-
tuel, elle se développa près de Carcassonne, sur les bords de
l'Aude, éleva très-haut de grandes quantités de sable, découvrit
quatre-vingts maisons, emporta et dispersa au loin les gerbes
qu'elle rencontra sur les champs. De gros frênes furent déracinés;
leurs plus puissantes branches furent lancées jusqu'à 40 mètres
de distance, etc., etc. Une telle puissance suffit pour expliquer
les transports les plus lointains de sable et de terre. La pluie de
702 LES PRODralS.
sang tombée à Sienne^ du 28 au 31 décembre 1860^ et analysée
avec soin par le D. Campani^ a paru être d*origine organique.
L'une des dernières pluies de sang les plus remarquables est
celle du 1 0 mars 1 869. Ce jour-là^ le Sirocco, dont nous avons parlé
dans notre chapitre sur les vents particuliers^ soufflait à Naples.
Ses rafales emportaient avec elles cette espèce de nébulosité qui
lui est propre et qui ressemble à un léger brouillard ; le baromètre
avait beaucoup baissé et marquait 637 millimètres; il faisait très-
chaud^ et de temps à autre de brusques et courtes averses tom-
baient tantôt en pluie fine et serrée^ tantôt en larges gouttes
d^orage. Chaque goutte de cette pluie laissait une trace boueuse
là où elle était tombée.
Côs taches^ vues de près, avaient une teinte brun-jaunâtre tres-
prononcée et ressemblaient fort à l'empreinte produite par une
eau ferrugineuse ; les gouttes laissaient une trace sur les vête-
ments et marquaient sur la soie du chapeau, tout comme les écla-
boussures d'une boue renfermant de l'oxyde de fer. Une feuille de
papier blanc, préalablement mouillée et exposée au vent, a pré-
senté au bout de quelques minutes un assez grand nombre de pe-
tits grains rougeâtres, de forme sensiblement sphérique, dont le
diamètre pouvait varier de -j^ à -^ de millimètre.
Si l'on se demande d'où provenait ce sable, la réponse n'est pas
douteuse : en suivant la direction tracée par le vent, on arrive di-
rectement à l'Afrique sans rencontrer aucune terre d'où l'on puisse
supposer que ces matières auraient été enlevées ; c'est donc le si-
moum du Sahara qui les a semées sur la Méditerranée et projetées
jusque sur notre côte.
M. Breton, professeur à Grenoble, a remarqué que ce résidu était
tout à fait analogue à celui qu'il a ramassé à Valence en septem-
bre 1846, après la pluie rouge dont nous parlions tout à rheure.
Comme on l'avait présumé, ce sable venait en effet du Sahara.
On voit, par une autre relation, que le 3 mars 1869, l'Algérie
a été le théâtre d'un ouragan de la plus grande violence.
Près d'El-Outaïa nos soldats ont été surpris par le vent au mi-
lieu d'une mer de sable. Ils ont dû employer 4 heures et demie
pour parcourir 1 1 kilomètres. « Depuis 17 ans que je suis en Algé-
rie, dit un témoin oculaire, je n'avais jamais été témoin d'une
pareille tourmente. Toute notre petite colonne dut s'arrêter et
les précautions les plus grandes durent être prises pour la grouper
et éviter de perdre des hommes. A la seconde halte forcée, nous
tournâmes le dos à la rafale, et pendant une heure et demie il
LES PLUIES DE SANG. 703
nous fut impossible d apercevoir le soleil et le ciel, quoique. nous
n eussions remarqué antérieurement que de très-légers nuages
au-dessus de nos têtes. Pendant des quarts d'heure entiers^ on
cessait d^entrevoir son voisin, couché à 2 ou 3 mètres de distance.»
La pluie rouge tombée à Naples avait certainement été prise, la
veille sans doute, dans les sables du Sahara, aussi bouleversé par
une tempête qui du reste s'étendit sur l'Europe entière, la Médi-
terranée et l'Afrique.
Ces phénomènes sont intimement liés aux grands mouvements
de l'Atmosphère, comme M. Tarry en a fait récemment la judi-
cieose remarque.
Dix jours après la pluie rouge précédente, le 20 mars, une vio-
lente tempête, venant de l'Angleterre, assaillit les côtes nord de
la France. Le 20, un centre de dépression atmosphérique très-mar-
qué existe à Boulogne (734 millimètres); le 21, il est déjà à Lé-
sina, sur l'Adriatique. Pendant plusieurs jours, un vent viplent du
nord-ouest sévit sur la France, puis sur l'Italie. Le 22, le cyclone
est sur l'Afrique, où il soulève, comme précédemment les sables
du Sahara; puis le mouvement de recul se produit; une baisse
barométrique se manifeste de nouveau sur le sud de l'Europe, où
la pression s'était relevée après le passage du cyclone. Le 24, le
baromètre descend à 740 millimètres à Palerme, à 742 à Rome ;
le vent prend une violence inouïe ; à Rome le météorographe du
P. Secchi indique une vitesse de 640 milles en vingt-quatre heu-
res, la plus grande qui ait été atteinte dans toute Tannée.
En même temps. Je 23 mars, on observe en Sicile que l'atmo-
sphère est chargée de nuages épais et d'une poussière jaunâtre qui
donne au ciel un aspect insolite. La pluie étant venue à tomber,
chaque goutte laisse un résidu jaune qu^on ne peut séparer entiè-
rement qu'après deux ou trois fil trations. Cette substance, analysée
par le professeur Silveatre à Catane, contenait les éléments sui-
vants : de l'argile, du sable calcaire, du peroxyde d'hydrate de
fer, du chlorure de sodium, de la silice, et des matières organi-
ques azotées.
Le même phénomène est observé à Lubiace, près de Rome, et
à Lésina, en lUyrie. Ainsi, voilà les prodiges dont parle Tite-
Live, enregistrés aujourd'hui par l'Observatoire de Paris.
La dernière pluie rouge remarquable est celle du 13 fé-
vrier 1870.
Le 7 février, une forte dépression barométrique se produit sur
TAngleterre; le baromètre marque 745 millimètres àPenzance; le 9
704 LES PRODIGES.
elle descend sur la Méditerranée; le 10 elle est sur la Sicile, où le
baromètre est plus bas qu'à Rome. Cette baisse barométrique est
accompagnée dune violente tempête; à Rome, le vent souffle du
nord avec violence pendant trois jours, les 8, 9 et 10. Sous celte
influence glaciale, un froid terrible règne en France et en Italie; il
neige à Rome dans les nuils des 8 et î). Le 1 1 et le 12, le temps
se calme, et le baromètre remonte; le cyclone est sur l'Afrique où
il soulève les sables du Sahara. Puis le mouvement de recul dont
nous avons ])arlé ne tarde pas h se faire sentir; le P2, le baromè-
Irc tombe à 74'} millimètres au sud de l'Espagne; un vent furieux
du sud ne cesse de soufller le 13 et le 14 sur l'Espagne et l'Italie;
l'Afrique renvoie <*omme précédemment à l'Europe le cyclone
qu'elle en a reru les jours précédents avec l'ouragan qui l'accom-
pagne, plus le sal)le <|u'ila enlevé au Sahara. En effet, le 13 février,
à 2 lieun^s de l'après-midi, la présence d'un sable rougeâtre dans
l'eau de pluie est constatée (hms les environs de Rome, à Subiaco,
par M. Alvarez; à Tivoli par le P. Ciauq)ri, et à Mondragone par
le P. LavaiTi^d. Dans la nuit du 13 au L'i, il tombe à Gènes une
matière terreuse et rouge, el à Mimcaliéri le P. Denza, directeur de
r()bs(M'vatoire, recueille de \i\ neige roî/g^e contenant ce même sable.
Cet hislori(iue des pluies de sang nous montre 1" qu'elles sont
réelles^ 2** qu'i^Jles sont dues le plus souvent à des poussières
enlevées |)ar le vent à des régions souvent très - éloignées ,
3" qu'elles ne sont pas aussi rares (|u'elles le paraissent. Ainsi
celles qui ont été authentiqueuuMit constatées en Europe et en
Algérie en notre siècle et ont eu quelque importance par leur den-
sité et leur étendue, sont au nombre de 21 :
1803 Février Italie. 18^7 Mars Cliambéry.
1813 Février Calabre. 1852 Mars Lvon.
\S\k Mclohre OnÔLiIia, ettlie Nice 1854 Mal IlorbourgjprcîiOjl-
«'tiièiK'-^. mar.
1819 Si'pteiiibre. . . >Iii.1<mii, Moravi*'. 1860 31 Décembre. Sienne.
^^-'^ ^t:ii <li<_'ss('n. 1862 Mars Deaunan, près «It
1839 Avril niilip[)evillr. AIgé- Lyon.
rie. 1863 Mars Rhodes.
1841 Février (iéne^, Panne, Ca- 1863 Avril Entre Lyon et r\-
iligon. ragon.
1842 Mars (iièce. 1?63 25 Avril Toulouse.
3846 Mai Syaiu, Chanibéry. 1869 10 Mars Naples.
18'i6 Octobre Daupliiné, Savoie, 1869 23 Mars Sicile.
Vivarais. 1870 13 Février... Rome.
On voit que c'est au printemps et à rautomne, à Tépoque des
tempêtes é(|uino\iales, que ces pluies singulières se produisant le
PLUIES DE SANG, — DE LAIT, — DE CROIX. 705
plus souvent. Nous avons vu qu'elles peuvent être causées par les
traces de certains papillons. Une troisième cause doit encore être
remarquée ici : c'est celle qui provient des volcans, dont les cen-
dres peuvent être transportées par les vents à d'immenses distan-
ces. On pourrait en citer de nombreux exemples.
Voici maintenant une série d'autres pluies prodigieuses rappor-
tées par les chroniques anciennes, exagérées et interprétées de
manières diverses, et dont les explications ne sont pas toujours
faciles à donner.
Lesfiuiesde lait sont assez souvent mentionnées. Ainsi Obsequens rapporte
qu'au territoire de Véies, en 629, il plut du lait et de Thuile. L'absence de tout renr-
seignement positif sur les faits de cette nature autorise, tout au plus, à hasarder
quelques conjectures empruntées aux éruptions volcaniques ou à Tenlèvement de
terres blanches, crayeuses, par un ouragan. En 620, de Rome, des ruisseaux de
lait coulèrent dans le lac romain. En 6^3, du lait coula pendant trois jours, dans
un lieu non indiqué ; de nombreuses victimes furent immolées à Toccasion de ce
prodige. Ces prétendus ruisseaux de lait sont un phénomène commun dans cer-
taines contrées ; le lavage des terres blanches par les pluies suffît pour donner
naissance à cette illusion, qui ne saurait d'ailleurs résister au plus simple
examen.
Dion Cassius parle d'une pluie ayant Taspect de lait et qui, tombant sur des
pièces de monnaie ou des vases de cuivre, leur donna pour trois jours l'apparence
de l'argent. Si le fait est exact, il est évident qu'il s'agit ici de mercure sublimé
et retombant par le fait de sa condensation. Mais comment et dans quelles condi-
tions se seraient opérées cette sublimation et cette condensation? Voilà ce qu'il
faudrait savoir pour ajouter foi à ce soi-disant prodige.
Glycas signale également une pluie de mercure, qui peut être la même que la
précédente, quoiqu'elle soit rapportée à l'époque d'Aurélien*
Nous pouvons rapprocher de ces pluies un phénomène qui a été trop souvent
observé dans ces circonstances pour que sa réalité puisse être révoquée en doute.
Nous voulons parler de l'apparence de croix sur les vêtements. En voici quelques
exemples.
En 764, à Tours, les désordres des moines de l'église Saint-Martin attirèrent
la colère de Dieu* Du sang tomba du ciel sur la terre et des croix parurent sur les
vêtements des hommes (Grégoire de Tours).
Fritsch signale, en 783, une pluie de sang et des croix sur les vêtements, sans
qu'il soit question de pluie.
En 1094, des croix tombent du ciel sur les vêtements des prêtres, sans doute
pour les avertir de leur impiété, dit G. Schott.
L'an 1534, en Suède, il tomba une pluie qui laissait sur les vêtements Pappa-
reace de croix rouges. Cardan explique ce phénomène en disant que des poussières
rouges étaient délayées dans l'eau de pluie et que les croix étaient formées par les
gouttes tombant sur la trame des tissus. Fromond et Schott n'admettent pas cette
explication, parce que, suivant eux, ces croix ne se formaient pas seulement sur
quelques parties du vêtement, mais sur la totalité, et qu'en faisant tomber des
gouttes de sang sur un Ussu elles n^affectent jamais cette forme. Il y aurait donc
«u dans ce fait, d'après ces hommes religieux, une intervention directe de la divi-
nité.
Mais il y a mieux. Les chroniques rapportent que des croix tombèrent (en
1501) en Allemagne et en Belgique, non-seulement sur les vêtements, même
45
706
LES PRODIGES.
mftrmé* dus des coOïes (pour oes âwniers, «u moias, il faudrait dire : les
croix qui te formèrtnt et non qui tombimU) el aolamment sur les Têtemenls des
femmes, mais encore qai se marquaient sur la peau mf me des individus, et jusque
sur leur pain. Ce prodige dura trois ans, se renouTelanl au temps de la Passion
et de Pâques; sans doute, dit le narrateur de cette chronique, pour inspirer le
respect, trop souvent oublié, que nous devons au sang et k la croix du ^igneur.
Jean de Ilom, prince de Liège, rendit compte à Tempereur Maiimilien I^ de l'ob-
servation qu'il avait faite sur une jeune fille de celte ville, âgée de vin^t-deui ans,
dont les vêlements se couvraient incessamment de croix sanglautes, quoiqu'oD le*
changeât à chaque instant.
Du sang i, la chair la transition est directe. Rapportons le fait suivant, cilé par
Obsequens. ■ En l'an de Rome 273, la chair tombait du ciel comme de la neige,
en morceaux plus ou moins gros. Celle qui ne fut pas dévorée par les oiseaux ne
répandit pas d'odeur et no subit aucune altération. > Cette dernière caractéris-
tique démontrerait avec évidence, s'il en élait besoin, qu'il ne s'agit point ici de
véritable chair animale, la
chair étant essentiel lemen t
putrescible. Quelle était donc
cette substance ainsi tombée
du ciel? Pourrait.00 établir
quelque analogie entre la
chute de cette maliére solide
ol celle de la manne des Hé-
breux? En rap{>elant qu'on
trouve dans beaucoup de
sources thermales sulfureu-
ses une production d*a|i|ta-
rence animale, imitant la
chair, est-r« dépasser let
bornes de la vrai semblant-^
scientifique en supposant que
les conditions oécessaires à
la formation de celle sub-
stance se seraient acciden-
tellement rencontrées dans
l'atmosphËre T E?l-il plus
tMge d'opposer k ce pbén-'-
mène une -négation abso-
lue T se demande le docteur
Grelloïs. Chacun est libre du jugement k porter.
Rappelons, toutefois, qu'on cite d'autres exemples de pluies de snbsUnces nu-
tritives. Ainsi, de notre temps, en 183ï et en 1828, on vit dans une contrée de la
Perse tomber une pluie de ce genre, si abondante en quelques points, qu'elle
couvrait le sol à cinq ou six pouces de hauteur. C'était une es|iice de licben, déjà
connu ; les troupeaux, et surtout les moutons, a'en nourrirent arec avidité ; oa en
fit mCme du pain.
On peut rapprocher des faits précédents la chute de matières molles signalée p>r
Muscbenbroeck et qu'on vit en Iriande en 1675. C'était une pluie de substance
gnsse comme du beurre, glutineuse et qui se ramollissait dans la nwin, mats se
détachait au feu et prenait une mauvaise odeur.
L'abbé Richard rapporte les deux faits suivants, qu'il appelle des pluit-s de fev.
Au mois de novembre 17iil, un nuage chassé par un vent d'est trés-violent, apr#«
s'être heurté plusieurs fus contre les montagnea qui sont au-dessus de la ville
d'Almérie, au royaume de Cirenade en Espagne, se brisa, et il en sortit une pluie
PLUIES DE CHAIR, DE SOUFRE, DE GRAINES. 707
d*éliiicel1es ardentes qui non*seulement mirent le feu à toute la campagne des en*
Tirons, maïs encore à une partie de Tescadre ccHnmandée par M. de Court, et qui
était alors au port d^Almérie.
Le 10 mars 1695, sur les sept heures du soir, il s'éleva, à Châtillon-sur-Seine,
un grand orage; la tète de la nuée qui paraissait Texciter, s^étant enflammée, Taîr
parut tout en feu ; ceui qui le virent en furent fort effrayés et crurent que les vil-
lages voisins étaient entièrement consumés par le feu qui tombait de tous côtés en
étincelles semblables à celles qui sortent du fer rouge quand on le bat. Après être
tombées, elles roulaient quelque temps à terre et devenaient bleues ; elles s'étei-
gnaient ensuite. Cette pluie de feu dura un quart d'heure, occupa un grand terrain
où elle ne causa point dUncendie ; à la queue de Torage la neige tombait à grands
flocons.
En 828, il tomba du ciel des grains semblables à ceux du blé, mais plus petits.
Od met en regard de ce fait insolite les succès des Sarrasins et des Turcs.
On peut accepter sans difficulté ce fait, ainsi que le suivant rapporté par
Jonston : Pendant deux heures, dans la Carinthie et sur une surface de plus de
deux milles, il tomba des grains de blé dont on put faire du pain.
Nous admettons volontiers encore le récit de Cassiodore, qui assure que chez
les Atrébates, en 371 , il tomba de la laine véritablement mêlée à la pluie.
Les pluies de soufre j fréquemment citées aussi, ne sont d'habitude que le pollen
de certaines plantes dioïques, notamment pins et noisetiers, qui peut être, par les
vents, transporté à de grandes distances. Sans remonter à la pluie de soufre qui
détruisit Sodome et Gomorrhe, on ne peut guère, cependant, révoquer en doute
certaines chutes de soufre, qui paraissent bien constatées. Olaus Wormius rapporte
que, le 16 mai 1646, il tomba à Copenhague une pluie très-abondan(e qui inonda
toute la ville et qui contenait une poussière exactement semblable au soufre par
sa couleur et son odeur. Au dire de Simon Paulli, le 19 mai 1665, il tomba en
Norvège, par une tempête horrible, une poussière tout à fait semblable au soufre.
qui, jetée dans le feu, donna la même odeur et qui, mêlée avec Tesprit de téré-
benthine, produisit une liqueur dont Todeur ressemblait parfaitement à celle du
baume de soufre. Le voisinage des volcans de l'Islande peut suffire à l'explication
de ces faits. Des phénomènes de même nature ne sont pas rares à Naples. Siges-
bek fait mention, dans les mémoires de Breslaw, d'une pluie de soufre tombée
dans la ville de Brunswick, et qui était un vrai eoufre minéral.
Le fait demanderait confirmation. Quant aux pluies de pollen, de fleurs, de
feuilles, elles ont été authentiquement constatées.
A Autrèche (Indre-et-Loire), le 9 avril 1869, à midi dix minutes, l'air était très-
calme et sans aucun nuage. M. Jallois rapporte qu'un de ses correspondants con-
stata une pluie de feuilles sèches de chône tombant des régions élevées de l'atmo-
sphère; sa vue est très-perçante : il les voyait apparaître comme des points
brillants sur l'azur du ciel à une très-grande hauteur et tomber autour de lui en
suivant une trajectoire presque verticale , légèrement inclinée de l'ouest à l'est.
Il fut témoin de ce phénomène pendant environ dix minutes , mais la pluie de
feuilles avait probablement commencé avant sa sortie. Une pièce d^eau voi-
sîfne sur laquelle ces feuilles surnageaient en montrait au moins une par mètre
carré.
Ce phénomène paraît être une conséquence d'une très-forte bourrasque arrivée
le 3 avnl ; les feuilles de chêne soulevées par un tourbillon et transportées dans
les hautes régions de l'atmosphère ont été soutenues par le vent pendant six jours,
et sont tombées lorsque le calme s'est rétabli.
Cette pluie de feuilles de chêne me remet en mémoire une pluie d'oranges.
Le 8 juillet 1833, une trombe qui s'était formée sur la mer à la pointe de Pausi-
lippe, près de Naples, fit irruption sur le rivage et vida complètement deux grandes
corbeilles d*oranges ; quelques instants après, et à une assez grande distance de
708 LES PRODIGES.
là, une jeune fille qui se trouvait sur une terrasse» vit une pluie d'oranges tomber
autour d'elle : phénomène beaucoup plus gracieux qu'une pluie de grenouilles et
de crapauds, mais plus étonnant encore, puisque les oranges sont bien plus volu-
mineuses et plus lourdes que ceux de ces animaux qu'on a vus figurer dans les
pluies d'orage.
Après les pluies de végétaux^ voici maintenant des observations
plus curieuses encore et constatées d'une manière irréfîitaUe. Ce
sont des pluies d* animaux vivants.
Déjà nous avons vu au chapitre des Trombes, p. 610, que ces météores peuvent
soulever l'eau des étangs avec les poissons qu'elle contient. Le météorologiste
Peltler raconte qu'il reçut un jour sur la tête des grenouilles apportées par une
trombe. C'était à Ham, en 1835, et le fait fut dûment constaté. Citons>en un,
beaucoup plus récent.
Dans la nuit du 29 au 30 janvier 1869, vers k^ 30" du matin, après un violent
coup de vent, la neige est tombée jusqu'au jour (Arache, Haute-Savoie), et le ma*
tin, on a trouvé sur cette neige une grande quantité de larves vivantes. Elles n*ont
pu éclore dans les environs, car les jours précédents la température avait été très-
i)asse ; le 24 janvier, le thermomètre avait marqué 16 degrés, et les jours suivants
une moyenne de 5 degrés à sept heures du matin. Elles paraissent être pour la
plupart celles du Trogosita mauritanica, qui est commun sur les vieux boîs
dans les forêts du midi de la France. On a trouvé aussi quelques chenilles d'^un
petit papillon de la tribu des noctuéliens, probablement du Siibia ttagnieoJa. Cette
chenille parvient à toute sa grosseur dans le courant de février, et habite le centre
et le midi de la France.
Cette pluie d'insectes à Arache, à une altitude de 1000 à 1200 mètres, ne peut
s'expliquer que par un vent violent qui les a transportés de quelque localité du
midi de la France.
M. Tissot, instituteur communal, qui a observé ce phénomène, ajoute que, dans
le courant de novembre 1854, par un vent violent, plusieurs milliers d^însectes,
en grande partie vivants, vinrent s'abattre sur un bosquet des environs de "nirîn.
Les uns étaient à l'état de larve et les autres à l'état d'insecte parfait, et appar-
tenaient tous à une espèce de Tordre des hémiptères qui n*a jamais été trouvée
que dans File de Sardaîgne.
Les auteurs anciens ont rapporté plusieurs exemples de ces chutes d''in-
sectes.
Phanias, cité par Porta, rapporte que dans la Chersonèse il est tombé, pendant
trois jours, une pluie de poissons.
Dans Athénée, Philarcus raconte avoir vu tomber du ciel des poissons et des
grenouilles en grande quantité et en plusieurs lieux. Le même auteur fait la cita-
tion suivante : « Uéraclide Lembus, au vingrt-unième livre des Histoires, dit que
Dieu 6t pleuvoir des grenouilles autour de la Pœnie et de la Dardanie, en si
grande quantité que les maisons et les chemins en étaient remplis. On fenna les
habitations et on en tua un grand nombre; on en trouvait mêlées aux aliments, et
cuits avec eux; les eaux en étaient remplies; on ne pouvait poser le pied à terre.
La décomposition de leurs cadavres donna une odeur tellement infecte, qn^il fallut
déserter le pays.
Varro affirme que tous les habitants d'une certaine ville de la Ganle furent
chassés de leurs maisons par d'innombrables grenouilles tombées du cieL
Scaliger dit que la ville de Mirabel, en Aquitaine, fut, de son temps, remplie de
PLUIES DE POISSONS, DE GRENOUILLES. 709
grenouilles imparfaites (têtards) tombées du ciel. Jonston raconte, suivant le rap^
port de son précepteur, que dans nie d^AucIand (Frise) « où ne vit aucune gre-
nouille, > il en tomba avec la pluie. Olaus Magnus dit aussi que des nuages il
tombe souvent des grenouilles, des vers, des poissons dans les régions du nord
plus qu*ailleurs, à cause de la viscosité des nuages et de la chaleur qu*iis reçoi-
vent du principe sulfureux.
Fromond prétend qu'aux portes de Tournay, en 1625, étant avec plusieurs de
ses amis, une pluie subite tomba sur une poussière sèche, et fit paraître tout à
coup une telle armée de grenouilles, que de tous côtés on ne voyait presque autre
chose, toutes de même grandeur et de même couleur.
Porta dit avoir vu souvent, entre Naples et Pouzzoles, des grenouilles prendre
naissance au milieu de la poussière sèche subitement détrempée par la pluie. Cette
particularité, ajoute-t-il, est connue de beaucoup d'habitants de ces deux villes
^Grellois).
Ces apparitions subites de grenouilles et de crapauds sont dues la plupart du
temps à ce que ces animaux sortent volontiers de leurs bas-fonds après les pluies
d'orage, et peuvent facilement traverser des routes. Ce n'est qu'en des circonstances
extrêmement rares que des trombes peuvent enlever des poissons ou des grenouilles.
Les pluies de sauterelles sont dues à des caravanes volantes de ces orthoptères,
du criquet nomade surtout. Ces insectes deviennent le fléau de l'agriculture. Ils
arrivent, soutenus par les vents, ils s'abattent, et ch^ingent en désert aride la con-
trée la plus fertile. Vues de loin, leurs bandes innombrables ont l'aspect de
nuages orageux. Ces nuées sinistres cachent le soleil. Aussi haut et aussi loin que
les yeux peuvent porter, le ciel est noir et le sol inondé de ces insectes. Le bruis-
sement de ces millions d'ailes est comparable au bruit d'une cataracte. Quand
rhorrible armée se laisse tomber à terre, les branches des arbres cassent. En
quelques heures, et sur une étendue de plusieurs lieues, toute végétation a dis-
para. Les blés sont rongés jusqu'à la racine, les arbres dépouillés de leurs feuilles.
Tout a été détruit, scié, haché, dévoré. Quand il ne reste plus rien, le terrible
essaim s*enlève, comme à un signal donné, et repart, laissant derrière lui le déses-
poir et la famine.
Il arrive souvent qu'après avoir tout ravagé, ils périssent de faim avant l'épo-
que de la ponte. Leurs innombrables cadavres, amoncelés et échauffés par le so-
leil, ne tardent pas à entrer en putréfaction. Par les exhalaisons infectes qui s'en
dégagent, des maladies épidémiques se déclarent, qui déciment les populations.
En 1690, les sauterelles arrivèrent en Pologne et en Lithuanie, par trois endroits
et comme en trois corps. « Il s'en troqva en certains lieux, écrivait l'abbé de
Ussans, témoin oculaire, où elles étaient mortes les unes sur les autres, jusqu'à
quatre pieds de hauteur. Celles qui étaient vivantes se perchant sur les arbres,
faisaient ployer les branches jusqu'à terre. »
En 1749, ces criquets arrêtèrent l'armée de Charles XII, roi de Suède, en retraite
dans la Bessarabie, après sa défaite de Pultawa. Le roi se croyait assailli par un
orage de grêle lorsqu'une nuée de ces insectes s'abattit brusquement sur son
armée. L'arrivée des criquets avait été annoncée par un sifQement pareil à celui
qui précède une tempête, et le bruissement de leur vol couvrait la voix de la mer
Noire. Toutes les campagnes furent bientôt désolées sur leur passage.
Dans le midi de la France les criquets se multiplient quelquefois si prodigieu-
sement, qu'on peut remplir en peu de temps plusieurs barils de leurs œufs. Ils
ont causé, à diverses époques, d'immenses dégâts. C'est notamment dans les an-
nées 1805, 1820, 1822, 1824, 1825, 1832 et 1834, que leurs apparitions ont été re-
doutables dans le midi de la France.
Mézeray rapporte qu'au mois de janvier 1613, sous Louis XIII, les sauterelles
firent invasion dans la campagne d'Arles. En sept ou huit heures, les blés et les
fourrages furent dévorés jusqu'à la racine, sur une étendue de pays de 15 000 ar-
710 LES PRODIGES.
pcnls. Elcs passeront ensuiU' k- Rhône, vinrent à Tarascon et à Beaucairc, où
elli's LiiangËrent \es plantes potagères et la luzerne. Puis elles se Irao sport èrcnt à
Aranion, ;i Moiifrin, ï ValabrË^'ues, etc., où elles furent heureusement détruites en
grandir partie par les élournpaiix et d'autres oiseaux insectivores, accourus, par
bandes immenses, à cette curée formidable.
Les consiih d'Arles et de Marseille firent ramasser les œufs. Arles dépensa, pour
cette chasse, 25000 francs, et Marseille 20000 francs. 3000 quintaux d'œufs furent
enterras ou jclc-i dans le Rhûne. En comptant 1 750 000 leufs par quintal, cela
donnernit un tuliil de 5 milliards 250 millions de sauterelles détruites en germe, el
1 a ut relies
j\ele I raïiges dont le ia\s venait d'être
!■ territoire des ?f ai ni es -M a ries, non loin d'Aigues-Mortes, sur \<-
hoi'd di' la MéiliterrauOi-. 1518 sacs de blé furent remplis de sauterelles mories,
d'un poids de 63861 kiioïraninie-': 165 sacs, ou 6600 kilogrammes, furent ranias-
siH h Arles.
On Irouvi' lonjour- de* sauteri'lles en Algérie, dans les provinces d'Oran, Bone,
Alger, IloMgie ; mais elles ne vont pas jus.ju'à produire ces invasions terribles qui
cliariffent en iléserl les lieux cultivés. Il y a en Algérie des années à sauterelles,
comme il y a clie;: nous des anjiécs ii hannetons, à altises, à chenilles, etc. Ces
PLUIES DE SAUTERELLES, DE HANNETONS. 711
Oéaui sont heureusemeDt asseï rares. Les plus terribles ont eu lieu en I64& et
en 1666.
On a TU aussi de vâritables pluies de hannetons descendre comme d'un nuage
épais et couTrir les campagnes, les roules et les chemins.
Comme pour les saul«rellea, ce sont aussi des essaimages d'une province à une
autre. Des Iroupes de ces coléoptères, non pas soulevées par une trombe, mais
ordinairement aidées par le vent, ëmigrent d'un pays lorsqu'elles ont tout dévasté
et qu'elles ont fait table rase.
Pour donner une idée du nombre prodigieux auquel les hannetons arrivent dans
cerlaine^ circonstances, nous rapporterons quelques dates historiques.
Fig. 106' — Pluie de bannelons.
En 1574, ces insectes turent si abondants en Angleterre, qu'ils empêchèrent
plusieurs moulins de tourner sur la Savcrn.
En 1668, dans le comt^ de Galway, en Irlande, ils formaient un nuage si épais,
que le ciel en étail obscurci l'espace d'une lieue, et que les paysans avaient peine à
se frayer un chemin dans les endroits ou ils s'abattaient, lis délruisirent toute la
végétation, de sorte que le paysage rcvftit l'aspect désolé de l'hiver. Leurs mâchoi-
res Toraces faisaient un hruit comparable à celui que produit le sciage d'une grosse
pièce de bois; et le soir le bourdonnement de leurs ailes ressemblait à des roule-
ments lointains de tambours. Les malheureux Irlandais furent réduits à faire cuire
leurs envahisseurs et à les manger à défaut d'autre nourriture.
712 LES PRODIGES.
En 1804, d'immenses nuées de hannetons, précipitées par un vent violent dans
le lac de Zurich, formèrent sur le rivage un banc épais de corps amoncelés, dont les
exhalaisons putrides empestaient Tatmosphère.
En 1832, le 18 mai, à neuf heures du soir, une légion de hannetons assaillit une
diligence, sur la route de Gournay à Gisors, à sa sortie du village de Talmontiers,
avec une telle violence, que les chevaux, aveuglés et épouvantés, refusèrent d'avan-
cer, et que le conducteur fut obligé de rétrograder jusqu'au village, pour y atten-
dre la fin de cette grêle d'un nouveau genre (Figuier, les Insectes)»
Telle est la série des pluies de sang, de terre, de végétaux et d'ani-
maux que l'histoire de la météorologie peut enregistrer. Nous nous
arrêterons ici. De même que dans le chapitre précédent nous avons
vu des écrivains parler de grêlons de la grosseur d'un éléphant,
de même ici Texagération a parfois décuplé et centuplé les effets
authentiques. Ainsi, quelle que soit la fabuleuse force que le vent
puisse acquérir, nous laisserons dans le domaine de la ïable l'his-
toire d'Avicenne, ce prince des médecins arabes, qui affirme
avoir vu tomber des nuages le corps entier d'un veau. Cependant
Xavier de Maistre rapporte sérieusement qu'une jeune fille a été
enlevée par une trombe en 1820; c'est plus aérien et plus acces-
sible à la prise du zéphire homérique; la question serait de savoir
jusqu'à quelle hauteur la vierge légère a été enlevée. Déjà Cabeus,
au dix-septième siècle, avait rapporté qu'à Mantoue, vers 1618,
un vent violent enleva une femme qui lavait son linge dans le
lac. Même question que tout à l'heure. En fait de gros animaux,
la plus audacieuse histoire de ce genre est encore la plus ancienne:
celle du lion deNémée tombant de la Lune dans lePéloponèse....
Des centaines de kilogrammes tomtent parfois du ciel, il est vrai,
comme nous l'avons vu par les aérolithes. Mais les autres mondes
ne nous ont encore envoyé que des pierres. Les animaux, pois-
sons, insectes, graines, feuilles, tombés du ciel sont originaires de
la Terre, quel que soit le plaisir que nous aurions à recevoir des
échantillons des règnes animal et végétal de Mars ou de Jupiter.
LIVRE SIXIÈME
L'ÉLECTRICITÉ
LES ORAGES ET LA FOUDRE
CÏÏAPITKE I.
LtLECTRICITÉ SUR LA TERRE ET DANS L'ATMOSPHÈRE.
ÉTAT ÉLECTRIQUE DU GLOBE TERRESTRE. — DÉCOUVERTE DE l'ÉLECTRICITÉ
ATMOSPHÉRIQUE. — EXPÉRIENCES D'oTTO DE GUÉRICKE, WALL, NOLLET,
FR.VNKLIN, ROMAS, RICHMANN , SAUSSURE, ETC. — ÉLECTRICITÉ DU SOL,
DES NUAGES, DE l'aIR. — FORMATION DES ORAGES.
Dans les premiers Livres de cet ouvrage, nous avons appris à
apprécier l'air considéré en lui-même, son œuvre dans la nature,
son importance dans la vie terrestre. Nous avons ensuite étudié la
distribution de la chaleur sur le globe et dans l'Atmosphère, et re-
connu l'action permanente de cette force colossale qui meut sans
cesse la grande usine au fond de laquelle nous respirons. Plus
lard, notre attention s'est portée sur un élément non moins con-
sidérable, sur l'eau, examinée dans sa répartition sur le globe et
dans l'Atmosphère, unissant toujours dans notre contemplation le
globe solide et le fluide vital qui Tentoure, puisque leur action
réciproque s'enchaîne étroitement et qu'en étudiant l'Atmosphère
nous n'avons pas d'autre but ni d'autre résultat, en définitive, que
d'étudier la vie terrestre elle-même dans son ensemble général.
Nous arrivons maintenant à l'agent le plus merveilleux et le plus
singulier qui existe, dont l'étude complétera et fermera l'immense
panorama que nous avons développé dans cet ouvrage. Voici main-
tenant Vélectricité, les orages et la foudre. Son étude n'est pas la
moins compliquée; mais nous serons récompensés de notre at-»
tention par les spectacles prodigieux qui se révéleront à nos re-
gards. Examinons d'abord, suivant notre méthode générale, sa
distribution sur la Terre et dans l'Atmosphère.
716 L'ÉLECTRICITÉ SUR LA TERRE
Mais, en entrant -dans son domaine, rendons-nous compte d'a-
bord de son histoire, assez curieuse.
Nous pourrions sans doute remonter jusqu'à Numa Pompilius,
qui paraît avoir, comme les Étrusques, connu raffinilé de la
foudre pour les pointes, sa conductibilité par le fer, et essayé lui-
môme de détourner la foudre comme nous le faisons aujourd'hui
par les paratonnerres. Nous pourrions mettre en scène son succes-
seur le roi Tullus Hostilius, foudroyé comme le fut le physicien
Richmann, au siècle dernier, pour avoir manqué à certains rites,
c'est-à-dire à certaines précautions sans lesquelles il est dange-
reux de jouer avec la foudre. Nous pourrions enfin raconter com-
ment les Romains avaient interprété les différentes espèces d'éclairs
et de coups de tonnerre, en les divisant en foudres nationales, fou-
dres indi\iduelles, foudres de famille, foudres de conseil, foudres
d'autorité, foudres monitoires, postulatoires, confirmatoires, auxi-
liaires, foudres désagréables, perfides, pestiférées, menaçantes,
meurtrières, etc., etc. Mais cet ouvrage est déjà trop volumineux,
et je crains, mon cher lecteur, qu'il n'abuse déjà fort de votre pa-
tience éprouvée; nous voici à la page 716, ce qui m'épouvante
moi-même, et ce qui me désespérerait, si je n'avais apprécié l'im-
mensité du monde atmosphérique dans les six cents lieues que
j'ai faites en ballon. Malgré tout, il faut pourtant s'arrêter, même
au milieu des plus magnifiques paysages, même au milieu des
promenades douces et pensives du soir : il faut s'arrêter, mais
cependant voir le plus possible, comme nous avons essayé de le
faire en embrassant le spectacle de la nature, depuis les resplen-
dissantes œuvres du soleil d'été jusqu'aux clartés mortes du si-
lencieux clair de lune. Nous nous reposerons bientôt; mais nous
n'aurions pas apprécié Tœuvre de l'Atmosphère dans son étendue,
si nous ne voyions pas un orage fondre sous nos yeux, éclater
dans sa fureur au sein des nuages déchirés, précipiter la foudre
dans ses convulsions étourdissantes, et disparaître épuisé par des
décharges multipliées. De tous les phénomènes atmosphériques,
nuls ne mettent en jeu des forces à la fois plus subtiles et plus
formidables, plus brusques d'une part, plus judicieuses et plus
méthodiques d'autre part. C'est à n'y rien comprendre : depuis
Robert-Houdin jusqu'aux somnambules extralucides, aucun tour
de prestidigitation, aucun phénomène médianimique peut-être,
n'est supérieur aux actes de la foudre.
Nous disions qu'il serait superflu de remonter aux anciens
dans la relation qui va nous occuper. Nous ne pouvons omet-
ET DANS L'ATMOSPHÈRE. 717
tre aussi facilement les modernes. Voyons en deux mots cette
histoire.
Otto de Guéricke^ bourgmestre de Magdebourg^ et célèbre in*
venteur de la machine pneumatique^ fut le premier qui décou-
vrit^ vers 1 650, quelque apparence de lumière électrique. Le doc*
teur Wall, presque à la même époque, en excitant Télectricité sur
un grand cylindre d'ambre, observa une étincelle plus vive et un
bruit beaucoup plus fort; et, chose digne de remarque, cette pre-
mière étincelle produite par la main des hommes fut à Finstant
comparée aux éclats de la foudre. Cette lumière et ce craquement,
dit Wall dans son Mémoire {Trans. philos.), paraissent en quelque
façon représenter le tonnerre et Téclair. L'analogie était frappante,
il ne fallait que de l'imagination pour la saisir; mais^ pour en dé-
montrer la vérité, pour trouver dans un phénomène si petit les
causes et les lois du plus grand phénomène de la nature, il fallait
une série de preuves que l'on ne pouvait attendre que d*un génie
supérieur. Cependant plusieurs physiciens cherchaient ces preuves
dans des rapprochements plus ou moins ingénieux : les uns re-
marquaient que l'étincelle est crochue comme l'éclair, d'autres
pensaient que le tonnerre est entre les mains de la nature ce que
rélectricité est entre les nôtres : « J'avoue que cette idée me plai-
rait beaucoup, disait l'abbé Nollet, si elle était bien soutenue; et,
pour la soutenir, combien de raisons spécieuses I » Enfin, tout se
passait en raisonnements qui ne pouvaient rien conclure, parce
qu'en physique c'est l'expérience seule qui doit donner ses con-
clusions. Pendant que Ton raisonnait ainsi en Europe et dans tout
l'ancien monde savant sur cette grande question, l'on expérimen-
tait en Amérique, chez un peuple nouveau, à peine connu dans
les sciences, et ces expériences s'attaquaient directement à la fou-
dre. Franklin trouvait le moyen de la faire descendre du ciel pour
Tinterroger elle-même sur son origine. Après avoir fait plusieurs
découvertes électriques, particulièrement sur la bouteille de Leyde
et sur le pouvoir des pointes, Franklin eut la pensée hardie d'aller
chercher l'électricité au sein des nuages; il avait conclu de quel-
que» expériences décisives qu'une tige de métal pointue, élevée à
une grande hauteur, au sommet d'un édifice, devait recevoir
rélectricité des nuées orageuses. Il attendait avec une grande
anxiété la construction d'un clocher que l'on devait à cette époque
élever à Philadelphie; mais, lassé d'attendre et impatient d'exé-
enter une expérience qui devait lever tous les doutes, il eut recours
à un autre mtfyen plus expéditif et non moins sûr pour les résul-
718 LÉLECTRICITÈ SUR LA TERRE
lata. Comme il ne s'agiaauit que de porter un corps dans la région
du tonnerre, c'est-à-dire à une assez grande hauteur dans les airs,
Franklin imagina que ie cerf-volant, dont s'amusent les enfants,
pourrait lui servir aussi bien qu'aucun clocher que ce pût être.
Il prépara donc deux bâtons en croix, un mouchoir de soie, une
corde d'une longueur convenable, et, profilant du premier orage,
il s'en fut dans les champs tenter l'expérience. Une seule personne
l'accompagnait : c'étiiit son fils. Craignant le ridicule dont on ne
manque pas de couvrir les essais infructueux, comme il le dit avec
ingénuité, il n'avait voulu mettre personne dans sa eonfideni*e. Le
cerf-volant était lancé. Un nuage qui promettait beaucoup n'avait
produit aucun efl'et, d'autres nuages s'avançaient, et l'on peut ju-
ger do l'inquiétude avec laquelle ils étaient attendus. Tout parais-
sait tranquille, on ne voyait aucune étincelle, aucun signe élec-
trique; à la fin cependant quelques fdaments de la corde com-
mençaient à se soulever comme s'ils eussent été repoussés; ud
petit bruissement se fit entendre ; encouragé par ces apparences
électriques, Franklin présente le doigt à l'extrémité de la corde et
voit paraître à l'instant une vive étincelle qui fut bientôt suivie de
plusieurs autres. Ainsi, pour la première fois, le génie de l'homme
put se jouer avec la foudre et surprendre le secret de son exis-
tence.
L'expérience de Franklin eut lieu en juin 1 752, elle fut répétée
dans tous les pays savants, et partout avec le même succès. Va
magistrat français, de Romas, assesseur au présidial de Nérac,
ET DANS L'ATMOSPHÈRE. 7ig
profitant de la première pensée de Franklin^ qui avait été publiée
en France^ avait imaginé aussi de substituer le oerf-volant aux
barres élevées; et^ dès le mois de juin 1753^ avant d avoir con-
naissance des résultats de Franklin^ il avait obtenu des signes
électriques très-énergiques^ parce qu*il avait eu Theureuse idée
de mettre un fil de métal dans toute la longueur de la corde^ qui
mesurait 260 mètres. Plus tard^ en 1757^ de Romas répéta de
nouveau ces expériences pendant un orage^ et cette fois il obtint
des étincelles d'une grandeur surprenante. « Imaginez-vous de
voir^ dit-il^ des lames de feu de neuf ou dix pieds de longueur
et d'un pouce de grosseur^ qui faisaient autant ou plus de bruit que
des coups de pistolet. En moins d'une heure, j'eus certainement
trente lames de cette dimension^ sans compter mille autres de
sept pieds et au-dessous. » Un grand nombre de personnes^ des
dames auxquelles Torage ne faisait pas peur, assistaient aux expé-
riences, dont la nature faisait elle-même les frais.
Ces essais n'étaient pas sans danger^ comme on le devine
fiicilement. Romas fut une fois renversé par une décharge trop
forte, mais sans recevoir de blessure grave. Il n'en fut pas de
même de Richmann, membre de l'Académie des sciences de
Pétersbourg, qui perdit la vie dans une de ses expériences. Il avait
fait descendre du toit de sa maison dans son cabinet de physique
une tige de fer isolée qui lui amenait l'électricité atmosphérique,
dont il mesurait chaque jour l'intensité. Le 6 août 1753, au mi-
lieu d'un violent orage, il se tenait à distance de la barre pour évi-
ter les fortes étincelles et attendait le moment de la mesurer quand,
son graveur étant entré inopinément, Richmann fit vers lui quel-
ques pas qui l'approchèrent trop du conducteur. Un globe de feu
bleuâtre, gros comme le point, vint le frapper au front et Tétendit
raide mort.
Depuis cent ans l'étude de Félectricité a été doublement pour-
suivie par des expériences faites dans les laboratoires de physi-
que, d'une part, et dans l'Atmosphère, d'autre part. On sait à quels
splendides résultats, à quelles merveilleuses conséquences les
premières sont parvenues : la télégraphie électrique, qui nous fait
causer à voix basse avec nos voisins d'Amérique et porte la peu-*
sée humaine et les palpitations de la vie des peuples à travers le
monde civilisé tout entier ! la galvanoplastie, qui reproduit fidèle-
ment les chefs-d'œuvre de la statuaire et de la gravure, en sont les
deux plus importantes applications. Les expériences sur Télectri-
eité atmosphérique, consacrées à des phénomènes plus complexes
720 L'ÉLECTRICITÉ SUR LA TERRE
et plus puissants, ont conduit à acquérir une notion exacte des états
de cette électricité et de ses manifestations diverses.
L'électricité est une force dont la nature intime, comme celle de
la lumière, comme celle de la chaleur, comme celle de Tattraction,
nous reste inconnue. Cette force produit des effets; et c'est l'étude
de ces effets qui constitue la science. Pour expliquer ces effets, on
admet : r que Télectricité est un fluide subtil, susceptible de
s'amonceler, de se condenser, de se raréfier, de se décharger d'un
corps sur un autre, de franchir d'immenses distances avec une
vitesse qu'on a trouvée être supérieure encore à celle de la lumière,
qui est pourtant déjà de 77 000 lieues par seconde ; 2" que ce
fluide a deux modes d'existence, deux modes de manifestations,
que l'on distingue en appelant l'un positif et l'autre négatif. Ce
sont là des distinctions qui n'existent pas dans la nature et qui ne
sont causées pour nos sens que par des variations d'intensité re-
latives. Quoi qu'il en soit, on a constaté que les électricités contrai-
res satiirenty tandis que les électricités similaires se repoussent. La
réunion de quantités égales de fluides de nom contraire forme du
fluide neutre, ou naturel, que l'on suppose exister dans tous les
corps en quantité inépuisable. Sous diverses influences, parmi les-
quelles il faut citer le frottement, le fluide neutre se décompose
en ces deux éléments. Le globe terrestre et l'atinôsphère sont deux
grands réservoirs d'électricité, entre lesquels il y a des échanges
perpétuels de décomposition et de reconstitution, qui jouent dans
la vie des plantes et des animaux un rôle complénientaire de l'œu-
vre de la chaleur et de l'humidité.
Le résultat général des recherches sur l'état de l'électricité à la
surface du globe et dans l'Atmosphère est que dans l'état normal
le globe terrestre est chargé d'électricité négative, tandis que l'At-
mosphère est occupée par l'électricité positive. A la surface du sol,
oîi s'opèrent des échanges continuels, l'électricité est à l'état neutre,
ainsi que dans la couche d'air inférieure en contact avec la sur-
face, sur les continents comme sur les mers. L'électricité positive
augmente dans l'Atmosphère avec la hauteur,
L'évaporation considérable que nous avons vue s'effectuer à la
surface des mers dans les régions équatoriales charge d'électricité
positive les nuages, qui, transportés par les courants supérieurs,
marchent vers les régions polaires et chargent leur Atmosphère
d'une accumulation de cette électricité. L'influence de cette électri-
cité positive détermine dans le sol des régions polaires une con-
densation contraire d'électricité négative. Les aurores boréales sont
ET DANS L'ATMOSPHÈRE. 721
dues surtout h ces deux tensions opposées : c^est une reconstitution
sileDcieuse mais visible du fluide naturel par les deux tensions
contraii-ee de l'Atmosphère et du sol; aussi l'apparition des aurores
Fig. 30S. — l£ pby*icien Hidunaim roudroyé peodaiit une eipAriaoce.
boréales est-elle accompagnée de courants électriques circulant dans
le sol à une distance assez grande pour que les mouvements de
l'aiguille aimantée indiqueat à l'Observatoire de Paris, par exemple,
uae aurore qui se produit en Suède ou en Norvège.
7ÎÎ L'ÉLECTRICITÉ SDR LA TERRE
De rélectrisation positive des nuages résulte un âat analogue
pour les nuages. Cependant on voit parfois des nuages n^alifs. Il
n*est pas rare de remarquer aux sommets des montagnes des nua-
ges qui y adhèrent comme s'ils y étaient attirés, s y arrêtent, puis
s'en détachent pour suivre le mouvement général des vents. Il ar-
rive souvent que dans ce cas les nuages ont perdu leur électricité
positive en se mettant en contact avec les montagnes et ont pris en
revanche Télectricité négative de celles-ci, qui, loin de continuer à
les retenir, a une tendance à les repousser. D'autre part, une cou-
che de nuages située entre le sol, négatif, et une couche supérieure,
positive, est presque neutre, son électricité positive s'accumule
vers sa surface inférieure, et les premières gouttes de pluie les
feront disparaître. Cette couche se comportera dès lors comme la
surface du sol, c'est-à-dire qu'elle deviendra native sous Tin-
fluence de la couche supérieure, douée d'une forte tension posi-
tive. Mais, en général, les nuages sont chairs d'électricité posi-
tive.
L'électricité atmosphérique subit, comme la chaleur, comme la
pression atmosphérique, une double oscillation annuelle et diurne,
et des oscillations accidentelles plus considérables que les régu-
lières. Le maximum arrive de 6 à 7 heures du matin en été et de
1 0 heures à midi en hiver ; le minimum arrive entre 5 et 6 heu-
res du soir en été, et vers 3 heures en hiver. On remarque ensuite
un second maximum au coucher du soleil, puis une diminution
pendant la nuit jusqu'au lever du soleil. Cette oscillation est liée à
celle de l'état hygrométrique de Tair. Dans la variation annuelle,
le maximum arrive en janvier, et le minimum en juillet: elleest due
à la «rande circulation atmosphérique; Thiver est l'époque où le-
courants équatoriaux ont le plus d'activité dans notre hémisphert».
alors les aurores boréales sont le plus nombreuses.
Comme les états positifs ou négatifs de Télectricité, accuî^es aux
appareils construits pour mesurer l'intensité de cet agent, ne s^mt
qu'un rapport en plus ou en moins entre deux charges différentes y
il en résulte que lorsqu'un nuage électrisé positivement passe au-
dessus de nos tètes et se résout en pluie, l'air peut accuser de
Télectricité néizative avant et après la pluie, et même pendant, selon
rintensité de la charge du nuage. On peut se représenter cet état
de choses avec M. Quételet par le raisonnement suivant :
ABCDE est le sol que nous supposons à l'état neutre. La cou-
che d'air WClVE, parallèle au sol, est électrisée positivement,
en l'absence de nuages, et ^lalemenl dans toutes ses parties.
ET DANS L'ATMOSPHÈRE. 7i3
1^ couche A''B''CiyE', plus élevée, est aussi électrisée positive-
ment et avec plus d'intensité. Survient un nuage, B'CD', électrisé
positivement, mais plus que l'air ambiant : il en résulte que
relativement à lui l'air qui l'avoisine montrera une électricité
négative.
Pour un observateur placé en A, l'électricité, placée au-dessus
du sol, marquera de l'électricité positive. A mesure que le nuage
approchera, ces indications diminuant, elles deviendront bientiU
nulles, et même négatives au commencement du passage du nuage.
Mais la pluie ramènera de l'électricité positive. Une variation cor-
respondante se manifestera quand la pluie cessera et que le nuage
Fig. 209. — Variation Je r£lectricil£ atmosphciique soiu l'jnflucnce des nuages et de la pluie
s'éloignera; en Dles indications seront négatives; en E elles re-
deviendront positives.
Nous avons vu, dans notre Livre IV, que les conflits des grands
courants de i'Atmospbijre dans les régions tropicales, où s'opère le
nœud du circuit accompli de l'équateur aux pôles, que l'évapora-
tion des océans causée par la chaleur solaire en ces foyers de con-
densation, que la variation de la pression atmosphérique, etc., en-
gendrent les mouvements cycloniques, les ouragans, les tempêtes,
dont la marche tourbillonnante s'élève jusqu'à nos latitudes tem-
pérées. Ces mouvements énergiques développent l'électricité en
d'immenses proportions, et il est rare que l'orage, les éclairs et
le tonnerre n'accompagnent pas ces méléores. La formation des
nuages, sur l'océan et les continents, les broudiards de nos cou-
724 L'ÉLECTRICITÉ.
trées, la marche des nuées sur nos vallées et nos montagnes, dé-
fi:a^ent également des quantités variables d'électricité. Il y a orage
lorsque cette élettricité des nuages^ au lieu de s'échanger et de
s'écouler tranquillement, s'amoncelle en certains points, se con-
dense, salure en (juelque sorte les nuées, et finit par éclater brus-
quement pour se réunira l'électricité négative amoncelée en même
temps soit sur le sol, soit dans d'autres nuages.
Les grands orages nous arriNcut tout formés de l'Atlantique; ils
[)roNienn(Mil des eycloiuîs, et les nuages qui les portent sont géné-
ralement h une lijiuleur supérieure à 1000 et 1500 mètres, mar-
chant du sud ouest au nord-est^ sans paraître dérangés parle relief
du sol français. Les orages secondaires^ qui se forment dans nos
contrées uu'Mues, soûl portés |)ar des nuages dont la hauteur est in-
férieure à la précédente et |)arfois même rasent presque le sol, si bien
(pTils subissent son inlluiMice, ne passent qu'avec peine par-dessus
les monlagiies, et sui\ent les \allées, auxquelles ils distribuent
sans j)areim(Miie les coups de foudre et les averses de grêle.
La foiniation des orages est précédée d'une baisse lente et con-
tinue du baromètre. Le calme de l'air et une chaleur éloufTante,
(|ui tient au mau(|ne d é\aporation de la surface de notre corps,
sont des cir/oustances tout à fait caractéristiques. Les variations
de rél:it t'h'ilricjne tju sol et de l'atmosphère, d'ailleurs jointes aux
précédentes, agissent puissamment sur notre organisation. Une
anxiété singulière, indépendante de toute crainte motivée, s'empare
de certaines constitutions nerveuses, qui font de vains efforts pour
s'en défendre. C'est surtout dans ces circonstances que Ton recon-
naît coud)ien sont intiuuMuent liés le physique et le moral de
l'homme.
CHAPITRE IL
LES ÉCLAIRS ET LE TONNERRE.
Lorsque Télectricité se dégage d'un nuage surabondamment
chargé^ et se précipite soit sur un autre nuage^ soit sur un point
du sol chargé d'électricité contraire^ il y a production de lu-
mière électrique, étincelle rapide que nous faisons apparaître en
petit dans nos expériences de physique. Cette étincelle franchit
instantanément la distance quelconque qui sépare les deux points
électrisés : on a constaté qu'elle ne dure pas un dix-millième de
seconde. C'est cette étincelle électrique qui constitue Véclair; c'est
par elle que la foudre se manifeste pendant les orages.
En général, les éclairs ne nous apparaissentle plus fréquemment
que sous la forme d'une lueur subite diCTuse illuminant les nua-
ges^ le ciel et la terre, qui retombent immédiatement dans uue
ombre plus épaisse qu'auparavant, à cause du contraste. Soit que
dans ce cas l'échange de l'électricité entre les nuages opère à la
fois sur une grande surface qui s'illumine et s'éteint instantané-
ment, soit qu'il y ait une étincelle comme dans les éclairs en ligne
et qu'elle soit èachée par les nuages, on ne voit toujours dans ce
cas^ qui est le plus fréquent, qu'une clarté subite diffuse, sur la-
quelle se détachent un instant les contours plus ou moins accen-
tués des nuages.
Ces éclairs diffus sont les plus communs; on en voit des cen-
taines dans une journée, ou plutôt une nuit d'orage, pour un
seul éclair linéaire. Celui-ci cependant est l'éclair caractéristique
par excellence.
Ce n'est qu'une forte étincelle électrique, une petite boule de
726 LES ECLAIRS.
fuu qui s'élance du nuage Burchai^é sur la terre, ou d'un nua^ à
un autre, ou même qui monte de la terre aux nuages ; la rapidité
de son trajet produit l'efiet d'une ligne mince et lumineuse. Il est
rare que ce trajet s'eflectue en ligne droite, malgré l'axiome du
plus court chemin : soit à cause de la distribution variable de l'hu-
midité dans l'air, qui le rend plus ou moins hon conducteur, soit
à cause de la variabilité de la surcharge électrique des difTérents
points du sol et des nuages, Téclair se montre presque toujours en
zigzag. Le subtil fluide nous montre dans ses faits et gestes à
}-
travers nos habitations, qu'il saute subitement d'un point à un
autre, puis à un autre encore, comme par caprice, mais évidem-
ment en obéissant aux lois de la distribution et de la conductibilit»'-
de lélectricilé. Le plus souvent les éclairs linéaires sont à zigzags
à angles obtus, ou bien ils serpentent, sinueux et ondulés. Parfois
ils se bifurquent en deux ou plusieurs branches, Nicholson et
l'abbé Bichard ont observé des éclairs fourchus. Parfois, et plus
rarement, ils se bifurquent en trois branches; Arago en cîle plu-
sieurs ex:emple8, surtout dans des orages volcaniques; Kaemtz en
a vu une fois en sa vie.| Parfois encore ils se ramifient en quatre
1
LKS SGLAIRS. 7S7
et cÎDq branches, ou bien les branches issues de l'éclair primitif
se ramifient en plusieurs petites branches latérales. M. Liais en a
observé et dessiné à cinq branches.
Les éclairs ne sont pas toujours d'un blanc éblouissant, mais
of&ent parfois une teinte jaune, rouge, bleue, même violette et
pourpre; cette couleur dépend de la quantité d'électricité qui tra<
verse l'air, de la densité de celui-ci, de son humidité et des sub-
stances qu'il tient en suspension. Les éclairs violets annoncent en
général une grande hauteur pour les nuages orageux d'où ils des-
Fig. 311. — Éclair en zigzag.
cendent, à travers un air raréfié qui rappelle celui des tubes de
Geissler.
On se fait rarement une idée de la longueur des éclairs. Tandis
que nous avons tant de peine dans nos cabinets de physique à
produire une étincelle électrique de quelques centimètres, ta na-
ture en fait éclater qui ne mesurent pas moins de 1 kilomètre,
5, 10, 15 kilomètres de longueur. F. Petit a mesuré à Toulouse
des éclairs de 17 kilomètres; d'un très-grand nombre de déter-
minations prises, c'est la plus forte que je connaisse. Arago a
trouvé pour une série d'éclairs étudiés par lui une longueur de 3 à
4 lieues.
728 LES ECLAIRS.
Quelle est la hauteur des nuages orageux? D'après toutes les
observations faites, il est évident qu'il y a des orages à toutes les
hauteurs. De Tlsle en a mesuré un le 6 juin 1712 qui planait à
8600 mètres au-dessus de Paris; Chappe, le 13 juillet 1761, en a
relevé un à 3'i70 mètres au-dessus de Tobolsk; Kaemtz, le 15 juin
1834, en a constaté un à 3100 mètres au-dessus de Halle. Ces
observations ont donné une série décroissante de hauteurs, qui
arrive presque jusqu'au sol. Haidinger a mesuré Télévation de
nuages orageux qui n'étaient qu à 70 mètres au-dessus de Gratz,
le 15 juin 1826, et même un jour à 28 mètres ieulement au-dessus
irAdmont, le 26 avril 1827. Voilà pour les pays de plaine. Quant
aux pays de montagnes, Saussure en a observé au-dessus du Mont-
Blanc, Bonguer et la Condamine sur le Pichincha, à 4868 mètres,
Ramond sur le mont Perdu, à 3410 mètres, et sur le pic du
Midi, à 2935 mètres, enfin également à toutes les hauteurs. Sur
l'océan, on les a trouvés généralement situés entre 900 et 1400
mètres.
Que l'éclair se produise horizontalement entre deux groupes de
nuages, ou obliquement soit entre des nuages de différentes cou-
ches, soit entre les nuages et la terre, il mesure ordinairement
une longueur de plusieurs kilomètres. C'est cette longueur qui
est la première cause du roulement du tonnerre.
Le tonnerre n'est aulre chose en effet que le bruit de l'étincelle
électrique opérant un échange dV^ectricité, une neutralisation,
entre deux points plus ou moins éloignés.
Le bruit du tonnerre peut être du à plusieurs causes différentes.
L'étincelle elle-même, en traversant instantanément l'air atmosphé-
rique, refoule les molécules sur son passage et produit un vide
momentané dans lequel se [)récipite aussitôt Tair environnant, et
ainsi de suite jusqu'à une certaine distance. Pouillet a combattu
cette explication assez naturelle en objectant que si telle était la
cause du tonnerre, le passage d'un boulet de canon devait produire
un bruit anologue. L'objection n'est pas juste, car le boulet de canon
n'est qu'une tortue à côté de la flèche de la foudre. En second lieu,
W bruit du tonnerre peut être dû à ce que les nuages se dilatent sous
1 influence delà tension électrique qui les gonfle en quelque sorte,
les allonge, et les tend avec assez de force en certains points pour que,
si une étincelle vient à décharger le nuage, l'air extérieur, n'étant
plus retenu par la force expansive du fluide électrique qui lui fai-
sait équilibre, se précipite de toutcîs parts vers les nuages. On peut
voir \l\ la cause du bruit du tonnerre et de l'averse qui le suit. Les
LE TONNERRE. 729
états électriques des divers nuages qui composent un orage étant
solidaires les uns des autres^ la décharge de l'un doit amener
celle de plusieurs autres plus ou moins éloignés. Dans un cas
comme dans Tautre toutefois^ le bruit est toujours causé par Tex-
pansion de l'air là où le vide plus ou moins partiel vient d'être
fait, comme il arrive pour les armes à feu, pour le crève-vessie,
etc. Lorqu*on se trouve au point où la foudre aboutit, — où le
tonnerre tombe, selon l'expression commune, — ce bruit n'est ja-
mais bien long, et ressemble à s'y méprendre à celui d'un coup de
canon, de fusil, de pistolet, suivant Tintensilé. Mais l'un des carac-
tères particuliers du tonnerre est constitué par le roulement, comme
son nom l'imite dans toutes les langues : tonnerrey lonitrimmj
bronti, ihunder, donner.
On se demande souvent à quoi est dû le roulement souvent fort
long. Plusieurs causes sont ici en présence. La première est due à
la longueur de l'éclair et à la différence de vitesse du son et de la
Fig. 212. — Durée du bruit du tonnerre.
lumière. Supposons, par exemple, un éclair horizontal AE,de 1 1000
mètres de long. (Chaque kilomètre est représenté ici par un centi-
mètre.) L'dbservateur situé en 0, au-dessous de l'extrémité E de
l'éclair, qui se dessine à 1 kilomètre de hauteur/ verra cet éclair
dans toute sa longueur en un instant indivisible ; le son se formera
aussi à l'instant même sur toute la ligne de l'éclair. Mais les ondes
sonores n'arriveront à l'oreille de l'observateur qu'en des temps
différents. Celle qui part du point E, le plus rapproché, arrivera
en 3 secondes, le son parcourant environ 337 mètres par seconde.
Celle qui s'est formée, au môme moment indivisible, au point I),
k 2000 mètres du point 0, met le double de temps à arriver. Celle
qui vient du point C, à 4000 mètres, n'arrive qu'après 12 secon-
des.... Le son formé en B n'arrive qu'après le temps nécessaire
pour franchir 8 kilomètres, c'est-à-dire après 23 secondes.... En-
fin le .son parti de A n'arrivera qu'après 32 secondes : aussi le
roulement aura duré plus d'une demi-minute, en allant en s'étei-
gnant.
730 LB TONNERRE.
Si^ ce qui est plus fréquent^ l'observateur ne se trouve pas jus-
tement placé vers Tune des extrémités de réclair ^ mais en un
point quelconque de son trajet^ il entend d'abord le coup^ puis
une augmentation du bruit, puis une diminution. En effet, dans
ce cas, le son parti d'un point D situé au-dessus de sa tète, et à
1 000 mètres de hauteur, arrive seul en trois secondes ; mais les
^M>0
0
Fig. 213. — Commencement, renforcement et diminution de Tlotensité du tonnerre.
sons formés de D en E d'une part, et de C en D d'autre part, arri-
vent en même temps en s'ajoutant l'un à l'autre, pendant neuf
secondes, temps nécessaire pour venir de 1000 à 3000 mètres. A
partir de C les sons arrivent en s'éteignant par la distance, comme
dans l'exemple précédent, et le tonnerre a duré 23 secondes au
lieu de 32.
A cette cause de roulements prolongés s'ajoute le nombre des
décharges qui s'opèrent souvent très-vite entre les nuages orageux,
— les zigzags et les ramifications des éclairs causés par la diver-
sité hygrométrique des différentes couches d'air, — les échos répé-
tés par les montagnes, le sol, les eaux et les nuages eux-mêmes,
— à quoi il faut encore ajouter les interférences produites par la
rencontre des divers systèmes d'ondes sonores.
La durée du roulement du tonnerre est très- variable, comme
chacun a pu le- remarquer. La plus longue durée constatée pour
un seul éclair est celle de 45 secondes, à Paris, par de l'Isle, le
17 juin 1712. Le même jour, il compta 41 secondes pour une
autre durée; le 8 juillet de la même année, il compta 39 secondes.
On y remarque les intervalles compris entre le commencement du
tonnerre et entre les différentes phases d'intensité du roulement,
comme dans l'exemple suivant, qui est celui du 8 juillet :
à 0 secondes, éclair ;
à 1 1 secondes, le tonnerre commence doucement ;
à 1 2 secondes, il éclate ;
à 32 secondes, les éclats cessent ;
à 50 secondes, le bruit finit doucement.
L'intensité du tonnerre offre d'étonnantes variations. En certains
LE TONNERRE. 731
cas, les notices dont nous parierons plus loin la comparent au
bruit de cent pièces de canon qui partiraient à la fois. En d'autres
cas^ on n'entend qu un coup de pistolet^ puis un roulement plus
ou moins sombre. Parfois les éclats rappellent le déchirement
criard d*une pièce de soie^ parfois la course d*un chariot chargé
de barres de fer et dégringolant sur le pavé d'une rue en
pente. . • .
Le plus long intervalle qu*on ait constaté entre Téclair et le ton-
nerre est celui de 72 secondes à Paris^ et également par l'astronome
de risle^ le 30 avril 1712. Ce nombre considérable donne 24 ki-
lomètres ou 6 lieues pour la distance du nuage. Après ce résultat
exceptionnel^ le plus fort est 49 secondes^ qui correspond à 4 lieues
et demie. Par des constatations directes^ on a reconnu qu'un orage
ne 8*entend jamais au delà de 6 lieues^ et rarement au delà de 3
ou 4. Les éclairs se voient^ mais ne portent pas si loin. Le fait est
d'autant plus curieux qu'on entend le tonnerre des hommes bien
au delà de ces distances. Le canon s'entend fort bien à 10 lieues.
Lorsque ce sont de fortes pièces^ on l'entend à une distance double.
Les canonnades des sièges ou des grandes batailles se laissent per-
cevoir jusqu'à 30 lieues et davantage. L'hiver dernier, les canons
Krupp, auxquels l'empereur des Français avait décerné une récom-
pense à l'Exposition de 1 8G7 et dans lesquels les hommes d'État
de cette planète saluent l'engin de civilisation le plus expéditif^
ces belles pièces d'acier se faisaient entendre pendant les nuits du
bombardement jusqu'à Dieppe^ à 35 lieues de Paris. La canonnade
du 30 mars 1814, qui courcmna le premier empire comme celle-
ci vient de couronner le second, fut entendue dans la commune de
Casson, située entre Lisieux et Caen, à 44 lieues de Paris. Arago
rapporte même qu'on entendit le canon de Waterloo jusqu'à Creil,
qui en est distant de 50 lieues. Ainsi la foudre fabriquée par la
main humaine se fait entendre beaucoup plus loin que la foudre
de la nature. 11 est vrai qu'elle est incomparablement plus mé-
chante, et qu'elle fait infiniment plus de victimes.
Si le tonnerre ne peut pas s'entendre à plus de 6 lieues, il en ré-
sulte que si l'on entend un coup de tonnerre par un ciel pur, ce
coup ne provient pas de nuages situés au delà de l'horizon visible,
car on voit à plus de 6 lieues de distance. Un homme de taille
ordinaire, de 1 ",65, peut voir, si Thorizon est bien clair, un objet
placé à terre à la distance de 4000 mètres ou une lieue.
Si Tobjet est élevé de 25 mètres, il sera aperçu à 5 lieues et
demie ;
732 LE TONNERRE.
Si la hauteur est de 500 mètres, comme une montagne isolée
par exemple, on la découvrira à la distance de 21 Heues.
Si l'objet est à 1000 mètres d'élévation, comme le sont en
moyenne tes nuages cumulus de nos climats, nous le verrons jus-
qu'à 29 lieues.
Pour qu'un coup de tonnerre entendu par un ciel pur provînt
d'un nuage, il Faudrait donc supposer ce nuage à une trentaine de
mètres de hauteur, — ce qui n'a jamais Heu. Ainsi l'électricité
peut se dégager de certaines régions de l'air, de nuages invisibles,
produire des éclairs et faire entendre du tonnerre par ud temps
serein. L'observation a constaté ce fait quelquefois. Il reste très-
rare.
A cet ensemble de documents sur la manière d'être générale du
tonnerre et des éclairs, nous pouvons ajouter que, malgré l'extrême
rapidité, ou pour mieux dire l'instantanéité de l'éclair, on est
parvenu cependant à en mesurer la durée et à constater qu'il ne
dure pas même un dix-millième de seconde ! Pour cela, on prend
un cercle de corLon partagé du centre à la circonférence en secteurs
blancs et noirs. Ce cercle peut tourner comme une roue, avec une
vitesse aussi grande qu'on le veut. Un sait que les impieBsions
lumineuses restent un dixième de seconde sur ta rétine; ainsi, si
l'on imite ce jeu d'enfant qui consiste ù faire tourner un charbon
allumé, si te tour est fait en un dixième de seconde, chaque po-
sition successive du charbon restant ce même temps imprimée sur
ta rétine, on voit un cercle continu. En faisant tourner notre cercle
de rais blancs et noirs, nous ne distinguons plus les secteurs, et
ne voyons qu'un cercle gris, si chaque rayon passe devant notre
oeil en moins d'un dixième de seconde. Or, on peut imprimer à
l'appareil une rotation de cent tours par seconde et davantage.
Cela posé, si notre cercle est éclairé d'une manière continue, nous
n'en distinguerons pas les lignes, puisqu'elles se succèdent dans
notre œil plus vite que l'impression produite par elles
y reste. Mais si le cercle tourne devant nous dans
robscurilé, et qu'une lumière instantanée vienne à
l'éclairer soudain, puis à disparaître aussi vite, l'im-
pression produite dans notre œil par chacun des sec-
Fig.si4. leurs durera moins d'un dixième de seconde, sera
Muure de li ■ i i •
dur^ de l'écUir. presque instantanée, et le cercle nous apparaîtra
comme s'il était immobile. En imprimant à l'ai^-
reil une rotation calculée, on a constaté que l'éclair ne dure pas
un dix-millième de seconde I
LE TONNERRE. 733
La lumière^ franchissant 77000 lieues en une seconde^ ne met
qu un instant absolument inappréciable pour venir du lieu où se
produit un éclair^ qui n'est jamais qu'à quelques lieues. Nous
voyons donc 1 éclair au moment même où il se produit. Mais le son
ne se propage que lentement^ à raison de 337 mètres par seconde,
comme nous l'avons vu. Il en résulte que le bruit de la foudre,
qui s'opère en même temps que l'éclair, ne sera entendu de nous
que dix secondes après si nous sommes, par exemple, éloignés ù
3370 mètres de Forage, et chacun peut calculer ainsi facilement
quelle distance le sépare de l'orage par le temps qui sépare l'éclair
du tonnerre :
1/2 seconde d'intervalle correspond à 168 niêtivs.
1 — — — 337 —
2 — — — 674 —
3 — — — 1000 —
4 — — — 1350 —
5 — — — 1680 —
6 — — — 2 kilonièlros.
7 — — — 2,3 —
8 — — — 2,7 —
9 — — — 3 —
10 — . - — 3,3 —
11 — - - 3,7 —
12 — — — Une lieue.
Douze battements de pouls correspondent donc à une lieue.
L'éclair s'étendant sur une longueur de plusieurs kilomètres, le
lieu frappé par la foudre peut être très-éloigné quoiqu'on entende
le coup immédiatement après Téclair, parce que c'est le son parti
(le l'extrémité la plus voisine de Téclair qu'on entend d'abord.
Ainsi, dans un orage, le 27 juin 1866, M. Hirn a entendu le coup
succéder immédiatement à l'éclair, bien que ce même éclair eût
foudroyé deux voyageurs sous un arbre à 5 kilomèt s de distance.
CHAPITRE IIL
LES FAITS ET GESTES DU TONNERRE,
Nous entrons ici dans un monde merveilleux, plus féerique que
celui des mille et une nuits, plus profond que Tantre de Cerbère,
plus compliqué que le labyrinthe de Crète,... monde immense et
fantastique, que nous ne pourrions décrire et dépeindre qu en un
Nolume aussi gros et aussi condensé que celui-ci. Jusqu'ici nous
avons (Ml d'énormes difficultés pour ne choisir que les faits les
plus capitaux de TobserNation météorologique, et éliminer, bien
malgré nous, une multitude de constatations et remarques curieu-
ses qui auraient développé nos chapitres sur une étendue illimitée.
Désormais les difficultés redoublent encore; car sur les milliers de
faits merveilleux produits par la foudre, lesquels devons-nous re-
cevoir avec hospitalité ? lesquels devons-nous renvoyer impitoya-
l)lenient? ([uelle classification, ([uelle méthode employer pour faire
la jjart (1(î toutes ces diversités, et prendre, sans trop de longueur,
une idée cxaclt; et suffisante des tours de force inimaginables que
le subtil lluide électrique est caj^able d'effectuer en se jouant, et
avec la rapidité de l'éclair?...
Nulle pièce de théâtre, itomédie ou drame, nulle scène de pres-
tidigitation, n'est capable dt^ ri\aliser avec les jeux inconcevables
<lu tonnerre. 11 semble que la foudre soit un être subtil, qui tienne
le milieu entre la force inconsciente qui vit dans les plantes et la
force consciente (jui vit dans les animaux : c'est comme un esprit
élémentaire, fin, bizarre, malin ou stupide, clairvoyant ou aveu-
gle, volontaire ou indifférent, passant d'un extrême à l'autre, et
d'un caractère unifjue et effrayant, insondable et muet. Il n'y a pas
LES FAITS ET GESTES DU TONNERRE. 735
d'explication à avoir avec lui. Être mystérieux, il ne se livre point.
Il agit; voilà tout. Sans doute, ses actions, comme les nôtres, tout
en paraissant personnelles et capricieuses, sont soumises à des
lois supérieures invisibles. Mais jusqu'à présent il n'est pas en-
core possible de les rattacher à une cause directrice. Ici, il tue net
et broie un homme, sans que ses vêtements respectés aient reçu le
plus léger dérangement, la moindre trace de brûlure. Là, il désha-
bille entièrement une personne enveloppée soudain de l'éblouis-
sant éclair, et la laisse absolument nue, sans qu'elle ait le moin-
dre mal, la plus insignifiante égratignure. Plus loin^ il vole les
pièces de monnaie sans toucher au porte-monnaie ni à la poche du
possesseur; ailleurs, il enlève la dorure d'un lustre pour la porter
sur les plâtres qui ornementent un salon; ici, il déchausse un
voyageur et envoie ses bottes à dix mètres de distance, tandis
qu'au village voisin il percera une pile d'assiettes par le centre et
alternativement de deux en deux seulement.... Quel ordre établir
dans toute cette variété ?
Pour former un tableau aussi complet que possible de toutes ces
curiosités de la foudre, nous choisirons un nombre déterminé des
faits les plus importants, et nous les classerons par analogie en
les partageant suivant leurs formes et leurs caractères distinctifs,
et en réunissant ceux qui ofTrent entre eux de grands points de
ressemblance.
La galerie de tableaux électriques que nous ouvrons ici doit
avoir pour mérite unique l'exactitude. Nous serons donc sobres de
commentaires, et laisserons les faits se présenter eux-mêmes tels
qu'ils ont eu lieu. Le lecteur aura lui-même amples sujets de ré-
flexion après la lecture de chacune de ces relations. On me par-
donnera, j'espère, de les faire imprimer en plus petits caractères,
car, malgré mon extrême désir d'abréger, les faits sont si nom-
breux et si variés que, pour être complet, j'ai dû en choisir un
nombre considérable. Le lecteur n'y perdra rien. Le sujet lui de
mande seulement ici un surcroît d'attention.
L'un des actes les4)1us formidables de la foudre est certainement celui de lucr
raide un individu en le laissant dans sa position comme s'il était vivant, et en le
brûlant en môme temps d'une manière si absolue qu'il est entièrement consumé.
C'est ce que l'on constate, par exemple, dans le cas suivant :
A Vic-sur-Aisne (Aisne), en 1838, au milieu d'un violent orage, trois soldats
s'étaient mis à l'abri sous un tilleul. La foudre éclate, et les frappe de mort in-
stantanée tous les trois et du même coup. Cependant tous trois restent debout, dans
leur situation primitive, comme s'ils n'avaient pas été atteints par le fluide élec-
trique : leurs vêtements sont intacts! Après l'orage, des passants les remarquent.
736 LES FAITS ET GESTES DU TONNERRE.
leur parlent sans obtenir de réponse, s'approchent, les touchent, et U$ tombent en
un monceau de cendres, pulvérisés (A. Poey).
Ce fait n'est pas unique, il y en a un nombre respectable d'analogues, et déjà
les anciens avaient remarqué que des foudroyés tombaient en poussière. Il n'en esl
pas moins extraordinaire. Voici maintenant un autre mode d'action tout opposé :
Le 29 juin 1869, à Pradette (Ariége), le maire a la malheureuse idée de s'abriter
sous un peuplier très-élevé. La foudre éclate quelques moments après, fend l'ar-
bre et foudroie l'individu. Par une de ses fantaisies bizarres et inexplicables, elle
le déshabille entièrement et jette autour de lui ses divers vi^tements réduits en
lambeaux, à Texceplion d'un soulier seulement* '.
Lell mai 1869, uncuItivateurdesArdillats, nommé Bal)andras,était, dit le Jour-
nal de ViUefranche, à labourer avec ses deux bœufs, à peu de distance de son ha-
bilation, vers k heures du soir; le temps était lourd* et le ciel couvert de nuages
noirs. Tout h coup la foudre gronde et, fendant la nue, vient frapper le laboureur
et ses bœufs, qui furent foudroyés. Ce malheureux a été complètement deshabillé
par la foudre, et ses sabots avaient été lancés à 30 mètres de lui *.
Le l'»" octobre 1868, sept personnes s'étaient mises à l'abri pendant un orage
sous un énorme hêtre, près du village de Bonello, dans la commune de Perrel
(r.ôtes-du-Nord\ lorsque tout à coup la foudre vint à éclater sur cet arbre el tua
du coup Marianne Guillemot, femme Le Roy. Les six autres personnes ont été ter-
rassées sans être grièvement blessées, àTexception de la femme Le Gourd, dont la
jambe et le bras gauches, ainsi que le dos, ont été brûlés. Les vêtements de la
foudroyée ont été mis par le fluide en lambeaux très-petits; plusieurs de ceux-ci
ont même été retrouvés accrochés aux branches de l'arbre ".
Le 11 août 1855, un homme fut foudroyé sur un chemin près de Vallerois
(11 au te -Saône) et complètement dépouillé de ses vêtements. On n'a même pu retrou-
ver que quelques morceaux de brodequins ferrés, une manche de chemise, et quel-
ques lambeaux de vêtements. Dix minutes après la décharge , il reprit connais-
sance, ouvrit les yeux, se plaignit du froid, et demandait comment il se trouvait
là tout nu. Malgré ses blessures, il ne mourut pas *.
L'un des exemples les plus curieux de ce genre est celui-ci, rapporté par
Morand :
Les habits et les chaussures d'une femme qui, au moment du foudri>iement était
déguisée en homme, furent coupés et déchirés en bandes, et jetés à 5 ou 6 pieds
autour de son corps, en sorte que, dans l'état de nudité où elle se trouvait, on
fut obligé de l'envelopper dans un drap pour l'emporter au village voisin.
Dans certains exemples, les vêtements, même les plus rapprochés du corps, sont
brûlés, déchirés, troués, brisés, sans que la surface de la peau soit lésée. Dans
d'autres exemples, la peau est brûlée sans que les vêtements aient du mal.
Un homme eut presque tout le cûté droit brûlé, depuis le bras jusqu'au
pied, comme s'il eût clé exposé depuis longtemps sur un brasier ardent, sans que
sa chemise, son caleçon et le reste de ses habits fussent aucunement endommagés
par le feu (Sestier).
Th. Neale cite un cas où les mains auraient été brûlées ftisqu'aux os dans les
gants restés intacts.
Un homme eut ses habits déchirés en atomes sans présenter à la surface du
corps aucune trace de l'action du fluide électrique, à l'exception d'une légère mar-
que sur le front (Howard).
Ordinairement les vêtements sont consumés sans flamme ; parfois c^est un rén-
1. Les exemples marqués d'un * sont extraits d'une collection de curiosités de la
foudre que je recueille depuis quinze ans dans les journaux scientifiques et autres.
On peut les vérifier tous en revoyant les journaux du temps.
LES CURIOSITÉS DE LA FOUDRE. 737
table feu allumé par la foudre qui les dévore. Le 10 mai 1865, vers 5 heures du
soir, un cantonnier nommé Louis Roussel, fut tué par la foudre sur la route de
Bapaume à Albert (Somme). Quand on trouva ce malheureux, il était dépouillé
de ses vêtements, qui brûlaient encore ^.
Parfois les vêtements intérieurs sont brûlés, tandis que les vêtements extérieurs
sont respectés. Il y en a plusieurs exemples.
D'autres fois, ce qui est encore plus singulier, la doublure seule des vêtements
est brûlée, et TétofTe extérieure est épargnée !
Les vêtements, les souliers sont parfois c^ecousus comme si on Tavait fait à la main.
On a remarqué que certains foudroyés n'offrent pas la plus légère lésion. C'est ce
que les anciens avaient déjà observé, commeon le voit dans ce charmant passage de
Plutarque : c La foudre les a frappés de mort sans laisser sur eux aucune marque
ni de coups, ni de blessure, ni de brûlure; leur âme s^en est enfuie de peur hors de
leur corps, comme Toiseau qui s'envole de sa cage. »
Dans plusieurs cas , les personnes foudroyées, mortellement ou sans blessures
graves, ont été enlièrement épilées : cheveux, barbe, poils, ont disparu, soit par le
coup lui-même, soit quelques jours après.
Le docteur Gaultier de Claubry, atteint un jour par la foudre globulaire, près
de Blois, eut la barbe rasée et anéantie, car elle ne repoussa jamais. Une singu-
lière maladie le mit à deux doigts de la mort: sa tête enfla au point d'atteindre un
mètre et demi de circonférence!
Un homme qui était, parait-il, fort velu, ayant été atteint par la foudre, près
d^Aix, la foudre lui enleva les poils du corps par sillons, de la poitrine aux pieds,
les roula en pelotes et les incrusta profondément dans le mollet (Sestier).
«
Au milieu d'une telle variété d'action, il est fort difficile d'assigner des règles à
la marche de la foudre. Cependant, quoique le fait soit instantané , on peut assez
souvent suivre son parcours sur les jalons métalliques qu'elle a choisis de préfé-
rence, en examinant les péripéties d*un cas comme le suivant par exemple, qui est
un de ceux qui ont eu le plus de retentissement parmi les orages de 1869 : le fou-
droiement du capitaine Lacroix, le 7 mai, sous sa tente, au camp de Châlons.
La pluie tombait à torrents au moment où le coup de foudre a éclaté, à 7 h. 53 m.
du soir. On ne s'est aperçu de l'accident que le lendemain matin. Le cadavre était
couché, la figure tournée vers le ciel, la main droite crispée tenant un bougeoir
métallique serré contre la poitrine. Le terrain portait, à l'emplacement des pieds,
des traces circulaires indiquant clairement que le capitaine, debout et tourné vers
la porte, est tombé à la renverse en pirouettant. Il était en pantalon d'uniforme,
vêtu d'un paletot bourgeois ; il avait sur la tête son képi à trois galons. La tente
était fermée et la porte en toile en était bouclée au dedans et au dehors.
D'après les traces observées, le chemin parcouru par l'électricité est le suivant :
boulon en fer du faîte de la tente, toile mouillée où l'on suit le sillon , boucle
extérieure, tête du capitaine et képi, montre, corps, porte-monnaie et lit de fer.
La boucle de la tente a été projetée à 30 pas : sur le front du foudroyé on re-
marquait une plaie ^ Jrant la forme de cette boucle ; le képi fut complètement
brûlé , galons effilochés ; le fil de fer eut sa soudure fondue.
La montre a été arrêtée par le coup, à 7 h. 53 m. ; elle présenta sur le bottier
une trace de fusion de 1 millimètre et demi de diamètre.
Le Ht en fer offrit, à peu près à la hauteur du porte-monnaie, qui n'avait gardé
aucune trace, 7 ou 8 petites traces de fumée.
La toile de la tente présenta une quinzaine de petits trous analogues à des pi-
qûres de grosses épingles.
L'autopsie du cadavre a donné, 30 heures après l'événement : rigidité cadavéri-
que encore complète, la chaleur du corps s'était conservée à 2 1 ®, 5 pendant 2k heures;
face livide, mais sereine etcalme ; brûlure sur le c6té droit de la tète, cou, épaule,
47
738 LES FAITS ET GESTES DU TONNERRE.
bras, parcheminant la peau; poumons gorgés de sang noir qui ruisselle abondam-
ment à la coupe ; cas de mort instantanée.
D'autres militaires ont été commotionnés par le même coup de foudre, mais
sans offrir rien d^intéressant *.
Le camp de Châlons a été de nouveau visité par la foudre le 9 juillet 1870. Le
tonnerre a éclaté au milieu d'un orage épouvantable et d'un véritable déluge, est
tombé sur une tente du 32* de ligne, a tué raide un soldat et en a blessé quatre ! *
Les fils télégraphiques conduisent également bien l'électricité pendant les orages.
On a vu de petits oiseaux qui s'y étaient posés y rester suspendus, morts subitement
et accrochés par leurs petites pattes serrées. On a vu les fils télégraphiques brisés
en morceaux sur une grande étendue et disséminés à la surface des routes, les
appareils des stations troublés et rendus incapables de transmettre les dépêches.
Les treillis en fer, les fils d'espalier sont aussi d'excellents conducteurs, qui se
surchargent facilement, et près desquels il est dangereux de se placer.
Au mois de juin 1869, un trappiste fut foudroyé au monastère de Scourmont,
territoire de Forges, près Chimay (Belgique).
C'était dans l'après-midi, les religieux étaient occupés au fanage; survient un
orage qui les oblige à chercher un abri. L'un d'eux, le frère Aloysius, qui diri-
geait la faucheuse mécanique mue par deux chevaux, conduisit Tattelage près
d'une clôture en fils de fer et s'agenouilla contre ce treillis. Un horrible coup de
tonnerre éclate soudain, les chevaux s'enfuient épouvantés; le trappiste reste la
face étendue contre terre. Les autres, qui l'ont vu tomber, accourent et le trou-
vent raide mort. Le médecin du monastère, mandé aussitôt, constata sur le corps
de la victime deux brûlures larges et profondes, de forme identique et disposées
symétriquement de chaque côté de la poitrine : il fit remarquer en outre aux per-
sonnes présentes une tache blanche sous l'aisselle droite formant Timage bien dis-
tincte d'un tronc d'arbre garni de ses rameaux, effet bizarre du fiuide électrique*.
Les courants d'air, les vibrations, les métaux préparant à la foudre un chemin
qu'elle préfère, il est évident en théorie et démontré en pratique que sonner les
cloches pendant les orages est une fort mauvaise habitude. Loin d'éloigner le ton-
nerre et de le renvoyer sur les pays voisins, comme on se l'imagine parfois, les
cloches l'invitent pour ainsi dire à descendre de suite. Il se passe peu d'années sans
qu'un sonneur soit foudroyé sous l'un des clochers des 37 548 communes de France.
Le 11 septembre 1868, pendant l'orage qui éclata sur la ville de Puy-rÉvèque,
le sieur Delpon, marchand épicier, étant dans l'église au moment où l'orage écla-
tait, crut devoir, sans ordre ni permission, et en l'absence du carillonneur, aller
sacrifiant ainsi à la routine, sonner les cloches afin de conjurer les effets de Torage.
A peine touchait- il à la corde, qui est en fil de fer et par suite éminemment
conductrice du fluide électrique, qu'une grande explosion se faisait. Bientôt, le
premier mouvement d'émotion calmé parmi les assistants, on apercevait, renversé
et ne donnant que de faibles signes de vie, le sieur Delpon. Relevé aussitôt, il
reçut les soins que réclamait son état, mais expira trois quarts d'heure après *•
Le 28 juillet de la même année, pendant un orage, le sonneur du village de
Communay, dit Vlmpartial dauphinois, sonnait vigoureusement pour conjurer
le mauvais temps, quand il fut renversé, presque asphyxié, par le fluide électri-
que, qui avait frappé avec un bruit épouvantable le clocher de l'église. Pénétrant
ensuite dans l'intérieur, le tonnerre a ravagé l'autel, brûlé les ornements, et s'e^t
perdu ensuite dans le mur *.
Un savant allemand trouvait, en 1783, que dans l'espace de trente-trois ans la
foudre était tombée sur trois cent quatre-vingt-six clochers, y avait tué cent vingt
et un sonneurs et blessé davantage encore. Il y a certainement plus d'imprudence
à se mettre en communication avec la corde d'un clocher, surtout si l'on sonne,
qu'à s'abriter contre les arbres élevés qui attirent le tonnerre.
LES CURIOSITÉS DE LA POUDRE. 739
Pendant ]a seule nuit du Ik au 15 avril 1718, la foudre tomba sur vingt-quatre
clochers dans l'espace compris le long de la côte de Bretagne, entre Landemau et
SainUPol-de-Léon. Ces graves désastres ne firent aucun tort à la réputation des
cloches dans Tesprit des Bas-Bretons. C'était, dirent-ils, un Vendredi saint, jour
où les cloches doivent rester muettes, et les sonneurs furent punis de leur dés-
obéissance.
En 1747, l'Académie des sciences regardait déjà cet usage comme dangereux.
Un arrêt du Parlement en date du 21 mai 1784 homologua une ordonnance du
bailliage de Langres, qui défendait expressément de sonner les cloches quand il
tonnait. Cependant on les sonne encore aujourd'hui dans ce même diocèse de Lan-
gres, si éclairé à d'autres titres.
Les coups de foudre les plus funestes par le nombre de personnes qu'ils ont
frappées sont les suivants :
Un jour de solennité, la foudre pénétra dans une église près de Carpentras ;
cinquante personnes furent tuées, ou blessées, ou rendues stupides (Fort. Lintilius).
Le 2 juillet 1717, la foudre frappa une église à Seidenberg, près de Zittau, pen-
dant le service : quarante^huil personnes furent tuées ou blessées (Reimarus).
Le 26 juin 1783, la foudre tomba sur l'église de Villars-le-Terroy, dont on son-
nait les cloches, tua onze personnes et en blessa treize (Verdeil).
A bord du slopp le Sapko, en février 1820, six hommes furent tués d'un coup de
foudre et quatorse gravement blessées (Sestier).
Le 11 juillet 1819, vers onze heures du matin, la foudre pénétra dans l'église
de ChàteauneuMeS'Moutiers (Basses-Alpes), au moment où on sonnait les clo-
ches, et pendant qu'une nombreuse assemblée y était réunie. Neuf personnes fu-
rent tuées sur le coup^ et quatre^ingt^ewo autres furent blessées. Tous les chiens
qui étaient dans l'église furent trouvés morts dans l'attitude qu'ils avaient au mo-
ment du coup (Pouillet).
A bord du navire le Répulse, vers les côtes de Catalogne, le 13 avril 1813, la
foudre tua huit hommes dans les agrès et en blessa gravement neuf, dont plusieurs
succombèrent (Sestier).
Dans les exemples cités par Arago, je vois huit hommes tués par le tonnerre à
Sauve (Gard), le 22 octobre 1844.
Le 27 juillet 1769, vers trois heures de l'après-midi, la foudre, sous la forme
d'un boulet de canon du plus gros calibre, tomba dans la salle de spectacle de
Feltri (Marche Trévisane), où plus de six cents personnes étaient réunies, blessa
$oiœante^ix personnes, en tua raide six, et éteignit toutes les lumières.
Le 11 juillet 1857, 300 personnes étaient réunies dans l'église de Grosshad, petit
village à deux lieues de Dflren, quand la foudre vint la frapper. Cent personnes
furent blessées, dont trente grièvement. Six furent tuées, et c'étaient six hommes
vigoureux (Follin). •
Dans les premiers jours de juillet 1865, la foudre est tombée sur le territoire
de Coray (Finistère), dans une garenne où seize personnes étaient occupées à
récobuage. Six hommes et un enfant ont été tués du même coup et trois autres
grièvement blessés. Plusieurs ont été complètement mis à nu ; leurs vêtements
étaient dispersés en lambeaux sur le sol ; leurs chaussures étaient hachées et bri-
sées en tous sens. Chose extraordinaire, on dit que quelques-uns des travailleurs
ont été atteints à cent mètres de distance les uns des autres*.
Voici un autre fait bien singulier et bien complexe, rapporté parVÉcho de Pourviéres :
Le dernier dimanche de juin 18S7, à deux heures, pendant les vêpres, la foudre
est tombée sur l'église de Dancé, canton de Saint-Germain-Laval.
Au bruit de l'explosion a succédé un silence de mort; puis un cri s^est fait
entendre ; cent autres ont été poussés aussitôt.
Le curé, qui croyait avoir reçu à lui seul toute la décharge électrique, ne sentant
740 LES FAITS ET GESTES DU TONNERRE.
pourtant aucune douleur, quitta sa place, où Tenveloppait un nuage de pou«;sière
et de fumée, et, de la table de la communion, il parla à ses paroissiens pour les
rassurer : « Ce n'est rien, leur dit-il, gardez vos places, il n'y a point de mal. »
11 se trompait. Vingl^cinq ou trente personnes étaient plus ou moins atteintes;
quatre ont été emportées sans connaissance ; mais le plus maltraité de tous était
le trésorier de la fabricjue. En le relevant, on a vu ses yeux ouverts, mais ternes
et voilés; il ne donnait plus aucun signe de vie. Ses vêtements étaient brûlés. Ses
souliers, lacérés, pleins de sang, lui avaient été enlevés des pieds.
L'ostensoir exposé dans la niche avait été jeté à terre. Il était bossue, percé au
pied, et Vhostie avait disparu. Le prêtre la chercha longtemps et finit par la trouver
sur Tautel, au milieu du corporal, sous une couche épaisse de gravois.
Il ne restait plus qu'un chandelier sur les gradins. Les autres avaient été ren-
versés, ainsi que les vases de fleurs. Deux bouquets avaient été brûlés. Trois ou
quatre mètres de la boiserie du chœur avaient volé en éclats. Dans tous les
coins de Téglise on en a ramassé des fragments par centaines. Au dehors, la flèche
du clocher a été dénudée, ses ardoises se ramassaient dans les champs voisins. Li*
clocher fut lézardé en plusieurs endroits, et un des angles coupé *.
Le 27 août 1867, un orage terrible s'abattait sur les environs de Limours (Seine-
et-Oise).
Pendant plusieurs heures le tonnerre a grondé sourdement, puis tout à coup
plusieurs détonations formidables se sont fait entendre, et la foudre est tombée en
plusieurs endroits presque simultanément. Il était alors dix heures et demie en*
viron. Une famille habitant Gerny-la- Ville , et composée de quatre personnes, fe
père, la mère, une fille et un garçon de vingt-deux ans, étaient occupés à la mois*
son quand la nue électrique les a enveloppés. Efi'rayés, ils cherchaient à se blottir
sous des gerbes quand la foudre éclate, passe au-dessus du père, qui tombe insen-
sible, mais revient à lui au bout d'un quart d'heure. Il n'en a pas été malheu-
reusement ainsi du fils, Louis Troufleau, qui est tombé pour ne plus se relever. La
mère et la fille n'ont pas été atteintes.
La catastrophe a été marquée par ces bizarreries qui souvent accompagnent le
météore électrique. En efl'et, le rapport fait par le médecin apprend que le corps du
.nalheureux jeune homme avait été presque entièrement déshabillé par la foudre.
On a retrouvé à de grandes distances des morceaux de ses vêtements et particuliè-
rement de ses bottes. Le fluide électri(]ue a dû pénétrer par les épaules, près du
cou. On remarquait sur ces parties du cadavre une douzaine de petites taches
noires ayant l'apparence de celles que fait le nitrate d'argent ou pierre infernale.
Après avoir suivi la colonne vertébrale , le terrible agent de destruction est sorti
par les pieds, qui présentaient doux petites plaies faites comme à Temporte-pièce.
La foudre est ensuite entrée en terre, ce réservoir commun de l'électricité, en re-
muant tellement le sol que des moissonneurs qui se réfugiaient alors à la ferme
ont, disent-ils, « sauté en l'air à plusieurs pieds de haut*. »
Chez un individu cité par M. de Quatrefages, les chaussettes furent déchirées
en mille pièces ; un soulier fut enlevé et porté à l'autre bout de la chambre, etdeux
clous furent trouvés enfoncés dans le plancher, tandis qu'un autre, suivant une
direction opposée, avait pénétré profondément dans le talon du foudroyé.
Les objets que l'on porte à la main sont parfois enlevés et lancés au loin.
Un gobelet que tenait un buveur fut enlevé de ses mains et porté dans une cour
sans être cassé et sans que le buveur fût blessé. -* Un jeune homme de IS ans
chantait l'épître; le missel lui fut arraché des mains et mis en pièces. — Une cra-
vache fut enlevée des mains d'un cavalier et projetée au loin. — Deux dames tri-
cotaient tranquillement : la foudre passe et leur vole subtilement leurs aiguilles
(Sestier).
En d'autres cas, on voit la foudre fendre un homme en deux, comme d'un grand
coup de hache.
LES CURIOSITÉS DE LA POUDRE. 741
Le 20 janvier 1868, dit le Journal de Benn&Sy le tonnerre est tombé à Groix, sur
le moulin à vent de Kerlard, qui appartient à M. Jégo, adjoint. Le garçon meunier
a été atteint mortellement. Il était des pieds à la tête comme séparé en deux*.
Les journaux anglais des 24 et 25 mai 1868 rapportent que Forage qui a fondu sur
Paris, dans Taprès-midi du 22, était passé sur Epsom dans la matinée. Là , deux
spectateurs étaient en voiture découverte. Un coup de tonnerre fendit en deux la
tète de Tun, et asphyxia son compagnon, qui reprit bientôt ses sens*.
Avec une énergie bizarre , assez souvent les chaussures sont arrachées de force
par la foudre sans que le foudroyé soit mortellement frappé pour cela.
Le 8 juin 1868, un employé de la Compagnie du gaz passait rue Thouin à
10 heures du soir,au moment de Torage, lorsqu'il se sentit affaisser sur lui-même,
en même temps qu'il aperçut un éclair éclatant. II tomba sur ses genoux, éprouva
une forte oppression dans Testomac, et fut en proie à un tremblement général qui
dura deux jours. Étant entré chez un débitant de liqueurs pour demander du vulné-
raire, et en proie à une vive émotion, il examina son corps pour voir s'il n'avait pas
reçu une blessure quelque part. Quelle fut sa surprise, quand il s'aperçut que
la plus grande partie des clous de ses bottes avaient été enlevés! Les clous étaient à
vis , et les bottes presque neuves. La force d'attraction a dû être considérable *.
Cette observation était communiquée à l'Académie par M. Becquerel lorsque le
maréchal Vaillant flt la remarque qu'il y a quelques années une observation sem-
blable a été faite dans le bois de Vincennes ; mais l'homme a été foudroyé, et ses
souliers, dont les clous avaient été enlevés, ont été lancés à quelque distance.
On lit dans le Journal du Loiret^ du 29 mai 1867, qu'une femme a été foudroyée
pendant l'orage , sans être tuée , en subissant d'étranges commotions. Son bonnet
a été brûlé, et un côté de sa tête aussi bien rasé que si le rasoir lui-même y eût
passé. Pénétrant ensuite sous les vêtements, le fluide a longé le corps tout entier,
ne produisant que de légères excoriations et ne brûlant même pas la chemise. Les
souliers ont été mis en lambeaux, et les pieds n'ont pas été touchés*.
Le 20 avril 1867, un cultivateur d'Orbagna, dit le Courrier du Jura, Jules Débau-
chez, âgé de 20 ans, revenait des champs, fuyant le violent orage qu'accompagnaient
d'épouvantables éclats de tonnerre. Tout à coup la foudre éclate ; elle lui enlève sa
hotte, arrache et met ses vêtements en lambeaux , et brise en mille morceaux les
sabots qu'il avait aux pieds. Muet de frayeur, tout transi de froid, blessé grave-
ment et rendu sourd, le pauvre jeune homme est rentré chez lui n'ayant plus que
sa chemise sur le corps *.
Mais de tous les effets de la foudre, l'un des plus extraordinaires est certaine-
ment de laisser l'homme ou l'animal dans Valtitude même où la mort subite l'a sur-
pris. On en a plusieurs exemples.
Voici une jeune femme qui sans doute a été saisie par la foudre dans l'état où on
l'a retrouvée après l'accident. C'était pendant un violent orage , le 16 juillet 1866.
Mariée depuis \k mois, à un ouvrier mineur de la Ricamarie, dit le Mémorial de la
Loire, elle était allée voir sa famille à Saint- Romain-Ies-Atheux, emmenant son en-
fant âgé de quatre mois.
Elle était seule à la maison pendant Torape. Quand ses parents sont revenus
des champs, un triste spectacle les attendait ; la jeune femme avait été tuée par la
foudre. On l'a trouvée à genoux dans un coin de sa chambre et la tête cachée
dans ses mains. Elle ne portait aucune trace de blessure. L'enfant, qui était cou-
ché dans la chambre, n'a été que légèrement atteint par le fluide*.
Voici un autre exemple plus frappant :
Dans le courant de juillet 1845, quatre habitants d'Heiltz-le-Maurupt , près de
Vitrj'-Ie-François, se réfugièrent, trois d'entre eux sous un peuplier, et le qua-
trième sous un saule contre lequel sans doute, il s'appuya. Bientôt après ce mal-
heureux fut frappé de la foudre ; une flamme claire jaillissait de ses vêtements, et
742 LES FAITS ET GESTES DU TONNERRE.
toujours iloboiilsousiesnule, il paraissait ne ii'aperc«voir de rien. cTu brûles I mais
lu ne vois donc pas (|ue tu brilles? ■ lui criaient ses camarades. N'obtenant iptas de
réponse , ils s 'app roc 11 tarent de lui el restèrent muets de terreur eu s'apercevaot
qu'il n'Olail plus qu'un cadavre (Sesticr).
Autre observation ;
Vers la fin du siècle dernier, dit l'abbé RicUard, le procureur du sémJDaire de
Troyes revenait à cheval lorsiju'il fui frappé par la foudre. Un trtre qui le suivait
ne M'en clant point ajic'rçu, crut qu'il s'élailendoniii, |arce qu'il le voyait vaciller.
Ayant c-isayiS de le réveiller, il le trouva mort.
Un des t'ails les plus curieux de ce genre est peut-i^lre celui d'un prËtre qui fut
tué par la foudre pendant qu'il était à cheval. L'animal continua sa roule et ra-
mena son maître à la maison, dans l'attitude d'un liomme à cheval, après avoir
fait deux lieues à partir de l'endroit où la foudre l'avait frappé (Boudin).
Le pasteur ituller a été témoin du fait suivant qu'il raconte : Le S7 juillet 1691,
à Éverdon, dix moissoimcurs se réfugièrent sous une liaie à l'approche d'un ontgc.
La foudre éclala et tua raide quatre d'entre eu\ , qui restèrent immobiles et
comme iiOtrifiOs. L'un fut trouvé tenant encore entre ses doiçls une prise de tabac
qu'il allait prendre. L'a autre avait un petit chien rnort sur ses genoux, une main
sur la tète de ranimai ; de l'autre main il tenait un njorceau de p^n, comme prêt
h le lui donner; un troisième était assis, les jeux ouverts cl la tCte tournée du
cùlé de l'ora^/e. Lorsque nous voyons le mCmc plii'nomène signalé par plusieurs
auteurs de tenijis et de pays diirérents , remarque à ce propos le docteur Seatief,
i) nous est impossible, malgré ce qu'il présente d'ottraordinaire, de le reléguer
dans le domaine des fables.
Cardan rapporte que huit moissonneurs, prenani lour repas sous un chéns, fu-
rent frappés tous les huit par un môme coup de foudre, ijui se fit entendre au loin.
Lorsque k-s passants s' approc lièrent pour voir ce qui él^il arrivé, les moiasouDcur!,
pétriliés soudain par la mort, semblaient continuel leur paisible repas.
L'un tenait son verre, l'autre portail le pain à la buuclie. un troisième avait la
main dan-i le plaL La mort les avait tous saisis dans )a position qu'ils occupaient
lors de l'e.xplosion du tonneri-c. — C'est celle curieuao stène que M. Bayard a re-
prc-'cntée dans son dessin.
La catastrophe e-t tellement rapide, que le visage n'a pas le temps de prendre
une expression douloureuse. La vie est si vite supprimée, que les muscles re3t«nl
avec la situation qu'ils avaient. Les yeux et la bouche sont ouverts comme à l'état
de veille; si lu couleur de la peau est respectée, l'illusion est complète : on croit
que la vie habite encore le cadavre, on s'étonne qu'auL'un mouvement ne se pro-
duise.
riusieurs de ces moissonneurs curent la peau noircie comme s'ils eussent été
enfumés par l'acliun de l'électricité.
Kn général les foudroyés tombent instantanément ( t sans se débattre. 11 est dé-
montré, aujourd'hui par un grand nombre d'obsi'rvalion=, que l'homme atteint
de l'éclair de manière à perdre h. l'instant même connaissance, toml>e sans
avoir n'en vu, rien enlendu, rien unti; de sorte que ceux qui reviennent k eux ne
savent absolument rien de ce qui s'est passé, et qu'ils ne comprennent pas, par
exemple, pourquoi ils se trouvent étendus sur le sol ou dans un lit. L'électridlfi va
plus vile que la lumière et surtout que le son : l'œil vl l'oreille sont panilysés avant
que la lumièi'e ou le son aient pu faire impression sur eux.
On a un très-grand nombre d'exemples d'individus laissés par la foudre dans la
situation même où ils étaient. On a aussi des exemples diamétralement contraires.
Le 8 juillet 1839, la foudre atteignit un chêne près de Triel (Seine-et-Oise), et
frappa deux ouvriers carriers, le père et le fils. Celui-ci fut tué raide, soulevé et
transpurlé à 23 mètres de dislance.
Le chirurgien lîrillouel. surpris par un orage près de Chantilly, (ut enlevé par
Fig. îlb. — MoUMiineun tuéi rtide par un couji do toonerre.
LE TONNERRE PHOTOGRAPHE. 745
la foudre et transporté comme une masse dans Pair pour être posé à 25 pas de l'en-
droit où il s^était mis.
Le 2 août 1862, la foudre tomba sur le paratonnerre du pavillon d'entrée de la
caserne du Prince-Eugène, à Paris.... Les soldats étaient en train de se coucher.
Tous ceux qui Tétaient déjà se trouvèrent debout, tandis que ceux qui étaient de-
bout furent couchés par terre.
Parfois le corps des foudroyés reste flexible après la mort comme pendant la vie.
Le 17 septembre 1780, un violent orage éclata sur East-Burn (Grande-Bretagne).
Un cocher et un valet de pied y furent tués. < Quoique les corps restassent sans
être ensevelis du dimanche au mardi, dit Tobservateur, tous leurs membres étaient
aussi flexibles que ceux des personnes vivantes. » (Seslier.)
Parfois le cadavre est raide comme du fer et garde sa raideur. Le 30 juin 1854,
un charretier de 35 ans fut foudroyé à Paris. Le lendemain, le docteur Sestier vit
son cadavre à la morgue : il était raide et se mouvait tout d'une pièce ; le surlen-
demain, 44 heures après la mort, cette raideur était encore des plus marquées. —
Il y a quelques années, la foudre frappa, dans la commune d'Hectomare (Eure),
un nommé Delabarre, qui tenait un morceau de pain à la main. La contractilité des
nerfs a été si forte, qu'il n'a pas été possible de le lui arracher.
Parfois enCn , à l'opposé de tout cela, le cadavre des foudroyés s'amollit et se
décompose rapidement au milieu d'une odeur insoutenable. Le 25 juin 1794, la
foudre tua une dame dans une salle de bal à Dribourg. Le cadavre exhala rapide-
ment une odeur de putréfaction singulière. Le médecin put à peine l'examiner
sans danger de s'évanouir. Les habitants de la maison furent obligés de s'en aller
36 heures après la mort, tant l'odeur était pénétrante. C'est à peine si l'on put
mettre le fétide cadavre dans le cercueil : il tombait par morceaux.
Tous ces faits sont étranges, bizarres, inexplicables. Mais quel nom donner aux
suivants, aux images gravées par la foudre sur la chair des foudroyés, à la kérau-
nographie, comme on l'a appelée, à l'acte du Tonnerre photographe? Nous avons
pourtant un grand nombre de cas authentiquement constatés d'impressions photo-
électriques dues à un tatouage dessiné par les mains du tonnerre.
Nous avons déjà vu plus haut un fait qui se rattache à ces productions d'images :
c'est celui d'une boucle de tente marquée sur le front du capitaine foudroyé au
camp de Châlons, le 7 mai 1869, quoique cette boucle ait été extérieure à la tente
et située, d'après le rapport, à 8 ou 10 centimètres au moins du front de la victime
au moment de l'accident, et que de plus elle ait été lancée à l'opposé, jusqu'à 23
pas de la tente. C'est sans doute là un transport électrique de vapeurs ou de pou-
dre d'acier instantanément effectué au moment du coup entre la boucle et le front
du foudroyé.
Voici d*autres exemples plus complets :
Au mois d'août 1869, deux hommes et une femme ont été tués à Neuf-Brisach
sous un peuplier, et ils sont encore aujourd'hui enterrés à l'endroit où ils furent
frappés. L'un d'eux avait sur la joue une photographie très-facile à reconnaître de
l'écorce de l'arbre *.
Le 29 mai 1868, un violent orage arriva sur Chambéry au moment où un déta-
chement du kl^ de ligne se livrait à l'exercice du tir, aux Charmettes. Tandis qu'une
partie des soldats continuaient de tirer, quelques hommes se réfugièrent sous les
arbres qui bordent la route. Ils y étaient à peine, que la foudre, tombant sur un châ-
taignier, renversa 6 de ces militaires. L'un d'eux, mortellement atteint, succomba
au bout d'un quart d'heure, après avoir prononcé quelques mots. Deux heures
après la mort, l'examen du cadavre a permis au médecin de l'hôpital de Chambéry
qui l'examina, de constater la production d'images photo-électriques.
Sur le membre supérieur droit existaient trois bouquets de feuilles d'une colora-
tion rouge-violet plus ou moins foncé, et reproduits dans leurs plus petits détails
746 LES FAITS ET GESTES DU TONNERRE.
avec la fidélité photographique la plus parfaite. Le premier, situé à la partie
moyenne de la face antérieure de Pavant-bras, représentait une branche allongée
munie de feuilles de châtaignier; le second, paraissant formé de deux ou trois ra*
meaux réunis, apparaissait vers le milieu du bras ; le troisième se moBtnût au cen*
tre de répaule\
Les journaux de mars 1867 ont reproduit le fait suivant, publié par les journaux
anglais : Trois enfants avaient cherché asile sous un arbre. La foudre éclate, tombe
sur Tarbre et décrit autour une série de cercles. Les enfants, un moment terrifiés,
reprennent leurs sens, et Tun d'eux présente, sur Tun des côtés de son corps, Timage
parfaite de Tarbre qui Tabritait. La photographie était si exacte, qu'on distinguait
facilement les feuilles et les fibres des branches *.
Le 27 juin 1866, la foudre tomba sur un tilleul à Bergheim (Haut-Rhin). Deux voya-
geurs qui s'étaient mis à Tabri sous Tarbre, ont été renversés sans connaissance;
Tun avait été soulevé à plus d'un mètre de hauteur, il est retombé sur le dos. On
les croyait morts, mais par des soins immédiats ils sont revenus à eux, et se sont
rétablis.... Les deux voyageurs portent sur le dos et jusqu'aux cuisses l'empreinte,
comme photographiée, des feuilles du tilleul. Le dessinateur le plus habile n'aurait
pu faire mieux. — La relation de ce coup de foudre a été donnée par M. Hirn,
correspondant de l'Institut, et nous l'avons insérée au Cosmos, 1866, t. Il, p. 226.
Ma collection sur le tonnerre m'offre un extrait français du Wiener Nachriehlent
année 1865, où ce même fait se complique d'un hasard tout à fait singulier.
Un médecin des environs de Vienne (Autriche), M. le docteur Derendinger, re*
venait chez lui en chemin de fer. En descendant, il s'aperçut qu'il n'avait plus son
porte monnaie, qu'on lui avait sanâ doute volé.
Ce porte-monnaie était en écaille, portant d'un côté, en incrustation d'acier, le
chiffre du docteur, deux D croisés.
Quelque temps après, le docteur fut appelé auprès d\in étranger qu'on avait
trouvé gisant inanimé sous un arbre et qui avait été frappé par la foudre. La pre*
miëre chose que le docteur remarqua sur le malade, ce fut son chiffre comme pho-
tographié sur la peau de la cuisse. Qu'on juge de son étonnement! Ses soins par*
vinrent à ranimer le malade, qu'il fit transporter à l'hospice. Là, le docteur annonça
que dans les vêtements devait se trouver un porte-monnaie en écaille. Le fait fut
vérifié. L'individu frappé par la foudre était le voleur.
Le fluide, en l'atteignant, avait été attiré par le métal du porte-^nonnaie» et,
en fondant le chiffre incrusté, en avait, par un de ses effets bizarres si connus, laissé
la trace sur le corps.
Le journal ajoute que le voleur, ainsi surpris en flagrant délit, allait être traduit
en justice, quoiqu'il prétendit avoir trouvé le porte-monnaie.
Le 4 septembre 186(i, trois hommes étaient occupés à cueillir des poires pris du
bourg de Nibelle (Loiret), lorsque la foudre tomba, contourna l'arbre en forme de
vis et tua l'un des hommes. Les deux autres reprirent connaissance, et l'un d'eux
portait sur sa poitrine , très - distinctement daguerréotypées, des branches et des
feuilles de poirier (D^ Labigue, Moniteur universel du 9).
Nous pourrions ajouter à ces photographies produites par le tonnerre les vingt-
quatre autres cas réunis par notre confrère l'astronome A. Poey; nous pourrions
rappeler avec Raspail qu'un enfant ayant été foudroyé pendant qu'il dénichait un
nid sur un peuplier, garda sur sa poitrine le dessin du nid et de Voiemu: citer
l'exemple de Mme Morosa, de Lugano, qui, assise près d'une fenêtre pendant ud
orage, eut soudain, comme complément d'une commotion, une fleur parfaitement
dessinée sur sa jambe, et qui ne s'effaça jamais ; rapporter l'histoire de ce marin
foudroyé dans la rade de Zante lies Ioniennes et qui reçut sur la poitrine la photo*
graphie du numéro 44 qui était attaché à l'un des agrès du bâtiment; mais nous
nous bornerons à compléter ces effets étranges par celui-ci, qui impressionna tin*
gulièrement à la fin de l'avant-dernier siècle.
LE TONNERRE IMPRIMEUR, DOREUR, ETC. 747
Le 18 juillet 1689, la foadre tomba sur le clocher de Téglise Saint-Sauveur, à
Lagny, et imprima sur la nappe de Tautel les paroles sacrées de la consécration,
à commencer par : Quipridie quam pcUerttur,.,. jusqu^aux dernières : Hxc quoites-
eumque feeeritis^ in met memoriam faeietiSj en omettant les paroles même de TEu-
charistie: HOC est corpus meum, et hic est sanguis meus. Ce texte était imprimé de
droite à gauche. Le canon de Tautel, qui le portait, était tombé sur la nappe, et
avait été reproduit, à Texception des paroles omises , qui étaient imprimées en
rouge. La photographie nous aide aujourd'hui à comprendre cette reproduction
partielle. Mais on conçoit qu'un tel prodige ait frappé, sous le siècle de Louis XIV,
ceux qui Tont observé.
A la photographie par la foudre, nous pouvons ajouter les faits do galvanoplastie
par le même agent, et de transport de métaux en plus ou moins grande quantité.
Le 25 juillet 1868, pendant un grand et magnifique orage, à Nantes, M. P..., an-
cien comptable, se trouvait près du pont de TErdre, sur le quai Flesselles. Comme
il accélérait sa marche, il fut enveloppé par un éclair très-vif et continua son che-
min sans éprouver aucun malaise. Il avait sur lui un porte-monnaie contenant deux
pièces d'argent dans un compartiment, et une pièce d'or de 10 francs dans un au-
tre compartiment. Le lendemain, en ouvrant son porte-monnaie, il fut très-surpris
en trouvant à la place de la pièce d'or une pièce blanche. D'abord M. P...crut qu'il
s'était trompé la veille, et avait pu donner une pièce de 10 francs pour une pièce
de 50 centimes. Mais en examinant les choses de plus près, il reconnut que l'indi-
cation de la valeur était intacte. Une couche d'argent enlevée à une pièce d'un franc
recouvrait les deux faces de la pièce de 10 francs. La pièce d'argent , légèrement
diminuée en de certaines parties, et particulièrement sur une moustache du chef
de l'État, était en ces endroits légèrement bleuâtre. M. Bobierre, chimiste, direc-
teur de l'École supérieure de Nantes , a examiné ce phénomène et reconnu qu'il
était le résultat d'une action galvanoplastique.
Comme l'exprimait ce chimiste dans une note à l'Académie à ce propos, le fait
le plus curieux est que ce transport de l'argent sur une surface d'or s'est effectué
à traven VenveXoppe de peau du compartiment du porte-monnaie.
En d'autres cas , on voit la foudre arriver dans une maison, suivre les dorures
des corniches, des cadres, les enlever nettement pour aller dorer des objets qui
n'étaient nullement destinés à recevoir cette ornementation. Le 15 mars 1773, elle
parcourt, à Naples, les appartements de lord Tylnez, qui avait réception ce soir-là.
Plus de cinq cents personnes étaient présentes ; sans en blesser aucune , le ton-
nerre enleva nettement la dorure des corniches, des baguettes des tapisseries, des
fauteuils qui y touchaient et des jambages des portes 1...
Le 4 juin 1797 , la foudre tomba sur le clocher de Philippshofen , en Bohême ,
enleva l'or du cadran pour aller dorer le plomb de la fenêtre de la chapelle.
En 1761, elle pénétra dans l'église du collège académique de Vienne, et prit Tor
de la corniche d'une colonne de l'autel pour le déposer sur une burette d'argent.
Un homme fut gravement brûlé par la foudre en 1783, en Dauphiné; les coulants
d'or de sa bourse furent en partie fondus , et le métal transporté sur une des bou-
cles de ses souliers, sous forme de perles parfaitement sphériques.
A côté de cette ingénieuse fusion de perles d'or, on peut comparer la suivante,
(|ui est vraiment formidable.
Le 20 avril 1807, le tonnerre tomba sur le moulin à vent de Great-Marton, dans
le Lancashire. Une grosse chaîne en fer qui servait à hisser le blé, dut être, sinon
fondue, du moins considérablement ramollie. En effet, les anneaux étant tirés de
haut en bas par le poids inférieur, se rejoignirent, se soudèrent, de manière qu'a-
près le coup de foudre, la chaîne était devenue une véritable barre de fer (Arago).
Voici, par contraste, un procédé de fusion d'une délicatesse exquise, consigné
par Boyle dans ses œuvres.
748 LES FAITS ET GESTES DU TONNERRE.
Deux trrands verres à boire, tout pareils, étaient l'un à côté de l'autre sur une
table. La foudre arrive et se dirige si exactement sur les verres qu'il semble qu'elle
a passé entre eux. Aucun cependant n'est cassé; Tun est légèrement altéré; Tautre
est si fortement ployé [)ar un ramollissement instantané, qu'il pouvait à peine
rester debout sur sa base.
Au mois de juillet 1783. à Campo Sampiero Castello Padouan), la foudre frappa
j:n bâtiment plein de f'»in qui avait des croisées garnies de vitres, et fondit les vi-
tres san- mettre le feu au foin.
A cnté de c^s -nbtililés. nous avons des coups monstrueux, comme ceux-ci :
Au château de ( llermont «n Beauvaisis. il y avait un mur légendaire, fonnida-
ble, de 10 pieds dV'j»ais-eur , bâti du temps des Romains, selon la tradition, el
dont le mortier, aussi dur que la pierre. [»ermeltait à peine la démolition. Un jour,
dit Nollet. un «ouj» de f)udre l'citteiL^nit et y creusa instantanément un trou de
2 pi«"is de iirofondeur, el d'autant de larireur, en en rejetant les matériaux à plus
de 50 pieds de dislance »'n avant.
LKan< un»' étu«le «jue j'ai inq<rimée dans le Cosmos ^ le 28 juin 1865, je relate le
fait d'un p^Mipli-r f«Midu en dt-ux jjar la foudre le Ik mai précédent, à Montigny-
sur-Loinu-, I ne moitié e-t n'sfée intacte dans toute sa hauteur. La moitié fou-
droyt'e a été barbée. dé< biquetéi' en menus fragments lancés jusqu'à 100 mètres
de di«>lanre. Ces fra'jinmts. qui m'ont été envoyés, sont tellement desséchés el
filanirnleux. qu'on les pren«lrait jdutôt pour du chanvre que pour du bois.
Le 1*^' juillet 1866. je donnais (ians la même revue la relation d'un coup de fou-
dru analoL'ue dont j'avais reçu éiraleinent des échantillons. Le tonnerre étant tom-
bé le 19 avril précédent sur un chêne de la forêt de Vibraye (Sarthe), avait coupé
cet arbre de l'".50 de circonférence, aux deux tiers de sa hauteur, broyé les deux
ti' rs inft'rieurs. dont les filaments furent semés à 50 mètres à la ronde, et planté
en qut'lqne sorte le tiers supérieur ju^te à l'endroit où le tronc était primitivement.
On voit facilement, sur les fragments de branches, que les couches concentriques
aimuelles ont été séparées par la dessiccation subite de la sève, si bien que les la-
nières ne sont restées soudées ensemble que là où les nœuds ont opposé un
ob^^tacle plu< «rrand à la séparati(^n.
Le 2 juillet 1871, à la ferme d'Etiefs, près Rouvres, canton d'Auberive (Haute-
Marne , la iVjudre est tomb«';e sur un vieux peuplier d'Italie âgé de soixante ans, de
30 m- très de hauteur et de 3 mètres de tour à 1 mètre du sol, et lui a arraché assez
de linis j.our en faire un tas de 65 centimètres de côté, et de 50 centimètres de
hauteur.
\j' 13 août 1871, un violent orage s'abattit sur les environs d'Angers. Vers
9 heures 10 minutes, écrit M. A. Cheux à l'Observatoire de Montsouris, un éclair
ébloni-sant rmbrasa tout le ciel à TO. S. 0., et fut immédiatement suivi d'un vio-
lent COU), dt' tonnerre, semblable à une décharge d'artillerie. La foudre venait de
tomber à la Pointe commune située à 2 lieues d'Argers, au S. 0.), sur un peuplier
blanc do Hollande. <lont il brisa plusieurs branches, qui furent transportées à
150 mètres environ de l'endroit foudroyé. L'écorce de cet arbre fut enlevée depuis
r.iniê jusqu'au pied et éparpillée autour du peuplier. La commotion électrique fut
si violente, que plusieurs personnes, qui se trouvaient dans une maison voisine de
ci't arbie devant une fenêtre ouverte, furent jetées violemment au fond de lacbam-
bn\ leurs cheveux se hérissèrent, et elles furent en proie à une vive agitation qui
«lui'a plusieurs jfjui's; l'une d'elles fut complètement guérie d'une douleur dans Té-
paule, qui durait depuis plusieurs mois.
\m mars 1818, à Plymouth, un sapin de plus de 100 pieds d'élévation et de Ik
l»ieds do cinonf» rence, objet d'admiration dans la contrée, disparut, littéralement
brisé en pièoes. Ouebpies fragments furent lancés à 250 pieds de là. Un chêne de
25 mètres de hauteur ayant été frapj»é, à Thury. le 25 août de la même année, on
Fig. 116. — Navire fendu ea deux par un coup de Uiiuierre,
VARIÉTÉ DBS EFFETS DE LA FOUDRE 751
Tarracha pour Texaminer avec soin, et on constata que les couches concentriques
du bois se détachaient les unes des autres, comme des tubes de lunette d'approche !
Mais quoi de plus effrayant que les exemples de la chute de la foudre sur cer-
tains navires?... En voici un qui a été littéralement fendu en deux.
Le 3 août 1852,1e navire ifotse,dans son passage dlbraïl à Queenstown^fut sur-
pris, en vue de Malte, par un violent orage. Vers minuit, la foudre tomba sur le
grand mât, le suivit, et, descendant dans le corps du bâtiment, le fendit en deux;
il coula immédiatement. Équipage et passagers périrent. Le capitaine Pearson était
sur le pont. 11 eut le temps de se jeter sur une pièce de bois flottante, sur laquelle
il se soutint pendant dix-sept heures. Le navire sombra en trois minutes (Nautic,
Mag.s XXIII, p. 290.) C'est ce formidable coup de foudre que M. Jules Noël a re-
présenté dans son dessin.
Au commencement de ce siècle, le navire Royal-CharloHe^ étant à Diamond-Har-
beur, dans la rivière Hoogley, sauta en mille pièces par Texplosion de son maga-
sin à poudre foudroyé. La détonation fut entendue au loin , et l'ébranlement res-
senti à plusieurs milles.
Le 18 août 1769, la foudre tomba sur la tour de Saint-Nazaire à Brescia. Cette
tour reposait sur un magasin souterrain contenant un million de kilogrammes de
poudre, appartenant à la République de Venise.... La tour, lancée tout entière
dans les airs, retomba comme une pluie de pierres.... Une partie de la ville fut
renversée.... Trois mille personnes périrent.
Telle est la puissance du tonnerre. Eh bien I avec cette puissance — et c'est par
cela que nous terminerons — il s'amuse parfois bénévolement comme il suit :
Une jeune paysanne était dans un pré, non loin de Pavie, dit l'abbé Spallanzani,
le 29 août 1791, pendant un orage, lorsque tout d'un coup apparaît, à ses pieds,
un globe de feu de la grosseur des deux poings. Glissant sur le sol« ce petit ton-
nerre en boule arriva sur ses pieds nus, les caressa, s'insinua sous ses vêtements,
sortit vers le milieu de son corsage, tout en gardant la forme globulaire, et s'é«
lança dans l'air avec bruit. Au moment où le globe de feu pénétra sous les jupons
de la jeune fille, ils s'élargirent comme un parapluie qu'on ouvre. Elle tomba à la
renverse. Deux témoins du fait coururent la secourir. Elle n'avait aucun mal !
L'examen médical fit seulement remarquer sur son corps une érosion superficielle,
s'étendant du genou droit jusqu'au milieu de la poitrine, entre les seins ; la che-
mise avait été mise en pièces dans toute la partie correspondante. On remarqua
un trou de deux lignes de diamètre qui traversait de part en part la partie du vê-
tement appelée pectorine {pettorina del busto). Opusc., I. XIV, p. 296.
M. Babinet a communiqué le fait suivant, non moins bizarre, à l'Académie des
sciences, dans sa séance du 5 juillet 1852.
Rue Saint-Jacques, à Paris, dans le voisinage du Val-de-Grâce, le tonnerre en
boule sortit de la cheminée d'une chambre habitée par un ouvrier tailleur, en ren-
versant le châssis de papier qui la fermait. Cette boule de feu ressemblait à un
jeune chat, de grosseur moyenne, pelotonné sur lui-même et se mouvant sans être
porté sur ses pattes. Il s'approcha de ses pieds comme pour jouer avec. Celui-ci
les écarta doucement pour éviter le contact, dont il avait la plus grande peur.
Après quelques secondes, le globe de feu s'éleva verticalement à la hauteur de la
tête de l'ouvrier assis qui le regardait, et qui, pour éviter d'être touché au vi-
sage, se redressa en se renversant en arrière. Le météore continua de s'élever, et
se dirigea vers un trou percé dans le haut de la cheminée pour faire passer un
tuyau de fourneau en hiver, c mais que le tonnerre ne pouvait voir, dit l'ouvrier,
car il était fermé par du papier collé dessus. » Le globe décolle le papier sans l'en-
dommager, entre toujours aussi lentement dans la cheminée, et après avoir pris
753 LES FAITS ET GESTES DU TONNERRE.
1-; t-tn;.- ■]■■ ii:-hl'T jii-.|'!'.Ti linit. .lu train -i..nl il y allail. pr.-xiui-it une pïj.'o-
-j..rL .-jo-ii .(l( i !■■ ■"! -i ■!■ ".■■iil !■.■ ri.le. i-Tt j'-tn tf< lii'lTi-^ (jan* la cour ei ■.•;if..)iia
, .;. .II.-. ;i r.ui-. il jiiL.'1'a |>rii'.l<;nl dï'ïil.T, au conlraire.
il' i.-.'ii!!;.' â cOtO. 0» Iroiiva tué un porc qui y l'iait reii-
,■: ^ ■ Iv I . i^^lilo iaii* y nieUr.; le ftu Sestier;.
.ii'i' -'j:iI tiv!-aiitlif[ili(|ui'5. Il fsl probable néanmoins
I Int- ilo louilre, ïu-i do loin, simulent la forme çlobu-
.|ill> <ie -wi-h-i i-cluirs. Aijisi, le -2 juillet ISTL. à iiiidi,
iLiinarii-Ti, •;.■ tiL'Uvaiit ;i Itooen, s<nis le [iéri>tyle ilu
■l'l\~-. en c^dipairnio d'un de îCî ami?, par uji vasle
l'ii j.anil s'tlever vioU-iumenl du sol au moment où le
\m lir- i-aïaionrierr.'s .le rédifiee. De loin, on crut voir
:.[vii;'iUT ■Jii soi vers la nue; de pii'S ce n'était qu'un
-I .! iil 'iro .■;t-eile due ;i un i.hi'nomOne deleflri*alion
lu -vl n'.iyanl pas toujours assez de len^^ioD pour re-
1- 'lu niuii;;'. l'I niarcliaiif à la surface du sol pour s'en
e ia foivf ,iui l'altu-e.
CHAPITRE IV.
DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE DES ORA.GES
STATISTIQUE DE LA FOUDRE.
Les orages étant une manifestation de réiectricité atmosphé-
rique, et la plus éclatante de toutes, on conçoit qu'ils soient plus
fréquents dans les pays chauds que dans les pays froids, et que
leur nombre et leur intensité diminuent en allant de Téquateur
aux pôles.
Nulle part les orages ne se montrent avec autant de force qu'entre
les tropiques. Suivant les voyageurs, on ne peut, dans nos climats,
se faire aucune idée de la violence de ces orages; dans la région
des calmes, il y a un orage presque tous les jours : aussi pourrait-
on rappeler la région des orages éternels.
La plupart du temps ils accompagnent les grands mouvements
atmosphériques que nous avons examinés au chapitre des Cy-
clones. Les tempêtes, les ouragans, les typhons s*environnent des
manifestations de Télectricité, développent sur une large échelle
cet élément partout largement répandu, et sèment sur leur passage
les fulgurations de Téclair et les canonnades du tonnerre. Bien
souvent les orages de nos climats ne sont que les suites des cy*
clones de TAtlantique, et, dans notre France tempérée elle-même,
leur marche s'effectue ordinairement du sud ouest au nord -est.
A mesure qu'on s'avance vers les hautes latitudes des régions
polaires les orages diminuent. Ainsi, la moyenne du nombre des
jours d'orage est de 60 à Galcuta, de 40 à Maryland (Étals-Unis,
39' de latitude), de 20 au Canada (Québec, latitude 46*), de 15
48
754 DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE DES ORAGES.
à Toulon, de 12 à Paris, de 9 jours à Londres et à Pétersbourg,
de 0 ou à peu près au Spitzberg.
Il y a cependant des exceptions, comme nous Tavons vu pour
la distribution de la chaleur et pour celle des pluies. Ainsi, il pa-
raît qu'à Lima, au Pérou, il ne tonne jamais, quoiqu'on soit dans
les régions intertropicales. En Norvège au contraire on compte
autant de jours de tonnerre qu a Paris.
Les orages ont lieu surtout en été dans nos climats. Leur pro-
portion, pour l'Europe occidentale tout entière, est de 53 pour Tété,
21 pour Tautomne, 18 pour le printemps, et 8 pour Thiver. Si
Ton s'éloigne des côtes et qu'on regarde seulement l'intérieur de
l'Europe, la proportion est de 78 pour l'été, 16 [)our le printemps,
G pour Tautoinne, et 0 pour l'hiver. 11 n'en est plus de même en
s'avaneant vers les pôles, où la découpure des continents, les
presqu'îles si nombreuses, les courants maritimes, les glaces va-
riables, semblent apporter divers éléments d'irrégularité. Ainsi, à
Bergen, il y a plus d'orages en hiver qu'en été, très-peu en au-
tomne et encore moins au printemps. Sans aller aussi loin, il eM
curieux de remarquer qu'en Angleterre même il y a pins d'orages
à grêle en hiver qu'en été.
Depuis l'année 1863, l'Observatoire de Paris a pu organiser,
grâce à l'esprit progressif et clairvoyant de V. Duruy, ministre
dont la France gardera longtemps un sympathique souvenir, l'Ob-
servatoire, dis-je, a pu organiser un service général d'ol)servations
d'orages sur toute l'étendue du pays. Des commissions départe-
mentales se chargèrent de recueillir les constatations prises par les
instituteurs. Les documents furent centralisés à Paris, et, à Faide
de cartes départementales, on put porter sur les caries de France
les documents météorologiques de chaque jour, en faire la synthèse
et suivre facilement la direction, la vitesse et l'ampleur des
orages.
11 résulte nettement de ce travail d'ensemble, dit M. Marié-
Davy, que les orages ne sont point des phénomènes localisés,
comme on Favait admis jusqu'alors. Ils s'étendent toujours à une
partie considérable de la France, et quelquefois la tra\ersent dans
toute son étendue, sur une ligne plus ou moins large, mais dé-
passant parfois 200 et 300 lieues de longueur. Ils exigent, pour se
former, une certaine préparation de l'atmosphère, ce qui permet
de prévoir leur arrivée. Ils accompagnent constamment les mou-
Yements tournants de Fair.
Parmi les nombreuses cartes construites ainsi à l'Observatoire,
STATISTIQUE DE LA FOUDRE. 755
l'une (les plus inatructives est, entre antres, celle du 0 mai 1805.
On y suit facilement la marche de l'orage, d'heure en heure, du
midi jusqu'au nord de la France. Nous avons déjà parlé de ce luni;
et remarquable orage dans le chapitre des grêles, p. (j8i. Il accom-
pagnait une forte bourrasque qui traversa la France de l'O. S. 0.
Fig. IIS. — Tran.«latian de l'orage du 9 mai 18Gâ.
auN.N.E.,etdont le centre de dépression atteignit la pointe orien-
tale de l'Angleterre le 9 au matin.
Assez souvent, des orages secondaires se forment ou s'amorcenl
sur le continent; dans ce cas ils ne s'étendent pas sur un grand
nombre de départements, sont dus à des nuages moins élevés
que les précédents, subissent l'influence du relief du sol', s'ac-
crochent aux montagnes ou suivent tes cours d'eau et les vallées
756 DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE DES ORAGES.
sur lesquelles ils versent la grêle sans parcimonie, comme nous
l'avons vu.
Les orages accomplissent ordinairement une fonction utile et
réparatrice dans le système organique terrestre. Ils nettoient Tat-
mosphère et le sol^, chassent les miasmes, renouvellent rélcclricité,
font circuler rox\i.n''ne, distribuent Tozone, rajeunissent la nature.
Ce sont (le ces secousses violentes et salutaires comme il nous en
faut parfois à nous-mêmes pour secouer notre torpeur et surexci-
ter notre vie. Quand la tempête est passée, lors même que des
branches ont été trop secouées et que des feuilles jonchent le sol,
le bois parfumé sourit au ciel, et exhale des parfums qui ne sont
jamais si intenses ni si purs qu'après une pluie d'orage.
L'action salutaire des orages en météorologie ne doit cependant
pas nous taire oublier les accidents funestes parmi lesquels nous
avons^ dans le cliapitre précédent, remarqué tant de singularités
curieuses. Nous pouvons au contraire légitimement nous demander
quel est le nombre des victimes de la foudre.
Combien le tonnerre tue-t-il d'hommes par an?
Depuis 1835, le ministère de la justice constate annuellement
les décès causés par la foudre. Le docteur Boudin les a relevés à
cette source jusqu'en l( 63, et j'en ai continué le relevé jusqu'à ce
jour, par robligcance du directeur des affaires criminelles. Les
chiffres ne sont pas encore arrêtés pour Tannée 1870, si bouleversée
d'ailleurs par un tonnerre bien autrement méchant que celui du
ciel. Voici le résultat de cette statistique.
Aiiiu.-?.
Uit'S [■.ir l.i f'>u<ire
e:i Fr.i'ice.
Années.
Nombre d'individos
lues p.ir I.i foudre
en France.
1835
1836
1837
183S.
1839.
18^0.
18îil.
18V2.
18ié3.
1844.
18^5.
18^6.
ISkl.
18^8.
1S49.
1850.
1851.
1^52.
111
59
78
5^1
55
57
59
73
kS
81
69
76
108
79
66
77
5^
104
1853.
1854.
1855.
1856.
1857.
1858.
1859.
1860.
1861.
1862,
1863.
1864.
1865.
1866.
1867.
1868.
1869.
50
52
96
92
108
80
97
51
101
100
103
87
140
136
119
156
112
2988
STATISTIQUE DE LA FOUDRK 757
En ajoutant à ce nombre un chiffre proportionnel de 86 décès
pour les trois départements de lannexion de la Savoie^ qui ne
figurent pas ici jusqu'en 1861, on trouve^ pour la France entière,
un total de 3074 décès par fulguration. G*est donc plus de 3000
depuis 1835^ ou en moyenne 90 par an.
Mais les victimes de la foudre ne sont pas représentées seulement par les indi-
vidus tués raidej seule catégorie dont la justice criminelle fasse la statistique an-
nuelle. U existe aussi une catégorie de blessés dont le chiffre excède de beaucoup
celui des morts subites.
On peut admettre, sans exagération, que le nombre total des blessés est au
moins trois fois plus élevé que celui des personnes tuées. Il résulterait du nombre
de 307% personnes tuées raide par la foudre depuis 1S35, que Ton pourrait évaluer
le nombre total des victimes de la foudre, en France, dans la même période à
10000 environ, ou à une moyenne annuelle de 300.
En admettant la même proportion pour Tensemble de la population du globe, on
trouve que le nombre des personnes tuées par la foudre peut être estimé à diao
mille par an sur la surface entière du globe. C^est quelque chose; c^est trop sans
doute. Mais c'est peu comparativement à ce que la guerre détruit : 400000 par an,
en moyenne, sur le globe entier.
En examinant les faits et gestes du tonnerre^ on a remarqué
qu*il n*y a pas égalité d'accidents pour les hommes et pour les
femmes^ et qu'il y a un privilège en faveur du sexe féminin.
Depuis 1854^ le ministère de la justice a, sur la demande du
docteur Boudin, rédigé la statistique des décès par fulguration en
distinguant les individus des deux sexes. Or^ sur 1630 personnes
tuées en France par la foudre^ de 1 854 à 1 869^ voici quelle a été
leur répartition selon le sexe :
Années. Sexe masculin. Sexe féminin. Totaux.
1854 38
1855 72..
1856 64..
1857 84..
1858 58..
1859 65..
1860 36..
1861 66..
1862 74..
1863 80..
1864 61..
1865 81..
1866 99..
1867 80..
1868..* 117..
1869 85
1160 470 1630
14
.... 52
24
. . . . 96
28
. • • . 92
24
. . . . 108
22
. . . • 80
32
.... 97
15
. ... 51
35
. ... 101
26
. . . . 100
23 ;
.... 103
26
. . . . 87
59
. ... 140
37
. . . . 136
39
.... 119
39
.... 156
27
.... 112
75a DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE DES ORAGES.
Ce relevé nous offre 1 1 60 hommes tués pour 470 femmes ;
c'est-à-dire qu'il y a plus du double d'hommes tués par la foudre
que de femmes^ de deux à trois fois plus^ exactement : 2^47. Sur
100 personnes foudroyées^ on compte 71 du sexe masculin et seu*
lement 29 du sexe féminin. Les relevés faits dans les autres pays
conduisent à peu près au même résultat. A quelle cause le sexe
« faible » doit-il d'être ainsi respecté par le tonnerre? A quelle ga-
lanterie ce privilège peut-il être rapporté? — Cette différence re-
marquée provient sans doute tout simplement du fait que lea
accidents de la foudre arrivent surtout dans les champs^ et en gé-
néral par d'assez mauvais temps, et que, même dans l'agriculture,
il y a alors incomparablement plus d'hommes que de femmes
dehors^ les soins si multiples de la famille et du logis étant par-
tout le lot spécial de la compagne de l'homme.
On a remarqué toutefois que dans un groupe également com-
posé des deux sexes, la foudre s'attaque de préférence aux hom-
mes. Peut-être leur stature plus élevée les expose-t-elle davantage;
peut-être les vêtements féminins sont-ils meilleurs protecteurs;
peut-être enfin le corps lui-même est-il d'une conductibilité dif-
férente dans les deux sexes Les enfants sont rarement tués.
Ainsi, pour n'en citer qu'un exemple, je vois entre autres qu*au
mois de septembre 1 867, à Comerly (Corrèze), la foudre a enlevé
des bras d'une jeune fille un petit enfant qu'elle a jeté sous un lit
sans lui faire le moindre mal.
On a remarqué aussi que le tonnerre parait avoir certaines
prédilections pour des édifices, des objets, et même des personnes.
Les Affiches des évéchés de Lorraine de 1782 rapportent entre autres le fait sui-
vant :
ff Le jeudi, 22 août, vers minuit, le tonnerre toniba à Metz, près des casernes
de Cbambière. Après avoir fait éclater la pierre de (aille de Timposte de Pêcurie
n* 3, il se porte à la croisée du premier étage, en brise les châssis, fond les
plombs, casse les vitres; puis, prenant sa direction le long d'une bande de fer,
il pénètre dans le joint de la pierre de taille de TembrasUre d'une croisée, fail
éclater cette pierre, d'où il prend son issue au second étage après avoir soulevé
une planche et opéré à la croisée de cet étage la même dégradation qu'au premier.
Du second, il s'élève dans une mansarde, y fait tomber beaucoup de plâtre,
•casse une hotte, gagne la toiture, écorne les ardoises sur une longueur de 75 cen-
•timètres, passe de l'autre côté du toit, brise des planches et des ardoises dans
l'espace d'environ 2 mètres carrés, et termine sa course en s'introduisant par les
petites fentes du tuyau d'une cheminée voisine, d'où il entre dans la chambre
d'un officier, tombe sur le foyer, déplace lès pincettes, la pelle à feu, fait voler les
cendres au milieu de la chambre et disparaît par la chemiAée. Chose remaïquabley
c'est dans la même chambre que le tonnerre est tombé le 37 moi 1766, à dix heures
du soir, lors de l'incendie qui consuma la caaeme. »
STATISTIQUE DE LA FOUDRE. 759
Le 10 septembre 1841, la foudre tomba à Péronne, dans la même chambre où,
vingl-cinq ans auparavant, elle avait failli lucr le poëte Béranger.
Le 29 juin 1763, le tonnerre pénétra dans Téglise d'Antrasme, fondit les dorures
tles cadres et des colonnes de certaines niches, noircit et grilla le? burettes d'étain
placées sur une armoire, et perça de deux trous la crédence contenue dans une
niche de pierre. Tous ces dégilts ayant été réparés, la foudre tomba le 20juin 1704
sur la même église, noircit et fondit les dorures qui en 1763 avaient été noircies
et fondues, et, dans les mêmes limites, grilla les deux burettes et déboucha les
«leux trous qui avaient été bouchés et repeints.
Sur douze navires foudroyés plusieurs fois, et signalés par M. Mériam, nous
Irouvons les renseignements suivants ;
En 18'45, le navire le Saxon, frappé deux fois en dix jours.
En 1861, le Radient j foudroyé deux fois en quinze jours.
En 1863. le Massachu$ets, frappé deux fois en mer en une heure.
En 1853, le navire Louisa, frappé six fois en mer en une heure; plusieurs
hommes sont blessés.
En 1848, le navire le Wpst-Point, foudroyé sept fois en mer en trente minutes :
deux hommes sont tués.
Exisle-t-il des personnes douées de ce triste privilège? — Le docteur Boudin
cite deux personnes qui paraissaient Toffrir. La première, le P. Bosco (de Turin),
«lui nous a été signalé comme ayant été visité par la foiidre trois fois dans trois
demeures différentes. La seconde personne est une dame américaine, Mme Hain,
habitant South-Hend ;Indiana), et qui fut blessée au pied gauche en mai 1855,
après avoir été blessée au même pied quinze ans auparavant.
L'abbé Richard raconte qu'une dame qui habilait en Bourgogne un château,
dans une position élevée, a va plusieurs fois la foudre pénétrer dans son apfa^te-
mentj s'y diviser en étincelles de différentes grandeurs, dont la plupart s'alta-
rhaient à ses habits qu'elles ne brûlaient point, et laissaient des taches livides sur
ses bras et même sur ses cuisses ; elle disait à ce sujet que le tonnerre ne lui
avait jamais fait d'autre mal que de la fouetter deux ou trois fois, quoiqu'il tombât
yissez souvent sur son château. Elle était en quelque sorte familiarisée avec ses vi-
sites, et disait que le tonnerre ne lui faisait d'autre mal que de la fouetter de
temps en temps.
« Dans deux situations toutes pareilles, disait déjà Arago, tel homme, par la na-
ture de sa constitution, court plus de danger que tel autre, il existe des personnes
qui arrêtent brusquement la communication de l'électricité et ne ressentent pas la
secousse, lors même qu'elles occupent la seconde place de la pile. Ces personnes,
par exception, ne sont pas conductrices de la matière fulminante. Par exception, il
faut donc les ranger parmi les corps non conducteurs que la foudre respecte ou qu'elle
frappe du moins rarement. Des différences aussi tranchées ne peuvent pas exister
sans qu'il y ait également des nuances. Or, chaque degré de conductibilité corres-
pond, en temps d'orage, à une certaine mesure de danger. L'homme conducteur
comme le métal sera aussi souvent foudroyé que le métal; l'homme qui interrompt
la communication dans la chaîne n'aura guère plus à craindre que s'il était de verre,
de résine. Entre ces limites, il se trouvera des individus que la foudre frappera à
l'égal du bois, des pierres, etc. Ainsi, dans les phénomènes du tonnerre, tout ne
gît pas dans la place qu'un homme occupe; la constitution physique de cet homme
joue aussi un certain rôle. >
Enfin^ on a également remarqué que Thomme est moins acces-
sible au foudroiement que les animaux.
En 1715, la foudre tomba sur l'abbaye de Noirmoustiers, près de Tours, et y tua
760 DISTRIBUTION GÉOGBAPHIQUE DBS ORAGES.
22 chevaux, sans faire aucun mal à 150 religieux, dont elle visita le réfectoire et
dont elle renversa les 150 bouteilles contenant leurs rations de vin.
Le 12 avril 1781, MM. d^Aussac, de Gautran et de Lavallongue, cheminant à
cheval, furent frappés par la foudre; les trois chevaux périrent sur le coup; des
trois cavaliers, M. d*Aussac seul fut tué.
En Tan IX, la foudre tua, près de Charlres, un cheval et un mulet, en épargnant
le meunier qui conduisait ces deux animaux.
En 1810, la foudre tomba dans la chambre de M. Cowens et tua son chien placé
à son côté, sans faire le moindre mal au maître.
. En 1819, la foudre tomba sur Téglise de Châteauneuf-les-Moustiers ; elle y tua
tous les chiens, mais elle n'ôta la vie qu^à 8 personnes sur plus de 200 qui assis-
taient à Tofûce.
Le 26 septembre 1820, la foudre frappa, près de Sainte- Menehould, un laboureur
conduisant sa charrue; ses deux chevaux furent tués; Thorome en fut quitte pour
une surdité passagère.
En 18S6, un enfant conduisait une jument près de Worcester; la foudre tomba,
tua la jument et ne fît rien à Tenfant.
Le l«r juin 1855, le tonnerre tomba sur un troupeau de moutons, dans la commune
de Saint-Léger-la-Montagne (Haute- Vienne); 78 moutons et 2 chiens de garde ont été
tués sur le coup. Une femme qui gardait le troupeau a été légèrement atteinte.
Le 13 août 1852, la foudre tomba sur un fermier de Saint-Georges-sur- Loire, au
moment où il conduisait quatre bœufs. Deux de ces animaux furent tués; le fermier
en fut quitte pour un engourdissement de la jambe gauche; un troisième boeuf fut
paralysé du c6té gauche.
Le 2 février 1859, un troupeau de porcs fut surpris par une trombe, aux envi-
rons de Liège ; cent quarante de ces animaux périrent asphyxiés; leurs conduc-
teurs n'éprouvèrent pas le moindre accident.
Pendant la journée du 15 août 1862, trois filles gardaient leurs troupeaux. Vers
les cinq heures éclata un violent orage, la pluie tombait à torrents, le tonnerre
grondait avec fracas; les bergères, prises à Timproviste, n'avaient pas eu le temps
de t entrer leurs troupeaux. Les deux premières cherchèrent un abri contre l'orage
en se plaçant sous un châtaignier. La troisième se réfugia sous un chêne, distant
de 25 mètres environ de Tendroit où étaient ses camarades. Soudain un coup de
tonnerre retentit sur leurs tètes ; une masse de feu descendit sur le châtaignier
où étaient les deux autres, et les enveloppa de tous côtés. La troisième aperçut le
feu, sentit Todeur du soufre et tomba évanouie. Quand elle eut repris connais-
sance, ses deux compagnes ne donnaient plus aucun signe de vie ; leurs vêtements
étaient brûlés et leurs sabots brisés. Auprès d'elles se trouvaient cinq brebis, an
porc et une ânesse, tués par la foudre. Le chien de la bergère avait été coupé
en deux.
« Le 11 mai 1865, vers six heures et demie du soir, dit le journal belge ia Jfeuw,
un berger, nommé Wéra, se trouvait aux champs avec un troupeau de brebis, lorsque
es approches d'un orage le décidèrent à regagner le logis. Arrivés au sommet de
la montagne dite le Gay-Vieux-Sarts, dans un chemin étroit et difficile, les mou-
tons se formèrent en deux groupes, les tètes serrées les unes contre les autres, et
refusèrent d'avancer. Wéra se mit à l'abri derrière un buisson, lorsqu'un fonni-
dabie coup de tonnerre se fit entendre. Le berger venait d'être foudroyé avec tout
son troupeau. 11 avait été atteint au sommet de la tète : tous ses cheveux
étaient enlevés à partir de la nuque, et le fluide électrique avait tracé un sillon sur
son front, son visage et sa poitrine. Son corps était dans un état complet de nudité.
Tous ses vêtements étaient réduits en lambeaux. Du reste, pas de trace de sang.
Le fer de sa houlette, détaché du manche, avait été lancé à plusieurs mètres de
distance, et le manche lui-même brisé en deux morceaux. Un petit crucifix en mé-
tal et un scapulaire que Wéra poitait sur lui furent retrouvés à quinze mètres de
STATISTIQUE DE LA FOUDRE. 761
distance. Des 152 moulons dont se compilait le troupeau, 126 avaient été tués; ils
étaient couverts de sang, et leurs blessures étaient aussi variées que bizarres. Les
«ifia avaient la téie tranchée net^ les autres la tête percée d'outre en ùutre^ d'autres les
jambes fracturées. Quant au chien, on ne sait ce quil est devenu. >
Le 2k juin 1822, près de Hayiensen (Wurtemberg) , un berger et 216 moutons
sur 2%8 furent tués en plein champ par le tonnerre.
Enfin, au rapport de M. d'Abbadie, un orage, en Ethiopie, aurait d'un seul coup
tué SOOO chèvres et le berger qui les gardait.
La foudre parait aussi avoir des préférences pour certaines es-
pèces d'arbres.
Les anciens pensaient que le laurier préservait du tonnerre. Le
hêtre a joui jusqu'à présent dans nos climats de la réputation
d*6tre inaccessible à la foudre ; cependant ce n'est pas tout à fait
exacte comme on va le voir.
Parmi les nombreux faits et gestes du tonnerre que j'ai recueil-
li» depuis des années^ j'ai 1 66 notifications d'espèces d'arbres^ qui
se classent comme il suit pour le nombre de coups de foudre re-
latifs à chaque espèce :
54 chênes.
6 hêtres.
2 pommiers.
1 figuier
24 peupliers.
5 frênes.
1 sorbier.
l oranger
14 ormes.
4 poiriers.
1 mûrier.
1 olivier.
11 noyers.
4 cerisiers.
1 aulne.
0 bouleau
10 sapins.
3 catalpas.
1 faux-ébénier.
0 érable.
7 saules.
3 châtaigniers.
1 acacia.
6 pins.
2 tilleuls.
1 robinia-pseudc
>-acacia.
On peut remarquer que la hauteur des arbres n^est pas la cause essentielle de
leur foudroiement plus ou moins fréquent, et le tableau qui précède ferait vrai-
ment croire que Tessence même de Tarbre a une influence réelle. Car pourquoi les
oliviers, les mûriers, les bouleaux, les érables, si nombreux dans certaines con-
trées, sont-ils à peine frappés ? La hauteur des arbres joue un rôle : il est certain
que si plusieurs arbres sont rapprochés au milieu dVne plaine, la foudre frappera
de préférence les plus élevés. Nous en possédons de nombreux exemples. L'isole-
ment des arbres, l'élévation du terrain, la situation par rapport à Torage, la na-
ture du sol, la forme du feuillage et celle des racines ont une influence marquée
sur les effets de la foudre et sur sa tendance à frapper les arbres. Elle atteint de
préférence ceux dont les racines sont à la fois profondes et étalées.
* Examinons maintenant la statistique de la foudre suivant les
lieux. Relevons la distribution géographique des coups de foudre :
elle est singulièrement curieuse^ même sur une seule contrée comme
la France. La marche des orages^ le relief du sol^ ont une influence
marquée sur le degré de fréquence des coups de foudre. Les di-
verses provinces sont loin d^ètre exposées de la même façon aux
risques du tonnerre. Voici le relevé par déparlements de tous les
décès par fulguration enregistrés au ministère de la justice de-
puis 1835 :
702 DISTRIBUTION (iEOORAPHlQUE DES ORAGES.
DKPARTEMENTS CLASSES l>ANS L ORDRE «.RDISSANT DU NOMBRE PROPORTIONNEL
DES DÈr.l.S TAU lULCU RATION DEPUIS 1835.
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37.000
52
Vosges
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53
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31.000
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10.(»«)
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30.500
55
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9.8jHJ
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13 ....
30.000
50
Basses - Pvrénées
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0.7 (M)
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Morliihaii
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27.500
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Vaucluse
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27.3<()
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Haule-Vienne
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9.000
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2 '«.000
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8.70O
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22.100
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8.200
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7.800
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20.300
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Lot
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7.700
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20.000
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7.60')
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r.nii'i'-iiilV'r'unire
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19.900
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Pas-de-Calais
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19.200
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Haute-Manie
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7.400
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19.000
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Saône- et -Loire
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7.2(10
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18.000
71
Côle-d'Or
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7.0«K)
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17.000
72
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6.900
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73
Loire
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0.800
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74
Aveyron
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6.200
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Haute-Savoie
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Vienne
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13.200
80
Hautes- Alpes
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13.100
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Basses-Alpes
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Haute-Loire
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12.501)
89
Lozère
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2.i0«l
10 ...
CarJ
35 ....
12.400
On voit combien le nombre proportionnel des victimes de la
Tondre varie d'un département à Tautre. Les départements qui ont
le plus soulYert sont la Lozèrt», les Basses et les Hautes-Pyrénées
et la Haute-Savoie ; les plus épargnés sont la Seine, l'Orne, la
Mancbe et leCahados. La proportion des victimes a été 30 fois
plus élevée dans la LozÀ're ((ue dans la Seine.
Au point de vue du nombre absolu des tués, sans tenir compte
de la proportion de population, le maximum 105 appartient au
Puy-de-Dome, le minimum T appartient à TOrne.
STATISTIQUE DE LA FOUDRE.
763
Plus le nombre des années que l'on cOnsidËre est grand, et plus le r^sullal se
rapproche de la réalité normale. Si l'on compare le tableau précéiienl à celui que
le docteur Boudin a publié en U63,on verra que le classement varie presque pour
chaque département, quoique l'ensemble soil le même, et indique déjà, aussi bien
dans l'ancien que dans celui-ci, Tinlluence dominante du relief des montagnes.
C'est )>arliculièrenient sur le plateau central, puis dans les Alpes et les Pj-
t* ttn Eibarl
Tig. 119. — DUlribuiion des coups de Toudre en France par départements.
(ta Ifinle têt proforlionnillt aaj ritqua.y
réni-ts, que se localisent les maxîma d'accidents ; les minima corres|iondent au lit-
toral de la Manche et ii la partie septentrionale du littoral de l'océan Atlantique ;
entre ces deux zones se placent les départements dont les accidents de foudre sont
représentés par des chiffres nécrologiques de moyenne intensité.
Si des départements nous passons à l'eiamen des localités, nous trouvons que
Mur sa décès par fulguration cotislati's en 1BS3 et 1854, et dont il nous a été permis
• le consulter les procès- verbaux, pas un seul décès n'a été observé dans un chef-
lieu lie département. Il y a moins de risques à courir dans les villes que dans la
campagne.
CHAPITRE V.
FEUX SAINT-ELME ET FEUX FOLLETS.
Les feux Saint-EIme sont une manifestation lente de Télectricité^
un écoulement léger et pacifique^ comme celui de Thydrogène dans
un bec de gaz^ qui rayonne doucement sur les points élevés des
paratonnerres^ des édifices^ des navires^ pendant les temps d'o-
rage^ où la tension électrique terrestre est fortement sollicitée par
celle des nuages.
Sénèque écrivait déjà il y a deux mille ans que pendant les vio-
lents orages on voit des étoiles se poser sur les voiles des navires.
Il ajoutait que les marins en péril croient alors que les divinités
bienfaisantes Castor et Pollux viennent à leur secours. On lit
dans Tite Live que le javelot dont Lucius venait d*armer son fils
récemment enrôlé^ jeta des flammes pendant plus de deux heures
sans en être consumé. Au moment où la flotte de Lysandre sortait
du port de Lampsaque pour attaquer la flotte athénienne^ les feux
de Castor et Pollux allèrent se placer des deux côtés de la galère
de Tamiral lacédémonien. Chez les anciens^ ces météores lumi-
neux étaient regardés comme des présages et recueillis scrupu-
leusement par les historiens. Une seule flamme^ considérée comme
un signe menaçant^ portait le nom d'Hélène. Les feux doubles
présageaient le beau temps et d'heureuses entreprises. « Les
gens de mer, dit le fils de Christophe Colomb, tiennent pour cer-
tain que le danger de la tempête est passé lorsque Saint-Elme pa-
raît. Pendant le second voyage de Famiral, dans une nuit d*octo*
bre 1 493, il tonnait et il pleuvait à verse, lorsque Saint-Elme se
montra sur le mât de perroquet avec sept cierges allumés. A cette
LES FEUX SAINT-ELME. 765
apparition merveilleuse^ les hommes de l'équipage se répandirent
en prières et en actions de grâces. » Herrera rapporte que les ma*
telots de Magellan avaient les mêmes superstitions : « Pendant les
grandes tempêtes^ dit-il^ Saint-Elme se montrait au sommet du
mât de perroquet^ tantôt avec un cierge allumé^ tantôt avec deux.
Ces apparitions étaient saluées par des acclamations et des larmes
de joie. » Le passage suivant^ emprunté aux mémoires de Forbin^
présente un exemple du même phénomène avec des proportions
extraordinaires. C'était en 1 696^ par le travers des Baléares. « La nuit
devint tout à coup d'une obscurité profonde, ditril, avec des éclairs
et des tonnerres épouvantables. Dans la crainte d'une grande tour-
mente dont nous étions menacés^ je fis serrer toutes les voiles.
Nous vîmes sur le vaisseau plus de trente feux Saint-Ebne. Il y en
avait un^ entre autres, sur le haut de la girouette du grand mât
qui avait plus d'un pied et demi de hauteur. J'envoyai un matelot
pour le descendre. Quand cet homme fut en haut, il cria que ce feu
faisait un bruit semblable à celui de la poudre qu'on allume après
l'avoir mouillée. Je lui ordonnai d'enlever la girouette et de venir;
mais à peine Feut-il ôtée de sa place, que le feu la quitta et alla
se poser sur le bout du grand mât, sans qu'il fut possible de Ten
retirer. Il y resta assez longtemps et puis se consuma peu à peu. »
Les feux Saint-Elme se montrent le plus souvent sur les navires.
Voici quelques-unes des dernières observations faites :
Le 23 décembre 1 869, par une latitude de 46* 53' nord et une
longitude de 9*55' ouest; barom. : 752; therm. : 9' 5', le paque-
bot V Impératrice-Eugénie relève sur son journal de bord que des
grains d'une grande violence se font sentir. Des éclairs vifs et fré-
quents éclatent à chaque instant sur tous les points de T horizon,
sans qu'on entende aucun coup de tonnerre. Dans la nuit, ces
grains sont accompagnés d'une grêle abondante, et quand ils
passent sur le navire, ils produisent le phénomène connu sous le
nom de /Vu Saint-Elme.
Des aigrettes lumineuses, de couleur bleue et d'une hauteur d'un
pied et demi environ, se montrent au-dessus des pointes des pa*
ratonnerres, à chaque mât. La mâture et le gréemerit paraissent
phosphorescents, et les extrémités des vagues offrent aussi des ai-
grettes^ mais moins belles que celles des mâts. Ces lueurs se mon-
trent aussitôt que le grain atteint le navire. Très-brillantes quand
le vent soufDe avec toute sa violence^ elles diminuent d'éclat quand
il mollit^ et disparaissent avec le grain. Les parties seules de la
mâture et du gréement qui reçoivent directement l'action du grain
766 LES FEUX SAINT-ELME.
offrent cette apparence lumineuse. On les dirait frottées avec* du
phosphore. Le phénomène ne se produit pas sur les parties abri-
tées^ si peu qu'elles le soient^ et ne descend pas au-dessous des
vergues de hune^ à 30 mètres environ au-dessus du niveau de la
mer. Plusieurs fois dans la nuit le phénomène s'est reproduit^
mais seulement pendant les grains accompagnés de grêle.
Les feux Saint-Elme se montrent également sur les clochers.
Voici Tun des derniers exemples observés.
Le 2 mars 1869, ces flammes sont apparues sur Téglise de la
commune de Sainte-Catherine-de-Fierbois, canton de Sainte-Mauri%
arrondissement de Chinon; le tonnerre ne s*est point fait entendre
pendant l'orage, et le clocher a désarmé les nuées orageuses. « Vers
la fin de la tempête, et lorsque le vent était moins fort et que la
pluie tombait avec moins d^abondance, écrit un correspondant de
r Association scientifique, plusieurs personnes ont aperçu comme
une couronne de feu autour de la croix qui surmonte le clocher de
Téglise, à une hauteur d'environ 40 mètres. Un des témoins oculai-
res l'a considérée au moins cinq minutes il n'a pas vu commen-
cer le phénomène}; la clarté était telle, que le clocher et sa croix
se voyaient comme en plein jour; enfin la lueur est devenue pres-
que imperceptible et s'est éteinte comme une chandelle qui est
entièrement consumée et sans se déplacer. »
On a remarqué plusieurs fois les aigrettes lumineuses de l'élec-
tricité sur la flèche de Notre-Dame de Paris, pendant certains
violents orages du soir en été.
Les feux Saint-Elme se montrent parfois sur Tliomme lui-même,
sur ses vêtements, sur les objets qu'il tient à la main.
Jules César raconte qu'au mois de février, vers la deuxième
veille de la nuit, il s'éleva subitement un nuage épais, suivi d'une
pluie de pierres; et la même nuit les pointes des piques de la
cinquième légion parurent s'enflammer.
Suivant Procope, un phénomène semblable apparut sur les lan-
ces et les piques des soldats de Bélisaire dans sa guerre contre
les Vandales.
Tite Live dit que les piques de quelques soldats, en Sicile, el
une canne que portait à la main un cavalier, en Sardaigne, pani-
rent être en feu. Les cottes furent elles-mêmes lumineuses et bril-
lèrent de feux nombreux.
Lorsque, en 1769, au milieu d un violent orage, de brillante^
aigrettes apparurent sur la croix du clocher de Hohen-Gebrachim .
deux voisins, accourus pour éteindre le feu qui leur paraissait en-
^
LES FEUX SAINT-ELME. 767
v»liir lu cIoL*lier, fui'oat uuasi surpris qii'elTra^ôs de se voir la t£lf
couverte de feu et de lunaière.
Le 8 mai 18HI, après te couclier du aoleii, loule l'Atmosplière
était en feu et annonçait un violent orage; on apei^-ut à l'exti-émilé
(les mâts de pavillon, à Alger, une lumït^re blanche en forme d'ai-
grette qui perâista pendant une demi-heure. Des officiers d'artil-
lerie et du génie se promenaient sur lu terrasse du fortBah-Azoun;
chacun, en regardant son voisin, remarqua avec étonoement que
les extrémités de ses che-
veu-V étaient tout hérissées
de petites aigrettes lumi- ^
oeuses. Ouand ros ofliciers
levaient les mains , des
aiyroltea se formaient aussi
au bouille leurs doigts.
Dans (juelqui-s cas le feu
Saint-Elme s'est pn'senlé
sous la forme de Qammes,
d'autres fois on a vu le
corps du l'homme tout
rajonnant de lumière.
Pejlicr el Mossard, dans
les Pvrénées, ont été plu-
iiieurs fois enveloppés dans
des foyers d'orage telle-
ment formidables, \us de
la plaine, qu'on les croyait
perdus. Plusieurs fois leurs
cheveux , les glands de
leurs casquettes, se dres-
sèrent et répandirent une
vive lumière accompagm't!
d'un silTIeinent prononcé.
— Letestu, en I78t», resta dans scm aérostat pendant trois heure,-
de la nuit au milieu d'un orage; il entendait un bruit ctoui-dis-
sant; sa nacelle s'emplissait <le neige et de grêle, les dorures de
son drapeau étaient scintillantes.
Le dégagement de l'électricité du sol dans rAliiiosplièrc est pur-
lois accompagné de phénomènes singuliers, d'une espèce de btnu'
donm-menl électrique au sommet des montagnes.
M. Henri de Saussure se trouvait avec quelques touristes sur le
Kig. 2Î0. -
765 LES FEUX SAINT-ELME.
humiiiet «]ii pic Sariey :V200 mitres de hauteur , près de Sainl-
Moritz, dans h\s Grisons, le 2^2 juin 1867, vers une heure de
I apW's-inidi. L<:*s a>c»'nsiMnnistes avaient traversé une pluie de
î/rp^il. et v»'nai»'nt d appuyer hnirs bâtons f^Trés contre un rocher,
pour h*; dispos^-r à pivndre I^ur re[>as, lorsque M. de Saussure
f'pruwv.i dans 1»- dos, aux rpaules, une douleur fort vive, comme
ri'Il^' que produirait un*' tq^in^de tMifuneée lentement dans les chairs.
r r
!.. i:-.
i /. \.\-'A. livurn r-if :♦•*- i- «Je to le contenait «Jes épinsrles. jele jttrii:
\. :•• r..v tr:/'jv-r ^ -.îi-'--. J- >?!ilis qu»? l»js «Jouivurs an'jnit?ulai':nl. enva-
r,î-~ ;:.♦. t / !•: iii-. :' :' " *:\ i m^».- a î'rj .tr».-; elles »}taient acoompa.-nées de chatouii-
\' : -":.l-, i'-. i'i' "!M-r.S i'. i\j ir-? .x. c-iurue cvu\ qu'aurait pu produire une g-.itpe
■ r.i -e *• riit r.r.î.i-n-e ^:ir ina pê'i-i en me criblant «le piqûres. Otant à la
; '•!•! :ji •:: ---v'. i \ » «t /. ]- n'y 'l''.:*jjvris rien -j ji Fit de natijre à M^s^er lescl.airs.
• Li ] .l- :r. j .. ['-r-ls' ::t to:j/'Ur*. [-rit alors le caraclrre d'une brùl'ire. Sans
y r-'le .'.ir iri.*- tij-. j- nie îl-'urii. Siijs p-juvôir Texî'liquer. que ma chemise de
l'^r.»' rt\ -i* , :'- f- i. .r.i i il- .j-.i'c i» t -r II* re-t».- «le mvs v»"'tem^nls. lorsque notre at-
l'[,t,.,îi î.t .'l'/.r-'- fir uîi I r:it q ii ripp-^lai* 1rs stridulations de-^ l>our-Jons. C'ê-
t t.'.-.'.t f. - 'r- :- i-'t'.r.-. qi.i. a[t[ uyè^ ;iu pj'.lier, chantaient a.yec furce, émettant un
[fil--- 'î.'îit ar! i!'j_' !'• a •• l'ii 'f-].'!- L">iii!!.»ire dont l'eau est sur le point d'entrer
» Il »}t< il .ti'ij. '\ }'ii '.rl'i [«'>'iViit av'.tir «Jure quatre ou cinq minutes.
- Je L'îi.f r- a i iri-!'iril qu»* ni"-- S'-r.silions douloureuses pnivenaient d'un êcou-
I. iii»iit .'.'•. t:..| .' lr'--iii'-n-'' q-ii s'eil-ctuait par le soinm» t de la montagne. (Juel-
q ;t-^ t.'\|.-i ^-îi.' -^ i.iq.r -vl-'^'-s -:ir n J^ Liions ne lai^-êr'-nt apercevoT aucune èlln-
(».'î!''. a .' ■ [;•• *.! l'A''- a;- -r- -.iable -Je jour. I!s vibraient avi*c force dans la main et
n:i 1 il -.'i* i! - Ml tP'^-pr jii jn:é : qu^oi it-s tint diriirês verticalement, la pointe de
1er -'It .11 i, t .t. S'^t >n bi-. oi bi«^n IiMrizontab'iiienl, les vibrations restaient
i-]«iiti i j"S. iirii> aij( iii bruit ne s'èciiap[»ait du sul.
•• L»:» i'I ' tiit ]e\< nu nn^ danst"i;lr son étrMidu»'. quoique inégalement chargé de
iiia-'e-, O i.-lq ,e- niin'it'-s aiirè-. je sentis mes ceveux et les poils de ma barbe
Vf dre-^'-r. •Il 111'- bii^aiit «"prouver uiir <»'ijsation analoirue à c«'lle qui résulte d'un
ra-'»ir j-a^-é à -e«- -:ir d"S p<jils rai'b'S. Un j^me Français (jui m'accompagnait s'é-
cria qifil v'iiliil <»^ dre--'T tous le- p dis de sa moustache naissante et que, du
soiiiiii't d'.- -»s or-ille^. il [.artait «les courants trè-i-lurls. En élevant la main, je
«-entai- d»'- tNjiiraiil- non iii<'ins pr'ii.jncés s'échapper de mes doigts. Bref, une
f..rl.' ♦deLtri'ib' -é- liapjMit d»'> bâtnns, liabils, ondlb's, cheveux, et de toutes les
p'irti'-- -•liila'it'"- •]•• ii'>> crfiS.
lu -«Mil l'Vip i\r t'iiiiierp' <e lit entendre vors l'ouest dans le lointain. Nous
qiiilliiii'- la cime d-' la muiilagne av«-c une certaine précipitation, et nous desc€C-
diiiif- liiie C'iit'une de inètn-^. A mesure que nous avancions, nos bâtons vibraient
de ni'-iii- cil m'>in> f.jrt. et nous nous arrctilmes lorsque leur son fui devenu
a«^.'Z faible pour w plus être [icrcu qu'en les approchant de roreille. »
Le nuMue oljservaleur a été témoin d'un autre cas d'écoulement
de rékMtricité par le sommet des montagnes, lorsqu'il visita, il y
a plusieurs années^ le Nevado de Toluca, au Mexique; mais ici le
phénomène avait plus d'intensité encore, comme on pouvait s'y
attendre, puisqu'il se passait sous les tropiques, et à une altitude
d'environ '»500 mètres.
LES FEUX SAINT-ELME. 769
L'écoulement de l'électricité par les rochers culminants se pro-
duit souvent par un ciel chargé de nuages bas^ enveloppant les
cimes^ en passant à une faible distance au-dessus d'elles; cet écou-
lement soulage assez la tension électrique pour empêcher la foudre
de se former.
Dans la nuit du 11 août 1854^ M. Blackwell^ stationnant
sur les Grands-Mulets (altitude, 3455 mètres), le guide F. I. Cout-
tet sortit de la cabane vers 11 heures du soir et vit les crêtes
de ces montagnes tout en feu. Il parla aussitôt de son obser-
vation à ses compagnons; tous voulurent s'assurer du fait, et
effectivement ils virent qu'en vertu d'un effet d'électricité produit
par la tempête, chacune des saillies rocheuses des alentours sem-
blait illuminée. Leurs vêtements étaient littéralement couverts
d'étincelles, et lorsquUls levaient les bras, les doigts devenaient
phosphorescents.
La neige n*est pas opposée à ces manifestations; c'est du moins un
fait qui ressort des détails suivants : Le 10 juillet 1 863, M. Watson,
accompagné de plusieurs autres touristes et de guides, visitait le
col de la Jungfrau. La matinée avait été très-belle ; mais^ en ap-
prochant du col, la caravane fut assaillie par un fort coup de vent
accompagné de grêle.
Un formidable, coup de tonnerre retentit, et, bientôt après,
M. Watson entendit une espèce de sifflement qui partait de son
bâton : ce bruit ressemblait à celui que fait une bouilloire dont
l'eau en ébuUition chasse vivement la vapeur au dehors. On fit
une halte, et Ton remarqua que les cannes ainsi que les haches
dont chacun était muni émettaient un son pareil. Ces mêmes ob-
jets, enfoncés dans la neige par Tune de leurs extrémités, n'en
continuèrent pas moins à produire ce singulier sifflement. Alors
un des guides ôta son chapeau, en s'écriant que sa tête brûlait. En
effet, ses cheveux étaient hérissés comme ceux d'une personne
qu'on électrise sous l'influence d'une puissante machine, et chacun
éprouva des picotements, une sensation de chaleur au visage aussi
bien que sur d'autres parties du corps. Les cheveux de M. Watson
se tenaient droits et raides; le voile qui garnissait le chapeau d'un
autre voyageur se dressa verticalement, et l'on entendait le siffle-
ment électrique au bout des doigts agités dans l'air.
La neige elle-même émettait un bruit analogue à celui qui se
serait produit par la chute d'une vive ondée de grêle. Cependant
aucune apparition de lumière ne se manifesta ; mais certainement
il n'en eût pas été ainsi durant la nuit.
49
770 LES FEUX FOLLETS.
Ces divers phénomènes sont dus uniquement à des dégagements
d'électricité. II ne faut pas confondre avec les feux Saint-Elme des
lueurs qui offrent avec eux la plus grande ressemblance, les feiix
follets. Ceux-ci n'ont pas l'électricité pour cause.
Le feu follet est une llamme errante et légère, produite par les
émanation» de gaz hydroi/hne phosphore qui s'élève dos lieux où
des matières animales ou végétales se décomposent, tels que les
cimetières, les voiries, les marais, el qui s'enflamment spontané-
ment en se combinant a\e(; roxvgènc de l'air.
Ces lueurs vacillantes ont toujours frappé tristement l'espril
superstitieux des populations. L'imagination effrayée lésa souvent
regardées comme des âmes errantes au-dessus des ruines, et plus
d'une fois elles ont lerrilié et jeté à genoux dans le silence de la
nuit ceux qui les voyaient glisser entre les tombes sinistres du
cimelière.
Il s'en dégage quelquefois subitement à l'ouverture des anciens
sépulcres; et comme autrefois on plaçait au fond des tombeaux
des lampes allumées, les esprits crédules s'imaginèrent que Jeur
clarté était inextinguible. On rapporte que sous le pontificat de
Paul III, élu pape le 13 bclobro 1534, on trouva dans la voie
Appienne un ancien tombeau o.wc cette inscription : TulHolx filix
meif. Au premier souffle d'air, le corps de la lîlie de Cicéron fut
réduit en poussière, et une lampe encore allumée n'éteignit, dit-on,
(i/trà avoir brûlé {ilus de quinze cents ans. Certains corps ensevelis
depuis longtemps furent même trouvés (Raulin, Observ. de mnle-
cine, p. 393; brillant dans leur circneil d'une lumière phosplio-
rescentc. Le criminel d'Étui Freburg ayant été condamné au gibet
par suite de ses longues prévaricaliims, on vit pendant plusieurs
nuits sa tète environnée d'une auréole lumineuse, et quelques Da-
nois, trnnipés par cette sorte de prodige dont ils ne connaîssaieni
pas la cause naturelle, la regardèrent comme une preuve d'inno-
cence.
Ui Commune de Paris en 1B71, qui s'est éteinte au milieu du
sang et de l'incendie en sauvant la vie de ses principaux chefs, et
en faisant fusiller des milliers d'hommes du peuple, dont un grand
nombre ne la soutenaient que pour donner du pain à leurs familles,
a jeté dans la fosse commune bien de ces pauvres gens, moins bien
enterrés que des chiens, et qui pourrirent ensemble sous l'action
dissolvante de la pluie et de la chaleur de juin. Avant l'entrée des
troupes du gouvernement à Paris, l'ouest de la capitale, théàti-e de
tant de combats, était déjà criblé de fosses, et les ravins d'Issy et
LES FEUX FOLLETS. 771
de Meudon avaient servi de dernière demeure aux bataillons de
marche fédéréa. G)iiime rien ne se perd dans la nature, l'hydro-
gène de ces corps décomposés s'élevait le soir dans les airs sous
Fig. 121. Feui follets de f6dëi
la forme de légères flammes bleuâtres. Feux follets éphémères !
("est tout ce qui devait survivre à tant do tapage, à tant do vio-
lences, à tant de prétentions.
CHAPITRE VI.
LES PARATONNERRES.
DLRNIKI'.r: JlOMMl.MCATION OFFICIELLE DE l'aCADÉMIE DES SCIENCES.
COMMISSAlHI.s : MM. BECOUEUEL, BABINET, DFHAMEL, FIZEAU, REGNAULT,
LE MAI'.É^.MAL VAILLANT; POUILLET, RAPPORTEER.
l. — rnoPOSlTlONS (iÊNLHALES.
1. Los iniaL'cs oraproux «jui porlenl la foudre ne sont autre chose que des nuages
ordinaires elimyrs (J'uno irraiidc quantilé d'électricité.
L'éclair <iui >iilnnnc le vh-l e>t une immense étincelle électrique dont les d^ux
j)oinls de d«'|.ai t >i)iil sur deux uuajres éloiirnés et chargés d'électricités con-
traires.
Lo tunnrrrc est 1«^ l>ruit do Tétineelle.
La foudre est rétinceile elle-même; c'est la recomposition des électricités con-
traires.
Quand l'un des points de dt'parl do Péelair est à la surface du sol, on dit que ie
toinierre t^nd•(^ ou plutôt que la foudre tombe, et que les objets terrestres >onl
foudroyés. Alnrs tous les jioints du sillon de l'éclair sont encore la recom[»osition
uu la nrulrali^alion dos deux éloclrieitos contraires, dont Tune est fournie par le
nuap"o et Taulro par la terre ello-mome.
Coiiniirnt la terre, (pli ost en panerai à l'état naturel et sans électricité appa-
rente, <e tr()uvo-t-«'llc ainsi chargée d'électricité et d'une électricité contraire à
celle du nuaLic au moment même où elle est foudroyée?
Telle est la }»romière question que nous avons à examiner.
2. Avaid que la foutlre éclate, le nuafie orageux qui la porte, bien qu'il soit à
plu>i<urs k lion i«'.' lies de liauleur. agit par influence pour repousser au loin l'éJec-
trieil»' i\i2 même nom et j)<)ui" attirer rêloctricité de nom contraire. Cette inlluence
tond à s\'xercer sur tous les corps; mais elle n'est réellement efficace que sur de
bons conducteurs; tels sont à des deirrés différents les métaux, l'eau, le sol très-
luimido, les corps vivants, los végétaux, etc.
Lo même conducteur éprouve de la part du nuage des effets très-différents, sui-
vant sa forme el ses dimonsions, et surtout suivant sa parfaite ou imparfaite com-
munication avec le sol.
Un arbre, par exemple, quand il se trouve dans une terre médiocrement humide,
LES PARATONNERRES. 773
ne reçoit qu^une très-faible influence, parce que rëlectricité de même nom ne
peut pas être repoussée au loin dans cette terre, qui n'est qu^un très-mauvais
conducteur pour les grandes charges électriques.
' Si cet arbre, au contraire, se trouve dans une terre très -humide et d'une vaste
étendue, il sera fortement influencé, parce que Télectricité de même nom peut
s'étendre au loin dans ce bon conducteur. EnGn il sera influencé autant qu'il peut
l'être, si ce bon conducteur, vers ses limites, est lui-même en bonne communi-
cation avec d'autres nappes d'eau indéfinies.
Quand il s'agit de l'électricité de nos machines, la surface de la terre telle qu'elle
se présente est ce qu'on appelle le so/, ou le réservoir commun. On peut l'appeler
ainsi, puisque sa conductibilité est suffisante pour disperser ou neutraliser toutes
les petites charges électriques.
Quand il s'agit de la foudre, la terre végétale, dans son état habituel, n'est plus
ce que l'on peut appeler le réservoir commun; elle devient relativement un
mauvais conducteur, ainsi que les formations géologiques de diverses natures
sur lesquelles elle repose. Il faut arriver à la première nappe aquifère, c'est^-
dire à la nappe des puits qui ne tarissent jamais (nous l'appellerons ici la
nappe souterraine)^ pour trouver une couche dont la conductibilité soit suffi-
sante. Celle ci , à raison de son étendue et de ses ramifications multipliées, ne
peut pas être isolée des cours d'eau voisins, et avec eux, avec les fleuves et les
rivières, avec la mer elle-même, elle constitue ce qu'on doit appeler le réservoir
commun des nuages foudroyants, et, par conséquent, le réservoir commun des
paratonnerres.
En effet, pendant que le nuage orageux exerce partout au-dessous de lui son
influence attractive sur le fluide de nom contraire et répulsive sur le fluide de
même nom, c'est surtout la nappe souterraine qui reçoit cette influence avec une
incomparable efficacité. Alors toute sa surface supérieure se charge d'électricité
contraire que le nuage y accumule par son attraction, tandis que l'électricité de
même nom est repoussée et dispersée au loin dans le réservoir commun. Aussi,
quand la foudre éclate, les deux points de départ de l'éclair sont, l'un sur le
nuage et l'autre sur la. nappe souterraine, qui est en quelque sorte le deuxième
nuage nécessaire à l'explosion de la foudre.
(«'est ainsi que le globe de la terre, sans cesser d'être à l'état naturel dans son
ensemble, se trouve éventuellement électrisé sur quelques points par la présence
des nuages orageux.
Les édifices, les arbres, les corps vivants, frappés par la foudre, ne doivent être
considérés que comme des intermédiaires qui se trouvent sur son chemin et
qu'elle frappe en passant.
Toutefois, il ne faudrait pas en conclure que ces intermédiaires sont essentiel-
lement passifs, et qu'ils ne contribuent jamais à modifier ou même à déterminer
la direction du coup de foudre. 11 est certain au contraire qu'ils exercent à cet
égard une action d'autant plus grande qu'ils ont une étendue plus considérable et
une conductibilité meilleure. Par exemple, quand un vaisseau est foudroyé au
milieu de la mer, il est très-probable que la foudre n'a pas pris le chemin qui au-
rait été géométriquement le plus court pour arriver à l'eau qu'elle cherche et où
elle doit être neutralisée par le fluide contraire, mais qu'elle a choisi le chemin
qui était électriquement le plus court à* raison des décompositions par influence
que le nuage avait probablement produites sur les mâts, les agrès et autres corps
conducteurs du bâtiment, plus ou moins haut placés et plus ou moins con-
ducteurs.
3. Un paratonnerre est un bon conducteur, non interrompu, dont l'extrémité in-
férieure communique largement avec la nappe souterraine, tandis que son extré-
mité supérieure s'élève assez haut pour dominer l'édifice qu'il s'agit de protéger.
774 LES PARATONNERRES.
Une décharge de nos batteries électriques peut fondre plusieurs mètres de lon-
gueur d'un fil de fer un peu fin.
Une expiosion.de la foudre peut fondre ou volatiliser plus d'une centaine de
mètres de longueur des fils de sonnettes ou des fils de marteaux des horloges pu-
bliques. En 1827, sur le paquebot le New-York j une chaîne d'arpenteur de kO mè-
tres de longueur, faite avec du fil de fer de 6 millimètres de diamètre, servant de
conducteur au paratonnerre du bâtiment, a été fondue par un coup de foudre et
dispersée en fragments incandescents.
Û n'y a pas d'exemple que la foudre ait pu seulement échauffer et porter au
rouge sombre une barre de fer carrée de quelques mètres de longueur et de
15 millimètres' de c6té, ou de 225 millimètres carrés de section.
C'est donc du fer carré de 15 millimètres de côté que l'on adopte pour composer
le conducteur des paratonnerres.
On n'est aucunement obligé d'aller chercher la nappe souterraine dans la verti-
cale ou près de la verticale de l'édifice que l'on veut protéger. Un paratonnerre
n*est pas moins efficace quand son conducteur est sur une grande partie de sa
longueur en lignes courbes, horizontales ou inclinées. La condition essentielle,
mais absolument essentielle, est qu'il arrive à la nappe souterraine, et qu'il com-
munique largement avec elle, dût-il aller la chercher à plusieurs kilomètres de dis-
tance.
4. Supposons un paratonnerre établi dans ces conditions, et examinons d'une
manière générale les phénomènes qui vont se produire pendant les orages.
L'électricité développée par influence dans la nappe souterraine, au lieu de s'y
accumuler, comme nous venons de le dire , trouve le pied du conducteur qui est
une issue où elle se précipite ; car, dans l'intérieur même d'une barre métallique
pleine et solide, quelque longue qu'elle puisse être, le fluide électrique se répand et
se propage avec une vitesse comparable à la vitesse de la lumière. C'est ^nsi que
le fluide attiré par le nuage dans la nappe souterrûne vient subitement s'accumu-
ler vers le sommet du paratonnerre.
Là se produisent des phénomènes curieux dont il faut donner une idée.
Si le paratonnerre se termine par une pointe fine et très-aiguë d'or ou de pla-
tine, le fluide attiré par le nuage exerce contre Tair, qui est mauvais conducteur,
une pression assez grande pour s'échapper en produisant une aigrette lumineuse
visible dans les ténèbres. Les rayons diveigents de cette aigrette diminuent d'éclat
à mesure qu'ils s'éloignent de la pointe ; ils sont rarement visibles sur une lon-
gueur de 15 ou 20 centimètres. L'air en est vivement électrisé, et l'on ne peut
guère douter que ces molécules d'air chargées du fluide de la pointe, c'estnèndire
du fluide attiré, ne soient ensuite transportées jusqu'au nuage lui-même, si l'air
est calme, pour neutraliser une portion plus ou moins sensible du fluide dont il
est chargé.
Cette neutralisation est ce que l'on appelle l'action préventive du paraton-
nerre.
En même temps que la pointe aigu6 donne naissance à l'aigrette, le flux d'élec-
tricité qui passe acquiert souvent une telle intensité, que la pointe s'échauffe jus-
qu'à la fusion ; dans ce cas l'or, et le platine lui-même, quoique beaucoup moins
fusible, tombent en gouttes volumineuses le long du cuivre ou du fer qui les
porte.
Lorsqu'un paratonnerre a ainsi perdu sa pointe aiguë et que son sommet n'est
plus qu'un large bouton de fusion d'or ou de platine, on doit se demander s'il est
ou s'il n'est pas hors de service.
A cette question nous répondons : non, le paratonnerre n'est pas hors de ser-
vice, pourvu qu'il continue d'ailleurs à remplir les deux conditions essentielles,
savoir ;
LES PARATONNERRES.
775
1° Que le cODducteur soit saDS lacunes;
3° Que par son extrémité inférieure il coinmuni<]ue largement arec la nappo
souterraine.
Seulement, en perdant sa pointe, le paratonnerre a perdu quelque chose de son
action préventive. L'aigrette ne pourrait se reproduire que sous l'influence d'um
attraction beaucoup plus Torte ; et la fusion, qui dépendait surtout de la finesse et
de l'acuité de la pointe, ne pourrait se renouveler que très-difficilement en laissant
d'ailleurs les choses à peu près dans le même état. L'air n'est donc plus électrisè
par l'aigrette sous forme lumineuse, cette part de l'action préventive a disparu;
l'autre part, celle qui peut dépendre de l'air ëlectrisé par son contact avec toutes
les portions supérieures de la tige, est probablement beaucoup plus petite.
ng. 3ÎJ. — PsralQi
Au reste, s'il est vrai que le vent emporte bien loin du nuage l'air électrisé par
l'aigrette aussi bien que l'air élcclrisé par la tige, l'action préventive est si sou-
vent réduite h rien, qu'il n'y a pas lieu de la regretter beaucoup.
La conclusion est donc, qu'en perdant sa pointe aigutl, un paratonnerre ne perd
en réaliU qu'un trèa-faible avantage.
C'est par ces motifs que la Commission de 1855 a été conduite à conseiller de
terminer le haut du paratoonen-e par un cylindre de cuivre rouge de S centimètres
de diamètre sur 30 à 35 centimëtresdelongueurtotale, dont le sommet est aminci
pour former un cane de 3 ou <i centimètres de hauteur.
Le cône de cuivre pourra donner encore quelquefois le spectacle des aigrettes,
■nais bien moins souvent que les pointes aiguBs d'or ou de platine; même dans c«
776
LES PARATONNERRES.
cas, il résiste à la fusion, à raison de sa forme et surtout h raison de sa gnode
conductibilité tant électrique que calorifique.
Si la foudre vient à éclater, c'est par le cône de cuivre qu'elle pénètre dans la
tige et le conducteur, et c'est par la tige et le conducteur qu'elle va se neutraliier
dans la nappe souterraine.
C'est un coup de foudre ordinaire, seulement il est
sans dommage pour le paratonnerre et pour l'édifice
qu|i1 protège; il ressemble ainsi aux coups de fou-
dre innombrables qui pendant les orages s'éteignent
au milieu de l'Atmosphère.
II.
CONSTRUCTION.
5. Tige. — La tige de fer du paratonnerre est pro-
longée en haut, comme nous venons de le dire, par
un cylindre de cuivre rouga terminé en cAne; à ce
point de jonction, elle aété arrondie et réduite à 2 cen-
timètres de diamètre; plus bas, elle reste carrée et va
en augmentant d^épaisseur régulièrement, jusqu'au
point d'insertioa du conducteur, où elle doit avoir k ou
5 centimèlres de cbté. Sa hauteur totale, entre le som-
met du cône et ce dernier point, peut varier de 3 à
5 mètres suivant les circonstances. 11 y a presque tou-
jours plus d'avantage à augmenter le nombre des ti-
Y ges, en les maintenant entre ces limif^s, et en les re-
I liant eutre elles par un conducteur commun pour les
rendre solidaires, qu'à en réduire le nombre en leur
I donnant des hauteurs de 7 ou 8 mètres.
Toute la longueur de la tige qui est au-dessous du
conducteur, au-dessous du plus bas des conducteurs,
si elle en porte plusieurs, ne compte plus comme pa-
ratonnerre ; on peut en varier à volonté la forme et
choisir celle qui convient le mieux pour la fixer très-
solidement sur ses appuis.
6. Candwtenn. — Le conducteur est adapté à la tige
par une très-bonne soudure à l'étain ; cette première
partie du conducteur aura S centimètres de càtè, et
sa partie arrondie, dressée et étamée d'avance, qui
traverse la Uge de part en part, aura 15 millimèlres
de diamètre; ainsi les deux surfaces du fer, mélaUi-
quement unies par la soudure, auront près de 30 cen-
timètres carrés.
Les courbures toujours arrondies qu'il faudra don-
ner au conducteur, soit pour descendre au sol, soit
pour s'étendre sur le sol jusqu'à la verticale de la
nappe d'eau, suffiront au jeu des dilatations.
Comme il importe que ces soudures ne soient pas
fatiguées par des flexions ou par des tractions obli-
ques, on aura soin d'établir dans leur voisinage dss
supports de fer à fourchettes qui permettent le glissement longitudinal en empê-
chant tout ballottement latéral. Ces supports ne doivent pas être des isoloirs élec-
triques.
7. Communtcofion ùvec ta nappa deau. — La nappe souterraine est, comme nous
avons dit, celle des pluies du voisinage qui ne tarissent jamais et qui conservenl
Fig. 223.
Tige du paratooneiTB
el MU conducteur.
LES PARATONNERRES. 777
au moins 50 centimètres de hauteur d'eau dans les saisons les plus défavora-
bles.
Le puits du paratonnerre sera construit comme un puits ordinaire ; il doit être
restreint à ce service spécial et ne recevoir aucune eau de fosse ou d'égout.
Si les circonstances 1 exigeaient, le puits ordinaire pourrait être remplacé par
un forage de 20 à 25 centimètres de diamètre, tube avec soin contre les éboule-
ments.
La portion du conducteur qui descend dans le puits sera faite avec du fer de
2 centimètres de côté; son extrémité inférieure portera quatre racines d'environ
60 centimètres de longueur; un épais nœud de soudure enveloppe tout cet ajuste-
ment. Ces racines pourraient être remplacées par une hélice de cinq ou six tours,
formée en contournant en tire- bouchon Textrémité inférieure du conducteur lui-
même.
La partie supérieure du conducteur vertical sera soutenue à rentrée du puits,
soit par une cheville assez forte posée sur deux barres parallèles, soit par d'autres
moyens analogues; on donnera à ces supports une hauteur telle, que les racines
et, au besoin, le nœud de soudure plongent dans Teau; mais il importe que ce poids
considérable ne porte pas sur les vases du fond du puits où s'enfonceraient les ra-
cines.
On se ménagera les moyens de constater aisément la profondeur de l'eau du
puits dans les diverses saisons de l'année, même quand on connaîtrait le mouve-,
ment de ces variations de niveau dans les puits voisins.
Enfin, de loin en loin, il sera nécessaire de reconnaître l'état du fer immergé, car
il y a certaines eaux qui pourraient peut-être le corroyer trop profondément dans
une période de quatre ou cinq années. Il faudra donc défaire la dernière des sou-
dures qui se trouve hors du puits et avoir préparé les moyens mécaniques conve-
nables pour enlever le conducteur et amener au jour son extrémité inférieure.
À cette instruction officielle sur la construction des paraton-
nerres, publiée en 1867 par rAcadémie des sciences, nous n'a-
vons qu'une remarque à ajouter : c'est que ceux qui ne rempli-
raient pas toutes les conditions requises seraient plus dangereux
qu'utiles. Pour n'en citer qu'un exemple, en 1867, un orage
éclata à Fécamp, le tonnerre tomba sur plusieurs maisons dépour-
vues de protection (ce qui n'étonna personne) ; mais, chose plus
étrange, il n'épargna même pas le phare, qui fut entièrement ra-
vagé, bien qu'il fût surmonté d'un paratonnerre. Celui-ci, visité
immédiatement, témoigna bien qu't/ remplissait toutes les conditions
réglementaires. Mais le phare est édifié sur une falaise profondé-
ment calcaire, et l'extrémité inférieure du paratonnerre plongeait
dans une citerne creusée au sein de ce sol crayeux. Dès lors le
mystère était découvert.
En effet, le conducteur doit communiquer avec de vastes nappes
d'eau ayant une étendue beaucoup plus grande que celle des nua-
ges orageux; l'eau elle-même deviendrait foudroyante, si elle
n'avait pas un écoulement suffisant. Il est dangereux d'enterrer le
conducteur dans le sol humide : 1^ parce que trop souvent on
6*inquiète peu de savoir si cette couche humide est assez étendue;
778 LES PARATONNERRES.
2** parce qu*on ne s*eiiquiert pas davantage de reconnaître si celte
terre conserve une humidité sufIQsante aux temps de grandes sé-
cheresses^ c*est-à-dire au moment où les orages sont le plus à
craindre. A défaut de rivière ou de vastes étangs^ il faut mettre
les conducteurs des paratonnerres en communication par de larges
surfaces avec des nappes d eau souterraines intarissables.
Un bon paratonnerre est un utile préservatif. Je rappellersd à
cette occasion que^ dans sa statistique des coups de foudre qui
ont frappé des paratonnerres ou des édifices et des navires armés
de ces appareils^ Quételet a mentionné cent soixante-huit cas de
paratonnerres foudroyés, parmi lesquels il ne s'en trouve que
vingt-sept, c'est-à-dire environ un sixième, où les paratonnerres,
par suite de graves imperfections constatées dans leur construc-
tion, n'ont point complètement préservé les édifices ou les navires
qui les portaient. Ce résultat est des plus concluants en faveur
de Tefficacité des paratonnerres, et il est, sans aucun doute, la
meilleure réponse qu'on puisse faire aux objections mises en avant
contre l'emploi des appareils dont il s*agit.
Aucune peinture ne compromet les fonctions électriques d'un
paratonnerre, à l'exception de la portion immergée du conducteur.
Depuis quelques années, ou a l'habitude de diviser le conduc-
teur, à son arrivée dans le sol, en deux branches, l'une verticale
qui descend jusque dans la couche aquifère, l'autre qui s'étend
horizontalement et se ramifie à une très -petite distance du sol.
Lorsque la couche supérieure du sol est mouillée, la branche ho-
rizontale fonctionne inévitablement et met ainsi à l'abri des irré-
gularités de construction que peut présenter la branche verticale.
Enfin, remarquons encore que le cercle de protection du para-
tonnerre n'est pas aussi étendu qu'on serait porté à le croire. Il
ne s'étend pas à une distance de trois ou quatre fois la hauteur
de la tige au-dessus du toit; ainsi un paratonnerre de 5 mètres
ne protège pas à plus de 1 5 ou 20 mètres de son point d'attache.
L'effet dépend d'ailleurs de la nature du terrain et des matériaux
qui entrent dans la construction de l'édifice. Les grands édifices
en demandent plusieurs pour être efficacement protégés, comme
on l'a fait à Paris en terminant la réunion du Louvre aux Tuile-
ries. Le métrage de l'immense palais lui attribue une longueur
totale de 3 kilomètres et une surface de 1 8 hectares. On avait pris
toutes les précautions imaginables pour le préserver du feu du
ciel : on n'avait pas songé au feu de l'enfer humain.
GHmTRE VIL
LES AURORES BORÉALES.
Nous sommes arrivés au complément le plus curieux^ le plus
grandiose des diverses manifestations de Télectricité dans TAtmo-
sphère. Nous Tavons vu, le globe terrestre est un immense réser-
voir de ce subtil fluide, qui existe dans tous les mondes de notre
système, et dont le foyer rayonne dans le Soleil lui-même. Comme
l'attraction, comme la lumière, comme la chaleur, Télectricité est
une force générale de la nature. Ses palpitations entretiennent la
vie des mondes ; et sur notre planète elle-même, des courants cir-
culent constamment deTéquateur aux pôles, des pôles à Féquateur.
L'aiguille aimantée, la boussole, nous montre de son doigt
délicat cette circulation perpétuelle dirigée vers le nord. Elle oscille
et 8*agite lorsque des perturbations dérangent Técoulement normal
du fluide. Elle s'affole lorsque parfois ces perturbations deviennent
violentes et troublent profondément l'équilibre. La foudre qui
tombe sur un navire influence souvent pour toujours le caractère
de la boussole, et tandis qu'on prend le nord qu'elle indique pour
point de repère, on est tout surpris d'aller se jeter sur des écueils
ou vers des côtes inhospitalières. Si une forte aurore boréale illu-
mine le ciel de Stockholm ou de Reikiawik, la boussole de l'Obser-
vatoire de Paris se trouble à des centaines de lieues de distance,
semble se demander ce qui arrive, et invite le rédacteur du Bul^
letin international à faire attention à ce qui se passe à ce moment-là
dans le nord.
L'aurore boréale est un écoulement en grand de l'électricité
atmosphérique. Au lieu d'un orage borné à quelques lieues et
780 LES AURORES BORÉALES.
gémissant de fureur et de colère, c'est une douce et lente recom-
position du fluide négatif du sol avec le fluide positif de Tatmo-
sphère, qui s^accomplit dans les hauteurs aériennes, dans l'atmo-
sphère supérieure hydrogénée dont nous avons parlé dès le
commencement de cet ouvrage.
Cet écoulement de l'électricité en vaste nappe fluide n'est visible
que pendant la nuit, et revêt toutes les formes imaginables, selon
la manière même dont il s'accomplit, et selon la perspective causée
par la distance de l'observateur. Tantôt l'œil étonné saisit à peine
des ondoiements rapides, blancs et roses, parcourant le ciel comme
un frémissement. Tantôt c'est une draperie de moire d'or et de
pourpre qui semble tomber des célestes hauteurs. Tantôt c'est une
rosée de feu accompagnée d'un étrange bruissement. Tantôt en-
core, ce sont dos gerbes de zones enflammées, s'élançant du nord
dans les différentes directions du compas. C'est surtout vers les
cercles polaires, où les orages sont si rares, que ces manifestations
de l'électricité terrestre déploient leur douce splendeur.
Michelet, qui sent si exactement et décrit si originalement les
grands phénomènes de la nature, nous présente comme il suit
l'œuvre des aurores boréales :
Le pôle semble un royaume de la mort. Mais la vie générale y
triomphe au contraire. Les deux âmes du globe, magnétique, élec-
trique, chaque nuit font leur fête dans ce désert. Leur aurore bo-
réale est sa consolation sublime.
Les courants aériens, les courants de la mer, en sont les véhi-
cules. Les deux torrents d'eaux chaudes qui, de Java, de Cuba,
s'en vont au nord se faire refroidir et glacer, qui, revivant ensuite,
retournent incessamment au cœur qui les lança, aident à la cor-
respondance magnétique, électrique, de l'équateur au pôle. Leurs
orages sont solidaires. L'été, quand la fonte polaire, quand les
courants du nord nous viennent, rafraîchissent la terre, l'élément
magnétique semble aller au-devant de l'électricité centrale : de là
ces violents orages, surtout près de ce centre, ces éclats de ton-
nerre, effrayants à nos sens troublés.
Tout au contraire, au pôle la foudre ne s'entend presque jamais.
Dans cette nuit profonde d'hiver, tout semble assoupi. Et quel
ciel cependant contient plus d'orages ! Presque chaque soir, vers
dix heures, il éclate dans sa puissance. La terre, les neiges, les
glaciers en sont subitement illuminés. Leurs arêtes vives, Tatmo-
sphère remplie de particules glacées, en brisent, en renvoient les
rayons palpitants.
LES AURORES BORÉALES. 781
•
Rien de plus solennel. La terre entière assiste^ on peut le dire;
elle est spectateur et acteur. La veille, ou plusieurs heures d'avance,
sa préoccupation est partout constatée par Taiguille aimantée.
Mais voilà que dans Tare majestueux d*un jaune pâle, dans sa
paisible ascension, éclate comme une effervescence. Il se double,
se triple, on en voit souvent jusqu'à neuf. Us ondulent ! Un flux
et reflux de lumière les promène comme une draperie d'or qui va,
vient, se plie, se replie.
Est-ce tout? Le spectacle s'anime. De longues colonnes lumi-
neuses, des jets, des rayons sont dardés, impétueux, rapides,
changeant du jaune au pourpre, du rouge à l'émeraude.
Quelle en sera l'issue? La terre est inquiète. Qui vaincra, qui
l'emportera de ces lumières vivantes? Les pôles se le sont demandé.
11 est onze heures du soir. Voici le grand moment. Le combat
s'harmonise. Les lumières ont lutté assez. Elles s'entendent, se
pacifient et s'aiment. Elles montent ensemble dans la gloire. Elles
se transfigurent en sublime éventail, en coupole de feu, sont comme
la couronne d'un divin hyménée.
A l'âme terrestre, magnétique, reine du nord. Vautre s'est môlée,
l'électrique, la vie de Téquateur. Elles s'embrassent, et c'est la
même âme....
Le Spitzberg est une région favorite pour les aurores boréales.
Dans son voyage scientifique de 1839, M. Ch. Alartins en a observé
et analysé patiemment, un grand nombre, qu'il décrit sous les
formes suivantes (voy. le Tour du inonde, 18G5, t. II, p. 10; :
Tantôt ce sont de simples lueurs diffuses ou des plaques lumi-
neuses, tantôt des rayons frémissants d'une éclatante blancheur,
qui parcourent tout le firmament, en partant de l'horizon comme
si un pinceau invisible se promenait sur la voûte céleste; quelque-
fois il s'arrête; les rayons inachevés n'atteignent pas le zénith,
mais l'aurore se continue sur un autre point; un bouquet de
rayons s'élance, s'élargit en éventail, puis pâlit et s'éteint. D'autres
fois de longues draperies dorées flottent au-dessus de la tète du
spectateur, se replient sur elles-mêmes de mille manières et ondu-
lent comme si le vent les agitait. En apparence elles semblent
peu élevées dans TAtmosphère, et l'on s'étonne de ne pas entendra
le frôlement des replis qui glissent l'un sur l'autre. Le plus sou-
vent un arc lumineux se dessine vers le nord ; un segment noir les
sépare de l'horizon et contraste par sa couleur foncée avec l'arc
d'un blanc éclatant ou d'un rouge brillant qui lance les rayons.
782 LES ALKOHES BOUÊALEià.
sV-lcnd, >t: divise et repivscnle bienlûl un éventail lumim-ux qui
remplit le tii-l bumil, monte peu à peu vers le zénith, où les rayons
en se réunissant forment une couronne qui, à son tour, darde des
jets lumineiis duns tous les sena. Alors le ciel semble une cou-
pole de feu; le Idtn, le veit, le jaune, le rouge, h blanc !-e jouent
dans les ra\i>iis palpitants de lauroi-e. -Mais ce brillant spectacle
dure peu d'instants ; la couronne cesse d'abord de lancer des jets
biiiiineii\, puis san'aiblil peu à peu; une lueur diffuse remplit la
ciel; (à et là (|u<'li|ues plaques lumineuses semblables à de légers
nuaf^es s'éiendenl cl se resserrent avec une incroyable rapidité
comme im ca-ui- (|iii palpite. Bientôt ils pâlissent à leur tour, tout
se confond et s'cfVace, l'aurore semble î^tre à son agonie; les étoiles,
([ue sa lumii-i-e a\ait obscurcies, brillent d'un nouvel éclat, et la
longue nnil polaire, sombre et profonde, règne de nouveau en sou-
\eraine sur les solitudes glacées de la terre et de l'océan. Devant
LES AURORES BORÉALES. 783
de tels phénomènes^ le poëte^ rartiste s*inclinent et avouent leur
impuissance^ le savant seul ne désespère pas ; après avoir admiré
ce spectacle, il Tétudie^ l'analyse^ le compare^ le discute^ et il
arrive à prouver que ces aurores sont dues aux radiations élec-
triques des pôles de la terre^ aimant colossal dont le pôle boréal
se trouve dans le nofd de TAmérique septentrionale, non loin du
pôle du froid de notre hémisphère, tandis que son pôle austral est
en mer au sud de TAustralie, près de la terre Victoria.
Quelques indications suffiront pour prouver la nature électro-
magnétique de l'aurore boréale. Au Spitzberg, une aiguille aimantée
suspendue horizontalement à un iil de soie non tordu est tournée
vers l'ouest ; dès le début de l'aurore, le physicien qui observe
cette aiguille s'aperçoit qu'au lieu d'être sensiblement immobile,
elle semble en proie à une inquiétude inusitée et se déplace rapi-
dement à droite et à gauche et de gauche à droite. A mesure que
l'aurore devient plus brillante, l'agitation de l'aiguille augmente, et
sans sortir de son cabinet l'observateur juge de l'intensité de l'au-
rore boréale par l'amplitude du déplacement de l'aiguille ; enfin
quand la couronne boréale se forme, son centre se trouve précisé-
ment sur le prolongement d'une aiguille magnétique librement
suspendue sur une chape et orientée dans le sens du méridien
magnétique; elle n'est point horizontale, mais inclinée vers le
pôle magnétique et se nomme aiguille d'inclinaison. Les aurores
boréales sont donc intimement unies aux phénomènes magnétiques
du globe terrestre. M. Auguste de la Rive en a réalisé expéri-
mentalement les principaux phénomènes sur une boule de bois
représentant le globe terrestre et convenablement électrisée.
Quel étrange monde que celui des pôles! Presque toutes les
nuits sont éclairées par ces lueurs électriques phis ou moins bril-
lantes ; à partir du milieu de janvier, on voit à midi un crépus-
cule d'une heure; l'aurore, annonçant le retour du soleil, s'agrandit
en montant vers le zénith; enfin le 16 février un segment du dis-
({ue solaire, semblable à un point lumineux, brille un moment,
pour s'éteindre aussitôt; mais, à chaque midi, le segment aug-
mente, jusqu'à ce que l'orbe tout entier s'élève au-dessus de la
mer : c'est la fin de la longue nuit d'hiver. Alors, le jour et la
nuit se succèdent pendant soixante-cinq jours, jusqu'au 21 avril,
commencement d'un jour de quatre mois, pendant lesquels le
soleil tourne au-dessus de l'horizon, s'abaissant de plus en plus, et
finit par disparaître.
Dans TAmérique septentrionale, à Test du détroit de Behring,
LES AURORES BOREALES.
il y a un grand territoire, peu connu des Français : le pays de
rj4/(ijiA;ti, traversé par le cercle arctique. C'était, il y a quelques
années, l'Amérique russe, et elle ne mesure pas moins de qua-:
rante-cinq mille lieues. carrées; les, États-Unis l'ont acheté le 18
octobre 1867. Dans une relation curieuse d'un voyage que Frédé-
Fig. 2ib. — Aurore boréale observée à Bossekop (SpiUbf
rick Whymper y fil en 1865 (voy. le Tour Ju monde, 18C9,t. Il,
p. 2/i7),je trouve l'olservation rare d'une aurore boréale en forme
de ruban, déployé en ondoiements dans les hauteurs aériennes.
C'était le 27 décembre, écrit le voyageur lui-même. Au moment
où nous sommes sur le point de nous coucher, on nous annonce, une
aurore boréale dans la direction de l'ouest. Cette nouvelle chasse
LES AURORES BORÉALES. 787
le sommeil ; nous grimpons en toute hâte sur le toit le plus élevé
du bâtiment du fort pour contempler le splendide phénomène. Ce
n*est pas Tare si souvent décrit^ mais un serpent de lumière sou-
ple, ondoyant, variant sans cesse de forme et de couleur : tantôt il
a la teinte pâle et douce des rayons de la lune; tantôt de longues
bandes bleues , roses, violettes , se roulent sur ce fond argenté;
les scintillations vont de bas en haut, et mêlent leur clarté à celle
des étoiles brillantes, qu'on aperçoit à travers la vaporeuse spirale.
Parfois Taurore boréale revêt la forme d'une coupole d'où tom-
bent des pendentifs de pluie lumineuse, impalpable. Au moment
de terminer son voyage en Islande, le 21 août 1866, M. Noël Nou-
<(aret en observa de fort intéressantes de cette figure.
Après avoir donné notre grand bal sur la Pandore, dit- il, nous
appareillâmes pour le départ, et nos bons amis d'Islande répé-
taient en voyant partir la Pandore : « Voilà le soleil de l'Islande
qui s'en va I » En effet, la frégate française arrive avec la belle
saison, avec le soleil, elle s'en va dès qu'on aperçoit la première
étoile, qui est comme le signal de la première aurore boréale. A
partir de ce moment, on a ordinairement deux aurores par nuit :
la première à onze heures jusqu'à onze heures trois quarts. La se-
conde, plus brillante que la première, parait à minuit et éclaire le
ciel et la mer pendant de longues heures. Quand l'aurore va se for-
mer, on aperçoit comme un nuage noir à l'horizon, dans la direc-
tion du nord-nord-est; les bords du nuage s'éclairent, puis, tout d'un
coup, du fond de cette cuvette noire part une fusée rapide, qui est
immédiatement suivie de plusieurs autres. Ces fusées laissent dans
le ciel une traînée lumineuse^ peu à peu elles arrivent jusqu'au
zénith et finissent par s'étendre sur la totalité de la voûte céleste.
L'aurore est alors dans tout son éclat; du ciel se détachent de
longues franges qui descendent mollement et que l'observateur
croit pouvoir saisir avec ses doigts. Une blanche clarté envahit
tout le ciel et la mer. C'est dans ce milieu magique qu'il fallait
voir la belle Pandore au moment où elle s'éloignait des côtes d'Is-
lande. Sa gracieuse mâture, ses vergues élancées et chargées de
lumière, se découpaient franchement sur cette sorte d'auréole
qu'on eût dit ménagée pour l'heure des adieux, et je passai toute
la nuit sur la dunette à contempler cet imposant météore , éclairé
par cette u lumière du nord » , comme ils l'appellent dans leur
langage pittoresque, et qui doit être désormais leur unique soleil.
Les aurores boréales sont assez rares en France, et la vie en-
tière peut se passer sans qu'on ait eu le plaisir d'en admirer une
788 LKS AURORES BORÉALES.
sciile, un [leu (onipUMe. Nous venoDS d'être gratifias à Paris de
trois de ces phénoinf'ni's, avec un déploiement d'intensité bien re-
marquable, les 15 avril et 13 mai 1869, et le 24 octobre 1870.
Celle du 15 aM-il, que je n'ai pas observée moi-même, l'a été
pai- mes amis, MM. SiJberinann au Collège <k France, Chapelas-
Coulvier-Gi-avier au Lu\embonrj|:, et Tremesilrinî à Belleville. Elle
fut douille, en quelque sorte. Le premier acte se montra à huit
lieuies dix minutes sous la forme d'un larj-e faisceau de colonne»
lumineuses, rougeàtrcs, dirigées des garde.* de la Grande-Ourse
vers l'est, comme un éventail. Le fond ihi ciel aur cette région
était •'■gaiement coloré dune lumière roiigcàtre. L'apparition ne
dura que quelques minutes. Le second acte se joua à dix heures
et demie. De,-i rayons partirent d'un petit arc lumineux situé au
nord. Ces ravons, d'une couleur verdâlre très-prononcée à la base
nl'êrieiu-e, iirésentaient au contraire à leur extivniité supérieure uue
nuance |)ourpre rnagniii([ue. Puis, à cerUiins muuicnls, le phéno-
mène changeait suliitcment d'aspect: la lumîci'e s'agglom^it sur
plusieurs points, fonnant des amas ou plaques irès-denses, Irès-
brillantea , blanches au centre de l'aurore, rouges sang a la cir-
conférence. Lu nombre infini de stries lumini'uses, presque paral-
lèles entre elles, parcouraient la bande dans l;i direction du mé-
ridien magnétique. Le pliénomènc dura une demi-heure, avec deis
variations d'intensité.
Celle du 13 mai a été plus remarquable et plus remarquée. Je
l'ai observée attentivement, et voici la description que j'en ai don-
née dans le St'i'rle du lendemain :
Gramh auror:' boréiile sut Paris. — Nier '^oir jpudi 13 mai, une magiiitiijue au-
lon- \,-,v:-^\ti -Vit jL'i.lo.ïée sur le ciel .le Caris.
Tanilisiinini finmJ tuniulle rét-'iiait dans les quartiers elquedes milliers de voix
proiiii^iji'til -."inl.Tiieiil cimmie la tempSIe aux abords des réunionsvlectorales, do»
llaiLimi.'-' iiiiiiiuii''e~ |>:irtaiit du nonl rayonnaient duns le ciel éloiié.
Ei[ terlaines nies diriL'éea du sud-est au norJ-ouesl on voyait, occupant le cïdt
dans cntle deruiiTe rf^'ion, une lueur rouge sombre donnant rim|>ri.'SsioQ de II
réverbération d'un lointain incendie.
Sur un liorizon découvert le s|iei'lai'le était spendide.
A i>nze heari.':i, nue immense g-'erlie de rayonnements lumineux s 'élevait d'un seg-
ment obscur, monUmt verticalement dans le nord, dépassant l'étoile polaire et Is
Pflile-Uui M', et portant jiis<]u'au zènitli sa lueur jaune-orange-
1'rie aulL'i' ;.'erbe s't-levail, obliquement, ii gauche, du même pied que celle-ci, et,
'■iimiiii' un iiinuense et large jet de rosée lumineuse, allait éteindre les étoiles de
Kl niiinde-OurM-, dont les deux dernières, Zêta et Èta. venaient de passer à leur
puitit l'ulhiitiant et étaient voisines du zénith. Delta surtout resta longtemps éclipsé
par L-i^t i ■■n^e rayonnemeiil i l'aspect cométaire.
In li'oi.sièiiie faisceau de lumière, obliquant à droite, traversait la voie lactée,
pas=.iil entre alphaduCti.li-'*i:cl alpha du Cygne, et s'étendait jusqu'à la tète du Dra-
Flg. UT. — AuroTB boriile obMrvèe duu l'AUskt, le 11 dicanbra 186S.
LÈS AURORES BORÉALES. 791
gon, laissant la brillante étoile de première grandeur Véga rayonner plus à droite
dans les hauteurs de Test.
A ces trois faisceaux principaux s'en sont joints ou substitués d'autres pendant
les différentes phases du phénomène : Tun entre autres vers le centre et un peu
à droite de la verticale abaissée de l'étoile polaire sur Thorizon ; Tautre, qui ne
parut qu'à 11 h. 20 m., et s'éleva à l'ouest, à gauche de la Grande Ourse et dans
la direction d'Arcturus.
L'immense colonne du centre-nord, qui éclipsa complètement Tétoile polaire
dans ses variations lumineuses, transforma insensiblement sa lumière, d'abord
jaune-orange, et apparut à 11 h. 5 m. avec la teinte du rouge sang, comme les
lueurs nébuleuses du feu de Bengale.
Dans le même temps, la colonne oblique de droite, qui d'abord n'avait que Tin-
tensité d'un faisceau de lumière électrique projeté dans l'air, s'accentua dans une
clarté plus vive, et brilla comme un long cylindre de lumière verte, pâle, et cepen-
dant assez intense pour éclipser les étoiles de Cassiopée, alors posées au-dessus de
l'horizon comme un W gigantesque, et la belle étoile alpha du Cygne.
En dessinant cette aurore boréale, j'ai observé que les traînées lumineuses va
riaient d'intensité et de position aussi bien que de couleur.
C'est pour la première fois que j'observe une aurore boréale, phénomène si rare
du reste à la latitude de Paris. Parfois, sans doute, on voit le ciel empourpré de
lueurs diverses; mais ces lueurs peuvent dépendre de la réflexion de l'intense illu-
mination nocturne de Paris par une atmosphère plus ou moins chargée, de la
clarté de la lune et de certains aspects de phosphorescence dans les nuages eux-
mêmes. Hier nulle illusion n'était possible. Le ciel était pur et magnifiquement
étoile, la lune absente, et, comme suspendus dans l'espace, on voyait ces immenses
jets de lumière variable projetant leur éventail sous les étoiles.
Dans cette première impression, dis-je, je n'ai pu m'empècher de voir dans
ces longues lueurs isolées, et suspendues en apparence dans le vide, des effluves
électriques filant en quelque sorte des régions lointaines de l'Atmosphère, variant
d'intensité lumineuse suivant l'énergie du courant générateur, représentant pour
ainsi dire des éclairs lents, vastes, d'une durée de plusieurs minutes, immobiles en
apparence dans leur étendue, et se métamorphosant sous l'action de forces in-
connues.
A la hauteur de 20 degrés environ au-dessus de l'horizon, un segment obscur
était formé par des nuages noirs, minces, étendus horizontalement, cachant l'ori-
gine des gerbes lumineuses, lesquelles du reste étaient moins intenses en bas qu'à
leur hauteur moyenne. Ces nuées noires n'étaient pas très-épaisses, car je n'ai pas
tardé à distinguer parfaitement Cassiopée, en partie voilée par elles, et la rayon-
nante étoile Capella, si peu élevée au-dessus de l'horizon.
Quelques étoiles filantes ont signalé cette période. Un bolide est parti du voisi-
nage du zénith à 11 h. 35 m . pour s'éteindre en arrivant à la hauteur de la Grande-
Ourse. Un autre a semblé tomber de Véga à 11 h. kb m.
Le ciel avait été couvert pendant la' journée; le soir le vent soufflait du nord avec
intensité, et l'atmosphère était sensiblement refroidie.
J*avais été singulièrement frappé par cette aurore^ puisque c*é*
tait la première fois que j*étais témoin de ce curieux phénomène.
Cependant j'ai trouvé celle du 24 octobre 1870 bien plus remar-
quable^ bien plus magnifique encore.
On sait que^ pendant le siège de Paris^ les astronomes étaient
transformés en officiers du génie ^ et que M. Laussedat avait eu
792 LES AURTAES BORÉALES.
Tingénteuse idée d'installer des lunettes astronomiques sur tout
le périmètre des fortifications pour observer les mouvements de
l'ennemi, et surtout détruire leurs batterier à mesure qu'elles
étaient faites. J'habitai le secteur de Passy pendant ce mémorable
hiver, et le soir de l'aurore, ayant remarqué à six heures et de-
mie une lueur rouge très-singulière et persistante sur Cassiopée,
je devinai l'imminence d'une aurore boréale et jugeai utile de me
rendre sur un point entièrement découvert : au Trocadéro. Il n'y
avait pas une âme quand j'y arrivai, et un vent du nord glacial
n'invitait guère à s'y arrêter. La lueur rouge persistait toujours.
Bientôt une vague lumière blanche éclaira le nord, à l'exception
d'un segment obscur appuyé à l'horizon. Ce fait me confirma dans
mes prévisions. Cependant je dus attendre une demi-heure avant
de voir apparaître la manifestation électrique.
Elle commença à sept heures trente minutes par un accroissement
de la lumière blanche, assez intense pour éclipser les deux étoiles
les plus basses de la Grande-Ourse, bêta et gamma. Les cinq au-
tres restaient visibles malgré la lumière : c'était un vaste foyer lu-
mineux occupant le quart du ciel. La nuée rougeâtre, ayant un
peu changé de place, était alors sur Andromède. Tout à coup, à
sept heures quarante minutes , de larges jets de lumière rouge
ondoyante s'élancent jusqu'au zénith, s'effaçant ensuite comme
des traînées de feux de Bengale. Puis une admirable manifestation
se produit. A environ 50 degrés au-dessus de l'horizon, et sur un
tiers du ciel, avec plus de 20 degrés de large , une draperie de
moire rouge lumineuse se déroule avec des ondulations dorées (un
peu vertes par contraste) et reste calme dans le ciel silencieux,
pendant une minute entière. Ses plis semblent ensuite ondoyer et
se fondre. Dans le centre de l'aurore s'ouvre un foyer de lumière
profonde, comme un fuseau dirigé au zénith, lumière blanche qui
se dissémine à ses bords comme une rosée d'argent. Quelque temps
après, un immense jet rouge part de la gauche et s'élève presque
jusqu'au zénith. Les hauteurs du ciel restèrent dès lors illuminées
jusqu'après huit heures, comme par l'incendie d'un immense feu
de Bengale.
Cette aurore, on le voit, différait beaucoup de la précédente. La
première était surtout formée de jets lumineux, droits, lancés du
nord ; celle-ci fut surtout remarquable par la forme de draperie
qu'elle déploya dans le ciel, et par la vague lumière qu'elle laissa
dans les hauteurs. Elle faisait, dirai-je^ plus d'impression ; elle
fut beaucoup plus belle.
LES AURORES BORÉALES. 793
Des milliers de personnes Font remarquée, à cause des circon-
stances surtout. Le Trocadéro^ désert à sept lieures^ était couvert à
huitheuresd*unemultitudecompacte^ et j'ajouterai même que force
me fut de faire une petite conférence en plein air,, les avis ayant
été partagés dès labord, si c^était un incendie ou la lumière élec-
trique du Mont-Yalérien. Les gardes nationaux en faction sur les
remparts eurent cette soirée-là un spectacle dont ils se souvien-
dront longtemps. 1^ ciel, qui ne s'occupe plus de nos querelles^
offrait le même spectacle à l'armée prussienne, qui autrefois y
aurait remarqué le doigt de Dieu lui ordonnant de rentrer au
nord.
Le lendemain, l'aurore boréale du siège de Paris jetait ses der-
niers feux vers six heures du soir, avec moins d'intensité et à
travers un ciel nuageux.
Les aurores boréales se passent à toutes les hauteurs. D'après
les mesures de Bravais, leur élévation ordinaire serait comprise
entre cent et deux cents kilomètres, entre vingt-cinq et cinquante
lieues de hauteur. D'après celle des Loomis, le point extrême d'où
les fusées sont dardées atteindrait sept cents et huit cents kilo-
mètres : deux cents lieues de hauteur I Elles s'effectueraient ainsi
dans l'atmosphère supérieure dont nous avons parlé au commen-
cement de cet ouvrage. On en a mesuré toutefois qui étaient
beaucoup plus basses, et descendaient à la hauteur des nuages.
Leur étendue est également très- variable. Ainsi, dans une lettre
que je reçois d'Irlande, j'apprends qu'on en a remarqué une fort
brillante à Cork le 1i septembre 1871 , à dix heures du soir. Or
rien n'a été visible à Paris. Il n'y a pourtant que deux cents lieues
d'ici à Cork. Une aurore qui fut observée à Cherbourg le 19 fé-
vrier 1 852 n'a pas été visible à Paris, quoique la distance ne soit
que de trois cents kilomètres. Elle ne devait pas être, dit E. Liais,
à plus de sept mille mètres de hauteur. A l'opposé, il y a des au-
rores qui 9e déploient sur une immense étendue. Celle du 3 sep-
tembre 1839 a été vue à la fois en Amérique et en Europe, comme
celle du 5 janvier 1769. Celle du 2 septembre 1859 a été visible
depuis New- York jusqu'en Sibérie, et aux deux côtés de la Terre,
dans l'autre hémisphère comme dans le nôtre, au cap de Bonne*
Espérance, en Australie, au Salvador, à Philadelphie, à Edim-
bourg ! C'est la première fois que l'on vérifia de visu ce que la théo-
rie avançait, que les aurores boréales et les aurores australes se
produisent en même temps dans les deux hémisphères, sous l'in-
fluence d'un même courant. Les extrémités du globe sont en rap-
794 LES AURORES BORÉALES.
port intime Tune avec l'autre par le fluide qui circule incessam-
ment dans les airs et dans le sol. En certains moments solennels^
le magnétisme augmente d'intensité et semble ranimer la vie de la
planète.
La production des aurores boréales est pour Humboldt Tun
des témoignages les plus frappants de la faculté que possède notre
planète d'émettre de la lumiire. « Du phénomène des aurores , dit-il^ il
résulte que la Terre est douée de la propriété d'émettre une lu-
mière distincte de celle que lui envoie le Soleil. L'intensité de
cette lumière surpasse un peu celle du premier quartier de la
Lune. Quelquefois elle est assez forte (7 janvier 183i) pour per-
mettre de lire sans peine des caractères imprimés. Cette lumière
de la Terre, dont l'émission ne s'interrompt presque jamais vers
les pôles, nous rappelle la lumière de Vénus, dont la partie non
éclairée par le Soleil brille souvent d'une faible lueur phospho-
rescente. Peut-être d'autres planètes possèdent-elles aussi une lu-
mière née de leur propre substance. Il y a dans notre atmo-
sphère d'autres exemples de cette production de lumière terrestre.
Tels sont les fameux brouillards secs de 1783 et de 1831, qui
émettaient une lumière très-sensible pendant la nuit ; tels sont ces
grands nuages brillant d'une lumière calme, sans ondulation, si
souvent remarquée; telle est enfin, d'après une ingénieuse remar-
que d'Arago, cette lumière difTuse, qui guide nos pas au milieu
des nuits d'automne ou de printemps, alors que les nuages inter-
ceptent toute lumière céleste et que. la neige ne couvre point la
terre. »
Remarquons encore que les auroi^es boréales sont soumises h
une certaine périodicité. Elles étaient très-nombreuses en Belgique
et dans l'Europe occidentale pendant la dernière moitié du siècle
précédent. Au dix-septième siècle elles furent très-rares; au seizième
elles furent très-fréquentes. Cette périodicité séculaire parait être de
1 siècle 1/2. Il y a une variation mensuelle mieux constatée. C'est
vers les équinoxes qu'elles sont le plus fréquentes. Elles parais-
sent sept fois plus nombreuses aux mois de mars et octobre qu'au
mois de juin.
Tels sont les derniers et les plus grandioses phénomènes que
nous devions contempler dans cette galerie des œuvres de l'Atmo-
sphère.
CHAPITRE COMPLÉMENTAIRE.
HISTOIRE DE LA MÉTÉOROLOGIE. — Lk PRÉVISION
DU TEMPS.
LA MÉTÉOROLOGIE DANS LE PASSÉ, DANS LE PRÉSENT, DANS l' AVENIR.
DIVERS ESSAIS DE PRÉDICTION DU TEMPS. — EXAMEN DES PRONOSTICS.
COMPLEXITÉ DU PROBLÈME. — CONNAJSSAKCE DE LA MARCHE SIMULTANÉ!:
DES PHÉNOMÈNES PAR LE TÉLÉGRAPHE ÉLECTRIQUE. — ORGANISATION
DU SERVICE INTERNATIONAL DE l'oBSERVATOIRE DE PARIS. — FONDATION
US l'observatoire MÉTÉOROLOGIQUE SPÉCIAL DE MONTSOURIS.
C0N(.Lr5Ii>N DE L'oL'VRAOE.
Nous venons de terminer, mon cher lecteur, la description de ce
merveilleux ensemble météorologique qui constitue la vie et la
beauté de la Terre. Nous avons vu comment le fluide atmosphéri-
que accompagne le globe dans son cours, comment le Soleil y dé-
ploie les splendeurs de la lumière, comment il y distribue les bien-
faits de la température, des saisons et des climats; nous avons vu
comment naissent les vents et les tempêtes, comment la circulation
aérienne s'accomplit en tout lieu, comment les nuages s'élèvent
aux sommets des airs et versent la pluie sur les plaines altérées.
Nous avons entendu les orages gronder sur nos tètes, et nous
avons suivi la capricieuse électricité, depuis l'étincelle subtile qui
8*amuse à bouleverser un ménage jusqu'aux déploiements gran-
dioses de l'aurore boréale dans les profondeurs des cieux. Mainte-
nant, notre esprit est meublé de notions exactes sur les grands
phénomènes de la nature, sur l'état et l'entretien de la vie du
globe que nous habitons, et nous ne sommes plus, au fond de cette
796 HISTOIRE DE LA MÉTÉOROLOGIE.
atmosphère^ comme des aveugles-nés ou des végétaux, qui respi-
rent sans se rendre compte de ce qui les entoure, sans savoir où
ils sont, ni comment ils vivent. Au moins, le théâtre sur lequel
nous sommes venus jouer un rôle plus ou moins brillant, plus ou
moins utile, n'est-il plus lettre morte pour nous, et pouvons-nous
apprécier suffisamment notre situation, ainsi que l'agencement des
décors variés qui se succèdent autour de nous pendant notre jeu,
pendant notre vie. Désormais la nature aura pour chacun de nous
incomparablement plus d'intérêt, incomparablement plus de char-
mes. Désormais aussi, malheureusement, les hommes nous paraî-
tront, en général, incomparablement plus ignorants et plus nuls
que nous ne le supposions jusqu'ici; car, au lieu de consacrer leurs
loisirs à éclairer et développer leur intelligence, ils passent leur
temps à s'envier les uns les autres, à caresser des chimères poli-
tiques, et à jouer sottement au soldat pour Tamusement de quel-
ques princes qui les mènent comme autant de troupeaux.
Il serait intéressant maintenant pour nous de compléter ces don-
nées par un aperçu général de' Thistoire de la météorologie, et
d'apprécier la valeur de son état actuel d'organisation, afin de pou-
voir la classer dans notre esprit au rang qu'elle se conquiert de
jour en jour parmi les sciences exactes. C'est ce que nous allons
essayer de faire aussi succinctement que possible.
Les origines de la météorologie remontent, comme celles de
l'astronomie, à la plus haute antiquité. Les premiers âges durent
longtemps confondre dans une même observation les phénomènes
de la voûte céleste et ceux qui s'accomplissent dans l'enveloppe
aérienne de la Terre ; les limites du ciel et de l'Atmosphère étaient
trop mal déterminées pour que l'étude des astres et celle des mé-
téores pussent être autre chose que deux parties d'un même en-
semble. Les comètes, la voie lactée, étaient de sublimes météo-
res ; les feux qui traversent les hautes régions de l'air étaient des
astres qui se détachaient de la voûte et tombaient. La météorologie
reconnaît donc les mêmes origines que l'astronomie.
En ces temps reculés où les phénomènes de la nature échap-
paient à toute explication physique, les hommes ne pouvaient voir
dans ces grandes manifestations que des témoignages de la co-
lère ou de la bonté divine; mais, tandis que les parties élevées de
la voûte céleste n'offraient à leurs yeux éblouis qu'un splendide
tableau d'harmonie, et n'éveillaient en eux que des sentiments
d'admiration, les basses régions leur présentaient surtout des
phénomènes irréguliers^ capricieux, sans liaison apparente^ tantôt
LA PRÉVISION DU TEMPS. 797
propices^ tantât funestes. Les hommes peuplèrent le ciel des héros
qui avaient mérité leur reconnaissance^ mais ils soumirent T Atmo-
sphère à Tempire de génies^ bons ou mauvais^ dont les combats in-
cessants étaient par la victoire des uns ou des autres des sources
de richesse et de joie^ ou de misère et de chagrin.
Il est peu de peuples dont Tenfance ait échappé à ces supersti-
tions. Les Chaldéens^ savants dans la divination^ considéraient les
éclipses^ les tremblements de terre^ les météores en général^ comme
des présages^ heureux ou malheureux.
Le peuple hébreu^ adorant un Dieu unique^ lui donnait pour de-
meure le firmament, qui n*était autre chose^ à ses yeux, que la
voûte étoilée; mais le Seigneur descendait parfois de son trône pour
entrer en communication avec les hommes, au milieu du prestige
des météores.
Chez les Étruques et à Rome^ les météores étaient considérés^
suivant Fexplication des livres sibyllins et suivant certaines cir-
constancesy comme de bons ou de funestes présages.
Les annales les plus anciennes et les plus authentiques contien-
nent de si nombreuses allusions au vent^ au temps^ à la pluie^ au
tonnerre^ à Téclair^ à la grêle^ et aux corps célestes^ autres que le
soleil et la lune ces astres suprêmes^ qu'elles nous fournissent une
preuve irrécusable de Timmense intérêt qu'on y attachait même
dans les temps les plus reculés. « Il y a probablement peu
d'hommes versés dans 1 étude des auteurs anciens^ dit l'amiral
Fitz-Roy, qui, dans le récit mythologique de l'enlèvement du
feu céleste par Prométhée, ne voient autre chose qu'une expé-
rience dans le genre de celle de Franklin, ou qui doutent de
l'emploi de fils conducteurs (paratonnerre) par Pythagore. Tou-
tefois il est singulier que les travaux de ce philosophe n'aient
nulle part été suivis de résultats pratiques, tandis qu'il est constant
que dans l'extrême Orient, depuis l'ile de Ceylan jusqu'au Japon,
au lieu de chercher à soutirer et à neutraliser le feu électrique, on
a de temps immémorial cherché à le détourner au moyen d'un
morceau de verre, ou d'un peloton de soie fixé au sommet de cha-
que édifice important. »
Au moyen âge l'astronomie fut séparée et mise au-dessus des
autres sciences; la chimie fut étudiée d'une manière particulière;
les recherches météorologiques seules furent presque délaissées,
jusqu'à ce que les travaux de Dampier, de Halley et de Hadley eus-
sent fait naître un esprit d'investigation dans les lois et les forces
atmosphériques.
798 HISTOIRE DE LA MÉTÉOROLOGIE.
La science météorologique, telle qu elle existe aujourd'hui et
telle que nous lavons exposée dans cet ouvrage, est due à peu près
tout entière aux travaux de ce siècle, avant lequel nous n'avions
que les éléments, importants sans doute, mais incomplets, établis
par les travaux divers de Galilée, Otto de Guéricke, Torricelli,
Descartes, Réaumur, Franklin, Romas, NoUet, Cotte, Lavoisier, etc.
Cest surtout par le grand nombre des observations, par Tétendue
embrassée et analysée, que les travaux de notre siècle auront élevé la
science des météores a la dignité de science exacte. Ces observa-
tions intelligentes et discutées, nous les devons à un nombre fort
respectable de savants, disséminés à la surface de l'Europe et de
TAmérique, et dont la plupart vivent encore. Il serait diflîcile de
les signaler tous à la reconnaissance des amis des sciences; mais
les plus éminents, dont les noms se sont trouvés fréquemment
cités dans les divers sujets explorés en cet ouvrage, peuvent légi-
timement être rappelés ici. Qu'il nous suffise de nommer Gay-
Lussac, Humboldt, Arago, Quételet, Kaemtz, Reid, Redfield, Pid-
dington, Dove, Bravais, Renou, Sainte-Claire-Deville, Fitz-Roy,
Glaisher, Marié-Davy. Ces noms éminents sont inscrits par ordre
de date, et non, bien entendu, par ordre de mérite, dont je n*aî
à aucun titre le droit de me faire juge.
Les connaissances relatives à la marche moyenne de température,
à ses applications si intéressantes, à la distribution des vents, des
pluies, des météores journaliers pour nos climats, sont dues sur-
tout aux travaux analytiques persévérants de Quételet à TObserva*
toire de Bruxelles et aux discussions de Kaemtz.
Les connaissances relatives aux cyclones et à la marche des
tempêtes sur les océans sont dues surtout aux recherches de
TAméricain Redfield et de l'Allemand Dove.
Les connaissances relatives à l'application de la marche de^
tempêtes, à la variation du temps dans nos climats, sont dues
surtout à l'amiral Fitz-Roy en Angleterre et à M. Marié-Davy a
l'Observatoire de Paris.
Les connaissances relatives aux nuages et aux phénomènes op-
tiques qui se manifestent dans les régions supérieures, sont dues
surtout aux recherches de Bravais, Renou, Silbermann, à Paris.
Différents homnies, plus ou moins instruits, se sont imaginé en
ces dernières années pouvoir prédire le temps une année à Tavance.
Celui qui a fait le plus de bruit est certainement feu Mathieu ^de
la Drôme). A l'origine de ses prédictions, comme le témoignent
des lettres qu'il m*a adressées et que je possède encore, il croyait
LA PRÉVISION DU TEMPS. 799
sincèrement qu^en interprétant avec soin les phases de la Lune on
pouvait deviner à peu près la nature des .changements de tempn
qui doivent avoir lieu. J^ai discuté autrefois sérieusement cette
question dans le Cosmos. Mais je doute fort que Fauteur des alma-
nachs ait gardé cette illusion jusqu^à la fin de ses jours^ car sou-
vent ses prédictions ont été radicalement démenties par Tévéne-
ment. Il est certain^ pour tout homme de bonne foi, qu*il est
impossible de deviner le temps par les phases de la Lune, quoique
le sujet frappe d'abord l'esprit et demande à être discuté. Voyons
un instant où la science positive en est actuellement à cet égard.
La Lune n*est pas absolument sans influence sur l'Atmosphère.
Elle agit d'abord par voie d'attraction pour former les marées^
— haute mer et haute atmosphère, — le jour qui suit la nouvelle
et la pleine lune, ainsi que la basse mer et la basse atmosphère
le jour qui suit le premier et le dernier quartier. Mais ces marées
atmosphériques sont presque insensibles dans les couches basses
sous lesquelles nous habitons. Voici par exemple les résultats
variés de plus de cinquante années d'observations diverses, que
j'ai sous les yeux.
D'après vingt ans d'observations faites à Viviers (Ardèche\ par Flaugergues, la
hauteur du baromètre est en moyenne :
Aux quadratures, de 755"*i»,81
Aux syzygies , de 755 39
Différence 0 42
C'est-à-dire que le baromètre est plus haut de 0™»,42 au premier et au dernier
quartier qu'à la nouvelle et à la pleine lune. Ce devrait i>tre l'opposé.
D'après les discussions enregistrées à Paris par Bouvard, cette hauteur est en
moyenne :
Aux quadratures, de 756«",59
Aux syzygies, de 755 90
Différence 0 69
Ce. résultat, du même sens que le précédent, ne se comprend pas davantage.
D'après les études faites à Bruxelles, le maximum de hauteur barométrique ar-
rive la veille du premier quartier; un autre maximum arrive la veille de la pleine
lune; le minimum arrive à la nouvelle lune, et aussi le vingt et unième jour.
D'après les documents relevés à Cayenne par M. Charles Deville, un maximum
arrive à la nouvelle lune, un autre au dixième jour de la lune, un 3« le dix-hui-
tième jour, un 4« le quarante-troisième. Le minimum s'est manifesté la veille du
premier quartier, le lendemain de la pleine lune, le vingt et unième jour.
Je vois aussi dans les observations faites à Alexandrie en 1866 les résultats
suivants :
Nouvelle lune 754««,39
Premier quartier 754 27
800 HISTOIRE DE LA MÉTÉOROLOGIE.
Pleine lune 751««,01
Dernier quartier 753 1 1
Le niaxinuim ajtpartienl à la nouvelle lune, le minimum à la pleine.
On voit qu'il n'y a rien à tirer de ces observations.
Ce résultat négatif ne prouve pas que les marées atmosphériques
supérieures soient sans influence sur le temps.
Voyons si des observations également précises ont mis en évi-
dence une correspondance plus marquée entre les phases de la
lune et la pluie.
Une période de vingt-huit années d'observations à Munich ,
Stutli^art et Au^sbouri? a donné à Schiibler les résultats sui-
vants :
Nombre de jours de pluie en 20 ans.
De la nouvelle lune au premier quartier 764
Du preuii<*r (juarlier à. la pleine lune Skb
De la pleine lune au dernier quartier 761
Du dernier quartier à la nouvelle lune 696
Lo uiaxinunn s'est présenté entre le premier quartier et la pleine lune; le mini-
mum entre le d^rfiier quartier et la nouvelle lune. En examinant séparément les
jours, il trouve rpie sur une pro|)ortion de 10 000 jours de pluie, il y en a eu :
Lf> jour (!«» la nouvelle lune 306
— du premier (juartier 325
— de la i^leine lune 337
— du dernier quartier 284
A Vienne (Autriche', Piljrram remanpia sur cent observations de la même
jjhase:
Nouvelle lune 26 chutes de pluie.
Moyenne des deux (juartiers 25 —
Pleine lune 29 —
M. (le (iaspariii, comparant les observations faites en trois points de TEurope
l)ien dilléroiits, Paris, Carlsruhe et Orange, a trouvé que du quatrième jour aprè^
la nouvelle lune au quatriî'me jour après la pleine lune, il tombe :
A Paris 612 pluies
A ( 'arlsrulie 674 —
A Orangt' 3(i2
Tandis (jue pendant la lune décroissante, jusqu'au quatrième jour après la nou-
velle lune, il n'en tombe que :
A Paris 57g
A ( iarlsrulie 630
A Orange 315 •
< ies résultats s'accordent pour montrer qu'il pleut davantage entre le premier
LA PREVISION DU TEMPS. 801
quartier ei la pleine lune quVn tout autre temps. Au point de vue du nombre des
jours couverts et de la quantité d'eau tombée, voici ce que Schûbler a constaté :
Nombre de Nombre de Quantité
jours sereine jours couverts de pluie en
en 18 ans. en 16 ans. millimètres.
Nouvelle lune 31
Premier quartier 38
k jours avant la pleine lune (max.) 35 65
Dernier quartier 41
61
. . . 674
0 / • • • « 1
. . . 625
65....
. . . 679
59. • • • 1
. . . 496
En Angleterre, M. Glaisher a réuni et discuté les observations de 19 726 jours,
s'ètendant du 10 janvier 1815 au 12 janvier 1869; il constate que Tâge de la lune
a une influence sur la fréquence comme sur l'intensité de la pluie. Les plus fortes
pluies sont arrivées du vingt et unième au vingt-sixième jour de la lune et du cin-
quième au neuvième; les plus faibles sont arrivées à l'époque de la nouvelle lune.
La pluie est plus fréquente pendant la semaine qui précède et suit la pleine lune,
et moins fréquente pendant la première et la deuxième semaine de la lunaison ; le
maximum précède la pleine lune et le minimum la nouvelle lune.
On a également constaté qu*il pleut davantage au périgée qu'à
l'apogée.
La Lune a une action sur l'Atmosphère. Mais quelle est la nature
de cette action? Ce n'est pas une marée aérienne analogue à celle
de l'océan^ nous venons de le voir. Est-ce une action calorifique ?
D'après les expériences les plus minutieuses de Melloni^ Piazzi^
Smyth^ lord Rosse^ Marié-Davy, la chaleur des rayons lunaires
qui arrive au fond de l'atmosphère où nous respirons est à peine
égale à 1 2 millionihmes de degré ! Sur le pic du Ténériffe^ sous
une épaisseur bien moindre d'atmosphère^ elle a été trouvée égale
au tiers de celle d'une bougie placée à 4*^^75 de distance. C'est
toujours extrêmement faible. Mais si les rayons calorifiques de la
lune sont à peine sensibles ici^ il n'en est pas de même de ses
rayons lumineux, qui sont assez intenses pour dissiper l'obscurité
de nos nuits^ et de ses rayons chimiques, qui sont assez puissants
pour nous permettre de photographier instantanément et avec tous
ses détails la géographie de notre satellite. Ainsi, si nous divisons
le spectre lunaire comme nous avons divisé plus haut le spectre
solaire^ nous remarquerons que^ des trois espèces de rayons^ les
plus faibles sont les plus lents^ les calorifiques^ et que l'intensité va
en augmentant de la gauche à la droite du spectre^ sa lumière
étant plus forte que sa chaleur^ et sa puissance chimique plus forte
que les deux autres.
On peut donc admettre que la Lune a une influence chimique
sur les délicates réactions qui s'opèrent pendant la nuit dans les
feuilles et les organes des végétaux. On peut admettre aussi que
dans les hauteurs aériennes^ en certaines situations des nuages
51
fc02 F::>T'«IBE l'E LA METÉOH'^LuôIE.
♦lù il 5'jrîit d rme r*.iii-»^ extr^merurnî fuible p-)rir 1»^ modifier, la
Lijn»* p*^*Jt I^!? niinc»'r, e«»fnme dit 1*^ [►n;»verb- populaire. J ai
iii«»i-ri.*^:n»"' r-riiir j'j»'- j»l;i-i'^"urs foi?. d:ins m»^< vn_\ai:es en balLjn,
rjii^- ci-r*.!!.'! '- n i^^ -à >h di^^«•!vent rapidement sous 1 inflaen«-e de
la jn^rin»' hr:^. En iri m»;, l'a-tr' il-^s nuits n'est pas tout à fait
.-ans intlu -n«- -sr n'tîjs. Mais s»jn a«-:ion ne peut pas être c.»m-
pir»^* à «•►'lU' d 1 >A 'il. •< H'- njle point le temps, comm^* ijiiel«pr*s
!n»'t»^or"î.i:^i?tf'S aiu itr rirs 1-' ^upp<»^^'nt.
[)ans r»^tat a'-t'iel d^ n»s fjnnais-ianres, un ne pMil donc en-
ror»' ri»'ri bi^'-r ^ur b- [j^n^es d»^ la lune, maliriv les indices prê-
«V'd nî>. T'Hif au pÎMs p'-U'.-^^n ïifiiplement attendre un chanire-
iii^nt d»- t»'rn[»-. ^n b**au uu t-n laid, à la \. L. ou i la P. L.
pr'j«'h lin»-. Mais mh h» p mi^ iu mu»^ laflirmeT, et ce qui fait qu'un
LTind ri'»nib:'»' !* i';!riva*rMir- ^t df marins ibianent la prtMuiiTe
pla«'»* auv qîiat:»' j.!ia-fs de la lune {R»ur la rrirlemenlation du
tt'uips. r\'A qu il- Il \ rf'^arbnt pas à un ou deux jours près,
a\ant mu aj>r^'>. r»-uiarqii'*:jl un* nuncitb'UCt», et n en remarquent
pa^ dix qui naiii^^-nt jia>.
La piv\i>i'jii du l'-riq»- à louiu^* éclifauce ne saurait donc inspirer
au'une CMnfianr-'. » .i tant «pie basre sur les mouvements de la
Lun»-. <!♦•'■♦• piV\i-i >j iLi t\Mups ne p 'Ul du r.^ste être basée davîui-
tiir»' >urrl'aMM«- '1'» iiiii ♦îll^. Aclu»dlemrnt il est absolument stérile
d a\eiitur»'r d»'> «•»':!>♦•. ti;r» > sur le b<\iu ou b» mauvais temps, une
anu»'t', uu m<ji>, uru* <«'Uiaiuf même à lavance.
11 n»* ^rra jMj>>il)lr d»* pré\nir la niarcbe du temps qu'à l'époque
oii des tjbservatiuus !uullij)li»^*s sur la surface entière du globe
auront [)erujis danah^^n* bs di\ers mouvements météorologiques
mt-n-^ut-ls et diuinos. Lorsque lliomme tiendra sous son regard
1 ensendde de la circuLitioii aiuiospliérique^ comme il lient déjà le
Ldube l»ri'r'>trt', i:»^oli>^iqut', rlimalologique et astronomique, il
suivra la marelle dt*s ondes qui fiassent d'un méridien à l'autre,
b'S iluctualiuiis qui Iraxersout les latitudes, les directions de cou-
lauls déterminées par la dilTérem'C drs terres et des mers, par le
relief du sn!, j)ar It^s chaînes de montagnes, — la distiibulion des
pluies suivant les mouvements atmosj)hériques, les saisons el les
contrées, — la succession des vents, etc., etc.; la science arrivera
il dominer b*s lois invariables et les forces constantes qui régis-
sent ces mouvements, quelque compliqués et ol)scurs qu'ils nous
paraissent encnie; car, cunime l'a écrit Laplace : La moindre mo-
lécul»' d air est soumise dans ses mouvements à des lois aussi
invariables que celles qui régissent les corps célestes dans l'espace.
LA PRÉVISION DU TEMPS. «03
Cette élude des mouvemeots généraux de l'Atmosphère est com-
mencée depuis une vingtaine d'années. Les météorologistes amé-
ricams Piddington et Espy ont commencé les premiers à appliquer
l'mstantanéité des dépêches du télégraphe électrique à établir l'état
du temps à un moment déterminé sur plusieurs points très-éloignés
les uns des autres, et à suivre les mouvements atmosphériques
constatés. C'était vers 1850. En 1853, un congrès spécial de mé-
téorologistes s'assembla à Bruxelles et posa le grand problème de
la météorologie dans ses termes principaux. xM. Quételet montra
que si l'on réunit par des lignes tous les points où, au môme
instant, le baromètre vient de cesser de monter et va recommencer
à descendre, c'est-à-dire les points sur lesquels passe à un moment
donné un maximum barométrique, on remarque que ces lignes,
qui traversent souvent l'Europe entière, se transportent de proche
en proche, de la même manière qu'on voit se propager les ondes
développées à la surface d'un liquide. La célèbre tempête de Bala-
klava en Crimée, le 16 novembre 185'», accompagnait le creux
qui séparait deux ondes consécutives, minimum barométrique qui
était passé le 1 2 après midi à Paris, le 1 3 à Bruxelles, le 1 4 à
Vienne, le 1 5 à Pétersbourg. Cette tempête excita profondément
l'intérêt des météorologistes. M. Liais engagea instamment le direc-
teur de l'Observatoire de Paris à imiter les essais faits en Amé-
rique, et au commencement de l'année 1855 on commenfa à se
concerter avec l'administration des lignes télégraphiques françaises
pour réunir chaque jour à Paris les principaux documents relatifs
à l'état du baromètre, du thermomètre, du vent et du ciel sur
différents points de la France. Telle est l'origine du service télé-
graphique météorologique de l'Observatoire.
En même temps le Board of trade d'Angleterre et l'amiral Filz-
Koy organisaient un service analogue pour suivre les mouvements
atmosphériques et prévenir de leur marche probable les points
menacés des eûtes britanniques.
Le service météorologique établi à lObservatoire se développa
peu à peu et ne tarda pas à devenir iiilernational. Lorsque j'entrai
«lans cet établissement, en 1 858, on recevait déjà tous les matins
comme aujourd'hui l'état du temps en un certain nombre de sta-
tions choisies sur l'Europe entière, et l'on en concluait une certaine
probabilité de mauvais temps pour les régions où le baromètre
baissait, probabilité que l'on faisait connaître télégraphiquement
à tous les points menacés. L'entrée de M. Marié-Davy à l'Observa-
toire, en 1 8G3, fut marquée par un progrès considérable dans le
804 HISTOIRE DE LA MÉTÊOROLO&IE.
service météorologique. Au mois de septembre, on commença à
tracer sur une carte muette d'Europe les courbes d'égale pression
barométrique, qui montrent au premier coup d'œil la forme et la
succession des ondes. On put dès lors suivre beaucoup plus faci-
lement la marche des tempêtes, et dès les premiers jours de
décembre on annonçait aux côtes de France Touragan qui allait
sévir; les chambres de commerce et les marins agirent en consé-
quence des prévisions signalées.
II est visible que la plupart des tempêtes qui envahissent l'Eu-
rope arrivent du sud-ouest, se dirigent au nord-est et se perdent
en Sibérie. M. Marié-Davy a pu les rattacher aux cyclones que
nous avons étudiés plus haut, et réunir en quelque sorte sous
une même dénomination les grands mouvements atmosphériques
qui se manifestent sur les continents et sur les mers.
Le Bulletin quotidien de TObservatoire de Paris nous fait voir
en quelque sorte le mauvais temps de loin et nous en lait suivre
la marche. Nous avons remarqué au chapitre des Vents la corres-
pondance des différentes directions du vent avec la pluie^ et au
chapitre des Cyclones la correspondance de rabaissement du ba-
romètre avec le même météore. Une carte synoptique de Vêlai du
ciel à la surface de TEurope nous montre que le mauvais temps
accompagne le centre de dépression barométrique, surtout sur le
bord méridional des tourbillons, où le vent est d'entre S. et 0.
Il est presque sans exemple qu'un tourbillon ait abordé l'Europe
sans y produire de la pluie, ou qu'un temps pluvieux arrive sans
se rattacher à l'existence d'un mouvement tournant. Le passage
d'un tourbillon dans un lieu donné ne dure généralement qu'un
petit nombre de jours; les pluies qu'il amène sont de courte durée,
surtout en été; mais ils se succèdent à des intervalles souvent
très-rapprochés, et leur ensemble peut constituer toute une saison
pluvieuse. En été, les tourbillons n'ont d'ordinaire qu'un champ
d'action restreint. La terre est plus chaude que la mer ; les vents,
chargés de vapeur sur l'océan, tendent à s'éloigner de leur point
de saturation en pénétrant sur le continent à cause de la tempéra-
ture plus élevée qu'ils y prennent; mais la décroissance verticale
de la chaleur est rapide, et il se produit des pluies abondantes,
mais peu prolongées. En hiver, la terre est au contraire plus froide
que la mer; le courant équatorial se refroidit à mesure qu'il
avance; il reste surchargé de vapeur, et le plus faible abaissement
de température y produit des pluies vastes et longues. — Lea orages
suivent la marche des pluies. Il ne s'en forme jamais dans la ré-
LA PRÉVISION DU TEMPS. 805
gion occupée par les fortes pressions^ mais seulement sur le trajet
du courant équatoriah La température sadoucit avant l'arrivée
des pluies.
Les conséquences de tout ce qui précède^ dirons-nous avec
M. Marié-Davy^ sont <c que les changements dans 1 état de Tatmo-
sphère en une région déterminée de TEurope sont le résultat direct
du déplacement du lit du grand courant aérien venu de TAtlanti-
que et du passage des mouvements tournants qui s*y produisent;
que le problème de la prévision des temps consiste dès lors à épier
ces déplacements^ à saisir les premiers signes de larrivée de cha*
que mouvement tournant^ à déterminer l'étendue et l'intensité du
météore^ la distance à laquelle il doit passer de la région considé^
rée, la direction qu'il doit suivre, la vitesse avec laquelle il se
transporte. »
Les cartes synoptiques, ajoute le même auteur, étendues d'a-
bord à la surface de l'Europe, puis sur l'Atlantique, sont un
grand pas de fait dans cette voie : elles ne suffisent déjà plus,
ir II est indispensable qu'elles embrassent dans l'avenir l'Améri*
que, puis l'océan Pacifique, et enfin l'Asie. Dans l'état actuel de la
science, nous avons la conviction que des dépèches télégraphiques
venant d'Amérique ou de Sibérie nous permettraient de prévoir
8 à 10 jours à l'avance les grands changements de temps. — Le
météorologiste qui veut prévoir le temps doit suivre avec soin la
marche de tous ses instruments, et rester attentif aux moindres
signes présentés par l'aspect du ciel. »
J'avais pensé, jusqu'à ce moment, reproduire ici, pour complé-
ter ces explications, quelques cartes du bulletin quotidien de
l'Observatoire. Malheureusement elles n'éclairciraient pas les no*
tions générales qui viennent d'être données. Il faut en comparer
une série souvent assez longue pour constater le rapport qui existe
entre le déplacement du centre de dépression et l'état du ciel aux
différentes stations. Il ne pleut pas partout où le baromètre est
bas, ni même partout où il est bas avec un vent du S. 0., ni même
partout où avec ces deux conditions la temf>érature s'est adoucie.
On ne peut encore traduire en formule la production de la pluie
sur telle ou telle zone barométrique, et nous sommes forcés, bien
malgré nous, de nous en tenir aux remarques toujours vagues qui
précèdent.
En dehors de cette prévision scientifique du temps par l'examen
des mouvements tournants qui se transmettent de l'Atlantique à
travers l'Europe entière, il y a des remarques populaires qui ne
.< 6 HISTOIHE I)E La METEOROLOGIE.
^ont |.a3 à flûJniirnor. et qui rendent souvent les prévisions des
habitants (U> ranipai:ne> plus sTires et plus locales que celles des
>asants d^'S ob-»Mvatoirps : il n'v a aucune fausse honte à Ta-
^MU♦*^. >i!malnn8 :**> prinripaux j)n)noslics.
Le-i lia^ns et coffrofirif^s qui apparaissent autour de la lune an-
nnrir-pnt que h' <iel s»Ta couvert le lenriemain et probablement
phj\i».'U\. d unp {jluie fine ^lassrz hmirue durée.
Le >nlr'il cniichant derrière d^s nuées écarlates et vaporeuses,
rpii doiirunt «-.'s ui»*r\eilltux efT**ts de pourpre fonce et colorent
tnut If [«avsaL^e, annonce la pluie.
La tra?isharrt>^e d(» lair, qui rapproche les objets lointains et
prrnu't (]♦• di>lini:n»'r df sinuulifrs détails à plusieurs lieues de
distance, annnnrf» éi^alrmenl la pluie.
Lps uianNai-»'s ndours qui s exhalent de certains lieux, éi^^outs,
cit<*rni*s, ftr., >onl du»'s à la rliniinution de la pression atmosphé-
rique rt à d^'s («uidilinns hyjzrométriques qui annoncent également
la j)luip.
Le brouillard (pii descend annonce le beau temps; celui qui s*é-
leve annonce la |)hiie.
(icriaiiis animaux ofïrent des pronostics rarement trompeurs.
Aux approches de la pluie, le chat fait sa barbe, Thirondelle vole
has^ les oiseaux ln>trent leurs plumes, les poules se couvrent de
poussière, h's poiss<uis sautent hors de l'eau, les mouches piquent
plus fortement.
I)(»ux \ents de direction opposée qui se succèdent amènent ordi-
nairement la pluie.
(^lel i:ris le matin, l)eau temps. Si les premières lueurs du jour
paraissent au-dessus d*une couche de nuages, vent. Si elles pa-
raissent à l'horizon, beau temps.
De légers nuages h contours indécis annoncent du beau temps
et di»s brises modérées : des nuages épais, à contours bien définis,
du vent. Des nuages légers courant rapidement en sens inverse
de masses épaisses annoncent du vent et delà pluie.
Un ci(d pommelé précède ordinairement un ciel couvert et de la
pluie.
Les nuages qui marchent en un sens différent de celui du vent
qui souffle à la surface du sol, annoncent généralement un change-
ment prochain de direction du vent dans le sens indiqué.
Enfin, pour chaque pays, la direction du vent, combinée avec
Tétat du ciel et de la température, trompe rarement, même
24 heures à l'avance, les prévisions d'un observateur exercé; on
LA PRÉVISION DU TEMPS. 807
remarque surtout cette sûreté de sensation chez certaines person-
nes qui^ à défaut de baromètre^ sont douées de cette sensibilité
nerveuse ou maladive qui souffre aux moindres variations de la
pression atmosphérique.
Ces divers pronostics toutefois ne seront jamais accessibles
aux habitants des villes^ dont la situation et les intérêts laisseront
toujours Tesprit assez étranger aux choses de la nature. Il serait
difficile que des observateurs exercés s'en servissent même pour
compléter les renseignements scientifiques fournis par lobserva-
tion des instruments, parce que ces pronostics varient souvent
d'une localité à l'autre. C'est donc par l'observation simultanée
établie sur la vaste étendue de l'Europe, et, s'il est possible, de
l'Atlantique, de l'Amérique et de l'Asie, que l'on peut espérer de
parvenir, comme nous le disions plus haut, à connaître les lois
générales qui régissent les temps et à analyser leurs diverses ap-
plications.
C'est à cette détermination que tend, en dernière analyse, l'or-
ganisation du service télégraphique international centralisé à l'Ob-
servatoire de Paris.
La météorologie, l'étude du temps, embrasse une sphère d'ac-
tion beaucoup plus considérable que celle des mouvements atmo-
sphériques et de la prévision du temps : elle se compose en réalité
de l'étude générale de la manière d'être de l'Atmosphère tout en-
tière, dans le temps comme dans l'espace. L'état moyen des tem-
pératures de chaque lieu et leurs variations, le retour des grandes
périodes de chaleur ou de froid, la marche de l'humidité, des nua-
ges et des pluies, l'analyse des phénomènes optiques, l'œuvre de
l'air dans la vie des plantes, des animaux et des hommes, etc.,
tous ces éléments constituent les bases de la science météorologi-
que et sont l'objet de son étude constante. L'Observatoire de Pa-
ris vient de compléter sa mission météorologique en se faisant
définitivement le centre d'une organisation départementale, éta-
blie par le ministre de l'instruction publique pour observer sur la
surface entière de la France les éléments de la marche du temps.
Les observations météorologiques régulièrement faites chaque jour
dans les écoles normales permettront de connaître exactement
chaque point de notre pays au point de vue qui nous occupe, et
de construire un atlas physique de la France qui représente exac-
tement sa condition climatologique. Les progrès de l'agriculture
sont intimement liés à cette connaissante, et en dehors de l'intérêt
808 HISTOIRE DE LA MÉTÉOROLOGIE.
pur de la science, cet ensemble de travaux aura pour but définitif
d'accroître la richesse foncière du territoire.
Quelle que soit la part que prenne un observatoire astronomique
aux recherches si variées de la météorologie , il ne peut cepen-
dant s y consacrer entièrement. Il ne peut même en faire le pre-
mier objet de son travail, sans' déchoir de son rang spécial, sans
nuire au but de sa fondation. Malgré les admirables et immortels
progrès de l'astronomie moderne, cette science sublime n est point
arrêtée dans son cours ; chaque découverte nouvelle ouvre des ho-
rizons inconnus, un champ infini d'explorations sollicite inces-
samment l'œil et Tesprit de l'astronome , dans tout établissement
spécial placé sous les auspices de la divine Uranie.
C'est dans cette pensée que le laborieux ministre Duruy a fondé
en 1 868, de concert avec la Société météorologique de France, un
Observatoire spécial de physique et de météorologie.
Au sud de l'Observatoire national, sur la limite du faubourg
Saint- Jacques et de Montrouge, s'étend, jusqu'aux fortifications, le
vaste plateau de Montsouris, désert et inhabité, calme et silen-
cieux, comme Tétait il y a deux siècles le terrain sur lequel Col-
bert fonda l'Observatoire. De ce plateau élevé, on découvre Paris
tout entier, et ses environs jusqu'à une vaste distance. La grande
ville avec ses tours, ses monuments, ses coupoles, rappelle aux
yeux pensifs du contemplateur la vieille Babylone étendue sous le
regard de Tastronome de la tour de Babel. Au soleil couchant,
elle flamboie dans la pourpre et l'or, tandis quautour de la mire
de l'Observatoire, qui ressemble assez bien à un monument funè*
bre, la colline de Montsouris et la vallée de la Bièvre s'enveloppent
de silence et d'ombre.
Un parc de vaste étendue est projeté et presque dessiné actuel-
lement. Il est probable que l'année 1872 ne s'achèvera pas sans
qu'il représente en ce quartier de Paris ce que le parc Monceaux
et celui des buttes Chaumont sont pour d'autres quartiers. Des le
printemps de 1 869, la ville de Paris établissait, à la partie la plus
méridionale et la plus élevée du terrain destiné au parc, le pavillon
du bey de Tunis, le charmant édifice oriental du Bardo, que les vi-
siteurs de l'Exposition universelle ont admiré au Champ de Mars
en 1867. Malgré sa légèreté apparente, ce pavillon est aujourd'hui
asses confortablement distribué en divers bureaux météorologiques,
salles d'instruments, bibliothèques, etc. Autour de l'établissement,
deux hectares de terrain sont séparés du parc, et affeetés exclusi-
vement aux observations météorologiques. Les appareils installés
LA PRËVISIOM DU TEMPS. 809
dans ce jardin oe sont plus affectés, comme ceux de l'iotérieur de
Paris, par le rayonDemeut des édiGces; l'air circule comme en
pleine campagne; la girouette et ranémomètre ne peuvent être in-
fluencés par te voisinage; en un mot^ il y a là une installation
toute spéciale et dans les véritables conditions nécessaires à la
précision des observations météorologiques.
GWLce à la persévérance de M. Charles Sainte-Claire -Oevi lie,
président de ta commission de la fondation de cet observatoire.
Fig. ÎÎ8. — L'Observatoire de Montsouris.
un service complet d'otisei-valions météorologiques fonctionne là
depuis 1S69. Les thermomètres sont placés dans un bosquet qui
les abrite du soleil tout en laissant ciix;uter t'aîr. Quatre Uiermo-
mètres mesurent la marche de la température de l'air; deux
autres sont consacrés aux maxima et aux mînima; trois autres
(boule noircie, boule verdie, thermomètre dans le vide] sont
consacrés à mesurer l'action solaire. L'ozone, la lumière diffuse,
l'état du ciel, l'humidité, le vent, la quantité d'eau tombée,
sont ot)servéB assidûment. Les observations sont faites réguliè-
rement de trois en trois heures : à 1*, 4", ?", 10* du matin,
810 HISTOIRE DE LA MÉTÉOROLOGIE.
1** après raidi, 4^ 7**, et 10** du soir. Chaque mouvement at-
mosphérique est saisi sur-le-champ et suivi avec soin. Aucun
orage ne peut fondre sur Paris sans être relevé dans tous ses
détails. Quatorze stations municipales disséminées sur toute Té-
tendue de Paris constatent la quantité de pluie tombée en chaque
point, Tozone, la hauteur et la température de la Seine. Des sta-
tions installées aux environs de Paris relèvent des observations
correspondantes. Enfin, des stations maritimes, échelonnées de la
Manche h la Méditerranée, correspondent également chaque jour
avec cet observatoire central de météorologie. Un bulletin quotidien
publie tous ces éléments. Un bulletin hebdomadaire résume la se-
maine au point de vue de Tœuvre de TAtmosphère dans la vie du
globe : floraison et fructification des plantes, état des récoltes,
santé publique On voit avec quelle largeur de vue, avec quel
soin scientifique, ce programme a été tracé et réalisé. On sent
quelle espérance la science française doit mettre en une œuvre
commencée avec tant d*amour, je dirai même avec tant de pas-
sion, lorsqu^on sait quelle modicité de ressources a été jusqu'ici
affectée à cet établissement naissant, par un ministère qui n*a du
reste d'autre budget lui-même que les miettes qu'il est admis à ra-
masser sous la table du ministère de la guerre.
Ainsi la France est actuellement dans une situation inespérée pour
le développement des études météorologiques et pour le progrès de
la connaissance de l'Atmosphère. Un observatoire spécial est fondé
pour la météorologie, et merveilleusement organisé sur le plateau
de Montsouris par la persévérance et le dévouement scientifique
de M. Ch. Sainte-Claire-Deville et de son laborieux collègue M. Re-
nou. L'Observatoire national de Paris, d'autre part, a pris plus à
cœur que jamais cette même étude, malgré la sympathie de son
nouveau directeur pour les mathématiques pures, et grâce aux pré-
dilections justifiées de M. Marié-Davy. Si la science a eu le regret
de perdre pendant le siège funeste de l'hiver dernier notre excel-
lent et laborieux ami Sonrel, la météorologie continue d'être soute-
nue dans notre illustre établissement national par des travailleurs
tels que MM. Fron et Rayet, sans oublier leurs adjoints. Et à côté
de ces deux services distincts spéciaux, Montsouris et le bureau
météorologique de l'Observatoire , un troisième et vaste élément
de progrès est encore fourni par l'Association scientifique de
France, à laquelle on doit tant de beaux travaux réalisés lors-
qu'elle avait son siège à l'Observatoire , et qui ne parait pas voa-
loir décroître dans sa contribution au progrès de la science mé-
LA PRÉVISION DU TEMPS. 811
téorologique française. Un quatrième appoint est encore apporté
à ces études spéciales par les travaux, constants de la Société mé-
téorologique de France.
Si, avec ces quatre éléments français, et avec les travaux officiels
et particuliers analogues des autres nations, la météorologie n'arrive
pas avant la fin du siècle à pouvoir être formulée sur des princi-
pes simples constants, comme sa sœur aînée l'astronomie, ce serait
à désespérer. Sans contredit ces quatre centres d'études distincts
ne chercheront pas à se gêner mutuellement ou à s'enrayer l'un
l'autre par un esprit mesquin de rivalité. Les savants sont au-
dessus de ces petitesses du vulgaire. Au contraire, l'émulation,
si môme elle peut subsister dans ces hautes sphères de l'étude
pure de la nature, servira à tripler, à décupler leurs mutuels
efforts. Les divisions nationales n'existent pas non plus, et la
science n'a pas de patrie.
J'ai essayé de représenter dans cet ouvrage l'état actuel de nos
connaissances sur l'Atmosphère. C'est cependant moins un tracité
de météorologie qu'une description des phénomènes, des lois et
des forces en action constante dans l'immense usine de la vie ter-
restre. Malgré de longues veilles, malgré de si nombreuses pages,
qui plus d'une fois ont dû mettre à une rude épreuve la patience
de mon lecteur, je ne suis pas encore parvenu à décrire le temps
comme on décrit les mouvements des astres, à prédire le carac-
tère météorologique des années, des saisons et des jours à venir,
comme nous annonçons, par des règles invariables, la marche as-
tronomique de la Terre et des mondes. J'espère que ce lumineux
et fécond dix-neuvième siècle ne se passera pas sans que ce
plaisir puisse m'ôtre donné, dans les éditions futures de V Atmo-
sphère.
FIN.
OUVRAGES CONSULTÉS.
Bulletin international quotidien de robseiratoire de Paris (1807-1871).
Bulletin quotidien de TObservatoire météorologique de Montsouris (1869-1871).
Annuaire de la Société météorologique de France (1849-1869).
Nouvelles météorologiques de France (1868-1871).
Comptes rendus des séances de l'Académie des sciences.
LehrDuch der Météorologie, par le professeur Kaemt::, 3 vol.
Cours complet de Météorologie, de KaevfUz, traduit et annoté par Ch, Martim, 1 vol.
Notices scientifiques de François Arago, 5 vol.
Météorologie delà Belgique comparée à celle du Globe, par Ad, QvéUleU
Climat de Ta Belgique et Phénomènes périodiques, par le même, 4 vol. in-4.
I^s Mouvements de TAtmosphère et des Mers, par Marié-Davy,
La Terre, par E, Reclus^ 2 vol. gr. in- 8.
Le Ciel, par A. GutUemtn, 1 vol. gr. in-8.
Le» Phénomènes de la physique, par le même, 1 vol. gr. in-8.
Le Soleil, par le même.
Le Tour du monde, 10 vol. gr. ln-8.
Etudes et Lectures sur les sciences, par Bahinet, 8 vol.
Cosmos, description physique du Monde, par A. de Humboldt, 4 vol.
Lois des Tempêtes et Mouvements de l'Atmosphère, par Dove (Ministère de la marine).
The Weather-Book, par l'amiral Fitz-Roy.
On Hurricanes and Northers, par W. C, Redfield.
The Philosophy of Storms, par Espy.
Sailor's Hornbook for the law of Storms, par Piddington.
The Progress of the developement of the law of Storms, par W. Reid.
Exposition du système des Vents, par Lartigue.
Prévision du Temps, par Labrosse.
Proceedings of the meteorological Society, par /. Glaisher,
Annales de TObservatoire royal de Bruxelles.
Les Insectes, par Louis Figuier.
Les Grandes Inventions, par le même.
Thèse sur les Orages, présentée à la Faculté des sciences de Paris, par Fron,
Thèse sur les Mouvements de l'Atmosphère, présentée à TAcadcmie des sciences, par Scnrtl,
De la Pluie en Europe, par le commandant nozet.
Les Trombes, par A . Peltier.
Agronomie et Chimie agricole, par BouuingauU, 4 vol.
Physique et Météorologie, de Pouillety 2 vol.
Physique et Météorologie, de Becquerel, 2 vol.
La Météorologie dans ses rapports avec la science de l'homme, par le l>'FoisiaCy 2 vol.
De la Foudre, de ses formes et de ses effets, par le docteur Settier, 2 vol.
Mémoires du docteur Boudin sur la Foudre.
Météorologie religieuse et mystique, par le docteur Grelloii,
Atlas des mouvements généraux de l'Atmosphère, publié par TAssociation scientifique.
Bulletins hebdomadaires de l'Association scientifique.
Lesilondes, par l'abbé Moigno,
Notices météorologiques diverses, par A» Poey,
Les Météores, par Zureher et MargoUé.
Eclairs et tonnerre, par W, de FonvieUe,
L'Eau, par G. Tistandier.
Les Merveilles du corps humain, par le docteur Le Pikur,
Les Forces physiques, par A» Cajrtti.
TABLE DES GRAVURES.
FIGURES INSÉRÉES DANS LE TEXTE.
N** d'ordre. Légendes. Pages.
I. Limite théorique maximum de TAtmosphère 18
S. Limite mathématique de la figure de TAtmosphère 19
3. Mesure de la hauteur de T Atmosphère par la durée du crépuscule. 21
4. Coupe montrant T épaisseur relative de Técorce terrestre, de notre
atmosphère et d'une atmosphère supérieure 23
5. Formation de l'Atmosphère 29
6. Pompe aspirante 33
7. Pompe aspirante et foulante 33
8. Le tube plein de mercure 35
9. Le tube dans la cuvette 35
10. Baromètre normal 36
1 1 . Torricelli inventant le Baromètre 37
12. Expérience d'Otto de Guéricke 39
13. Hémisphères de Magdebourg 40
14. Pression atmosphérique. Bupture d'équilibre 41
15. Pression atmosphérique sous un verre renversé 41
16. Diagramme de la décroissance rapide de la pression atmosphéri-
que selon la hauteur 46
17. Variation de la pression atmosphérique au niveau de la mer, de
l'équateur au pôle 47
18. Carte des lignes isobares de la France 48
19. Le matras 54
20. L'appareil 54
21. Lavoisier analysant l'air atmosphérique 55
22. Eudiomètre à mercure, pour l'analyse de l'air 58
23. Appareil pour l'analyse de Tair par la méthode des pesées. ... 59
24. Appareil pour doser l'acide carbonique de l'air 61
25. Appareil pour séparer l'oxygène de l'azote 61
26. La grotte du Chien 63
27. Corpuscules en suspension dans l'air 72
27 6î*. Cœur de l'homme 81
$8. Trajet fictif du sang 83
29. Cœur et poumons de l'homme. 83
30. Ramifications des bronches 84
814 TABLE DES GRAVURES.
N" d'ordre. Légendes. Pages.
31. Respiral iou et combustion 86
32. Rospinition des oiseaux. Trachée-artère du pigeon 93
33. Vol d'oiseaux 94
34. Respiration des insectes. Appareil respiratoire du hanneton ... 96
35. Respiralion des poissons. Branchies de la caq)e 97
36. Respiration des plantes. Stomates 99
37. Vibrations d'une lame 103
38. Vibration d'une corde 104
39. Mesure de la vitesse du son dans Tair, par le Bureau des longi-
tudes 105
40. Transmission du son dans l'air 106
41. Expérience de Ilawksbee 108
42. Limites extrêmes de la voix humaine 112
43. Etude de la réllexion du son à la surface des eaux tranquilles. . . 115
44. Baroscoi)e 118
45. Bulles de savon gonllées à l'hydrogène , , 120
46. Gonlh^ment d'un aérostat , 121
47. L'ascension 122
48. L'aéroslat dans les airs 125
49. Distribution des espèces d'oiseaux selon la hauteur de leur vol. 133
50. Premier elTet de j)erspective 142
51. Second elVet de perspective 143
52. La j)erspective 144
53. La surface de la terre, vue d'un ballon 144
54. Explication de la voûte apparente du ciel et de ses effets 145
55. Jour lunaire ^ , . 147
56. Réf'raclion atmosjihérique 1^2
57. Détorination du disipie solaire par la réfraction 155
58. Le soir. -- Campagnes de France 159
50. La nuit. — Chant du rossignol 168
tiO. — — ! . 171
61. Pbnspburescence de la mer 175
ti2. Le cliant du matin 179
63. La matinée IgO
64. Lever du soleil au désert • 183
65. Rélb-xion simj)le des rayons dans une goutte de pluie 190
66. Formation de larc-cn-ciel 191
67. Doublr réllexion des rayons dans une goutte de pluie 192
68. Théorie des deux arcs de l'arc-en-ciel 193
69. Arc- en-ciel triple 195
70. Le Spectre du Brockeu 201
71. Cercle d'Ulloa 203
72. Omlire du ballon et anthélie 205
73. Théorie du halo 213
74. Halo observé en Norvég(? ^ ^ 215
75. Le Soleil réfléchi par les nuages, ou pseudhélie 217
76. DinVrents aspects du halo suivant la hauteur du Soleil 219
77. Projecticm du halo observé en Russie 220
TABLE DES GRAVURES. 815
N-* d*ordre. Légendes. Pages.
78. Parhêlies obsenés en Angleterre le 23 juin 1870 221
79. Croix formée dans Tatmosphère par la réflexion 224
80. Phénomène atmosphérique du à la réflexion 225
81. Couronne formée autour de la lune par la diffraction 227
82. Apparences présentées par le Soleil à T horizon, dues aux jeux de
la réfraction 231
83. Les trois soleils en 1492 233
84. Explication du mirage ordinaire ^39
85. Mirage supérieur observé en ballon 245
86. Mirage supérieur observé à Paris, en 1869 249
87. Effet de mirage simulant des figures do carte5i 251
88. Mirage latéral observé sur le lac de Genève 251
89. La Fata Morgana 254
90. Pluie d*étoiles filantes des 12 et 13 novembre 1799, 1833 et 1866. 257
91. Chute d'un bolide pendant le jour 265
92. Aérolithe de Caille, pesant 625 kilogrammes 267
93. La lumière zodiacale 273
936i<s. Essais de photométrie 281
9i. Le thermomètre 288
95. Le thermomètre centigrade 289
96. Le pyrhéliomètre ., 290
97. Intensité relative des rayons solaire:^, caloritjtfues, lumineux et
chimiques 305
98. Liégalité de l'épaisseur d'air traversée par le Soleil suivant ses
positions. 310
99. Absorption de la chaleur solaire par l'Atmosphère 311
100. Diagramme de la décroissance de la température, selon la hauteur. 320
101. Hauteur à laquelle il faut s'élever pour trouver un abaissement do
1 degré, suivant les heures 322
102. Hauteur à laquelle il faut s'élever pour trouver un abaissement
de l degré, suivant les saisons 322
103. Planète dont l'axe est perpendiculaire 325
104. Planète dont l'axe est couché 325
105. Planète dont Taxe est incliné 325
106. La translation de la Terre autour du Soleil, et les Saisons. . . . 327
107. Influence des saisons sur les décès.- 334
108. Influence des saisons sur les naissances 335
109. Influence des saisons sur les mariages 336
110. Variation diurne de la température moyenne à Paris 339
111. Variation mensuelle de la température moyenne à Paris. 0])ser-
vatoire de Paris (i 806- 1871) 342
112. Variations annuelles delà température pour des thermomètres
placés aux profondeurs de i9 centimètres, 45 centimètres,
75 centimètres, i mètre, 3",90 et 7'",80. Courbes de 3 années
successives 3<i7
113. Thermomètre des caves de l'Observatoire 3f>2
114. Température de la Seine à Paris pendant une année (1^^ mai 1868
au 30 avril 1869) 355
816 TABLE DES GRAVURES.
N«» (l'ordre. Légendes. Page».
115. Oscillation diurne régulière du baromètre 361
116. Oscillation mensuelle régulière du baromètre 364
117. Les amours 368
118. Les œufs 369
119. La couveuse 369
120. Les petits 370
121. La moisson 379
122. Culture du blé et de la vigne, ou le pain et le vin sur le globe. . . 332
123. Arborescence de la glace sur les vitres 404
12vi. Fleurs de la glace, dégagées par la fusion 405
125. Les figures de la neige 407
126. Tne chute de neige dans les Andes 409
127. L'hiver. — La Seine charrie 416
12S. Divisions géographiques de la Terra 428
129. Tem))ératures comparatives des capitales de l'Europe 434
130. Dernières hai)itations humaines. Escjuimaux des régions po-
laires 448
131. Glaces des pôles 449
132. Les montagnes. Panorama des Andes 457
133. Succession des climats sur le Mont-lManc 461
134. Succession des espèces végétales sur le mont Ganigou 462
135. Hauteurs sur les mont^ignes correspondant aux lignes isothermes. 463
136. Les neiges éternelles aux diverses latitudes 465
137. Mer de glace 469
138. Panorama du Mont-Blanc 477
139. Catastrophe du Mont-Cervin 481
140. L'avalanche 483
141. Cou])e de rAtmos])hère montrant sa circulation générale 491
142. Vents alizés de l'Atlantique 495
143 Le contre-courant alizé supérieur au sommet du Ténérifle. . . . 496
144. Cendres du Morne-Garou, trausj)ortées par l'alizé supérieur. ... 497
145. Les courants de l'Atlantique 511
146. Température des eaux de la mer 514
147. Rose des vents 523
148. Les instruments météorologi(pies de l'Observatoire de Paris. . . 527
14'.). Hose moyenne annuelle des vents à Paris 529
ItO. Rose moyenne des vents d'hiver à Paris 530
151. Rose moyenne des vents du printemps à Paris 530
152. Rose moyenne des vents d'été à Paris 531
153. Rose moyenne des vents d'automne à Paris 531
154. Régime moyen mensuel des dilîérents vents à Paris 534
155. La région des vents pendant une année à Paris 535
156. Carte des vents dominants en France 536
157. Rose moyenne annuelle des vents à Bruxelles 538
158. Rose movenne annuelle des vents à Londres 538
159. Charte des vt'uts généraux dorpinants sur le globe 539
160. Intensité mensuelle des vents bkO
161. Intensité diurne des vents 541
TABLE DES GRAVURES. 817
N*« d'ordre. Légendes. PagM.
6S. Rose thermométrique des vents s^kk
63. Degrés de température correspondant aux différents vents, pour
chaque mois pendant une année de Paris. Observatoire de Monl-
souris. — 1869-1870 545
6(i. Rose barométrique des vents 547
65. Influence de Thumidité sur les vents 550
66. Le Simoun 561
67. Pendant le passage du Tebbad 565
68. Un ouragan dans les steppes mongoles 567
69. Parcours ordinaire des cyclones dans TAtlantique 577
70. Le dragon des typhons, d'après un dessin japonais 582
71. Le dieu du tonnerre, d'après un dessin japonais 583
72. Le dieu des vents, d'après un dessin japonais 584
73. La tempête 587
74. Le naufrage du navire ia L^rû/a au Havre, en 1869 591
75. Trombe terrestre 599
76. Trombe marine 603
77. Trombes de sable 605
78. Coupe équatoriale de la terre 611
79. Hygromètre à cheveu 613
80. Hygroscope. . 614
81. Psychromètre. . 615
82. Variation de l'humidité de l'air selon la hauteur 617
83. Variation diurne de l'humidité atmosphérique 618
8k. Variation mensuelle de l'humidité atmosphérique 618
85. tiouttes de rosée 620
86. Brouillard intense s'élevant dans une des lies antipodes 631
87. Brouillards intenses dans les montagnes du Spitzberg 632
88. Formation d'un nuage d'orage 645
89. Diminution des pluies, des tropiques,aux pôles 650
90. Diminution des pluies, selon l'éloignement de l'océan 650
91. Accroissement des pluies, selon le relief du sol 651
92. Hauteurs des pluies comparées 652
93. Proportion des pluies en Europe 656
94. CSoupe de l'Atmosphère pendant une pluie 657
95. Distribution des pluies en France 661
96. Pluviomètre de la terrasse de TObservatoire de Paris 662
97. Hauteur de la Seine à Paris (pont Royal) pendant une année, du
!•' mai 1868 au 30 avril 1869 670
98. Courbe d'une grande crue de la Seine. Hiver de 1801 - 1802 . . . 673
99. Coupe de grêlons, montrant leur structure intérieure ordinaire. . 690
200. Coupe d'un grêlon, grossie 691
201. Différentes formes de grêlons 692
802. Les pluies de sang, d'après un dessin du moyen âge 696
203. Pluie de sang en Provence. Juillet 1608 697
204. Pluie de croix, d'après un dessin du moyen-âge 706
205. Pluie de sauterelles 710
206. Pluie de hannetons 711
58 .1
818 TABLE DES GRAVLREîS.
N" d'ordre. Légendes. Pages.
207. Expérience de Franklin et de Romas 718
208. Le physicien Richmann foudroyé pendant une expérience 721
209. Variation de l'électricité atmosphérique sous Tinfluence des
nuages et de la pluie 723
210. Éclair diffus 726
211. Éclair en zigzag 727
212. Durée du bruit du tonnerre 729
213. Commencement, renforcement et diminution de l'intensité du
tonnerre 730
214. Mesure de la durée de l'éclair 732
215. Moissonneurs tués raide par un coup de tonnerre 743
216. Navire fendu en deux par un coup de tonnerre 749
217. Le tonnerre en boule, traversant une cuisine et une grange. . . 752
218. Translation de l'orage du 9 mai 1865 755
219. Distribution des coups de foudre en France, par départements . . 763
220. Feux Saint-Elme sur la flèche de Notre-Dame de Paris 767
221. Feux follets de fédérés. {Is-^y, juin 1871) 771
222. Paratonnerre 775
223. Tige du paratonnerre et son conducteur 776
22k. Aurore boréale sur la mer polaire 782
225. Aurore boréale oljs«Tvée à Bossekop (Spitzberg, le 6 janvier 1839. 784
226. Aurore boréale observée à Bossekop S}>itzberg\ le 21 janvier 1839. 785
227. Aurore boréale ol)servée dans l'Alaska, le 27 décembre 1865. . . 789
228. Observatoire île Montsouris 809
PLANCHES EN CHROMOLITHOGRAPHIE.
Le Jour sur la Terre Frontispice.
La Terre dans l'espace 14
Le coucher du Soleil vu sur la mer 158
Le lever du Soleil vu du Riirhi 186
L'arc-en-ciel 192
Arc -en-ciel lunaire observé à Compiègne 194
Halo 218
Le mirage en Afrique 240
Pavsacre d'viv 372
Pavsai^^e d hiver 400
Le Cyclone 578
Pluie partielle 644
Nuage à giboulée et nuage à grêle 646
L'orai^e 724
Aurore boréale observée à Paris le 13 mai 1869 792
CARTES.
Carte générale des ligues isothermes 438
Carte générale des pluies sur le globe 652
TABLE DES MATIÈRES
LIVRE PREMIER.
NOTRE PLANÈTE ET SON FLUIDE VITAL.
CHAPITRE I.
p«c**.
Le globe terrestre 3
(iHAPITRE n.
L'enveloppe atmosphérique 10
CHAPITRE m.
Hauteur de l'atmosphère 17
Forme de l'enTeloppe aérienae autour de la terre. Ses conditions ;
son origine 17
CHAPITRE IV.
Poids de l'atmosphère terrestre 31
CHAPITRE V.
Composition chimique de l'air 53
CHAPITRE VI.
L'CEUVRE DE l'air DANS LA VIE TERRESTRE 77
Respiration et alimentation des plantes, des animaux et des hommes. 77
CHAPITRE VIL
Le son et la voix 108
CHAPITRE Vra.
Ascensions aéronautiques 117
Ascensions des montagnes. — Diminution des conditions de la vie
selon la hauteur 117
•
820 TABLE DES MATIÈRES.
LIVRE DEUXIEME.
LA LUMIÈRE ET LES PHÉNOMÈNES OPTIQUES DE L'AIR
CHAPITRE I. -
Pages.
Le jour 137
CHAPITRE IL
Le soir 151
CHAPITRE IIL
La nuit 167
CHAPITRE IV.
Le matin 178
CHAPITRE V.
L*ARC-EN-CIEL 189
CHAPITRE VI.
Anthélies 197
Spectres. — Ombres sur les montagDes. — Cercle d UUoa. —
Cercle étudié en ballon 197
CHAPITRE VIL
Les halos 209
Parhélies, parasélènes , cercles entourant et traversant le soleil. —
Couronnes; colonnes, phénomènes divers 209
CHAPITRE VIIL
Le mirage. • 2S5
CHAPITRE IX.
Étoiles filantes 255
Bolides, aérolithes, pierres qui tombent du ciel 255
CHAPITRE X.
La lumière zodiacale 269
CHAPITRE XI.
Action générale de la lumière dans la nature 275
•
TABLE DES MATIÈRES. 821
LIVRE TROISIÈME.
LA TEMPÉRATURE,
CHAPITRE I.
Pages.
Le soleil et son action sur la terre 287
La chaleur. — Le thermomètre. — Quantité de chaleur reçue du
soleil. — Sa valeur et son exploitation. — Température du soleil.
— Température de l'espace 287
CHAPITRE II.
La chaleur de l atmosphère 302
L'usine et la force. La vapeur d'eau. Les atmosphères planétaires.
Décroissance de la température suivant la hauteur 302
CHAPITRE III.
Les saisons 324
Mécanisme astronomique des saisons sur les différentes planètes.
Saisons terrestres météorologiques. Leurs influences sur la \ie
des plantes, des animaux et des hommes. — Sur les décès, les
naissances et les mariages 324
CHAPITRE IV.
La température 337
Son état moyen. — Ses variations diurnes et mensuelles. — Marche
de la température à Paris et en France. — Variations de celle des
eaux et du sol. — Les saisons dans l'intérieur de la terre. Tempé-
rature de chaque année à Paris depuis le siècle dernier. Variations
diurnes et mensuelles du haromètre 337
CHAPITRE V.
Le printemps. — Uêtê 367
La vie végétale et animale. — Degrés de chaleur nécessaires aux di-
verses plantes. — Les céréales; le blé; la moisson. — La vigne;
la vendange 367
Les étés mémorables. — Les plus hautes températures observées . . 367
CHAPITRE VI.
L'automne. ^ L'hiver 396
La terre végétale. — Paysages divers. — Le froid. — La neige. —
La glace. — Le givre, le grésil, etc 396
Les hivers mémorables. — Les plus basses températures observées . 396
822 TABLE DES MATIÈRES.
CHAPITRE VIL
Les climats 427
Distribution de la température mir le globe. -^ Lignes isothermes. . 427
L'équateur. — Les tropiques. — Les régions tempérées. — Les
pôles. ^- Le climat de la France 427
CHAPITRE VIII.
Les montagnes 452
La charpente du globe. — Les climats en élévation. — Géographie
botanique. — Neiges perpétuelles. — Glaciers. — Les ascensions
de montagnes. — Les avalanches 452
LIVRE QUATRIÈME.
LE VENT,
CHAPITRE I.
Le vent et sa cause 487
Circulation générale de latmosphère. — Les vents réguliers et pério-
diques. — Alizés. — Moussons. — Brises 487
CHAPITRE IL
Les courants de la mer 505
Météorologie de Tocéan. — Routes maritimes. — Le Gulf-Stream. 505
CHAPITRE m.
Les vents variables 515
Le vent dans nos climats. — Directions moyennes en Europe et en
France. — Fréquence relative des différents vents. — Rose des
vents suivant les lieux et les saisons. — Variation mensuelle et
diurne de rintensité 515
CHAPITRE IV.
Sur quelques vents particuliers 556
La bise. — Le bora. — Le gallego. — Le mistral. — Le foehn. —
L'harmattan. — Le simoun. — - Le khamsin. — Le tebbad. —
Le sirocco. — Le solano 556
Le spleen 556
CHAPITRE V.
Les puissances de l'air 570
L'ouragan. — Le cyclone. — La tempête 570
CHAPITRE VI.
Les trombes 594
TABLE DES MATIÈRES. 823
LIVRE CINQUIÈME.
L'EAU. — LES NUAGES. — LES PLUIES.
CaSAPITRE L
Pages.
L'eau a la surface de la terre et dans l'atmosphèrk 609
La mer. — Les fleuves. — Volume et poids de Teau qui existe sur la
terre. — Circulation perpétuelle. — La vapeur d'eau dans
Tatmosphère. -> Ses variations suivant la hauteur , suivant les
lieux, suivant le temps. — Hygromètre. — La rosée. — La gelée
blanche 609
CHAPITRE II.
Les nuages 625
Ce que c'est qu'un nuage. Mode de formation. Le brouillard. Obser-
vations faites en ballon et sur les montagnes. Différentes espèces
de nuages. Leurs formes. Leur hauteur 625
CHAPITRE III.
La pluie 6'*7
Conditions générales de la formation de la pluie. Sa distribution sur
le globe. — La pluie en Europe et en France 647
CHAPITRE IV.
Les grandes pluies et les inondations 667
Pluies fertilisantes. Pluies destructives. Régime des cours d'eau.
Sources et fontaines. — Plus grande quantité d'eau tombée dans
une averse. — Les années pluvieuses ., 667
CHAPITRE V.
La grêle 681
Production de la grêle. — Marche des orages. — Distribution ca-
pricieuse du météore sur les campagnes. — Plus fortes grêles
observées. — Nature, grosseur et forme de» grêlons. — Périodes
des chutes de g^èle 681
CHAPITRE VI.
Les prodiges 694
Les pluies de sang, — de terre, — de soufre, — do plantes, — de
grenouilles, — de poissonSi — d'animaux divers 694
824 TABLE DES MATIÈRES^
LIVRE SIXIEME,
L'ÉLECTRiaTÉ. — LES ORAGES ET LA FOUDRE
CHAPITRE I.
Pagei.
L'ÉLECTRICITÉ SUR LA TERRE ET DANS l' ATMOSPHÈRE ....... 715
État électrique du globe terrestre. — Découverte de rélectricité at-
mosphérique. — Expériences d'Otto de Guéricke , Wall, Nollet,
Franklin, Romas, Richmann, Saussure, etc. — Electricité du sol,
des nuages, de l'air. — Formation des orages 715
CHAPITRE IL
Les éclairs et le tonnerre 7*^
CHAPITRE IIL
Les faits et gestes du tonnerre ^^
CHAPITRE IV.
Distribution géographique des orages. — Statistique de la
foudre ^^^
CHAPITRE V.
Feux Saint-Elme et feux follets 7®*
CHAPITRE VI.
Les paratonnerres 772
Dernière communication oflicielle de l'Académie des sciences. Com-
missaires : MM. Becquerel, Babinet, Duhamel, Fizeau, Regnault,
le maréchal Vaillant; Pouillet, rapporteur 773
CHAPITRE Vn.
Les aurores boréales 779
CHAPITRE COMPLÉMENTAIRE.
Histoire de la météorologie. — La prévision du temps .... 795
La météorologie dans le passé, dans le présent, dans l'avenir. Divers
essais de prédiction du temps. — Examen des pronostics. Com-
plexité du problème. — Connaissance de la marche simultanée des
phénomènes par le télégraphe électrique. — Organisation du ser-
vice international de l'Observatoire de Paris. — Fondation de
rObservatoire météorologique spécial de Montsouris 795
Conclusion de l'ouvrage 795
»
1 1391 — Typographie Lahure, rue de Fieurus, 9, à Piris.
l